Descartes - Discours de La Méthode 1-4 (32 Pages)
Descartes - Discours de La Méthode 1-4 (32 Pages)
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et non point entre les formes ou natures des individus d’une même
espèce.
3. Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu
beaucoup d’heur de m’être rencontré dès ma jeunesse en certains
chemins qui m’ont conduit à des considérations et des maximes
dont j’ai formé une méthode, par laquelle il me semble que j’ai
moyen d’augmenter par degrés ma connaissance, et de l’élever
peu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mon esprit et
la courte durée de ma vie lui pourront permettre d’atteindre. Car
j’en ai déjà recueilli de tels fruits, qu’encore qu’au jugement que
je fais de moi-même je tâche toujours de pencher vers le côté de
la défiance plutôt que vers celui de la présomption, et que,
regardant d’un œil de philosophe les diverses actions et
entreprises de tous les hommes, il n’y en ait quasi aucune qui ne
me semble vaine et inutile, je ne laisse pas de recevoir une
extrême satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait en la
recherche de la vérité, et de concevoir de telles espérances pour
l’avenir, que si, entre les occupations des hommes, purement
hommes, il y en a quelqu’une qui sait solidement bonne et
importante, j’ose croire que c’est celle que j’ai choisie.
4. Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n’est peut-
être qu’un peu de cuivre et de verre que je prends pour de l’or et
des diamants. Je sais combien nous sommes sujets à nous
méprendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements
de nos amis nous doivent être suspects, lorsqu’ils sont en notre
faveur. Mais je serai bien aise de faire voir en ce discours quels
sont les chemins que j’ai suivis, et d’y représenter ma vie comme
en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu’apprenant du
bruit commun les opinions qu’on en aura, ce sait un nouveau
moyen de m’instruire, que j’ajouterai à ceux dont j’ai coutume de
me servir.
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5. Ainsi mon dessein n’est pas d’enseigner ici la méthode que
chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement
de faire voir en quelle sorte j’ai taché de conduire la mienne.
Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer
plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s’ils manquent
en la moindre chose, ils en sont blâmables. Mais, ne proposant cet
écrit que comme une histoire, ou, si vous l’aimez mieux, que
comme une fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu’on
peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs autres qu’on
aura raison de ne pas suivre, j’espère qu’il sera utile à quelques
uns sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré de
ma franchise.
6. J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance ; et, pour ce qu’on
me persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une
connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie,
j’avais un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j’eus
achevé tout ce cours d’études, au bout duquel on a coutume d’être
reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d’opinion. Car je
me trouvais embarrassé de tant de doutes et d’erreurs, qu’il me
semblait n’avoir fait autre profit, en tâchant de m’instruire, sinon
que j’avais découvert de plus en plus mon ignorance. Et
néanmoins j’étais en l’une des plus célèbres écoles de l’Europe,
où je pensais qu’il devait y avoir de savants hommes, s’il y en
avait en aucun endroit de la terre. J’y avais appris tout ce que les
autres y apprenaient ; et même, ne m’étant pas contenté des
sciences qu’on nous enseignait, j’avais parcouru tous les livres
traitant de celles qu’on estime les plus curieuses et les plus rares,
qui av pu tomber entre mes mains. Avec cela je savais les
jugements que les autres faisaient de moi ; et je ne voyais point
qu’on m’estimât inférieur à mes condisciples, bien qu’il y en eut
déjà entre eux quelques uns qu’on destinait à remplir les places de
nos maîtres. Et enfin notre siècle me semblait aussi fleurissant et
aussi fertile en bons esprits qu’ait été aucun des précédents. Ce
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qui me faisait prendre la liberté de juger par moi de tous les
autres, et de penser qu’il n’y avait aucune doctrine dans le monde
qui fût telle qu’on m’avait auparavant fait espérer.
7. Je ne laissais pas toutefois d’estimer les exercices auxquels
on s’occupe dans les écoles. Je savais que les langues qu’on y
apprend sont nécessaires pour l’intelligence des livres anciens ;
que la gentillesse des fables réveille l’esprit ; que les actions
mémorables des histoires le relèvent, et qu’étant lues avec
discrétion elles aident à former le jugement ; que la lecture de
tous les bons livres est comme une conversation avec les plus
honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et
même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent
que les meilleures de leurs pensées ; que l’éloquence a des forces
et des beautés incomparables ; que la poésie a des délicatesses et
des douceurs très ravissantes ; que les mathématiques ont des
inventions très subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant à
contenter les curieux qu’à faciliter tous les arts et diminuer le
travail des hommes ; que les écrits qui traitent des mœurs
contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la
vertu qui sont fort utiles ; que la théologie enseigne à gagner le
ciel ; que la philosophie donne moyen de parler
vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins
savants ; que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences
apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent et
enfin qu’il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus
superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste
valeur et se garder d’en être trompé.
8. Mais je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues,
et même aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires,
et à leurs fables. Car c’est quasi le même de converser avec ceux
des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque
chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus
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sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre
nos modes sait ridicule et contre raison, ainsi qu’ont coutume de
faire ceux qui n’ont rien vu. Mais lorsqu’on emploie trop de
temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays ; et
lorsqu’on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux
siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles
qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font imaginer
plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point ; et
que même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni
n’augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes
d’être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus
basses et moins illustres circonstances, d’où vient que le reste ne
parait pas tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les
exemples qu’ils en tirent sont sujets à tomber dans les
extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des
desseins qui passent leurs forces.
