Lecture linéaire n°10
« Roman », Arthur Rimbaud
Extrait des Cahiers de Douai, 1870
Rappels biographiques :
Né en 1854, Arthur Rimbaud montre très jeune des dispositions exceptionnelles pour
la poésie. Cependant, il ne publie, au cours de son précoce et bref parcours littéraire, que
quelques poèmes dans des revues et Une saison en enfer (1873), recueil d'une modernité
fulgurante, avant de renoncer définitivement à la poésie à 21 ans. Il entame alors une vie de
voyages qui le mèneront notamment à Java, Chypre ou Aden et jusqu'au royaume du Harar
en Ethiopie, où il tente de s'établir comme négociant (commerce de peaux, d'ivoire et même
d'armes). Tandis qu'à Paris sa renommée littéraire grandit, son départ et son absence
contribuent à forger un mythe: celui d'un éternel et génial adolescent qui, en cinq ans, a
révolutionné la poésie française. Atteint d'une tumeur au genou, Rimbaud est rapatrié à
Marseille et meurt en 1891, à 37 ans.
Figurant dans le manuscrit des Cahiers de Douai, «Roman» est un poème d'Arthur
Rimbaud en alexandrins, à rimes croisées, composé de quatre parties (numérotées là IV)
comportant chacune deux quatrains. Cette forme «chapitrée», ainsi que le sujet des
premiers émois amoureux d'un adolescent font écho au titre du poème le romanesque
venant ici à la fois nourrir et renouveler le lyrisme poétique.
Le poème «Roman » raconte effectivement une histoire d'amour entre deux adolescents. Il
se compose de quatre parties, comme autant de courts chapitres narrant les différentes
étapes de cette romance.
LECTURE
En quoi Rimbaud renouvelle-t-il le lyrisme amoureux dans ce poème?
• Vers 1 à 16 (I et II): Un état de fébrilité adolescente propice à l'amour...
• Vers 17 à 32 (III et IV): La rencontre et les débuts d'un «roman» d'amour.
Vers 1 à 16 (I et II): Un état de fébrilité adolescente propice à l'amour...
La première partie plante le décor de la rencontre. Les «tilleuls verts» (v. 4), loin des
«cafés tapageurs» (v. 3) annoncent déjà le lyrisme amoureux et le romantisme.
On trouve de nombreuses répétitions dans les vers 4.à 8: «les tilleuls» (vers 4 et 5),
«bon(s)» au vers 5, le parallélisme du vers 8, Ces reprises lexicales sont renforcées par le
retour de certaines sonorités: proximité de «ville» et de «vigne»; allitérations. en.[v] et [f]
qui créent, dès ces premiers vers du poème, des effets marqués de musicalité.
Le premier quatrain installe, à la manière d'un «roman», un cadre spatio-temporel :
La «promenade» qui se trouve un peu à l'écart de la ville, par un «beau soir».
Il met également en place une situation initiale : un adolescent s’éloigne des «
cafés tapageurs » pour s'isoler «sous les tilleuls verts».
La description du ciel étoilé est manifeste dans la deuxième partie du poème,
particulièrement imagée, aux vers 9 à 12, l'emploi du mot «azur» très typique du
vocabulaire de la poésie lyrique, le motif du «baiser» et les exclamations (v.13)
contribuent à installer une tonalité lyrique.
Le poème évoque la prédisposition du jeune homme à l'amour. Ainsi, les phrases
averbales exclamatives et la métaphore du champagne témoignent de sa sensibilité
exacerbée («Nuit de juin! Dix-sept ans!», v. 13; «La sève est du champagne et vous monte à
la tête», v. 14).
Vers 17 à 32 (III et IV): La rencontre et les débuts d'un «roman» d'amour.
