Xxvi Congrès International de La Population Marrakech, Maroc, 27 Septembre Au 2 Octobre 2009
Xxvi Congrès International de La Population Marrakech, Maroc, 27 Septembre Au 2 Octobre 2009
Introduction
Au Cameroun comme dans la plupart des pays africains, l’avortement provoqué reste encore
légalement interdit et n’est autorisé que pour des raisons médicales. Le code pénal
camerounais prévoit en son article 337 des sanctions assez lourdes à l’encontre des personnes
accusées d’actes d’avortement provoqué. Les peines de l’avorteur sont doublées lorsqu’il
s’agit d’un professionnel de santé ou d’un récidiviste. Ce dernier peut même subir des peines
supplémentaires notamment la fermeture de l’établissement ou l’interdiction d’exercer la
profession.
Dans son article 339, le code pénal prévoit deux cas dans lesquels les pénalités prévues par
l’article 337 réprimant l’avortement ne peuvent pas être prononcés : - lorsque l’avortement est
justifié par la nécessité de sauver la mère d’un péril grave pour sa santé ; – lorsque la
grossesse résulte du viol. Toutefois, certaines modalités doivent être observées1.
Malgré cette interdiction, la pratique des avortements clandestins, surtout chez les
adolescentes, avec les multiples conséquences (sanitaire, démographique, sociales, ...) que sa
pratique entraîne est devenue une réalité préoccupante, aussi bien pour les pouvoirs publics
que pour les familles. Le contexte de pauvreté globale et de crise morale que connaît le pays
semble favoriser cette pratique.
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D’abord l’avortement doit être réalisé dans les premiers mois de la grossesse, notamment en cas de viol, ensuite
l’avortement doit être pratiqué par un praticien dans un centre hospitalier public ou dans une clinique privée
autorisée, enfin l’avortement doit être effectué après une autorisation du Ministère Public qui délivre une
attestation sur la matérialité des faits.
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telles que l’utilisation des ovules génycologiques à base de plantes, de feuilles ou d’écorces
d’arbres, l’introduction d’une sonde (tige de mil par exemple) (Koné Mariatou, 2000 ;
Mounnouni Adamou, 2000) dans l’utérus par la voie vaginale, le lavement par des taissons de
bouteilles (Marcel Yoro Blé, 2000), peuvent provoquer des infections très dangereuses de
l’appareil génital de la femme (Christopher Tietze et Stanley K. Henshaw, 1986).
L’avortement pose aussi de graves problèmes sociaux, sachant que la procréation est valorisée
dans les sociétés africaines. Les avortements provoqués peuvent également avoir un impact
sur la scolarisation des filles. En effet, pour certains parents, envoyer les enfants (surtout les
filles) à l’école est synonyme de grossesses non désirées et d’avortements provoqués. Ils
préfèrent donc les garder à côté d’eux pour mieux les surveiller plutôt que les savoir ailleurs
où elles peuvent se livrer à la débauche.
Etant donné la forte valorisation sociale de la procréation dans les sociétés africaines, les
avortements provoqués détruisent l’honneur de la femme et celui de sa famille. Par ailleurs,
de nombreux décès maternels des suites de complications liées aux avortements provoqués
sont sources d’angoisse et de malheur pour les familles endeuillées. Il faut noter également
que les avortements provoqués peuvent aussi avoir un impact sur la scolarisation des filles. En
effet, pour certains parents, envoyer les filles à l’école est synonyme de grossesses non
désirées et d’avortements provoqués. Ils préfèrent donc les garder à côté d’eux pour mieux les
surveiller plutôt que les savoir ailleurs où elles peuvent se livrer à la débauche.
Ainsi, selon une étude de Leke (cité par Tchokomakoua, 2001), réalisée en 1997, sur un total
de 7289 patientes reçues en urgence à la Maternité Principale de Yaoundé sur une période de
trois mois, on dénombre 2324 cas, soit 32 % environ, présentant des complications liées à
l’avortement dont 88 clandestins. Parmi ces derniers cas de complications, 34 % étaient des
hémorragies, 23 % des lacérations cervicales et 10 % des lacérations vaginales. Chaque
année, on dénombre 32 à 46 avortements pour 1000 femmes en âge de procréer. Selon le
même auteur (cité par Mounah Dipita, 2001), sur les 10 dernières années, les complications
liées à l’avortement sont devenues la deuxième cause de mortalité maternelle dans cette
formation hospitalière. En 1995/96, 40 % des décès maternels observés dans cette maternité
étaient dus aux complications post-abortum. On note également que plus de 85 % des cas
d’infertilité sont une conséquence des avortements. Par ailleurs, une étude réalisée à la
Maternité Principale de l’hôpital Laquintinie de Douala (Tchokomakoua, 2001) a montré que
le nombre d’avortements clandestins augmente de façon constante. C’est ainsi qu’entre
janvier 1990 et mars 1991, le nombre d’avortements clandestins est passé de 12 à 24.
