EVALUATION DE L’ETAT DU SECTEUR DE
L’INFORMATION ET DE LA
COMMUNICATION : « ETAT DES LIEUX DE LA
PRESSE CONGOLAISE »
Par Gaby KUBA BEKANGA, Président de
l’Union Nationale de la Presse du Congo
(UNPC)
L’histoire de la presse congolaise est aussi riche
que celle du pays. Elle a connu des moments de
gloire et des périodes difficiles. Elle a compté et
compte encore des journalistes qualifiés et
talentueux, formés au pays comme à l’étranger.
Ils font preuve de professionnalisme tant dans les
médias nationaux qu’internationaux. La RDC a
connu des organes de presse dignes qui ont pu
inspirer d’autres pays du monde. Malgré
l’adversité et même si la presse congolaise est
aujourd’hui le reflet de notre société, l’espoir est
permis.
1. Des avancées non négligeables mais
l’indépendance est butée à plusieurs
obstacles
La presse congolaise a lutté pour l’indépendance.
Elle a contribué à la paix, à l’unité nationale et au
processus démocratique. Nous assistons depuis
une trentaine d’années voire une quarantaine au
pluralisme médiatique en RDC même si on n’est
pas encore sorti du bourbier.
Notre presse est aujourd’hui plus ou moins libre.
Toutefois, elle n’a pas encore acquis son
indépendance pour plusieurs raisons :
a) Le contrôle total des médias publics
(services publics) par les gouvernants ;
b) La politisation des organes de presse.
Beaucoup de médias sont des caisses de
résonance et non des entreprises de
presse. L’équation Ekambo : ‘’ Un homme
politique = un média’’ en est une parfaite
illustration. On peut y ajouter « un pasteur
= un media, un journaliste = un média » et
obtenir le même résultat. La floraison des
médias est un exemple éloquent ;
c)L’inféodation, la caporalisation voire la
vassalisation des journalistes ;
d) La précarité des médias et des
journalistes ;
e) Bien des organes de presse n’ont ni
installations viables ni moyens financiers et
matériels ;
f) D’après les dernières statistiques du
Syndicat national des Professionnels de la
Presse -SNPP-, 95 % des journalistes des
médias privés n’ont aucun contrat et
travaillent comme des bénévoles ;
g) Des pesanteurs politiques et financières ;
h) Des lois inadéquates (des interpellations,
des arrestations et des emprisonnements) ;
i) Et l’absence des lois sur la dépénalisation
des délits de presse et sur l’accès à
l’information.
Je ne suis pas opposé à la diversité, à l’expression
démocratique et à la libre entreprise. Mais, une
telle situation s’apparente à l’anarchie. D’où, la
nécessité de réformer le secteur.
Notre presse mérite une sérieuse remise en
question. Elle a, certes gagné en quantité.
Cependant, son contenu provoque dans la plupart
des cas, l’aversion et la répugnance. On a
l’impression que « chacun évolue sur sa planète »
pour emprunter l’expression de Kin Key Mulumba.
Nos médias sont identiques et fonctionnent
presque de la même manière.
1. La nécessité de rétablir l’ordre et la
discipline
Ce que les gens détestent aujourd’hui dans notre
presse, ce n'est pas le nombre des médias ou des
journalistes mais plutôt la monotonie, la banalité
et la pauvreté du contenu. Le niveau
d'instruction, le comportement des journalistes,
l'influence politique et la précarité sont des
problèmes réels. Je pense à Georges Tshionza
Mata qui écrivait : "Médias s'aligner ou
disparaître".
Aussi, faut-il évaluer les forces et les faiblesses
des institutions et des structures existantes, les
moyens mis à leur disposition, les modes de
désignation des animateurs et le degré de
collaboration. Tirons les leçons du passé pour
éviter le dysfonctionnement, l’inefficacité et le
chevauchement de tâches.