9. J’estimais fort l’éloquence, et j’étais amoureux de la poésie ;
mais je pensais que l’une et l’autre étaient des dons de l’esprit
plutôt que des fruits de l’étude. Ceux qui ont le raisonnement le
plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre
claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce
qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas-breton, et
qu’ils n’eussent jamais appris de rhétorique ; et ceux qui ont les
inventions les plus agréables et qui les savent exprimer avec le
plus d’ornement et de douceur, ne laisseraient pas d’être les
meilleurs poètes, encore que l’art poétique leur fût inconnu.
10. Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la
certitude et de l’évidence de leurs raisons : mais je ne remarquais
point encore leur vrai usage ; et, pensant qu’elles ne servaient
qu’aux arts mécaniques, je m’étonnais de ce que leurs fondements
étant si fermes et si solides, on n’avait rien bâti dessus de plus
relevé : comme au contraire je comparais les écrits des anciens
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païens qui traitent des mœurs, à des palais fort superbes et fort
magnifiques qui n’étaient bâtis que sur du sable et sur de la boue :
ils élèvent fort haut les vertus, et les font paraître estimables par-
dessus toutes les choses qui sont au monde ; mais ils n’enseignent
pas assez à les connaître, et souvent ce qu’ils apprennent d’un si
beau nom n’est qu’une insensibilité, ou un orgueil. ou un
désespoir, ou un parricide.
11. Je révérais notre théologie, et prétendais autant qu’aucun
autre à gagner le ciel : mais ayant appris, comme chose très
assurée, que le chemin n’en est pas moins ouvert aux plus
ignorants qu’aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y
conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n’eusse osé les
soumettre à la faiblesse de mes raisonnements ; et je pensais que,
pour entreprendre de les examiner et y réussir, il était besoin
d’avoir quelque extraordinaire assistance du ciel, et d’être plus
qu’homme.
12. Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu’elle a
été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis
plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune
chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse,
je n’avais point assez de présomption pour espérer d’y rencontrer
mieux que les autres ; et que, considérant combien il peut y avoir
de diverses opinions touchant une même matière, qui soient
soutenues par des gens doctes, sans qu’il y en puisse avoir jamais
plus d’une seule qui sait vraie, je réputais presque pour faux tout
ce qui n’était que vraisemblable.
13. Puis, pour les autres sciences, d’autant qu’elles empruntent
leurs principes de la philosophie, je jugeais qu’on ne pouvait
avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes ; et
ni l’honneur ni le gain qu’elles promettent n’étaient suffisants
pour me convier à les apprendre : car je ne me sentais point,
grâces à Dieu, de condition qui m’obligeât à faire un métier de la
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science pour le soulagement de ma fortune ; et, quoique je ne
fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisais
néanmoins fort peu d’état de celle que je n’espérais point pouvoir
acquérir qu’à faux titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines,
je pensais déjà connaître assez ce qu’elles valaient pour n’être
plus sujet à être trompé ni par les promesses d’un alchimiste, ni
par les prédictions d’un astrologue, ni par les impostures d’un
magicien ni par les artifices ou la vanterie d’aucun de ceux qui
font profession de savoir plus qu’ils ne savent.
14. C’est pourquoi, sitôt que l’âge me permit de sortir de la
sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l’étude des
lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que
celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand
livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager, à
voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses
humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à
m’éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me
proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se
présentaient que j’en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait
que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les
raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui
importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après s’il a
mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son
cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet,
et qui ne lui sont d’autre conséquence, sinon que peut-être il en
tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du
sens commun, à cause qu’il aura dû employer d’autant plus
d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et
j’avais toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai
d’avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec
assurance en cette vie.
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15. Il est vrai que pendant que je ne faisais que considérer les
mœurs des autres hommes, je n’y trouvais guère de quoi
m’assurer, et que j’y remarquais quasi autant de diversité que
j’avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. En
sorte que le plus grand profit que j’en retirais était que, voyant
plusieurs choses qui, bien qu’elles nous semblent fort
extravagantes et ridicules, ne laissent pas d’être communément
reçues et approuvées par d’autres grands peuples, j’apprenais à ne
rien croire trop fermement de ce qui ne m’avait été persuadé que
par l’exemple et par la coutume : et ainsi je me délivrais peu à
peu de beaucoup d’erreurs qui peuvent offusquer notre lumière
naturelle, et nous rendre moins capables d’entendre raison. Mais,
après que j’eus employé quelques années à étudier ainsi dans le
livre du monde, et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris
un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer
toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais
suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si
je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.