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Aux femmes, la question a été posée de savoir si au cours de leur vie génésique elles ont eu à
avorter volontairement ou à être victimes d’une fausse couche. Cette question permet
d’évaluer la prévalence de l’avortement au sein de l’échantillon. Toutefois, ces données, parce
que entachées d’omissions volontaires ou involontaires, ne rendent compte que très
partiellement de l’ampleur du phénomène. Par ailleurs, il y a un effet de sélection non
négligeable, les femmes interrogées étant uniquement celles qui ont accepté de répondre aux
questions, un certain nombre d’entre elles ayant marqué leur réticence vis-à-vis de cette
enquête, pour diverses raisons. Un autre effet de sélection se trouve dans le fait que les
femmes ciblées sont uniquement celles ayant fréquenté les formations sanitaires au cours de la
période de l’enquête.
Les données montrent que la prévalence des fausses couches et des avortements provoqués est
relativement élevée, car un peu plus d’un cinquième des femmes a affirmé en avoir déjà eus
(24% pour les fausses couches et 22% pour les avortements provoqués). Toutefois, on observe
une légère prédominance des fausses couches par rapport aux avortements provoqués (tableau
a.1 en annexe). Ceci révèle un problème de suivi médical des grossesses.
Même si certaines femmes, pour des raisons évidentes ont peut-être omis de déclarer ces
événements, le fait qu’environ un cinquième d’elles l’ait déclaré montre que le phénomène est
de moins en moins objet de tabou et d’autocensure. Certes, l’enquête ne concernait que les
deux plus grandes villes du Cameroun les plus exposées à la modernité et donc au
2
Il fallait enquêter au moins 15 par hôpital de district et les formations équivalentes et 30 par hôpital de
référence ou provincial.
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changement de mentalités, mais on peut objectivement penser que ces résultats traduisent une
certaine évolution des attitudes de la population féminine vis-à-vis des sujets qui touchent à la
sexualité et spécifiquement à la grossesse.
Les méthodes traditionnelles sont beaucoup plus connues que les méthodes modernes. La
raison de cette prééminence peut se trouver dans le fait que ces méthodes constituent
généralement le premier recours thérapeutique des femmes. Elles ne vont dans les formations
sanitaires qu’en cas de complications. Mais la raison profonde de l’importance de ces
méthodes procède du caractère clandestin de l’avortement résultant de la répression de celui-
ci par les pouvoirs publics. Cette situation oblige les femmes à recourir aux méthodes
traditionnelles pour s’assurer une certaine discrétion. Certes une proportion importante de
femmes connaît les méthodes modernes ; mais on peut penser que cette catégorie regroupe
surtout les femmes instruites.
Citées par 53% de femmes, les méthodes traditionnelles comprennent diverses thérapies, les
unes aussi complexes et dangereuses que les autres. Il s’agit des thérapies suivantes : purge à
base de tabac, d’eau salée, de feuilles de marguerite, de sel gemme ; absorption de potions à
base d’écorces diverses, absorption de mélange de jaune d’œuf et d’eau de haricot, de
mélange de miel et de jus de citron, etc.
Parmi les méthodes modernes citées, le curetage (48%), les comprimés oraux (39%) et
l’aspiration (26%) viennent en tête. Viennent ensuite les injections (18%) et la sonde (14%).
Les autres méthodes modernes telles que les ovules et la dilatation du col sont très peu
connues. Une proportion négligeable de femmes a aussi cité les violences physiques comme
une autre méthode d’avortement.
3
Il existe là un effet cumulatif. On ne saurait donc conclure à un effet d’âge ou à un effet de génération à partir
de ces donnés. De plus, il y a des problèmes de troncature liés au fait que les femmes qui n’ont pas encore
commencé leur vie génésique ou les rapports sexuels au moment de l’enquête échappent à l’observation. Il s’agit
notamment de certaines femmes du groupe 15-24. Si la question sur l’âge au moment de l’avortement avait été
posée, on pourrait ressortir cet effet. Mais elle n’a pas été posée pour éviter d’aggraver la réticence des
enquêtées.
