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A. J. Waines - Ressac Mortel

Le roman 'Ressac Mortel' de J. Waines commence par la découverte d'un corps flottant dans la Tamise, attirant l'attention d'un groupe de passants. Au fil de l'histoire, le récit alterne entre des scènes de chirurgie et des réflexions sur la vengeance, mettant en lumière des thèmes de souffrance et de compassion. La protagoniste, Juliet Grey, se retrouve confrontée à des dilemmes moraux dans son rôle de psychologue, tout en étant impliquée dans un mystère plus vaste.

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A. J. Waines - Ressac Mortel

Le roman 'Ressac Mortel' de J. Waines commence par la découverte d'un corps flottant dans la Tamise, attirant l'attention d'un groupe de passants. Au fil de l'histoire, le récit alterne entre des scènes de chirurgie et des réflexions sur la vengeance, mettant en lumière des thèmes de souffrance et de compassion. La protagoniste, Juliet Grey, se retrouve confrontée à des dilemmes moraux dans son rôle de psychologue, tout en étant impliquée dans un mystère plus vaste.

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J.

WAINES

RESSAC MORTEL

Traduit de l’Anglais
par Bernard Clément

Titre original : The evil beneath

© A. J. Waines, Mai 2013


© Éditions Les Escales, Juillet 2013
pour la traduction Française
À la mémoire d’Eleanor Retallack
(1931-2011)
La Reine des propriétaires
Fait : on dénombre trente ponts sur la zone soumise aux marées de la
Tamise.
Fait : la Tamise est soumise au mouvement des marées sur une
distance de cent cinquante-trois kilomètres, depuis l’estuaire du
fleuve jusqu’à Teddington Lock.

Autorités portuaires de Londres


PROLOGUE

Dimanche 20 septembre

Elle flottait sur le ventre depuis un moment – bien avant la


dernière marée basse, prévue à 3 h 04 ce matin-là. Ouverts en grand,
ses yeux fixaient le fond du fleuve. Sa chevelure blonde se déployait
en boucles épaisses que le ressac venait méthodiquement refouler
sous le visage inerte comme des tentacules de méduse. La ceinture de
son imperméable pendait encore d’un arbre en surplomb, prise dans
les branches, aussi coincée que cette fille aux bras écartés, vouée à
buter sans fin contre l’arête d’un vieux ponton effondré. Elle n’irait
plus nulle part maintenant, seulement soumise au flux qui la
soulevait et la recouvrait régulièrement.
Un joggeur dévala la petite rampe qui descendait de la route et
passa juste à côté d’elle. Puis un cycliste, la tête dans le guidon,
s’engouffra sous le pont en pédalant à vive allure. Il dépassa lui aussi
sans la remarquer la masse grisâtre à demi cachée sous l’arbre. Mais
à 7 h 15 précises le soleil levant dévoila la scène à tous les regards.
Ses bras perpendiculaires au corps lui donnaient l’air d’une
crucifiée. Mêlées à ses cheveux, algues et brindilles évoquaient un
nid d’oiseau en construction.
Un vieux monsieur qui promenait un caniche s’arrêta pour
examiner l’insolite forme flottante, bientôt rejoint par une femme qui
faisait de la marche rapide, elle-même suivie d’un couple enlacé. Le
cycliste se montra le plus intrépide. Vêtu d’un short en Lycra noir et
sans même ôter ses baskets, il s’avança dans l’eau en pataugeant.
Au loin, sur le pont de Hammersmith, quelqu’un se réjouissait de
ce petit rassemblement. De là-haut, nul besoin de jumelles pour
distinguer le groupe qui commençait à se former sur la rive. D’où ces
gens pouvaient-ils bien venir ? Si tôt un dimanche matin… On avait
l’impression de contempler des guêpes agglutinées autour d’une
cuillère de confiture.

Le cycliste s’enfonça dans l’eau jusqu’aux cuisses. Il s’approcha à


moins d’un mètre du corps, se retourna et hocha la tête. Cria quelque
chose à la marcheuse qui se mit à fouiller dans son sac à dos.
On pouvait voir les jambes de la fille dépasser de son
imperméable. Elle portait un collant à rayures violettes et des
bottines basses. Le tout semblait intact.
Personne ne remarqua les jumelles, désormais braquées vers le
chemin de halage. Il fallait à présent qu’elle gagne la scène sans
tarder. Qu’elle voie ça de ses propres yeux avant que le cadavre soit
enveloppé dans une housse et emporté par la brigade fluviale.
Prenez votre temps. Le murmure venait du pont. De toute façon, il
faut qu’une certaine personne arrive avant que la police nettoie
toute la scène.
Comme surgie de nulle part, une autre femme fendit le petit
groupe et s’appuya contre l’arbre. Quelqu’un l’entoura de son bras.
Impossible, à cette distance, de dire si elle était en train de vomir.
Et soudain elle apparut. La cible. Elle avançait seule, d’un pas
hésitant, vers le fleuve. Elle avait reçu le message et agi comme
prévu. Tout se passait au mieux. Combien de temps lui faudrait-il
pour réaliser ? Combien de temps avant que ça lui pète à la figure ?
Bonne image. On aurait dit les dessins animés d’antan. Tom et Jerry.
Fallait-il ou non attendre ? Peut-être n’allait-elle pas comprendre
tout de suite. Saisir le lien. Il y a des cerveaux qui vont moins vite que
d’autres.
On entendit le hurlement d’une sirène. Une ambulance et une
voiture de police s’arrêtèrent sur la berge et l’élue se perdit au cœur
du petit groupe compact. Aucune raison de s’éterniser ici, le
spectacle était fini. Mais la fête ne faisait que commencer.
Œil pour œil, dit le proverbe. Le juste châtiment à celui qui le
mérite. Sacrée vengeance que celle qui s’annonçait.
Le pont commençait à s’animer d’un lent bourdonnement. Il était
temps de songer à se restaurer : œufs au plat accompagnés de deux
toasts, avec peut-être une garniture de haricots blancs.
C’était bien mérité après tout, non ?
Chapitre 1

Deux jours plus tôt

Il flottait une entêtante odeur d’antiseptique et je ne pus


m’empêcher de me demander quand la jeune fille étendue sur la
table d’opération remarquerait la présence d’une spectatrice.
— Levez ! ordonna le Dr Finley.
Il voulait dire : levez les jambes. J’essayais de rester en dehors de
son champ de vision pendant qu’il lui attachait les chevilles dans les
appuie-jambes. Avec ses yeux exorbités, le chirurgien avait tout
d’une caricature de voyeur. Le genre à subtiliser les petites culottes et
à les planquer sous son oreiller. Son visage se refusait à exprimer la
moindre trace de douceur. Aucune sympathie. Et sa voix, quand il
parlait, pas davantage. Il ne s’agissait là pour lui, manifestement, que
d’un avortement fastidieux, un de plus.
Aussi placides que des marchandes de fruits et légumes
aménageant leur étal, Jena et Désirée disposèrent pinces et forceps
sur un chariot en inox.
— J’attends l’anesthésique, réclama Finley.
Jena pivota sur elle-même et lui tendit une sorte de plat en acier
qui avait la forme d’un haricot.
Le tableau était assez sordide. La jeune fille, âgée de dix-sept ans
tout au plus, était dénudée de la taille aux pieds, les jambes écartées
et sanglées. Sa poitrine qui se soulevait à intervalles réguliers me
faisait penser à un lapin blessé au bord de la route. Seule l’agitation
incessante de ses doigts trahissait sa nervosité.
Quand j’avais accepté le poste de psychologue à la clinique
Fairways, j’ignorais que la formation de base comportait cette étape
particulière : assister en « live » à une opération. J’imaginais qu’on
me remettrait une brochure illustrée, avec ce qu’il faut de
diagrammes et d’infographies. Au pire, qu’on me ferait regarder une
vidéo. Je trouvais que c’était beaucoup nous demander, à elle comme
à moi, que de me faire assister à l’IVG de cette pauvre fille.
— Vous vous appelez ? m’avait demandé à brûle-pourpoint le
Dr Finley.
J’avais dit mon nom.
— Eh bien, Juliet Grey, restez à votre place ! avait-il ordonné, avec
le coup d’œil menaçant qu’on adresse à quelqu’un qui s’est permis de
lire par-dessus votre épaule. Ne faites pas un geste, ne dites pas un
mot qui perturbe le déroulement de l’intervention.
Que croyait-il que j’allais faire ? Prendre sa place au moment
décisif en prétendant que j’étais meilleure obstétricienne ?
Finley aligna différents instruments sur la table, entre les jambes
de la fille, avant de rabattre sur elle un film de plastique, frêle voile
censé lui rendre un peu de sa dignité. À Fairways on appelait ces
avortements express des « pauses-déjeuner » car les patientes
étaient assurées de pouvoir reprendre leur activité une heure après.
Un peu plus long que le temps qu’il faut pour aller s’acheter un
sandwich au coin de la rue, mais à peine. Pratique, en effet.
La jeune fille ne bronchait pas, pourtant elle épiait les moindres
mouvements du chirurgien d’un œil luisant de crainte. Elle était jolie,
sa chevelure d’un roux amarante, nouée en queue-de-cheval,
encadrant des traits délicats. Personne n’avait pris la peine de lui
demander si elle était d’accord pour que j’assiste à l’intervention. Je
déglutis laborieusement en espérant qu’elle serait trop absorbée pour
remarquer qu’on l’observait. Une fois ses gants en latex bleu enfilés
et le masque facial plaqué sur sa bouche, le Dr Finley orienta la
grosse lampe articulée et se mit au travail. Sans un mot de réconfort
pour sa patiente.
Je retins mon souffle. L’éclairage me parut soudain aussi
éblouissant qu’à un joueur qui pénètre dans un stade de football. Pas
question de s’évanouir, me dis-je à moi-même, en reculant d’un pas
pour m’adosser au mur. La fille poussa un petit cri au moment où le
chirurgien introduisit tout au fond de son vagin un instrument de la
taille d’un gros stylo. Les narines dilatées, elle pressa ses deux poings
serrés contre ses cuisses.
Quand le chirurgien introduisit un deuxième ustensile, elle se mit
à sangloter et tendit la main. Désirée tournait le dos à la table
d’opération et l’autre infirmière tenait pinces et compresses. Sans
hésiter je m’approchai et saisis dans la mienne la main moite de la
jeune fille.
— C’est bientôt fini, chuchotai-je, bien consciente en prononçant
ces mots que je n’avais pas la moindre idée du temps que durerait
l’opération. Vous vous en sortez très bien.
Je pressai doucement sa main et la tins serrée dans la mienne. Je
ne savais même pas son nom.
Soudain, je vis le Dr Finley tendre un petit plateau ensanglanté à
Désirée, tandis que Jena disait à la jeune fille d’enfiler ses sous-
vêtements. C’était fini. Je desserrai ma main. La patiente, les épaules
secouées de tremblements, dut descendre toute seule de la table
d’opération. Elle se dirigea à petits pas vers la salle de repos. Je jetai
un coup d’œil à l’horloge de la salle et me dis qu’elle avait dû
s’arrêter. J’avais l’impression d’avoir passé là bien plus de vingt
minutes.
Voyant le Dr Finley ôter ses gants de latex, je supposai que j’étais
libre de partir. Alors que je me dirigeais vers la porte il se tourna
brusquement vers moi, comme si je venais de le bousculer dans une
rue noire de monde. Il exhalait une haleine chargée.
— Madame Grey, ne vous avais-je pas demandé de rester à votre
place ?
Il jeta ses gants dans une corbeille, secoua la tête et fit un pas vers
moi, me coinçant contre la table.
J’étais si stupéfaite que je fus incapable d’articuler un mot. C’était
la première fois de ma vie que je vivais un tel moment. On me tançait
pour avoir manifesté à l’un de mes semblables une compassion
élémentaire. Quel individu sain d’esprit refuserait une main
secourable à quelqu’un qui souffre ?
— J’étais… Elle était…
Je bafouillais tout en le suivant vers la porte.
— Vous connaissez les règles, non ? Ce n’est pas la première fois
que vous assistez à une opération ?
— Eh bien, je…
— Et pourquoi ne lui avez-vous pas épongé le front aussi ? Ou été
lui chercher à manger ? Vous avez pensé au taxi, pour le retour vers
son squat ?
— Je ne suis pas sûre…
Les mots jaillissaient de sa bouche comme les fléchettes d’une
sarbacane.
— Pas de ça chez moi !
Il passa son doigt sur sa gorge en un geste très éloquent.
— Ne vous avisez plus de toucher mes patientes !
La bouffée de colère qui me submergea alors me donna
l’impression que mon col de chemisier venait de prendre feu. Ce qui
me scandalisait n’était pas tant le mépris absolu qu’il affichait que
son refus total d’exprimer la moindre compassion. Je n’avais rien fait
de répréhensible, en aucune façon. J’ouvris de nouveau la bouche,
mais il s’était déjà éclipsé. Je me tournai alors vers les infirmières,
sans plus de succès. Elles étaient à l’autre bout de la salle, affairées à
préparer l’intervention suivante.
Oh, comme je suis contente d’avoir trouvé ce boulot… Je me
demandais s’il était trop tard pour avertir le DRH que j’avais changé
d’avis. Mais une fois retrouvé l’air délicieusement vivifiant de ce mois
de septembre, je me dis qu’il n’y avait aucune raison pour que je me
retrouve de nouveau dans la même pièce que ce Dr Finley. À
condition de respecter une distance suffisante, disons quelques
dizaines de mètres, tout devrait bien se passer.
Je ne savais pas combien de temps allait durer cette « prise de
contact » à Fairways, aussi avais-je gardé libre le reste de la matinée
et remis mes consultations à l’après-midi. J’avais quelque chose
d’important à faire avant. Je retournai, au volant de ma vieille Mini,
à mon appartement de Fulham Palace Road et me garai dans une rue
adjacente. Mais je ne rentrai pas tout de suite. Je pris un petit paquet
sur la banquette arrière, claquai la portière et remontai la rue.

Il arrive, fin septembre, que certaines journées nous replongent


dans l’été, ce n’était pas le cas ce jour-là. Le soleil tentait de percer à
travers de gros nuages fendus de traînées charbonneuses qui
arrivaient de l’est. Le ciel était de plus en plus menaçant, la pluie
risquait de tomber d’une minute à l’autre. Tenant le paquet
délicatement serré contre moi, je décidai qu’au vu des circonstances
rien ne serait plus approprié, en fait, qu’une violente averse.
En arrivant au bord du fleuve, je remarquai la marée montante et
les vaguelettes qui venaient lécher les galets du rivage. Je restai là à
contempler la masse verdâtre se dilater et se contracter, tel un
poumon démesuré régénérant la ville. Puis j’ouvris mon paquet. Je
n’avais pas beaucoup de temps.
Il ne contenait qu’une unique rose blanche et une feuille de papier
à lettres soigneusement pliée. Je portai la fleur à mes narines. Elle
dégageait un subtil arôme de sorbet. Luke aurait aimé. Ça lui aurait
rappelé les bonbons de notre enfance. Je fis glisser le bouton de rose
le long de ma joue. Ferme et frais, il avait commencé à s’ouvrir,
pourtant sa tige avait été sectionnée quelques heures plus tôt et il
était déjà en train de mourir.
Je m’adossai à un grillage, gardant au creux de la main le bouton
délicatement serré. Une femme passa en courant et j’aperçus au loin
un couple qui marchait à grands pas dans ma direction. Je devais me
tenir prête. Je guettais l’instant favorable, sans personne alentour.
Mon cœur battait la chamade. J’attendis que les promeneurs m’aient
dépassée, puis je sus que c’était le moment. Plus personne en vue.
Passant par-dessus le grillage le bouton de rose aux pétales
d’ivoire, innocents, si fragiles face au fleuve puissant et bouillonnant,
je tendis la main d’un geste décidé. Je retins mon souffle et lançai la
fleur.
— Bon anniversaire, Luke, murmurai-je. Ce n’est pas un cadeau
extraordinaire, je sais…
Je vis la rose tourbillonner et danser sur l’eau comme un oisillon
qui tente de prendre son envol. La marée avait changé, les eaux se
retiraient progressivement vers la mer. Je courus le long du chemin
de halage sur une trajectoire parallèle à celle de la rose, m’efforçant
de ne pas perdre de vue la tige qui tournoyait et zigzaguait, sûre de sa
direction. Je contournai les promeneurs et parvins à suivre la fleur
jusqu’au moment où elle prit de la vitesse avant d’être entraînée à
vive allure sous le pont de Putney. Où je la perdis de vue.
— Au revoir, Luke.
Reprenant mon souffle, je remarquai soudain à la surface de l’eau
mille petits creux. Le trottoir lui aussi se mouchetait d’éclats gris et
luisants, précédés d’un léger sifflement. Les gens se mirent à courir
pour s’abriter. Je restai parfaitement immobile. Eh bien, oui, qu’il
pleuve. Fort. Un vrai déluge, pourquoi pas ?
Luke avait seize ans quand il nous a quittés. Ça faisait presque
vingt ans ce jour-là. Je n’oubliais jamais son anniversaire, mais
retrouver de lui des images intérieures qui ne soient pas trop jaunies,
ni trop usées par le temps, devenait chaque année un peu plus dur.
Comme ces photos trop manipulées qui se fripent, se décolorent et
finissent par se déchirer. Je ne parvenais pas à l’imaginer à trente-
cinq ans. Il était pour toujours enfermé dans une capsule temporelle,
un ado au petit sourire avec (déjà) cinq ex-copines à son actif et une
tendance irrésistible à sortir sa guitare aux moments les plus
imprévisibles. Comme le jour de la mort du lapin de
Mme Heppenstall ou au mariage de la tante Joan, lorsque l’oncle
Dan s’était levé pour porter un toast.
Quand j’ai décidé de rentrer, je respirais mieux.
J’habitais le premier étage d’une bâtisse mitoyenne de style
victorien qui avait été divisée en appartements. Après avoir traversé
la rue embouteillée, j’ouvris le portail. C’était une zone assez
tranquille, quoique à deux pas de l’endroit où la journaliste de télé
Jill Dando avait été abattue en 1999, information que j’avais
« oublié » de signaler à mes parents lorsque j’avais emménagé. Je
m’étais aperçue à cette occasion qu’il était très aisé de cacher ce
qu’on voulait à ses parents quand ils habitent en Espagne…
Le courrier était arrivé pendant ma promenade au bord de la
Tamise. Juste une carte postale représentant une peinture de David
Hockney. Elle venait de Cheryl et me disait simplement : Merci.
Cheryl Hoffman travaillait à Holistica, une clinique de
Bloomsbury où j’allais chaque semaine discuter de mon travail
thérapeutique avec mon superviseur. Elle devait avoir dans les
soixante-cinq ans, son épaisse chevelure blanche toujours tirée sous
un foulard de soie. Officiellement homéopathe, elle se disait médium.
« Il faudra qu’on prenne un café ! », m’avait-elle lancé le jour de
notre rencontre avant de disparaître dans le vestiaire.
Cheryl portait des robes flottantes aux tons cerise et rose chair
superposés, qui n’aidaient pas à lui assigner une silhouette précise.
Elle marchait d’un pas décidé, chaussée de sandales dénudant ses
pieds même au cœur de l’hiver. Un autre détail m’avait frappé : ses
grandes mains masculines aux doigts boudinés, qu’alourdissait un
chapelet de bagues en or ornées de grosses pierres.
Ce qui m’attirait le plus chez elle était la sagesse profonde qu’on
pouvait lire dans les sillons de sa peau bronzée, presque tannée, ainsi
qu’au fond de ses yeux cernés d’un épais trait de khôl, comme ceux
d’une déesse égyptienne. Elle donnait l’impression d’avoir vécu une
vie peu banale. Chaque fois que je la voyais, flottant parmi ses voiles,
je songeais aux pyramides et aux pharaons. Et j’avais eu envie de
mieux la connaître.
— Alors, c’est un jour particulier, aujourd’hui, murmura-t-elle
d’un ton entendu, tandis que nous nous croisions dans le couloir
menant à son bureau.
— Comment as-tu…
Avant que j’aie pu finir ma question, elle avait disparu derrière
une porte marquée : Ne pas déranger.
Comment pouvait-elle savoir, pour l’anniversaire de Luke ? Était-
ce une allusion délibérée ? J’aurais voulu l’interroger sur-le-champ,
mais elle devait être avec un patient. J’avais fait demi-tour.
Je jetai un nouveau coup d’œil à la carte postale, le tableau
s’appelait A Bigger Splash, puis je grimpai l’escalier. Je me
demandais pourquoi elle avait choisi un tableau représentant une
piscine. Il me fallut néanmoins admettre qu’elle avait visé juste.
Cheryl faisait sans doute allusion à un patient que je lui avais adressé
la semaine précédente. C’était bien vu.
Je m’assurai que le bureau où je recevais était propre et
accueillant, et pris soin de couper le son du répondeur dans le salon.
Rien de pire que le fracas soudain de la voix de ma mère éclatant
dans tout l’appartement pendant que je me trouvais en consultation.
On m’avait dit que je prenais un risque inutile en m’installant à
domicile comme psychothérapeute et en accueillant des inconnus
chez moi. Je me montrais d’ailleurs très vigilante lors du premier
contact téléphonique avec un patient et m’assurais toujours que
c’était bien à lui personnellement que je parlais. Si le ton de la voix
de mon interlocuteur ou ses propos me chiffonnaient un tant soit
peu, je lui expliquais posément que je n’avais pas le moindre créneau
disponible pour le moment. Mais les gens ne sont pas toujours si
faciles à décrypter. Après tout, les violeurs ou les tueurs au piolet
sont souvent d’une politesse irréprochable. Comme vous et moi.
Du coup, je m’étais équipée d’une alarme anti-agression qui ne
quittait pas ma poche quand je recevais mes patients. Elle était assez
petite et discrète pour que j’oublie généralement sa présence. Dieu
merci, je n’avais jamais eu à m’en servir.
J’entendis le carillon de l’entrée – mon premier rendez-vous de
l’après-midi. C’était une journée ordinaire, si tant est que ce soit
« ordinaire » de consoler une dame qui vient de découvrir que son
mari fréquente des boîtes de nuit travesti en femme et se fait appeler
Géraldine. « Ordinaire », toujours, de discuter de gestes sexuels on
ne peut plus intimes avec un homo encore vierge à trente-cinq ans.
Puisque tels sont les secrets que masquent les vies apparemment
banales de tant de gens.
Ordinaire, donc, jusqu’à l’arrivée de mon dernier rendez-vous, peu
après 16 heures.
— Entrez, fis-je en ouvrant la porte. Bonjour. Je suis Juliet Grey.
M. Fin avait dix minutes de retard. Comme c’était sa première
séance, je décidai de ne pas relever. Il détourna les yeux et ignora la
main que je lui tendais. M. Fin était d’une taille inhabituelle : un
mètre quatre-vingt-quinze environ. Je le conduisis jusqu’au bureau
et lui indiquai le fauteuil à côté de la porte. Il y replia son long corps
musculeux en ronchonnant. D’abord fuyant pendant le silence qui
s’ensuivit, il finit quand même par poser sur moi des yeux d’un brun
luisant – son regard était si perçant qu’il me semblait forer en moi
comme une vrille.
— Vous m’avez dit que c’était votre première psychothérapie,
n’est-ce pas, monsieur Fin ?
Lorsque je l’avais eu au téléphone quelques jours plus tôt, il
m’avait semblé d’un naturel plutôt doux et replié sur lui-même. Il
acquiesça. Son visage émacié était si pâle qu’on l’aurait cru recouvert
d’une couche de talc. Âgé d’à peu près quarante-cinq ans, il en
paraissait près de soixante.
— Donc, qu’est-ce qui vous… ?
— Je vous connais, dit-il, toujours aussi figé.
Ce n’était pas ainsi que mes séances démarraient, d’habitude. Je
m’efforçai de rester impassible.
— Je sais que vous avez trente et un ans et que vous habitiez
Norwich avant de venir vivre à Londres, il y a deux ans.
Je faillis m’étrangler mais le laissai poursuivre.
— Je sais que vous êtes thérapeute depuis 2006 et que votre frère
est mort dans un incendie quand vous aviez douze ans…
Il hésita mais continua à me fixer de ses yeux scrutateurs, comme
s’il voulait m’hypnotiser.
— … et que vous n’êtes pas mariée.
J’avais l’estomac à peu près aussi noué que sur le grand huit, mais
il n’était pas question de lui laisser deviner quel choc il venait de
provoquer.
— Vous en savez beaucoup sur moi, lui répondis-je en luttant pour
ne pas laisser percer mon inquiétude.
Après un moment de frayeur, je réalisai que toutes les
informations qu’il détenait sur moi étaient accessibles sur mon site
Web ou dans les articles que j’avais publiés.
— Apparemment vous avez décidé de vous renseigner à mon sujet.
Il croisa ses jambes longues et maigres avec une telle vivacité que
je m’attendais presque à les entendre craquer quand il les rabattit
l’une sur l’autre.
Il ne répondit rien. J’attendis puis réitérai ma requête.
— Que souhaiteriez-vous explorer dans le cadre d’une
psychothérapie, monsieur Fin ?
— Êtes-vous compétente ?
Son ton me déplut souverainement.
— Je crois qu’il vous faudra le découvrir par vous-même.
— N’allez-vous pas me poser des questions ?
Je faillis lui faire remarquer que je ne faisais rien d’autre depuis
son arrivée. Mais j’essayai autre chose.
— Des questions à quel sujet ?
— Sur ce qui ne va pas bien chez moi.
Il finit par détourner un instant le regard et je réalisai que j’avais
retenu mon souffle.
— Ce qui ne va pas bien chez vous ?
Je répétais ses paroles en passant la main contre ma poche,
histoire de vérifier que mon alarme anti-agression était à sa place. En
un éclair, je pensais à mes voisins. Le hurlement de l’alarme
traverserait-il les murs ? Qui réagirait ? Et si tous mes voisins étaient
au travail ? Je me promis de leur rappeler au plus vite ma situation.
— N’est-ce pas ce que vous êtes censée découvrir ? rétorqua-t-il.
Je compris que la thérapie de M. Fin n’allait pas être une partie de
plaisir. Il allait me falloir des nerfs d’acier pour ne pas me laisser
intimider et parvenir à tisser avec lui une relation féconde. Tout en
répliquant à ses questions, alors que je me faisais l’effet d’un
tennisman débutant crucifié par les volées vicieuses d’un joueur de
première série, une question revenait avec insistance :
Qu’attend-il de moi au juste ?
Chapitre 2

Dans la nuit de samedi, ce fut la lumière bleue qui me réveilla. Elle


avait percé les voilages de mousseline blanche et caressait de sa
pulsation régulière les murs de ma chambre. Je suis allée à la fenêtre
et j’ai vu la voiture de police juste devant la maison ainsi qu’un petit
groupe de gens attroupés, dont le couple du rez-de-chaussée.
J’ai retenu ma respiration. J’ai d’abord pensé que quelqu’un s’était
fait renverser, mais il n’y avait pas d’ambulance, et rien sur la
chaussée. Tony ne portait qu’un T-shirt et un boxer noir. Il mimait
quelque chose aux policiers en gesticulant. Jackie, enveloppée d’un
peignoir rose, était assise sur le muret comme si elle attendait le bus.
En l’entendant rire, je compris que ce n’était pas trop grave. La
curiosité l’emporta sur la fatigue. Je décidai de descendre et de
masquer mon indiscrétion en proposant du thé chaud et des biscuits.
— Tout va bien ?
— Tu ne m’as pas entendue crier ? répondit Jackie.
— Non. Tu n’es pas blessée ?
Je lui pris le bras à la recherche d’une éventuelle blessure.
— On a eu une très mauvaise surprise. Un cambrioleur.
Tony passa un bras autour de l’épaule de sa femme et poursuivit.
— Un drôle de type. Il est entré dans l’appart par-derrière, mais au
moment où il commençait à fouiller dans nos affaires, son portable
s’est mis à sonner.
— J’ai entendu le début de l’ouverture de Guillaume Tell et puis un
grand bruit, reprit Jackie.
— Il a dû comprendre qu’il venait de se griller et piquer un sprint.
— Ils l’ont attrapé ?
— Pas encore. Le temps qu’on réalise ce qui se passait, il avait filé
par une porte-fenêtre et déjà sauté la haie du voisin. Je n’allais pas
me lancer à sa poursuite…
Tony devait mesurer un mètre quatre-vingts et les bourrelets qui
lui arrondissaient la taille avaient une nette tendance à s’accentuer.
Pas le genre à sauter des haies le matin pour se dégourdir les jambes.
Je jetai un coup d’œil à ses pieds nus. Il devait commencer à geler.
Je courus à l’intérieur allumer la bouilloire et repensai à mon
étrange séance de l’après-midi avec M. Fin. Je ne savais pas ce que je
devais en penser. Il s’était plaint de ma tenue qu’il avait jugée trop
décontractée et m’avait estimée trop jeune pour le job. Sincèrement.
Quel était son véritable objectif ? Se détourner de ses propres
problèmes ? Me défier ? Me faire peur ? Au moment de son départ,
j’étais sûre qu’il ne voudrait plus remettre les pieds chez moi, mais à
ma grande surprise, il avait insisté pour revenir la semaine suivante à
la même heure.
J’étais tiraillée entre le défi professionnel qu’il représentait et une
certaine réticence à supporter de nouveau son hostilité. Mais c’est
moi qui aurais le dernier mot, après tout. Et s’il affichait encore son
agressivité, je mettrais fin à la thérapie.
Je rassemblai mes forces pour affronter le froid nocturne et
apporter à la petite assemblée un plateau chargé de tasses et de
biscuits. Quelques badauds s’étaient joints au groupe massé devant
la voiture de police, mais la collecte d’éventuels témoignages ne
donna rien : personne n’avait rien vu. Je rentrai chez moi,
subitement très consciente de ma solitude.
En éteignant la lampe de chevet, je remarquai un SMS qui s’était
affiché sur mon portable.

Soyez au pont de Hammersmith au lever du jour. Vous y


verrez quelque chose qui vous intéressera. Pas après 7 h 15.
Mon pouls battait à mille à l’heure. Le numéro était masqué, je
n’avais aucune idée de l’origine de cet appel. Ce devait être une
erreur. J’éteignis mon portable.
Je m’enfonçai sous la couette, mais continuais à voir le message en
lettres blanches sous mes paupières fermées. Par le chemin de
halage, le pont de Hammersmith n’était pas bien loin d’ici. Je
baignais dans la perplexité. Que pouvait-il y avoir d’intéressant là-
bas à 7 heures du matin ?

Je me tournai de l’autre côté du lit dans l’espoir que ce message


absurde cesserait de me hanter. Il était 3 heures du matin passées et
j’avais grand besoin de sommeil. Je remontai mon oreiller et poussai
un grand soupir.
Une demi-heure plus tard, j’étais toujours aussi éveillée, à
retourner mentalement le SMS en tous sens pour essayer de le
décrypter. J’allumai la lampe de chevet et pressai le bouton on de
mon portable. Il fallait que je relise ce texte. Je savais que la curiosité
était l’une de mes grandes forces, mais elle pouvait aussi me faire
commettre de grosses bêtises. Cela dit, aller faire un tour du côté du
pont pour me rendre compte par moi-même ne présentait guère de
danger… S’il s’agissait d’un SMS envoyé à la mauvaise adresse ou
d’une blague idiote, ça ne tirerait pas à conséquence. Pourquoi ne
pas aller faire un jogging sur le chemin de halage ? Je me disais
depuis un moment qu’il était temps de retrouver la forme.
L’idée du jogging finit par s’imposer et à 6 h 30 précises j’étais en
tenue. J’avalai un verre de jus d’orange, je pris mes clés sur la
desserte de l’entrée et sortis sans faire de bruit. Quand bien même il
s’agirait d’un canular idiot, au moins, j’aurais fait ma petite course
matinale. Je vérifiai une fois encore le message avant de remettre le
portable dans ma poche. Il était formel quant à l’heure : 7 h 15 au
plus tard. Mais le plus étrange dans tout ça, c’est que si je n’avais pas
été réveillée par l’incident de la nuit, ce SMS, je serais passée
complètement à côté. Le jour se serait levé sans même que je m’en
aperçoive.
Les réverbères allumés rappelaient qu’il faisait encore nuit, même
si, juste au-dessus de la ligne d’horizon, une bande de ciel avait déjà
commencé à se teinter de gris, comme si une gomme en avait
partiellement effacé la couleur. Pour être sûre d’arriver au pont aux
premières lueurs du jour, il me fallait descendre en voiture jusqu’au
fleuve. Ma Mini, bizarrement, démarra au quart de tour. Cela faisait
des semaines que le starter avait cessé de fonctionner et j’avais
l’intention de le faire réparer. Je la garais près du Wetland Centre,
sur la promenade Queen Elizabeth, et commençai à trottiner dès que
j’eus rejoint le chemin de halage.
Je ne mis pas longtemps à avoir un point de côté. Et à me tordre la
cheville sur une pierre mal placée. L’idée d’avoir ainsi repris la
course à pied sans la moindre préparation me parut soudain
complètement ridicule. Je n’avais pas joggé depuis des mois et j’avais
dû interrompre mes cours de yoga lorsque j’avais commencé mon
nouveau boulot à Fairways. En plus, il n’y avait pas âme qui vive aux
environs et personne ne savait où j’étais. La pensée que je pouvais
me trouver en danger s’insinua en moi. Avoir obéi à ce message
relevait de l’inconscience, ou de la stupidité. Il était 6 h 50. Le jour
allait bientôt se lever. Ce ne serait pas très glorieux de décamper
maintenant.
Soudain, j’entendis haleter juste derrière moi. Je vis un
bouledogue jaillir d’un buisson puis me dépasser, suivi de sa
maîtresse. Elle était coiffée d’un bandana orange, armée d’un sifflet,
et s’efforçât de ne pas se laisser distancer.
— Il a plus d’énergie que moi, ce bestiau ! lança-t-elle au moment
de me croiser.
Je souris. Il y avait tout de même des êtres humains dans les
parages.
En dépassant la luxueuse résidence de Harrods Village, j’aperçus
le pont qui se profilait au loin. Il faisait plus clair à présent et le soleil
encore invisible avait déjà commencé à disperser la grisaille du petit
matin, nuancée à présent de bleus et de jaunes. La journée
s’annonçait magnifique, me dis-je en descendant d’une bonne foulée
la pente menant au pont de Hammersmith.
En apercevant l’attroupement qui s’était formé sur la berge, je
ralentis l’allure. Certains, l’index pointé sur la surface de l’eau,
faisaient la grimace et se détournaient. Une femme était adossée
contre un grand arbre dont les branches se balançaient au-dessus du
fleuve. Alors que je m’approchais, j’aperçus des feuilles et des
brindilles qui semblaient s’être agglomérées sous l’arbre. J’eus tout
d’abord du mal à distinguer ce qui était pris dans les herbes. On
aurait dit un sac-poubelle qui flottait, ou une grosse souche
recouverte d’une mousse noirâtre. Je regardai de plus près. Un
frisson glacé me cloua sur place.
C’était un manteau.
Je fis un pas en avant, à contrecœur, et j’entendis quelqu’un
vomir.
Il faisait maintenant assez jour pour que je puisse distinguer la
scène. Je compris d’un coup ce que tout le monde regardait. Le corps
flottait sur le ventre. La forme de la silhouette et la chevelure éparse
semblaient indiquer qu’il s’agissait d’une femme. Une chose était
certaine : elle était morte.
Envahie brusquement d’une violente nausée, je plaquai les mains
contre mon sternum, luttant pour retrouver ma respiration, à la fois
accablée par cette vision et captivée par l’étrange créature. J’entendis
un homme, derrière moi, clamer qu’il avait prévenu la police.
Pendant un moment je restai là à contempler la forme qui se
balançait doucement au rythme des vaguelettes, sans trop savoir
quoi faire. Je n’osai imaginer ses derniers instants. Ils n’avaient pas
dû être très doux. Je n’osai pas non plus imaginer l’état de son
visage.
La multiplication des commentaires apitoyés ou horrifiés finit
soudain par me monter à la tête, ainsi que l’odeur trop âcre de
détergent qui flottait sur la Tamise. Je ne pouvais pas rester une
seconde de plus. Il s’agissait d’une tragédie atroce dont la
déflagration et la peine concernaient d’autres que moi. Et puis je me
rappelai le message.

Soyez au pont de Hammersmith au lever du jour. Vous y


verrez quelque chose qui vous intéressera. Pas après 7 h 15.