Dans la troisième partie, le coup de foudre a lieu. La rencontre est mise en scène à
travers un jeu de lumière («dans la clarté d'un pâle réverbère / Passe une demoiselle aux
petits airs charmants, / Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père», v. 18-20). Le vers 17
suggère une ivresse amoureuse, («Le cœur fou») causée, non plus par la «sève» mais par la
lecture de «romans», un désir frénétique d'exploration et d'aventure amoureuses - idée
soulignée par le néologisme « Robinsonne ». Ce verbe et le terme «romans » (v. 17)
annoncent une scène de rencontre extrêmement romanesque avant même qu'elle n'ait lieu.
Et, effectivement, tous les ingrédients sont là: le jeu de clair-obscur, l'échange de regards, la
présence gênante et menaçante du père... comme si Rimbaud s'amusait des clichés du
genre... topos de la rencontre amoureuse.
L'hypallage du vers 20, qui attribue au «faux col» l'impression causée par celui qui le
porte contribue également à faire sourire, ainsi que l'allitération en [t] du vers 22, à la
limite de l'harmonie imitative (le son répété imitant celui des talons).
Le «réverbère», le «faux-col », les «petites bottines» renvoient à l'univers du roman et du
conte davantage qu'à l'univers, souvent plus désincarné, de la poésie lyrique
La dernière partie résume les tentatives du jeune homme pour gagner le cœur de la
jeune fille. Son assiduité est évoquée par l'expression «Loué jusqu'au mois d'août» (v. 25),
et les «sonnets» (v. 26) évoquent les différentes déclarations qu'il lui soumet avant de
revenir, une fois la jeune fille conquise, à sa vie d'avant, symbolisée par les «cafés éclatants»
(v. 29).
On note, dans tout le poème, une certaine distance de Rimbaud avec l'émoi adolescent
qu'il décrit. Tout d'abord, le titre «Roman» suggère d'emblée la capacité des jeunes gens à
enjoliver les histoires d'amour, à transformer la moindre rencontre en «romance littéraire».
Cela est confirmé par la phrase «On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans», qui encadre
le poème (v. 1 et 31). Par ailleurs, les pronoms personnels «on » et «vous», utilisés dans tout
le poème, traduisent une certaine mise à distance de la scène par le poète.
L'avant-dernier quatrain est à la fois lyrique (reprise anaphorique de « Vous êtes
amoureux»; périphrase «l'adorée») et ironique (expression «Loué jusqu'au mois d'août»;
majuscule au pronom «La»; point de vue moqueur des amis). Cette tension renouvelle le
lyrisme en le dégageant du discours convenu sur l’amour.
Le «roman» d'amour qui s'esquisse ici est traité sur un mode légèrement ironique:
distance soulignée par l'usage du «vous» là où on attendrait un «je».
Enfin, dans le dernier volet du poème, l'expression «Loué jusqu'au mois d'août» (v. 25),
les termes excessifs comme «La» orné d'une majuscule (v. 26) ou encore «l'adorée» (v. 28)
soulignent la glorification excessive de l'amante par le jeune amoureux et l'intensité naïve de
son sentiment. Cet excès est d'autant plus mis en relief que, dans la dernière strophe, le
jeune homme revient finalement à ses premières occupations: les cafés et les bocks. Cela
remet cette histoire d'amour à sa place: une jolie parenthèse estivale, sublimée par
l'émotion adolescente du jeune homme...
Conclusion :
Inscrit dans le cadre d'une promenade nocturne, ce poème déroule, en quatre
courts chapitres le «roman» des amours adolescentes, englobant le lecteur dans un récit à
la fois intime et dépersonnalisé, qui mêle élan sensuel et distance ironique, louant avec les
codes romanesques autant que poétiques, il témoigne d'une volonté de renouveler le
lyrisme en le faisant dialoguer avec d'autres tonalités traditionnellement jugées peu
compatibles, comme le réalisme ou la distance Ironique. C'est donc en dépassant
l'opposition entre le lyrisme personnel typique du romantisme et l’idéal de poésie
impersonnelle du Parnasse que Rimbaud invente un lyrisme nouveau, plus en prise avec
son temps, plus moderne
Relisez le poème «Rêvé pour l'hiver». Expliquez comment il évoque à la fois le
monde de l'enfance et l'éveil du désir.