5
Le niveau de connaissance est légèrement inégal entre Yaoundé et Douala, la première ville
affichant un niveau un peu supérieur (64%) à celui de la seconde (61%). Cet écart est
toutefois variable selon les méthodes. D’une façon générale, les femmes de Douala
connaissent beaucoup moins les méthodes traditionnelles que celles de Yaoundé et c’est
l’inverse qu’on observe pour les méthodes modernes.
Les analyses révèlent que le niveau de connaissance que les femmes ont des conditions dans
lesquelles se font les avortements est globalement moyen. S’agissant du lieu, le centre
hospitalier a été cité par la grande majorité de femmes (60%). Concernant la connaissance du
type de personne habilitée à faire avorter une femme, seule la moitié des femmes sait que le
médecin (spécialiste ou généraliste) est la personne la plus apte à effectuer une telle
intervention. Toutefois, sur ce point on note un écart significatif entre Douala et Yaoundé. En
effet, à Douala, les femmes sont proportionnellement plus nombreuses qu’à Yaoundé à citer le
médecin spécialiste (56,56% contre 45,6%) ; mais le médecin généraliste est beaucoup plus
mentionné à Yaoundé (60,6%) qu’à Douala (42,1%). Les femmes qui ont cité la sage-femme
ou l’infirmier sont en proportion relativement faible qui tourne autour de 15%.
On note toutefois qu’une proportion relativement importante d’enquêtées (23%) ignore que
c’est dans les formations hospitalières que doit se dérouler l’avortement. Par ailleurs 8% de
femmes pensent qu’on peut se faire avorter à domicile et 1,5 % chez le tradi-praticien.
Quoique en proportion faible, ce résultat révèle qu’il existe encore une frange de la population
féminine et peut-être aussi masculine qui a recours au tradi-praticien même pour ce service
dont le coût est hors de portée pour elle. Ce résultat dénote aussi l’ignorance de certaines
femmes des risques liés à l’avortement. Enfin, le recours au tradi-praticien peut se justifier par
le souci des femmes de préserver leur intimité, l’avortement étant légalement interdit et non
toléré par la société.
L’avortement a des conséquences graves sur les individus, les familles et la population prise
dans son ensemble. Ces conséquences sont de plusieurs ordres : sanitaires, judiciaires,
économiques, sociales, démographiques et éthiques. Sur le plan sanitaire, il s’agit des
conséquences qui peuvent entraîner des infirmités diverses pouvant conduire à la stérilité ou à
l’infécondité ou encore, dans le pire des cas, au décès de la femme. Les conséquences
judiciaires concernent les sanctions pénales prévues par la loi. Sur le plan économique, il
s’agit d’une part, des dépenses considérables surtout lorsque surviennent des complications
nécessitant une hospitalisation et, d’autre part, du coût indirect lié à l’inactivité de la femme
affectée par suite de l’hospitalisation ou simplement de son incapacité temporaire de
travailler. Le coût social concerne les conflits conjugaux et le retardement du mariage de la
fille avortée du fait de la stigmatisation sociale. Les conséquences démographiques
concernent l’impact de l’avortement sur la mortalité et la fécondité. Enfin, sur le plan éthique,
il s’agit du déclin du respect de la vie humaine et de la valeur sociale de l’enfant.
Parmi toutes ces conséquences, celles sur la santé sont les plus connues, (89%), suivies de la
mortalité maternelle (66%). On n’observe pas une différence significative entre les deux
villes. En revanche, les autres conséquences sont presque inconnues des femmes, ce qui
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démontre une fois de plus l’ignorance des femmes des contours de l’avortement (tableau a3
en annexe).
Ceux qui pratiquent l’avortement ont diverses motivations. Les raisons avancées ici sont
essentiellement d’ordre social, économique, sanitaire et même psychologique et leur ordre
d’importance varie selon qu’il s’agit de jeunes filles célibataires, de femmes mariées ou
simplement des hommes.
Au premier rang des raisons qui peuvent pousser une jeune fille à se faire avorter se trouvent
« la peur d’être rejetée par les parents ou la famille » (52,8%) et « l’irresponsabilité du
partenaire » (52,5%). Les difficultés économiques viennent en deuxième position pour
justifier l’avortement. Il s’agit en l’occurrence des raisons suivantes : « le manque de moyens
financiers » (39,6%) et « le désir de poursuivre les études et de réussir dans la vie » (39,7%).