Je regardai ma montre. Il était 7 h 19. Le jour se levait et j’étais là,


au pied du pont. On m’avait conviée à venir à cet endroit précis, à
cette heure exacte, mais pour quoi, exactement ? Pour contempler
cette malheureuse femme morte flotter à la surface de l’eau ? C’était
ça, qui était censé « m’intéresser » ? En quoi tout cela pouvait-il bien
me concerner ?
Je balayai du regard les alentours à la recherche d’un quidam qui
me surveillerait, mais tous semblaient fascinés par le cadavre
flottant. Deux personnes remontèrent de la rive, laissant un espace
libre par lequel je pus m’approcher. Encore un coup d’œil, avance un
peu plus, me dis-je à moi-même. Je parcourus des yeux la frêle
silhouette qui se balançait d’avant en arrière. C’était bien assez près,
mon estomac n’en aurait pas supporté plus.
Trois policiers suivis de deux infirmiers surgirent de derrière une
pile du pont et ordonnèrent aux badauds de reculer. Le groupe
commença à se disperser. Repoussée sur le côté, je ne pouvais plus
distinguer le corps, masqué par les silhouettes noir et jaune penchées
sur lui. Il fallait absolument que je voie son visage. Soudain, je
compris que c’était peut-être la raison pour laquelle on m’avait
attirée ici : c’était peut-être quelqu’un que je connaissais. Mon Dieu,
non !
Une auxiliaire médicale portant une boîte fendit la foule devant
moi. Je profitai de l’occasion pour lui emboîter le pas. Je m’adossai
contre l’arbre, à l’écart des allées et venues des urgentistes, mais avec
une vue sur le corps. En l’examinant, j’entendis ma respiration
accélérer, j’étais en hyperventilation. L’auxiliaire médicale prit dans
sa main le poignet inerte de la jeune femme, mais à l’évidence celle-ci
avait depuis longtemps rendu son dernier soupir. La secouriste nota
quelque chose sur un calepin, s’agenouilla et demanda à son collègue
de l’aider à dégager le corps des herbes enchevêtrées et à le
retourner. Je retins ma respiration. Tous mes muscles tendus me
poussaient à partir mais je savais qu’il me fallait attendre encore un
peu. J’étais partagée entre l’aversion devant ce cadavre et la nécessité
de découvrir son visage et son identité. Je voulais m’assurer que tout
cela ne me concernait pas.
La vision n’avait rien de plaisant. La chair du visage avait viré au
beige et pris un aspect visqueux. De petites feuilles et des brindilles
s’étaient agglutinées autour des narines. Elle avait les yeux ouverts,
fixés sur un ciel qu’elle ne verrait plus jamais. Je me contraignis à la
regarder en ravalant mes haut-le-cœur et en luttant pour ne pas
vomir. Je cherchai des indices qui me permettraient de l’identifier,
mais l’examen de son visage gonflé ne provoqua aucun déclic. Je ne
reconnaissais pas cette femme. C’était tout ce que j’avais besoin de
savoir. Soudain prise de vertiges, je dus m’appuyer contre l’arbre et
ramenai la main contre ma poitrine dans un geste instinctif de
chagrin et de soulagement. Je m’éloignai du groupe et m’assis sur le
muret de la rampe du pont. J’en avais assez vu.
Toutefois, quelque chose me retenait encore. Quelque chose que je
pressentais sans le voir, mon cerveau n’ayant pas encore trouvé la
pièce manquante du puzzle.
Je n’avais plus qu’une envie : fuir. Et pourtant, impossible de
bouger. Si je partais, je ne saurais peut-être jamais ce qui cherchait à
prendre sens au fond de moi. C’était comme regarder des lettres
mélangées, avec la certitude qu’elles forment un mot. C’était peut-
être important. C’était peut-être la raison pour laquelle on m’avait
fait venir.
Surtout, je savais comment le cerveau parvient à déformer les
images qui mijotent au fond de la mémoire. Mon intuition me
soufflait que je devais capturer cette scène exactement telle qu’elle se
présentait.
Sous l’impulsion du moment, je sortis mon portable. Il fallait que
je prenne une photo. Malgré la répulsion que j’éprouvais, je devais
emporter une image de la scène afin de pouvoir y réfléchir
tranquillement par la suite. C’était la seule façon de ne rien oublier.
Les badauds continuaient d’affluer du pont, de la route et du
chemin de halage, dans les deux directions. Les policiers étaient trop
occupés à repousser les nouveaux venus pour pouvoir écarter le
groupe massé au bord de l’eau. En tenant mon portable assez bas
pour que personne ne me repère, je m’approchai aussi près que
possible de la rivière sans mouiller mes chaussures et cadrai au jugé
les formes abstraites qui apparaissaient sur l’écran. Je pris deux
clichés puis, les yeux baissés pour éviter d’éventuels regards
outragés, me frayai un chemin jusqu’à un coin de verdure inoccupé.
J’aurais voulu pleurer, vomir et me rouler en boule, tant ce que je
venais de faire m’emplissait de dégoût. Ce fut à ce moment et de cet
endroit précis que je passai l’appel, sans hésiter. Si j’y avais songé,
j’aurais sans doute choisi quelqu’un d’autre, mais dès que j’eus à peu
près retrouvé mon calme, je pressai la touche appel après avoir saisi
« Andrew ».
Bien entendu, il avait la gueule de bois.
— Bon Dieu, Jules, mais quelle heure est-il donc ?
Il ne m’avait même pas effleuré l’esprit qu’il était peut-être en
gracieuse compagnie, c’était trop tard pour raccrocher de toute
façon.
— Désolé, Andrew, mais quelque chose d’atroce est arrivé…
Et j’éclatai en sanglots avant de pouvoir ajouter un mot. J’essayai
d’exposer les faits avec cohérence, cependant les sanglots
m’empêchaient d’articuler. Finalement il m’interrompit.
— Où es-tu ?
— Juste sous le pont de Hammersmith. Côté Barnes.
— Mais qu’est-ce que tu fiches là-bas ?
— C’est une longue histoire. J’ai reçu un SMS et je suis venue ici…
— J’arrive, dit-il en étouffant un bâillement.
Malgré ses faiblesses criantes, je savais que, dans un moment
pareil, je pouvais compter sur Andrew.
Sur le pont, en l’attendant, je me demandais comment il passait
ses journées ces derniers temps. Sans doute assis dans son atelier à
contempler une toile blanche, toujours entre deux verres. Constat qui
m’inspirait non de la frustration, mais surtout de la tristesse. Les
alcooliques s’infligent de tels tourments pour dissimuler la vérité,
aux autres et surtout à eux-mêmes… Andrew avait pris l’habitude de
cacher des bouteilles parmi ses peintures, de mentir sur le nombre
de verres qu’il avait éclusés dans la journée et il essayait de se
convaincre lui-même que son comportement était parfaitement
normal. Ce qu’il craignait par-dessus tout, c’était de ne pas être
capable de peindre sans boire. Comme beaucoup d’artistes, il était
convaincu qu’au moment où il viderait sa bouteille de whisky dans
l’évier l’inspiration lui fausserait définitivement compagnie. L’alcool
était son ami, son allié, sa béquille, mais Andrew croyait surtout qu’il
avait une sorte de relation nourricière avec ses dons. Sans son
précieux élixir à portée de main, il était convaincu de se dessécher
complètement.
J’aurais pu tolérer sa foi en l’influence des effets de l’alcool sur la
création si cela n’avait pas entraîné un effet Dr Jekyll et M. Hyde
aussi spectaculaire. J’avais parfois l’impression de sortir avec deux
hommes différents et de ne jamais savoir lequel j’allais découvrir
quand il sonnait à ma porte.
Je ne tardai pas à le voir traverser le pont. Ce si gracieux Andrew,
avec son regard vert pénétrant et ses longues mains d’artiste. Je
ressentis la même émotion que lors de notre première rencontre. Je
marchai dans sa direction, mes paumes devinrent moites et je me
demandai si je n’étais pas trop décoiffée. Nous nous sommes arrêtés
tous deux à cinquante centimètres l’un de l’autre, hésitants sur la
forme que devaient prendre ces retrouvailles.
— Merci beaucoup, je sais qu’il est très tôt…
— Et c’est dimanche, me rappela-t-il en allant s’adosser à la
rambarde du pont.
Il mesurait un mètre quatre-vingt-deux, mince, belle tignasse
châtain clair – qui aurait eu besoin d’un bon coup de brosse, me dis-
je devant la mèche qui lui barrait l’œil gauche. Il l’écarta d’un revers
de main et je vis son regard encore embué de sommeil. Il n’utilisait
pas son énergie comme la plupart des gens, il ne connaissait que
deux modes de fonctionnement : à fond ou éteint. Entre les deux, il
n’y avait apparemment rien. La vie d’Andrew ne laissait pas de place
aux demi-mesures.
Nous sommes descendus jusqu’à la scène du crime.
— Tu disais qu’un SMS t’avait donné rendez-vous ici ?
— Oui, regarde.
Je sortis le portable de mon sweater.
Il lut le message et me rendit le téléphone en se grattant la tête.
— À quelle heure est-ce que tu l’as reçu ?
— Ah… Je n’y avais pas pensé…
Je vérifiai sur le portable.
— 21 h 30. J’ai oublié de lire mes SMS avant de me coucher.
— Tu devrais avertir la police, dit-il. Ton correspondant était
visiblement au courant pour cette jeune femme.
— Mais tout ça est bien vague et je ne suis même pas sûre que
cette invitation m’était destinée.
Il marchait à côté de moi et je sentais son odeur sucrée, si
particulière. Celle qui faisait illico grimper ma tension artérielle. Je
remarquai aussi sur son cou une série d’égratignures, comme
griffonnées par un enfant en colère. Elles semblaient très récentes.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? lui demandai-je, le doigt pointé sur
son cou.
Je savais qu’Andrew ne fréquentait pas de chat.
— Rien, fit-il en s’écartant, laisse tomber.
— Mais je demandais juste…
— Oublie ça.
S’ensuivit un moment pénible où je ne savais pas si je devais
m’insurger ou m’excuser. Sur quoi il changea de sujet.
— Écoute, il y a un flic là-bas. Si tu allais le voir pour lui raconter
tout ça ?
Il me poussa légèrement dans le dos. Je frissonnai mais je ne
bougeai pas. Le policier parlait à des gens en prenant des notes.
— Celui qui t’a donné rendez-vous ici savait ce qui allait arriver.
Peut-être même la femme était-elle morte avant qu’on t’envoie ce
message.
— Mais qu’est-ce que j’ai à voir avec tout ça ?
— Tu l’as bien regardée ?
— Oui, mais je ne suis pas très sûre de moi. Elle était… Tu vois…
Très mal en point.
— Ce n’est pas une patiente ?
Je secouai la tête.
— Et ses vêtements ? Que portait-elle ?
Je contemplai un moment les gravillons du sentier sans me
résoudre à lui avouer que j’avais pris des photos.
— Je ne me rappelle plus très bien… Une sorte de parka, je crois…
De couleur foncée… Pas de pantalon. Des collants, si je m’en
souviens bien.
Andrew haussa les épaules.
— Et qu’est-ce qu’on peut en déduire ?
— Je ne sais pas… Qu’elle était jeune ? Qu’elle avait de l’argent ?
— Allons, tu dois pouvoir faire mieux.
Il me donna un léger coup de coude.
— Je ne l’ai pas assez bien regardée.
Le policier se tourna et fit mine de repartir vers la voiture de
patrouille.
— Tu ne vas rien lui dire, c’est ça ?
— Pas pour l’instant, non. De toute façon, ça ne la fera pas revenir
et je suis sûre que tout cela n’est qu’un malentendu.
Andrew posa ses mains sur ses hanches et je faillis me laisser aller
contre lui.
— D’ici un jour ou deux, il y aura sans doute une photo et un nom
dans le journal, dit-il. Peut-être que ça t’éclairera.
— C’est vrai.
— Alors tu sauras s’il y a un quelconque rapport avec toi.
Je me mordis les lèvres.
— Je me demande ce qui s’est passé, poursuivit-il. S’il s’agit d’un
suicide…
Il se pencha sur le parapet du pont.
— Ou si elle a d’abord été tuée puis jetée à la flotte. Elle a pu faire
un bout de chemin avec la marée descendante.
Andrew examinait la Tamise comme s’il cherchait à évaluer la
vitesse du courant.
— Arrête ! rétorquai-je d’un ton cassant. De toute façon, je dois
trouver en quoi tout ça me concerne.
— Jules, c’est vraiment flippant que quelqu’un t’ait envoyé ce
message…
Il passa son bras autour de mon épaule alors que nous remontions
vers le pont. Je me laissai faire sans rechigner. Andrew savait se
montrer un ami fiable quand j’avais besoin de lui.
— Que dirais-tu d’un bon petit déjeuner ? lança-t-il en désignant
un quartier de l’autre côté du pont. Il y a un pub là-bas qui en
prépare d’excellents et je sais de quoi je parle.
Je fus tentée de répondre qu’on y servait aussi un redoutable
whisky mais cette perfidie aurait bien mal récompensé son
dévouement.
Je pinçai les lèvres en une moue faussement réprobatrice.
— Typique, fis-je. Après une tragédie pareille, la seule chose qui te
vient à l’esprit, c’est de te remplir le ventre…
— C’est un truc de mec, conclut-il gravement.
Chapitre 3

Après une bonne nuit de sommeil, je compris qu’Andrew avait


raison. J’apportai donc mon portable au commissariat de Shepherds
Bush Road afin que les enquêteurs puissent tracer le SMS. J’avais
téléchargé les deux photos sur mon ordinateur et les avais imprimées
avant de supprimer les originaux numériques.
Je terminais sans conviction mon bol de céréales quand un
inspecteur nommé Roxland m’appela sur mon fixe pour me dire que
le message anonyme et l’incident du pont ne lui semblaient pas liés.
J’avais bien sûr très envie de me ranger à son avis. Comme j’avais des
rendez-vous toute la matinée à Holistica (ce jour-là, c’était moi qui
supervisais d’autres thérapeutes), je n’avais pas le temps de
réexaminer sérieusement les photos. Je les laissai donc en évidence
sur la table de la cuisine pour être sûre de ne pas les manquer à mon
retour. Et je sortis.
Clive, le réceptionniste de la clinique, m’accueillit d’un regard las.
— Je crève d’ennui, ma cocotte, me lança-t-il en étendant ses pieds
nus sur le bureau.
Il était occupé à classer des dépliants et attendait que le téléphone
sonne. Clive n’était pas grand, il avait des cheveux blonds bouclés et
un visage de préadolescent. J’étais convaincu qu’il se piquetait le
menton de petits points d’eye-liner pour faire croire à une barbe
inexistante et souligner à quel genre il appartenait. Il devait avoir un
peu plus de vingt ans mais en paraissait seize. Si j’avais les mêmes
pommettes que lui, me demandai-je, est-ce que, moi aussi, je ferais
plus jeune ?
La sonnerie du téléphone retentit et il répondit aussitôt de son ton
serviable et un peu maniéré. Tous les collègues que j’eus à superviser
ce jour-là évoquèrent le tragique fait divers dont ils avaient entendu
parler aux infos ou lu les grandes lignes dans le London Daily. Juste
avant de partir, j’entendis Cheryl Hoffman en discuter dans le
vestiaire.
— Au moins, elle ne s’est pas noyée, disait-elle.
Je crus avoir mal entendu mais au moment où je compris à quoi
elle faisait allusion, elle était déjà partie.
Cela me rappela le jour où Cheryl et moi avions eu notre première
véritable discussion. Un de mes patients m’ayant fait faux bond, elle
m’avait invitée dans son bureau pour partager son déjeuner. J’avais
compris tout de suite que Cheryl n’était pas le genre à se complaire
en papotages insignifiants. Au bout de deux minutes nous parlions
philosophie, New Age, interprétation des rêves et vie après la mort.
Je n’étais pas sûre d’y croire, lui avais-je dit. Je ne lui avais pas parlé
de Luke.
— Tu as déjà entendu parler de l’Académie pour le développement
psychique, près de Sloane Square ?
J’avais fait non de la tête.
— Je donne des cours et des conférences là-bas. Tu devrais venir.
Je lui avais promis d’y penser. Je ne savais pas exactement ce
qu’elle entendait par « développement psychique » et nous n’avions
pas eu le temps d’approfondir la question ce jour-là. Mon père aurait
qualifié ce genre de propos de « fariboles » et ma mère m’aurait mise
en garde contre les « mauvaises fréquentations » : « C’est toujours
dangereux de provoquer les forces maléfiques », aurait-elle dit. Sur
quoi Luke aurait ricané : « Charlatans et compagnie ! »
Je ne parvenais pas à me décider. Mon expérience personnelle,
nulle en la matière, ne me permettait pas de trancher dans un sens
ou dans l’autre.
Ce fut ma deuxième rencontre avec Cheryl, peu après la première,
qui me mit en rogne. Elle avait laissé un mot dans mon casier
m’invitant à la retrouver après le travail au bar à vin du coin de la
rue. Nous avions pris place dans un box à l’écart, devant deux grands
verres de rioja, et elle avait commencé à me parler de sa famille. Je
l’avoue, à ma grande honte, je n’écoutais que d’une oreille distraite :
j’avais passé la journée à recueillir les confidences de mes patients,
sans compter une discussion animée, l’après-midi, avec Richard,
mon superviseur. Et voilà qu’après m’être frotté les yeux je découvris
soudain Cheryl, le regard fixé sur moi, qui attendait ma réponse.
— Pardon, tu peux répéter ?
— Je disais que je savais par quelles tristes épreuves tu es passée.
— Oh…
Interloquée, je faisais tourner le pied du verre entre mes doigts. Je
ne m’attendais vraiment pas à une telle remarque. Tendant la main,
elle avait pris la mienne et la palpait doucement. J’avais failli la
retirer mais une lueur étrange au fond de ses yeux perçants me
paralysait.
— Je sens de la tristesse à propos d’un adolescent, un garçon,
avait-elle dit. Dans ta famille. Il n’est plus là, si je comprends bien.
Elle attendait que je réponde quelque chose.
J’étais restée silencieuse un instant, m’efforçant de saisir ce qu’elle
venait de dire, comme si elle parlait une langue étrangère. Je m’étais
raclé la gorge.
— C’est exact, il n’est plus là.
— Il fait très chaud, avait-elle poursuivi, je suffoque.
Elle s’était mise à se balancer doucement.
— Il y a des flammes.
J’avais retiré ma main d’un coup sec, très agacée par la tournure
que prenait la discussion. Elle semblait avoir deviné mon passé, au
moins pour Luke et l’incendie. Des images atroces de cette terrible
soirée m’étaient revenues à mesure qu’elle parlait. Un collage de
flash-back entrecoupé de scènes improbables, sans doute le produit
de mon imagination : la maison en flammes, la fouille à la recherche
de Luke introuvable, les éclairs et les déflagrations qui nous forçaient
à battre en retraite. Et puis les fenêtres qui explosaient les unes après
les autres, les flammes qui dévoraient la façade, la fumée, l’eau, les
jets de vapeur brûlante qui fusaient dans la nuit, le pyjama de Luke
en feu, sa peau qui se couvrait de cloques pendant que nous
contemplions, serrés les uns contre les autres, tétanisés, l’horrible
spectacle.
Sa mort, qui remontait à près de vingt ans, était encore trop
douloureuse. Elle me nouait le ventre comme au premier jour. Pas
question d’aborder le sujet avec une quasi-étrangère. Je m’étais
emparée d’un menu et le lui avais tendu dans l’espoir qu’elle se
dériderait et mettrait fin à ses révélations intempestives. Mais elle
avait continué, d’un ton neutre.
— Je me trompe ?
— Non, c’est bien ça, avais-je répondu, les yeux baissés vers mon
sac. Il est mort dans un incendie.
Je voulais mettre un point final à cette discussion et partir.
— Je ne tiens pas à en parler.
— C’est une histoire affreuse, avait poursuivi Cheryl avec
compassion, la tête penchée. Apprendre que ce n’était pas un
accident a dû être un choc terrible…
La stupeur m’avait laissée sans voix. Que disait-elle ? Non, elle
n’avait pas dû bien comprendre.
— C’était… C’était un accident.
— Pourtant…
Je m’étais levée d’un bond en faisant crisser la chaise sur le
carrelage et lui avais tendu la main.
— Désolée, Cheryl, mais nous allons en rester là.
Dieu merci, elle avait abandonné la partie et nous n’en avions plus
vraiment reparlé depuis. Après cet incident, j’avais remarqué que
d’autres médecins de l’équipe l’évitaient. Leur avait-elle aussi fait
profiter de ses talents divinatoires ? Je m’étais dit qu’il valait peut-
être mieux les imiter.
La petite phrase glaçante de Cheryl me trottait dans la tête, mais je
ne parvenais pas à y accorder crédit. À l’époque, les enquêteurs
n’avaient rien relevé de suspect. Il semblait exclu que l’incendie ait
pu avoir une origine criminelle. Selon la police, c’était sans doute un
appareil électrique qui avait causé un court-circuit, le grille-pain par
exemple, souvent mis en cause en pareil cas. Même si ses visions
étaient globalement justes, même si les conclusions de l’enquête
restaient autant de points d’interrogation, il m’aurait été de toute
façon impossible, si longtemps après, de découvrir le fin mot de
l’histoire. Espérer rouvrir l’enquête sur la mort tragique de Luke
semblait chimérique.
Il en allait autrement de la « noyée » de Hammersmith.
De retour chez moi, je m’assis à la table de la cuisine une bonne
vingtaine de minutes pour examiner les photos. En vain. Après un
plat de spaghettis, je repris mon observation. Puis je visionnai une
sitcom inepte, me préparai une tasse de café, mis de la musique
avant de retourner à la table. J’avais l’impression d’être au volant
d’une voiture en panne et d’attendre qu’elle démarre quand même.
Rien ne se passait. Et pourtant. Pourtant la femme retrouvée sous le
pont de Hammersmith m’était familière. Mais je n’arrivais pas à la
resituer. Est-ce que c’était lié à l’aspect qu’elle avait pris dans l’eau ?
Me rappelait-elle quelqu’un ?
Je décidai qu’une bonne nuit de sommeil m’aiderait peut-être à y
voir plus clair. Peut-être, le lendemain matin, aurais-je un regard
neuf sur tout cela. Je ne savais pas si je serais capable de résoudre
l’énigme, mais je sentais qu’il fallait que je creuse la question, coûte
que coûte. Ce soir-là, en tout cas, pas le moindre déclic en vue.

*
Le lendemain matin, je devais aller à Fairways, la clinique de
Brixton où je recevais, pour un entretien préalable, des patientes
désirant avorter. Quand j’arrivai, plusieurs d’entre elles faisaient déjà
la queue. Avant de partir, j’avais fourré les photos dans mon sac,
mais je pris le parti de les oublier momentanément pour être capable
de basculer en mode « écoute ».
Ce fut sa mère qui poussa dans mon minuscule bureau la première
de ces patientes. Aïcha devait être antillaise. Elle avait ses écouteurs
enfoncés dans les oreilles, alourdies par de voyantes boucles en or. À
s’en tenir à son imposante poitrine, on lui aurait largement donné
vingt ans, mais son regard trahissait l’adolescente qu’elle était
encore. En fait, elle n’avait que quatorze ans. Je compris à
l’ondulation cadencée de ses épaules qu’elle n’avait pas coupé le son.
Même son chewing-gum, elle le mâchouillait en rythme. Je jetai un
coup d’œil agacé à la mère, mais l’expression absente et désabusée de
Mme Turner indiquait assez clairement qu’elle avait renoncé depuis
belle lurette à sermonner sa fille.
— Est-ce que tu as fait un test de grossesse, Aïcha ?
— Oui.
C’était sa mère qui avait répondu.
— Et à quand remontent tes dernières règles ?
— Elle ne s’en souvient pas.
Laissant sa mère répondre, Aïcha continuait de ruminer
consciencieusement. Je n’allais visiblement pas en tirer grand-chose.
Il me fallut poursuivre l’interrogatoire un bon moment avant de
réussir à établir que la jeune fille était sans doute enceinte de dix-
huit semaines. Quatre mois et demi. C’était déjà bien tard.
L’anesthésie générale était inévitable et, si elle attendait encore, la
procédure se compliquerait beaucoup. Elle n’était pas très loin de la
limite légale au-delà de laquelle elle n’aurait plus le droit d’avorter.
De toute façon, son cas était préoccupant. Je m’efforçai de souligner
l’urgence de la situation, mais autant essayer de tirer un penalty avec
une balle de ping-pong.
Je remplis son dossier grâce à la mère, ma seule interlocutrice. À
un moment, Aïcha sortit son chewing-gum et se l’enroula autour de
l’index. Je crus qu’elle s’apprêtait à nous dire quelque chose mais le
chewing-gum réintégra aussitôt sa bouche.
À la fin de notre bref entretien, alors que je tenais la porte ouverte,
Aïcha s’exprima pour la première fois.
— J’connais le système, lâcha-t-elle avec un coup d’œil
dédaigneux, j’ai déjà fait tout ça.
Je me laissai glisser au fond du fauteuil rembourré, près de la
fenêtre, en reposant ma tête contre la vitre glacée. Je ne pus
m’empêcher de songer au destin qui attendait cette jeune fille. Avec
son visage recouvert d’une épaisse couche de maquillage, son petit
haut qui découvrait son nombril et sa minijupe moulante, elle ne
devait pas avoir de mal à entrer en boîte. Où était passée son
enfance ? Et ses pâmoisons de gamine au pied des pop stars ? Ses
rêves de future danseuse étoile ? Je n’avais vu qu’une seule patiente
ce matin et j’étais déjà lessivée.
Mon cerveau réclamait un café bien fort. Je me dirigeai vers la
machine automatique, à la réception, et en revins avec un pauvre
ersatz avant d’inviter la jeune fille suivante à entrer.
Vers 15 h 30, je profitai du vide de ma salle d’attente pour
m’accorder la pause que j’attendais depuis mon arrivée. J’étalai les
photos sur mon bureau et les examinai une fois de plus.
Que suis-je censée savoir au juste ? Quelle est ma relation exacte à
tout cela ?
Les deux clichés représentaient la même scène, en gros plan
d’abord, puis d’un peu plus loin : le corps de la femme flottant à
proximité de la rive, les herbes enchevêtrées dans sa chevelure… Me
concentrant sur le gros plan, je scrutai chaque détail. J’essayai de ne
pas m’impliquer affectivement, d’adopter le regard d’un anatomiste,
alors que je sentais presque le contact de l’eau glacée imbiber mes
vêtements et m’alourdir au point que je parvenais à peine à relever la
tête. Je faillis fermer les yeux et déchirer les photos en mille
morceaux, mais je me forçai à analyser méticuleusement ces images
malgré les larmes qui commençaient à me brouiller la vue. Pas
simple d’y voir clair dans ces conditions. Il fallait pourtant à tout prix
que je comprenne pourquoi on m’avait prise pour cible dans cette
affaire. Qui était cette jeune femme ? Quels détails m’échappaient
encore ? Je devais en avoir le cœur net.
La porte s’ouvrit brusquement. Je me levai d’un bond.
— Désolée, Juliet, s’exclama Dina.
C’était l’une des réceptionnistes, âgée d’un peu plus de vingt ans,
avec des cheveux blonds coupés court et un piercing dans le nez. Son
expression lasse indiquait sans équivoque qu’elle en avait plus que
marre de ce boulot. Je m’efforçai de masquer ma surprise et reposai
les photos à l’envers sur mon bureau.
— Vous avez deux patientes en retard qui attendent en bas. Je
vous envoie la première ?
— Bien sûr, Dina, merci.
Contrariée par cette interruption, je rangeai les photos dans mon
sac et me raclai la gorge. Partie remise encore une fois. À la fin de la
journée, alors que je traversais le hall pour rentrer chez moi,
j’entendis Dina pouffer.
— J’ai failli partir avec. Désolée, disait-elle en retirant une veste
qu’elle tendit à sa collègue de l’accueil.
— Ça devait arriver, elles sont presque pareilles, répondait
Amanda en enfilant le vêtement. À demain !
En sortant du bâtiment, je faillis m’en mordre les lèvres. Je venais
de comprendre. Ce qui me rattachait à ces photos, je le savais très
précisément. Je l’avais eu sous les yeux depuis le début.
Le manteau. Le chemisier. Les collants. Les bottines. Le cadavre
qui flottait dans la Tamise portait mes vêtements.
Chapitre 4

Dès mon retour de la clinique, j’allai tambouriner à la porte de


Jackie. Comme j’essayais de prendre mes distances avec Andrew, elle
était la seule amie à qui m’adresser. Elle vint m’ouvrir, tout en tenant
quelque chose derrière son dos et en mâchonnant une pastille pour
la gorge. De toute évidence, je la surprenais alors qu’elle s’apprêtait à
sortir, mais mon problème, cette fois, passait avant son plaisir. Elle
prit un ton circonspect pour m’inviter à entrer, sans doute
convaincue par mon teint livide.
Je lui expliquai tout. Le SMS, le cadavre sous le pont, les photos.
— C’est quand la réceptionniste a failli partir en emportant par
mégarde la veste d’Amanda que j’ai enfin compris, lui dis-je. Les
vêtements qu’elle portait, tous sans exception, étaient les miens.
— Les tiens ? Mais comment est-ce possible ?
Assise sur le bord du canapé, elle finissait un beignet.
— Elle avait dû les acheter. Je me souviens d’avoir déposé un sac
de vêtements auprès d’une association de charité il y a quelques
mois. Il y avait un manteau de gabardine bleue qui n’était plus de
première fraîcheur et quelques collants de laine, cadeau de tante
Bibly. Les bottines, avec cette boucle si particulière, qui m’avaient
donné des ampoules pendant des mois. Elles étaient dans le sac elles
aussi.
— Et tu es absolument sûre que ce sont les tiennes et pas le même
modèle acheté dans un magasin du coin ?
— Non, je suis certaine de ce que j’avance.
— Tu as prévenu la police ?
— Ils étaient sceptiques au départ, mais ils m’ont demandé de
venir reconnaître le corps.
— Ils t’ont laissée voir le cadavre, juste comme ça ?
Jackie se léchait les doigts. Son expression hésitait entre la
délectation et la répulsion.
— Le corps n’a pas encore été identifié et la police explore toutes
les pistes qui se présentent. Quand je l’ai vue sur la table en inox, j’ai
tout de suite reconnu mon vieux chemisier. J’avais recousu le col à la
main et j’ai repéré la couture qui partait un peu de travers.
— Peut-être cette femme a-t-elle tout simplement acheté plusieurs
vêtements que tu avais donnés à l’association… Peut-être qu’ils se
trouvaient sur le même portant ?
— Tu ne trouves pas ça un peu improbable ? Tous les vêtements
qu’elle portait, y compris les bottines, venaient de ma penderie !
— C’est répugnant, gémit-elle en essuyant ses mains grasses sur
son cardigan.
Finalement, elle ne paraissait plus aussi pressée de sortir.
— Ça, plus le SMS, c’est quand même inquiétant, non ?
— Les policiers m’ont conseillé d’ouvrir l’œil et de leur signaler
d’éventuelles bizarreries. C’est tout. J’ai le téléphone de l’inspecteur
que je suis censée contacter…
Je sortis une carte de visite de mon sac.
— Inspecteur Madison. Je dois m’adresser à lui s’il arrive quoi que
ce soit d’autre. Je devrais récupérer mon portable dans un jour ou
deux. Ils ont gardé la carte SIM pour faire des vérifications.
— Tu crois qu’ils peuvent retrouver la personne qui t’a envoyé ce
SMS ?
— Je pense, oui. Le numéro était masqué, mais la police dispose
d’outils très performants.
Jackie se tourna soudain vers moi.
— Rien à voir avec ce cambrioleur qui… n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas, répondis-je.
Je n’y avais pas pensé. Il y eut un moment de silence tandis que je
poursuivais, anxieuse, mes ruminations intérieures.
— Tu vois toujours ce type ? lança-t-elle brusquement. Le blond ?
Je me demandai pourquoi elle avait changé de sujet. Peut-être
vérifiait-elle si j’avais d’autres confidents afin de s’assurer que je ne
viendrais pas la déranger à tout bout de champ.
— Non…
Je me levai pour prendre congé.
— Dommage, fit-elle, il m’avait l’air d’un type bien.
Je lui jetai un regard évasif. Je n’avais jamais révélé à personne
que nous étions trois dans cette relation : Andrew, moi et Johnnie
Walker…

De retour chez moi, il était trop tôt pour préparer le dîner. J’étais
sur le point de faire un petit somme sur le canapé quand mon
téléphone fixe sonna. D’après le numéro, c’était Andrew. Alors que
j’avais déjà posé la main sur le combiné, je décidai, à la quatrième
sonnerie, de laisser le répondeur prendre l’appel. Je baissai le
volume. Je ne tenais pas à entendre sa voix. J’avais été très claire,
deux mois plus tôt, quand j’avais mis un terme à notre relation. Je ne
pouvais plus supporter son alcoolisme, point final. Mais là, je venais
de tout compliquer, une fois encore. Pourquoi avais-je décidé de
l’appeler quand j’avais découvert ce corps flottant ? Pourquoi n’avais-
je pas anticipé les conséquences de mon acte ?
Je me fis une tasse de thé et me pelotonnai sur le canapé.
Commençai une grille de mots croisés, mais achoppai sur une
définition. Et me mis à songer au jour où j’avais rencontré Andrew.
C’était dans une papeterie d’art à Notting Hill, où je cherchais un joli
carnet qui me servirait de journal. Andrew faisait la queue juste
devant moi, il avait acheté des fusains. J’avais remarqué la façon
dont les boucles de ses cheveux blonds se recourbaient à l’intérieur
de son col de chemise.
En quittant le magasin, je l’avais repéré en train de punaiser un
flyer sur le panneau d’affichage. C’était pour une exposition de ses
peintures et, quand il vit que je le regardais, il m’invita au vernissage.
— Vous n’avez pas l’air du genre à refuser une coupe de bon
champagne, avait-il dit.
Il était fringué comme s’il arrivait tout droit de son atelier, short
froissé et T-shirt violet couvert de traînées de peinture. Je ne pus
m’empêcher de lui faire remarquer que ses tennis zébrées de gouache
me faisaient penser à une toile de Pollock.
— Vos peintures ressemblent-elles à ça ?
Je désignais ses vêtements. Il souleva le bas de son T-shirt avant
de répondre.
— En fait, mes vêtements sont plus réussis. C’est ça que je devrais
exposer dans la galerie…
Je ne cherchai nullement à dissimuler mon sourire en coin et me
désintéressai du flyer, réalisant brusquement que j’avais envie de
faire plus ample connaissance. La phrase que je venais de lire était
assez ronflante :
Andrew Wishbourne est un coloriste d’envergure dont la
fantaisie et la subtilité instinctives font écho aux palettes tout en
miroitements des expressionnistes abstraits.
Pas un peintre du dimanche, apparemment.
— Vous êtes bon, on dirait ?
Il releva la tête et enfonça ses mains dans ses poches en se
dandinant légèrement d’un pied sur l’autre, comme un gamin.
— Vous viendrez ?
Il m’avait déjà gagnée à sa cause, mais je ne voulais pas lui
montrer que c’était si facile.
— Je dois vérifier mon agenda, fis-je pendant qu’il me tenait la
porte ouverte.
— En fait, ce sera sans doute du mousseux, dit-il, mais c’est gratuit
et il y aura peut-être des chips si vous venez assez tôt.
Une invitation à picoler. Après coup, je trouvais assez ironique que
sa tentative de séduction ait démarré de la sorte.
Andrew devait m’avouer plus tard que je n’avais jamais été son
type. Je n’étais pas blonde et n’avais ni seins en obus ni jambes
interminables. Je n’étais pas non plus l’opposé. Ma poitrine était
quand même bien ronde, mais j’étais mince et, pour un mètre
soixante-dix, merci, j’avais des jambes plus longues que la moyenne
des femmes. Par ailleurs, les brunes savent plaire aux hommes,
surtout quand leur crinière est aussi épaisse et lustrée que la mienne.
Lors du vernissage, il s’était fait un devoir de planter là le couple
avec qui il discutait pour venir me parler. Et m’inviter dans la foulée
à un feu d’artifice le soir même sur Primrose Hill. C’était comme ça
que tout avait commencé. Dès le début, il s’était montré simple,
spontané, sentimental. Il m’offrait des fleurs, m’invitait à contempler
avec lui des couchers de soleil et j’étais fascinée par son style de vie
bohème, ses extras de mannequin ou de figurant de cinéma. J’aimais
aussi voir ses tableaux s’élaborer progressivement dans l’intimité de
son atelier. Je ne comprenais pas comment un homme aussi beau et
drôle n’était pas déjà en couple avec une autre. Mais, avec le temps,
j’ai fini par comprendre la cause de sa solitude.
Vous pourriez croire qu’en tant que psychothérapeute j’étais
mieux placée que quiconque pour lui faire entendre raison. Pourtant,
aucune de mes recettes ne marcha.
— Je ne suis pas alcoolique, Jules, je peux me passer d’alcool
pendant des jours, affirmait-il.
Je fixai le téléphone. Andrew me manquait, je ne pouvais le nier.
Mais je savais aussi que rien ne changerait. La bouteille de breuvage
ambré resterait toujours à portée de sa main. De ma part, c’était
déloyal de l’appeler en cas de besoin, de le sonner un jour pour le
congédier le lendemain. Je lui devais autre chose.
Je remontai la couverture sans parvenir à me réchauffer pour
autant. Je n’arrivais pas à m’ôter de la tête l’image du cadavre dans le
fleuve, portant mes vêtements. Les avait-elle revêtus elle-même
avant de mourir ou quelqu’un l’avait-il habillée de la sorte après sa
mort ? Dans un cas comme dans l’autre, je restais moi-même plongée
dans un mélange de perplexité et d’effroi.
Chapitre 5

Ce ne fut qu’après avoir pris mon thé et une bonne douche que je
réalisai qu’on m’avait envoyé un SMS un peu plus tôt dans l’après-
midi. Je jetai un coup d’œil à l’écran. Numéro masqué. Mon rythme
cardiaque redoubla sous l’effet de la montée d’adrénaline déclenchée
par la lecture de ces quelques mots :

3,42 m ont été ajoutés avant 1940.

