CLASSICOCOLLÈGE
L’Africain
J.M.G. Le Clézio EL
LE ÉDIT
I
ON
NO U
Cahier
photos
C YC L E 4
TEXTE INTÉGRAL
et DOSSIER
BELIN GALLIMARD
L’Africain
Première de couverture : © Moustapha Baidi Oumarou/galerie AFIKARIS.
Page 6 : L. Blondel.
Page 156 : Raphael Gaillarde/Gamma-Rapho.
Les photographies du cahier photos et la carte p. 8 proviennent des archives de l’auteur.
© Mercure de France, 2004, pour le texte.
© Belin Éducation /Humensis – Éditions Gallimard, 2023, pour l’introduction,
les notes et le dossier pédagogique.
170 bis, boulevard du Montparnasse, 75680 Paris Cedex 14
Toutes les références à des sites Internet présentées dans cet ouvrage ont été vérifiées attentivement à la
date d’impression. Compte tenu de la volatilité des sites et du détournement possible de leur adresse, les
éditions Belin Éducation et les éditions Gallimard ne peuvent en aucun cas être tenues pour responsables de
leur évolution. Nous appelons donc chaque utilisateur à rester vigilant quant à leur utilisation.
Le Code de la propriété intellectuelle n’autorise que « les copies ou reproductions strictement réservées à
l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » [article L. 122-5] ; il autorise également
les courtes citations effectuées dans un but d’exemple ou d’illustration. En revanche, « toute représentation
ou reproduction intégrale ou partielle, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants
cause, est illicite » [article L. 122-4].
La loi 95-4 du 3 janvier 1994 a confié au C.F.C. (Centre français de l’exploitation du droit de copie, 20, rue
des Grands-Augustins, 75006 Paris) l’exclusivité de la gestion du droit de reprographie. Toute photocopie
d’œuvres protégées, exécutée sans son accord préalable, constitue une contrefaçon sanctionnée par les
articles 425 et suivants du Code pénal.
ISBN 979-10-358-3018-2
ISSN 1958-0541
CLASSICOCOLLÈGE
L’Africain
J.M.G. LE CLÉZIO
Notes par Aurélie Lagadec
Certifiée de lettres modernes
Présentation et dossier par Virginie Manougian
Agrégée de lettres modernes
BELIN ■ GALLIMARD
Le corps
Le corps
De ce visage que j’ai reçu à ma naissance, j’ai des choses à dire.
D’abord, qu’il m’a fallu l’accepter. Affirmer que je ne l’aimais
pas serait lui donner une importance qu’il n’avait pas quand
j’étais enfant. Je ne le haïssais pas, je l’ignorais, je l’évitais. Je ne
5 le regardais pas dans les miroirs. Pendant des années, je crois
que je ne l’ai jamais vu. Sur les photos, je détournais les yeux,
comme si quelqu’un d’autre s’était substitué à moi 1.
À l’âge de huit ans à peu près, j’ai vécu en Afrique de l’Ouest, au
Nigeria, dans une région assez isolée où, hormis 2 mon père et ma
10 mère, il n’y avait pas d’Européens, et où l’humanité, pour l’enfant
que j’étais, se composait uniquement d’Ibos 3 et de Yoroubas 4 .
Dans la case que nous habitions (le mot case a quelque chose de
colonial 5 qui peut aujourd’hui choquer, mais qui décrit bien le
logement de fonction 6 que le gouvernement anglais avait prévu
15 pour les médecins militaires, une dalle de ciment pour le sol,
1. S’était substitué à moi : m’avait remplacé.
2. Hormis : à part, à l’exception de.
3. Ibos (ou Igbos) : peuple vivant au sud-est du Nigeria (➦ voir carte, p. 6).
4. Yoroubas (ou Yorubas) : peuple du sud-ouest du Nigeria.
5. Colonial : relatif à la colonisation, occupation et exploitation d’un territoire par
un pays. Le Nigeria est une ancienne colonie britannique (1914-1960).
6. Logement de fonction : logement attribué aux fonctionnaires à proximité de leur
lieu de travail.
11
L’Africain
quatre murs de parpaing 1 sans crépi 2, un toit de tôle ondulée
recouvert de feuilles, aucune décoration, des hamacs 3 accro-
chés aux murs pour servir de lits et, seule concession au luxe,
une douche reliée par des tubes de fer à un réservoir sur le toit
20 que chauffait le soleil), dans cette case, donc, il n’y avait pas de
miroirs, pas de tableaux, rien qui pût nous rappeler le monde
où nous avions vécu jusque-là. Un crucifix 4 que mon père avait
accroché au mur, mais sans représentation humaine. C’est là
que j’ai appris à oublier. Il me semble que c’est de l’entrée dans
25 cette case, à Ogoja 5, que date l’effacement de mon visage, et des
visages de tous ceux qui étaient autour de moi.