Il apparaît ainsi que la pauvreté ambiante est un facteur important de l’avortement, du fait des
charges élevées liées aux soins à donner aux enfants et du manque de ressources des jeunes
filles ; bien plus, la grossesse freine la fréquentation scolaire et constitue un facteur de risque
important des échecs scolaires chez les filles. Elles sont suivies de loin par « la honte à
l’égard de l’entourage » d’être une fille-mère (15,6%) et « le désir de planification
familiale » (16%). A ces deux motifs sociaux importants s’ajoutent le souci de préserver
l’honneur de la famille (7,8%). En effet, les filles qui se font avorter sont généralement
victimes d’une stigmatisation sociale, considérées comme des assassines, des dépravées, etc.,
et sont en tous cas mal vues par la société ou tout au moins leur entourage. En proportions très
faibles, le souci de préserver l’honneur de la famille (7,8%), les contraintes liées aux
coutumes (5%) et les raisons sanitaires (3 %)4 peuvent aussi constituer des motifs
d’avortement chez la jeune fille. Les motifs d’avortement de la jeune fille sont donc
principalement d’ordre socio-culturel.
Chez les femmes mariées, l’avortement est justifié principalement par le besoin de la
planification familiale qui pousse les femmes à interrompre volontairement des grossesses
non désirées (55 %)5. Les motifs économiques viennent en deuxième position ; ils englobent
« le manque de moyens financiers » (33,3%) et « les contraintes professionnelles » (4,5%).
Les conflits conjugaux occupent la troisième position et comprennent les raisons telles que
« l’irresponsabilité du partenaire ou l’infidélité de la femme » (26%) ou encore « les
problèmes conjugaux ou la mésentente entre époux » (12,7%). Les motifs liés à la santé
revêtent plus d’importance chez les femmes mariées que pour les jeunes filles, avec un poids
de 18%.
Plusieurs raisons, d’importance inégale, peuvent pousser un homme à faire avorter sa femme
ou sa partenaire. Les difficultés économiques (58 %) et les grossesses non désirées (45 %) en
constituent de loin les principales. Les problèmes de santé viennent en troisième position
(11%) ; les autres raisons sont marginales. Il est aussi à noter que, sans avoir un poids élevé,
l’infidélité de la femme a aussi été évoquée par une poignée de femmes enquêtées.
4
Ceci correspond à la faible proportion des cas d’avortements pour raison de santé enregistrés dans les
formations sanitaires.
5
Aussi près d’un quart (24%) des femmes se dit disposée à avorter en cas de grossesse non désirée. Cette
attitude est partagée plus par les célibataires que par les mariées. Cette différence peu s’expliquer par les
difficultés rencontrées par les premières pour s’occuper de leur enfants.
7
La dimension sanitaire de l’avortement est peu présente dans les esprits : à peine 12% des
femmes interrogées ont cette perception. Ce résultat est surprenant par rapport au niveau de
connaissance que les femmes ont des conséquences sanitaires associées à l’avortement.
L’attitude des femmes à l’égard de l’avortement est nuancée. Si dans leur immense majorité
les femmes enquêtées se déclarent contre l’avortement, il n’en demeure pas moins qu’elles
sont disposées à le pratiquer dans certaines circonstances. Ainsi, la majorité d’entre elles
(47%) le feraient à la demande de leur partenaire, surtout si elles sont économiquement
dépendantes de celui-ci. En d’autres termes, les difficultés économiques constituent un motif
suffisant pour changer d’avis. Une autre catégorie de femmes peut avorter si les conditions
matérielles sont favorables (22%) ou si c’est dans l’intérêt du couple (22%). Une dernière
catégorie, peu nombreuse (9%), soutient que les contraintes sociales (notamment celles liées
au mariage) peuvent faire changer d’avis. Il apparaît en définitive que la position des femmes
vis-à-vis de l’avortement est tributaire de leur environnement social et de leurs conditions de
vie.
D’autres femmes sont fermement contre l’avortement, même si elles y sont poussées par leur
partenaire. Les arguments invoqués pour soutenir leur position concernent essentiellement le
respect des valeurs morales et religieuses (40%), la peur des conséquences sanitaires (30%), le
souci de préserver l’harmonie dans le ménage (18%) et le souci de préserver la dignité
personnelle (15%). Il est à noter que la peur de la loi n’est presque pas mentionnée ici, moins
de 1% seulement des femmes l’ayant citée.