Il n’y avait rien d’autre. Deux semaines exactement s’étaient


écoulées depuis le premier message.
Trois mètres quarante-deux avaient été ajoutés à quoi ? Et qu’est-
ce que 1940 avait à voir avec moi ? Je tentai de contacter Ashley, ma
meilleure amie de Norwich, mais dus me contenter de sa messagerie
vocale. Je ne voulais pas inquiéter mes parents ; quand vous coulez
une retraite heureuse en Espagne, la dernière chose dont vous avez
envie, c’est d’entendre votre fille en pleine crise de panique au
téléphone, à mille cinq cents kilomètres de distance. Les oreilles
secourables ne couraient donc pas les rues. Robbie, l’une de mes
meilleures amies, avait émigré un an plus tôt en Nouvelle-Zélande.
Pete poursuivait ses études en Amérique. Kelly venait d’avoir un
bébé. Quant à Laura, ensorcelée par son nouveau boyfriend, elle
s’était purement et simplement volatilisée. Qui d’autre ?
Je jetai un coup d’œil à ma montre. De toute façon, je n’avais pas
le temps d’essayer quelqu’un d’autre. Il se faisait tard et, à soixante
livres de l’heure, je n’avais plus une minute à perdre. Je sautai donc
dans le premier autobus pour Chelsea, sans me stresser inutilement
à tenter de faire démarrer ma voiture. Sur Fulham Palace Road, tous
les feux étaient contre nous. Le bus à impériale avançait
pratiquement au pas. J’étais hors d’haleine quand Miriam ouvrit la
porte. Sans un mot, elle me fit entrer dans une petite pièce au
premier étage.
Il y avait un verre d’eau sur un guéridon, à côté de mon fauteuil, et
l’obligatoire boîte de mouchoirs en papier à portée de main. Je
connaissais les règles, le rituel immuable, son décor aussi : deux
fauteuils identiques face à face mais légèrement décalés, rien de
personnel dans la pièce, ni photos ni jouets en peluche. Silence.
Exactement comme la pièce où je recevais mes patients à la maison.
Depuis huit mois que je consultais Miriam, je n’avais jamais
rencontré d’autre membre de sa famille et je me demandais si cet
endroit avait été autrefois la chambre d’une fille ou d’un fils ayant
depuis longtemps quitté le nid.
Les cheveux gris de Miriam lui arrivaient aux épaules, retenus de
part et d’autre par des barrettes ornées de strass. Un style qui
évoquait davantage une adolescente des années soixante-dix qu’une
quinquagénaire d’aujourd’hui. Mais on pouvait imputer ce jugement
critique à mon hésitation globale à son égard : j’étais dans
l’incapacité de décider si oui ou non je l’appréciais. À moins que ce
ne fût ma répugnance à moisir dans le fauteuil réservé au patient. Je
trouvais nettement plus confortable d’être installée dans l’autre.
La relation avec un thérapeute est très particulière. Il ne s’agit pas
d’une amitié, ce qui n’empêchait pas Miriam d’être au courant de
mes plus noirs secrets. C’est aussi un échange inégal puisque je la
payais et qu’elle ne me parlait pas d’elle. Ces séances hebdomadaires
donnaient naissance à toutes sortes de conflits intérieurs qui
pouvaient avoir trait au pouvoir, à l’honnêteté ou encore à la
confiance. Votre thérapeute vous soutient sans faillir tant que vous le
payez et puis un beau jour vous lui dites adieu et vous ne le revoyez
plus. Une relation qui me semblait parfois bien artificielle. Mes
clients nourrissaient-ils à mon endroit des pensées aussi ambiguës ?
— Désolée d’être en retard, lui dis-je. Rien à voir avec une
quelconque réticence à venir.
Je savais qu’avec sa formation de freudienne patentée Miriam ne
manquerait pas d’interpréter mon retard comme une sorte de
résistance inconsciente. Je ne voulais pas perdre de temps à cela.
— Quelque chose m’a retardée. M’a bouleversée.
— Je vous écoute, répondit-elle, impassible.
— J’ai reçu un nouveau SMS. Je ne sais pas ce qu’il signifie et j’ai
vraiment peur que quelqu’un d’autre se fasse tuer.
— Très bien, ne vous emballez pas. Que disait ce message ?
Je lui répétai le contenu du texto. Comme moi, Miriam en jugeait
la formulation absconse.
— Et il émane de la même personne ?
— Je ne sais pas. La police le découvrira peut-être. Ils ont fait des
recherches sur le premier SMS mais ne m’ont jamais recontactée. Il
faut que je les appelle au sujet de celui-ci.
— Vous vous sentez responsable ?
— Je ne veux pas qu’il y ait un nouveau cadavre comme celui de la
dernière fois…
— Vous croyez que quelqu’un joue un jeu pervers avec vous ?
— Ça commence à y ressembler…
— Et vos rêves, ces derniers temps, à quoi ressemblent-ils ?
La question me paraissait saugrenue. Pourquoi les freudiens
attachent-ils tant d’importance à cette fantasmagorie nocturne dont
nous savons au fond si peu de chose ? Est-ce que les seize heures par
jour où nous sommes éveillés ne fournissent pas assez de matière ?
— Je ne m’en souviens pas.
— Et quand vous me répondez cela, à qui en réalité s’adresse votre
colère ?
Miriam, très en forme ce soir-là, ne lâchait rien.
— Je ne sais pas. À moi, peut-être. J’ai contacté Andrew et je
n’aurais pas dû.
— Vous l’aimez toujours ?
— Oui, énormément. Quand il est sobre. Mais je ne peux pas
supporter celui qu’il devient quand il…
Je sentais les larmes couler sur mes joues et je tendis la main vers
la boîte de Kleenex.
— Il ne fera rien pour s’en sortir. Il refuse de reconnaître qu’il a un
problème.
— Mais nous parlons de lui en ce moment. Revenons à vous.
— Très bien, fis-je, un ton plus fort que je ne l’aurais voulu. Je suis
bouleversée, je me sens seule et j’ai peur.
— Et quel âge avez-vous, en ce moment précis, avec les sentiments
que vous décrivez ?
— Quel âge ?
Je restai muette quelques instants.
— Je ne sais pas. Encore enfant. Onze ans, douze peut-être.
— Et que vous est-il arrivé quand vous aviez onze ou douze ans ?
Oh, non, pitié, pas encore cette vieille rengaine…
— Vous voulez parler de Luke ?
Miriam écarta les mains d’un air interrogatif comme pour
signifier : À vous de me le dire.
— Vous savez que j’avais douze ans quand Luke est mort dans cet
incendie. Mais il ne s’agit pas de ça, pas de lui…
Les paroles de Cheryl, au bar, me traversèrent soudain l’esprit.
Quand elle m’avait infligé sa consultation inopinée, elle semblait
convaincue que l’incendie n’était pas le fait du hasard. Peut-être
aurais-je dû en parler à Miriam. Mais pas maintenant. Il y avait
d’autres urgences à traiter.
— Je ne suis pas sûre que reparler de ce qui est arrivé à Luke
puisse m’aider dans la situation actuelle.
— La plupart de mes patientes me disent la même chose. Elles ne
discernent pas les schémas du passé quand ils se répètent au présent.
Je me demande pourquoi vous bloquez là-dessus.
— Je ne bloque pas. Je préfère simplement ne pas en parler
aujourd’hui, c’est tout.
Je tirai un fil lâche sur la manche de mon cardigan.
— Je suis déconcertée et alarmée par ce SMS et j’ai besoin de votre
soutien.
— Et que pensez-vous que je puisse faire pour vous aider ?
— Prendre ma demande au sérieux, pour commencer.
— Continuez…
— Je redoute qu’il y ait une nouvelle victime. Le fait que ce
message ressemble au précédent me trouble. C’est une sorte
d’avertissement ou d’indice annonçant une autre mort.
Je me mis à sangloter et bredouillai :
— Je ne comprends pas ce que j’ai à voir avec tout ça.
— Et selon vous, que devriez-vous faire ?
— Me rouler en boule dans un coin et attendre que ça passe.
Je discernai une esquisse de sourire. Était-elle humaine, après
tout ?
— Peut-être devriez-vous interrompre vos consultations un
moment. Vous sentez-vous trop affectée pour soigner d’autres
personnes ?
Je réfléchis un instant.
— Je ne crois pas. J’arrive en général très bien à faire la distinction
entre mes problèmes et ceux de mes patients. Je ne me sens pas
surmenée. Je crois que le mieux, c’est de prévenir la police, comme je
l’ai fait après le premier SMS. De les laisser se débrouiller. Ce n’est
peut-être rien de grave, mais…
Je ne trouvai pas les mots. Je n’avais manifestement pas l’énergie
suffisante pour finir ma phrase.
— Je me sens incapable de réagir.
— Peut-être est-ce en réalité de cela qu’il s’agit, Juliet. Vous êtes
compétente, pragmatique, rarement prise au dépourvu. Peut-être
vous sentez-vous particulièrement vulnérable et désorientée parce
que, cette fois, le problème échappe à votre contrôle et que vous ne
savez comment le résoudre. C’est une position très inconfortable
pour vous.
Elle avait touché juste. Je restai sans voix quelques instants.
Quand je répondis, je sentis mon menton qui tremblait.
— Les gens s’imaginent, parce que je suis thérapeute, que je ne
suis pas en butte aux mêmes tourments qu’eux. Ils croient que ma
vie est un long fleuve tranquille à l’abri des remous et des tempêtes
qui fondent sur les autres.
Elle croisa les bras.
— Peut-être est-ce parce que vous ne révélez pas votre vrai moi à
beaucoup de gens… Ils supposent que vous vous en sortez très bien.
— Alors, c’est ma faute ?
— Je dis seulement que vous devriez y réfléchir un peu, c’est tout.
Si vous ne vous ouvrez pas aux autres, comment voulez-vous qu’ils
vous connaissent et qu’ils vous aident ?
— Ce n’est pas si simple pour moi. Après la mort de Luke, j’ai
construit un mur de brique autour de moi. Mon père est devenu un
être solitaire et distant à qui je ne parvenais plus à me confier, et
maman n’arrêtait pas de pleurer. En tout cas, c’est l’impression que
j’avais. Je ne voulais pas lui compliquer encore la vie. Je me sentais
complètement seule. Je n’avais personne sur qui compter. Personne
qui pût me rassurer.
— Et vous ne prenez pas ce risque avec vos proches, à présent ?
— Ça m’est difficile, répétai-je en enfouissant mon nez dans un
Kleenex.
— Eh bien, c’est ce que vous faites en ce moment. Que ressentez-
vous ?
Je relevai les yeux et laissai échapper un petit rire toussotant.
— Euh… Je devrais peut-être tâcher de nouer quelques nouvelles
amitiés et me laisser un peu plus approcher par les amis que j’ai
déjà ?
En général, je quittais le cabinet de Miriam à la fois confuse et
frustrée. C’était donc un changement bienvenu que d’en sortir en me
sentant plus légère qu’une heure plus tôt et en sachant que j’avais
progressé. Miriam m’avait aidée à comprendre que les SMS et les
événements qui avaient suivi n’étaient ni ma faute ni de ma
responsabilité. Avec cette conclusion bien chevillée à l’esprit, je sortis
la carte de visite de l’inspecteur Madison et composai son numéro.
Il était 21 heures quand je descendis du bus à la station située en
face de mon appartement. Au moment de sortir du sac mon
trousseau de clés, je réalisai que j’avais oublié d’acheter du lait.
J’allais prendre la direction de l’épicerie la plus proche quand je me
souvins qu’elle était fermée pour travaux. C’était un soir d’octobre
assez doux, je partis donc vers le pont de Putney. De nombreux
magasins restaient ouverts le soir sur l’avenue et prendre un peu l’air
me ferait du bien.
En contournant le coin du parc, me revint subitement en mémoire
le jour où j’avais décidé de devenir psychothérapeute. Cela faisait
maintenant six ans et c’était une décision certes complètement
inattendue, mais de celles qui changent votre vie pour toujours.
Frank, mon supérieur chez Capricorn Healthcare, m’avait demandé
mes chiffres de vente et avait fait remarquer que je « sous-
performais » pour le quatrième mois consécutif. J’étais retournée à
mon bureau abasourdie. Je faisais pourtant de mon mieux. Et j’avais
exactement la personnalité requise pour vendre des assurances : du
flair, de la créativité, un abord ouvert et chaleureux.
— Tu sais quel est ton problème, n’est-ce pas ?
Laura, qui occupait le box voisin, prodiguait généreusement
conseils et biscuits rassis. Elle avait l’art d’aller droit au but. Dans
notre équipe, c’était également elle qui cumulait les meilleurs chiffres
de vente sur les neuf derniers mois.
— Tu écoutes les gens. Pour ça, tu es parfaite. Sauf que, lorsqu’on
écoute, on ne vend pas.
Elle m’avait gratifié d’un sourire contrit puis avait repositionné
son casque sur sa tête.
À cet instant, le sol avait tremblé sous mes pieds et j’avais eu la
révélation. Ce job n’était pas pour moi. C’était aussi simple que ça. Je
ne comprenais pas comment cette évidence avait pu m’échapper
aussi longtemps. Je donnai ma démission le jour même et m’inscrivis
à un cours de psychothérapie à la fin de la semaine. La meilleure
chose que j’aie jamais faite.
Moi-même je devais consulter. J’attendais un déclic depuis trop
longtemps. Ce jour-là, j’ai réalisé qu’après huit ans je n’avais toujours
pas surmonté la mort de Luke. Je m’étais débattue avec sa
disparition, j’avais traversé des phases de questionnements
douloureux et de solitude minante. Où était-il ? Menait-il une vie
parallèle quelque part dans une autre dimension ? Pourquoi était-ce
lui qui avait péri dans les flammes ? Mon état de tristesse chronique
avait culminé avec un stupide accident de la circulation : j’avais
percuté un bus parce que mes yeux étaient baignés de larmes. La
psychothérapie qui avait suivi m’avait sans doute épargné un
effondrement plus grave, tout en préservant mon équilibre mental.
Vingt-huit ans, c’était jeune pour commencer à exercer ce métier,
mais je fus instantanément captivée. J’avais toujours adoré les
romans à suspense et un psychothérapeute est avant tout un bon
détective. Je me considérais comme le plus « privé » des détectives
privés. Capable de dénicher des significations cachées et des motifs
inconscients qui sidéraient les patients eux-mêmes. Tout ce qu’il y
avait à faire, c’était observer, écouter et détecter les bonnes pistes.
Je coupai à travers les pelouses vers le sentier piétonnier qui longe
la rive nord de la Tamise. Avant l’incident du pont de Hammersmith,
mes balades solitaires dans ce coin représentaient pour moi un
moment de réflexion apaisé, passé à écouter le clapotis des vagues
contre les rives et à humer les senteurs de terre humide. C’était fini,
maintenant. Une fois arrivée au bord du fleuve, je compris que les
choses avaient changé. Malgré l’éclairage efficace et le flot régulier
des joggeurs, je sentais planer sur ma sécurité une menace insidieuse
que je n’avais jamais éprouvée jusqu’alors. Une sensation détestable.
J’avais l’impression d’être dépouillée de ma liberté, celle de pouvoir
aller quand on veut où l’on veut et je ne savais pas si elle me serait
rendue un jour.
J’aperçus au milieu du fleuve plusieurs bateaux qui ondulaient
doucement sous l’effet de la marée montante. Je m’immobilisai et
m’accoudai à la rambarde, décidée à y rester aussi longtemps que
j’en aurais envie. Je refusais de laisser mes peurs me pousser à
partir. À cette heure du soir, l’eau prenait une teinte d’encre noirâtre,
avec des reflets verts. Les rives boueuses disparaissaient peu à peu
sous la montée des eaux, imperceptible au premier coup d’œil, mais
d’une implacable ténacité. Je contemplais l’écume mousseuse et
froide et fermai les yeux pour tâcher d’effacer de ma mémoire l’image
du corps que j’avais vu à Hammersmith.
Sans succès. La vision de la femme aux bras écartés comme les
ailes d’un oiseau mort, dont la tête était devenue un nid de brindilles
et d’algues emmêlées, me hantait. Je me demandai si la police avait
fini par découvrir son identité et la cause de sa mort. Quelqu’un
quelque part devait attendre son retour…
Je regardai vers la droite en suivant le fil de l’eau, mais le pont de
Hammersmith, situé par-delà le méandre suivant, était invisible. Je
posai ma tête sur mon bras. Le message étrange que j’avais reçu en
début d’après-midi se révélerait-il d’aussi mauvais augure que le
premier ?
J’étais toujours absorbée dans mon monologue intérieur lorsque
j’entendis une branche craquer derrière moi. Je pivotai sur moi-
même, m’attendant à voir un chien, mais il n’y avait rien. Pas de quoi
s’affoler, me dis-je. Un emballage de bonbon se mit à tournoyer
devant moi et, soulevé par une petite rafale de vent, atterrit dans
l’eau.
Quelqu’un savait qu’elle allait mourir. Cette femme avait-elle
beaucoup lutté avant de se faire assassiner ? Avait-elle été poussée
par-dessus le parapet du pont, vivante ? À quoi avaient ressemblé ses
pensées pendant les dernières secondes de son existence ?
En rebroussant chemin, j’aperçus dans un buisson comme une
lueur grise. Ça ne ressemblait pas au pelage d’un chien, plutôt à une
manche d’anorak. Mon pouls s’emballa brutalement. J’inspectai du
regard le sentier en amont, puis en aval, sans distinguer la moindre
silhouette. Je partis d’un bon pas vers le pont de Putney, tête baissée,
fixant le sentier devant moi. Marche, avance, tu vas forcément
croiser des gens d’un instant à l’autre.
Mais personne ne se montra. J’avais fait une dizaine de mètres
quand j’entendis un autre crissement dans un buisson. J’étais suivie,
sans l’ombre d’un doute. Que fallait-il faire ? M’arrêter et affronter
mon poursuivant, quel qu’il fût, ou continuer à l’ignorer ? Je pris le
parti de fuir. Heureusement, j’avais chaussé des bottes plates et non
des escarpins, sachant que, désormais, où que je me rende, je devrais
opter pour ce type de chaussures. J’arrivai à la hauteur d’une des
entrées du parc, sur la gauche. Je me surpris à penser que j’aurais dû
entretenir un peu plus sérieusement ma forme physique ces derniers
mois quand avec un soulagement intense, j’aperçus enfin des gens :
un homme courant dans ma direction et un couple bras dessus bras
dessous qui riait. Des gens qui inspiraient confiance. Je ralentis et
me remis à marcher.
D’autres personnes arrivaient à ma rencontre. J’osai enfin me
retourner et regarder derrière moi. Une grande silhouette marchait
dans la direction opposée, à une centaine de mètres de moi. J’eus
seulement le temps de distinguer quelques nuances de gris alors qu’il
passait sous un feu de signalisation. Était-ce lui qui rôdait dans les
fourrés un peu plus tôt ? Ragaillardie par la présence de promeneurs
ordinaires, je décidai de revenir sur mes pas. L’homme était presque
hors de vue et je ne voulais surtout pas le perdre. Je pris un raccourci
et rejoignis le sentier, environ vingt-cinq mètres dans son dos.
Il tourna et disparut un instant derrière une haie, ce qui me força à
sprinter sur la pointe des pieds pour ne pas attirer son attention. Et
je le vis. Il avait les mains enfoncées dans ses poches d’anorak et
empruntait d’un pas décidé une petite rue aboutissant à Fulham
Palace Road. Il longea une file de voitures stationnées là, stoppa, prit
quelque chose dans sa poche. Je ralentis le rythme pour ne pas me
faire remarquer.
Je n’avais pas vraiment réfléchi aux conséquences de mes actes :
suivre un homme étrange qui était peut-être lancé sur mes traces.
Pas de solutions de repli en vue, sauf à faire demi-tour et à repartir
en sens inverse.
Avant que j’aie eu le temps de me décider, l’homme regarda dans
ma direction. Il demeura immobile un moment. Une voiture
klaxonna, déchirant la rumeur du trafic. C’était mon patient, M. Fin.
Je déglutis péniblement, me demandant quoi faire. Si je faisais demi-
tour maintenant, j’aurais l’air de vouloir l’éviter. En tant que
thérapeute, ce n’était ni approprié ni professionnel.
Il ne me salua pas, mais fronça les sourcils, visiblement mal à
l’aise. Il laissa tomber ses clés de voiture, les ramassa et se redressa.
Nous étions à trois mètres l’un de l’autre. Dans mon cabinet, la
capacité de réagir instantanément est une condition sine qua non et,
Dieu merci, j’étais très entraînée à ce sport. Je ramenai une mèche de
cheveux en arrière et souris.
— Je me doutais que c’était vous, monsieur Fin, lui dis-je,
m’efforçant de masquer le tremblement de ma voix. Je ne voulais pas
que vous pensiez que je vous évitais.
Les yeux fixés sur ses chaussures, il tripotait la fermeture Éclair de
son anorak.
— Oh… Je… En fait, je ne vous avais pas vue.
— Je préfère ne pas engager la conversation. Je suis sûre que vous
comprendrez. Cela ne ferait qu’embrouiller les choses.
Je ne m’étais pas très bien exprimée. Je compris qu’il allait
interpréter ma réaction comme une forme de rejet.
— Je ne suis pas intéressé, dit-il.
Me tournant le dos, il se dirigea vers sa voiture.
— Pas intéressé ?
Il leva les yeux vers moi en ouvrant la portière.
— Pas intéressé par une quelconque conversation avec vous.
J’arborais un large sourire, mais je sentis qu’il devait paraître un
peu forcé.
— Très bien, c’est très bien. Pas de souci. Aucun problème,
vraiment.
Sa voiture était garée entre une borne en ciment et une Range
Rover. Si étroitement imbriquée que le pare-chocs de la Range
chevauchait le sien. Je le regardai s’installer et démarrer, puis je fis
demi-tour. Je ne voulais pas rester là à le regarder pendant qu’il
exécutait cette manœuvre délicate. Pendant un instant, je pris en
pitié cet homme triste et solitaire, mais ça ne dura guère. Je sentis la
chair de poule dans ma nuque gagner ma colonne vertébrale, comme
si un insecte m’avait parcouru le dos. Cette réaction m’envoyait un
signal clair : rester vigilante. J’entendis l’embrayage grincer et
tousser. Je m’éloignai, la tête baissée.
Chapitre 6

À peine arrivée sur le parking de la clinique Fairways, après le


déjeuner, je faillis en ressortir aussi sec. Un groupe de manifestants
bloquait l’entrée principale, brandissant banderoles et pancartes. Il
devait y avoir là une trentaine de personnes. Je dénichai une place
aussi loin que possible et restai dans la voiture d’où je téléphonai au
standard de la clinique.
— Je vois que nous avons de la visite cet après-midi. Je suis sur le
parking, tout le monde va bien ?
— Oui, oui, tout le monde va bien, répondit Amanda d’une voix un
peu tremblante. Dina a appelé la police.
— Il y a longtemps ?
— Environ dix minutes. Ces gens sont là depuis une petite demi-
heure.
— Ils ont le droit de manifester, repris-je, mais préviens la police
s’ils empêchent quiconque d’entrer ou s’ils font de l’intimidation.
— Je sais. C’est déjà arrivé. L’an dernier, on a eu le même
problème. Toujours des manifestants anti-avortement. Ils avaient
jeté des seaux de peinture sur les voitures. Tu veux entrer ?
J’hésitai.
— Oui. Mais si tu ne me vois pas apparaître dans les cinq minutes,
c’est que j’ai des ennuis, fis-je en riant, alors que je n’en menais pas
large.
Je tournai la tête vers l’attroupement et baissai la vitre d’une
dizaine de centimètres. Ils scandaient le même slogan en boucle :
LAISSEZ-LES VIVRE ! LAISSEZ-LES VIVRE ! LAISSEZ-LES
VIVRE !
Certains avaient revêtu un T-shirt NON À L’AVORTEMENT en
lettres noires sur fond blanc. Sur un vieux drap tendu entre deux
manches à balai, on avait peint en grosses lettres rouges :
PROTÉGEONS LES EMBRYONS !
Un homme tenait une pancarte représentant une pierre tombale
sur laquelle il avait écrit : CI-GÎT L’ENFANT ASSASSINÉ.
La porte d’entrée de la clinique s’ouvrit et une jeune femme risqua
un timide coup d’œil au-dehors. Un manifestant fondit sur elle et lui
fourra un prospectus dans la main. Elle leva un bras pour se protéger
le visage et se décida à fendre la foule compacte d’un pas rapide. Une
fois libre, elle courut vers le portail et disparut. Je vis deux autres
femmes approcher de la grille et stopper net en apercevant le groupe.
Elles se regardèrent, échangèrent quelques mots et firent demi-tour
illico.
— C’est vraiment nul, m’indignai-je à haute voix, toujours
planquée dans ma Mini.
J’en sortis enfin, serrant mon sac contre ma poitrine. Parmi les
patientes qui venaient me consulter aujourd’hui, il pouvait y avoir
des victimes de viol, ou des femmes auxquelles le généraliste avait
conseillé une interruption de grossesse pour des raisons purement
médicales. De quel droit conspuait-on ces malheureuses ? C’était à
elles de décider, en leur âme et conscience. Je préparai un semblant
de speech, au cas où.
Alors que j’approchai, une femme se précipita vers moi.
— Vous devriez avoir honte ! me lança-t-elle.
D’autres me huaient. Une dame plus âgée me jeta un prospectus à
la figure. Je répondis en criant.
— Vous ne savez pas ce que ces femmes ont subi !
Mais ma voix fut couverte par les slogans et les injures.
Je me frayai un chemin vers la porte d’entrée en jouant des
coudes. Soudain, au moment précis où je tendais la main vers la
poignée, un homme me poussa dans le dos, me projetant le front
contre la porte vitrée. Je tentai de me retourner, mais l’homme pesait
sur moi de tout son poids. Je sentais son menton contre ma nuque.
Quand je finis par me dégager, il me tira par un pan de mon manteau
et me força à pivoter sur moi-même pour lui faire face. Il semblait
s’être bagarré, il avait une entaille sous une arcade sourcilière et une
ecchymose sous l’œil.
— Vous êtes des assassins ! siffla-t-il avec rage.
Son haleine empestait l’alcool et le tabac. Impossible d’échapper à
son étreinte car le groupe massé derrière lui accentuait d’autant la
pression.
— Tu ne perds rien pour attendre, lâcha-t-il en me crachant au
visage.
Dans mon dos, la porte vibrait et j’entendis quelqu’un, à
l’intérieur, donner des coups vigoureux. Soudain, le groupe se
désagrégea comme un bloc de glace qui fond d’un coup et je vis trois
policiers se diriger vers moi.
— Vous êtes blessée ? me demanda l’un d’eux.
Je m’essuyai le visage avec un mouchoir en papier.
— Non, je voudrais juste entrer dans la clinique.
Le policier enjoignit à l’homme de s’écarter et je réussis enfin à
tirer la porte. J’entrai en chancelant et Dina me reçut dans ses bras.
Déjà passablement ébranlée par la rencontre avec M. Fin, j’avais
besoin de tout sauf de nouvelles émotions…
— Mon Dieu ! Ça va, Juliet ?
— Oui. Juste un peu secouée…
Adossée au comptoir de la réception, je rajustai mon manteau. Je
ne savais que penser des nuées de points blancs qui piquetaient mon
champ de vision.
— Je n’aurais rien contre un verre d’eau…
Je me laissai choir dans un fauteuil tout proche et Amanda me
flanqua aussitôt un gobelet en plastique dans la main.
— Tu es sûre que tu n’es pas blessée ?
Elle me serrait dans ses bras et me caressait la tête d’un geste
maternel.
— Non, ça va. Pas très chaleureux le comité d’accueil, hein…
Je ne voulais pas en rajouter dans la dramatisation, d’autant que
deux jeunes femmes m’attendaient dans le hall en essayant de se
concentrer sur des magazines.
— Je me refais une beauté et je commence.
Les toilettes se limitaient à un cabinet pour handicapés, avec
miroir et abattant rembourré. Pas question de recevoir qui que ce
soit avant de m’être lavé le visage pour me débarrasser de la salive de
cet horrible type. Je m’étrillai la peau avec du papier toilette jusqu’à
ce que mes joues prennent une teinte rose vif. Malgré cela, je ne me
sentais toujours pas propre.
Les manifestants se dispersèrent peu après le début de mes
consultations, mais des images de la face crasseuse et ensanglantée
de mon assaillant, pressée contre la mienne, se rappelèrent à moi
tout au long de l’après-midi. En quittant la clinique pour reprendre
ma voiture, j’avais toujours à l’esprit ses insultes et ses menaces.
Tu ne perds rien pour attendre.
De retour à la maison, je m’enfonçai au plus vite dans un bain
chaud. J’étais poursuivie par le sentiment désagréable que sa salive
s’était insinuée en moi. Je caressai l’espoir que l’eau brûlante et une
bonne dose de sels me purifieraient, mais je me trompais : après
m’être décrassée à fond avec deux savons différents, je ne m’étais
toujours pas défaite de cette lancinante sensation de souillure.
Je m’installai sur le canapé avec le roman que je lisais ces derniers
temps. J’espérais que ses péripéties m’entraîneraient… ailleurs.
Après la mort de mon frère, les livres étaient devenus mon refuge
secret. Mon réconfort et ma protection. J’aimais l’odeur de bois
fraîchement coupé du papier neuf quand j’ouvrais un nouveau livre.
Mais plus encore que la promesse d’une bonne histoire, la littérature
m’avait appris à mener ma barque en solitaire. Mes parents étaient
trop absorbés par leur chagrin pour remarquer que je m’étais
enfermée dans ma coquille. Ils ne savaient pas que je sanglotais le
soir avant de m’endormir, ni que j’allais m’allonger sur le lit de Luke
au milieu de la nuit.
Mon frère était mort parce qu’il était retourné dans la maison
chercher Pippin, notre chien. Il s’était dégagé des bras de mon père
et, contournant le pompier qui dirigeait la grosse lance vers la fenêtre
du premier, il avait disparu dans l’épais torrent de fumée noire. Pour
ne plus en revenir.
Quand j’avais douze ans, les romans des collections pour
adolescents me tenaient lieu de nid douillet et me protégeaient de la
tristesse de mes parents. Tandis que je serrais le livre contre moi,
sous la lueur de ma lampe de chevet, j’entendais ma mère sangloter
et mon père ouvrir et refermer les tiroirs de son bureau comme s’il
cherchait une recette pour ramener Luke à la vie. Moi, ma bouée de
sauvetage, c’était la lecture. Les mots sur la page m’offraient un
paysage immuable, en ce monde où, je le savais maintenant, rien
n’était à l’abri d’un changement brutal et définitif.
Mais, ce soir-là, je ne parvenais pas à me concentrer.
J’allumai la télé et zappai sur London News en me demandant s’ils
allaient mentionner la manifestation, puis je commençai à éplucher
des légumes. Pas un mot sur la manif. À Norwich, la télé locale aurait
sans doute largement couvert un événement comme celui-ci, mais à
Londres le niveau d’exigence était un peu plus relevé. J’allais quitter
le living quand une photo du pont de Richmond s’afficha sur l’écran.
— Le cadavre d’une jeune femme a été découvert ce matin sous le
pont de Richmond, dans le Surrey, commenta la journaliste, debout
à côté d’un bateau. La police n’a pas encore identifié le corps.
J’aperçus un ruban bleu et blanc reliant deux poteaux au bord de
l’eau. La scène du crime ressemblait trait pour trait à celle de
Hammersmith.
Je me levai d’un bond. J’avais complètement renoncé à l’idée de
dîner. Je me dandinais d’un pied sur l’autre, dans mon peignoir, l’œil
rivé à l’écran. À l’image du pont succédèrent bientôt plusieurs
officiers de police alignés derrière une longue table, qui répondaient
aux questions des journalistes.
Le commissaire divisionnaire Rollinson, qui dirigeait sans doute la
police de Richmond, se voulait convaincant :
— À ce stade, nous n’avons aucune raison de penser que ce crime
est lié à un autre. Mais, bien sûr, nous explorons toutes les pistes afin
de découvrir ce qui s’est passé.
— Quel âge avait la jeune femme ?
— Selon nous, un peu moins de vingt ans. Elle a été découverte par
un pêcheur ce matin à l’aube. Nous ne diffuserons aucune autre
information jusqu’à ce que nous l’ayons identifiée.
— Avez-vous identifié l’autre femme ? Celle du pont de
Hammersmith ? interpella une voix.
— Nous n’avons aucune raison de lier cette mort au cadavre
repêché en aval il y a un peu plus de deux semaines. Nous
demandons cependant à toute personne qui pourrait disposer
d’informations sur la femme découverte à Hammersmith de se faire
connaître.
Il montra ensuite un portrait au fusain du visage de la jeune morte
et énuméra sa taille, son poids, ainsi que les vêtements qu’elle
portait.
Une voix venue du fond de la salle lança :
— Avons-nous affaire à un tueur en série, monsieur ?
Rollinson fit la sourde oreille, rassembla ses papiers et se leva.
— C’est tout ce que je peux vous dire pour l’instant, désolé. Nous
vous tiendrons informés.
Quand j’éteignis, mon esprit battait la campagne. Ce crime avait-il
un rapport avec le deuxième message que j’avais reçu ? Et si les
vêtements retrouvés sur cette jeune femme m’appartenaient aussi ?
Je me laissai tomber sur le canapé, l’esprit sens dessus dessous.
J’essayai de me calmer et de réfléchir aux décisions à prendre.
J’avais parlé à l’inspecteur Roxland du deuxième SMS. Il m’avait
remerciée, mais sur le ton un brin condescendant qu’on adopte avec
un enfant qui vous dérange dans votre travail. Je me demandai s’ils
avaient seulement cherché à retrouver l’auteur du premier message.
Y avait-il une relation avec ce nouveau meurtre ? Sans en avoir
pleinement conscience, j’avais croisé les doigts, deux fois, à chaque
main. Mon Dieu, faites que tout cela n’ait rien à voir avec moi. Mais
mon optimisme de commande s’effondra aussitôt : un deuxième
cadavre de femme sous un pont… Difficile de croire qu’il ne s’agissait
pas du même tueur.
Je m’assis au bord du canapé. Il fallait que je parte à la pêche aux
infos. La meilleure stratégie consistait à rappeler le commissariat
auquel je m’étais déjà adressée. Cette fois ce fut l’inspecteur Madison
qui décrocha. Je ne m’attendais pas à tomber sur lui, j’avais de la
chance. De tous les policiers auxquels j’avais eu affaire, il n’était pas
seulement le plus accessible, mais également le seul avec qui j’avais
l’impression d’être un peu en phase. Toutefois, ce qu’il suggéra ne
m’enthousiasma guère. Il voulait que je vienne voir le deuxième
cadavre.
Le corps ayant été retrouvé dans la Tamise, la police fluviale l’avait
emporté à la morgue du commissariat de Wapping à fin
d’identification. Pour pouvoir m’y présenter avant que l’autopsie
débute, je dus annuler ma consultation du mercredi matin. Les
problèmes de mes patientes allaient devoir attendre.
Je présentai ma carte d’identité à la réception et suivis le gardien
le long d’un couloir nu jusqu’à une petite pièce en alcôve, sur la
gauche. L’un des murs était percé d’une large ouverture vitrée qui
donnait sur une pièce plus grande, de l’autre côté. Il faisait froid et il
flottait une désagréable odeur de formol qui me rappelait la
dissection des grenouilles au lycée.
— On ne peut pas vous laisser approcher trop près du corps, de
crainte d’une contamination croisée, fit le gardien en se frottant les
mains, comme pour illustrer ce qu’il venait de dire.
De l’autre côté de la vitre, une porte s’ouvrit et on poussa une table
roulante à l’intérieur. Mes genoux flageolaient, je me demandai si
j’allais réussir à tenir debout.
— Prête ? demanda le gardien.
Je ne l’étais pas, mais j’esquissai tout de même un timide
hochement de tête.
Il hocha lui aussi la tête, puis, derrière la vitre, une silhouette
masquée et gantée tira le drap qui recouvrait le visage de la jeune
femme. Agrippée au mince rebord qui entourait la fenêtre, je me
contorsionnai, un peu comme quelqu’un qui, parvenu tout au bord
d’une falaise, se tord le cou pour mieux voir le panorama.
J’inspirai à pleins poumons et plaquai ma main contre ma bouche.
Je l’avais reconnue instantanément. Prise de nausées, je balayai la
pièce du regard à la recherche d’une corbeille à papier.
— Prenez votre temps, reprit le gardien sur le ton de sympathie
très professionnel qu’il devait adopter chaque jour avec les proches
qui avaient fait ces quelques pas fatals vers la vitre.
— Elle a cessé de mâcher…, dis-je dans un murmure.
— Pardon ?
Impossible de confondre ces grandes boucles créoles en or et le
double piercing nasal, reconnaissable entre mille.
— Oui, je la connais. Je ne me rappelle pas son nom de famille,
mais elle est venue me voir tout récemment à la clinique où je
travaille. Je retrouverai sa fiche…
— Très bien. Pouvez-vous jeter encore un coup d’œil, pour être
sûre ?
Il tapota la vitre de l’index. Je me contraignis à regarder encore.
Aucun doute. C’était Aïcha, la jeune fille dont la mère avait répondu
à toutes mes questions pendant qu’elle écoutait le gros son beuglé
par son iPod. Aucune musique, si bruyante fût-elle, ne la ferait plus
jamais vibrer.
— De quelle clinique s’agit-il ? demanda le gardien.
— Fairways, à Wimbledon. Elle venait pour une IVG.
— Vous travaillez là-bas ?
J’acquiesçai.
— Ce sera utile à la police, ajouta-t-il.
Juste avant que la table roulante reparte, je levai le bras. La
silhouette dans la pièce voisine s’immobilisa.
— Puis-je voir sa tenue de plus près ?
Mon interlocuteur n’eut pas l’air surpris de ma requête. Il devait
en avoir entendu de bien plus étranges. Il pressa un bouton près de
la vitre et parla dans un petit boîtier, demandant à ce que l’on
soulève encore le drap mortuaire. Cette fois, j’évitai le visage d’Aïcha
et j’examinai attentivement ses vêtements : le petit haut stretch
moulant, la large ceinture dorée, la minijupe plissée, les cuisses nues.
Une tenue tout à fait semblable à celle qu’elle portait quand je l’avais
reçue. Aucun de ces vêtements ne m’avait jamais appartenu, c’était
très clair. Je poussai un soupir soulagé et laissai mon guide me
raccompagner vers la sortie de l’austère bâtiment. L’âcre odeur qui
flottait était si forte qu’elle m’avait irrité la muqueuse nasale. Une
fois dehors, j’inspirai l’air frais comme un plongeur qui revient d’une
trop longue apnée. Je sortis une bouteille de jus de fruits de mon sac,
bus longuement au goulot pour éliminer le goût infect qui me collait
au palais, montai en voiture et rentrai chez moi.

*
L’inspecteur-chef Madison parut content d’avoir de mes nouvelles.
— Vous me disiez dans votre message que vous connaissiez la
jeune fille assassinée à Richmond.
— Oui. Je suis passée à la clinique et j’ai retrouvé son dossier. Je
l’ai sous les yeux. Il n’y a pas grand-chose, mais elle s’appelle Aïcha
Turner, j’ai son adresse et son téléphone.
Je lui lus les informations qui l’intéressaient.
— Elle a subi une IVG vendredi dernier à Fairways.
— Eh bien, voilà quelque chose de vraiment utile. Personne n’avait
pu l’identifier jusqu’à maintenant. Vous me disiez que sa mère
l’accompagnait lors de la consultation ?
— Oui. Le genre qui en a vu de toutes les couleurs. On avait
l’impression qu’Aïcha lui avait causé plus de problèmes que la
plupart des mères n’en rencontrent avec leur enfant durant toute une
vie. Elle avait sans doute l’habitude que sa fille découche de temps à
autre.
— Écoutez, l’officier en charge de l’enquête voudrait vous
rencontrer, dès que possible. Pouvez-vous nous apporter les dossiers
de la clinique cet après-midi ? Nous avons reçu les résultats de
l’autopsie de la femme découverte à Hammersmith et il pourrait y
avoir un lien entre les deux événements. En fait, pourriez-vous nous
apporter tous vos dossiers récents concernant la clinique ? Ou bien
est-ce trop compliqué ?
Je ne pus m’empêcher de rire.
— Je ne travaille là-bas que depuis quelques semaines, donc, il n’y
a pas encore beaucoup de paperasse. Je vais y faire un saut et je
verrai ce que je peux trouver.
Chapitre 7