De ce temps, pour ainsi dire consécutivement 6 , date l’appa-
rition des corps. Mon corps, le corps de ma mère, le corps de
mon frère, le corps des jeunes garçons du voisinage avec qui je
30 jouais, le corps des femmes africaines dans les chemins, autour
de la maison, ou bien au marché, près de la rivière. Leur sta-
ture 7, leurs seins lourds, la peau luisante de leur dos. Le sexe des
garçons, leur gland rose circoncis 8 . Des visages sans doute, mais
comme des masques de cuir, endurcis, couturés de cicatrices, de
35 marques rituelles 9. Les ventres saillants 10, le bouton du nombril
pareil à un galet cousu sous la peau. L’odeur des corps aussi, le
toucher, la peau non pas rude mais chaude et légère, hérissée de
milliers de poils. J’ai cette impression de la grande proximité, du
1. Parpaing : pierre épaisse utilisée pour la fabrication de murs.
2. Crépi : matière dont on recouvre les murs afin d’en lisser la surface.
3. Hamacs : rectangles de toile suspendus par leurs extrémités qui servent de lit, en
particulier dans les régions tropicales.
4. Crucifix : objet de la religion chrétienne évoquant la mise en croix de Jésus-Christ.
5. Ogoja : zone du gouvernement local de l’État de Cross River, au Nigeria, et nom
de la principale ville de cette zone (➦ voir carte, p. 6).
6. Consécutivement : immédiatement après.
7. Stature : taille d’une personne en position debout.
8. Circoncis : sans prépuce.
9. Rituelles : relatives aux pratiques sacrées, au culte de la communauté.
10. Saillants : ici, gonflés.
12
Le corps
nombre des corps autour de moi, quelque chose que je n’avais
40 pas connu auparavant, quelque chose de nouveau et de familier
à la fois, qui excluait la peur.
En Afrique, l’impudeur 1 des corps était magnifique. Elle don-
nait du champ, de la profondeur 2, elle multipliait les sensations,
elle tendait un réseau humain autour de moi. Elle s’harmonisait
45 avec le pays ibo, avec le tracé de la rivière Aiya 3, avec les cases
du village, leurs toits couleur fauve, leurs murs couleur de terre.
Elle brillait dans ces noms qui entraient en moi et qui signifiaient
beaucoup plus que des noms de lieux : Ogoja, Abakaliki, Enugu,
Obudu, Baterik, Ogrude, Obubra 4. Elle imprégnait 5 la muraille
50 de la forêt pluvieuse qui nous enserrait de toutes parts.
Quand on est enfant, on n’use pas de mots 6 (et les mots ne
sont pas usés). Je suis en ce temps-là très loin des adjectifs, des
substantifs. Je ne peux pas dire ni même penser : admirable,
immense, puissance. Mais je suis capable de le ressentir. À quel
55 point les arbres aux troncs rectilignes 7 s’élancent vers la voûte
nocturne 8 fermée au-dessus de moi, enfermant comme dans
un tunnel la brèche sanglante de la route de latérite 9 qui va
d’Ogoja vers Obudu, à quel point dans les clairières des villages
je ressens les corps nus, brillants de sueur, les silhouettes larges
60 des femmes, les enfants accrochés à leur hanche, tout cela qui
forme un ensemble cohérent 10, dénué de mensonge.
1. Impudeur : absence de gêne, de honte. En Afrique, la nudité n’était pas taboue,
comme en Europe à l’époque.
2. Elle donnait du champ, de la profondeur : elle rendait les choses plus grandes,
plus profondes.
3. Rivière Aiya : voir carte, p. 6.
4. Abakaliki, Enugu, Obudu, Baterik, Ogrude, Obubra : villes ou zones de gouvernement
local situées au sud-est du Nigeria.
5. Imprégnait : pénétrait, se diffusait dans.
6. On n’use pas de mots : on s’exprime avec peu de mots.
7. Rectilignes : droits.
8. Voûte nocturne : le ciel la nuit.
9. Latérite : sol très dur de couleur rouge brique caractéristique des régions tropicales.
10. Cohérent : ici, harmonieux.
13
L’Africain
L’entrée dans Obudu, je m’en souviens bien : la route sort de
l’ombre de la forêt et entre tout droit dans le village, en plein
soleil. Mon père a arrêté son auto, avec ma mère il doit parler
65 aux officiels 1. Je suis seul au milieu de la foule, je n’ai pas peur.