Si les femmes rejettent majoritairement l’avortement pour elles mêmes, elles le rejettent aussi
en ce qui concerne leurs enfants et leurs collatéraux. Environ 10% seulement des femmes se
sont déclarées disposées à faire avorter leurs filles, leurs sœurs ou d’autres parents. A l’appui
de cette position, cette catégorie de femmes invoque plusieurs raisons dont les difficultés
économiques des ménages occupent la première place (26%) suivies de loin par le souci de
poursuivre la scolarisation (19%) et les grossesses non désirées (19%) (tableau a5 en annexe).
Les résultats montrent que dans leur immense majorité, les femmes sont au courant de la
législation en vigueur. En effet 82% des femmes savent que l’avortement provoqué est
interdit par la loi. Toutefois, très peu d’entre elles (7% seulement) savent qu’il peut être
pratiqué en cas de nécessité pour des raisons médicales (tableau a6 en annexe). Comme
attendu, les femmes instruites sont plus au courants de cette législation que les illettrées et les
femmes ayant un niveau d’instruction supérieur sont proportionnellement plus nombreuses à
connaître la clause sanitaire de cette loi que les autres.
Par ailleurs, la grande majorité des femmes (78%) est opposée à la libéralisation de
l’avortement qu’elle juge inopportune (tableau a7 en annexe). Cette attitude est en rapport
avec l’état matrimonial, l’âge et l’instruction des femmes. En effet, les femmes mariées sont
proportionnellement plus nombreuses à désapprouver cette législation que les autres. Par
rapport à l’instruction, il apparaît que des femmes de niveau d’études supérieur sont les plus
8
Les raisons avancées pour rejeter la libéralisation de l’avortement au Cameroun sont d’ordre
social, moral et économique. Il s’agit principalement des raisons suivantes : la peur
d’encourager et de favoriser la prostitution (47%), la peur du péché (41%), le risque
d’accroître la mortalité maternelle (30%) et enfin le risque d’aggraver les problèmes
économiques des ménages à cause des dépenses afférentes à l’avortement (21%).
La minorité des femmes qui sont favorables à la libéralisation de l’avortement avance comme
principal argument le fait que l’avortement constitue un moyen efficace de planification des
naissances en ce qui concerne les grossesses non désirées. Elles pensent par ailleurs que
l’avortement permet de réduire les charges financières liées à l’entretien et à l’éducation des
enfants (21%). Enfin, pour certaines d’entre elles, l’avortement fait partie des droits et libertés
individuelles de la femme (18%). Ce dernier sous-groupe de femmes oublie malheureusement
les devoirs moraux et sociaux en matière de reproduction ainsi que les risques associés à
l’avortement.
Les résultats (tableau a8 en annexe) révèlent que, contrairement à ce qu’on pouvait attendre,
la peur de la loi n’est pas la raison principale de la clandestinité de l’avortement, mais ce sont
plutôt les valeurs traditionnelles attachées à la vie, à la reproduction et à l’enfant (64%). La
peur de la loi ne vient qu’en deuxième position (25%). Une autre raison importante avancée
est la pauvreté ; en effet, lorsque l’acte n’est pas suivi de complications (ce qui est rare),
l’usage des procédés artisanaux revient moins cher que le recours aux moyens médicaux.
L’ignorance des conséquences sanitaires néfastes de l’avortement réalisé dans la clandestinité
et de manière artisanale est également évoquée (13%). L’irresponsabilité des parents et des
filles (ou des femmes) a aussi été mentionnée mais avec un poids relativement limité.
Il est à noter que l’importance de ces facteurs varie entre Yaoundé et Douala. Alors qu’à
Yaoundé, les facteurs socioculturels et la peur de la loi ont un poids nettement plus élevé qu’à
Douala ; dans cette dernière ville, les facteurs économiques et l’ignorance des conséquences
de l’avortement sont relativement plus importants qu’à Yaoundé.
Dans cette section, nous utilisons les données issues de l’exploitation des fiches et registres de
consultation et d’hospitalisation. Il s’agit des informations sur les femmes ayant subi un
avortement au cours de la période de référence (années 2002 et 2003) ainsi que sur les
modalités de leur prise en charge médicale. Il convient cependant de souligner que la plupart
des informations recherchées n’ont pas été saisies, car elles ne figuraient pas sur les
documents consultées, à cause du remplissage défectueux de ces documents et, d’une façon
générale, la mauvaise tenue des statistiques dans les formations sanitaires. Il est donc difficile,
dans ces conditions, de dégager les caractéristiques des femmes concernées et de décrire avec
précision les modalités de prise en charge des cas d’avortements enregistrés. Les résultats
trouvés doivent donc être interprétés avec prudence.