Deuxième partie
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faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a
travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu’un seul architecte a
entrepris et achevés ont coutume d’être plus beaux et mieux
ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en
faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d’autres
fins. Ainsi ces anciennes cités qui, n’ayant été au commencement
que des bourgades, sont devenues par succession de temps de
grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au prix de
ces places régulières qu’un ingénieur trace à sa fantaisie dans une
plaine, qu’encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on
y trouve souvent autant ou plus d’art qu’en ceux des autres,
toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit,
et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que
c’est plutôt la fortune que la volonté de quelques hommes usants
de raison, qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu’il y a eu
néanmoins de tout temps quelques officiers qui ont eu charge de
prendre garde aux bâtiments des particuliers, pour les faire servir
à l’ornement du public, on connaîtra bien qu’il est malaisé, en ne
travaillant que sur les ouvrages d’autrui, de faire des choses fort
accomplies. Ainsi je m’imaginai que les peuples qui, ayant été
autrefois demi-sauvages, et ne s’étant civilisés que peu à peu,
n’ont fait leurs lois qu’à mesure que l’incommodité des crimes et
des querelles les y a contraints, ne sauraient être si bien policés
que ceux qui, dès le commencement qu’ils se sont assemblés, ont
observé les constitutions de quelque prudent législateur. Comme
il est bien certain que l’état de la vraie religion, dont Dieu seul a
fait les ordonnances, doit être incomparablement mieux réglé que
tous les autres. Et, pour parler des choses humaines, je crois que
si Sparte a été autrefois très florissante, ce n’a pas été à cause de
la bonté de chacune de ses lois en particulier, vu que plusieurs
étaient fort étranges, et même contraires aux bonnes mœurs ; mais
à cause que, n’ayant été inventées que par un seul, elles tendaient
toutes à même fin. Et ainsi je pensai que les sciences des livres,
au moins celles dont les raisons ne sont que probables, et qui
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n’ont aucunes démonstrations, s’étant composées et grossies peu
à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point
si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que
peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les
choses qui se présentent. Et ainsi encore je pensai que pour ce que
nous avons tous été enfants avant que d'être hommes, et qu'il nous
a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos
précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et
qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseillaient peut-être pas
toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements
soient si purs ni si solides qu'ils auraient été si nous avions eu
l'usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et
que nous n'eussions jamais été conduits que par elle.
17. Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette par terre
toutes les maisons d'une ville pour le seul dessein de les refaire
d'autre façon et d'en rendre les rues plus belles; mais on voit bien
que plusieurs font abattre les leurs, pour les rebâtir, et que même
quelquefois ils y sont contraints, quand elles sont en danger de
tomber d'elles-mêmes, et que les fondements n'en sont pas bien
fermes. A l'exemple de quoi je me persuadai qu'il n'y aurait
véritablement point d'apparence qu'un particulier fit dessein de
réformer un état, en y changeant tout dès les fondements, et en le
renversant pour le redresser; ni même aussi de réformer le corps
des sciences, ou l'ordre établi dans les écoles pour les enseigner:
mais que, pour toutes les opinions que j'avais reçues jusques alors
en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d'entreprendre une
bonne fois de les en ôter, afin d'y en remettre par après ou d'autres
meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurais ajustées au
niveau de la raison. Et je crus fermement que par ce moyen je
réussirais à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissais
que sur de vieux fondements, et que je ne m'appuyasse que sur les
principes que je m'étais laissé persuader en ma jeunesse, sans
avoir jamais examiné s'ils étaient vrais. Car, bien que je
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remarquasse en ceci diverses difficultés, elles n'étaient point
toutefois sans remède, ni comparables à celles qui se trouvent en
la réformation des moindres choses qui touchent le public. Ces
grands corps sont trop malaisés à relever étant abattus, ou même à
retenir étant ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très
rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont, comme la seule
diversité qui est entre eux suffit pour assurer que plusieurs en ont,
l'usage les a sans doute fort adoucies, et même il en a évité ou
corrigé insensiblement quantité, auxquelles on ne pourrait si bien
pourvoir par prudence; et enfin elles sont quasi toujours plus
supportables que ne serait leur changement; en même façon que
les grands chemins, qui tournoient entre des montagnes,
deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d'être
fréquentés, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre, que
d'entreprendre d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des
rochers et descendant jusques aux bas des précipices.
18. C'est pourquoi je ne saurais aucunement approuver ces
humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées ni par leur
naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques,
ne laissent pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle
réformation; et si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet
écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serais
très marri de souffrir qu'il fût publié. Jamais mon dessein ne s'est
étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées,
et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si mon ouvrage
m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n'est pas,
pour cela, que je veuille conseiller à personne de l'imiter. Ceux
que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être des
desseins plus relevés; mais je crains bien que celui-ci ne sait déjà
que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de
toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est
pas un exemple que chacun doive suivre. Et le monde n'est quasi
composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient
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aucunement : à savoir de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils
ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni
avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs
pensées, d'où vient que, s'ils avaient une fois pris la liberté de
douter des principes qu'ils ont reçus, et de s'écarter du chemin
commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre
pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute leur vie; puis
de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger
qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que
quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien
plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en
chercher eux-mêmes de meilleures.
19. Et pour moi j'aurais été sans doute du nombre de ces
derniers, si je n'avais jamais eu qu'un seul maître, ou que je
n'eusse point su les différences qui ont été de tout temps entre les
opinions des plus doctes. Mais ayant appris dès le collège qu'on
ne saurait rien imaginer de si étranger et si peu croyable, qu'il
n'ait été dit par quelqu'un des philosophes; et depuis, en
voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments
fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela barbares ni
sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous de
raison ; et ayant considéré combien un même homme, avec son
même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou
des Allemands, devient différent de ce qu’il serait s’il avait
toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales, et comment,
jusques aux modes de nos habits, la même chose qui nous a plu il
y a dix ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous
semble maintenant extravagante et ridicule ; en sorte que c’est
bien plus la coutume et l’exemple qui nous persuade, qu’aucune
connaissance certaine ; et que néanmoins la pluralité des voix
n’est pas une preuve qui vaille rien, pour les vérités un peu
malaisées à découvrir, à cause qu’il est bien plus vraisemblable
qu’un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple ; je ne
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pouvais choisir personne dont les opinions me semblassent devoir
être préférées à celles des autres, et je me trouvai comme
contraint d’entreprendre moi-même de me conduire.
20. Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les
ténèbres, je me résolus d’aller si lentement et d’user de tant de
circonspection en toutes choses, que si je n’avançais que fort peu,
je me garderais bien au moins de tomber. Même je ne voulus
point commencer à rejeter tout-à-fait aucune des opinions qui
s’étaient pu glisser autrefois en ma créance sans y avoir été
introduites par la raison, que je n’eusse auparavant employé assez
de temps à faire le projet de l’ouvrage que j’entreprenais, et à
chercher la vraie méthode pour parvenir à la connaissance de
toutes les choses dont mon esprit serait capable.
21. J’avais un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la
philosophie, à la logique, et, entre les mathématiques, à l’analyse
des géomètres et à l’algèbre, trois arts ou sciences qui semblaient
devoir contribuer quelque chose à mon dessein. Mais, en les
examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la
plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à
autrui les choses qu’on sait, ou même, comme l’art de Lulle, à
parler sans jugement de celles qu’on ignore, qu’à les apprendre ;
et bien qu’elle contienne en effet beaucoup de préceptes très vrais
et très bons, il y en a toutefois tant d’autres mêlés parmi, qui sont
ou nuisibles ou superflus, qu’il est presque aussi malaisé de les en
séparer, que de tirer une Diane ou une Minerve hors d’un bloc de
marbre qui n’est point encore ébauché. Puis, pour l’analyse des
anciens et l’algèbre des modernes, outre qu’elles ne s’étendent
qu’à des matières fort abstraites, et qui ne semblent d’aucun
usage, la première est toujours si astreinte à la considération des
figures, qu’elle ne peut exercer l’entendement sans fatiguer
beaucoup l’imagination ; et on s’est tellement assujetti en la
dernière à certaines règles et à certains chiffres, qu’on en a fait un
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art confus et obscur qui embarrasse l’esprit, au lieu d’une science
qui le cultive. Ce qui fut cause que je pensai qu’il fallait chercher
quelque autre méthode, qui, comprenant les avantages de ces
trois, fût exempte de leurs défauts. Et comme la multitude des lois
fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu’un état est bien
mieux réglé lorsque, n’en ayant que fort peu, elles y sont fort
étroitement observées ; ainsi, au lieu de ce grand nombre de
préceptes dont la logique est composée, je crus que j’aurais assez
des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante
résolution de ne manquer par une seule fois à les observer.
22. Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour
vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire,
d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne
comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se
présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je
n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.
23. Le second, de diviser chacune des difficultés que
j’examinerais, en autant de parcelles qu’il se pourrait, et qu’il
serait requis pour les mieux résoudre. Le troisième, de conduire
par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus
simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu
comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés,
et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point
naturellement les uns les autres.
24. Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers
et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
25. Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles,
dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs
plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de
m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la
connaissance des hommes s'entresuivent en même façon, et que,
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pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour
vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour
les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées
auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne
découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par
lesquelles il était besoin de commencer: car je savais déjà que
c'était par les plus simples et les plus aisées à connaître; et,
considérant qu'entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la
vérité dans les sciences, il n'y a eu que les seuls mathématiciens
qui ont pu trouver quelques démonstrations, c'est-à-dire quelques
raisons certaines et évidentes, je ne doutais point que ce ne fût par
les mêmes qu'ils ont examinées; bien que je n'en espérasse aucune
autre utilité, sinon qu'elles accoutumeraient mon esprit à se
repaître de vérités, et ne se contenter point de fausses raisons.
Mais je n'eus pas dessein pour cela de tâcher d'apprendre toutes
ces sciences particulières qu'on nomme communément
mathématiques; et voyant qu'encore que leurs objets soient
différents, elle ne laissent pas de s'accorder toutes, en ce qu'elles
n'y considèrent autre chose que les divers rapports ou proportions
qui s'y trouvent, je pensai qu'il valait mieux que j'examinasse
seulement ces proportions en général, et sans les supposer que
dans les sujets qui serviraient à m'en rendre connaissance plus
aisée, même aussi sans les y astreindre aucunement, afin de les
pouvoir d'autant mieux appliquer après à tous les autres auxquels
elles conviendraient. Puis, ayant pris garde que pour les connaître
j'aurais quelquefois besoin de les considérer chacune en
particulier, et quelquefois seulement de les retenir, ou de les
comprendre plusieurs ensemble, je pensai que, pour les considérer
mieux en particulier, je les devais supposer en des lignes, à cause
que je ne trouvais rien de plus simple, ni que je pusse plus
distinctement représenter à mon imagination et à mes sens; mais
que, pour les retenir, ou les comprendre plusieurs ensemble, il
fallait que je les expliquasse par quelques chiffres les plus courts
qu'il serait possible; et que, par ce moyen, j'emprunterais tout le
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meilleur de l'analyse géométrique et de l'algèbre, et corrigerais
tous les défauts de l'une par l'autre.
26. Comme en effet j'ose dire que l'exacte observation de ce peu
de préceptes que j'avais choisis me donna telle facilité à démêler
toutes les questions auxquelles ces deux sciences s'étendent, qu'en
deux ou trois mois que j'employai à les examiner, ayant
commencé par les plus simples et plus générales, et chaque vérité
que je trouvais étant une règle qui me servait après à en trouver
d'autres, non seulement je vins à bout de plusieurs que j'avais
jugées autrefois très difficiles, mais il me sembla aussi vers la fin
que je pouvais déterminer, en celles même que j'ignorais, par
quels moyens et jusqu'où il était possible de les résoudre. En quoi
je ne vous paraîtrai peut-être pas être fort vain, si vous considérez
que, n'y ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque la trouve
en sait autant qu'on en peut savoir; et que, par exemple, un enfant
instruit en l'arithmétique, ayant fait une addition suivant ses
règles, se peut assurer d'avoir trouvé, touchant la somme qu'il
examinait, tout ce que l'esprit humain saurait trouver : car enfin la
méthode qui enseigne à suivre le vrai ordre, et à dénombrer
exactement toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient
tout ce qui donne de la certitude aux règles d'arithmétique.
