COMMUNAUTÉ LINGUISTIQUE
Aude Bretegnier
Éditions de la Maison des sciences de l'homme | « Langage et société »
2021/HS1 Hors série | pages 51 à 55
ISSN 0181-4095
ISBN 9782735128273
DOI 10.3917/ls.hs01.0052
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Communauté linguistique
Aude Bretegnier
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Le Mans Université
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En sociolinguistique, la notion de « communauté linguistique » (désor-
mais CL) est à la fois centrale et problématique.
Elle est d’abord en usage en linguistique « interne », mobilisée pour
affirmer le caractère social de la langue (Saussure) qui, sitôt énoncé est
neutralisé, selon l’enjeu de théoriser la langue en soi, système à la struc-
turation duquel n’interviennent ni la variation (conçue) aléatoire de
« la parole », ni le social, réduit à ce qui unifie, institue la langue en
tant que commune, stable, préexistante à l’hétérogénéité. Elle se définit
selon une conception abstraite et homogène de communauté de langue
(Bloomfield), pour ainsi dire « réduite à la langue » (Rampton, 2010,
p. 275), dont l’analyse implique de faire abstraction de toute variation.
C’est en rupture avec ces dichotomies isolant la langue de ses condi-
tions sociales de production et de ses usages que s’inscrit la théorie
sociolinguistique de la langue en tant que pratique sociale. Ici, la « CL »
devient centrale, renvoie au contexte de la construction sociale de sens,
mais aussi au terrain, porte l’enjeu d’en faire reconnaitre la portée théo-
rique, symbolise à ce titre la légitimation d’une linguistique sociale.
Le changement de paradigme se formule notamment dans un article
co-signé par Uriel Weinreich, William Labov et Marvin Herzog, qui
appellent à « rompre l’identification entre structure et homogénéité »,
© Langage & Société numéro hors série – 2021
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à penser en termes d’« hétérogénéité structurée », de « différenciation
ordonnée au sein d’une langue utilisée par une communauté » (1968,
p. 100-101).
Et c’est sur cette idée d’hétérogénéité socialement structurée, sinon
organisée, que les sociolinguistes se rejoignent pour faire évoluer la
« communauté de langue » en « communauté de normes », dont les
termes font consensus, mais qui se conçoit différemment dans les
approches variationniste et interactionniste, à travers lesquelles se consti-
tue initialement le champ.
Cette idée-clé fonde le variationnisme de Labov, qui, par ses enquêtes
à New York, va empiriquement démontrer un ordre socialement struc-
turé d’hétérogénéité linguistique, et ainsi théoriser la stratification sociale
de la langue dans la « CL », terrain, contexte, et au-delà, le processus
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même selon lequel la variation linguistique fait système, reflet social et
moteur de changement linguistique.
Pour Labov, la cohésion de la CL se fonde sur la « participation
conjointe à un ensemble de normes » (1976, p. 187), la reconnaissance
partagée d’une norme légitime, cible et vecteur de mobilité, par des
locuteurs dont la position sociale détermine des pratiques et des stra-
tégies langagières distinctives, mais qui « ont en commun un ensemble
d’attitudes sociales envers la langue » (1976, p. 338), évaluent selon la
même échelle la significativité sociale de cette variation.
Mais si ces analyses montrent l’unité hétérogène, elles dévoilent aussi
une conception paradoxalement unilingue de la CL, position non par-
tagée par des sociolinguistes défendant l’idée de communautés pluri-
lingues (Weinreich, Fishman), et que la perspective interactionnelle va
aussi profondément mettre en question.
Dans cette approche sociolinguistique qualitative ethnographique,
nourrie par l’interactionnisme symbolique et le socio-constructivisme,
le principe d’hétérogénéité socialement structurée se retrouve, mais tra-
duit autrement, en termes d’« organisation de la diversité » (Hymes,
1991, p. 52), selon lesquels se conçoivent à la fois la langue et la
communauté langagière.
Ici, le social n’est plus analysé comme (macro-)structurant le linguis-
tique dans sa variation, mais à partir de la situation, en construction
dans l’activité interactionnelle de production sociale de sens. Les locu-
teurs ne sont plus catégorisés à partir de leur position sociale, mais des
positionnements par lesquels ils se situent et se définissent. Les normes
partagées, conventions sociales, ne sont plus regardées telles qu’ils s’y
soumettent, mais telles qu’ils les prennent en charge, les négocient, les
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(re)construisent en interaction (Gumperz, 1968). Cette logique en acte
de normes situationnelles fait apparaitre leur diversité, qu’elles ne s’orga-
nisent pas seulement selon la stratification sociale, que la norme domi-
nante n’est pas toujours la variété légitime. La CL reste le lieu du rapport
langue/société, le contexte, mais que l’interaction participe à produire,
et cette idée renforce la conception de la langue comme pratique sociale.