Les mains me touchent, passent sur mes bras, sur mes cheveux
autour du bord de mon chapeau. Parmi tous ceux qui se pressent
autour de moi, il y a une vieille femme, enfin je ne sais pas
qu’elle est vieille. Je suppose que c’est d’abord son âge que je
70 remarque, parce qu’elle diffère des enfants nus et des hommes
et des femmes habillés plus ou moins à l’occidentale que je vois à
Ogoja. Quand ma mère revient (peut-être vaguement inquiète de
ce rassemblement), je lui montre cette femme : « Qu’est-ce qu’elle
a ? Est-ce qu’elle est malade ? » Je me souviens de cette question
75 que j’ai posée à ma mère. Le corps nu de cette femme, fait de
plis, de rides, sa peau comme une outre 2 dégonflée, ses seins
allongés et flasques 3, pendant sur son ventre, sa peau craquelée,
ternie, un peu grise, tout cela me semble étrange, et en même
temps vrai. Comment aurais-je pu imaginer que cette femme
80 était ma grand-mère ? Et je ressentais non pas de l’horreur ni de
la pitié, mais au contraire de l’amour et de l’intérêt, ceux que
suscite 4 la vue de la vérité, de la réalité vécue. Je me rappelle
seulement cette question : « Est-ce qu’elle est malade ? » Elle me
brûle encore aujourd’hui étrangement, comme si le temps n’était
85 pas passé. Et non la réponse – sans doute rassurante, peut-être un
peu gênée – de ma mère : « Non, elle n’est pas malade, elle est
vieille, c’est tout. » La vieillesse, sans doute plus choquante pour
un enfant sur le corps d’une femme puisque encore, puisque
toujours, en France, en Europe, pays des gaines 5 et des jupons,
1. Officiels : autorités.
2. Outre : petit sac en peau de bouc permettant de transporter des liquides.
3. Flasques : déformés et mous.
4. Suscite : fait naître, provoque.
5. Gaines : sous-vêtements féminins servant à affiner la taille et les hanches.
14
Le corps
90 des soutiens-gorge et des combinaisons 1, les femmes sont ordi-
nairement exemptes de 2 la maladie de l’âge. La brûlure sur mes
joues que je ressens encore, qui accompagne la question naïve
et la réponse brutale de ma mère, comme un soufflet 3. Cela est
resté en moi sans réponse. La question n’était sans doute pas :
95 Pourquoi cette femme est-elle devenue ainsi, usée et déformée
par la vieillesse ?, mais : Pourquoi m’a-t-on menti ? Pourquoi m’a-
t-on caché cette vérité ?
L’Afrique, c’était le corps plutôt que le visage. C’était la violence
des sensations, la violence des appétits, la violence des saisons. Le
100 premier souvenir que j’ai de ce continent, c’est mon corps cou-
vert d’une éruption 4 de petites ampoules causées par l’extrême
chaleur, une affection bénigne 5 dont souffrent les Blancs à leur
entrée dans la zone équatoriale, sous le nom comique de « bour-
bouille » – en anglais prickly heat. Je suis dans la cabine du bateau
105 qui longe lentement la côte, au large de Conakry 6 , Freetown 7,
Monrovia 8 , nu sur la couchette, hublot ouvert sur l’air humide,
le corps saupoudré de talc 9, avec l’impression d’être dans un
sarcophage 10 invisible, ou d’avoir été pris comme un poisson dans
la nasse 11, enfariné avant d’aller à la friture. L’Afrique qui déjà
110 m’ôtait mon visage me rendait un corps, douloureux, enfiévré, ce
corps que la France m’avait caché dans la douceur anémiante 12
du foyer de ma grand-mère, sans instinct, sans liberté.
1. Combinaisons : sous-vêtements à bretelles se portant sous des robes ou jupes.
2. Exemptes de : épargnées par.
3. Soufflet : claque, gifle.
4. Éruption : apparition soudaine.
5. Affection bénigne : maladie sans gravité.
6. Conakry : ville côtière de Guinée.
7. Freetown : ville côtière de Sierra Leone.
8. Monrovia : ville côtière du Liberia.
9. Talc : fine poudre blanche utilisée pour apaiser les irritations de la peau.
10. Sarcophage : cercueil, tombeau.
11. Nasse : sorte de cage placée au fond de l’eau, servant à piéger les crustacés
ou les poissons.