27. Mais ce qui me contentait le plus de cette méthode était que
par elle j'étais assuré d'user en tout de ma raison, sinon
parfaitement, au moins le mieux qui fût en mon pouvoir : outre
que je sentais, en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumait peu
à peu à concevoir plus nettement et plus distinctement ses objets;
et que, ne l'ayant point assujettie à aucune matière particulière, je
me promettais de l'appliquer aussi utilement aux difficultés des
autres sciences que j'avais fait à celles de l'algèbre. Non que pour
cela j'osasse entreprendre d'abord d'examiner toutes celles qui se
présenteraient, car cela même eût été contraire à l'ordre qu'elle
prescrit: mais, ayant pris garde que leurs principes devaient tous
17
être empruntés de la philosophie, en laquelle je n'en trouvais point
encore de certains, je pensai qu'il fallait avant tout que je tâchasse
d'y en établir; et que, cela étant la chose du monde la plus
importante, et où la précipitation et la prévention étaient le plus à
craindre, je ne devais point entreprendre d'en venir à bout que je
n'eusse atteint un âge bien plus mûr que celui de vingt-trois ans
que j'avais alors, et que je n'eusse auparavant employé beaucoup
de temps à m’y préparer, tant en déracinant de mon esprit toutes
les mauvaises opinions que j’y avais reçues avant ce temps-là,
qu’en faisant amas de plusieurs expériences, pour être après la
matière de mes raisonnements, et en m’exerçant toujours en la
méthode que je m’étais prescrite, afin de m’y affermir de plus en
plus.
Troisième partie
18
grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute
autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus
éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique
par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car,
commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres,
à cause que je les voulais remettre toutes à l'examen, j'étais assuré
de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et
encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses
ou les Chinois que parmi nous, il me semblait que le plus utile
était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais à vivre; et que,
pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais
plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient,
non seulement à cause qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu
de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause
que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par
laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle
on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et,
entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais que
les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus
commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures,
tous excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi afin de me
détourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si,
ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu
suivre. Et particulièrement je mettais entre les excès toutes les
promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté;
non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à
l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque
bon dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque
dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse des vœux ou des
contrats qui obligent à y persévérer: mais à cause que je ne voyais
au monde aucune chose qui demeurât toujours en même état, et
que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de
plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires,
j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si,
19
pour ce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé
de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être
cessé de l'être, ou que j'aurais cessé de l'estimer telle.
30. Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus
résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins
constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m'y serais
une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées: imitant
en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne
doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre,
ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le
plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point
pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au
commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le
choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils le
désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où
vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une
forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun
délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre
pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre
les plus probables; et même qu'encore que nous ne remarquions
point davantage de probabilité aux une qu'aux autres, nous
devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les
considérer après, non plus comme douteuses en tant qu'elles se
rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines,
à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle.
Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et
les remords qui ont coutume d'agiter les consciences de ces
esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à
pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après être
mauvaises.
31. Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me
vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du
20
monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien
qui sait entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte
qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui
nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au
regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me semblait
être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je
n'acquisse, et ainsi pour me rendre content; car notre volonté ne
se portant naturellement à désirer que les choses que notre
entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il
est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de
nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons
pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à
notre naissance, lorsque nous avons de ne posséder pas les
royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant, comme on
dit, de nécessité vertu, nous ne désirons pas davantage d'être sains
étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons
maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible
que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux.
Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une
méditation souvent réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce
biais toutes les choses; et je crois que c'est principalement en ceci
que consistait le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se
soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la
pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant
sans cesse à considérer les bornes qui leur étaient prescrites par la
nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n'était en leur
pouvoir que leurs pensées, que cela seul était suffisant pour les
empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses; et ils
dispos d'elles si absolument qu'ils avaient en cela quelque raison
de s'estimer plus riches et plus puissants et plus libres et plus
heureux qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette
philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils
puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.
21
32. Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire
une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette
vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure; et, sans que je
veuille rien dire de celles des autres, je pensai que je ne pouvais
mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c'est-
à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et
m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité,
suivant la méthode que je m'étais prescrite. J'avais éprouvé de si
extrêmes contentements depuis que j'avais commencé à me servir
de cette méthode, que je ne croyais pas qu'on en pût recevoir de
plus doux ni de plus innocents en cette vie; et découvrant tous les
jours par son moyen quelques vérités qui me semblaient assez
importantes et communément ignorées des autres hommes, la
satisfaction que j'en avais remplissait tellement mon esprit que
tout le reste ne me touchait point. Outre que les trois maximes
précédentes n'étaient fondées que sur le dessein que j'avais de
continuer à m'instruire: car Dieu nous ayant donné à chacun
quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'eusse
pas cru me devoir contenter des opinions d'autrui un seul
moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre
jugement à les examiner lorsqu'il serait temps; et je n'eusse su
m'exempter de scrupule en les suivant si je n'eusse espéré de ne
perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures en
cas qu'il y en eût; et enfin, je n'eusse su borner mes désirs ni être
content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être
assuré de l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais
capable, je le pensais être par même moyen de celle de tous les
vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir; d'autant que,
notre volonté ne se portant à suivre ni à fuir aucune chose que
selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise,
il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on
puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-à-dire pour acquérir
toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on puisse
22
acquérir; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne saurait
manquer d'être content.