Précieuse pour penser le social dans l’accomplissement interactionnel
de sa négociation de sens, l’écueil de cette approche, séparant contexte
et histoire, est de produire une figure lissée de diversité et de contacts
a-conflictuels, d’occulter les inégalités, les rapports de force et la violence
symbolique (Bourdieu, 1980), l’impact des idéologies linguistiques sur
les interactions sociales, en particulier mis en exergue en situations de
diglossies, tout cela participant aussi largement à organiser la diversité.
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À l’interface des conceptions macro-structurée et micro-organisée de
la CL, une définition en termes d’« unité de gestion de ressources lin-
guistiques » (Baggioni, Moreau & Robillard, 1997, p. 91) met l’accent
sur l’activité et les stratégies d’« agents », individus et institutions, co-ges-
tionnaires des statuts, corpus, fonctions et valeurs des ressources parta-
gées, au départ de positions et de compétences faisant varier la portée de
leurs actions.
Mais qu’ils entrent dans la CL par la société ou par l’activité, les socio-
linguistes soulignent aussi l’importance des représentations, associées au
sentiment d’appartenance fondant, de l’intérieur, l’existence d’une CL,
moteur subjectif de variation linguistique, au cœur de la construction
sociale de sens.
Ces dimensions représentationnelles sont centrales dans une pensée
sociolinguistique contemporaine renouvelée par les approches critiques
et/ou complexes, qui appellent à déconstruire les clivages établis entre (le
micro- de) l’interaction et (le macro- de) la communauté historicisée,
pour appréhender de manière plus complexe la contextualité des situa-
tions sociales de communication.
C’est dans cette lignée que s’inscrit la « communauté de pratiques »
(Eckert & McConnell-Ginet, 1992), conçue comme espace d’affilia-
tion fondé sur la construction commune de sens au travers de pratiques
situées, qui met en exergue l’assignation identitaire opérée par les pré-ca-
tégorisations sociales, et la manière dont elles occultent des dimensions
plus qualitatives de différences construites, perçues, en contact et en
confrontation avec l’autre, dans la logique d’enjeux situés d’identifica-
tion/distinction, de reconnaissance intersubjective, de quête de légitimité.
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Ainsi, problématique quand elle postule une unité et des frontières
prédéfinies, la notion de CL peut rester pertinente si elle fait sens sur
le terrain et à condition de la concevoir en tant que « symbol and sign
itself » (Rampton, 2010, p. 286), autrement dit de la problématiser en
interrogeant les enjeux que sous-tend, sur ce terrain, sa catégorisation,
d’identifier une ou plusieurs CL, de (donner à) voir ou de masquer, de
l’homogénéité ou de l’hétérogénéité, de l’identité ou de l’altérité.
Problématisée, elle demeure une clé d’analyse majeure non seule-
ment des sociétés, à travers les idéologies linguistiques forgeant leur idéal
communautaire qui marque les rapports socio-historiquement construits
à l’unité/pluralité, et, notamment, les manières de penser l’intégration ;
mais aussi des interactions, du point de vue des processus socio-iden-
titaires qui se jouent dans les discours, pratiques, positionnements à
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travers lesquels les interlocuteurs, disent et agissent des identités et des
différences, font communauté ou, au contraire, frontière.
Références bibliographiques
Baggioni D., Moreau M.-L. & Robillard D. (de) (1997), « Communauté
linguistique », dans Moreau M.-L. (dir.), Sociolinguistique. Concepts de
base, Liège, Mardaga, p. 88-93.
Bourdieu P. (1980), « L’identité et la représentation : Éléments pour une
réflexion critique sur l’idée de région », Actes de la recherche en sciences
sociales 35 (1), p. 63-72.
Eckert P. & McConnell-Ginet S. (1992), « Think practically and look
locally: Language and gender as community-based practice », Annual
Review of Anthropology 21, p. 461-490.
Gumperz J. (1968), « The speech community », International Encyclopedia
of Social Sciences 9, p. 381-386.
Hymes D. H. (1991), Vers la compétence de communication, Paris,
Hatier-Crédif.
Labov W. ([1972] 1976), Sociolinguistique, Paris, Minuit.
Rampton B. ([2000] 2010), « Speech community », Society and Language
Use 7, p. 274-303.
COMMUNAUTÉ LINGUISTIQUE / 55
Weinreich U., Labov W. & Herzog M. (1968), « Empirical fondations for
a theory of language change », dans Lehmann W. P. & Malkiel Y. ,
Directions for Historical Linguistics, Austin, University of Texas Press,
p. 95-188.
Renvois : Identité ; Interaction ; Langue.
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