Dans le petit bureau du commissariat de Shepherds Bush Road, il


flottait une odeur de café froid. L’inspecteur-chef Madison m’invita à
m’asseoir. Pendant qu’il remplissait ma tasse, je lui jetai un regard
furtif. Nous avions discuté au téléphone à plusieurs reprises, mais
c’était la première fois que je le rencontrai en personne. Il avait
d’épais cheveux châtain foncé, coupés court, avec une raie
méthodiquement dessinée sur le côté. Le bleu de ses yeux me
rappelait celui d’une piscine en plein soleil. Athlétique et enjoué, il
ressemblait, au choix, à un pilote de ligne ou à un serveur italien. Le
genre de pilote qui vous décoche un clin d’œil quand vous montez à
bord. Le genre de serveur qui ajoute avec le sourire une cuillerée de
parmesan à vos spaghettis bolognaise.
— C’est un peu inhabituel, dit-il, mais l’officier en charge voudrait
vous interroger avant que nous poursuivions. Simple question de
procédure.
Je repoussai la tasse.
— Suis-je considérée comme suspecte ?
Je le fixais, bouche bée, les yeux écarquillés.
— Vous auriez dû me prévenir.
— C’est une simple formalité, répondit-il.
Il remua sur son siège. Aujourd’hui, son ton était plus froid, ses
mots plus cassants. Rien à voir avec le style « copain-copain » qu’il
avait adopté jusque-là.
Je haussai les épaules. Je n’avais manifestement pas le choix.
— Suivez-moi. Ça se passe dans une autre pièce.
Je m’attendais presque à ce qu’il sorte une paire de menottes.
— Ne dois-je pas contacter un avocat ?
Il marchait devant moi.
— Pas à ce stade. Vous n’êtes pas en état d’arrestation.
— Il ne manquerait plus que ça !
Nous avons pénétré dans une pièce aveugle qui sentait le
renfermé, avec au centre une table noire entourée de trois chaises en
bois grêles qui n’invitaient guère à s’asseoir. Un magnétophone à
cassettes était posé à une extrémité de la table. Sur l’un des murs,
une glace sans tain. L’inspecteur-chef Madison joua le réconfort en
m’offrant une nouvelle tasse de café, proposition que je déclinai.
Avant que j’aie eu le temps de m’asseoir, la porte s’ouvrait à la volée.
La commissaire Katherine Lorriman entra d’un pas martial. Avec
son uniforme bleu marine, sa ceinture de cuir noir et ses chaussures
plates à semelles épaisses, elle avait exactement l’air de ce qu’elle
était. Sur ses lèvres, pas la moindre trace de rouge, mais les perles
ornant ses lobes tempéraient quelque peu son apparence d’une
touche féminine. Madison mit le magnétophone en route, fit les
présentations, et le commissaire Lorriman entra aussitôt dans le vif
du sujet.
— Mademoiselle Grey, dans cette affaire, vous semblez être le
dénominateur commun. Il faut que nous découvrions pourquoi.
C’était la question qui me tourmentait, moi aussi, mais je ne
détenais malheureusement pas la réponse.
— Vous avez reçu un SMS vous invitant à vous rendre sur le lieu
où l’on a retrouvé le premier cadavre. Voilà que vous recevez un
deuxième message et quelques heures plus tard nous découvrons une
autre morte sous un pont…
Elle me fixait comme si elle attendait des explications. Comme si,
d’une façon ou d’une autre, c’était moi qui avais manigancé tout ça.
— C’est une drôle de coïncidence, mademoiselle Grey.
— Écoutez, commençai-je, je suis terrifiée par toute cette histoire.
Je n’ai pas la moindre idée de ce qui se passe ni de la raison pour
laquelle je suis visée.
La température de la pièce semblait avoir brutalement grimpé ; je
respirais difficilement.
— Selon votre témoignage, la première morte portait de vieux
vêtements vous appartenant ?
— Oui, c’est exact.
— D’après nos informations, vous travaillez depuis peu à la
clinique Fairways ?
— Oui.
— Qui a pour vocation exclusive de pratiquer des interruptions
volontaires de grossesse, n’est-ce pas ?
J’acquiesçai.
— Quel est votre point de vue sur l’avortement, mademoiselle
Grey ?
— Mon point de vue ? Je ne prends pas parti, répondis-je sans
hésiter. Je fais simplement mon devoir de psychologue. J’aide les
femmes à explorer toutes les options. Je leur offre une écoute sans
jugement pour mieux comprendre comment elles vivent intimement
leur grossesse.
Katherine Lorriman piquait nerveusement la pointe de son stylo
dans les notes qu’elle parcourait, comme si elle cherchait à
harponner un petit poisson.
— Avez-vous déjà exprimé des idées anti-avortement ? Jamais
douté ?
— Non, jamais. Je n’y ai jamais été opposée. Jamais éprouvé ce
type de sentiments.
L’inspecteur-chef Madison prit le relais. L’air s’était chargé d’une
tonalité inquisitrice, aussi épaisse que la fumée qui enveloppe les
fumeurs de cigare. Madison fit de son mieux pour calmer le jeu. Il se
tourna vers moi, les yeux baissés en signe d’excuse.
— Nous avons du nouveau sur la première victime.
— La femme du pont de Hammersmith ?
— Elle était américaine. Il nous a fallu un peu de temps pour la
retrouver… Son mari n’avait pas signalé sa disparition.
La commissaire Lorriman enchaîna.
— Elle s’appelle Pamela Mendosa, elle venait de subir un
avortement à la clinique Fairways. Vous avez identifié la deuxième
victime comme étant Aïcha Turner, qui s’est fait avorter à Fairways la
semaine dernière. Donc, c’est un fait, on retrouve le même rapport à
cette clinique… et à vous.
Elles étaient donc toutes deux passées par Fairways. Pour se faire
avorter.
Je secouai la tête, indignée.
— Vous croyez vraiment que je suis impliquée ?
Le regard froid de la commissaire me fixait, ses mains jointes
posées sur la table, comme un juge sur le point de prononcer une
sentence.
— Pourquoi aurais-je attiré l’attention sur moi en m’adressant à
moi-même d’obscurs SMS ? demandai-je d’une voix chevrotante.
Je n’avais pas mangé depuis plusieurs heures, j’avais des bouffées
de chaleur, mes mains tremblaient.
— C’est bien ce que nous aimerions découvrir. Tout cela nous
semble très personnel, mademoiselle Grey. Tous les indices nous
ramènent à vous, systématiquement.
La commissaire se pencha vers moi. J’avais l’impression qu’elle
allait me cracher au visage un torrent de feu.
— Où étiez-vous dans la nuit du 19 au 20 septembre, et dans celle
du 5 au 6 octobre, c’est-à-dire hier ?
Je réfléchis un instant.
— Chez moi, en train de dormir.
— Quelqu’un peut-il le confirmer ?
Je jetai un regard de détresse à l’inspecteur-chef Madison.
— Non. J’étais seule.
— Nous allons devoir faire quelques vérifications dans votre
emploi du temps, mademoiselle Grey, j’aimerais…
— Attendez une minute ! lançai-je en me levant d’un bond. La nuit
précédant la découverte du corps de la femme d’Hammersmith, il y a
eu un cambriolage au rez-de-chaussée.
J’en riais presque de soulagement.
— Vos agents pourront vous le confirmer ! Les policiers sont
intervenus entre 2 et 3 heures du matin dans ma rue, Fulham Palace
Road. Je leur ai offert du thé !
La commissaire Lorriman jeta un regard en coin à Madison.
— Très bien, fit-elle, en rassemblant ses papiers devant elle, nous
vérifierons cela aussi.
Madison prit le relais, d’une voix adoucie. Apparemment, j’étais
repassée de la catégorie de suspect frisant l’arrestation à celle de
témoin coopératif.
— Nous allons devoir parler à vos collègues de Fairways et de
Holistica, dit-il. Y a-t-il d’autres endroits où nous pourrions
enquêter ? Des clubs dont vous êtes membre ? Une salle de gym ?
Une église ?
— Pas vraiment.
Je réalisais à quel point je m’étais repliée sur moi-même ces
derniers temps. Miriam avait raison. J’avais besoin de me faire des
amis, mais le moment n’était pas le mieux choisi pour chercher un
cours de salsa ou m’inscrire dans un club de rando.
— Bon. Dans tous les cas, l’inspecteur-chef Madison va prendre
votre déposition, fit-elle en se levant.
Madison déclara au magnétophone que l’entretien était terminé et
la commissaire quitta la pièce sans ajouter un mot.
Il y eut un silence pesant comme si nous attendions tous deux que
le bruit de ses pas s’estompe.
— Je suis désolé, dit-il avec une apparente sincérité. Elle est un
peu brutale, mais elle obtient des résultats.
Je laissai échapper un soupir de lassitude et me renversai dans le
fauteuil. Il poursuivit.
— On ne peut pas vraiment y couper, je le crains. On dirait que
vous n’êtes plus dans le collimateur, je dois néanmoins encore vous
poser quelques questions.
Mon estomac gargouilla et je réalisai à quel point j’étais affamée.
— Pas sans un sandwich digne de ce nom.
— Accordé ! Retournons dans mon bureau.
Le poulet était sec, le pain dur, la laitue flapie, mais je le dévorai
quand même.
— La première femme que vous avez vue à Hammersmith, Pamela
Mendosa, a été… étranglée, fit-il non sans m’avoir généreusement
laissée avaler une dernière bouchée.
J’émis une sorte de gémissement étouffé, la main plaquée sur les
lèvres.
— Son mari était parti à l’étranger depuis trois mois, ce qui veut
dire que le fœtus n’était pas le sien.
— Personne n’a signalé sa disparition ?
— Son mari n’avait pas de contacts réguliers avec elle.
Il éplucha ses notes.
— Il a rejoint un site archéologique en Indonésie. Apparemment,
ils s’étaient disputés avant son départ. Quand elle ne répondait pas à
ses mails, il ne s’en souciait pas trop. Il est toujours là-bas. Ce n’est
donc pas un suspect direct.
Je réfléchis à ce qu’il venait de dire.
— Vous dites qu’elle s’était fait avorter à Fairways. Je ne reconnais
pas son nom. Pamela comment ?
— Mendosa. (Il sortit un stylo.) Vous avez apporté les dossiers de
la clinique ?
Je posai une grande enveloppe kraft sur le bureau.
— J’ai parlé aux autres psychologues et j’ai la liste de toutes les
IVG pratiquées à la clinique depuis six mois.
Je passai les noms en revue.
— Ah, oui, la voilà. Pamela Mendosa. Elle a subi un avortement à
Fairways le 14 septembre, il y a trois semaines.
Je suivis la ligne vers la droite.
— Mais ce n’est pas moi qu’elle a vue en entretien préalable. C’est
là, noir sur blanc : elle a rencontré ma collègue, Helen Boxer.
— Parfait. On la contactera et on verra ce qu’elle peut nous en dire.
Je pris une gorgée de café. Il était tiède et avait un goût
poussiéreux. J’essayai de faire passer ma grimace pour un
commentaire silencieux sur l’affaire.
— Avez-vous un lien avec les ponts de Londres ou la Tamise ? Un
rapport personnel quelconque ? demanda-t-il.
Je me penchai au-dessus de la table, le menton appuyé sur la
main, et regardai dans le vague.
— Non.
— Pas de rapport non plus avec vos parents ou votre famille en
général ?
Je secouai la tête.
— Mes parents se sont installés en Espagne en 1996 quand j’avais
dix-huit ans, surtout à cause de la bronchite chronique de papa.
Nous habitions Norwich. Mon frère est mort dans un incendie quand
j’avais douze ans. Il n’y a rien dans la vie de mes parents qui pourrait
avoir un quelconque rapport avec ça… Papa gagnait bien sa vie, il
était promoteur immobilier. Il n’a jamais habité Londres, à ma
connaissance.
Tandis que l’inspecteur-chef Madison prenait des notes, je me
surpris à regarder l’agenda posé sur son bureau et fus soudain
submergé par le caractère surréaliste de la situation. Me voilà assise
face à cet inspecteur aguerri, débitant toutes les informations en ma
possession pour une enquête criminelle et convoquée à la morgue
pour identifier des macchabées comme si c’était la chose la plus
naturelle du monde. À cette pensée, un frisson me parcourut
l’échine.
J’éprouvais une étrange combinaison de peur et de révulsion,
nappées, pour faire bonne mesure, d’une couche d’excitation.
Comme face à l’énorme glace, délicieuse au départ, dont vous savez
qu’elle finira par vous rendre malade.
— Et votre mère ? poursuivit-il.
— Maman était assistante sociale, avant qu’ils décident de prendre
leur retraite. Elle a grandi à Cambridge.
— Connaissez-vous des gens avec lesquels vos parents auraient eu
des démêlés ? Avez-vous connaissance de litiges éventuels de leur
côté ?
— Absolument rien de ce genre. Pas depuis ma naissance en tout
cas. Pas la moindre relation à Londres qui me vienne à l’esprit. Mais
je ne vis ici que depuis deux ans.
— Ça vaudrait peut-être la peine de vérifier ce point avec vos
parents, dès que vous le pourrez.
Mais comment les sonder sans les inquiéter ? Je me demandai
aussi si mes parents avaient eu l’occasion d’ouvrir des journaux
britanniques, ces derniers jours. Ils allaient forcément finir par
entendre parler de ces meurtres et comprendre qu’ils s’étaient
produits tout près de chez moi. Toutefois, pour autant que je sache,
mon lien avec ces meurtres n’avait pas été ébruité.
— Et vous, personnellement ?
— Pardon ?
J’étais complètement ailleurs.
— Avez-vous eu des problèmes avec quelqu’un ? Un ex-petit
copain, des patients mécontents ?
Je repensai à Andrew. Le fait qu’il soit alcoolique ne faisait pas de
lui un tueur en puissance, me dis-je en repoussant cette idée, avant
de me rappeler les griffures étranges que j’avais remarquées sur son
cou l’autre jour à Hammersmith. Il m’avait paru nerveux quand j’y
avais fait allusion. Étaient-ce des blessures reçues lors d’une lutte ?
La victime l’aurait-elle griffé en essayant d’échapper à une agression
violente ? Cette idée me paraissait ridicule. Non, pas Andrew. Je ne
voulais pas que la police perde un temps précieux. M. Fin ? Il était
inquiétant, de toute évidence. Me suivait-il l’autre soir ? Mais, avec
sa silhouette mince et chétive, je le voyais à peine capable de soulever
une valise, alors terrasser une femme, l’étrangler, puis traîner son
corps pour le jeter dans la Tamise…
— Non, je ne vois pas.
On toqua à la porte et une jeune policière passa la tête à
l’intérieur.
— Pardon de vous déranger, monsieur, on a les résultats de
l’autopsie du pont de Richmond.
Les couettes de la jeune femme, de part et d’autre de son visage,
lui donnaient l’allure d’une majorette. Elle me jeta un regard, comme
si elle attendait l’autorisation de poursuivre.
— Aïcha Turner a été étranglée, monsieur, comme l’autre… et ils
ont confirmé qu’elle s’était fait récemment avorter.
Elle tendit le rapport à Madison et sortit. À cet instant, je regrettai
d’avoir englouti ce sandwich et n’eus qu’un désir : rentrer chez moi.
Faire comme si rien de tout cela n’était vraiment arrivé. Je voulais
m’allonger sur mon canapé, m’envelopper dans une couverture et
regarder le polar que j’étais en train de vivre, à bonne distance, sur
un écran télé.
Madison referma sa chemise et se leva.
J’acceptai avec gratitude qu’il me raccompagne. Ma voiture faisant
des siennes, j’aurais pu prendre le bus, mais la perspective d’une
foule compacte ne m’enchantait guère. Quand l’inspecteur m’ouvrit
la portière côté passager, je remarquai qu’il ne portait pas d’alliance.
Je lui donnais à peine plus de quarante ans, mais son teint hâlé et
son physique athlétique le rajeunissaient de quelques années.
Sur le chemin du retour, je lui posai une question qui me trottait
dans la tête depuis la découverte du premier corps.
— Pensez-vous que je sois en danger ?
— Vous ?
Je notai le furtif aller-retour de son regard qui revint à la route
après m’avoir scrutée une fraction de seconde.
— Oui, moi. Vous savez, ce SMS reçu la nuit d’avant le premier…
(je déglutis)… meurtre. Qui me donnait rendez-vous au pont de
Hammersmith. Et puis le fait que la première femme portait mes
vêtements… Et que j’ai rencontré la seconde à la clinique…
Il se gara devant mon immeuble, laissant ses mains posées à plat
sur le volant.
— J’imagine bien que vous devez vous sentir visée.
Il réfléchit un moment.
— Je voudrais pouvoir vous dire que vous ne courez absolument
aucun danger, mais ce serait présomptueux de ma part. À ce stade,
nous ne comprenons vraiment pas ce qui se passe. Quelqu’un a
commis deux meurtres et les liens avec vous s’accumulent : message,
vêtements, la clinique où vous travaillez…
Je sentais qu’il s’efforçait de trouver le juste milieu entre prudence
et alarmisme, mais ce qu’il venait de dire suffisait à me faire prendre
la mesure de mon impuissance. J’étais un moucheron sans défense
pris dans une gigantesque toile d’araignée. Je me surpris en train
d’agripper mon siège des deux mains alors que la voiture était
parfaitement immobile.
— Pour l’instant, vous n’avez pas été menacée, n’est-ce pas ?
Je regardai par la fenêtre quelques secondes, essayant de faire
fonctionner ma mémoire.
— Non, à part le manifestant devant la clinique, l’autre jour.
— Quoi ?
— Eh bien, j’étais secouée sur le moment, mais je n’y ai plus
repensé ensuite. Ça fait partie des aléas d’un boulot comme le mien à
Fairways.
Je me remémorai ce jour pénible.
— Il avait vraiment l’air violent, méchant… enragé même. Il m’a
dit que j’étais une meurtrière et il a ajouté : « Tu ne perds rien pour
attendre. »
— C’est une piste à vérifier tout de suite.
Il enclencha la première, fit demi-tour en malmenant l’embrayage
et les pneus, et reprit en sens inverse la route que nous venions de
suivre.
Je me sentis blêmir. Comment avais-je pu oublier cet incident ?
J’étais tellement occupée à faire bonne figure que je m’étais presque
convaincue de son insignifiance. Heureusement que j’étais assise,
sinon je ne suis pas sûre, à ce moment précis, que mes jambes
m’auraient portée.
— C’est lui ? Vous croyez qu’il a un rapport avec tout ça ? Je suis
en danger ?
— Voyons d’abord à qui on a affaire. Il faudra que vous fassiez une
autre déposition. On aura aussi besoin d’une sorte de portrait-robot
électronique, si vous avez le temps.
La journée promettait d’être plus longue que prévu.
Je quittai le commissariat à pied, expliquant que j’avais besoin de
marcher, puis après une petite trotte sur Shepherds Bush Road, je
traversai la rue et entrai dans une bibliothèque. L’heure du dîner
était passée depuis un moment, mais je n’avais pas faim. Crampes et
gargouillements secouaient mon estomac telles de drôles de petites
bêtes affolées et, faute de progrès tangibles, je sentais bien que
j’aurais du mal à me calmer. Je m’étais répété le deuxième message
en me demandant s’il avait un rapport avec le meurtre d’Aïcha.
3,42 m ont été ajoutés avant 1940.
Une fois dans la bibliothèque, je réalisai l’enjeu de ma recherche.
Si je parvenais à établir un rapport, cela signifierait que ce SMS
n’était pas le fruit du hasard, mais qu’il existait un autre rapport
entre les deux cadavres retrouvés dans la Tamise et moi. Et donc
qu’une fois encore j’avais été spécifiquement ciblée. Une part de moi
refusait d’affronter cette possibilité. Rentre chez toi et laisse le
compétent et charmant inspecteur Madison se charger de l’enquête,
m’enjoignait la voix de la raison. Pourtant, l’autre Juliet, curieuse et
tenace, l’emporta finalement.
Ayant aperçu un ordinateur libre au fond de la salle, près des
périodiques, je le réservai pour une demi-heure. Ne sachant par où
commencer, je lançai donc une recherche sur le Web en saisissant :
« 3,42 m », pour voir où cela me mènerait. J’obtins huit résultats
dont une référence à un panneau routier situé dans le Wisconsin et
un record de saut à rollers. Pas le moindre lien avec Londres. En
saisissant « 3,42 ajoutés », j’obtins quelques dizaines de résultats,
mais toujours rien pour Londres et de toute façon rien de très
intéressant. Mon problème, c’est que je ne savais pas vraiment ce que
je cherchais. J’effaçai ma recherche et posai le menton sur ma
paume.
J’ajoutai « pont de Richmond » et passai en revue une bonne
quantité de résultats avant de m’intéresser plus particulièrement à
l’histoire du pont. Un lien attira mon attention, le dernier sur la page.
C’était une chronologie du pont de Richmond. Je saisis « 1940 »
dans la fenêtre de recherche, sans rien trouver qui m’éclaire
davantage.
Je fermai les yeux et fis le blanc dans mon esprit un moment. Pas
difficile de se concentrer ici : hormis quelques toux et chutes de
crayon occasionnelles, tout un chacun semblait respecter la règle de
silence en vigueur dans ce genre de sanctuaire.
Le message que j’avais reçu précisait bien « avant 1940 ». Aussi je
saisis 1939 et tombai sur un site expliquant que le pont de Richmond
avait été élargi entre 1937 et 1939. Sans préciser dans quelles
proportions. La demi-heure qui m’était impartie étant quasi écoulée,
je consignai l’adresse du site et me déconnectai en prévoyant de
poursuivre la recherche sur mon PC portable, à la maison.
Je traversai la salle et décidai tout de même de faire une dernière
tentative. Placardée sur la tranche latérale d’un rayonnage, j’avisai la
liste des cotes et la parcourus. J’arrivai enfin à 942.1 : Histoire
britannique, Londres. Je me dirigeai vers le rayon réservé aux livres
d’histoire.
Il y avait trois ouvrages dans la section en question, que j’emportai
jusqu’à une table libre. Les deux premiers, abondamment illustrés,
étaient des beaux livres, mais le dernier comportait un chapitre
entier sur le pont de Richmond. Je parcourus plusieurs pages avant
de ressentir soudain une violente décharge d’adrénaline dans la
poitrine. Je dus relire deux fois le paragraphe qui m’avait frappée de
stupeur et courus avec le livre jusqu’à la photocopieuse.
Voilà qui ne manquerait pas d’intéresser l’inspecteur Madison.
C’était imprimé noir sur blanc : le pont de Richmond a été élargi de
trois mètres quarante-deux entre 1937 et 1939. Remarquable. Et plus
remarquable encore d’avoir réussi à dénicher l’info – toute fausse
modestie mise à part.
Ce n’est qu’après avoir quitté la bibliothèque et commencé une
salutaire balade le long de la Tamise que je commençai à me sentir
nauséeuse. La vérité dévastatrice me frappa de plein fouet, comme
un coup de massue : quelqu’un m’avait envoyé un indice,
particulièrement énigmatique, qui désignait le lieu du deuxième
meurtre. Pourquoi ?
Soudain, je me sentis partir vers la droite, le trottoir plongea vers
l’avant, ma vision se brouilla, ma tête pesait autant qu’un boulet de
fonte. Je m’adossai contre un arbre. J’avais la preuve que je
cherchais : quelqu’un m’avait prise pour cible en distillant
délibérément des informations sur ces meurtres atroces.
Je me demandai si le personnage en question, quel qu’il soit,
savait que je rapportai à la police tout ce que je savais. Je jetai un
regard furtif derrière moi en regagnant le sentier qui longeait la
Tamise, à l’écart de la rumeur du trafic. Était-il raisonnable de se
promener dans un endroit si désert ? Et si le tueur était en train de
m’épier ? Je serrai les poings et me tournai vers le pont.
Le tueur voulait-il bouleverser ma vie de fond en comble ? Allais-je
devoir modifier mes habitudes les plus insignifiantes ?
Il fallait que je révèle à l’inspecteur Madison ce que j’avais
découvert à la bibliothèque. Je me répétai encore une fois le message
dans mon for intérieur :
3,42 m ont été ajoutés avant 1940.
Le pont de Richmond. Comment diable pouvait-on imaginer que
je retrouverais le pont en question à partir d’une information aussi
parcellaire ? Aurais-je pu empêcher ce meurtre ? Je frissonnai en me
posant une question bien plus dérangeante encore : étais-je la
suivante sur la liste ?
Chapitre 8

J’observais l’aiguille de la pendule qui marquait l’heure. Allez, je


lui donnais encore quinze minutes avant de considérer la séance
comme annulée. Je venais de mettre le lave-linge en route quand
retentit le carillon de l’entrée.
M. Fin s’étant montré réservé et modérément désagréable lors de
notre deuxième rendez-vous, j’avais décidé de le conserver comme
patient, mais depuis notre rencontre embarrassante au parc, j’avais
supposé qu’il ne viendrait plus. Encore un dépressif chronique rongé
par un problème d’estime de soi, un complexe d’infériorité, tout au
moins, c’est ce que j’avais pensé. Je n’étais pas absolument certaine
que c’était bien lui qui rôdait dans les fourrés, l’autre soir, mais le
simple fait de l’avoir aperçu dans cette zone représentait tout de
même une drôle de coïncidence – et des coïncidences, il y en avait eu
un peu trop ces derniers temps.
J’avalai en vitesse deux gorgées d’eau en regrettant que ce ne soit
pas du gin, tandis que le long corps grêle de M. Fin se repliait dans le
fauteuil. La séance s’annonçait difficile. Il me fixa d’entrée de jeu
avec ses yeux durs qui semblaient vouloir me percer à jour. C’était si
agaçant que j’eus une furieuse envie d’éviter tout contact oculaire –
mais j’étais quand même, en principe, une professionnelle entraînée.
J’essayai de me concentrer sur l’arête de son nez et forçai ma voix à
paraître chaude et accueillante.
— Ravie de vous revoir, monsieur Fin. Par où souhaitez-vous
commencer ?
Il réagit comme s’il ne m’avait pas entendue et se gratta les ongles.
À mon grand soulagement, il avait en tout cas cessé de me fixer.
Après avoir laissé la pendule émettre une bonne trentaine de tic-
tac, je décidai de briser la glace.
— Difficile de trouver un sujet, aujourd’hui ?
Je n’étais pas le genre de thérapeute à attendre indéfiniment sans
mot dire. Je n’avais pas la patience nécessaire.
— J’ai failli ne pas venir, dit-il d’une voix enrouée et fluette.
Il avait dû s’enrhumer.
— Je ne savais pas si j’avais envie de vous voir, poursuivit-il.
— De me voir ?
— Après l’autre jour.
— Je comprends.
Il leva de nouveau les yeux vers moi et je ressentis un profond
malaise.
— Après vous avoir croisée.
Je demeurai immobile, attendant qu’il poursuive. Il se déroba.
— Il fait très chaud chez vous, non ?
Je respirai. Pour une fois, c’était lui qui avait battu en retraite.
— Le chauffage est éteint. Voulez-vous que j’ouvre une fenêtre ?
Je savais que j’aurais dû le pousser à développer ce qu’il venait de
dire, mais l’occasion de passer à autre chose était trop tentante pour
que je refuse.
— Ne vous donnez pas cette peine.
Il esquissa une moue condescendante et se renversa dans le siège,
l’air suffisant. J’attendis, très attentive à ce que mes mains posées sur
mes cuisses restent immobiles. Le tic-tac de la pendule continuait de
résonner dans la pièce.
— Avez-vous un petit ami ? m’interrogea-t-il soudain.
— Je me demande pourquoi vous me posez cette question…
— Vous ne pouvez pas zapper le mode thérapeute une minute et
me parler comme à un simple être humain ? siffla-t-il, les mains
agrippées aux bras du fauteuil.
Il me faisait soudain penser à un loup décharné qui s’apprête à
bondir. Je pris mon temps et répondis aussi posément que je le
pouvais.
— C’est pour cela que vous me payez. Vous ne venez pas bavarder
avec une amie mais dialoguer avec une professionnelle
expérimentée.
— Votre intelligence pourrait bien vous jouer des tours, fit-il en
inclinant légèrement la tête.
Je m’abstins de réagir à cette remarque.
— Trouvez-vous ces séances utiles, d’une façon ou d’une autre,
monsieur Fin ?
— Seulement quand vous me parlez comme à une personne à part
entière et pas juste comme à un patient.
— Est-ce une situation à laquelle vous êtes souvent confronté,
monsieur Fin ? Que les gens ne vous parlent pas comme à une
personne « à part entière » ?
Il baissa les yeux et contracta ses mains jointes comme s’il
pétrissait une boule de pâte. Je réalisai qu’une larme solitaire venait
de s’échapper du coin de son œil. Elle y resta quelques instants avant
qu’il se décide à l’essuyer.
— Des larmes qui ruissellent, fit-il, des larmes qui ruissellent.
J’attendis, retenant mon souffle malgré moi.
— Il y en aura d’autres, n’est-ce pas ? dit-il.
— D’autres larmes ?
Je m’étais penchée en avant pour mieux entendre ce qu’il
murmurait.
— Il faut attendre et voir, conclut-il.
Une fois la séance terminée, je me précipitai à la fenêtre et l’ouvris
en grand. Je m’accoudai sur le balconnet et contemplai le jardin,
quelques étages plus bas. La sensation du vent sur mon visage était
exquise. J’en avais besoin pour dissiper les mauvaises ondes de
M. Fin, le souvenir de ses mimiques agressives et de ses menaces
insidieuses. Besoin de purifier mes cheveux, ma peau, mes
vêtements. Certains patients me faisaient cet effet. J’avais
l’impression qu’ils s’insinuaient en moi, qu’ils me contaminaient et,
quand ça devenait menaçant, c’était extrêmement désagréable. Je
gagnai la salle de bains et ouvris le robinet de la douche.
Pendant que le jet dégoulinait sur moi, je ne pus m’empêcher de
repenser à certains termes que M. Fin avait utilisés. Il avait parlé de
larmes ruisselant. À quoi faisait-il référence ? Parlait-il de ses
propres larmes au cours des séances, à tel ou tel moment, ou ses
paroles recélaient-elles une menace plus sournoise ? Devais-je
rompre la confidentialité contractuelle entre nous et confier mes
soupçons à la police ? Ou bien avais-je sur-réagi en entendant le mot
« ruisselle » ? Devenais-je paranoïaque au point de ne plus pouvoir
entendre quoi que ce fût sans le relier aux crimes ?
Le téléphone sonna pendant que je me séchais. Je crus que c’était
l’inspecteur Madison qui rappelait après le message que je lui avais
laissé à propos du pont de Richmond. Sans vérifier l’identité de
l’appelant, je décrochai.
— Oh, c’est toi, bonjour.
— Je venais aux nouvelles pour savoir comment tu allais et si tu
avais eu d’autres infos concernant les… Tu sais, les incidents de la
Tamise.
Je souris en reconnaissant la diction saccadée, typique d’Andrew.
— Je vais bien. Pas grand-chose à dire. Écoute, je ne peux pas te
parler maintenant, Andrew, je suis en consultation.
Le mensonge était sorti plus facilement que je ne le prévoyais.
— Tu es déjà passée à autre chose, c’est ça ? demanda-t-il d’un ton
vif et agacé.
— Non, ce n’est pas ça. J’inspirai lentement. Même si… Écoute,
Andrew, nous ne sommes plus ensemble, toi et moi…
Il raccrocha. Je m’emparai d’un coussin et le tins un moment serré
contre moi. Si j’avais un doute quelconque sur la justesse de notre
séparation, cet appel suffisait à me conforter dans ma décision.
Andrew appartenait au passé.
Avant de me mettre au lit, j’allumai mon portable, espérant
vaguement y trouver un mail de Robbie depuis la Nouvelle-Zélande.
Il y avait quatre nouveaux messages, mais rien de sa part. Les trois
premiers, des spams, rejoignirent instantanément la corbeille. Quant
au quatrième, il n’avait pas d’objet. Il provenait d’une adresse que je
ne reconnus pas et qui se composait d’une suite de lettres et de
chiffres sans signification apparente. Je l’ouvris.

Désolé. Je crois que je ne vous ai pas donné assez de grain à


moudre la dernière fois. Il faudra qu’on trime un peu plus tous
les deux.

J’agrippai la coque du portable, creusant de profondes stries dans


mes paumes. Le message n’était pas signé, mais il y avait un fichier
joint. Je l’ouvris et un dessin s’afficha sur l’écran. C’était une gravure
ancienne représentant un pont dont les arches enjambaient une large
rivière. On discernait des immeubles bas et des bateaux sur le côté
droit, mais il n’y avait pas d’autres indications : ni date, ni titre, ni
nom d’artiste et surtout aucune mention du nom du pont.
Je jurai à voix basse et décrochai le téléphone. La voix de
l’inspecteur Madison était endormie, lente. Je savais qu’il n’était pas
en service, mais il avait insisté pour que je l’appelle à n’importe
quelle heure sur son numéro privé s’il arrivait quelque chose de
grave.
— C’est Juliet Grey. Je suis désolée de vous réveiller, mais je crois
que c’est important. J’ai reçu un autre message.
Je l’imaginai se redressant prestement dans son lit.
— Comment ça ? Quel genre de message ?
— C’est un mail cette fois. Je viens de vérifier ma messagerie, il y a
une photo de pont et un message qui semble lié au dernier texte.
Je citai les mots exacts.
— Oh, mon Dieu…, lâcha-t-il.
— Je vous le transfère ?
— Oui, vous avez mon adresse. Précise-t-il de quel pont il s’agit ?
Je regardai de nouveau le dessin.
— Non, impossible à dire. Le dessin est si vieux qu’on ne reconnaît
rien. Il n’y a pas les repères habituels londoniens, à vue de nez.
— Très bien. Envoyez-le-moi.
J’appuyai sur transférer.
— C’est fait.
— J’espère juste qu’on pourra le localiser avant…
Silence.
— Quand ce message a-t-il été envoyé, Juliet ? Aujourd’hui ?
Je vérifiai sur l’écran et m’exclamai.
— Non, c’était il y a deux jours ! Oh, non, je suis vraiment désolée,
je ne savais pas…
— Ne vous en faites pas, ce n’est pas votre faute. Quelqu’un se sert
de vous d’une façon ignoble.
Il me rappela après avoir ouvert le fichier joint.
— De toute évidence, c’est un autre pont, mais moi non plus, je ne
sais pas lequel.
— Non, le dessin est si vieux…
— On dénombre trente ponts sur la zone de la Tamise soumise aux
marées, reprit-il. Nous allons devoir faire appel à un expert.
Quelqu’un qui soit capable de travailler sur la base des indices que
nous avons collectés. Et de localiser ce pont avant que le tueur…
— Vous pensez qu’il va y avoir d’autres meurtres ?
Il répondit sans hésiter.
— J’en ai bien l’impression.
Je n’ai pas réussi à fermer l’œil de tout le week-end. Impossible de
dormir vraiment. Je somnolais plus ou moins, passant d’un sommeil
agité à des cogitations sans queue ni tête, rien de très reposant.
Le téléphone sonna au moment où je m’habillai. C’était Madison,
hors d’haleine, fiévreux.
— Désolé, il est tôt. Nous avons contacté les guides conférenciers
de Londres. Ils m’ont indiqué une personne qui fait visiter les ponts à
des groupes de touristes. En principe, c’est l’expert numéro un des
ponts de la ville.
— Bravo, bien joué !
— La mauvaise nouvelle, c’est qu’on lui a transféré le message que
vous avez reçu et qu’on n’a pas de réponse pour l’instant. On a
d’ailleurs fait de même avec plusieurs autres experts : le musée de la
ville, des profs de fac, des archéologues, la Tate Gallery et même la
BBC.
— Vous devriez avoir des retours…
— Je l’espère. Ce mail a été envoyé d’une bibliothèque, au fait.
Quelqu’un a créé un compte de messagerie juste pour l’envoyer. On
essaie de le retrouver d’après sa carte de bibliothèque, mais j’ai la
désagréable intuition qu’on va apprendre qu’elle a été volée. Il
pourrait aussi avoir surfé sur d’autres sites et laissé des traces de son
passage, c’est loin d’être gagné…
J’entendis derrière lui des téléphones sonner et des gens
s’interpeller avant qu’il raccroche. J’appuyai sur la touche imprimer
de mon ordinateur portable.
— Moi aussi, m’exclamai-je à voix haute, j’ai une rude partie à
jouer…
Chapitre 9

Deux avis valent mieux qu’un, pensai-je au volant de ma Mini en


gagnant Holistica un peu plus tard ce même jour. Au téléphone,
Cheryl m’avait dit qu’elle faisait une pause de trois quarts d’heure.
J’espérais que ça suffirait. Je ne lui précisai pas la raison de ma
visite. Il fallait qu’elle aborde la situation sans le moindre préjugé.
— Voilà une surprise agréable ! Clive vient de m’appeler pour me
dire que tu étais là, me lança Cheryl, penchée par-dessus la rampe,
pendant que je grimpai l’escalier.
Son bureau à la configuration biscornue avait été aménagé dans
un ancien grenier et occupait tout l’étage supérieur. Elle me fit signe
d’entrer, mais c’est sur le palier que je lui racontai les derniers
événements. Au fur et à mesure son langage corporel changea.
D’abord ouverte et détendue, elle se voûta peu à peu tandis que son
front se creusait de rides.
— Je ne suis pas sûre d’être assez douée pour faire ce que tu me
demandes, dit-elle.
Elle avait adopté une posture de retrait qui trahissait sa réticence.
— Est-ce que tu pourrais au moins essayer ? J’ai ici un dessin qui
pourrait nous aider à localiser le prochain pont… Il faut empêcher
que se produise un autre de ces terribles meurtres sur la Tamise.
Je brandis une enveloppe en plastique transparent qui contenait
une photocopie du dessin.
— C’est le travail de la police. On ne peut pas me demander…
Ma voix grimpa d’une octave.
— C’est le travail de tout le monde, Cheryl. J’ai examiné ce dessin
des heures durant, mais je ne suis pas plus avancée. Essaie juste
quelques minutes et je te laisse tranquille, c’est promis.
J’étais désarçonnée par la réaction de Cheryl, mais j’eus l’étrange
sensation que sa dérobade était feinte, pour je ne sais quelle raison.
Elle haussa les épaules et se saisit de la pochette en plastique.
— Dix minutes, pas plus.
C’est alors que je me rappelai un détail étrange survenu après le
premier meurtre, celui d’Hammersmith. Elle en savait peut-être plus
que ce qu’elle prétendait. Alors qu’elle pivotait sur elle-même pour
entrer dans le grenier, je posai la main sur son bras.
— Juste après que cette première femme a été tuée, Cheryl, tu
m’as dit quelque chose, tu te rappelles, en bas de cet escalier ?
Elle plissa les yeux et secoua la tête.
— Tu as dit qu’elle ne s’était pas noyée. Je me suis demandé
comment tu le savais.
— Vraiment ? Je ne m’en souviens pas, articula-t-elle d’une voix
tendue.
— Mais tu semblais sûre de toi, tu as dit sans hésiter « au moins,
elle ne s’est pas noyée ». Était-ce une prémonition ?
— Maintenant que tu en parles, je me rappelle une vague
sensation… lugubre. Ce jour-là.
— À propos de cette femme retrouvée près du pont ?
— Oui, mais je n’ai plus rien ressenti de tel depuis.
— Tu en es sûre ?
— Absolument.
Elle jeta un coup d’œil à sa montre, pénétra dans la grande pièce et
s’installa à son bureau. Je pris place sur le siège réservé aux patients,
en face d’elle, tenant à la main une deuxième copie du dessin. Mes
mains tremblaient. Je savais que le temps ne jouait pas en ma faveur.
Les deux jours où je n’avais pas consulté ma messagerie allaient être
difficiles à rattraper.
Cheryl ferma les yeux.
— Je perçois une forte odeur de poisson et un groupe d’hommes…
Dans un bateau… Ils chantent… Et…
Elle hésita.
— Je suis remontée assez loin dans le temps, là, reprit-elle. On est
à Londres… Je vois des images d’hommes d’allure victorienne…
Hauts-de-forme, redingotes, cannes.
L’impatience me donnait des bouffées de chaleur. Mais allez !
vociférait une voix dans ma tête. Je faillis me lever et crier : Quel
pont ? De quel pont s’agit-il, Cheryl ? je me forçai toutefois à inspirer
profondément et à attendre.
Ensuite, Cheryl évoqua une femme, une certaine Nancy qui
travaillait dans une maison au bord de la Tamise. Elle semblait s’être
égarée dans une atmosphère à la Dickens. Je commençais à
désespérer. Je la regardai avec impatience, mes derniers espoirs
suspendus à une révélation finale.
— Je dirais que tout cela se situe vers la moitié ou la fin du
XIXe siècle.
Soudain, la pièce fut plongée dans un silence impressionnant. Son
inspiration était tarie. Elle me tendit le dessin et s’excusa en disant
que son esprit était vide et qu’elle n’avait plus aucune vision.
— C’est comme ça parfois, conclut-elle.
Elle secoua la tête. L’impasse. L’estomac noué d’angoisse, je me
levai pour partir.
— Dans une heure j’en aurai terminé avec ma dernière patiente.
Attends-moi au café en face, je te retrouve là-bas.
C’était une demande ferme, pas une suggestion. Je n’avais aucune
autre piste. Si Cheryl avait tout de même une petite idée, cela valait
peut-être la peine de l’attendre. Elle me retrouva au café en question
alors que je finissais mon troisième cappuccino.
— Je suis désolée pour le dessin, commença-t-elle. Ce n’est pas
toujours possible de trouver les bonnes réponses comme ça, au
débotté.
— Désolée de t’avoir mise sur le gril. Je n’avais personne d’autre
sous la main pour m’aider.
J’espérais que l’inspecteur Madison avait eu plus de chance avec
ses « experts ». Elle sourit.
— Ça m’est venu après coup pendant une consultation.
— Tu sais lequel c’est ? Le pont ?
— Oui. C’est le pont de Battersea.
— Tu es sûre ?
J’avais saisi mon téléphone et déjà commencé à composer le
numéro de Madison. Cheryl répondit sans hésitation.
— Oui.
Je me levai et lui pris la main.
— Merci mille fois. C’est vraiment une question de vie ou de mort.
J’étais sur le point de partir quand elle me barra le passage.
— Ce que je t’ai dit sur ton frère, l’autre jour. L’incendie. Je sais
que j’ai raison. Ce n’était pas un accident. Tu devrais essayer d’y
penser.
— Oui, oui, j’y penserai, répliquai-je en me dégageant pour sortir.
Le téléphone sonna plusieurs fois avant que j’entende enfin la voix
familière de l’inspecteur.
— Vous n’avez pas eu mon message ? demanda-t-il.
— Non, pas encore. J’ai juste…
— On a trouvé un autre corps… Un cadavre de femme…
Je ne réussis pas à réprimer un sanglot.
— On se reparle plus tard. Il faut que j’y aille, poursuivit-il.
— Juste une question : où était-ce ?
— Au pont de Battersea. Un joggeur l’a découverte il y a deux
heures. Le guide qu’on avait contacté a téléphoné il y a une heure et
demie environ. Il avait identifié le pont d’après le dessin, mais c’était
déjà trop tard… Je vous rappelle très vite.
Je glissai le portable dans mon sac et pleurai tout au long du
retour à la maison.
*
— Merci d’être revenue nous voir, fit Madison en m’accueillant.
Nous nous étions retrouvés dans son bureau de Shepherds Bush
dès le lendemain matin. Dans ce commissariat, je commençais à
avoir l’impression d’être une employée parmi d’autres. Il me
présenta à son collègue :
— Voici l’inspecteur Roxland, vous vous êtes déjà parlé, je crois.
Je ne me rappelais que trop l’inspecteur Roxland, pour avoir subi
ses remarques condescendantes lors de précédents coups de fil. Il
avait la main moite et le visage brillant. Le genre de type qui
consacre ses week-ends à des hobbies ineptes. Il était arrivé à l’âge
où il devient nécessaire de se couper régulièrement les poils du nez,
des oreilles et des sourcils, un souci d’élégance qui ne l’avait pour
l’instant pas effleuré.
On toqua à la porte et un nouveau venu nous rejoignit.
— Juliet, voici Derek Moorcroft, c’est notre spécialiste des ponts.
L’inspecteur-chef Madison invita l’homme à s’asseoir. Ce dernier
semblait souffrir du décalage horaire alors qu’il arrivait seulement
d’Oxford, et par la route.
— Merci d’être venu, commença Madison en s’adressant à nous
deux. Je sais que tout cela est très pénible.
Derek Moorcroft arborait une calvitie assez avancée et ses
paupières fripées lui donnaient l’air ensommeillé. Son visage était de
ceux qui s’oublient instantanément, quand bien même on aurait
passé une heure enfermé avec lui dans un ascenseur en panne.
— Je ferai de mon mieux pour vous aider, fit-il, d’une voix
étonnamment haut perchée, comme s’il doublait une marionnette de
Guignol.
Madison se renversa dans son fauteuil.
— Je sais qu’il est plutôt insolite de recruter des civils pour nous
épauler, mais nous essayons d’exploiter au mieux nos maigres atouts.
Derek semblait plus intéressé par l’assiette de biscuits trônant sur
le bureau de l’inspecteur que par ce qu’il était en train de dire.
— Comme vous le savez, Juliet, M. Moorcroft a été capable
d’identifier le pont d’après l’image que vous avez reçue par e-mail.
Madison fit rouler son stylo sous ses doigts.
— Malheureusement, en raison de problèmes techniques sur son
ordinateur, nous n’avons pas obtenu à temps la réponse que nous
attendions. La victime n’a pas encore été identifiée.
Moorcroft courba la tête.
— Ce n’est pas votre faute, monsieur Moorcroft.
— Appelez-moi Derek.
— Si cette hécatombe se poursuit, Dieu nous en préserve, reprit
Madison, nous devons nous assurer que nous sommes bien mieux
préparés que nous ne l’étions jusque-là.
— Vous voulez dire au cas où le tueur utiliserait encore un pont
comme site de découverte, complétai-je.
— C’est l’hypothèse que nous retenons, en effet. Nous ne pouvons
certes écarter l’idée que le tueur change de méthode, mais pour
l’instant il semble s’en tenir à ce mode opératoire.
— Et si vous disposiez des caméras vidéo sur tous les ponts, ou les
faisiez surveiller ? demanda l’expert, plein d’optimisme.
Je m’étranglai de stupeur et ne pus m’empêcher de tousser. Même
moi je savais que les ressources de la police ne lui permettraient pas
de surveiller un seul pont, alors trente…
— Inenvisageable, répliqua Madison sèchement.
— Ces femmes sont-elles tuées ailleurs puis déposées à proximité
des ponts, ou bien ont-elles été agressées à l’endroit où on les a
découvertes ? demandai-je.
— Les autopsies effectuées sur les trois corps que nous avons
retrouvés montrent qu’elles ont été tuées avant d’être amenées sur
place et jetées à l’eau. Les victimes n’avaient semble-t-il pas avalé
d’eau avant leur décès et il n’y avait pas de traces de lutte sur les sites
où on les a retrouvées. On n’a pas non plus identifié de boue ou
d’argile sur leurs chaussures, même si l’eau, bien sûr, a pu effacer ce
genre d’indices. Tous les sites sont visibles depuis les ponts ou les
routes alentour, il est donc improbable que le tueur ait pris le risque
de se faire repérer en pleine action. Il a choisi de transporter les
corps dans l’eau le plus vite et le plus silencieusement possible.
Dans le silence qui suivit, on n’entendait plus que Derek Moorcroft
croquer son biscuit.
Je me tournai vers lui.
— Hammersmith, Richmond, Battersea. Existe-t-il un lien entre
ces trois ponts ?
Toutes les questions qui m’empêchaient de dormir me revenaient
en bloc.
Madison haussa les sourcils et regarda Moorcroft qui se lança.
— J’ai lu votre rapport et je ne vois pas de liens évidents. Mais je
n’ai pas eu beaucoup de temps.
Il trempa le biscuit.
— Le pont de Richmond a été inauguré en 1777. Les deux autres
l’ont été à la fin du XIXe siècle. Il y a deux cent quatorze ponts au
total répartis sur toute la longueur de la Tamise, laquelle est bien
entendu soumise au mouvement des marées jusqu’à Teddington. On
compte également quarante-cinq écluses en amont de cette zone.
La moitié du biscuit se brisa et disparut dans la tasse.
Moorcroft était en roue libre. J’espérais que Madison allait le
stopper net.
— C’est très utile, Derek, merci beaucoup. Si vous pouviez rédiger
un petit topo qui fasse ressortir le lien de ces ponts entre eux, ça nous
aiderait beaucoup.
Bien joué.
L’inspecteur Roxland prit la parole pour la première fois.
— Nous voulons éviter une exploitation médiatique de l’affaire,
expliqua-t-il.
Il nous regarda, Moorcroft et moi, l’un après l’autre.
— Si la presse vous approche à ce sujet, vous n’avez strictement
rien à dire, c’est compris ?
Roxland me gratifia d’un pâle sourire orné d’une bulle de salive à
une commissure. Je renonçai à mon dernier biscuit.
L’inspecteur se tourna vers moi.
— S’il y a du nouveau, contactez aussitôt Derek… et tenez-nous au
courant, bien sûr. Vous avez mon numéro personnel.
J’acquiesçai. Le regard de Moorcroft s’anima un peu. Cela faisait
longtemps qu’il n’avait pas pris autant d’intérêt à son travail.
— Le temps est un facteur clé. Nous devons essayer d’identifier le
prochain pont avant qu’il s’y rende.
— Mais si le tueur envoie les messages après avoir commis ces
meurtres ?
— Jusque-là, c’est l’inverse qui s’est produit. Nous faisons le pari
que son mode opératoire ne changera pas.
— Le même M.O. ? reprit Moorcroft en se frottant les mains.
Il prenait à tout cela un plaisir manifeste. Trop de thrillers à la télé
et une vie sociale sans doute très limitée.
— Et l’e-mail ? Vous avez retrouvé l’expéditeur ? demandai-je.
— La bibliothèque de Kensington.
Madison secoua la tête.
— Ils mettent plus d’une centaine d’ordinateurs à la disposition du
public, là-bas. Le type a utilisé une carte de bibliothèque volée,
comme nous le pensions, et il ne s’est connecté à aucun autre site.
Nous visionnons les enregistrements vidéo pour voir ce qu’on peut
trouver, mais pour être honnête, ça ne semble pas très prometteur.
Trop de gens tout autour. Et personne n’a rien remarqué d’insolite
aux alentours des ponts.
— Pas de voitures garées au petit jour dans des endroits
inattendus au bord de l’eau ?
— Non, rien. Nous étudions la possibilité que les cadavres aient été
embarqués et transportés par bateau jusqu’aux ponts.
— Par bateau ? Je n’y avais pas songé. Pourtant, c’est évident.
— C’est peut-être ainsi que les corps sont transportés discrètement
et disposés sur les sites de découverte sans laisser d’indices sur la
berge. Nous recherchons un véhicule équipé d’une remorque ou d’un
porte-bateaux. Là aussi nous avons commencé à visionner des vidéos
de surveillance.
L’inspecteur Madison se leva.
— C’est tout pour aujourd’hui.
Tandis qu’il ouvrait la porte pour faire sortir Moorcroft et
Roxland, il leva la main afin de m’indiquer de rester à ma place.
Quand il revint, l’atmosphère avait changé.
— Il y a autre chose, annonça-t-il.
Je n’aimais pas son ton lourd de menaces. J’avais eu mon compte
de mauvaises nouvelles.
— Nous avons découvert un mouchoir brodé sur la deuxième
victime, Aïcha. Dans l’une de ses poches.
J’étais surprise. Aïcha ne semblait pas du genre à porter des
mouchoirs et encore moins un mouchoir en tissu brodé.
— Avec des initiales.
Il sortit un sachet en plastique d’un tiroir et le posa sur le bureau.
Je le fis glisser vers moi, le regardai attentivement et poussai une
exclamation de surprise.
— J.L.G., fis-je dans un murmure. Il est à moi, maman m’en offre
à chaque Noël depuis que j’ai six ans.
— C’est ce que nous pensions. Surtout depuis que vous avez
reconnu vos vêtements sur la première femme.
Je repoussai le mouchoir. Il était contaminé et avait été mêlé à un
acte atroce.
— Le L., c’est pour votre deuxième prénom ?
— Lucy, acquiesçai-je d’un ton lugubre.
— On s’est demandé où elle avait bien pu se le procurer.
— Je me le demande aussi.
— Croyez-vous qu’elle ait pu vous le voler quand vous l’avez vue à
la clinique Fairways, lors de l’entretien préalable à son avortement ?
Je poussai un long soupir.
— Il faut que j’y réfléchisse.
— À moins qu’elle ne l’ait ramassé par terre ?
— Bien sûr, c’est possible aussi.
Je visualisais la scène, mais ne parvenais pas à me rappeler si
j’avais un mouchoir sur moi ce jour-là. Une autre idée me traversa
l’esprit.
— Peut-être ne l’a-t-elle pas dérobé. Peut-être est-ce le tueur qui
en a acheté un…
— Nous nous sommes posé la question. Et n’avons trouvé sur ce
mouchoir aucune trace d’un ADN semblable aux échantillons que
vous nous avez donnés.
Pas de quoi se réjouir pour autant… Mon mouchoir restait une
connexion de trop entre ces horribles meurtres et moi.
— Au fait, à partir de maintenant, nous allons surveiller tous vos
mails et vos appels téléphoniques.
— Vous allez écouter mes conversations ?
— Pas moi personnellement, mais des collègues surveilleront
toutes vos communications à compter d’aujourd’hui.
Il semblait désolé.
— Big Brother…
Une crampe d’estomac accompagnée d’une violente nausée
accueillit la nouvelle. Je me massai le ventre. Le calvaire que je vivais
n’était donc pas près de cesser…
— Je sais… Je suis désolé, mais c’est nécessaire.
Il se leva et pendant un instant je crus qu’il allait me prendre dans
ses bras.
— Écoutez, je ne devrais sans doute pas vous demander cela, mais
êtes-vous libre demain soir ?
— Demain soir ? Pour travailler sur l’affaire ?
— Non, pas exactement.
L’inspecteur-chef Madison se frotta le nez.
— Je pensai à quelque chose… de non officiel… Ma manière de
vous remercier je suppose.
Sa proposition m’avait stupéfiée, mais j’eus soudain chaud au
cœur comme si on venait de me déverser sur la poitrine une onde
bienfaisante.
— Oh… Mais est-ce bien réglementaire ?
— Pas tout à fait, mais vous nous consacrez tant de temps et…
— Oui, je serai ravie, me hâtai-je de répondre avant qu’il ait le
temps de changer d’avis. Derek sera-t-il des nôtres ? ajoutai-je avec
malice.
Il eut un large sourire.
— Euh, non, j’ai oublié de l’inviter.
— Pour moi, c’est d’accord, fis-je en tripatouillant la boucle
métallique de mon sac, aussi embarrassée qu’une collégienne.
— Un dîner, ça vous va ?
Il s’affairait à déplacer des papiers sur son bureau.
— C’est parfait. Une chose cependant. Je ne peux pas dîner avec
vous et continuer de vous appeler monsieur l’inspecteur en chef
Madison.
— Non, c’est clair.
Il me tendit la main.
— Appelez-moi Brad. Bradley Madison.
Très joli nom. Il me convenait tout à fait.
— Enchantée de vous connaître, Brad. Moi, c’est Juliet.
Le sourire resta scotché sur mon visage jusqu’à ma sortie du
commissariat. Jusqu’à ce que je me souvienne comment j’avais
rencontré l’inspecteur Madison. Si séduisantes soient son allure et
ses plaisanteries, je ne perdais pas de vue que notre rencontre était la
conséquence de crimes démoniaques. Un démon décidé à poursuivre
son manège hideux dans l’ombre – et à me traquer.
Chapitre 10