33. Après m'être ainsi assuré de ces maximes, et les avoir mises
à part, avec les vérités de la foi, qui ont toujours été les premières
en ma créance, je jugeai que, pour tout le reste de mes opinions,
je pouvais librement entreprendre de m'en défaire. Et d'autant que
j'espérais en pouvoir mieux venir à bout, en conversant avec les
hommes, qu'en demeurant plus longtemps renfermé dans le poêle
où j'avais eu toutes ces pensées, l'hiver n'était pas encore bien
achevé que je me remis à voyager. Et en toutes les neuf années
suivantes, je ne fis autre chose que rouler çà et là dans le monde,
tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes les comédies
qui s'y jouent; et faisant particulièrement réflexion, en chaque
matière, sur ce qui la pouvait rendre suspecte, et nous donner
occasion de nous méprendre, je déracinais cependant de mon
esprit toutes les erreurs qui s'y étaient pu glisser auparavant. Non
que j'imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour
douter, et affectent d'être toujours irrésolus : car, au contraire, tout
mon dessein ne tendait qu'à m'assurer, et à rejeter la terre
mouvante et le sable, pour trouver le roc ou l'argile. Ce qui me
réussissait, ce me semble, assez bien, d'autant que, tâchant à
découvrir la fausseté ou l'incertitude des propositions que
j'examinais, non par de faibles conjectures, mais par des raison-
nements clairs et assurés, je n'en rencontrais point de si
douteuses, que je n'en tirasse toujours quelque conclusion assez
certaine, quand ce n'eût été que cela même qu'elle ne contenait
rien de certain. Et comme, en abattant un vieux logis, on en
réserve ordinairement les démolitions pour servir à en bâtir un
nouveau, ainsi, en détruisant toutes celles de mes opinions que je
jugeais être mal fondées, je faisais diverses observations et
acquérais plusieurs expériences, qui m'ont servi depuis à en
établir de plus certaines. Et, de plus, je continuais à m'exercer en
la méthode que je m'étais prescrite; car, outre que j'avais soin de
23
conduire généralement toutes mes pensées selon ses règles, je me
réservais de temps en temps quelques heures, que j'employais
particulièrement à la pratiquer en des difficultés de mathématique,
ou même aussi en quelques autres que je pouvais rendre quasi
semblables à celles des mathématiques, en les détachant de tous
les principes des autres sciences que je ne trouvais pas assez
fermes, comme vous verrez que j'ai fait en plusieurs qui sont
expliquées en ce volume. Et ainsi, sans vivre d'autre façon, en
apparence, que ceux qui, n'ayant aucun emploi qu'à passer une vie
douce et innocente, s'étudient à séparer les plaisirs des vices, et
qui, pour jouir de leur loisir sans s'ennuyer, usent de tous les
divertissements qui sont honnêtes, je ne laissais pas de poursuivre
en mon dessein, et de profiter en la connaissance de la vérité,
peut-être plus que si je n'eusse fait que lire des livres, ou
fréquenter des gens de lettres.
34. Toutefois, ces neuf ans s'écoulèrent avant que j'eusse encore
pris aucun parti, touchant les difficultés qui ont coutume d'être
disputées entre les doctes, ni commencé à chercher les
fondements d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. Et
l'exemple de plusieurs excellents esprits, qui, en ayant eu ci-
devant le dessein, me semblaient n'y avoir pas réussi, m'y faisait
imaginer tant de difficulté, que je n'eusse peut-être pas encore
sitôt osé l'entreprendre, si je n'eusse vu que quelques-uns faisaient
déjà courre le bruit que j'en étais venu à bout. je ne saurais pas
dire sur quoi ils fondaient cette opinion; et si j'y ai contribué
quelque chose par mes discours, ce doit avoir été en confessant
plus ingénument ce que j'ignorais, que n'ont coutume de faire
ceux qui ont un peu étudié, et peut-être aussi en faisant voir les
raisons que j'avais de douter de beaucoup de choses que les autres
estiment certaines, plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine.
Mais ayant le cœur assez bon pour ne vouloir point qu'on me prît
pour autre que je n'étais, je pensai qu'il fallait que je tâchasse, par
tous moyens, a me rendre digne de la réputation qu'on me
24
donnait; et il y a justement huit ans, que ce désir me fit résoudre à
m'éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des
connaissances, et à me retirer ici, en un pays où la longue durée
de la guerre a fait établir de tels ordres, que les armées qu'on y
entretient ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des fruits
de la paix avec d'autant plus de sûreté, et où parmi la foule d'un
grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires
que curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des
commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu
vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés.
Quatrième partie
25
géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet à
faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les
raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations ; et
enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons
étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans
qu’il y en ait aucune pour lors qui sait vraie, je me résolus de
feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en
l'esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes.
Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi
penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le
pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je
pense, donc je suis, était si ferme et si assurée , que toutes les plus
extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables
de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule
pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
36. Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je
pouvais feindre que je n’avais aucun corps, et qu’il n'y avait
aucun monde ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvais
pas feindre pour cela que je n'étais point; et qu'au contraire de
cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses,
il suivait très évidemment et très certainement que j’étais; au lieu
que si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste
de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune
raison de croire que j'eusse été: je connus de là que j'étais une
substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et
pour être n'a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose
matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je
suis ce que je suis. est entièrement distincte du corps, et même
qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût
point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est.