9
Les résultats montrent que le phénomène de l’avortement concerne surtout les adolescentes
(10-24 ans) et les jeunes femmes (25-34 ans) qui représentent respectivement plus de 43%
des cas enregistrés (Graphique 4.1 et tableau a10 en annexe). L’âge médian des femmes
avortées se situe autour de 26 ans. La proportion des femmes de plus de 35 ans qui ont avorté,
bien que relativement plus faible (un peu plus de 12%), n’est pas négligeable. Notons que la
distribution des femmes avortées selon l’âge ne présente aucune différence entre Douala et
Yaoundé.
Fig. 5.1: Proportions de femmes avortées selon l'âge
12,4 0,6
43,6
43,3
Age de la grossesse
Dans la majorité des cas (55%), c’est au cours du premier trimestre de la grossesse que
l’avortement survient. Toutefois une proportion de femmes relativement importante (45%)
prend le risque d’avorter après cet âge. Parmi celles-ci 8% le font au cours du troisième
trimestre de la grossesse, c’est-à-dire au-delà de six mois. Ceci dénote une méconnaissance
des dangers graves associés à ce genre de comportement.
Type d’avortement
Les analyses montrent que plus de la moitié des cas d’avortements pris en charge par les
formations sanitaires enquêtées est provoqué (graphique 4.2 et tableau a11 en annexe). Cette
prééminence des avortements provoqués observés s’écarte des déclarations des femmes
présentées dans la section 1 dont 22% seulement ont affirmé avoir déjà interrompu
volontairement une grossesse. On peut donc penser qu’il y a eu de la part de ces femmes une
tendance à masquer les avortements provoqués pour des raisons de stigmatisation sociale. En
deuxième position viennent les avortements spontanés (37,8%). Quant à l’avortement
thérapeutique, sa pratique est encore limitée (7%). Toutefois, on ne peut pas en conclure que
les complications de grossesses nécessitant ce type d’intervention sont rares. Il s’agit
certainement d’un problème de sous-déclaration.
10
Par rapport à l’âge, les données montrent que la pratique de l’avortement provoqué diminue
lorsque l’âge augmente en passant de 61,8 % chez les adolescentes à 51% parmi les jeunes
femmes de 25-34 ans puis à 44% pour le groupe 35-44 ans (tableau a11 en annexe). La
comparaison des deux villes montre des différences importantes entre les femmes de Douala
et celles de Yaoundé. Ainsi, les avortements provoqués sont beaucoup plus fréquents parmi
les adolescentes à Yaoundé (69%) qu’à Douala (51,9%). A l’opposé, on enregistre plus
d’avortement spontané à 35-44 ans à Douala (57,6%) qu’à Yaoundé (48,5%).
55,3
Les résultats montrent que ce sont les hôpitaux qui accueillent l’immense majorité des cas
(80%), quel que soit le type d’avortement considéré (tableau a12 en annexe). La part des
autres catégories de formations sanitaires reste négligeable. La prise en charge est
principalement assurée par les médecins gynécologues (49%) ou, dans une moindre mesure,
généralistes (15%). Les interventions des sages-femmes sont cependant aussi importantes
(30%). Alors que les sages-femmes sont plus sollicitées à Douala (43%) qu’à Yaoundé (20%)
et les gynécologues le sont plus à Yaoundé (61%) qu’à Douala (33%). Il serait intéressant de
connaître les facteurs de cette différence qui est peut-être liée au dysfonctionnement de la
carte sanitaire du pays.
Il ressort des analyses que l’avortement peut aboutir à l’une des situations suivantes :
complications immédiates, guérison ou décès de la femme. Les données recueillies montrent
que dans la très grande majorité des cas (83%), on a obtenu la guérison et que les décès sont
rares (tableau a12 en annexe). Cette faiblesse des décès est probablement liée à un problème
de sous-déclaration.
11
Durée de l’hospitalisation
L’éventail des moyens utilisés pour avorter est assez large ; mais le curetage est de loin le
moyen prédominant car il a été appliqué à plus de la moitié des femmes (53 %). Les autres
moyens comprennent : les moyens biochimiques (12%), le dilatateur (8%) et le forceps (3%).
Les moyens biologiques et mécaniques sont quasi-inexistants.
