Le Tailleur
Fernand : Bonjour m’sieur l’tailleur, c’est moi qu’j’suis v’nu y a 2 jours cherchez mon
costume, vous vous souvenez d’moi ? J’reviens vous voir aujourd’hui parce que… y a les
copains…y m’ont dit : Ton nouveau costume, c’est pas qu’y t’va mal, au premier abord, il te
va même bien. Seulement… au deuxième rabord… là, là… (Il montre le revers gauche de sa
veste qui part en travers) y aurait comme un défaut qu’ça nous étonnerait pas !
Tailleur : Entrez donc, mon cher ami… eh bien, on peut dire que j’vous ai fait un beau
costume à vous, hein ? Et puis du beau tissu. Vous avez vu ça, tâtez-moi ça… Vous savez
c’que c’est comme tissu ça ? C’est du nylon-éponge… il pleut ça absorbe tout ! Vous êtes
content du tissu, mmh ?
Fernand : Ca, l’tissu, j’suis content… seulement c’est les copains… y m’ont dit : Ton
costume, en regardant bien… en regardant bien, là, là… y a comme un défaut !
Tailleur : Et la doublure ? Vous avez vu cette doublure, la même que la mienne… c’est de la
satinette de Maubeuge… mélangé avec du crêpe de Chine … et l’crêpe de Chine… faut payer
l’voyage… tâtez-moi la doublure, tâtez ! Alors, vous n’êtes pas content d’la doublure ?
Fernand : Si !... Le tissu, tout, les boutons, tout épatant, seulement c’est les copains, vous
savez c’que c’est quand on a un nouveau costume, tourne-toi, tout… bien… le dos épatant…
mais alors là, là… y a comme un défaut !
Tailleur : Y a pas de défaut, monsieur…j’ai jamais fait un défaut à un costume, moi,
monsieur, (il s’énerve) j’connais mon métier, moi, j’suis tailleur ! Ca fait 25 ans qu’i’suis au
carreau du Temple, monsieur… Je n’ai jamais remboursé un costume, monsieur… jamais ! Et
je n’en rembourserai jamais ! Vous voulez que j’vous dise c’que c’est ça monsieur ? C’est un
pli d’aisance… c’est la coupe Melba ! Au début ça surprend, puis après on s’y fait ! Vous
vous tenez mal, monsieur !... Voilà la vérité exacte. Vous vous tenez mal, monsieur, vous êtes
un homme, que diable, approchez-vous ! Regardez-vous devant la glace… Qu’est-ce qu’il y a
qui va pas ? C’est là qu’ça débageule ? J’vais vous arranger ça, moi ! Vous êtes avachi,
relevez-vous ! Relevez les épaules, là… surtout la gauche. Un peu plus… là, un quart de poil,
encore un peu plus… (Fernand s’exécute sans l’autorité du tailleur.) Voyez ? Tout de suite,
quand vous relevé l’épaule… mmh ? (Le défaut du revers gauche disparait)
Fernand : Oh ba, j’en reviens pas, c’est vrai, en levant l’épaule gauche… Ah oui, mais alors à
droite, là… le défaut de gauche il a été à droite, et le bouton par rapport au nombril… il part
aux fraises.
Tailleur : C’est parce que vous vous tenez mal, bougez pas l’épaule gauche, la droite
ramenez-là. Sans bouger l’autre épaule…. Là ! Voyez, tout de suite… mmh ?
Fernand : Oui mais alors la veste, la heu… elle part en… elle part en brioche là, voyez-
vous… c’est pas équidistant ni équilatéral.
Tailleur : J’vais vous en foutre, moi, de l’équidistant… la hanche droite, relevez-le ! Faites ce
que je vous dis, je connais mon métier, non ? Allons !... là, bougez pas les épaules, écrasez-
vous sur la hanche droite… Là ! Il tombe pas bien ce costume ? Mmmh ? Où c’est qu’vous
voyez un défaut vous, là-dedans, vous ?... Mmh ?
(Fernand se tient en avant les hanches raides, les bras figés, à demi recourbé, poignets pliés)
Fernand : Ca, faut reconnaitre que si j’me tiens comme ça, tout tombe bien… puis vous dites
ça avec une telle autorité… (Il rît naïvement) Et puis le fait est que si je me tiens comme ça,
tout tombe bien. Ecoutez, j’suis navré de vous avoir dérangé, monsieur l’tailleur… j’me
tiendrai toujours comme ça… voilà… Excusez-moi, au revoir, m’sieur le tailleur… (Il part en
boitant, les épaules relevées, les hanches crispées en position indiquée par le tailleur. Le
défaut du revers a disparu)
Fernand : Dites donc… j’suis en train d’penser… Les gens, quand ils vont me revoir passer
dans la rue, ils vont se dire, celui-là mon vieux, il a de la chance d’avoir trouvé un bon
tailleur… réussir un si beau costume… sur un gars aussi mal foutu !