37. Après cela je considérai en général ce qui est requis à une
proposition pour être vraie et certaine ; car puisque je venais d’en
26
trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi
savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu’il
n’y a rien du tout en ceci, je pense, donc je suis, qui m’assure que
je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que pour penser il
faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que
les choses que nous concevons fort clairement et fort
distinctement sont toutes vraies, mais qu’il y a seulement quelque
difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous
concevons distinctement.
38. Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et
que par conséquent mon être n’était pas tout parfait, car je voyais
clairement que c’était une plus grande perfection de connaître que
de douter, je m’avisai de chercher d’où j’avais appris à penser à
quelque chose de plus parfait que je n’étais ; et je conclus
évidemment que ce devait être de quelque nature qui fût en effet
plus parfaite. Pour ce qui est des pensées que j’avais de plusieurs
autres choses hors de moi, comme du ciel, de la terre, de la
lumière, de la chaleur, et de mille autres, je n’étais point tant en
peine de savoir d’où elles venaient, à cause que, ne remarquant
rien en elles qui me semblât les rendre supérieures a moi, je
pouvais croire que, si elles étaient vraies, c’étaient des
dépendances de ma nature, en tant qu’elle avait quelque
perfection, et, si elles ne l’étaient pas, que je les tenais du néant,
c’est-à-dire qu’elles étaient en moi pour ce que j’avais du défaut.
Mais ce ne pouvait être le même de l’idée d’un être plus parfait
que le mien : car, de la tenir du néant, c’était chose manifestement
impossible ; et pour ce qu’il n’y a pas moins de répugnance que le
plus parfait sait une suite et une dépendance du moins parfait,
qu’il y en a que de rien procède quelque chose, je ne la pouvais
tenir non plus de moi-même : de façon qu’il restait qu’elle eût été
mise en moi par une nature qui fut véritablement plus parfaite que
je n’étais, et même qui eût en soi toutes les perfections dont je
pouvais avoir quelque idée, c’est-à-dire, pour m’expliquer en un
27
mot, qui fût Dieu. A quoi j’ajoutai que, puisque je connaissais
quelques perfections que je n’avais point, je n’étais pas le seul
être qui existât (j’userai, s’il vous plaît, ici librement des mots de
l’école) ; mais qu’il fallait de nécessité qu’il y en eût quelque
autre plus parfait, duquel je dépendisse, et duquel j’eusse acquis
tout ce que j’avais : car, si j’eusse été seul et indépendant de tout
autre, en sorte que j’eusse eu de moi-même tout ce peu que je
participais de l’être parfait, j’eusse pu avoir de moi, par même
raison, tout le surplus que je connaissais me manquer, et ainsi être
moi-même infini, éternel, immuable, tout connaissant, tout
puissant, et enfin avoir toutes les perfections que je pouvais
remarquer être en Dieu. Car, suivant les raisonnements que je
viens de faire, pour connaître la nature de Dieu, autant que la
mienne en était capable, je n’avais qu’à considérer, de toutes les
choses dont je trouvais en moi quelque idée, si c’était perfection
ou non de les posséder ; et j’étais assuré qu’aucune de celles qui
marquaient quelque imperfection n’était en lui, mais que toutes
les autres y étaient : comme je voyais que le doute, l’inconstance,
la tristesse, et choses semblables, n’y pouvaient être, vu que
j’eusse été moi-même bien aise d’en être exempt. Puis, outre cela,
j’avais des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles ; car,
quoique je supposasse que je rêvais, et que tout ce que je voyais
ou imaginais était faux, je ne pouvais nier toutefois que les idées
n’en fussent véritablement en ma pensée. Mais pour ce que
j’avais déjà connu en moi très clairement que la nature
intelligente est distincte de la corporelle ; considérant que toute
composition témoigne de la dépendance, et que la dépendance est
manifestement un défaut, je jugeais de là que ce ne pouvait être
une perfection en Dieu d’être composé de ces deux natures, et que
par conséquent il ne l’était pas ; mais que s’il y avait quelques
corps dans le monde, ou bien quelques intelligences ou autres
natures qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devait
dépendre de sa puissance, en telle sorte quelles ne pouvaient
subsister sans lui un seul moment.
28
39. Je voulus chercher après cela d’autres vérités ; et m’étant
proposé l’objet des géomètres, que je concevais comme un corps
continu, ou un espace indéfiniment étendu en longueur, largeur et
hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient
avoir diverses figures et grandeurs, et être mues ou transposées en
toutes sortes, car les géomètres supposent tout cela en leur objet,
je parcourus quelques unes de leurs plus simples démonstrations ;
et, ayant pris garde que cette grande certitude, que tout le monde
leur attribue, n’est fondée que sur ce qu’on les conçoit
évidemment, suivant la règle que j’ai tantôt dite, je pris garde
aussi qu’il n’y avait rien du tout en elles qui m’assurât de
l’existence de leur objet : car, par exemple, je voyais bien que,
supposant un triangle, il fallait que ses trois angles fussent égaux
à deux droits, mais je ne voyais rien pour cela qui m’assurât qu’il
y eût au monde aucun triangle : au lieu revenant à examiner l’idée
que j’avais d’un être parfait, je trouvais que l’existence y était
comprise en même façon qu’il est compris en celle d’un triangle
que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d’une
sphère que toutes ses parties sont également distantes de son
centre, ou même encore plus évidemment ; et que par conséquent
il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être si
parfait, est ou existe, qu’aucune démonstration de géométrie le
saurait être.