Concernant les soins après l’avortement, l’antibiothérapie et le curetage sont les deux types de
soins les plus pratiqués avec respectivement 53% et 50% des recours. Ceci s’explique sans
doute par la gravité de l’hémorragie qui accompagne généralement l’avortement. Les autres
types de soins pratiqués moins fréquemment sont : incision, extraction manuelle, cerclage,
hémostase, transfusion sanguine, salpinpectomie, expulsion et hestérectomie.
Conclusion et recommandations
Les données montrent que l’avortement a une ampleur élevée et est loin d’être un phénomène
marginal. Il concerne les femmes de toutes les couches sociales. Les motifs avancés par les
femmes pour justifier le recours à l’avortement sont variés mais la pauvreté, le besoin de
fréquentation scolaire et les contraintes familiales sont les plus importants. Alors que les
motifs d’avortement chez la jeune fille sont principalement d’ordre socioculturel,
l’avortement chez la femme mariée est principalement justifié par le besoin de planification
familiale et, chez un homme les motifs de faire faire à sa femme se justifie surtout par les
difficultés économiques et, dans une moindre mesure, par le besoin de planification familiale.
Le niveau du phénomène présente un écart important entre Douala et Yaoundé, Douala
affichant une prévalence plus élevée. La prise en charge de l’avortement provoqué dans les
formations sanitaires reste insuffisante pour des raisons liées notamment au faible niveau
d’équipement et à l’insuffisance du personnel qualifié. L’opinion publique reste assez
partagée quant à l’opportunité de libéraliser ou de dépénaliser l’avortement au Cameroun. Les
raisons avancées autant par les femmes qui sont pour que par celles qui sont contre
l’avortement sont essentiellement d’ordre sanitaire, économique et social. Mais en tout état de
cause, les personnes interrogées affichent une prise de conscience certaine des dangers de
toute nature associés à l’avortement.
La proportion non négligeable des femmes qui ignorent le lieu et la personne appropriés pour
pratiquer un acte d’avortement ainsi que les conséquences de ce phénomène souligne la
nécessité et l’urgence d’un effort important qui doit encore être déployé par les services de la
santé publique et les organisations de la société civile pour informer et sensibiliser la
population sur les questions relative à l’avortement et notamment sur la nécessité de recourir
au médecin en cas d’avortement.
12
Le fait que le besoin de planification familiale soit cité parmi les principaux motifs
d’avortement suggère d’importants efforts qui restent à faire pour accroître la pratique de la
contraception parmi les femmes, en particulier parmi les jeunes filles, célibataires pour la
plupart.
Le fait que les jeunes filles et les femmes jeunes soient les plus touchées par le phénomène
d’avortement implique qu’il y a beaucoup d’efforts à déployer pour promouvoir la santé de la
reproduction des adolescentes et des jeunes filles afin de réduire l’importance de l’avortement
dans cette sous-population. Par ailleurs, la proportion des femmes de plus de 35 ans qui ont
avorté, bien que relativement plus faible, n’est pas négligeable et suggère aussi un
renforcement de l’éducation des cette catégorie de femmes, car les grossesses contractées au-
delà de 35 ans sont des grossesses à risque.
La forte propension des femmes à recourir aux avortement provoqués implique, d’une part,
que le plateau technique des formations sanitaires soit renforcé pour une prise en charge
médicale appropriée des femmes concernées et, d’autre part, que l’éducation des femmes en
matière de procréation, avec un accent sur les questions liées à l’avortement, soit intensifiée.
Compte tenu de la proportion élevée des cas sans hospitalisation, il serait judicieux que des
mesures soient prises sur le plan réglementaire pour exiger une durée minimum
d’hospitalisation, afin de limiter les risques de complications post avortement.
La différence de prise en charge observée entre les deux villes suggère l’intérêt de connaître
les facteurs de cette différence de prise en charge.
13
BIBLIOGRAPHIE
- BANKOLE et al. (1998) : Reasons why womens have induced abortion : evidence from 27
countries, International Family Plannning Perspectives, 24(3), P. 117-127.
- EVINA AKAM (1998) : Vie féconde des adolescentes en milieu urbain camerounais, Les
cahiers de l’IFORD, n°16, janvier 1998, 117 p.
- OMS (1977) : Heath needs of adolescents, Génève, OMS, Report of a WHO expert
Committee, Technical Report Series, n° 609.