12. Anémiante : affaiblissante.
15
L’Africain
Ce que je recevais dans le bateau qui m’entraînait vers cet
autre monde, c’était aussi la mémoire. Le présent africain effa-
115 çait tout ce qui l’avait précédé. La guerre, le confinement dans
l’appartement de Nice (où nous vivions à cinq dans deux pièces
mansardées 1, et même à six en comptant la bonne Maria dont
ma grand-mère n’avait pas résolu de se passer), les rations 2,
ou bien la fuite dans la montagne où ma mère devait se cacher,
120 de peur d’être raflée 3 par la Gestapo 4 – tout cela s’effaçait,
disparaissait, devenait irréel. Désormais, pour moi, il y aurait
avant et après l’Afrique.
La liberté à Ogoja, c’était le règne du corps. Illimité, le regard,
du haut de la plate-forme de ciment sur laquelle était construite
125 la maison, pareille à l’habitacle d’un radeau sur l’océan d’herbes.
Si je fais un effort de mémoire, je puis reconstituer les frontières
vagues de ce domaine. Quelqu’un qui aurait gardé la mémoire
photographique du lieu serait étonné de ce qu’un enfant de
huit ans pouvait y voir. Sans doute un jardin. Non pas un jar-
130 din d’agrément 5 – existait-il dans ce pays quelque chose qui fût
d’agrément ? Plutôt un espace d’utilité, où mon père avait planté
des fruitiers, manguiers, goyaviers, papayers, et pour servir de
haie devant la varangue 6, des orangers et des limettiers 7 dont les
fourmis avaient cousu la plupart des feuilles pour faire leurs nids
135 aériens, débordant d’une sorte de duvet cotonneux qui abritait
leurs œufs. Quelque part vers l’arrière de la maison, au milieu
des broussailles, un poulailler où cohabitaient poules et pintades,
et dont l’existence ne m’est signalée que par la présence, à la
1. Mansardées : dont les murs suivent la pente du toit.
2. Rations : quantités limitées de nourriture.
3. Raflée : arrêtée.
4. Gestapo : police politique de l’État allemand nazi (1933-1945) chargée d’arrêter
les opposants au régime.
5. Jardin d’agrément : jardin décoratif, par opposition au jardin utilitaire, comme
le potager ou le verger.
6. Varangue : terrasse couverte.
7. Limettiers : arbustes épineux de la famille des agrumes.
16
Le corps
verticale dans le ciel, de vautours sur lesquels mon père tirait
140 parfois à la carabine. Un jardin, soit, puisqu’un des employés
de la maison portait le titre de « garden boy 1 ». À l’autre bout
du terrain, il devait y avoir les cases des serviteurs : le « boy », le
« small boy » et surtout le cuisinier, que ma mère aimait bien,
et avec qui elle préparait des plats, non à la française, mais la
145 soupe d’arachide 2, les patates rôties, ou le « foufou », cette pâte
d’igname 3 qui était notre ordinaire. De temps en temps, ma
mère se lançait avec lui dans des expériences, de la confiture de
goyaves ou de la papaye confite, ou encore des sorbets qu’elle
tournait à la main. Dans cette cour, il y avait surtout des enfants,
150 en grand nombre, qui arrivaient chaque matin pour jouer et
parler et que nous ne quittions qu’à la nuit tombante.
Tout cela pourrait donner l’impression d’une vie coloniale,
très organisée, presque citadine – ou du moins campagnarde à
la façon de l’Angleterre ou de la Normandie d’avant l’ère indus-
155 trielle 4 . Pourtant c’était la liberté totale du corps et de l’esprit.
Devant la maison, dans la direction opposée à l’hôpital où tra-
vaillait mon père, commençait une étendue sans horizon, avec
une légère ondulation où le regard pouvait se perdre. Au sud,
la pente conduisait à la vallée brumeuse de l’Aiya, un affluent 5
160 de la rivière Cross, et aux villages, Ogoja, Ijama, Bawop. Vers le
nord et l’est, je pouvais voir la grande plaine fauve semée de
termitières 6 géantes, coupée de ruisseaux et de marécages, et
le début de la forêt, les bosquets de géants, irokos, okoumés 7,
1. « Garden boy » : ici, jardinier.