Lynn Jessop venait me voir en consultation depuis quelques


semaines. Quand elle m’apprit qu’elle avait quarante-neuf ans, je
réprimai un mouvement de surprise. À observer son front sillonné de
rides profondes, on lui en aurait donné dix de plus. Ses cheveux
étaient filasse, ternes, et son menton proéminent évoquait un tiroir
mal refermé. Dotée d’un corps robuste, elle devait mesurer un mètre
soixante-dix environ, mais des années de souffrance ou
d’autodénigrement systématique avaient voûté ses épaules et lui
donnaient l’allure d’une éternelle pénitente.
C’était un cas difficile : elle était la mère d’un adolescent qui se
faisait harceler au collège. L’adolescent rentrait de l’école couvert de
bleus et ne voulait surtout pas avertir ses profs. Il n’y avait
apparemment pas de père à la maison et Lynn ne savait pas
comment protéger son fils contre les brimades. Je n’étais pas
certaine qu’une psychothérapie pût vraiment l’aider à régler son
problème. La bonne solution consistait plutôt à alerter l’encadrement
de l’école. Il fallait identifier les petits caïds et exiger des profs qu’ils
les neutralisent. Mais le garçon ne voulait rien dire à personne et
Lynn s’était résolue, pour l’instant, à respecter sa volonté.
— Vous savez ce que c’est de se réveiller chaque matin en sachant
que votre fils vit un calvaire et d’être incapable de l’aider ? demanda
Lynn.
Elle se balançait d’avant en arrière et s’enroulait des mèches de
cheveux derrière l’oreille en les tortillant. Je me dis qu’elle
s’automutilait peut-être.
— Ce doit être terrible de ne pas être capable de le protéger dans
cette situation.
Vas-y doucement, me disais-je. Gagne d’abord sa confiance.
— Parfois je le suis sur le chemin de l’école – il a treize ans et il
refuse que je l’accompagne –, mais ces jours-là il ne lui arrive rien.
— À quel moment croyez-vous qu’il subit ces brimades ?
— Il refuse d’en parler. Il rentre couvert de bleus et d’écorchures.
Parfois son sac à dos est brûlé, ou bien trempé. Chaque semaine il se
passe quelque chose, mais je ne peux pas être tout le temps derrière
lui à le surveiller…
Lynn plaqua sur son visage un mouchoir déjà humide.
— Non, bien sûr que vous ne pouvez pas. En avez-vous parlé aux
profs ?
— Il ne veut surtout pas que j’en parle. J’ai été au commissariat,
mais ils ne veulent pas intervenir.
— Que souhaiteriez-vous faire ?
— Aller voir la proviseure et découvrir les coupables. Que les profs
les obligent à cesser. Et qu’ils soient punis.
Elle se renversa en arrière. Elle semblait épuisée.
Je jetai un coup d’œil à la pendule tout en avalant une gorgée
d’eau. Il ne s’était écoulé que vingt minutes depuis son arrivée.
Pourquoi le temps filait-il parfois comme une Ferrari alors qu’à
d’autres moments il se traînait à la cadence d’un vieux vélo cabossé ?
Les traits de Lynn exprimaient ce que je ressentais
intérieurement : elle était minée par la détresse et les insomnies. Les
images des cadavres me poursuivaient. Un cauchemar que j’essayais
d’oublier et qui me hantait même en plein jour. Je réalisai que Lynn
venait de poser une question.
— … vous ne croyez pas ?
— Désolée, Lynn, j’ai été distraite une seconde.
Zut. Vraiment pas professionnel.
Lynn baissa les yeux.
— Et voilà que même vous, vous ne m’écoutez pas.
— Lynn ? Est-ce que ça fait mal quand vous tirez sur vos cheveux
de cette façon ? J’ai remarqué…
Lynn regarda la petite mèche de cheveux gris enroulée autour de
ses doigts comme si elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’ils
faisaient là.
— Je ne m’étais pas rendu compte…
Elle essuya sa main sur sa jupe, laissant tomber la mèche.
— Ce n’est pas une question facile, Lynn, mais vous arrive-t-il de
vous blesser volontairement ?
Silence. Assez long pour que je réalise que j’avais frappé trop fort
et trop tôt.
— Je crois que je ferais mieux d’y aller maintenant.
Ma patiente se leva, son sac serré contre son ventre. Je l’imitai.
— La séance n’est pas finie, Lynn.
Elle m’ignora, ouvrit la porte à la volée et s’enfuit dans l’escalier.
J’entendis la porte d’entrée de l’immeuble claquer et me rassis.
J’ôtai mes chaussures du bout du pied, ramenai mes genoux contre
ma poitrine et y enfouis ma tête. Ma thérapeute avait sans doute
raison. Ma vie était un peu trop bousculée ces temps-ci pour que je
puisse offrir un soutien émotionnel à mes patients. Je n’avais
sûrement pas fait ce que j’aurais dû pour Lynn Jessop.

*
Je restai un moment dans le hall d’entrée du restaurant bondé,
balayant la salle du regard à la recherche de Brad. Une main venue
de derrière se plaqua brusquement sur mon épaule et me fit
sursauter.
— Désolé, fit-il, je n’aurais pas dû faire ça…
— Sans doute pas, répondis-je en me retournant.
Il portait un jean taille basse et une chemise à col ouvert sous un
blouson de cuir zippé. Très Starsky, me dis-je, bien qu’ayant pour ma
part toujours préféré Hutch. Le serveur nous indiqua une table près
d’une fenêtre.
— J’espère que ça vous convient, la vue sur la Tamise ? demanda
Brad en s’asseyant.
Je jetai un regard sur l’eau d’un noir d’encre, parsemée de taches
de lumière qui dansaient et plongeaient au rythme des vagues.
Derrière moi, Tower Bridge illuminé resplendissait comme le portail
d’or d’un château de conte de fées. En contemplant ce spectacle, je
fus brusquement ramenée en arrière, au seizième anniversaire de
Luke, qu’il avait voulu fêter en famille à Londres. Nous avions visité
les sites touristiques habituels – habitant Norwich, nous étions
coutumiers du fait –, mais le souvenir qui m’en restait n’était pas
celui des scintillants joyaux de la couronne ni de la relève de la garde.
C’était le moment où le Tower Bridge avait entrouvert ses portes et
où j’avais regardé Luke. Je n’avais jamais vu un visage exprimer un
tel ravissement. J’aurais voulu avoir une photo de ce moment, même
si elle n’aurait pas pu rivaliser avec le souvenir logé au fond de ma
mémoire.
— J’aime beaucoup la Tamise, fis-je d’un ton de défi. Et rien ne me
fera changer là-dessus.
Je parcourus le restaurant du regard.
— C’est charmant, ici.
— Je vous recommande le homard.
Je frissonnai.
— Non, ça me fait un peu trop penser à ces cadavres flottant sur
l’eau… (J’étais un peu oppressée.) Désolée, je ne suis pas aussi
morbide, d’habitude.
Il acquiesça.
— Je sais. Des affaires comme celle-là (il agita son menu en
direction de la fenêtre), ça vous fiche les nerfs en pelote.
— N’est-ce pas contre le règlement ?
— Quoi ? De discuter de l’affaire ?
— Non, de m’emmener dîner.
— Vous nous aidez beaucoup dans notre enquête.
Il n’avait pu réprimer un sourire ironique.
J’aimais les regards qu’il me jetait du coin de l’œil, comme un petit
garçon à l’affût des réactions des grands devant un tour de magie
qu’il a répété pendant des semaines.
— Je voudrais vous poser une question et, ensuite, nous parlerons
d’autre chose.
— Allez-y.
— Vous avez des pistes, à propos de la dernière femme découverte,
celle de Battersea ?
Il posa son couteau.
— Elle a été identifiée par ses parents. Encore une strangulation,
mais l’autopsie a révélé qu’elle n’avait pas subi d’avortement.
— Oh… Rien à voir avec moi, alors, cette fois ?
— Espérons que non.
Je sentis mes épaules se détendre.
— Comment s’appelait-elle ?
Je serrai les mâchoires, espérant que sa réponse ne me dirait rien.
— Lindsey Peel. Une femme blanche, environ vingt-cinq ans. Ça
vous évoque quelque chose ?
Je fouillai ma mémoire. Rien.
— L’autopsie a montré qu’elle n’était restée dans l’eau qu’une
heure environ, mais avait été tuée plusieurs heures auparavant.
Étranglée. Le mode opératoire est donc à peu près le même, mais pas
de grossesse ni d’avortement. Elle n’était pas suivie chez Fairways.
C’est tout ce qu’on sait.
— Je vérifierai dans la liste de mes anciennes patientes, à tout
hasard.
L’entrée de Brad arriva : calamars grillés sauce chili. Qui me
coupèrent brusquement l’appétit.
— Il pourrait être utile, si vous le supportez, que vous voyiez le
corps…
Il avala une bouchée de calamar. Il avait de toute évidence un
estomac plus robuste que le mien.
— Oui, bien sûr.
Je piquai une olive dans le plat avec un cure-dent.
— Je commence à m’habituer aux cadavres ces jours-ci.
— C’est juste que… Nous espérons que ce ne sera pas le cas, mais
vu la tournure qu’ont prise les choses, vous pourriez la connaître. Il
pourrait quand même y avoir un lien avec vous.
— Bien sûr, je comprends.
Je déposai le noyau sur le rebord de mon assiette et le regardai
rouler vers le centre.
— Donc, si je résume : il y a eu jusqu’ici trois meurtres de femmes
par strangulation, chacune déposée sous un pont différent, toutes
retrouvées dans la Tamise, c’est bien ça ?
Brad acquiesça, la bouche pleine. Il semblait affamé. Pamela
Mendosa, vingt-huit ans, une Américaine blanche, s’était fait avorter
à Fairways. Je ne l’avais jamais rencontrée. Puis la pauvre Aïcha
Turner, noire et antillaise, quatorze ans seulement. Elle aussi s’était
fait avorter et je l’avais reçue en consultation. Je jouai avec un
morceau de viande, mais le laissai sur l’assiette. Et puis cette
troisième femme, Lindsey Peel, blanche, vingt-cinq ans, pas
d’avortement.
— Toutes assassinées suivant le même mode opératoire, ajouta
Brad en se resservant de la salade.
— Et le seul autre lien jusqu’ici, hormis les ponts, c’est moi. Mes
vêtements sur la première, un mouchoir avec mes initiales sur la
deuxième et bien sûr les messages d’avertissement pour les trois.
— Je le crains… À part ça, on patauge. Je dois reconnaître qu’on
n’a pas de suspect. Les autopsies n’ont pas donné grand-chose. On
est dans le flou le plus complet.
Il hésita et se tamponna les lèvres avant de poursuivre :
— Je ne devrais pas vous dire ça.
Ce fut très compliqué, mais nous avons quand même fini par
aborder d’autres sujets. Les questions personnelles, un peu
hésitantes, faisaient bien penser à un premier rendez-vous
amoureux. Il me révéla qu’il était divorcé, sans enfants. Il aimait les
courses de moto, jouer aux cartes, notamment au rami, et adorait
tout ce qui était méditerranéen. J’avais eu raison de l’imaginer en
serveur italien : sa mère était originaire de l’extrême sud des
Pouilles, dans le talon de la botte italienne.
— Mon père n’est pas italien, précisa-t-il.
— Madison ne sonne pas vraiment comme un nom de l’Europe du
Sud.
— Il est de Hartlepool.
Ouh, là.
— C’est nettement moins… idyllique.
Il sourit.
— Ils gèrent une oliveraie maintenant, à côté de la ville natale de
maman.
Ce n’était pas tant ce qu’il me disait que je trouvais captivant que
la façon dont il s’efforçait de trouver les mots justes. Ses yeux
semblaient toujours sur le point de rire. Tout le reste en était éclipsé.
Je lui parlai d’Andrew et de mon travail… et me déclarai ravie de
mon poulet basquaise, auquel j’avais à peine touché. Ce que je ne lui
dis pas, c’est que mon estomac n’avait cessé de faire des siennes
toute la soirée. C’était peut-être à cause de l’affaire, mais plus encore,
le fait de me trouver à côté de lui.
Je ne savais pas encore s’il s’agissait du début d’une romance ou
d’un rendez-vous destiné à me remercier de l’aide que j’avais
apportée à la police. Entre ces deux options, j’avais une préférence.
Après le dîner nous avons longé la berge jusqu’au métro.
— La station la plus proche de chez moi c’est Putney Bridge, dis-je.
Sur la District Line.
— Je vis près d’Elephant and Castle, dans l’autre direction. Sur la
Northern Line.
Il regarda ses bottes et poursuivit.
— J’ai oublié un détail. Ça ne vous ennuie pas qu’on revienne une
seconde à l’enquête ?
— Je crois que je le supporterai.
— La commissaire m’a dit qu’on avait trouvé quelque chose sur la
victime de Battersea, mais rien de personnel.
— Et c’était… ?
— Elle avait un livre dans la poche.
— Un livre ?
— Oui, un livre d’enfant, Le Jardin secret, vous connaissez ?
Submergée par un violent vertige, je crus que mes jambes allaient
se dérober sous moi. Brad me retint par les deux bras.
Un filet de voix rauque lui répondit :
— Cette personne, ce tueur me connaît vraiment très bien…
— Que voulez-vous dire ?
— Ce livre, dans mon enfance… il était…
Je m’appuyai contre lui, incapable de me redresser.
— Quoi ?
— C’était mon livre préféré…
Il m’adossa à un mur et reprit, légèrement sceptique :
— C’est un livre très populaire, ce pourrait être une simple…
— Ne me dites pas qu’il s’agit d’une coïncidence.
Je serrai fort les bras contre mon torse pour me réchauffer. J’avais
l’impression que le thermomètre avait chuté d’au moins dix degrés
en quelques secondes. Soudain, je ne voulais plus rien avoir à faire
avec Bradley Madison, avec cette affaire, avec Londres. Rien de tout
ça. J’aurais voulu n’avoir jamais quitté Norwich. Ou m’être installée
en Espagne avec mes parents.
— Quelqu’un sait que ce livre joue un rôle particulier dans ma vie.
Quand Luke, mon frère, est mort… j’avais douze ans… Ce livre m’a
sauvé la vie… C’était…
Alors j’ai craqué, complètement. J’ai lâché prise et me suis
effondrée en sanglots contre lui, inondant sa chemise de larmes. Ses
bras étaient forts et rassurants. Moi, je hoquetais, le corps secoué de
soubresauts, tandis qu’il restait immobile et silencieux. Je lui fus
reconnaissante de son silence. Pas de paroles de réconfort faciles, pas
de gêne non plus. Puis il m’entoura de son bras et me ramena sur la
grande avenue la plus proche. Nous avons grimpé dans un taxi et le
temps de dire ouf nous étions dans ma cuisine.
— Je suis vraiment désolée de vous infliger ce spectacle,
bredouillai-je, une demi-douzaine de mouchoirs en papier froissés
dans la main.
Il tendit la main vers la boîte de Kleenex et m’en passa un autre.
— Il n’y a pas de quoi. Quelqu’un, dans le secteur, joue avec vos
nerfs. Et avec la police. Ce quelqu’un a choisi de vous impliquer dans
cette série de crimes. Non seulement par l’intermédiaire de ces SMS
qu’on vous a envoyés, mais aussi avec Fairways, les avortements, les
vêtements, le mouchoir… Et maintenant le livre.
Je passai mes doigts dans mes cheveux.
— J’ai essayé d’y repenser.
— Nous devons récapituler les éléments clés de votre vie.
Considérer tous ceux qui pourraient concerner l’enquête. (Il sortit un
calepin de sa poche de poitrine.) Je sais qu’on vous a déjà demandé
tout ça, mais nous devons ratisser votre passé de façon encore plus
détaillée.
— Vous voilà redevenu flic, alors ?
— Et ami, oui.
Il griffonna un smiley.
— Je peux être les deux à la fois.
Dans la situation où je me trouvais, avoir un ami qui était aussi un
policier était clairement un atout. Il tourna une page de son calepin
et je réalisai alors qu’il était repassé en mode « enquêteur ».
— Écoutez, Brad, je ne crois pas être capable de cela maintenant…
J’avais des contractures dans tout le corps, comme si je venais de
participer à un stage commando. Quant à mon esprit, j’avais
l’impression qu’il avait volé en éclats tel un puzzle dont les pièces
auraient été disséminées aux quatre coins d’une salle. J’avais du mal
à garder les yeux simplement ouverts.
— On continue demain ? Vous pourriez venir prendre le petit
déjeuner…
Il referma son carnet.
— Vous avez raison, il se fait tard. Ça ne vous pose pas de
problème de rester seule ?
Si tentée que je fusse de lui suggérer de rester, je n’avais pas
l’énergie d’en passer par la proposition hypocrite mais inévitable de
lui donner le choix entre le canapé et le futon à dérouler. Voire le
pied de mon lit. Pas plus que de lui dénicher une brosse à dents
neuve et une serviette de toilette propre. Ni de lui expliquer
comment tirer la chasse des toilettes délicatement pour que le
cordonnet ne se détache pas. Je n’avais plus envie que d’une chose :
poser ma tête sur l’oreiller sans autre considération.
— Aucun. Je me sens très bien.
— Alors on repart de zéro demain matin. Il faut que je sois au
commissariat le plus tôt possible, je vous propose donc que nous
nous rencontrions dans le coin. Il y a un endroit qui s’appelle le Café
Fresco sur le trottoir d’en face, à 8 heures si vous pouvez.
— Sans problème.
Il marchait déjà vers la porte.
— J’essaierai de ne pas oublier mon pauvre cerveau, ajoutai-je.

*
Le commissariat de Shepherds Bush n’étant qu’à quelques
minutes de marche de la station Hammersmith, je laissai la voiture
devant chez moi. J’avais imprudemment déduit du nom Café Fresco
qu’il y aurait des tables dehors, mais je me trompais. Fort
heureusement. Ce restaurant se trouvait sur une artère très
fréquentée avec des trottoirs étroits et nous ne nous serions pas
entendus penser, encore moins discuter.
Une grande baie vitrée séparait le Café Fresco de la rue. Sur les
tables d’aluminium étaient disposés des ramequins en plastique avec
sel et poivre, côtoyant des soucoupes remplies de sucre. Une déco
rudimentaire en somme. Je ne voulais pas regarder de trop près,
mais j’étais sûre d’avoir aperçu en passant un mégot de cigarette
fiché dans l’une de ces soucoupes.
Je repérai une table libre coincée entre un vieux convecteur
électrique et une pile de rouleaux de papier hygiénique. J’essayais de
trouver un coin de table propre où poser mes coudes quand Brad fit
son entrée. Il avait les joues roses et les cheveux ébouriffés, comme
s’il venait juste de rentrer d’une randonnée revigorante. Ignorait-il
donc la fatigue ? Les affaires dans ce genre ne finissaient-elles pas
par le laminer peu à peu ? En comparaison, je me sentis faible et
déphasée, jusqu’à ce que je me souvienne qu’il avait choisi ce travail.
Une vocation bien différente de la mienne.
Il m’indiqua d’un signe le menu derrière le comptoir. Je parvins à
lui faire comprendre que je désirais un express.
— Merci d’être venue. Je dispose d’environ une demi-heure.
Un serveur apporta deux pains aux raisins avec nos boissons.
— Ils valent la peine, croyez-moi, fit-il en attaquant le sien et en
soufflant un petit nuage de sucre glace.
Je mordis dans le mien. Enfin quelque chose de bon dans cet
endroit. Je me léchai les lèvres et le remerciai. Il ressortit le calepin
de la veille et je compris à son ton officiel que nous entrions dans le
vif du sujet. Pas de temps à perdre en bavardages.
— Je vous demande de bien y réfléchir. Nous avons trois ponts :
Hammersmith, Richmond et maintenant Battersea. Voyez-vous un
lien avec vous ?
— J’y ai pensé et repensé. Non, il n’y en a pas.
— Nous devons faire un sort à la plus petite bizarrerie, au détail le
plus insignifiant. Ces derniers mois, vous rappelez-vous un
événement étrange, dérangeant ? Une personne ? Un incident ? Si
minime soit-il…
— D’accord.
J’hésitai.
— Continuez…
— J’ai un patient un peu dérangé. Je n’en suis pas sûre, mais un
jour j’ai eu l’impression qu’il me suivait.
— Qu’il vous suivait ?
— Ce n’est pas une certitude. C’est difficile quand il s’agit d’un
patient. Ils sont souvent un peu embarrassés quand je les rencontre
dans la rue.
Je songeais à la surprise qu’avait feinte M. Fin quand je l’avais
croisé dans le parc.
— Les gens sont souvent mal à l’aise, désarçonnés, vous savez… Et
ça n’est arrivé qu’une fois.
— Son nom ?
La voix de Brad me semblait à présent chargée de reproches.
— C’est confidentiel… Je ne crois pas que je puisse…
Il croisa les bras et se renversa en arrière.
— On a dépassé ce stade, vous ne croyez pas ? Avec trois femmes
assassinées ?
— Très bien. Mais il faudra d’abord que je lui parle. Je le vois en
consultation aujourd’hui. Après, il sera tout à vous.
— Appelez-moi dès que vous l’aurez vu.
— Il y a eu aussi ce sale type lors de la manif à la clinique, je vous
en ai parlé.
— Nous n’avons pas encore eu de retours sur le portrait-robot
qu’on a fait faire de lui. Il a été publié dans la presse. On va le
diffuser au maximum.
Il griffonna quelque chose qu’il souligna.
— Quelqu’un doit bien le connaître…
— Ça n’explique toujours pas comment le tueur était au courant du
Jardin secret… et comment il a réussi à s’emparer du mouchoir.
— Qui connaît votre deuxième prénom ?
— Mon deuxième prénom ?
— Oui. Les initiales J.L.G. sur le mouchoir.
— J’ai un site Web où il y a une foule de détails sur moi…
J’essayai de me rappeler les différentes pages de mon site.
— Mais je suis sûre que mon deuxième prénom n’y figure pas.
— Vous êtes dans les Pages jaunes ?
— Bien sûr.
Il se leva et se dirigea vers le bar. Un serveur lui passa un gros
annuaire. Je parcourus la liste des Grey du bout de l’index jusqu’à ce
que je trouve mon nom au complet.
J’éclatai de rire :
— Oui, c’est là ! J’apparais sous J.L. Grey.
— O.K. Donc, ce n’est pas vraiment un scoop. On doit pouvoir
trouver des mouchoirs déjà brodés à ces initiales.
J’acquiesçai.
— Et le livre ? Qui pouvait être au courant pour Le Jardin secret ?
Je suppose qu’il ne s’agissait pas non plus de votre exemplaire
personnel ?
— Non, je ne l’ai plus. Je remplace toujours mes vieux poches
usagés par des livres plus récents.
Brad laissa son stylo posé sur la page, attendant que je développe.
— Mes parents savent qu’il s’agit d’un livre spécial pour moi. Ma
tante Bibly. Peut-être aussi d’ex-petits amis, vous avez déjà leurs
noms. Andrew, peut-être.
Je lui donnai aussi les noms de mes tuteurs en psychothérapie et
de mes anciens thérapeutes. Des gens qui en savaient long sur moi. Il
reposa son stylo et bâilla.
— Désolé, je me suis levé un peu tôt… Très bien, j’ai de nouvelles
pistes possibles. C’est déjà quelque chose.
— Ils sont tous suspects ?
— Nous avons bien sûr déjà interrogé vos amis et collègues, mais à
présent nous devons passer à la vitesse supérieure. La commissaire
veut une liste de toutes les personnes que vous avez connues depuis
que vous avez vu le jour.
— Rien que ça ?
— Nounous, voisins, copains de classe, profs, amis, copains de fac,
année par année, tout.
Il me jeta un regard peiné.
— Je sais que ça va vous prendre du temps, mais on ne peut pas se
permettre de passer à côté du moindre détail.
— Très bien. Si ça peut être utile…
— Bon.
— Merci, ajoutai-je.
Il parut surpris.
— De quoi ?
Il se leva et balança son blouson sur son avant-bras. Starsky
encore. Je commençai à le trouver mieux que Hutch.
— Pour tous les efforts que vous avez consacrés à cette affaire…
Pour m’avoir emmenée dîner hier soir, ramenée chez moi, avoir
essuyé mes larmes.
Je le suivis vers la sortie.
— Pour ne pas m’avoir traitée comme une idiote…
Il me tint la porte ouverte et je me glissai sous son bras, humant
au passage l’odeur tannée de son blouson que relevaient des effluves
d’after-shave. Je ralentis imperceptiblement pour prolonger cet
instant.
— Je ne fais que mon travail… Et puis, certains aspects… ont été
un plaisir, fit-il en inclinant la tête à gauche.
Je souris timidement.
— Appelez-moi plus tard, quand vous aurez vu votre patient. Nous
allons devoir tous les interroger, vous êtes prévenue.
Dans le métro qui me ramenait chez moi, je pris ma décision. Je
savais que Brad n’approuverait pas, mais il fallait que j’enquête de
mon côté. Je n’aurais qu’une question à poser.
Chapitre 11

Pas besoin d’écouter par l’interstice de la boîte aux lettres,


incrustée dans la porte, pour entendre Scott Joplin jouer cinquante
décibels au-dessus de la limite tolérable. Avec un tel vacarme, il était
vain de presser le bouton de la sonnette. Je fis le tour pour gagner la
porte arrière. Un parfum de crêpes et d’huile de lin m’enveloppa
tandis que je grimpai l’escalier de secours. La porte était grande
ouverte. Une affichette annonçant la prochaine expo d’Andrew,
placardée avec une unique punaise, battait au vent : ce serait à
Nottingham, dans quelques jours. Je me sentis un brin oppressée à
l’idée que je ne jouerais plus aucun rôle dans le futur d’Andrew. La
cuisine étant déserte, je la traversai et pénétrai dans son atelier.
C’était un cadre idéal pour peindre. Un précédent propriétaire
avait abattu au moins trois cloisons pour créer un living spacieux
dans lequel n’émergeaient que deux meubles confortables : un
canapé et un fauteuil à bascule. Andrew avait arraché la moquette,
poncé le sol et tout dans cette pièce, comme en témoignaient les
multiples taches et zébrures, était dédié à la peinture. Sur l’un des
deux chevalets était posé un jean dégoulinant. Des piles de toiles, la
plupart tournant le dos au visiteur, étaient alignées contre les murs.
Au milieu de la pièce trônait un baril de pétrole, à côté d’une table à
tréteaux recouverte de pots de peinture ouverts ou non encore
entamés. Face à l’escalier en fonte qui conduisait à l’étage supérieur,
un squelette était pendu à un crochet, un foulard noué autour du cou.
Je découvris la chaîne stéréo derrière un tissu et baissai le son.
— Andrew ?
Pas de réponse.
Cela faisait un moment que je n’étais pas venue. Je ne connaissais
pas les peintures de ces trois derniers mois. Andrew m’avait toujours
montré ses œuvres à peine achevées. Tel un gamin impatient de
dévoiler les bonnes notes qu’il rapporte de l’école. Il me confiait
volontiers ses projets, ses idées de départ, la façon dont ses tableaux
progressaient et la signification de ses toiles achevées. J’aimais la
psychologie de son art, la façon dont il révélait le monde intérieur
d’Andrew.
Je marchai jusqu’au mur et me mis à retourner les toiles. Elles me
rappelaient toujours De Kooning : quelque chose de sauvage et de
surréel, guidé par une fascination pour la couleur. Andrew affirmait
qu’il avait développé sa propre iconographie personnelle en utilisant
des images de rêves. « Je peux faire du primitif aussi bien que du
conte de fées », m’avait-il dit un jour, comme s’il décrivait des
arômes de glaces.
Les toiles récentes étaient empilées près de l’escalier. Je retournai
la première. Elle était sombre, à dominante violette avec des traînées
noires. Je fis un pas en arrière en espérant que ce recul me
permettrait de mieux jauger le tableau, mais j’avais beau incliner la
tête dans tous les sens, impossible de discerner quoi que ce fût.
Lugubre et dérangeant étaient les mots qui me venaient à l’esprit. Je
regardai derrière pour voir si Andrew avait donné un titre à cette
œuvre-ci. Avant que j’aie pu déchiffrer la petite phrase tracée tout en
bas au crayon noir, je me redressai brusquement.
C’était l’odeur de whisky qui m’avait alertée. Je fis volte-face.
— Sur le point de vous tirer avec un chef-d’œuvre, mademoiselle
Grey ? ricana Andrew, en mâchonnant l’extrémité d’un pinceau fin.
Je me demandai s’il plaisantait. Il flottait dans son regard une
lueur métallique.
— Désolée, ce n’est pas faute d’avoir crié…
— J’étais au téléphone, fit-il. Quel bon vent t’amène ?
Son débit était heurté, sa diction pâteuse.
Je me tournai vers les tableaux.
— Intéressant… C’est une série récente ?
— Ils ne sont pas à vendre. Fiche-leur la paix.
Je fis mine de retourner la première, mais il la repoussa contre la
pile du bout du pied.
— Pas à vendre, répéta-t-il.
Se postant devant la pile de tableaux, il leva le bras à la manière
d’un policier qui arrête la circulation. Je compris le signal et
m’écartai.
Il se renversa dans le canapé, laissant échapper le pinceau qui alla
rouler en dessous. Il renifla bruyamment et dut s’y reprendre à deux
fois pour replier sa cheville gauche sur son genou droit.
Je faillis prendre congé mais j’étais venue chez lui pour obtenir
une réponse à une question précise. Je verrais bien s’il mentait.
J’avais repéré la façon dont ses sourcils s’agitaient fébrilement quand
il essayait de me baratiner, en général sur son rapport à l’alcool.
— Comment vas-tu ? demandai-je.
Il renversa la tête en arrière.
— En quoi est-ce que ça te concerne ?
J’étais sur le point de m’asseoir à côté de lui au bord du canapé,
mais je changeai d’avis.
— Ça me concerne, Andrew. Tu sais pourquoi notre histoire a fini
par capoter.
Sa réponse fut une parodie godiche :
— Parce que, Anderouou, nous sommes trois dans cette relation…
Et je ne peux pas…
— Mais c’est vrai. Écoute-toi parler.
Je saisis une bouteille de whisky vide – il y en avait plusieurs qui
traînaient par terre – et la brandis dans sa direction.
— Et on n’en est même pas au déjeuner. La situation ne s’arrange
pas.
— Tu ne comprends pas.
Il se pencha en avant et j’eus un geste de recul, de peur qu’il ne se
mette à vomir.
— Ça m’aide. Pour tout. L’alcool ne me laisse jamais tomber, ne
me juge jamais, ne m’abandonne jamais.
Il leva son regard vers moi en clignant des yeux comme s’il me
voyait floue et n’arrivait pas à faire le point.
— Je ne suis pas ton ennemi, Jules.
— Mais je ne t’ai jamais considéré comme un ennemi. Jamais de la
vie. C’est toi que tu détruis.
— Ne me fais pas le numéro du gourou chargé de me sauver.
— Ne change pas de sujet.
— C’est pour me parler de ça que tu es venue ?
J’inspirai profondément.
— Non.
Ne sachant pas comment amener la question, celle pour laquelle
j’étais venue le voir au risque de vivre une scène comme celle-ci, je la
lui posai brutalement.
— Tu connais le titre de mon livre préféré ?
— Ton livre préféré ? Mais enfin qu’est-ce que ça veut dire ?
Il éclata de rire.
— Je croyais que nous étions en train de nous disputer.
— Je sais que c’est une question étrange mais… (Je me frottai le
front nerveusement.) Dis-moi juste oui ou non.
— Et quelle est ma récompense ?
Il parvint à déplier ses jambes engourdies et à se lever. Debout
près de la fenêtre, je calculai en un éclair le temps qu’il me faudrait
pour gagner la porte.
— Tant pis, oublie ça, répliquai-je.
Espérant qu’il réagirait avec un temps de retard, je fonçai vers la
sortie mais je n’avais fait que trois pas quand il me barra le passage.
Je l’avais sous-estimé. Je dus pivoter sur moi-même pour ne pas me
noyer dans son haleine imbibée de whisky.
— Tu ne comptais pas te tirer sans un baiser d’adieu, quand
même ?
— Andrew, pas ça.
Il reprit sa voix chantante.
— Anderouou, pas çaaaaa !
Il m’attrapa les deux poignets et les croisa dans mon dos.
— Tu me fais mal !
Je tentai de me dégager. Tout en tenant fermement mes mains, il
enfonça son visage dans mon cou en riant.
— Arrête tout de suite. Je vais me défendre si tu ne me laisses pas
partir !
— Vas-y, défends-toi. Rien à cirer.
La bave aux lèvres, il tentait à présent de plaquer sa bouche sur la
mienne. Je renversai la tête en arrière et, simultanément, levai d’un
geste vif mon genou droit. Qui atteignit son but. Andrew se plia en
deux en poussant un cri strident.
— Je t’avais prévenu.
Je gagnai la porte et commençai à descendre l’escalier. J’entendis
un bruit de pas traînants derrière moi mais ne me retournai pas.
J’étais consternée qu’il ait fallu en arriver là.
Au moment d’ouvrir la porte de la cour, je l’entendis crier à mon
adresse :
— L’héroïne de ton livre préféré est une petite morveuse, une
bêcheuse comme toi qui s’imagine qu’on peut changer la vie des gens
en plantant des jolies jonquilles sur leurs plates-bandes.
Je laissai la porte se refermer derrière moi et m’éloignai sans me
retourner.
En arrivant à la maison, ma fureur n’avait pas diminué. Et sous la
colère, il y avait autre chose qui bouillonnait. Tous mes liens avec ces
femmes assassinées, Andrew les connaissait. Mon livre préféré, mon
nouveau boulot chez Fairways, mon deuxième prénom, mon adresse
e-mail, mon numéro de téléphone. Y compris les vêtements que
j’avais offerts à cette association humanitaire. Je n’en avais pas parlé
à la police, mais il était là le jour où j’avais vidé ma garde-robe. Je me
souvenais de lui s’écriant « Pas celles-là » quand j’avais fourré mes
bottines dans le sac plastique. J’essayais d’écarter cette pensée, en
vain. Andrew pouvait-il être le tueur ? Cette folie meurtrière était-
elle la réaction de rage d’un psychopathe face à notre rupture ? Était-
il possible que je n’aie pas su décrypter les signes qui trahissent un
tueur en série ?
Quand ces questions s’immisçaient dans la partie rationnelle de
mon esprit, je les repoussais comme on jette quelque chose qui vous
brûle les doigts. C’était inimaginable. Il était arrivé qu’Andrew s’en
prenne violemment à moi, qu’il me plaque contre un mur comme il
l’avait fait aujourd’hui, mais ce n’était pas un meurtrier et surtout
pas un esprit machiavélique. L’alcool le faisait sortir de ses gonds et,
quand il avait bu, il devenait incapable de réfléchir méthodiquement.
Tout le contraire de ce tueur qui se montrait d’une redoutable
intelligence avec ses indices cryptiques et son habileté à abandonner
des cadavres dans des lieux publics sans jamais se faire repérer. Ce
dont Andrew aurait été bien incapable.
À moins que… ?