14
ANNEXES
Tableau a1. Proportion des femmes ayant déjà pratiqué un avortement provoqué selon
certaines caractéristiques
Caractéristiques Avortement provoqué
Oui Non Non
déclaré
Ville ns
Douala 22,5 77,5 --
Yaoundé 22,3 77,4 0,3
Âge ***
15-24 ans 11,8 88,0 0,1
25-34 30,5 69,5 --
35-44 26,8 72,8 0,4
45-49 29,7 70,3 --
Occupation ***
Ménagères 21,0 78,8 0,2
Elèves/étudiants 45,3 54,2 ---
Cadres du secteur public ou privé 33,8 66,2 ---
Autres occupations 21,0 78,9 0,1
Religion **
Animistes 26,9 73,1 ---
Catholiques 20,1 79,8 0,1
Protestantes 27,1 72,7 0,2
Musulmanes 11,7 88,3 ---
Nouvelles religions 22,2 77,8 ---
Autres religions 100,0 --- ---
Tableau a2 : Proportion des femmes (en %) selon la connaissance des méthodes d’avortement
Méthodes Ville ***
Yaoundé Douala Ensemble
56,1 49,3 52,7
Méthodes traditionnelles
Autres méthodes
Mélanges toxiques / excitants 6,9 12,4 9,7
Violences physiques 0,8 1,0 0,9
Ensemble des méthodes 64,0 61,5 62,7
Notes : idem tableau a1
financiers 4,5
Contraintes professionnelles
Planification familiale Grossesse non désirée 55,1
Raisons de santé Problème de santé 18,5
chez l’homme
Manque de moyens financiers 55,0
Grossesse non désirée 47,8
Problème de santé 10,6
Irresponsabilité de l’homme 9,6
Conflits conjugaux 7,1
Infidélité de la femme 4,5
Contraintes professionnelles 3,4
Polygamie 1,1
Pressions familiales 0,4
Autres raisons 0,2
Ne sait pas 9,3
Tableau a5 : Raisons mentionnées par les femmes disposées à faire avorter leur fille ou sœur
Raisons déclarées Pourcentage
Yaoundé Douala Ensemble
Le manque de moyens financiers 25,3 26,9 26,0
L’âge de la fille 20,9 16,7 18,9
Nécessité de poursuivre les études 8,8 19,2 13,6
Problèmes de santé 12,1 6,4 9,5
Irresponsabilité du partenaire 12,1 13,0 12,5
Grossesse non désirée 14,3 19,5 16,7
Tableau a6. : Répartition de femmes en % selon la connaissance de la législation
Yaoundé
Avortement spontané 24,5 34,4 34,9 25,0 29,7
Avortement provoqué 69,2 54,6 48,5 50,0 60,6
Avortement thérapeutique 6,3 11,0 16,6 25,0 9,7
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Douala
Avortement spontané 46,0 49,5 57,6 50,0 48,3
Avortement provoqué 51,9 46,3 38,6 50,0 48,4
Avortement thérapeutique 2,1 4,2 3,8 --- 3,2
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Ensemble
Avortement spontané 33,7 41,0 44,8 37,5 37,8
Avortement provoqué 61,8 51,0 44,2 50,0 55,3
Avortement thérapeutique 4,5 8,0 11,0 12,5 6,9
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
18
Tableau a12 : Répartition des femmes avortées selon le type de formation sanitaire, le type de
personnel intervenant, l’évolution de l’avortement, la durée d’hospitalisation.
Formation sanitaire Yaoundé Douala Ensemble
Hôpitaux 88,9 74,7 83,2
Maternité 1,5 3,7 2,4
Centre de santé 5,7 6,5 6,0
Clinique 2,9 8,3 5,1
Autres type de formation 0,9 6,8 3,3
Total 100,0 100,0 100,0
Type de personnels médicaux Yaoundé Douala Ensemble
Médecins gynécologues 60,6 33,5 49,6
Médecins généralistes 14,0 15,5 14,6
Sages-femmes 20,4 43,1 29,6
Autres personnels 5,0 7,9 6,2
Total 100,0 100,0 100,0
Evolution de l’avortement Yaoundé Douala Ensemble
Complications 17,8 8,8 15,1
Guérison 80,4 90,5 83,4
Décès 1,8 0,7 1,5
Total 100,0 100,0 100,0
Durée d’hospitalisation Yaoundé Douala Ensemble
Pas d’hospitalisation 50,1 6,1 43,6
Moins d’une semaine 31,8 22,7 30,5
Une semaine 6,2 32,6 10,0
Plus d’une semaine 11,9 38,6 15,9
Total 100,0 100,0 100,0