2. Arachide : plante cultivée dans les pays chauds.
3. Igname : légume-racine tropical.
4. Ère industrielle : au xix e siècle a eu lieu la révolution industrielle qui, par
le développement de nouvelles techniques, a permis à la société (alors essentiellement
tournée vers l’agriculture et l’artisanat) de se moderniser et au commerce
de se développer.
5. Affluent : cours d’eau.
6. Termitières : nids de termites composés de galeries souterraines et d’une partie
terrestre formée d’une bosse pouvant atteindre plusieurs mètres de hauteur.
7. Irokos, okoumés : espèces d’arbres pouvant atteindre 40 à 50 mètres de hauteur.
17
L’Africain
le tout recouvert par un ciel immense, une voûte de bleu cru 1
165 où brûlait le soleil, et qu’envahissaient, chaque après-midi, des
nuages porteurs d’orage.
Je me souviens de la violence. Non pas une violence secrète,
hypocrite, terrorisante comme celle que connaissent tous les
enfants qui naissent au milieu d’une guerre – se cacher pour
170 sortir, épier les Allemands en capote grise 2 en train de voler les
pneus de la De Dion-Bouton 3 de ma grand-mère, entendre dans
un rêve remâcher les histoires de trafic, espionnage, mots voilés,
messages qui venaient de mon père par le canal de Mr Ogilvy,
consul 4 des États-Unis, et surtout la faim, le manque de tout, la
175 rumeur des cousines de ma grand-mère se nourrissant d’éplu-
chures. Cette violence-là n’était pas vraiment physique. Elle était
sourde et cachée comme une maladie. J’en avais le corps miné 5,
des quintes de toux irrépressibles 6, des migraines si douloureuses
que je me cachais sous la jupe longue du guéridon 7, les poings
180 enfoncés dans mes orbites.
Ogoja me donnait une autre violence, ouverte, réelle, qui fai-
sait vibrer mon corps. C’était visible dans chaque détail de la
vie et de la nature environnante. Des orages tels que je n’en ai
jamais vu ni rêvé depuis, le ciel d’encre zébré d’éclairs, le vent
185 qui pliait les grands arbres autour du jardin, qui arrachait les
palmes 8 du toit, tourbillonnait dans la salle à manger en passant
sous les portes et soufflait les lampes à pétrole. Certains soirs,
un vent rouge venu du nord, qui faisait briller les murs. Une
1. Cru : ici, puissant, brutal.
2. Capote grise : long manteau gris porté par les soldats allemands durant la Seconde
Guerre mondiale.
3. De Dion-Bouton : marque d’automobile française.
4. Consul : diplomate envoyé dans un pays étranger pour gérer les affaires
des ressortissants de son pays d’origine.
5. Miné : affaibli.
6. Irrépressibles : incontrôlables.
7. Guéridon : petite table ronde avec un pied central.
8. Palmes : feuilles de palmier.
18
Danse à Babungo, pays nkom. ➦ Voir p. 46. Bamenda. ➦ Voir p. 46.
➦ Voir p. 00.
Rivière Nsob, pays nsungli. ➦ Voir p. 123.
VIII
L’Africain Le texte intégral
de l’œuvre accompagné
J.M.G. Le Clézio de notes de bas de page
Notes par Aurélie Lagadec • Des questionnaires
Présentation et dossier progressifs
par Virginie Manouguian de compréhension
et d’analyse du texte
• Des exercices
de vocabulaire
à partir de champs lexicaux
• Des activités
d’expression orale et écrite
Dans ce récit autobiographique, • Des activités Histoire
J.M.G. Le Clézio revient des arts
• Une interview
sur son enfance marquée de J.M.G. Le Clézio
par l’absence de son père, • Les grands thèmes
médecin militaire de l’œuvre
travaillant en Afrique. é
pour le c 1. La quête des origines
Âgé de huit ans, 2. Un hommage à l’Afrique,
yc
d
er,
omman
cont
le 4 n
Se ra résenter terre de contrastes
il quitte la France se re
p
e
e • Deux groupements
ec
avec sa mère et son
3
R
de textes
frère pour le rejoindre
1. Figures du père
au Nigeria. Cette année 2. Enfances africaines
vécue en Afrique sera,
pour le jeune garçon, l’occasion Découvrez la version epub
de rencontrer son père dans les librairies numériques
et de découvrir le continent
africain. Un récit des origines [Link]
émouvant.
Couverture : Moustapha Baidi Oumarou,
Reconnection 2, 2019, acrylique et encre
sur toile, 180x120 cm, collection particulière.