*
M. Fin arriva à 14 heures pile. Il me semblait chaque semaine un
peu plus long et maigre. À peine assis il détourna les yeux.
Je voulais régler la question sur-le-champ. Je démarrai donc sans
attendre le topo que j’avais préparé sur le fait que je l’avais signalé à
la police.
— Avant que nous commencions, monsieur Fin, je voudrais…
Il pleurait.
— Je suis désolé, dit-il. Je ne crois pas que je reviendrai la semaine
prochaine.
— Ah…
— Je ne crois pas que vous puissiez me comprendre…
— Très bien.
— Je crois qu’il faut que je voie un homme. Je ne peux pas parler à
une femme. J’aurais dû m’en apercevoir avant.
Il sortit un mouchoir de couleur vive et se moucha avec un bruit
sonore.
— Vous sembliez être…
J’allais dire qu’il me paraissait aller bien, mais je réalisai que cela
pouvait paraître condescendant.
— Vous aviez réussi à parler… un peu… de vous-même…
— Oui, mais ce n’était pas vrai. C’était du bluff de A à Z… Pour
obtenir votre estime.
— Mon estime ?
Comment peut-on se leurrer à ce point ?
— Oui. Je me disais que si j’étais distant et difficile à coincer, vous
m’estimeriez, je vous séduirais. C’est ce que ma mère disait
toujours… Les femmes aiment les hommes durs et blessants.
— Votre mère ?
Il se remit à pleurer.
— Elle est décédée.
— Oh…
— C’est pour cette raison que je vais en rester là avec vous et voir
quelqu’un d’autre.
— Si c’est que vous souhaitez, je n’y vois pas d’inconvénient.
Je n’allais certes pas tenter de le faire changer d’avis.
Il glissa vers le bord du fauteuil.
— Cela n’a rien à voir avec vous, reprit-il. C’est juste que les
femmes… Je ne peux pas… Ça a toujours été difficile.
— Eh bien, si vous croyez qu’un homme peut vous aider à régler
ces problèmes, je crois que c’est une bonne décision.
Il se leva, fit mine de me tendre la main, mais au moment où je me
mis debout, il l’avait déjà retirée pour fourrager dans les quelques
touffes de cheveux qu’il lui restait.
— Je vais y aller maintenant, dit-il.
— Je vous souhaite que tout aille pour le mieux, monsieur Fin, fis-
je en lui ouvrant la porte.
Après son départ, je gagnai la fenêtre de ma chambre et attendis
de voir sa silhouette filiforme traverser la route. Puis j’appelai Brad
pour lui donner ses coordonnées.
— Mais ne lui dites surtout pas que c’est par moi que vous avez eu
son nom, précisai-je. Je n’ai pas eu l’occasion de lui dire que vous
alliez le contacter. Il pourrait considérer cela comme un
manquement à la confidentialité. Il pourrait me poursuivre.
— Sauf si c’est lui que nous cherchons.
— J’en doute.
— Et pourquoi cela ?
— Puis-je vous demander quelque chose ?
Je pris le combiné dans mon autre main.
— Bien sûr.
— L’une des victimes a-t-elle été violée ?
— Non. Selon le médecin légiste, il n’y avait pas la moindre trace
de rapports sexuels. Aucune lésion dans la zone ano-génitale, pas de
sperme, rien.
— Je sais que M. Fin a des problèmes avec les femmes – c’est
évident et cela justifierait des pulsions violentes à leur égard –, mais
je me demande si dans son cas cela n’entraînerait pas du même coup
une agression sexuelle.
— Vous voulez dire qu’il ne colle pas avec notre profil ?
Je perçus une légère nuance de sarcasme dans sa voix.
— Brad, je ne suis pas une experte en la matière, mais je crois que
si quelqu’un comme M. Fin devait s’en prendre à une femme, il
l’agresserait sexuellement. Il n’a sans doute jamais eu de relation
amoureuse au sens propre. Il ne sait pas comment séduire une
femme, il est frustré, bouillonne de colère rentrée, et il me semble
que la pulsion sexuelle, dans son cas, jouerait un rôle de premier
plan.
— Très bien, je garde ça en tête. Mais il a quand même pu vous
suivre. Vous m’avez dit qu’il vous avait fait peur… ?
— Je sais, mais je ne crois pas qu’il soit le meurtrier. Comment a-t-
il pu transporter les corps sur les berges et les mettre à l’eau sans
attirer l’attention ? En voiture, le plus loin possible ? En les portant
jusqu’à un bateau sur ses épaules, comme le font les pompiers ?
M. Fin est certes grand, mais il me semble bien trop frêle. Je ne crois
pas qu’il en soit physiquement capable. Rien qu’à le voir se pencher
pour attraper son journal aujourd’hui, je ne l’imagine pas charger sur
son dos même une femme assez légère et encore moins un cadavre.
— Parfait, mais nous devrons quand même avoir une petite
conversation avec lui. Étudier ses réactions. Ne vous en faites pas, je
ne ferai aucune allusion à vous. On trouvera un prétexte.
— Merci.
— Au fait, je me demandais si vous pourriez jeter un coup d’œil à
quelques rapports.
— Que je lise des rapports ?
— Sous un angle professionnel. Ce que vous m’avez dit de Fin me
laisse penser que nous pourrions utiliser vos compétences
professionnelles pour essayer de décrypter le fonctionnement mental
de ce tueur.
— Mais n’est-ce pas le travail d’un véritable profileur ?
— La commissaire ne croit pas aux profileurs. Aucune validité
scientifique, dit-elle. On a d’autres méthodes.
— Telles que… ?
— On exploite une base de données qui rassemble les paramètres
saillants de tous les crimes graves, comme les viols et les meurtres. Si
on trouve par exemple un élément très inhabituel dans un meurtre,
quelque chose qu’on ne rencontre que dans 5 % des crimes, il est
enregistré dans cette base.
— Quel genre de détails ?
— On a coupé les cheveux de la victime, on a introduit des objets
dans sa bouche, ses oreilles, son vagin ou son anus, on lui a collé les
lèvres à la superglu…
Je laissai échapper un gémissement.
— … on l’a décapée à l’eau de Javel… ce genre de trucs.
— Vous avez essayé de comparer ces meurtres avec ceux où l’on a
trouvé des objets appartenant à d’autres personnes, ou dans lesquels
la victime portait les vêtements de quelqu’un d’autre ?
— On a fait tout ça, en essayant diverses permutations, mais on n’a
obtenu aucun recoupement.
Puis, à voix basse, comme s’il craignait d’être entendu :
— Je pensais que vous pourriez jeter un coup d’œil à certains
détails… Voir si quelque chose vous frappe… Des invariants
psychologiques.
— C’est la procédure normale ?
— Non, pas tout à fait, non. Mais, si ça nous aide à retrouver ce
salaud, franchement je m’en fiche.
Je ne pouvais que m’incliner. Il n’était pas le seul à vouloir tout
faire pour mettre la main sur le tueur.
— Très bien, d’accord pour essayer.
— Parfait. Je vais vous envoyer le rapport par e-mail. Appelez-moi
quand vous l’aurez lu.
Je le rappelai vingt minutes plus tard.
— Je l’ai lu en diagonale, annonçai-je.
— Alors ?
— C’est à peu près ce que j’aurais pu écrire moi-même. J’en sais
tant sur cette affaire, beaucoup plus que je ne le devrais…
Il poussa un grognement compréhensif.
— Je sais que vous aurez besoin de temps pour le digérer, mais
est-ce que quelque chose vous a frappé ?
— Pas encore. Seulement l’aspect sexuel que j’ai mentionné.
— Vous croyez que le tueur n’a probablement pas de problèmes
sexuels ni de complexe d’infériorité devant les femmes ?
— Oui. Je reviens vers vous si je découvre autre chose. Et vous ?
Des progrès ?
Un soupir de lassitude me répondit.
— On bosse non-stop ici. J’ai trois inspecteurs en renfort et on a
raflé des policiers dans toute la capitale pour renforcer l’équipe. On
se croirait sur Oxford Circus aux heures de pointe. Seul problème, on
n’a pas un seul témoin et pour l’instant la vidéosurveillance ne nous a
fourni que très peu d’éléments.
— Justement je me posais la question.
— Il y a quelques caméras mobiles dans le centre de Richmond,
mais aucune sur le pont. La plus proche est installée à proximité du
bar à vin sur la côte qui mène au pont, côté ville.
— C’est quoi, une caméra mobile ?
— Une caméra qui peut pivoter sur un axe, s’incliner et zoomer.
— Et à Hammersmith ?
— Même topo. Il y a plusieurs caméras privées devant les pubs sur
le bord du fleuve, côté Hammersmith, mais aucune de l’autre côté,
celui où l’on a retrouvé le corps. Ni sur le pont lui-même.
Je soupirai à mon tour.
— J’espérais vraiment que la vidéosurveillance nous aiderait…
— Les gens exagèrent son utilité dans les enquêtes criminelles.
L’an dernier, moins de 5 % des crimes commis au Royaume-Uni ont
été résolus à l’aide de la vidéosurveillance, selon les statistiques du
ministère.
— Eh bien, ça… Je ne savais pas…
— On en est donc à traquer la moindre piste.
— Il y a autre chose, repris-je. Le tueur est de toute évidence très
intelligent et parfaitement organisé. Il voulait qu’on découvre les
corps. Croyez-vous qu’il aurait pu aller jusqu’à appeler la police pour
proposer d’aider les enquêteurs ? J’ai entendu dire que c’était déjà
arrivé, quand les tueurs cherchent une sorte de reconnaissance pour
ce qu’ils ont fait.
— Très juste. Je vais m’assurer qu’on ne laisse rien passer de ce
côté-là.
J’entendis des voix à l’arrière-plan et des chaises qu’on tirait sur le
sol. On avait l’impression que tout le monde se préparait pour une
réunion, une de plus.
— Une dernière chose, ajoutai-je.
— Allez-y.
— Non, en fait, ce n’est rien. Je dois d’abord vérifier quelque
chose.
— Vous êtes sûre ?
— Oui, oui, on en reparle.
— Signalez-moi tout ce qui pourrait être utile, aussi insignifiant
que cela paraisse.
— Promis.
Je me gardai de lui dire qu’il me restait une « visite de politesse »
à rendre avant de clore ma propre enquête.
Chapitre 12

Je dus attendre jusqu’au dimanche soir avant d’être sûre qu’il ne


serait pas chez lui. Le prospectus que j’avais aperçu chez Andrew
annonçait que l’exposition de Nottingham démarrait le 19 octobre.
Tel que je le connaissais, il avait sans doute prévu d’y arriver la veille
au soir pour « s’envoyer quelques verres », comme il l’avouait sans
vergogne.
Avant de grimper l’escalier de secours, je vérifiai que toutes les
lumières étaient éteintes et jetai un coup d’œil par le clapet de la
boîte aux lettres. J’aperçus sur son paillasson intérieur quelques
lettres qui n’avaient pas été ramassées. Indice favorable.
La porte arrière n’étant jamais verrouillée, je pus me glisser à
l’intérieur et j’entrepris de monter l’escalier métallique. J’avais pensé
à chausser des baskets afin de ne faire aucun bruit, mais c’était une
précaution inutile. Les gens du coin me connaissaient, ils m’avaient
assez souvent vue entrer et sortir de chez Andrew. Il suffisait que
j’agisse normalement. Ne pas regarder autour de moi, ne pas jeter de
regards furtifs çà et là. Le hérisson de pierre était à sa place, en haut
des marches, au milieu d’un fouillis de plantes en pot. Je le soulevai
et me saisis de la clé. C’était une clé plate ordinaire. Andrew n’avait
pris aucune mesure de sécurité particulière. Il disait toujours qu’un
cambrioleur averti ne déroberait jamais une de ses toiles, c’était tout
ce qui lui importait.
Je voulais apaiser mes inquiétudes et, avec ou sans la permission
d’Andrew, il fallait que j’examine par moi-même ses dernières
œuvres. S’il disait la vérité et qu’elles n’étaient pas à vendre, il était
improbable qu’il les ait emportées à Nottingham.
J’avais apporté une torche, mais je réalisai soudain que le
déplacement d’un faisceau lumineux serait plus suspect qu’un
plafonnier allumé comme si de rien n’était. Surtout ne rien
déplacer – Andrew ne devait pas se rendre compte que j’étais venue.
L’empilement de nouvelles peintures, derrière le canapé, avait été
recouvert d’un vieux drap. Il fallait que je remette les choses en place
exactement comme il les avait disposées. J’avais d’ailleurs apporté
mon appareil photo afin de vérifier que je n’avais commis aucune
erreur. Parano ? Certes, mais compte tenu de la tournure effrayante
qu’avaient prise les événements ces dernières semaines, la plus
extrême prudence était de rigueur. Pas question d’attirer l’attention
sur moi.
Je jetai un coup d’œil sur la première toile de la pile, celle que
j’avais vue deux jours plus tôt. Le noir et le violet dominaient. Pas de
forme immédiatement reconnaissable. Purement abstraite, donc, ce
qui était nouveau de la part d’Andrew.
Je la soulevai et lus les inscriptions au dos. Je savais qu’Andrew
choisissait ses titres avec soin. Ils révélaient souvent un élément plus
profond de sa peinture. Je lus :
Ombre dans l’eau.
Je regardai de nouveau la toile en me demandant si le titre ajoutait
quelque chose. Pas vraiment. Je sortis la deuxième. Des teintes
glauques, encore une fois. Des verts foncés et des noirs répandus sur
la toile en larges traînées. Peut-être traversait-il une phase morose ?
Peut-être était-ce sa façon de se confronter à notre rupture ? Je
vérifiai le titre au dos :
Un étranger sur la berge.
Un frisson glacé me parcourut l’échine. Rivière, eau, obscurité.
Tout cela ne me disait rien de bon. Je continuai d’examiner les
tableaux jusqu’au moment où j’entendis un bruit à l’extérieur. On
venait de claquer le portail. C’était Andrew. J’avais verrouillé la porte
d’entrée et fourré la clé de secours dans ma poche, mais il était trop
tard pour éteindre. Je jetai le drap sur la pile de tableaux et
m’accroupis derrière le canapé. J’entendis le bruit d’une clé qu’on
introduit dans une serrure et quelqu’un entra.
— Putain, j’ai oublié d’éteindre, fit Andrew. Attends une seconde.
Un bruit de pas sur l’escalier métallique. J’aperçus une autre paire
de pieds dans l’entrée.
— Tu as de la bière ?
Une voix masculine que je ne connaissais pas.
— Dans le frigo ! cria Andrew.
Les pieds battirent en retraite vers la cuisine et je me rappelai de
respirer. Andrew dégringola l’escalier pour entrer dans la cuisine.
J’entendis d’autres bruits de pas dehors. Ils devaient être trois à
présent. Je n’entendais pas ce qu’ils disaient, mais Andrew semblait
avoir trouvé ce qu’il était venu chercher. J’entendis le claquement,
suivi du sifflement d’une canette qu’on débouche, puis une autre et je
me demandai qui d’entre eux allait prendre le volant, ensuite…
Plaquée au sol tant bien que mal, je commençais à avoir des fourmis
dans les jambes. Andrew se mit à rire et les bruits de pas
s’approchèrent. Éteignez la lumière et partez ! suppliai-je
intérieurement. Une silhouette traversa la pièce.
— Celles-là, tu ne les emportes pas, Andy ? fit une autre voix
étrangère.
— Non, j’en ai assez dans la camionnette. Celles-ci ne sont pas
encore prêtes.
Les pas se rapprochèrent encore de la pile et donc du canapé.
J’étais pétrifiée.
— À quelle heure est-ce qu’on retrouve Mel ?
— Pas avant 10 heures, répondit Andrew.
— On devrait s’y mettre alors. On en a pour deux heures et demie
au moins.
— Ouais, O.K.
Les pas s’éloignèrent et on éteignit la lumière. Puis j’entendis la
porte d’entrée se refermer et le bruit des pas descendant l’escalier
métallique. Je poussai un long soupir avant de m’adosser au canapé.
Il s’en était fallu d’un cheveu.
Ce n’est qu’après avoir remonté la moitié de la rue que je réalisai
que j’avais oublié de prendre des photos des peintures et surtout de
leurs titres macabres qui auraient été fort utiles. J’avais laissé passer
ma chance. Pas question de prendre le risque de retourner là-bas.
Dès que j’aperçus le métro, je sortis mon portable.

*
— C’est un peu gênant, fis-je.
Au téléphone, j’avais immédiatement parlé à Madison des toiles
que je venais d’examiner.
— Très bien. Nous allons faire quelques vérifications plus poussées
à son sujet.
— Il était au courant pour Le Jardin secret… Il en sait long sur
moi. Et il a été… Comment dire ?
Je me frottai le poignet gauche, heureuse que Brad ne soit pas là
pour le voir.
— Nous nous sommes séparés parce que, quand il buvait, il
devenait de plus en plus agressif.
— Il vous a déjà molestée ?
— Les dégâts ont été plus émotionnels que physiques, mais oui, il
lui est arrivé d’avoir la main un peu lourde.
J’entendis le début d’un juron suivi d’un grognement étouffé. Puis
le silence. Quand il rouvrit la bouche, il articula lentement et
posément, réprimant un accès de colère.
— Mais pourquoi diable ne m’en avez-vous pas parlé avant ? C’est
une manie chez vous !
— Je ne crois pas que ce soit lui, Brad, vraiment. Il n’a pas du tout
le profil…
— Bon, alors sur qui d’autre devons-nous enquêter ? Qui d’autre
avez-vous oublié de mentionner ?
— Personne. Je suis sûre qu’Andrew…
— Gardez vos distances avec lui.
Ce ne serait pas bien difficile. Je lui confiai que j’avais projeté un
séjour à Cambridge, chez ma tante, histoire d’oublier un peu
Londres.

*
Ma tante Joan a toujours été surnommée Bibly. C’était une sorte
de plaisanterie familiale pour moquer sa vocation de bibliothécaire,
même si avec ses cheveux roux coupés court et ses minijupes
écossaises, elle n’a jamais vraiment correspondu au profil type de la
bibliothécaire – si tant est qu’il existe. Comme ma mère elle est née à
Cambridge, mais à la différence de celle-ci elle n’en est jamais partie.
Ne s’est jamais mariée non plus. Se disant très peu portée sur les
séances de bronzage au soleil méditerranéen, elle n’a pas manifesté
la moindre trace d’envie quand mes parents se sont installés en
Espagne.
Je la trouvai dans le jardin, se balançant doucement dans un
hamac. Avait-elle fini par céder à la douceur des journées
ensoleillées ? Une évolution tardive peut-être…
— J’ai sorti le barbecue spécialement pour toi, lança-t-elle.
On était à la mi-octobre et d’épais nuages hostiles s’amassaient à
l’horizon.
— Bonne idée ! m’écriai-je, taisant mes réserves.
— Viens ici et raconte-moi tout, dit-elle.
Je posai ma bouteille de vin sur la table du patio et pris place sur
un fauteuil de jardin à côté du hamac.
— Tu as fait bonne route ?
— Oui, ça roulait bien, vraiment pas de problèmes.
— Tu devrais venir plus souvent.
Bibly était coutumière de ces remarques sur mes trop rares visites.
C’était injuste puisqu’elle-même ne venait jamais à Londres. Je
l’avais invitée plusieurs fois au théâtre et à l’opéra, mais elle avait
toujours refusé. Je ne pris pas la peine de répondre.
— Ton jardin m’a l’air en pleine forme, repris-je.
Un compliment pas tout à fait mérité, mais je savais que c’était sa
fierté et sa joie. Les plantes étaient devenues les chouchous de cette
femme sans mari ni enfants, ni même animal de compagnie.
— Comment va ta vie dans les vapeurs londoniennes ?
— Assez agitée en ce moment.
— Et la psychothérapie, ça marche ? Tu as beaucoup de clients ?
— Oui. Les malheureux sont si nombreux en ce bas monde, Bibly…
— C’est un constat charitable ou un appel du pied ?
Elle laissait aux autres les convenances qu’elle jugeait souvent
hypocrites.
— C’est toujours agréable de te retrouver, mais j’espérais en effet
pouvoir t’interroger sur certains sujets que tu connais bien.
Ne pas lésiner sur les flatteries, ça ne nuit jamais.
— Il va falloir me graisser la patte ! Commence donc par me verser
un verre de vin. Et pendant que tu y es, tu peux allumer le barbecue…
Je compris que mes requêtes ne seraient pas exaucées
gratuitement. Bibly était du genre à faire faire son travail par ses
invités. Le contraire de ma mère à cet égard. Quand il s’agissait
d’aider les autres, maman se démenait corps et âme jusqu’à s’épuiser
à la tâche. La grande qualité de Bibly, c’est qu’elle ne tournait pas
autour du pot. Si j’avais la moindre chance d’obtenir des réponses
directes de quelqu’un, ce serait d’elle.
Une fois engloutie une demi-bouteille de vin et quelques ailerons
de poulet grillés, elle me demanda quelles étaient ces questions que
je me languissais de lui poser.
— C’est à propos de l’incendie.
— Quoi, quel incendie ?
— Quand Luke est mort.
Bibly se laissa glisser du hamac et vint s’asseoir à la table.
— Et qu’est-ce que tu voudrais savoir ?
— Juste ce dont tu te souviens. Ce qui s’est passé.
— Mais tu sais ce qui s’est passé. Le feu a pris dans la cuisine. À
cause d’une malfaçon du grille-pain. L’incendie s’est déclaré vers
2 heures du matin et le pauvre Luke a réussi à retourner dans la
maison en se faufilant entre les pompiers pour retrouver Pippin.
Tout cela semblait si clair.
— Y a-t-il eu des doutes sur ce qui a déclenché l’incendie ?
— Non.
Un léger temps de retard m’alerta. La réponse sonnait faux.
— Il y a eu des comptes rendus dans la presse, à l’époque ?
— Il y en a forcément eu un dans la feuille de chou locale.
— Peux-tu m’avoir un accès aux archives presse de la bibliothèque,
afin que je vérifie ?
Bibly hésita.
— Ça ne m’inspire guère. Quel intérêt de remuer tout ce passé
aujourd’hui ?
— Je veux juste m’en assurer une fois pour toutes.
Je n’allais pas lui révéler qu’une femme se disant voyante avait
affirmé que l’incendie n’était pas un accident. Bibly rejetait avec
mépris tout ce qui touchait au surnaturel.
— Pourrai-je passer demain ?
— Je ne suis pas sûre de pouvoir t’obtenir l’accès pour demain.
Elle épousseta quelques miettes sur le devant de sa jupe et je
réalisai qu’elle fuyait mon regard.
— On a des réunions demain… et une inspection.
— Mais la bibliothèque ne ferme pas ?
— Non, elle ne sera pas fermée… Néanmoins, il me sera sans doute
difficile de te faire entrer aux archives.
Cela ne ressemblait pas du tout à Bibly. J’avais la nette impression
de me faire mener en bateau et j’étais complètement désarçonnée.
J’hésitai à lui dire franchement ce que j’en pensais ou à jouer son jeu.
J’optai pour la diplomatie.
— Ce n’est pas grave, lui dis-je.
J’avais un plan B.
Au moment de me mettre au lit, je surpris mon image dans le
miroir en pied de la chambre d’amis que m’avait préparée Bibly. Je
portais un long T-shirt délavé en guise de chemise de nuit. Je
caressai l’ourlet et le pressai contre mon corps. Le T-shirt de Luke.
Le seul de ses vêtements qu’on ait sauvé de l’incendie. Je le portais
souvent quand je partais en voyage. C’était l’un des rares moyens que
j’avais encore pour le garder auprès de moi.
Cela faisait presque vingt ans que Luke était mort. Pourtant, il y
avait des moments où je le voyais par fulgurances, comme s’il venait
de sortir de la chambre. Des visions d’une vivacité et d’une intensité
telles qu’elles occupaient tout l’écran de mon esprit, scintillant
comme un film super-huit. Sa tignasse en désordre qu’il refusait de
couper, ses fossettes qu’il détestait et qui lui donnaient un petit air
effronté, sa pomme d’Adam qui avait commencé de pousser et qui
l’intimidait. Un ado de seize ans grincheux, spirituel, intelligent et
paresseux, bourré de contradictions. Le grand frère dont pendant
longtemps j’avais été si fière.
Je tournai le dos au miroir. Dans des moments comme celui-ci,
l’énormité de cette perte me frappait de plein fouet, comme pour la
première fois. Ce n’était pas seulement d’avoir perdu Luke, mais
toute la famille que nous étions alors. À partir du jour de sa mort,
chacun de nous avait pris ses distances afin de mieux traverser
l’épreuve. Au lieu de nous rapprocher, le drame nous avait isolés les
uns des autres, chacun dans son coin, détournant le regard pour ne
pas devoir affronter un chagrin trop lourd à assumer.
Ce matin-là, Bibly était partie au travail avant que je me réveille.
Elle m’avait laissé un mot :

Retrouvons-nous pour déjeuner à 13 heures à l’Ancre sur Silver


Street, à +, B.

Je descendis l’escalier en peignoir et allumai mon ordinateur


portable. Je lançai une recherche « journaux locaux Norwich » et
obtins deux résultats dont je copiai les adresses. Si je ne traînais pas,
je serais à l’heure pour mon rendez-vous de 13 heures.
Les rues étaient pratiquement désertes à 9 h 30, au moment où je
passai le seuil de la Norwich & Norfolk Gazette. Les bureaux étaient
exigus et la réception disposée juste derrière la porte d’entrée. À
l’odeur on se serait cru dans un salon de coiffure. Je tentai de
localiser la source des effluves de peroxyde, mais ils devaient venir
d’une autre pièce, de l’imprimerie peut-être.
Des affiches plastifiées des unes les plus marquantes du journal
étaient accrochées aux murs. La catastrophe de la montgolfière en
2004. La visite de la duchesse d’York en 2007. Délia Smith sauve le
club de foot de Norwich en 2005. Inoubliable.
Un homme apparut derrière le comptoir, les manches de chemise
retroussées sur ses avant-bras.
— Puis-je vous aider ?
— Je suis journaliste à Londres. Je recherche des articles sur un
fait divers qui date de 1990. Est-ce que vos archives remontent
jusque-là ?
— 1990 ? La collection a été constituée plus tard, en 2001
exactement. On n’a rien qui soit antérieur à cette année-là.
Mon expression dépitée était trop flagrante pour lui échapper.
— Vous pourriez essayer le Norwich Echo. Ils existent depuis les
années cinquante. Leurs anciens numéros sont consultables aux
archives départementales. Là-bas, vous trouverez sans doute ce que
vous cherchez.
Je le remerciai et fis demi-tour d’un mouvement vif qui fit crisser
le lino sous mes semelles.
Les archives départementales occupaient un bâtiment beaucoup
plus vieux qui hébergeait également quantité de périodiques et de
livres anciens en surnombre, hérités de la bibliothèque municipale.
Je grimpai les marches et patientai dans une salle d’attente obscure.
Un coursier apparut avec un colis. Il m’ignora. Puis une femme aux
lunettes juchées au sommet de la tête entra par une porte arrière.
— On s’occupe de vous ?
Je répétai le topo que j’avais déjà débité à l’entrée.
— Vous devez d’abord vous inscrire à la bibliothèque de Norwich
ou obtenir un laissez-passer.
— Je vois…
Zut.
— Et ce laissez-passer… ?
— Vous avez une carte d’identité professionnelle ?
— Eh bien… Pas vraiment. Vous voyez, je suis free-lance, c’est une
commande du Country and Home Magazine. Je ne suis pas salariée
d’un journal en particulier.
La facilité avec laquelle ce mensonge était sorti de ma bouche me
surprit.
— Vous n’avez aucun document qui prouve que vous êtes
journaliste ?
Je fouillai mon sac avec application, mais j’étais à court
d’arguments. Je posai mes mains vides sur le bureau.
— Je suis vraiment désolée, je n’ai rien sur moi. Je peux vous
laisser ma carte de crédit en dépôt, si vous voulez. Ça ferait l’affaire ?
— Ce n’est pas comme ça que nous fonctionnons, je le crains.
J’étais sur le point de tourner les talons quand il me vint une idée.
Je regardai de nouveau dans mon sac en espérant que j’avais été un
peu moins ordonnée que d’habitude ces derniers jours.
Il était là.
— Et ceci ? Ce document vous convient-il ? demandai-je en
défroissant une feuille de papier.
C’était le mail de Brad qui m’autorisait à aller voir le corps d’Aïcha
à la morgue de Wapping.
— Il prouve que j’ai été autorisée à enquêter par Scotland Yard.
Dieu merci, j’avais eu trop de soucis dernièrement pour penser à
classer ce papier dans les dossiers que je tenais méticuleusement à
jour. La femme jeta un coup d’œil au logo de la police et me tendit le
papier.
— Si on vous pose la question, ce n’est pas moi qui vous ai laissée
entrer, d’accord ?
Elle inséra une carte blanche dans une fente et le tourniquet
cliqua, me laissant la voie libre.
Je remontai un couloir plongé dans l’obscurité avant d’arriver à
une grande porte en chêne. En entrant, l’arôme de cire à bois était si
prégnant que je pouvais presque en sentir la saveur sur ma langue.
J’étais complètement seule.
Des rangées de tables, toutes en chêne luisant, s’alignaient d’un
bout à l’autre de la salle. Sur de hauts présentoirs à volets relevables,
les collections des journaux locaux étaient classées par ordre
chronologique. Tout ce qui précédait janvier 2009 était enregistré
sur microfilm. Je posai mon sac sur une table et parcourus les
rayonnages à la recherche de l’année 1990. Je glissai dans le lecteur
le film de l’année et fis défiler les premiers jours de janvier. Je
cherchais tout ce qui se rapportait au 18, le lendemain de l’incendie
qui avait détruit notre maison.
En page 5, je tombai sur l’article suivant :

« La police a rendu publiques les circonstances du décès tragique


d’un jeune homme mort des suites de ses brûlures. Luke Grey, seize
ans, a trouvé la mort dans l’incendie de la demeure familiale à
Thornwell Drive, Norwich, vers 2 heures du matin dans la nuit du 17
au 18 janvier. M. Anthony Grey et son épouse Mélanie, qui n’ont pas
été blessés, ont décrit leur fils chéri comme un garçon “plein
d’humour et aimant s’amuser”. Ils ont aussi une fille, Juliet, douze
ans, qui n’a pas non plus été blessée dans l’incendie. Luke Grey a été
transporté en ambulance à l’hôpital de l’université de Norfolk et
Norwich mais il était déjà mort à son arrivée. Les responsables des
sapeurs-pompiers ont confirmé qu’une enquête était en cours pour
déterminer les causes de cet incendie dévastateur, mais ils n’ont
aucune raison, au stade actuel, de soupçonner un acte criminel. »

Peut-être Bibly avait-elle raison : le compte rendu semblait clair et


net. Quant aux antennes de Cheryl, elles avaient peut-être été
parasitées. Je feuilletai les numéros des jours suivants, en quête d’un
article qui relate les conclusions définitives de l’enquête. Un
entrefilet paru en page 7 du numéro du lundi suivant attira mon
attention. À sa lecture, je sentis se dresser le duvet de ma nuque.
« Au terme de l’enquête concernant l’incendie survenu dans la
demeure de la famille Grey dans la nuit de mercredi à jeudi dernier,
les responsables de la police et des sapeurs-pompiers ont diffusé le
communiqué suivant :
« “Le feu a démarré dans la cuisine, a expliqué l’inspecteur-chef
Molliner, mais la vitesse à laquelle il s’est propagé dans l’ensemble de
la maison nous semble surprenante.”
« Luke Grey, seize ans, qui est mort dans l’incendie, était retourné
dans la maison pour sauver le chien de la famille. “Lors d’incendies
de cette nature, nous appliquons des procédures claires, a déclaré
Colin Spencer, sous-officier des sapeurs-pompiers de Norwich.
Malheureusement, l’adolescent s’est faufilé à travers la ligne de front
des pompiers et il est rentré dans la maison malgré notre interdiction
formelle.” »

L’inspecteur-chef Molliner concluait par cette phrase :

« Les investigations se poursuivent, car il nous reste encore à


déterminer comment la maison s’est embrasée. »

Je parcourus ensuite tous les numéros de la semaine suivante,


page après page, les tempes battantes, sans rien trouver de plus. Je
compulsais tous ces journaux à deux reprises ainsi que les journaux
de la semaine d’après. Sans aucun résultat.
Je me renversai sur ma chaise et poussai un long soupir. Juste à ce
moment-là quelqu’un fit irruption dans la pièce. Comme il était
presque 11 h 30, je fis rapidement des copies des pages qui
m’intéressaient sur le copieur de microfilms, ramassai mes affaires et
quittai la bibliothèque.
Bibly était déjà attablée dans un coin de l’Ancre, sirotant un porto-
citron. Je commandai une boisson au bar et la rejoignis près de sa
fenêtre.
— Tu as passé une bonne matinée ?
— Je suis allée à Norwich.
Je sortis les copies de deux articles.
Bibly fronça les sourcils et émit un tss tss réprobateur.
— Tout ça ne va faire qu’attiser les souffrances, décréta-t-elle.
— D’après le second article, la police avait des doutes sur la façon
dont le feu s’est propagé.
— On ne peut plus rien y faire maintenant.
Elle me tendit un sachet de chips cheddar-oignon. Je secouai la
tête.
— Tu te rappelles les faits ? L’enquête a-t-elle connu des
rebondissements ?
— Non, il n’en est rien sorti de plus. C’était un accident tragique,
Jules.
Je pointai mon index sur la seconde coupure, toujours pas
convaincue.
— Quelque chose cloche, pourtant. Tu m’as affirmé que c’était le
grille-pain qui était responsable. Les comptes rendus ne le
mentionnent nulle part.
— Les journalistes ont sans doute décidé que tous les éléments qui
surgissaient après coup étaient périmés, hors actualité. Tout ça ne
menait nulle part. Affaire classée.
— Tu crois que papa et maman ont des infos sur la question ?
Bibly manqua s’étrangler, les yeux écarquillés de colère.
— Ne t’avise surtout pas de les replonger dans tout ça. Remuer
encore une fois le couteau dans la plaie – tu ne parles pas
sérieusement ? C’est fini. Luke est mort. Oublie tout ça.
Je baissai les yeux, fixant mes mains posées sur mes cuisses. Et
abandonnai la partie. Pour le moment.
En lui faisant au revoir de la main, au moment de quitter le
restaurant, je compris que je n’abandonnerais pas si facilement. Il
me restait une carte en main, mais pour l’abattre, j’avais besoin de
Cheryl.
Chapitre 13

Je venais juste de réussir à atteindre la posture du scorpion quand


le carillon de l’entrée retentit. J’étais furieuse. Il m’avait fallu des
mois de pratique du yoga pour développer la force physique
nécessaire au maintien d’une telle posture et j’y étais enfin arrivée. Je
fus tentée d’ignorer la sonnette, mais elle me vrilla de nouveau les
tympans et eut raison de ma concentration. Je roulai sur le tapis
pour traverser le salon d’un pas rageur.
C’était Brad. Un coup d’œil à mon visage écarlate, à mes cheveux
en désordre, et il éclata de rire.
— Désolé, s’excusa-t-il. Le moment est mal choisi ?
Je le fis entrer d’un geste rapide de la main. Je n’avais pas envie
que toute la rue m’admire dans le velours rose de ma tenue de yoga.
— J’essaie juste de me détendre, répondis-je d’un ton modérément
zen.
Ce mercredi matin j’avais dû subir deux patientes très bizarres
ainsi qu’une annulation et il me fallait mon shoot de yoga.
— Je voulais vous tenir au courant… Je passais dans le secteur.
En contournant le canapé, je tâchai de dissimuler un sourire. Qu’il
fût passé par hasard, je n’y croyais guère. Je fis chauffer la bouilloire
et lui tendis une tasse de café.
— Sans indiscrétion, que faisiez-vous au moment où j’ai sonné à la
porte ?
Me lissant nerveusement les cheveux en espérant qu’ils allaient
reprendre leur forme première, je maudissais ma tenue de velours
stretch rose. Je m’enfonçai dans le canapé afin de la camoufler tant
bien que mal.
— Du yoga. Je ne suis pas très douée.
Je baissai les yeux et fus soudain clouée de stupeur par ce que je
venais de voir : j’avais laissé mon Guide de la sexualité tantrique
pour le couple sur la table basse, bien en vue. Je me levai
brusquement pour être sûr que les yeux de Brad ne dériveraient pas
dans cette direction et m’adossai un peu bizarrement contre le
dossier du canapé. Ce qui le contraignit à se tourner pour me faire
face.
— La vraie raison de ma présence ici s’appelle Lindsey Peel. C’est
le troisième corps. Vous savez, celui que nous avons trouvé du côté
du pont de Battersea. Vous devriez vous rasseoir.
Une phrase qui me fit craindre le pire. Il tapota le coussin que je
venais de quitter. Juste avant de m’asseoir, j’étendis un journal sur le
livre de yoga tantrique, comme pour lui permettre de poser l’éventuel
dossier qu’il aurait sorti de sa serviette.
— Elle n’a pas subi d’avortement à Fairways, mais nous savons
qu’elle travaillait là-bas.
— Oh, non…
Pendant quelques secondes, je ne suis plus arrivée à respirer. Je
me tassai tout au fond du canapé. Comment ce policier avait-il donc
fini par me séduire ? J’aurais dû savoir que les mauvaises nouvelles
le suivaient toujours à la manière d’un parfum délétère.
— Elle était agent d’entretien. Vous ne la connaissiez pas ?
— Non, je ne suis jamais de service à la clinique le matin.
— J’ai apporté une photo. Maintenant que nous connaissons son
identité, vous n’aurez pas besoin de reconnaître le corps.
Il sortit la photo de sa poche.
— Mais juste au cas où vous reconnaîtriez ses vêtements… Ou…
Je pris le cliché à contrecœur. Je reconnus le chariot d’aluminium
de la morgue. La victime était vêtue d’une jupe verte et d’un polo en
laine sous une parka kaki. Elle n’avait pas l’air d’avoir séjourné dans
l’eau ni d’avoir connu une fin terrifiante. Ses vêtements n’étaient pas
froissés et son visage livide était aussi serein que si elle venait de
s’endormir au mauvais endroit. Je tentais d’en rester à cette image
paisible, mais il ne fallut qu’une seconde avant que la cruelle réalité
de la situation me submerge. Comme les autres, elle avait sans doute
été étranglée et jetée à l’eau, tel un sac d’ordures qu’on balance dans
une décharge.
— Non, ce ne sont pas mes vêtements, fis-je. Et je ne la reconnais
pas.
— C’est déjà quelque chose.
— Mais c’est encore quelqu’un de Fairways.
Je ne m’étais jamais sentie aussi brutalement vidée de toute
énergie.
— Oui. Nous avons interrogé tous ceux qui travaillent là-bas. On
n’a rien pour le moment. On attend toujours un retour sur le
portrait-robot du type qui vous a agressée lors de la manif. Chou
blanc, là encore.
J’enfonçai les talons de mes pieds nus dans la moquette.
— Nous avons aussi reconstitué les faits et gestes d’Aïcha Turner,
poursuivit-il. La veille du jour où elle a été tuée, des amis ont révélé
qu’elle devait rencontrer quelqu’un à Putney. On ignore son nom. Ils
devaient se retrouver au Duke’s Head, un pub au bord de la Tamise.
On a envoyé quelqu’un là-bas.
— Elle était tout près du fleuve…
— Selon l’autopsie, l’heure de sa mort se situe entre 2 et 6 heures
du matin le 6 octobre. Il se peut qu’elle ait été tuée dans ce secteur
avant d’être transportée jusqu’au pont de Richmond… Une partie du
trajet en voiture, l’autre peut-être en bateau.
— Ça fait un bout de chemin. Quelqu’un a bien dû voir quelque
chose. Il y a toujours beaucoup de monde sur les berges entre Putney
et Richmond, même tard le soir.
— C’est le pari que nous faisons. Les techniciens du labo n’ont pas
retrouvé d’ADN sur la scène du crime de Battersea. Tout ce qu’on a,
ce sont des empreintes de chaussures plates ordinaires, pointure 44,
dont les semelles ne présentent pas de relief caractéristique. Ils n’ont
rien rapporté de Richmond, pour autant que je sache. Le type doit
avoir pris de sacrées précautions. Il portait sans doute des gants, un
chapeau, une veste longue sans la moindre trace de laine, pour éviter
de laisser derrière lui des fibres, des squames de peau morte ou des
cheveux.
— C’est quelqu’un de très intelligent… Mais quel est son profil ?
— On a parlé avec votre M. Fin. Drôle de type, n’est-ce pas… Il a
des alibis pour les trois meurtres.
— Je savais que ce n’était pas lui, même s’il me fiche la chair de
poule.
— Il reste que c’est tout ce qu’on a sur l’opération Chicane pour
l’instant.
— C’est le nom de l’affaire ?
Il me regarda, perplexe.
— Vous avez dû rater cette réunion…
— Où avez-vous trouvé ce nom ?
— Rien de plus banal. Nous avons une liste validée par le
ministère. Des termes neutres parmi lesquels nous choisissons
l’intitulé de chaque nouvelle enquête.
— Complètement au hasard ?
— Oui. On prend le suivant sur la liste en s’assurant qu’il n’ait pas
de relation accidentelle avec l’affaire. C’est un fourre-tout où l’on
trouve aussi bien des fruits exotiques que les îles écossaises. Tous les
services de police anglais opèrent ainsi.
Il se leva.
— Donc, notre enquête aurait tout aussi bien pu s’appeler
opération Hérisson ou Œuf Cocotte ?
Il me gratifia d’un regard ironique qui signifiait : content de voir
que vous avez gardé votre sens de l’humour.
— Notre commissaire voudrait vous revoir aujourd’hui, de
préférence en fin de journée, si cela vous convient…
Un petit interrogatoire en perspective.
— Pas de problème. À Fairways, je me suis fait remplacer par une
collègue pour toute la semaine.
— Excellente initiative. J’allais vous suggérer de vous mettre en
congé de la clinique pour quelque temps.
Arrivé à la porte, il fit volte-face et posa sa main sur mon épaule.
— Vers 16 heures, ça vous va ?
— Entendu, j’y serai.
Mon humeur était repassée au noir, pourtant je sentis la chaleur
de sa main sur ma peau longtemps après son départ.