40. Mais ce qui fait qu’il y en a plusieurs qui se persuadent qu’il
y a de la difficulté à le connaître, et même aussi à connaître ce
que c’est que leur âme, c’est qu’ils n’élèvent jamais leur esprit au
delà des choses sensibles, et qu’ils sont tellement accoutumés à
ne rien considérer qu’en l’imaginant, qui est une façon de penser
particulière pour les choses matérielles, que tout ce qui n’est pas
imaginable leur semble n’être pas intelligible. Ce qui est assez
manifeste de ce que même les philosophes tiennent pour maxime,
dans les écoles, qu’il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait
premièrement été dans le sens, où toutefois il est certain que les
29
idées de Dieu et de l’âme n’ont jamais été ; et il me semble que
ceux qui veulent user de leur imagination pour les comprendre
font tout de même que si, pour ouïr les sons ou sentir les odeurs,
ils se voulaient servir de leurs yeux : sinon qu’il y a encore cette
différence, que le sens de la vue ne nous assure pas moins de la
vérité de ses objets que font ceux de l’odorat ou de l’ouïe : au lieu
que ni notre imagination ni nos sens ne nous sauraient jamais
assurer d’aucune chose si notre entendement n’y intervient.
41. Enfin, s’il y a encore des hommes qui ne soient pas assez
persuadés de l’existence de Dieu et de leur âme par les raisons
que j’ai apportées, je veux bien qu’ils sachent que toutes les
autres choses dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme
d’avoir un corps, et qu’il y a des astres et une terre, et choses
semblables, sont moins certaines ; car, encore qu’on ait une
assurance morale de ces choses, qui est telle qu’il semble qu’à
moins d’être extravagant on n’en peut douter, toutefois aussi, à
moins que d’être déraisonnable, lorsqu’il est question d’une
certitude métaphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de
sujet pour n’en être pas entièrement assuré, que d’avoir pris garde
qu’on peut en même façon s’imaginer, étant endormi, qu’on a un
autre corps, et qu’on voit d’autres astres et une autre terre, sans
qu’il en sait rien. Car d’où sait-on que les pensées qui viennent en
songe sont plutôt fausses que les autres, vu que souvent elles ne
sont pas moins vives et expresses ? Et que les meilleurs esprits y
étudient tant qu’il leur plaira, je ne crois pas qu’ils puissent
donner aucune raison qui sait suffisante pour ôter ce doute s’ils ne
présupposent l’existence de Dieu. Car, premièrement, cela même
que j’ai tantôt pris pour une règle, à savoir que les choses que
nous concevons très clairement et très distinctement sont toutes
vraies, n’est assuré qu’à cause que Dieu est ou existe, et qu’il est
un être parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui : d’où il
suit que nos idées ou notions, étant des choses réelles et qui
viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et
30
distinctes, ne peuvent en cela être que vraies. En sorte que si nous
en avons assez souvent qui contiennent de la fausseté, ce ne peut
être que de celles qui ont quelque chose de confus et obscur, à
cause qu’en cela elles participent du néant, c’est-à-dire qu’elles
ne sont en nous ainsi confuses qu’à cause que nous ne sommes
pas tout parfaits. Et il est évident qu’il n’y a pas moins de
répugnance que la fausseté ou l’imperfection procède de Dieu en
tant que telle, qu’il y en a que la utilité ou la perfection procède
du néant. Mais si nous ne savions point que tout ce qui est en
nous de réel et de vrai vient d’un être parfait et infini, pour claires
et distinctes que fussent nos idées, nous n’aurions aucune raison
qui nous assurât qu’elles eussent la perfection d’être vraies.
42. Or, après que la connaissance de Dieu et de l’âme nous a
ainsi rendus certains de cette règle, il est bien aisé à connaître que
les rêveries que nous imaginons étant endormis ne doivent
aucunement nous faire douter de la vérité des pensées que nous
avons étant éveillés. Car s’il arrivait même en dormant qu’on eût
quelque idée fort distincte, comme, par exemple, qu’un géomètre
inventât quelque nouvelle démonstration, son sommeil ne
l’empêcherait pas d’être vraie ; et pour l’erreur la plus ordinaire
de nos songes, qui consiste en ce qu’ils nous représentent divers
objets en même façon que font nos sens extérieurs, n’importe pas
qu’elle nous donne occasion de nous défier de la vérité de telles
idées, à cause qu’elles peuvent aussi nous tromper assez souvent
sans que nous dormions ; comme lorsque ceux qui ont la jaunisse
voient tout de couleur jaune, ou que les astres ou autres corps fort
éloignés nous paraissent beaucoup plus petits qu’ils ne sont. Car
enfin, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous ne
nous devons jamais laisser persuader qu’à l’évidence de notre
raison. Et il est à remarquer que je dis de notre raison, et non
point de notre imagination ni de nos sens : comme encore que
nous voyions le soleil très clairement, nous ne devons pas juger
pour cela qu’il ne sait que de la grandeur que nous le voyons ; et
31
nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée
sur le corps d’une chèvre, sans qu’il faille conclure pour cela qu’il
y ait au monde une chimère : car la raison ne nous dicte point que
ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable ; mais elle
nous dicte bien que toutes nos idées ou notions doivent avoir
quelque fondement de vérité ; car il ne serait pas possible que
Dieu, qui est tout parfait et tout véritable, les eût mises en nous
sans cela ; et, pour ce que nos raisonnements ne sont jamais si
évidents ni si entiers pendant le sommeil que pendant la veille,
bien que quelque fois nos imaginations soient alors autant ou plus
vives et expresses, elle nous dicte aussi que nos pensées ne
pouvant être toutes vraies, à cause que nous ne sommes pas tout
parfaits, ce qu’elles ont de vérité doit infailliblement se rencontrer
en celles que nous avons étant éveillés plutôt qu’en nos songes.
32