L’information étant un bien public, l’Etat en est le
principal gestionnaire. Mais, ses différents usages
ne sont pas toujours les mêmes et au profit du
public. L’Etat doit y veiller en garantissant la
liberté, en réglementant le secteur et non en
contrôlant les médias comme dans les régimes
totalitaires.
Au-delà des missions classiques des médias
(informer, éduquer et divertir), ils manipulent,
falsifient et dénaturent aussi l’information pour
orienter ou désorienter l’opinion. C’est pourquoi,
Bernard Voyenne écrivait : « La presse donne à la
vérité comme au mensonge une dimension
qu’elle est seule à pouvoir offrir… Elle inscrit dans
le social l’écho d’un événement ou lui interdit
cette consécration ». C’est à ce niveau qu’on a
besoin du gendarme : Régulation et
autorégulation. Car, la peur du gendarme est le
commencement de la discipline.
La RDC compte plus de 750 partis politiques. Et
chaque politicien éprouve un réel besoin de
défendre sa cause via la presse. En lieu et place
de la concurrence démocratique entre les
politiciens, on assiste à des rivalités. Ces rivalités
infestent la presse. La liberté d’expression ne
rime toujours pas avec la vitalité démocratique.
Les tendances politiques sont très perceptibles
aujourd’hui dans notre presse. On a des ‘’
journalistes pro et anti’’ x ou y.
La ‘’bipolarité politico-médiatique’’ a engendré le
phénomène que j’appelle ‘’ nouveau variant du
journalisme congolais’’ ou ‘’mercenariat
politique’’.
Ainsi, notre presse confond-elle les valeurs et la
ligne éditoriale avec le militantisme et la défense
des intérêts partisans. Lorsque l’UNPC interpelle
un confrère pour son attitude partisane, on lui
oppose l’argument de la liberté d’expression et
d’une ‘’presse bipolarisée’’ qui existe aussi
ailleurs. Mais, on oublie, par exemple, que la RDC
n’a pas la même culture démocratique que la
France où cohabitent les médias de gauche et de
droite. De plus, les journalistes français ont un
esprit de corps malgré les divergences. Nos deux
peuples n’ont pas le même niveau d’instruction.
La RDC est un pays atypique.
L’inféodation et le fanatisme des journalistes ont
aggravé des crises sous d’autres cieux. La radio
Mille Collines et le journal Kangura au Rwanda
doivent nous interpeller.
2. Le phénomène ‘’ mouton noir’’,
opprobre à la presse
L’information étant un bien public, elle doit être à
l’abri des imposteurs, des arrivistes et des
opportunistes, appelés ‘’moutons noirs’’. Mais,
faisons attention car, ils se sont métamorphosés.
Hier, on les considérait comme des indigents.
Aujourd’hui, certains d’entre eux sont devenus
des « modèles » ayant pignon sur rue. Pourtant,
ils tirent la société vers le bas pour des raisons
qui leurs sont propres. Ce sont des
anticonformistes et des dadaïstes ayant fait
effraction dans la presse. Ces intrus influencent la
société et même les décideurs. Ils poussent les
vrais professionnels à les mimer. Ils ont tendance
à supplanter de bons journalistes, aujourd’hui
minoritaires au pays. Ces derniers sont présents
tout en étant absents et sont absents tout en
étant présents.
C’est dans cette optique que Marguerite
Yourcenar disait : « Des moyens de
communication massifs, au service des intérêts
plus ou moins camouflés, déverseront sur le
monde avec des visions et des bruits fantômes,
un opium du peuple qu’aucune religion n’a été
accusée d’en répandre ».
Il est temps de séparer le grain de l'ivraie. L’« abc
» du journalisme doit être pour le journaliste tel
un bréviaire pour le prêtre. La formation doit être
continue compte tenu des exigences du métier.
Notre profession est certes ouverte à toutes les
qualifications. Cependant, ne devient journaliste
qui le veut. Des critères doivent être renforcés
pour faire partie de la corporation. Cela mettra la
corporation à l’abri des moutons noirs sans foi ni
loi qui ignorent complètement le code d’éthique
et de déontologie. Faisons comme Pythagore qui
avait écrit devant l’académie qu’il fonda à
Athènes : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre»
pour valoriser et protéger son métier.