*
La commissaire Katherine Lorriman ressemblait trait pour trait à
celle qui m’avait persécutée deux semaines plus tôt, à la trace
d’écarlate près, celle qu’elle avait appliquée sur ses lèvres. Peut-être
avait-elle rendez-vous avec un soupirant ?
Un policier me conduisit à travers d’étroits couloirs, slalomant
jusqu’à son bureau entre des collègues affairés. J’étais visiblement
montée en grade après notre premier entretien, qui avait été des plus
lugubres. Nous avons traversé la grande salle des opérations. On
aurait dit la corbeille de la Bourse en pleine effervescence. Avec trois
cadavres de femme sur les bras et pas la moindre arrestation en vue,
cette affaire devenait une enquête de premier plan.
En entrant dans le bureau de la commissaire, je fus frappée par la
froideur du lieu et son absence de féminité. Nulle trace de parfum
dans l’air, pas une photo, aucun objet personnel. Pas même une
affiche sur le mur. Des classeurs métalliques gris, encadrés par des
piles de dossiers non moins épaisses. Une pièce strictement
fonctionnelle, austère et peu accueillante, ne révélant aucun détail de
son occupante, sinon qu’elle ne voulait rien laisser transparaître
d’elle. Cette femme prenait son métier très à cœur. Elle ne devait
sans doute pas avoir de vie familiale et, si elle en avait une, elle la
tenait strictement séparée de sa vie professionnelle.
Je fus soulagée de voir Brad nous rejoindre. Je me sentais un peu
moins dans la peau de la gamine turbulente convoquée chez la
directrice.
— Nous avons affaire à un tueur intelligent et retors, mademoiselle
Grey, commença-t-elle sans la moindre formule de bienvenue. La
plupart des meurtriers emportent des souvenirs de leur crime avec
eux, poursuivit-elle. Il semble, dans ce cas, que notre homme fasse
exactement l’inverse.
Elle posa ses deux mains sur le bureau dans un geste emphatique.
— Il laisse derrière lui des objets qui ont une relation intime… avec
vous.
Sous l’apparence du simple constat de routine, son ton était
insidieusement culpabilisant.
— La connexion évidente, pour ce qui est de ces trois meurtres,
c’est Fairways. Deux des victimes y ont subi des avortements et une
autre y a travaillé. Vous aussi y travaillez. Le meurtrier est peut-être
un militant anti-avortement fanatisé, ce type qui vous a agressée et
menacée, qui sait ?
Brad prit le relais.
— Nous sommes en train de passer au crible les listes d’activistes
anti-avortement répertoriés à Londres. Nous recherchons des
enregistrements vidéo des manifs de ces dernières années. C’est un
énorme boulot. Nous envoyons aussi des agents interroger des
militants connus et des employés d’autres cliniques ayant fait l’objet
de menaces par le passé.
— Je sais que l’inspecteur Madison a épluché votre histoire
personnelle et familiale afin d’essayer de comprendre pourquoi vous
êtes ciblée, reprit la gradée.
— J’ai demandé à mes parents s’ils avaient des relations à
Londres, répondis-je. Ils n’y ont jamais habité ni travaillé. Je suis le
seul membre de la famille qui ait vécu ici. Mon père a ri quand je lui
ai demandé s’il avait des ennemis. Rigoureusement rien de leur côté,
donc, je le crains.
— Y a-t-il un aspect que nous avons omis ? demanda-t-elle.
N’importe quel détail, même a priori hors sujet.
— Qui remonterait à l’époque de vos études universitaires, de
votre formation comme psychothérapeute ? Quelque chose qui
concerne Fairways ? Holistica ? ajouta Brad.
Je leur expliquai que je me posais ces questions à chaque minute
de chaque jour. Et que je n’avais toujours pas trouvé la ou les
réponses. Nous avons passé en revue détails, faits et spéculations, et
puis la commissaire a mis fin à l’entretien. Sans m’avoir offert de
café. Ni, bien sûr, le moindre mot de réconfort, bien que je ne sois
pas certaine que cela m’aurait aidée. Un tueur en liberté
collectionnait mes effets personnels et connaissait ma vie dans ses
moindres détails. Difficile de me faire avaler que je n’étais pas en
danger.
Brad me conduisit vers l’entrée principale. Maintenant que nous
étions seuls, une question me brûlait les lèvres :
— Je sais que ça peut paraître un peu excessif, mais croyez-vous
que je devrais me cacher ?
Brad hésita avant de répondre, bien conscient de la difficile
position dans laquelle je me trouvais.
— Nous avons discuté de votre sécurité. Nous allons vous attribuer
une protection permanente.
— Vraiment ? Mais ça veut dire quoi exactement ?
— Que des agents se relaieront pour garder un œil sur vous… Chez
vous et quand vous sortirez. Et qu’ils doivent s’assurer que vous
n’êtes pas en danger.
L’image d’une voiture banalisée longeant le trottoir au ralenti me
traversa l’esprit.
— Mes collègues ne vous perdront pas de vue une seconde, de jour
comme de nuit, et devront vous protéger contre une éventuelle
agression.
— Je vais devoir calmer ma vie sociale, ou bien ils ne pourront pas
suivre…
Tu parles.
Il sourit.
Je me demandais, maintenant qu’il était question de me faire
surveiller par ses collègues, si Brad cesserait ses visites
impromptues. Pourquoi n’était-ce pas lui qu’on avait chargé de me
surveiller ? J’aurais été tout à fait d’accord pour qu’il vérifie si j’étais
« saine et sauve » quand j’éteignais la lumière avant de m’endormir.
Je jouai avec cette image une seconde ou deux, puis décidai de
remettre ce fantasme à plus tard.
En arrivant à la porte, je lui posai une dernière question :
— Avez-vous des pistes, ne serait-ce qu’une seule, à l’heure qu’il
est ?
— On progresse lentement.
Il poussa un long soupir.
— Je veux retrouver le type qui vous a menacée. On fait surveiller
Fairways au cas où il resurgirait là-bas. Il faut aussi réinterroger
Andrew. Un ou deux de vos patients nous ont répondu évasivement.
À suivre. On essaie de retrouver quelques-unes des personnes qui
figurent sur votre liste. Vos anciens profs de lycée, notamment…
Je fis la grimace. Tout cela n’était guère encourageant.
Comme il me l’avait annoncé, je reçus un appel d’une policière, ce
soir-là vers 19 heures.
— Je suis l’agent de police Penny Kenton. Je suis avec mon
collègue Zak Nwoso. Nous sommes garés juste en face dans une
Astra bleue.
Je traversai la chambre et écartai le rideau. J’aperçus un couple en
vêtements civils assis à l’avant d’une voiture sombre.
— Il vaut mieux que nous évitions tout contact direct en public,
sauf si vous avez besoin d’aide.
— Très bien.
— Vous nous verrez apparaître dans le secteur çà et là, mais
surtout, faites comme si de rien n’était. Il faut éviter qu’un éventuel
agresseur comprenne que vous êtes sous surveillance.
— Merci.
Je ne savais pas quoi ajouter.
— Êtes-vous en sécurité en ce moment ? Toutes les issues sont-
elles verrouillées ?
— Oui.
Je me sentais dans la peau d’un gamin de cinq ans. Je m’attendais
presque à ce qu’elle me demande si je m’étais lavé les dents.
— On passe la nuit sur place. Gardez un portable branché à côté de
votre lit et, s’il y a le moindre souci, n’importe lequel, appelez
aussitôt ce numéro, entendu ?
J’acquiesçai et raccrochai.
Le sommeil ne vint pas facilement ce soir-là, mais je n’en fus guère
étonnée. Qu’est-ce qui m’attendait maintenant ? Impossible à
prévoir. Personne ne savait si j’étais ou non en danger, sauf le tueur
lui-même, bien sûr. Si seulement j’avais pu lire dans ses pensées…
J’étais tentée de ne pas dormir seule les jours suivants, mais qui
inviter à partager mon intimité ? Trop compliqué de demander à
Andrew et, depuis la découverte récente de ses étranges peintures, je
préférais garder mes distances. Tous les autres amis à qui j’aurais pu
poser la question habitaient loin de Londres. Quand je m’éveillai
pour aller aux toilettes, vers 3 heures du matin, la curiosité l’emporta
et je jetai un coup d’œil à la rue, en bas. Tout était silencieux et,
comme on pouvait s’y attendre, l’Astra bleue était bien là. Anges
gardiens ou pas, j’avais l’impression persistante que c’était à moi et à
moi seule de résoudre cette affaire.
À mon réveil, le lendemain matin, l’Astra bleue était fidèle au
poste et prête à suivre mes moindres mouvements. Une nouvelle
habitude à adopter désormais. Penny avait appelé pour annoncer que
deux collègues prenaient le relais. Il s’agissait des agents Ralph
Ferriton et Ron Aldridge. Pas facile de me rappeler tous ces noms. Je
me sentais certes rassurée, d’un côté, mais aussi, étrangement, un
peu violée. Avec mes téléphones et ma messagerie électronique sur
écoute, je n’allais plus avoir beaucoup de faits et gestes privés.
Pendant un certain temps tout au moins.
En compulsant les notes que j’avais prises à propos de mon
premier patient de la journée, je réalisai à quel point j’étais fatiguée.
Mon superviseur m’avait suggéré de prendre des vacances et
d’arrêter les consultations un moment, mais je ne pouvais me le
permettre. Je n’avais pas de quoi faire face très longtemps en
arrêtant complètement de travailler. En plus je serais contrainte de
rester enfermée chez moi tout le temps, ou alors de me balader avec
une Astra bleue sur mes talons… Pas mon genre.
Lynn arriva la première. Et l’échange tourna autour du même
sujet que lors des séances précédentes : son fils harcelé, Lynn le
suivant sur le trajet de l’école, à l’aller comme au retour, et le petit
refusant absolument qu’elle intervienne.
— Ce doit être extrêmement dur pour vous, commentai-je.
En tout cas, ça l’était pour moi, vu la marge de manœuvre quasi
nulle qu’elle me laissait pour l’aider.
— Une amélioration cette semaine ?
C’était un de mes trucs : insister sur le positif.
— Rien. Tout est pareil.
— Et votre fils, comment va-t-il ?
— Billy est calme. Renfermé. Il va dans sa chambre et joue avec ses
Transformers.
— Ses quoi ?
— Ces voitures et ces animaux, vous savez, qu’on peut transformer
en robots…
Ce jeu me semblait étrangement démodé, à l’époque de la
domination sans partage des consoles de jeu type Xbox et Wii.
— Il a des amis ?
— Pas vraiment, c’est difficile pour lui. Billy n’est pas très sociable.
Il ne se lie pas facilement. Quand ils ne le harcèlent pas ou ne
ricanent pas dans son dos, les autres gamins l’ignorent.
Tout ce qui sortait de la bouche de Lynn Jessop prenait la forme
d’une lamentation pleurnicharde, ce qui ne stimulait guère ma
chaleur à son égard. En revanche, je ressentais une profonde
compassion pour son malheureux fils.
— Et que fait-il à part ça ?
— Il dessine, il peint. Il adore les Power Rangers et il aime
collectionner. Il veut comprendre comment fonctionnent les choses.
Les moteurs et l’électricité par exemple.
Un silence.
— Il est bon en sciences, lâcha-t-elle soudain.
— C’est formidable.
Enfin quelque chose de positif.
— Avez-vous rencontré son prof de sciences ?
— Oui, M. Slade. Il m’a fait bonne impression. Il a une bonne
relation avec Billy, apparemment.
— Croyez-vous qu’on puisse persuader Billy de parler à M. Slade
du harcèlement qu’il subit ?
Elle me tomba dessus comme une tonne de briques.
— Non, non ! Il ne veut en parler à personne à l’école. Ni aux
maîtres ni au directeur… À personne !
Pourquoi refusait-elle de reconsidérer la question ? Essayer, une
fois encore, d’en parler à Billy ? Y revenir régulièrement, avec
douceur, afin qu’il finisse par comprendre où était son intérêt ?
Il fallait que je m’y prenne autrement. Je ne l’imaginais pas très
entourée, mais je lui posai quand même la question.
— Avez-vous parlé de cette situation à vos amis ?
Elle fixa le sol.
— Je n’en ai pas vraiment…
Cette difficulté à se lier était un dénominateur commun entre la
mère et le fils.
— Depuis combien de temps habitez-vous le quartier ?
— Seulement depuis le début de l’année. Je ne sors pas beaucoup,
sauf pour travailler. Je suis assistante à temps partiel dans une
entreprise et je travaille comme chauffeur de minibus pour l’école de
Billy. Ça me permet de rester proche de lui. Je ne suis pas très douée
pour me lier aux gens.
C’était on ne peut plus évident. Le ton geignard de Lynn et
l’impression d’accablement qui émanait de toutes ses attitudes
hurlaient au monde entier sa conviction d’être une victime. Personne
n’est attiré par les victimes. Je tentai autre chose.
— Vous fréquentez une salle de sports ou un club de gym ?
— Je nage régulièrement, répondit-elle.
— Vous connaissez des gens à la piscine ? Vous vous êtes fait des
relations ?
— Pas vraiment.
— Cela vaudrait la peine de parler de votre situation avec des gens
en qui vous avez confiance. Par exemple des mères de famille. Des
groupes de parents peut-être. Je pourrais trouver des sites Web qui
évoquent ce problème de harcèlement à l’école et suggèrent des
solutions. Beaucoup de familles ont traversé des situations comme la
vôtre.
— Je pensais que vous pourriez m’aider.
— C’est très dur, Lynn.
Je posai mon stylo devant moi.
— Celui qui a le plus besoin d’aide, c’est votre fils, et vous me dites
qu’il refuse toute intervention pour le moment. Ça ne me laisse pas
beaucoup de possibilités vraiment constructives…
— Il refuse de venir à ces séances.
— Ce ne serait pas très indiqué de toute façon. D’ailleurs, je ne suis
pas formée pour travailler avec les enfants. Quel est l’âge de Billy,
déjà ?
Je savais que je l’avais noté quelque part, mais je ne voulais pas
avoir l’air de regarder ailleurs.
— Quatorze ans.
— Il doit y avoir un psychologue scolaire attaché à son collège.
Vous devriez peut-être vous renseigner pour savoir s’il peut l’aider.
Quel est le nom de son établissement ?
— Il ne veut pas que le collège soit prévenu. Je croyais avoir été
claire sur ce point.
Nous étions toujours dans l’impasse et ma patiente ne me laissait
entrevoir aucune issue. Tandis que je retournais le problème dans
tous les sens, elle demanda à aller aux toilettes. Quand elle eut quitté
la pièce, je consultai de nouveau mes notes. Y avait-il des
informations que je pouvais utiliser comme levier pour avancer ?
J’étais en train de parcourir la première page quand je tombai sur
l’âge de Billy. Je l’avais noté lors de notre première séance : treize
ans, selon ses dires, et non quatorze comme elle le prétendait à
présent. Étrange, a priori, à moins qu’évidemment son anniversaire
ne fût survenu entre-temps. Plus de mystère dans ce cas. Pourtant,
en poursuivant ma lecture, je relevai une autre incohérence. Lynn
avait dit que le directeur du collège de son fils était une femme, or
aujourd’hui, c’est d’un directeur qu’elle avait parlé.
Une pensée saugrenue me traversa soudain l’esprit. Avais-je
affaire à un syndrome de Münchhausen par procuration ? Une
recherche pathologique d’attention ? Lynn avait-elle fabriqué toute
cette histoire ? Billy existait-il vraiment ?
En continuant ma lecture, je réalisai que d’une semaine à l’autre
Lynn s’était plusieurs fois contredite sur les lieux, les dates et les
noms. Avant que j’aie pu décider d’une stratégie, elle était de retour
dans la pièce.
Dès le début, cette femme m’avait fait une impression bizarre. Je
n’arrivais pas à en avoir le cœur net. Tout ce que je savais, c’était que
quelque chose dans son histoire ne sonnait pas juste.
Je lui demandai la date de l’anniversaire de Billy.
Elle me répondit aussitôt :
— Le 12 avril. Il a treize ans.
Pas d’anniversaire récent, donc. Lynn se racla la gorge.
— Il aura quatorze ans dans six mois.
Elle avait replié les bras, se mettant sur la défensive.
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Je suis désolée.
Il fallait lui donner l’impression que la confusion était de mon fait.
— Je croyais que vous aviez dit qu’il avait quatorze ans. Je
commençais à ne plus m’y retrouver.
— Mais vous estimez que le harcèlement est inacceptable, n’est-ce
pas ? reprit-elle. Vous estimez que les petits caïds devraient être
punis ?
— Je crois que toutes les personnes concernées doivent d’abord
connaître exactement les faits. Mais oui, j’estime que le harcèlement
est totalement inacceptable.
Elle prit un air entendu, comme si elle venait d’arracher une
victoire inattendue.
Quand elle partit, je ne savais pas plus qu’au premier jour ce que
je devais penser de Lynn Jessop. Je décidai, faute de mieux, de me
rafraîchir la mémoire et de faire quelques recherches sur le
syndrome de Münchhausen, ainsi que sur les menteurs compulsifs.
Chapitre 14

Cheryl n’avait pas de portable et quand je composai son numéro


de fixe, personne ne répondit. Je savais qu’elle habitait Chelsea, mais
je n’avais pas son adresse. Je ne pouvais même pas sonner chez elle à
l’improviste.
Holistica était bien ouvert le soir, toutefois, je n’étais pas certaine
que Cheryl y travaillait ce jour-là. À mon arrivée, Clive m’annonça
qu’elle était déjà partie. La clinique avait pour politique de ne jamais
communiquer à quiconque les adresses de ses employés, y compris
entre eux. Aussi j’inventai un objet que j’aurais laissé chez elle lors de
ma dernière visite pour obtenir son adresse, malencontreusement
sortie de ma mémoire. Une demi-heure plus tard j’arrivai devant sa
résidence.
Un homme en sortait juste au même moment. J’en profitai pour
monter directement chez Cheryl.
— Quelle bonne surprise de te voir ! fit-elle en m’ouvrant la porte.
Son visage ne trahissait pourtant pas la moindre surprise.
Peut-être son sixième sens l’avait-il déjà prévenue de mon arrivée.
Elle me fit pénétrer dans un petit salon parfumé d’encens et décoré
de meubles massifs de style égyptien. Un miroir en forme de minaret
était suspendu au-dessus d’une imposante commode. L’espace
confiné était saturé d’étoffes moelleuses et de coussins de soie
brodés. Tout suggérait un confort raffiné et désuet.
Il y eut un silence prolongé, l’embarras était palpable. Elle savait
pourquoi j’étais venue. Elle remarqua que je regardais la photo d’un
avion au-dessus de la porte.
— J’ai été pilote, autrefois, dit-elle. Chef d’escadrille dans la Royal
Air Force.
J’écarquillai les yeux.
— J’ai adoré voler. La liberté et l’ivresse de l’oiseau dans le ciel…
Je te le recommande vivement si tu n’as jamais essayé…
Je lui confirmai que je n’avais jamais piloté et que cette activité ne
figurait pas dans le top ten de mes priorités actuelles.
— Je suis une femme qui a les pieds fermement ancrés dans le sol,
ajoutai-je.
Cheryl m’invita à m’asseoir. Elle semblait pensive.
— Quant à moi, j’ai plutôt la tête dans les étoiles, mais je suppose
que tu t’en es déjà rendu compte.
— Tu me sembles avoir… certains dons.
Je voulais ramener la conversation sur le motif de ma présence.
— C’est un drôle de truc, ce don de voyance. Parfois on a des
visions dont on sait qu’elles vont entraîner des problèmes…
— Comment ça ?
— N’as-tu pas remarqué, dans ton domaine, qu’on a parfois des
intuitions qui ne sont pas entièrement positives au sujet d’une
personne et qu’on hésite à lui en parler ?
Je comprenais exactement ce qu’elle voulait dire. Parfois les gens
ne supportent pas d’entendre la vérité. Ils déploient une énorme
énergie pour la dissimuler, à eux-mêmes comme à leur entourage. En
psychanalyse, on appelle cela le déni.
— C’est un dilemme, poursuivit-elle, parce qu’il arrive qu’on
détienne des informations qui pourraient être utiles à une personne,
mais qui risquent aussi de la déstabiliser.
Elle détourna le regard un peu trop vite et, à ce moment, je
compris qu’elle parlait de Luke. De l’incendie.
— Tu veux parler de… mon frère. Et de ce que tu m’as dit… Que ce
n’était pas un accident.
C’était la raison de ma visite. J’étais prête à l’entendre maintenant.
— Ça risque de réveiller tes vieilles douleurs endormies. Tu n’es
pas plutôt du genre à préférer oublier ?
Je sentis mon estomac se contracter. Mes yeux se plantèrent dans
les siens.
— J’ai besoin de savoir.
— C’est ce que je pensais.
Elle posa les coudes sur la table, croisa délicatement les doigts. Et
articula d’une voix lente et posée.
— Je suis certaine qu’il ne s’agissait pas d’un accident.
Je décidai alors de lui parler de ma visite aux archives du Norwich
Echo. Je lui expliquai que le compte rendu du quotidien mentionnait
une enquête en cours et qu’à ma connaissance il n’y avait pas eu
d’autre d’article.
— Que disait le journaliste exactement ?
— Que les policiers se posaient des questions sur la rapidité avec
laquelle le feu s’était propagé. Et qu’ils n’en connaissaient pas la
cause.
— Je peux te dire ce que j’ai vu, si c’est bien ce que tu désires.
— Oui, oui, s’il te plaît.
Ma bouche était devenue subitement sèche.
— Quand je suis avec toi, j’ai des visions, je vois une maison de
famille. Avec une porte d’entrée jaune, c’est ça ? Une maison avec un
garage sur le côté droit, un grand arbre sur la gauche ?
Je faillis m’étrangler. Elle voyait juste. Ces détails n’avaient jamais
été mentionnés dans la presse.
— Il y avait quelqu’un d’autre dans cette maison. Je vois quelqu’un
ouvrir des fenêtres, au rez-de-chaussée. C’était l’hiver, n’est-ce pas ?
— Oui, c’était en janvier.
— Mais pourquoi ouvrir les fenêtres s’il faisait froid ? demanda-t-
elle en passant son doigt sur le hiéroglyphe gravé sur le bras du
fauteuil.
Pourquoi, en effet… ? J’essayais d’imaginer ce que j’allais
apprendre.
— As-tu gardé beaucoup de souvenirs de cette nuit-là ? poursuivit
Cheryl.
Je me pinçai les lèvres.
— J’avais douze ans. Et ça fait presque vingt ans.
— Que te rappelles-tu ?
— C’est assez flou. Mes souvenirs se mêlent aux récits que j’ai
entendus et à mes propres cauchemars. J’ai du mal à y voir clair.
— Raconte.
— Je me rappelle que nous étions sortis. En famille, un peu plus
tôt ce soir-là. Il faisait froid, je m’en souviens très bien. Je portais un
épais manteau et des gants.
Je fermai les yeux et sentis la laine piquante de l’écharpe me
chatouiller la peau du cou.
— Toutes les lumières étaient éteintes. Je ne comprenais pas
pourquoi. Je me souviens que papa avait une lampe torche à la main
et que je ne pouvais pas lire mon livre ce soir-là parce qu’aucune des
lampes ne marchait.
— Une coupure de courant ?
— Je ne sais pas, dis-je pensivement.
— Quoi d’autre ?
— Mon souvenir suivant, c’est que nous sommes tous sortis de la
maison. Et puis j’ai vu des flammes jaillir de la fenêtre de la cuisine.
Des vitres qui explosaient. Ensuite les pompiers sont arrivés. Nous
étions tous serrés les uns contre les autres. Tous les quatre. Ils nous
ont donné des couvertures.
Je me figeai alors.
— Ce qui vient ensuite est difficile.
— À propos de Luke ?
Cheryl posa sa main sur la mienne.
— Oui. Je ne me souviens pas de l’avoir vu partir. Il était avec nous
et soudain il avait disparu. Ma mère hurlait, des gens criaient en
montrant la porte d’entrée de la maison. Les pompiers étaient
furieux.
Je sentis des larmes couler sur mes joues.
— Je ne l’ai plus revu.
— Pourquoi est-il retourné à l’intérieur ?
— Pour le chien, Pippin. Il est mort, lui aussi.
Je repensai à Pippin, ce petit bâtard hirsute que Luke câlinait à
longueur de temps. Il n’aboyait jamais et sentait toujours la vieille
basket oubliée sous la pluie.
Je levai la tête. Les yeux emplis de larmes, je voyais Cheryl comme
à travers un verre dépoli.
— Juliet, les images qui me viennent concernent la cuisine. Je vois
des cartons derrière le four. Des cartons qui ne devraient pas être là.
— Des cartons ?
— Des boîtes, des caisses, des cartons.
— Et quoi d’autre ?
— Les lumières sont éteintes. La maison plongée dans une
obscurité totale pendant une minute. Et juste après, elle s’embrase.
— Comment expliquer cette obscurité soudaine sinon par une
coupure de courant ? Et sinon, pourquoi mon père aurait-il utilisé
une lampe torche ?
Une image de cette nuit me revint soudainement.
— Et les bougies. Oui. Papa est remonté de la cave avec une boîte
de bougies. Je me souviens maintenant. On les a allumées dans le
salon avant d’aller nous coucher.
Je sentis ma gorge se contracter douloureusement.
— Ce n’était pas les bougies, n’est-ce pas ?
Cheryl me serra la main.
— Était-ce notre faute ?
— Honnêtement, je ne le pense pas. Vraiment pas. Cela ne
correspond pas à ce que je reçois. C’est quelque chose d’autre… De
plutôt menaçant. Les boîtes dans la cuisine et la présence d’une autre
personne dans la maison. Les fenêtres ouvertes, aussi.
J’expirai longuement.
— Merci de me l’avoir dit. Cela me donne envie de creuser un peu
tout ça. Je savais qu’il me manquait des éléments et je veux trouver
les réponses.
Je me levai, prête à partir.
— Puis-je te poser une autre question ? demandai-je.
Elle acquiesça et je me rassis sur le bord du fauteuil.
— Je ne sais pas très bien par où commencer. Tu te rappelles cette
photo du pont de Battersea que je t’ai montrée la semaine dernière ?
Elle se raidit.
— J’ai lu les articles sur les derniers meurtres. Abominable.
— Tu n’as rien vu à mon sujet… du tout, n’est-ce pas ?
Elle hésita. Inclina la tête.
— Non.
— C’est que, évidemment, tout ça me rend assez nerveuse. Ça me
terrifie, en fait.
J’essayai de sourire mais mon menton se mit à trembler.
— J’ai été prise pour cible… j’ai reçu ces SMS effrayants et je me
sens… impuissante.
Elle posa sa main sur mon épaule.
— Je ne vois rien de négatif à ton sujet, me dit-elle. D’ailleurs, je
ne capte pour ainsi dire rien sur les meurtres, pour être franche.
— Je t’en ai déjà parlé, mais permets-moi d’y revenir : le
lendemain du jour où on a découvert la première femme, tu as dit
savoir qu’elle ne s’était pas noyée. Tu avais raison, elle a été
étranglée. Comme les autres, d’ailleurs. Je me demandais si, peut-
être, tu en savais plus…
— J’ai eu une intuition, c’est tout, mais sans rapport avec toi.
Désolée si je t’ai fait peur.
— Mais tu le saurais, n’est-ce pas, si j’étais en danger ?
— Pas forcément. Ce n’est pas une science exacte, Juliet, je suis
désolée.
Je lui étais reconnaissante de sa sincérité. Cheryl aurait pu afficher
une certitude de façade pour m’impressionner. Elle poursuivit, les
yeux fixés au sol :
— Je n’ai eu aucune vision qui me suggère que tu es en danger.
Elle marqua un temps d’arrêt.
— Pas pour l’instant, en tout cas.
Après mon départ, je fus soudain assaillie de doutes. Cheryl était-
elle réellement voyante ? Et si tout cela n’était qu’un coup de bluff,
un numéro très au point ? Ou alors, si elle jouait franc jeu, me
dissimulait-elle certaines choses ? Se trouvait-elle confrontée à l’un
de ces dilemmes dont elle m’avait parlé et qui l’empêchent de révéler
une information risquant d’effrayer son interlocuteur ? J’avais
surveillé son langage corporel et l’avais regardée dans les yeux au
moment de lui dire au revoir. Elle n’avait pas cillé, mais je n’étais
toujours pas entièrement convaincue. Les termes que Cheryl
choisissait, eux non plus, ne me rassuraient guère. Quand je lui avais
demandé si elle me croyait en danger, sa réponse évasive (« pas pour
l’instant, en tout cas ») m’avait transpercé la nuque d’une flèche
glacée comme une stalactite.
De retour à l’appartement, j’avais trouvé une enveloppe sur mon
paillasson. C’était un message d’Andrew : une invitation à une
cérémonie de remise de trophées artistiques le lendemain soir, dans
Holland Park. L’un de ses tableaux avait remporté le premier prix.
En déchiffrant son écriture tremblante, je me sentis submergée de
tristesse. Il voulait que je sois présente.
Il était tentant de laisser la nostalgie déformer la vérité, de laisser
les bons souvenirs éclipser les autres. Mais je me ressaisis
rapidement et me rappelai la dure réalité de notre relation : Andrew
était un alcoolique incapable de se maîtriser et il s’était montré
physiquement violent avec moi. À cet égard rien n’avait changé, mon
expérience de la semaine passée me l’avait encore prouvé. Il n’était
donc pas question de laisser la nostalgie nuancer mon jugement.
Surtout en ce moment, s’il y avait la moindre possibilité qu’Andrew
fût capable de bien pis encore. Je me laissai pourtant aller à imaginer
une soirée mondaine arrosée de champagne, perspective qui me
souriait davantage qu’un tête-à-tête chez lui. Qu’est-ce que je
risquais à évoluer pendant une heure ou deux dans une salle remplie
d’admirateurs ? Avec tous ces gens autour de lui, Andrew serait
obligé de se surveiller. Et je pouvais espérer glaner une ou deux infos
utiles.
Leighton House était maintenant un musée situé dans une zone
verdoyante de West Kensington. En entrant, je fus accueillie par un
fort parfum de lys et de cire d’abeille. Mes talons claquaient sur le
parquet vitrifié et je m’attendais plus ou moins à ce que l’un des
gardiens me demande d’ôter mes escarpins.
C’était un lieu étonnant. D’immenses galeries bourrées de
peintures préraphaélites et de plafonds dorés à la feuille. Au centre
du grand hall, je tombai en admiration devant un bassin creusé dans
le sol entièrement recouvert de carreaux de faïence islamiques
turquoise et orné de colonnettes de marbre. À couper le souffle.
On m’indiqua le premier étage, où devait avoir lieu la cérémonie.
On avait disposé quelques rangées de chaises et trois chevalets sur
une estrade où avaient été posés des tableaux recouverts d’une étoffe.
Prêts pour le grand dévoilement.
Je ne tardai pas à repérer Andrew. Il portait une chemise d’un
blanc de neige aux manches bouffantes, avec un large col grand
ouvert qui encadrait un foulard écarlate. Les pans de sa chemise
flottaient librement sur son pantalon de velours rouge foncé. Il
ressemblait à un prince de la Renaissance. C’était Andrew tout
craché : théâtral, débraillé et romantique. En le regardant discuter
avec un couple, agiter les bras et rejeter en arrière sa frange rebelle,
je compris qu’il n’était pas encore sorti de ma vie.
Quelqu’un fit tinter le rebord d’un verre avec un manche de
fourchette et tout le monde prit place.
Je compris assez vite que la cérémonie allait se prolonger tard
dans la soirée. Divers P-DG qui sponsorisaient l’événement se
présentèrent à tour de rôle pour débiter des laïus pontifiants, suivis
par des personnalités du monde de l’art qui leur léchèrent les bottes
en retour. J’étouffai un bâillement et, pour me distraire, passai en
revue les amateurs qui avaient fait le déplacement, m’efforçant de
deviner leur profession. Il y avait une femme à la longue chevelure
blonde qui lui arrivait au creux des reins. Était-elle aussi séduisante
de face ? Mannequin ? Trop évident. Assistante de direction chez un
styliste réputé ? Peut-être. Je passai aux personnes suivantes,
délaissant un crâne chauve et une quadragénaire permanentée.
Soudain je poussai une exclamation de surprise. La femme assise
devant moi se retourna et me darda d’un regard désapprobateur. Je
l’ignorai, les yeux fixés sur une cible bien plus intéressante.
Je venais de reconnaître le visage taillé à la serpe, le teint rouge
brique, les longs favoris et les cheveux châtain terne. L’homme qui
m’avait insultée et menacée devant la clinique était assis deux rangs
devant moi. Je plongeai la main dans mon sac pour saisir mon
portable. Il fallait que j’envoie un message au commissariat pour les
avertir de sa présence. Je fourrageai dans le sac en essayant de ne
pas me faire remarquer et, soudain, je me souvins : j’avais échangé
mon sac habituel contre une petite pochette du soir en lamé. Mon
portable était sans doute resté sur la table de la cuisine. Je me serais
volontiers flanqué un coup de pied aux fesses.
La cérémonie atteignait son apogée et, quand on dévoila le tableau
qui s’était vu décerner le troisième prix, le public applaudit avec
enthousiasme. Difficile d’appeler ça une peinture. Elle était du type
« gueulard ». Mélange d’éclaboussures orange vif et cramoisies
barrées de lignes noires gravées. Une femme en tunique à motifs
délavés, style baba cool, s’avança et serra la main d’un homme en
costume.
Je gardai un œil sur l’« excité de la manif », espérant qu’il ne se
retournerait pas. Et même s’il se retournait, me reconnaîtrait-il ?
Avait-il une raison particulière de s’en prendre à moi ou n’étais-je
qu’un visage représentant Fairways ?
Je ne fus guère attentive au reste de la cérémonie, ne cessant de
me demander ce que cet enragé faisait ici et comment je pourrais
découvrir son identité. Soudain, je vis Andrew, planté sur l’estrade et
tenant une enveloppe à la main. Il souriait aux applaudissements.
J’étais si occupée par l’examen de l’arrière du crâne de mon olibrius
que j’avais raté le dévoilement du tableau d’Andrew qui remportait le
prix. Et l’instant d’après, je vis tous les spectateurs tournés vers moi
en train de m’applaudir, certains souriant, d’autres me toisant de
haut en bas. Qu’est-ce que… ? Je me tortillai sur mon siège, essayant
de comprendre pourquoi j’étais brusquement devenue le clou de la
soirée et soudain je la vis.
La peinture d’Andrew. C’était le portrait d’une femme nue. Je
sentis ma mâchoire inférieure se décrocher lentement et ma vision se
brouilla comme si toute la pièce venait d’être précipitée dans l’océan.
C’était moi. Nue. Je faillis m’élancer sur scène pour administrer une
bonne gifle à Andrew, mais ma pudeur n’y aurait rien gagné. Je ne
voulais surtout pas me retrouver sous le feu des projecteurs. Et
encore moins que l’énergumène de la manif me repère.
Les spectateurs s’étaient levés, certains continuaient d’applaudir,
d’autres se dirigeaient vers la sortie. Je me levai à mon tour avec
toute la dignité voulue, mais dans la mêlée j’avais perdu de vue le
personnage que j’avais gardé à l’œil toute la soirée.
Il fallait que je rejoigne l’estrade pour parler à Andrew. Sa
peinture était pour l’heure le cadet de mes soucis, je me promis
d’aborder le sujet plus tard. J’avais, en revanche, besoin de savoir s’il
connaissait mon mystérieux agresseur. Il fallait que je sois fixée sur
son identité.
Je me glissai vers le bout de ma rangée et, postée derrière un
pilier, parcourus la pièce du regard. L’énergumène était l’un des
rares hommes de la soirée qui ne portait pas de costume-cravate, un
détail qui le rendait aisément repérable. J’examinai tour à tour les
invités massés devant le buffet, ceux qui se dirigeaient déjà vers la
sortie, les petits groupes d’attardés au centre. J’étais sur le point de
renoncer quand je l’aperçus à l’autre extrémité de la salle en train de
converser avec une femme qui parlait d’une voix forte.
Andrew était la star incontestée de la soirée et je dus jouer des
coudes pour me frayer un passage jusqu’à lui. Je craignais qu’avant
de l’avoir rejoint il ne soit entraîné par un sponsor l’invitant à un
dîner de célébration. Me rapprochant peu à peu, je l’entendis
remercier des admirateurs, répondre à leurs vibrants éloges. Puis un
homme s’écarta et je me trouvai soudain en face de lui.
— Ah, Jules ! Ravi que tu aies pu venir.
Il posa une main sur mon bras mais sans faire mine de
m’embrasser.
— Ne la ramène pas trop, Andrew.
Je pointai la toile du doigt.
— Il faudra que nous parlions de cela, un de ces jours…
J’en profitai pour examiner la toile de plus près. Nul doute
possible, elle était étrangement ressemblante. Et plutôt flatteuse,
pour être honnête.
— Je crains qu’il ne soit trop tard pour cela, dit-il penaud.
Je l’entraînai derrière les chevalets, à l’écart d’un groupe de gens
qui attendaient pour lui parler.
— Écoute, ça va peut-être te paraître bizarre, mais j’ai besoin de
ton aide.
Il fronça les sourcils.
— Comment ça ?
— Tu te rappelles le type dont je t’ai parlé, celui qui m’a menacée à
Fairways ? Le jour de la manif ?
Je le vis se creuser la tête pour oublier la griserie du succès et se
rappeler la discussion que nous avions eue quelques semaines plus
tôt.
— Je sais que je choisis mal mon moment, mais il est ici. Je l’ai vu
et je me demandais si tu le connaissais…
Une foule assez dense se dirigeait vers la porte. Il était trop tard, je
le savais, pour emprunter le portable d’Andrew et prévenir la police.
À leur arrivée, l’énergumène aurait quitté les lieux depuis longtemps.
Andrew me regarda stupéfait et posa une main sur sa hanche. Il était
blême de colère.
— Jules ! Ce n’est vraiment pas le moment…
Je lui attrapai le poignet.
— Il est recherché par la police, c’est vraiment important.
— Bon, où est-il ? fit-il en regardant par-dessus ma tête.
Je me tournai avec précaution, m’efforçant de rester masquée par
le chevalet.
— Tu vois la vieille dame en robe jaune ?
Il balaya la pièce du regard.
— Oui, ça y est, je la vois.
— L’homme à côté avec des cheveux ternes, qui porte un pull
marron. Tu le vois ?
— Oui, je crois. Avec un jean noir ?
Je jetai un coup d’œil.
— Oui, c’est lui. Tu le connais ?
— Je n’ai pas l’impression.
— Approche-toi un peu.
Il s’avança vers la femme en robe jaune qui semblait ravie qu’il
vienne lui parler. Je le vis jeter un regard par-dessus son épaule, tout
en échangeant quelques mots avec elle. Il revint en secouant la tête.
— Jamais vu avant. Je ne sais pas qui c’est.
Je pestai intérieurement.
— Tant pis, merci quand même… Je te laisse à tes réjouissances.
Alors que je me tournai pour partir, il m’attrapa par un doigt.
— On va dîner avec quelques amis à Covent Garden tout à l’heure.
Ça te dirait de venir ?
— Je travaille demain. Merci quand même.
Au moment où je me retournai, je vis la jeune femme à la longue
chevelure blonde essayer d’attirer l’attention d’Andrew. Elle était
largement aussi séduisante côté face.
— Je crois que cette jeune personne voudrait un autographe, fis-je
en haussant un sourcil.
— À bientôt, dit-il en m’envoyant un baiser du bout des lèvres.
J’essayai de repérer l’homme, traversai une dernière fois la grande
salle à sa recherche mais mon mystérieux agresseur avait disparu.
Zut.
J’aurais pu alerter mes anges gardiens une fois hors du musée.
Maintenant il était trop tard.
En sortant dans le froid, je frissonnai de tous mes membres, mais
ça n’avait rien à voir avec le temps.
Chapitre 15