Je ne suis pas pour la répression ou pour une
quelconque loi liberticide contre la presse.
Cependant, face aux dérives, je réclame l’ordre,
la discipline et l’excellence dans l’exercice du
journalisme. La presse est comparable à l’armée.
Elle exige la discipline et la rigueur. Non à une
corporation désorganisée. La liberté de la presse
est indissociable à la responsabilité comme le dit
Rigobert Munkeni. Elle exclut le libertinage et
l'anarchie.
La dépénalisation des délits de presse que les
journalistes réclament à cor et à cri, ne doit pas
ouvrir la porte à la délinquance mais à plus de
responsabilité.
Toutefois, une presse non viable ne peut être
efficace car, la viabilité des médias est une
question fondamentale. C'est ici le lieu de dire
que les avantages légaux à accorder à la presse
sont restés lettres mortes depuis des décennies.
3. La confusion entre la presse en ligne
et les réseaux sociaux
L’innovation technologique est inarrêtable. Les
journalistes professionnels ne peuvent que s’y
adapter. Même si les informations circulent
librement sur le web, c’est dommage que l’on
confonde souvent le journalisme online avec
l’usage des réseaux sociaux par n’importe quel
utilisateur. Le journalisme en ligne répond aux
mêmes règles que le journalisme classique selon
Rigobert Munkeni.
4. Le travail de l’UNPC
Des redresseurs de tort ont tendance aujourd'hui
à imputer tous les dégâts de notre presse à
l'UNPC. C’est une vision défectueuse car, le
problème est plus complexe. La presse n’est pas
un îlot dans un pays. On ne peut la dissocier des
structures socio-économiques. Toutefois, l’Union
doit corriger ses faiblesses pour ne pas justifier
ses tares. Pour cela, la démarche doit être
holistique.
L’UNPC salue l’engagement du président de la
République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo
d’inscrire la presse parmi ses priorités. Son
discours d’investiture du 24 janvier 2019 est clair.
La concrétisation de la promesse du chef de
l’Etat, débouchera sur le couple : « Etat de droit -
Quatrième pouvoir ». Mais, pour y arriver, il y a
des préalables.
L’UNPC a un rôle à jouer. Mais, elle est
caractérisée par des faiblesses comme celles des
services et des institutions du pays. D'où,
l'urgence d'un professionnalisme basé sur la
déontologie et l’éthique comme une culture. Ce
qui nous éviterait d’être une "presse de
caniveau" avec trop de commentaires, d'opinions
personnelles et moins de faits ; alors que les
commentaires sont libres et les faits sont sacrés.
Une presse responsable ouvre la voie à la
dépénalisation.
Pour ce faire, l’UNPC entend redynamiser sa
Commission de Discipline (Tribunal des pairs), sa
Commission de la Carte et sa Commission de
Formation. Elle tient à renforcer l’autorégulation
pour prévenir des ennuis dont les journalistes
sont victimes dans l’exercice de leur métier. Avec
la dépénalisation, l'Etat devra conférer l'impérium
au Tribunal des pairs. Ce qui éviterait au commun
des mortels de crier à la chasse aux sorcières. En
revanche, la corporation doit offrir une
contrepartie ou des garanties à l’Etat et au public
pour bénéficier de la dépénalisation.
Parmi les défis de l’UNPC, celui de sa
modernisation pour créer un esprit de corps, est
une nécessité. Ayant une charge publique et sans
être inféodée à l’Etat, elle est une organisation
professionnelle.
Sentinelle de la société, la presse permet aux
citoyens d’avoir droit au chapitre et d’apprécier
les politiques publiques. La collaboration entre
l’UNPC et les institutions de la République est un
impératif. La presse est un outil de diplomatie et
l'image du pays en dépend.
5. La redevance audiovisuelle
La loi n°11/004 du 25 juin 2011 portant
redevance sur les appareils récepteurs
d’émissions audiovisuelles doit être modifiée. La
redevance doit aussi profiter aux médias privés
qui rendent services à la population. La nouvelle
loi permettra la création de la « Commission
Nationale de la Redevance Audiovisuelle
(CNRA) », un organe semi-public jouissant de la
personnalité juridique et de la libre
administration. Il sera chargé de la perception et
de la répartition aux médias publics et privés
selon les critères à définir. Les animateurs de la
CNRA doivent être nommés comme agents de
carrière par le ministre de tutelle. Ils sont
désignés par l’UNPC et le ministère.
6. L’absence d’une presse spécialisée
C’est étonnant que 99% du contenu de notre
presse soit essentiellement politique et/ou
généraliste. La presse thématique n’existe
presque pas. Cette situation traduit la ‘’cécité’’
ou le mutisme dans d’autres domaines clés de la
société.
La qualité de la presse détermine celle de la
société. Et vice-versa.
7. Recommandations
A) A l’Etat :
1. de conditionner la création de tout organe de
presse par la présentation d’un fonds de
démarrage de 350.000 $ (trois cent
cinquante mille dollars américains pour la
télévision), 250.000 $ (deux cent cinquante
mille pour la radio), 150.000 $ (cent
cinquante mille dollars) pour le journal papier
et 100.000 $ (cent mille dollars
américains)pour un média en ligne;
2. d’exiger à tout promoteur d’un média, par
l’entremise du ministère du Travail, la
signature des contrats de travail respectant
le SMIG en vigueur d’au moins dix employés
après une période de six mois ;
3. d’intégrer l’élaboration d’une « Convention
Collective » imposable à tous les promoteurs
des médias,
4.d’inspecter les installations de tout organe de
presse avant son ouverture et de les vérifier
régulièrement ;
5. d’instaurer des abonnements institutionnels
et en créant une messagerie de presse gérée
par le réseau de l’UNPC en vue de soutenir la
presse;
6. de détaxer toutes les importations du
matériel destiné aux organes de presse ;
7. de se doter immédiatement d’un cadre légal
et d’une structure chargée des médias en
ligne ;
8.de financer l’UNPC pour la création du centre
de presse à Kinshasa avec des antennes dans
les provinces pour l’aboutissement de ses
initiatives (monitoring, alerte, renforcement
des capacités et protection des journalistes);
9. d’accorder certaines facilités aux
professionnels des médias avec la réduction
des billets d’avions, le paiement des hôtels à
l’intérieur du pays et l’obtention des visas
pour les déplacements à l’étranger ;
10. d’impliquer l’UNPC dans l’accréditation
des journalistes étrangers ;
11. de revoir les critères de recrutement dans
les médias publics en tenant compte de la
compétence. Pas plus d’administratifs que
des journalistes et des techniciens dans un
média.
B) A l’UNPC :
1. de collaborer étroitement et de manière
transparente avec le Conseil Supérieur de
l’Audiovisuel et de la Communication et la
justice pour l’application efficace de ses
sanctions ;
2. de rendre publiques toutes les décisions de
la Commission de Discipline ;
3. de cesser avec la clémence et la
complaisance lorsqu’il faut sanctionner les
journalistes qui se méconduisent;
4. de produire chaque année un répertoire de
tous les journalistes œuvrant au pays et
disposer d’une base de données ;
5. de ne délivrer la carte qu’aux journalistes
répondant à tous les critères; tout en
revoyant le prix à la hausse (50 $US/an)
conformément aux résolutions du congrès de
Moanda ;
6. de ne délivrer la carte qu’aux journalistes
munis d’une recommandation de l’organe de
presse remplissant toutes les conditions
légales. Le journaliste demandeur de la carte
devra présenter son contrat de travail. Le
journaliste indépendant doit fournir les
preuves notariées de ses prestations avant
d’obtenir sa carte ;
7. De retirer, invalider ou annuler toutes les
cartes de presse des journalistes exerçant
des activités politiques ou ayant changé de
métier.
Je vous remercie.