Je repérai l’Astra bleue en quittant Leighton House. J’étais désolée


que l’agent Penny et son partenaire Zak passent leur vie collés à mes
basques. Nous avions passé un accord dès le début : je devais leur
envoyer un SMS cinq minutes avant de sortir. Ça leur simplifiait la
vie. Nous n’en étions qu’au deuxième jour, mais j’en avais déjà plus
qu’assez de cette ambiance de roman d’espionnage. Comme je
n’avais pas mon portable sur moi ce soir-là, je marchai jusqu’à leur
voiture pour leur dire en personne que je rentrai chez moi, bien que
ce fût officiellement « contre les règles » de les prévenir ainsi. Je
faillis leur demander de me ramener, mais je ne voulais pas avoir
l’air d’abuser de la situation.
De retour à la maison, j’étais furieuse d’avoir de nouveau laissé
filer l’énergumène de la manif. Cette soirée à la gloire d’Andrew ne
m’avait rien rapporté sinon une nouvelle humiliation. Je n’y avais
récolté aucune information tangible, mais j’appelai tout de même
Brad. Je pourrais au moins lui dire que le type qu’ils recherchaient se
trouvait encore à Londres.
— J’allais justement vous appeler, fit-il immédiatement. J’ai de
nouveaux détails à propos d’Andrew Wishbourne.
À la légère hésitation que laissait percer sa voix, je compris que les
nouvelles n’allaient pas être bonnes.
— Saviez-vous qu’il avait des antécédents de coups et blessures
volontaires graves ?
Le silence fut ma seule réponse.
— Il a écopé de douze mois de prison pour avoir frappé quelqu’un
avec un club de golf. On l’a fait revenir pour lui poser quelques
questions.
Je plaquai la main sur ma bouche.
— Juliet ? Vous êtes toujours là ?
— Oui, désolée. Je suis un peu sous le choc.
Je lui racontai ma soirée.
— Bien essayé, commenta-t-il. Bon, je dois y aller… On m’appelle
sur une affaire.
J’entendais derrière lui le hululement des sirènes.
Alors que je reposai mon portable, la sonnette de la porte d’entrée
retentit. C’était Jackie qui venait m’emprunter mon sèche-cheveux.
— Le mien est HS depuis des semaines, dit-elle. Je dois partir au
boulot et il fait trop froid pour sortir avec les cheveux mouillés.
Je lui tendis l’objet d’une main tremblante. Elle me jeta un coup
d’œil perçant.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu en fais une tête…
— C’est Andrew. Tu sais, le type avec qui je sortais.
Je lui répétai ce que Brad m’avait appris.
— Tabasser et tuer, ce n’est quand même pas la même chose.
— Il y a un début à tout.
— C’est terrible de dire un truc pareil.
— Je sais.
— Tu as peut-être raison, dit-elle à regret. Je ne le connaissais pas.
— Andrew ne montrait que ce qu’il voulait bien laisser voir : son
côté blagueur, le type qui aime rigoler, le rêveur incorrigible.
Elle tripotait nerveusement la prise du sèche-cheveux.
— On ne peut pas savoir de quoi les gens sont capables, n’est-ce
pas ? Combien de fois a-t-on vu des voisins de pédophiles témoigner
aux infos : oh, mais c’était un homme charmant !
Je lui tendis le diffuseur du sèche-cheveux, qui avait glissé
pendant qu’elle parlait.
— Je ne savais même pas qu’il jouait au golf, lâchai-je, accablée.
Au réveil le lendemain matin, je n’avais qu’une pensée : quitter
Londres, oublier les meurtres, fuir Andrew et même Brad. Comme je
n’avais pas de rendez-vous ce matin-là, j’envoyai un SMS à mon ange
gardien, en l’occurrence l’agent Wendy Morrell, pour l’informer que
je partais pour Norwich.
Thornwell Drive est une rue résidentielle bordée d’arbres, comme
celles qu’on trouve dans toutes les villes florissantes. Je n’y étais pas
revenue depuis que j’avais quitté l’université en 1996, l’année où
papa et maman s’étaient installés en Espagne. La bronchite de mon
père empirait alors déjà depuis un moment, mais je crois qu’ils
avaient décidé d’attendre que j’aie fini mes études avant
d’emménager sous des cieux plus cléments. Je pense aussi qu’ils ne
pouvaient supporter l’idée de rester plus longtemps dans cette
maison maudite.
Quelles étaient mes chances de retrouver les mêmes voisins treize
ans plus tard ? Je me souvenais de M. Knightly au numéro 16.
L’année de mon départ il devait avoir la soixantaine. Il était peut-être
mort depuis un moment déjà. Dans les années quatre-vingt-dix une
famille vivait de l’autre côté de la rue. Des gens assez jeunes. Avec un
chien bruyant et un gamin qui jouait de la flûte. Sans arrêt et mal.
Tout devait avoir changé.
Je tournai à l’angle et me garai à l’extrémité de la rue. J’envoyai un
SMS à l’agent Morrell pour lui dire qu’il trouverait un coffee-shop au
bout de la rue à droite, mais je ne savais pas si cette suggestion lui
agréerait. Elle opérait seule ce jour-là, son partenaire ayant été
appelé ailleurs. Les effectifs se faisaient rares, l’époque était au
dégraissage. Je supportais mal de l’imaginer seule dans sa voiture à
attendre des journées entières. D’autant que je ne pensais pas courir
le moindre risque ce jour-là, si loin de Londres.
Je fis quelques pas dans la rue et fus frappée par une étrange
sensation, comme celle où l’on retrouve en rêve un lieu qu’on a bien
connu. Comme si l’on remontait dans le temps. Cet endroit me
semblait aussi familier que si je l’avais quitté la veille et pourtant il
n’en avait subsisté dans ma mémoire, depuis dix ans, qu’une image
chaque jour un peu plus floue.
La rue me parut plus étroite que dans mon souvenir, les maisons
plus rapprochées les unes des autres. Des détails avaient changé,
ainsi cette ancienne clôture en bois blanche, devenue un mur de
brique devant la maison qu’habitait autrefois Mme Lorne. Ou le
bureau de poste, promu épicerie ouverte jour et nuit. Mais les
senteurs étaient restées les mêmes, la façon dont le soleil éclairait
l’arrondi de la route, les rebords des pavés, les paquets de feuilles
coincés dans la grille de la bouche d’égout, tout était resté
exactement comme dans ma mémoire.
Je me demandai qui habitait chez nous, au numéro 18, et si ces
gens connaissaient notre histoire. Je me demandai aussi, bien que
nous ayons restauré toute la maison, s’il y avait encore des traces
noirâtres sur les murs et une persistante odeur de fumée.
Arrivée au numéro 20, je toquai le marteau de bronze contre la
porte. Un chien aboya, mais c’était un jappement et non le ouah
ouah guttural dont je me souvenais. Une silhouette se découpa
contre la vitre dépolie. Une femme m’ouvrit la porte, des gants de
caoutchouc aux mains. Un terrier essaya de se glisser entre ses
jambes, elle l’empoigna au passage.
— Je croyais que vous étiez le plombier.
— Je suis désolée. Vous auriez une minute ?
Le chien me jappait dessus et essayait de lécher le visage de sa
maîtresse.
— Pas si vous êtes venue vendre quelque chose. Que voulez-vous ?
— J’entends un robinet qui coule, me semble-t-il…
Elle sursauta comme quelqu’un qui a complètement oublié ce qu’il
était en train de faire.
— Attendez une minute.
Elle ferma la porte et revint quelques instants plus tard sans le
chien.
— J’habitai autrefois la maison voisine, commençai-je. Je
m’appelle Juliet Grey. Nous avons vécu ici jusqu’en 1996. Vous
résidiez peut-être dans le coin à l’époque ?
— Je suis la femme de ménage, je n’habite pas ici.
Elle s’adoucit quelque peu.
— Ils n’habitent pas ici depuis très longtemps. Ils ont emménagé
en 2006, je crois.
Elle ne précisa pas de qui elle parlait, mais je savais ce que j’avais
besoin de savoir. Je lui dis que j’étais désolée de l’avoir dérangée et je
partis.
M. Knightly, le voisin d’en face, était le suivant sur ma liste. Je me
souvenais de lui comme d’un type jovial qui s’arrêtait toujours pour
discuter quand on le croisait sur le chemin du retour depuis le
magasin qu’il tenait, à l’angle de la rue voisine. Il avait perdu sa
femme à l’époque où nous habitions ici et des images de ses obsèques
me revinrent en mémoire. Nous avions assisté à la veillée funéraire
chez lui, la maison embaumait la lavande. Je me rappelai que Luke
avait accidentellement laissé tomber un vol-au-vent derrière le
tourne-disque sur lequel passait un vinyle de Frank Sinatra. C’était
avant la catastrophe. M. Knightly avait continué pendant des jours à
nous apporter des plateaux de sandwichs au concombre et au poulet,
aussi secs que rances.
Il m’ouvrit la porte en pantoufles écossaises. Ne me reconnut pas
tout de suite mais, au nom de Juliet Grey, m’adressa un sourire et me
tendit une main ridée. Une main froide et sèche. Il n’avait guère
changé, à ces nuances près qu’il semblait plus petit, plus maigre et
que l’un de ses yeux était à demi fermé. Dès le début de la discussion,
je réalisai qu’il était dur d’oreille. Luke avait l’habitude de l’appeler
« Sprightly Knightly » (l’alerte Knightly) parce qu’il était toujours en
train de courir à droite et à gauche. Propriétaire de chevaux de
course, il partageait son temps entre les écuries et l’hippodrome.
L’homme que j’observais à présent ne me semblait plus guère
capable de courir où que ce fût.
Les parfums de lavande dont je me souvenais avaient été
remplacés par une odeur de chou brûlé en provenance de la cuisine,
où il m’entraîna. Je l’avais interrompu alors qu’il était en train de
manger un œuf à la coque. Sur le rebord de son assiette
s’entrecroisaient quelques lamelles de toast qu’il s’apprêtait à
tremper dans son œuf. Il me demanda si je voulais déjeuner, mais les
casseroles sales et les emballages défaits jonchant la pièce donnaient
à penser qu’elle aurait échoué aux tests d’hygiène les plus laxistes. Je
prétendis que quelqu’un m’attendait, ce qui était vrai si l’on songeait
à la pauvre Wendy dans sa voiture.
Il comprit qu’il ne s’agissait pas d’une simple visite de politesse. Je
lui demandai si ça le dérangeait que je lui pose quelques questions
pendant qu’il finissait son déjeuner.
— C’est à propos de l’incendie, lui dis-je.
— J’avais la drôle d’impression qu’il devait s’agir de cela.
— Il y a des faits nouveaux.
— C’était il y a longtemps, fit-il.
Une grosse goutte de jaune d’œuf dégoulinait le long de son
menton.
— Je sais. Vingt ans. Vous vous souvenez du soir où c’est arrivé ?
— Oh, je m’en souviens très bien. Difficile d’oublier un soir pareil.
Il frotta ses mains grasses sur son pantalon et écarta l’assiette qu’il
venait de vider.
— On m’a dit qu’il y avait peut-être eu une panne électrique. Ça
vous rappelle quelque chose ?
M. Knightly plissa les yeux comme s’il cherchait à revoir la scène
dans ses moindres détails.
— Je me rappelle avoir jeté un coup d’œil à votre maison parce que
notre électricité fonctionnait très bien. Vos rideaux étaient tirés et
vous étiez tous partis au cinéma parce que… Oui, à cause de la panne.
Cette explication stimula ma mémoire. J’avais oublié que nous
étions allés au cinéma ce soir-là. Une solution qui s’imposait en
l’absence de lumière et de chauffage. Je me souvins alors que c’était
une suggestion de Luke : « Si on doit rester assis dans le noir, avait-il
dit, autant que ce soit devant un bon film. »
C’était tout Luke. Vif et effronté comme d’habitude.
— Vous vous rappelez les fenêtres ?
Une question vague, exprès. Je ne voulais pas orienter sa réponse.
Il gratta sa barbe naissante, produisant le même bruit qu’une
allumette qu’on frotte sur une boîte.
— Elles étaient ouvertes, n’est-ce pas ? remarqua-t-il.
— Vraiment ?
— C’est sûr, quand on y pense, c’est plutôt bizarre de laisser les
fenêtres ouvertes en janvier. Mais elles l’étaient, j’en suis sûr. Je les
vois encore. Celles du salon et des pièces du rez-de-chaussée. Pas au
premier.
Il jouissait d’une excellente mémoire lointaine, comme beaucoup
de personnes âgées. Sa mémoire proche, en revanche, était très
diminuée. Il aurait pu me dire quelle cravate il portait le jour de son
mariage, mais il était incapable de se rappeler où il avait rangé la
manique quelques instants plus tôt. Dieu merci, les années quatre-
vingt-dix étaient encore profondément imprimées dans son esprit.
— En avez-vous parlé à la police, à l’époque de l’enquête ?
Il écarquilla son œil valide.
— Je ne sais pas si je l’ai fait. Je crois que c’est seulement après
coup que je m’en suis souvenu. La maison n’était plus qu’un tas de
cendres alors.
La police n’avait donc pas été informée de cet élément capital… Je
commençai à me dire que les soupçons de Cheryl étaient peut-être
justifiés.
— Le fait que les fenêtres aient été ouvertes a sans doute accéléré
la propagation du feu, poursuivit-il. La police avait bien affirmé,
n’est-ce pas, que l’incendie s’était propagé à une vitesse
incompréhensible ?
— En effet.
— Si la lumière ne fonctionnait pas, peut-être qu’aucun de vous n’a
réalisé, pour les fenêtres. Vos parents ne se rappellent pas les avoir
ouvertes ? Ou peut-être y avait-il une fuite de gaz ?
— Il faudra que je vérifie avec eux. Vous croyez que quelqu’un
d’autre aurait pu s’introduire dans la maison ?
— Vos parents cachaient un trousseau de secours sous un pot de
fleurs devant l’entrée. À l’époque tout le monde en faisait autant.
Pour qu’un voisin puisse arroser ou rentrer le courrier. C’est différent
maintenant. Plus personne ne laisse traîner ses clés dehors…
Il regarda au loin, la tête penchée, comme s’il se rappelait l’époque
où la vie était plus simple et plus sûre.
— Les gens sont beaucoup plus préoccupés par les questions de
sécurité, à présent, conclut-il.
Sauf exception, me dis-je intérieurement, en pensant à la clé
d’Andrew, si facile à trouver sous le hérisson à côté de la porte
arrière.
— Vous rappelez-vous autre chose, monsieur Knightly ? Ces
détails m’aident beaucoup.
J’avais l’intuition qu’il ne serait peut-être plus là très longtemps.
Il sourit et je découvris qu’il n’avait pas mis son dentier. Peut-être
n’en prenait-il plus la peine ?
— Vous prendrez bien une tasse de thé, n’est-ce pas ? proposa-t-il.
— Laissez, c’est moi qui m’en charge, répliquai-je en me levant.
Moins de risques d’intoxication alimentaire.
— J’ai quelque chose à vous montrer qui pourrait vous aider, dit-il.
Il s’éclipsa pendant que je rinçai deux tasses à l’eau bouillante. Il
revint avec un album photo. Je compris que ma visite allait se
prolonger, mais ses observations pouvaient m’être utiles et j’avais
pitié de lui.
L’album commençait par son mariage avec Maisie, après quoi
venaient les courses de chevaux, les vacances à la plage et les séjours
à l’étranger. Il y avait quelques photos de ma famille. Des après-midi
où nous venions jouer dans son jardin. Sur un cliché on nous voyait,
Luke et moi, faire des cabrioles dans l’herbe sous l’œil de Maisie, un
broc de limonade à la main.
— Vous n’avez pas eu d’enfants ? demandai-je.
— Non. Nous aurions bien voulu, mais la vie en a décidé
autrement. Les traitements actuels pour faire des enfants n’existaient
pas à l’époque, soupira-t-il avec un petit rire résigné.
Il tourna la page et je vis Luke debout, poitrine nue, une fourche à
la main. Il devait avoir douze ans. Mon estomac se contracta.
— Il venait m’aider de temps à autre aux écuries. Votre Luke est
passé ce soir-là m’emprunter une lampe torche. C’est la dernière fois
que je l’ai vu.
Il y avait donc certainement eu une coupure de courant. Qui
n’avait touché que notre maison, d’après ce que je comprenais.
Pourquoi ce fait n’avait-il jamais été mentionné dans la presse ?
J’avais envie de partir, mais nous n’en étions qu’à la moitié de
l’album et il n’était pas question de le planter là. Cette plongée dans
le passé était pour moi à la limite du supportable. Je ne tenais pas à
découvrir d’autres photos de Luke, cependant je ne voulais pas non
plus me montrer impolie avec ce vieux monsieur. J’essayai de
desserrer les poings sous la table.
Il y avait quelques photos de moi sur l’un des poneys de
M. Knightly. J’avais complètement oublié qu’il nous avait laissés les
monter. Puis vint une photo de Luke et moi avec une personne que je
ne reconnus pas.
— Qui est-ce ?
Il se pencha pour mieux voir.
— C’était votre baby-sitter. Vous deviez avoir à peu près neuf ans,
Juliet. Quel était son nom, déjà ?
Ça n’avait pas beaucoup d’importance, mais il était visiblement
décidé à le retrouver.
— Mlle Smith ? Non, Mlle Jones… Quelque chose comme ça, pas
très marquant… Vous vous souvenez d’elle ? Elle avait un fils de l’âge
de Luke, un drôle de lascar.
— Non, je ne m’en souviens pas.
En examinant le visage de cette femme, j’eus la sensation fugace
de la reconnaître, mais rien de très solide. Elle portait sur son
cardigan un insigne doré, qui accrochait la lumière.
Je demandai à aller aux toilettes avant de partir et en profitai pour
jeter un rapide coup d’œil à notre vieille demeure par la fenêtre de la
chambre d’amis. De là, je n’apercevais pas la cuisine, l’endroit où
l’incendie avait débuté. Notre adorable pelouse avait cédé la place à
une imposante véranda devant laquelle ne subsistait plus qu’un
rectangle de verdure mesquin. La balançoire et le tas de sable avaient
disparu.
Quand je partis, M. Knightly regardait toujours l’album. Ce doit
être tragique de savoir que tout ce qui a une certaine valeur dans
votre vie a définitivement basculé dans le passé, espace inaccessible
et fantomatique dont il ne reste qu’une poignée d’images de neuf
centimètres sur quinze.
En le quittant, je réalisai soudain que je ne connaissais pas et
n’avais jamais su son prénom. Quand j’arrivai à ma voiture, Wendy
fit un petit battement de doigts en signe de reconnaissance. Je lui
envoyai un SMS qui se voulait drôle :

À la maison, James.

La perspective du long week-end qui s’annonçait n’avait rien de


très gai. D’une humeur inquiète, fébrile, je ne savais que faire de moi.
Peu friande de compagnie, je n’avais pas non plus envie de me
retrouver seule. Ce retour à Norwich m’avait plongée dans un
profond malaise. La cause de l’incendie était mystérieuse – un
mystère lourd de souffrances. Je ne voulais pas rouvrir de vieilles
blessures, mais la seule façon de vérifier si papa ou maman avaient
ouvert les fenêtres ce soir-là était de leur poser la question. Dans le
cas contraire, cela aurait de graves conséquences. Comme l’avait
rappelé M. Knightly, il n’était pas très compliqué pour un étranger de
trouver la clé et de s’introduire dans la maison. Si ce quelqu’un avait
délibérément ouvert les fenêtres, peut-être avait-il aussi un rapport
avec le déclenchement de l’incendie ?
Ce fut ma mère qui décrocha. J’entendis un joli air de guitare à
l’arrière-plan.
— Ma chérie, nous recevons des amis, je suis en train de préparer
la sangria.
Un moment idyllique, apparemment. Désolée de jouer les trouble-
fête, je n’avais pourtant pas le choix.
— Je vais faire vite, maman. Désolée d’appeler au mauvais
moment.
— Ce n’est jamais le mauvais moment, quand c’est toi, ma chérie.
— J’ai rendu visite à M. Knightly aujourd’hui. Tu sais ? Notre ex-
voisin de Norwich…
Elle hésita et j’entendis un éclat de rire derrière elle.
— Et pourquoi donc lui rendre visite ?
Elle avait subitement changé de ton : sa voix était devenue froide
et défiante.
— Je ne peux t’expliquer en détail, mais j’avais des doutes au sujet
de l’incendie.
— Des doutes ? Comment ça ?
— La façon dont il a pris. Et puis les fenêtres.
La voix de maman fut subitement étouffée comme si elle plaquait
le combiné contre sa poitrine. Je l’entendis indiquer à quelqu’un où
trouver la mayonnaise.
— Je ne peux pas avoir cette discussion maintenant, on est au
beau milieu d’une…
— Je sais. Écoute, j’ai une question, une seule. Papa est là ?
— C’est ta question ?
J’ignorai son sarcasme.
— C’est à propos des fenêtres. L’un de vous a-t-il ouvert les
fenêtres du rez-de-chaussée ce soir-là ?
Elle ne répondit rien. J’entendis quelqu’un, derrière elle, se mettre
à chanter.
— Non, on était au milieu de l’hiver et le chauffage était en panne.
Pourquoi aurait-on ouvert les fenêtres ?
— C’est ce que je pensais. Tu peux demander à papa ?
Je l’entendis appeler mon père. Ils échangèrent quelques mots.
— Non, fit ma mère. Même son de cloche. Rien ne fonctionnait, ni
l’éclairage ni le chauffage. Personne n’a ouvert les fenêtres. Où veux-
tu en venir, Juliet ?
Je ne voulais pas lui révéler les visions de Cheryl au sujet du
déclenchement de l’incendie. Je savais qu’elle ne les digérerait pas.
— Il y a des détails qui clochent dans cette histoire, je veux juste
être sûre de ce qui s’est passé. Je veux pouvoir m’expliquer les choses
en m’appuyant sur des faits solidement établis.
— Ne commence pas à remuer tout ça, Juliet.
— C’est exactement ce que tante Bibly m’a dit.
— Eh bien, elle a raison. Je ne pourrai pas revivre tout ça une
deuxième fois.
Silence.
— Je dois te laisser, fit-elle avant de raccrocher.
Chapitre 16

Quelques heures plus tard, en sortant de l’épicerie, je fis un


crochet par la cabine téléphonique pour passer un appel. Tous mes
canaux de communication – e-mails, ligne fixe et portable – étaient
surveillés et je ne voulais pas que quiconque écoute cette
conversation-là. Ces derniers jours, chaque fois que je devais faire ou
dire quelque chose, j’y réfléchissais longuement et ça me rendait
dingue. Toutes les conversations avec Brad, par exemple : ne serait-
ce que de ne pas oublier de l’appeler inspecteur-chef Madison. Et
d’adopter avec lui un ton strictement boulot-boulot. Pas question de
lui causer d’ennuis. Je devais également faire très attention à ce que
je confiais de l’affaire à Jackie. Après tout, je n’étais pas censée en
parler à qui que ce soit.
Chaque fois que je sortais de chez moi, je devais communiquer ma
destination et mon itinéraire à Wendy, Zak, Penny ou un autre de
mes baby-sitters. Le tout par SMS, dix bonnes minutes avant, afin de
ne pas les prendre au dépourvu. Je commençai à me sentir enchaînée
à un lourd boulet. Cette obligation d’anticiper mes moindres faits et
gestes, ajoutée à l’autocensure de mes conversations, achevait de me
miner. Pour une nature impétueuse comme la mienne, ce mode de
vie était complètement frustrant.
— Inspecteur ? Je voudrais vous demander une faveur.
— Allez-y.
— Je me demandais si vous pourriez faire une recherche dans les
archives de la police pour moi.
— Ouh, là, là… C’est à propos d’Andrew ?
— Non, pas d’Andrew. C’est à propos d’un incendie qui a eu lieu à
Norwich en 1990.
— Je ne comprends pas.
— Mon frère a trouvé la mort dans l’incendie de notre maison à
l’époque où nous habitions Norwich. Je vous en ai déjà parlé,
brièvement. J’en ai discuté récemment avec plusieurs personnes et la
recherche des causes de l’incendie commence à me sembler pour le
moins… incomplète.
— Vous m’appelez de votre portable ?
— Non, d’une cabine publique. Vos collègues ne sont pas sur la
ligne, en principe.
— À qui avez-vous parlé de tout ça ?
— J’ai épluché les articles de l’époque. Ils disent que le feu s’est
propagé à une vitesse inhabituelle et qu’une enquête approfondie
avait été ordonnée, mais ensuite, plus rien.
— Peut-être que les journaux n’ont pas suivi l’affaire. Vous savez
ce que c’est, une actualité en chasse une autre. Surtout si on n’a pas
découvert de faits nouveaux et troublants.
— Il ne s’agit pas seulement des journaux, poursuivis-je. J’ai parlé
à l’un de nos ex-voisins qui se souvenait que nous avions eu une
panne d’électricité le soir de l’incendie et que les fenêtres du rez-de-
chaussée étaient ouvertes. J’ai ensuite interrogé mes parents qui ont
démenti avoir ouvert la moindre fenêtre.
— Je vois que vous êtes très occupée…
— Je ferais n’importe quoi pour oublier les meurtres et ces
dernières semaines…
— Admettons.
Il exhala un profond soupir.
— Je ne suis pas sûr d’obtenir l’accès à ce genre de dossiers.
— Ah.
J’avais involontairement laissé échapper un petit cri de déception
étranglé, telle une gamine à qui on refuse une glace.
— C’est en dehors de ma juridiction.
— C’est vrai.
— Et je pourrais avoir de gros ennuis.
— Je comprends.
Silence. Je décidai de le relancer quand même :
— Ça s’est passé le 18 janvier 1990.
— C’est drôle, mais j’ai l’impression que je vais devoir m’y coller
quand même, lâcha-t-il.
— C’est peut-être à cause de votre sens inné de la justice. Ou de
mon irrésistible pouvoir de persuasion.
— Bon, très bien. Je vais déployer mes antennes. Mais je ne vous
promets rien.
— Vous êtes un ange. Merci.
Il hésita. Je m’attendais à ce qu’il me dise qu’il devait raccrocher.
— Que faites-vous ce week-end ? demanda-t-il.
— Rien de spécial.
— Je serais assez partant pour faire un saut chez vous… si ça vous
dit.
— Mais vos agents, que vont-ils penser ? Ils seront garés en face.
Ils vous verront forcément entrer et sortir.
— Je les renverrai chez eux et je prendrai le relais un moment – si
vous n’y voyez pas d’inconvénient.
Aucun, vraiment pas le moindre.
— Tout cela est évidemment contraire au règlement ?
— C’est moi le flic. Laissez-moi décider de ce qui est réglementaire
ou non.
Ma main tremblait un peu en raccrochant, mais pour une fois ce
n’était pas de peur.
Il était en avance. En ouvrant la porte, je ne pus m’empêcher de
jeter un coup d’œil dans la rue, à droite et à gauche. Pas d’Astra bleue
à l’horizon.
— J’ai donné sa soirée à l’agent Kenton, elle était ravie. Elle va
pouvoir aller au cinéma avec son petit ami.
J’avais envie de lui dire que sa venue me mettait dans le même
état que Mlle Kenton.
— Au fait, la surveillance s’exercera de façon plus intermittente à
compter de ce jour, m’annonça-t-il. Nos finances sont à sec.
Il posa sa veste sur le dossier du canapé.
— Hummm, qu’est-ce que c’est que cette délicieuse odeur ?
J’avais passé tant de temps à choisir ma tenue que j’avais failli
louper le suprême de poulet. Les oignons étaient calcinés et le poulet
n’avait pas décongelé à temps. J’avais réussi à sauver la situation en
faisant rôtir in extremis quelques croûtons aillés.
Je m’étais finalement décidée pour un jean bleu ciel et une simple
blouse blanche tachée d’une goutte de pesto, stigmate de la
précipitation auquel je n’avais pu remédier, faute de temps.
— Juste un verre, je conduis, fit-il alors que je lui versais du pinot
gris.
Je m’efforçai de masquer ma déception. Ce n’était pas ce que je
voulais entendre. Ce soir, avec mes doutes sur l’incendie et aucun
élément rassurant sur l’inflation de meurtres dans le secteur, je me
serais bien vue passer la nuit en sa compagnie. Pas nécessairement
dans le même lit. Le savoir à proximité dans l’appartement m’aurait
suffi.
Je lui tendis son verre et m’assis sur le canapé. J’étais déjà épuisée
alors que la soirée n’avait pas encore commencé. Depuis que la police
avait découvert que la troisième victime, Lindsey Peel, avait travaillé
à Fairways, je m’étais réveillée toutes les nuits, trempée de sueur et
suffoquant. Je faisais un cauchemar, toujours le même : des mains se
resserraient sur ma gorge et mes poumons se remplissaient d’eau.
J’étais censée dormir dans mon lit, mais je passais mes nuits à me
débattre frénétiquement dans une eau glacée pour ne pas couler et
tenter en vain de regagner le rivage.
Quand je baissais les yeux, à la place de mes jambes ramollies
comme de la guimauve, je voyais des formes inertes et bonnes à rien.
J’étais incapable de nager. Mon corps ne voulait pas flotter, je
n’arrivais pas à émettre un cri. Je coulais vers le fond, m’éloignant
inexorablement de la surface, coulant, coulant sans fin, contemplant
les détritus qui dérivaient au-dessus de moi.
Du coup, mon besoin de confort et de protection avait grimpé en
flèche. Je supportais de plus en plus mal d’être seule le soir. Je ne
l’avais dit à personne – pas même à mon thérapeute, et je n’avais pas
changé de point de vue à ce sujet.
Je m’éclipsai dans la cuisine, puis revins m’asseoir dans le fauteuil
qui jouxtait le canapé, repliant mes jambes sous moi. Un fossé béant
nous séparait.
— Comment va la vie ? lui demandai-je.
— Vous voulez dire l’enquête ?
— L’enquête… et vous.
— Il n’y a pas beaucoup de place pour « moi » en ce moment. Je
suis submergé. Interrogatoires, rapports et paperasse, réunions en
tout genre, comptes à rendre à la commissaire.
— L’ambiance est tendue ?
— On aurait pu s’imaginer qu’avec trois meurtres en plein centre
de Londres les indices nous sauteraient à la figure à tous les coins de
rue…
— Vous voulez me parler de l’enquête ?
— Je crois que ce serait une bonne chose. Et vous ?
— C’est contradictoire. Non, je ne veux pas en parler ni même y
penser, mais il le faut bien. De toute façon, ces meurtres sont
présents à chaque seconde de la journée et je dois continuer à
essayer d’y voir clair. Il y a la Juliet qui voudrait fuir, et puis il y a
l’autre, celle qui a terriblement envie d’en savoir plus, s’il y a du
nouveau.
— Je comprends très bien. Je vais faire mon possible pour vous
tenir au courant.
Le minuteur du four se mit à biper. Contrairement à la salle à
manger exotique de Cheryl, la mienne se composait d’une vieille
table de bois, avec un napperon replié servant de cale sous un pied et
deux fauteuils récupérés par mon père dans une benne. J’apportai les
croûtons aillés.
— Nous sommes en train d’examiner les dates des meurtres, pour
détecter un éventuel schéma récurrent : le 20 septembre, et puis les 6
et 12 octobre.
— Les meurtres ont-ils été commis le même jour de la semaine ?
— Non. Un dimanche, un mardi et un lundi.
Il mordit dans un croûton.
— Jusqu’ici, on a un intervalle de seize jours et un de six jours.
— On ne peut pas parler de schéma récurrent, constatai-je.
J’essayai de faire attention à ne pas parler la bouche pleine.
— On s’intéresse aussi aux conditions météo et aux marées. On se
demande s’il y a un lien. La Tamise est soumise aux marées jusqu’à
Teddington.
— Oui, je me souviens, M. Moorcroft nous l’avait signalé.
— On dirait que le tueur a fait en sorte que les corps soient mis à
l’eau au moment de la marée haute. La force des courants, bien sûr,
rend la récupération des traces ADN et de tous les indices
extrêmement difficile. Les poils, les fibres, les empreintes ADN, l’eau
fait pratiquement tout disparaître.
— Est-ce qu’ils ont bougé ? interrogeai-je en scrutant le vin que je
faisais tournoyer dans mon verre. Je veux dire : les cadavres sont-ils
restés à la même place jusqu’au moment de la découverte ?
— C’est mon avis. Le manteau de Pamela était accroché à un arbre,
mais on n’arrive pas à déterminer si c’était accidentel ou si le tueur a
délibérément fait en sorte qu’elle reste coincée là. Je penche plutôt
pour la deuxième option.
— Parce qu’il voulait être sûr que je la verrais…
— Le tueur vous a envoyée sur un site déterminé à un moment
bien précis. Le pont de Hammersmith à l’aube. Un corps peut être
entraîné à une distance considérable sous la force des courants, on
peut donc en effet penser qu’il a voulu s’assurer qu’elle resterait à la
même place.
Je reposai le demi-croûton que je m’apprêtais à déguster. Mon
appétit s’était subitement évaporé.
— En ce qui concerne Aïcha et Lindsey… Est-ce qu’on les avait…
accrochées ?
Je fis une pause. Le terme semblait dégradant, insultant comme
s’il s’agissait d’objets inanimés.
— Aïcha était retenue par les algues près de la rive à Richmond.
Nos experts pensent que la force de la marée n’était pas suffisante
pour l’entraîner. On peut en déduire que le tueur l’a placée là en
sachant qu’elle ne dériverait pas.
Il désigna le dernier croûton d’un index interrogateur. Je lui fis
signe de le prendre. Il semblait avoir la remarquable capacité de
manger de bon cœur tout en discutant des sujets les plus glauques.
Sans doute des années d’entraînement policier.
— Les lacets de Lindsey étaient noués ensemble et ils étaient
enroulés autour d’une souche. Là encore, le but recherché était le
même : la maintenir à la place où il voulait qu’on la retrouve.
Il avala une gorgée de vin.
— Et quant au moment qu’il choisit pour déposer ses cadavres,
tout ce qu’on sait c’est qu’il coïncide avec la marée haute, quel que
soit le pont choisi ? demandai-je.
Il fit une grimace désabusée.
— Les moments choisis n’ont rien de très spécifique, du point de
vue des marées.
Il ramena en arrière ses épais cheveux noirs. Ils semblaient doux
au toucher et un instant je me demandai quelle était leur odeur.
— Pour les heures des marées, le tueur avait deux possibilités le
jour J, à six ou sept heures d’intervalle. Compte tenu du décalage,
une demi-heure chaque jour, une marée haute qui tombe à 14 heures
un jour tombera à 14 h 30 le lendemain. Et il faut tenir compte de la
distance entre les ponts.
Je redoublai d’attention pour ne pas me laisser distraire.
Il se renversa dans le fauteuil.
— Une marée haute au London Bridge à une certaine heure
signifie une marée haute à Richmond une heure plus tard. La
différence n’est que de vingt minutes pour le pont de Battersea et de
quarante pour le pont de Hammersmith.
Il étira les bras, croisa ses doigts et les fit craquer.
— Cela signifie qu’il est calculateur et rusé, il n’agit pas sous le
coup de ses impulsions.
— Et il connaît bien la Tamise, ainsi que les heures des marées.
— Exactement, Juliet. Jusqu’ici, il a toujours fait en sorte de
mettre à l’eau les corps à l’heure de la marée haute, quel que soit le
pont choisi. En profitant de l’obscurité, donc d’une marée nocturne.
— Il pourrait s’agir d’un marinier peut-être ?
— Ou de quelqu’un qui travaille pour l’autorité portuaire de
Londres, le bureau hydrographique du Royaume-Uni… ou
l’Amirauté. Nous devons examiner toutes les possibilités.
J’inspirai lentement.
— Quel cauchemar…
Il s’avança et posa les coudes sur la table.
— On devrait peut-être changer de sujet ?
— Mais oui, volontiers. Prêt pour un poulet suprêmement
cuisiné ?
Il ne fut guère difficile, cette fois, de trouver d’autres sujets de
conversation. Il m’interrogea sur ma formation de psychothérapeute
et je lui demandai comment il occupait ses week-ends libres. J’avais
déjà bu plusieurs verres de vin alors qu’il en était toujours à l’eau
pétillante. Après le dessert, un cake au citron remarquablement
réussi (à mon humble avis), nous sommes retournés au salon. Pas
question de lui offrir du café, je ne voulais surtout pas qu’il se sente
obligé de partir trop tôt. Je me versai donc un autre verre de pinot.
Après avoir éteint les spots et allumé une lampe, je revins derrière
lui. Il était assis, une jambe croisée sur l’autre. J’entrevis le triangle
de peau nue sous son col ouvert et j’eus envie de le toucher. De
l’explorer, de sentir la chaleur de son torse. Quand l’ivresse monte,
ces moments où l’on s’attarde sur un contour, un geste, un parfum
peuvent être totalement imprégnés de sensualité. Le désir de toucher
devient parfois irrésistible. Cédant à la tentation, je glissai ma main
sous sa chemise et lui enlaçai le cou. Il ne bougea pas. Je me penchai
en avant et lui mordillai délicatement le lobe de l’oreille. Là, il
bougea, mais pas de la façon que j’aurais souhaitée.
— Juliet, je ne pense vraiment pas…
— Je sais, je suis désolée.
Je retirai mes mains.
— Tu as un peu trop bu, tu es vulnérable… poursuivit Brad en
passant au tutoiement.
Je ne voulais pas entendre un couplet du genre « Pas question
pour moi de profiter de l’état dans lequel vous êtes… »
Je me levai et allumai la télé. C’était le dernier JT du soir.
— On reste amis ? demanda-t-il.
— Bien sûr.
Je décidai qu’il valait mieux pour moi ne pas m’asseoir à côté de
lui. J’optai pour le fauteuil.
Le présentateur en vint à l’enquête sur les meurtres – impossible
d’y échapper. Un responsable de la PJ expliquait qu’on n’avait
aucune raison de soupçonner les trois femmes de toxicomanie et
qu’elles venaient de milieux très différents. Je me demandai, moi
aussi, ce que la petite Aïcha Turner, adolescente noire vivant dans
une cité de Brixton, avait en commun avec Pamela Mendosa, une
riche Américaine approchant la trentaine. Sauf, bien sûr, d’avoir eu à
subir un avortement. Aucun article n’avait signalé jusqu’ici le lien de
ces femmes avec la clinique Fairways. Heureusement, il n’était
jamais question de moi non plus. Je ne tenais vraiment pas à voir
une bande de reporters camper devant ma porte. J’avais assez de
mes anges gardiens.
— On passe pour des imbéciles finis, fit Brad, scotché à l’écran.
Le journaliste ne brillait pas par sa confiance dans les capacités de
la police à mettre la main sur le tueur à brève échéance. Son
commentaire ressemblait plus à un plaidoyer désespéré adjurant le
tueur de se rendre.
J’éteignis la télé. Brad ne masquait pas sa contrariété.
— Je me sens complètement nul ! lança-t-il en donnant un coup de
poing sur sa santiag. On a interrogé mille six cents individus, on leur
a demandé quand ils avaient vu ces femmes pour la dernière fois, où
ils travaillaient, quels étaient leurs antécédents, tout le bataclan. On
a visionné deux mille heures de bandes vidéo enregistrées autour des
trois ponts pour chercher un bateau suspect, une voiture qui s’arrête
au bord de l’eau, bref, n’importe quel détail inhabituel.
— Je ne réalisais pas qu’une enquête comme celle-là mobilisait
autant de gens.
— C’est une opération d’envergure, on a huit cents agents et
gradés sur le coup. Et voilà ce qu’on a récolté.
Il dessina un zéro avec le pouce et l’index.
Poussant un soupir résigné, il tapota un coussin, s’enfonça encore
un peu plus dans le canapé. Puis il désigna la place voisine d’une
petite tape.
— Écoute, Juliet, à propos de tout à l’heure… Ce n’est pas que je ne
sois pas… intéressé, commença-t-il.
— Pas de problème, Brad, tu n’as pas besoin de te justifier.
— Le moment est mal choisi, c’est tout. Tu es un peu pompette et,
ce soir, j’ai tous les attraits du chevalier servant. Uniquement parce
que je suis là…
— Ne t’en fais pas. J’étais un peu submergée et j’ai baissé ma garde
de dure à cuire pendant quelques secondes, c’est tout.
— C’est comme ça que tu te vois ?
Je gonflai le biceps et éclatai de rire.
— Regarde ça, c’est de l’acier !
Il se pencha et tâta le muscle avec une admiration affectée.
— Tu es adorable, dit-il.
Ne trouvant rien à répondre, je lui servis un café et mis de la
musique. Nous avons discuté longuement.
Soudain, je sentis un rayon de soleil jouer au laser sur ma peau.
C’était le matin. Je passai ma langue sur mes gencives toutes sèches
et dus m’y reprendre à plusieurs fois pour m’asseoir. J’avais passé la
nuit sur le canapé et je n’étais pas seule.
Brad était lové contre moi. Il dormait la bouche entrouverte et
chaque inspiration raclait l’arrière de sa gorge avec un petit bruit de
clapet. J’avais des fourmis dans les bras et les jambes, et l’impression
d’avoir passé la nuit dans une sorte de concasseur industriel, mais ça
m’était égal. J’avais dormi. Pour la première fois depuis des
semaines, j’avais l’impression d’avoir vraiment dormi. Ça valait bien
une magistrale gueule de bois.
J’essayai de me souvenir de la fin de soirée. Je nous avais préparé
des boissons chaudes, arrosées de Baileys, on avait écouté de la
musique, il avait regardé sa montre et décrété qu’il était grand temps
qu’il rentre. Et puis… plus rien, le grand blanc. Finalement, j’avais
obtenu exactement ce que je voulais. Pas de passion aux petites
heures du jour, pas de tsunami sexuel, mais la chaleur d’un autre
corps, d’une autre âme presque aussi tourmentée que la mienne.
Ses paupières se mirent à battre en cadence et il articula d’une
voix éraillée :
— Quelle heure est-il ?
Je le lui dis. Il poussa un juron et attrapa son blouson.
— On est dimanche, lui rappelai-je.
— Pas de pause sur cette enquête, j’en ai peur.
Sur le pas de la porte, il me fourra un portable dans la main.
— Propriété de la police, prends-en soin !
— Pas de « grandes oreilles » sur celui-là ? demandai-je.
Il se pinça le lobe de l’oreille et s’exclama :
— Bien vu, docteur Watson…
Et il fila.
Quand je descendis chercher mon courrier, je tombai sur Jackie
qui traînait dans le hall d’entrée, un sourire faussement timide aux
lèvres.
— Tu as un nouveau mec ? demanda-t-elle d’emblée.
— Euh… non, pas vraiment.
— Ce n’est pas encore fini avec l’autre ?
J’avais envie de lui dire que ça ne la regardait pas, mais je m’étais
trop confiée à elle ces dernières semaines pour l’envoyer balader de
la sorte.
— Tu as du nouveau sur lui, après la découverte de ses antécédents
judiciaires ?
— Ils ne l’ont pas arrêté, si c’est à ça que tu penses.
Elle m’attrapa par le poignet et m’entraîna dans son appartement,
insistant pour me préparer une tasse de thé. Je n’aurais pas dû céder,
mais je me résignai à la mettre au courant des dernières nouvelles.
Malgré ce que suggérait son approche d’abord réticente, l’affaire
avait piqué sa curiosité et elle voulait la connaître dans ses moindres
détails. Un événement tragique est toujours excitant quand il arrive à
quelqu’un d’autre. J’avais beau savoir qu’elle n’était mue que par une
curiosité morbide, j’étais contente d’avoir trouvé en elle une
confidente attentive. Elle posait des questions pertinentes et ne
semblait pas, en apparence, du genre à aller ébruiter mes secrets dès
que j’aurais le dos tourné.
— Andrew jouait dans un club de golf local et un buggy lui a écrasé
le pied, expliquai-je. Il avait bu. Il a foncé sur le conducteur et lui a
cassé le nez, le poignet et trois côtes. Par la suite, l’homme a souffert
de séquelles rénales durables. Andrew a fait un an de prison, mais je
ne l’ai pas questionné à ce sujet. C’était il y a huit ans, bien avant
notre rencontre. Je ne suis pas censée être au courant et c’est une
histoire dont il ne doit pas parler très volontiers, tu ne crois pas ?
— Crois-tu que… qu’il soit impliqué dans ces meurtres ?
— Sûrement pas. Je ne le vois pas du tout faire ça. Je ne le vois pas
apprendre par cœur l’annuaire des marées.
Jackie contemplait la cheminée. Je songeais à son mari, Tony, qui
devait travailler jour et nuit… Depuis l’incident du cambriolage, je ne
l’avais pas croisé une seule fois.
— Mais ces affreux tableaux que tu as découverts et tous ces
détails intimes sur toi, Andrew les connaissait…
— Je ne vois pas comment Andrew aurait su que le pont de
Richmond a été élargi en 1939, lui qui ignore les jours de collecte des
ordures. Et puis c’est lui qui m’a poussée à prévenir la police après
que j’ai reçu les SMS.
— Ils ont vérifié ses alibis ?
— Je ne sais pas. Je redoutais sa fureur après les interrogatoires
policiers et la révélation d’un passé plus trouble qu’il ne le voudrait.
— Tu devrais garder tes distances.
— C’est ce que je fais, mais s’il cherche à me voir, ce ne sera pas
compliqué.
— Difficile pour quiconque de tenter quoi que ce soit avec Lara
Croft et ses acolytes juste devant la porte, fit-elle en désignant la
fenêtre d’un hochement de tête.
— Bien observé.
En revenant à l’appartement, je songeai une fois encore aux
avances embarrassantes que j’avais faites à Brad. À côté de la plaque.
J’avais cédé à un accès de protectionnite aiguë, bien compréhensible
au regard de l’anxiété qui me submergeait, mais j’avais mal évalué la
situation. De plus, je n’avais pas l’énergie de commencer une relation
amoureuse. Non, j’avais commis une stupide erreur.
Mes pensées me ramenèrent à Andrew. La certitude qu’il n’avait
rien à voir dans tout ça n’était-elle qu’un vœu pieux ? Le connaissais-
je aussi bien que je le croyais ? Une violente nausée me tordit
l’estomac alors que je refermais les rideaux, pour cacher le linceul
noirâtre qui s’étendait sur la ville. La découverte de son passé
judiciaire m’avait certes choquée, mais que me restait-il d’autre à
découvrir dans les recoins obscurs de son passé ?
Chapitre 17

Quand je m’y présentai le lendemain après-midi, le commissariat


ressemblait à une fourmilière en folie. Brad avait laissé un message
me demandant de passer pour un nouveau débriefing approfondi.
Je m’assis sagement à côté de l’accueil, m’efforçant de ne gêner
personne, surtout pas les deux hommes qui entrèrent avec leur
équipement de plongée suivis de deux maîtres-chiens flanqués
d’imposants bergers allemands. Les ressources de l’opération
Chicane avaient spectaculairement augmenté. Une porte s’entrouvrit
et j’aperçus Brad qui me faisait signe.
— On a dû faire appel aux plongeurs. Au London Bridge.
La décharge d’adrénaline me paralysa un instant.
— Fausse alerte, dit-il. Grâce à Dieu.
Le QG de l’opération Chicane était si encombré de bureaux qu’on
peinait à s’y frayer un passage. On s’arrêta devant un paper board en
haut duquel étaient épinglées trois photos. Au stylo noir, au-dessous,
on avait inscrit les noms des trois victimes avec leurs dates de
naissance. Des lignes partant des photos les reliaient à d’autres
mots : le nom de chaque pont avec le jour et l’heure de la découverte
du corps.
En parcourant la liste des objets découverts sur les corps, je vis
mon propre nom accolé à certains d’entre eux. Je sentis mes genoux
se dérober et chancelai. Je prétextai un gros carton d’enveloppes
contre lequel j’aurais buté, mais Brad ne fut pas dupe. Debout
derrière moi, il avait bien vu que je n’arrivais pas à détacher mes
yeux du tableau. Je sentis une légère pression de sa main dans mon
dos qui se voulait réconfortante et m’incitait à avancer. Il me suivit
dans son bureau et referma la porte derrière moi.
— Je me suis dit qu’un petit brainstorming à deux pourrait être
utile, commença-t-il. J’ai besoin d’idées neuves.
— Je voulais m’excuser de nouveau, fis-je en détournant le regard.
Pour hier soir.
— Moi aussi.
Je n’étais pas sûre de bien comprendre. S’excuser de quoi ? De sa
réaction ? Je faillis lui poser la question, mais il sortit une pile de
dossiers et se racla la gorge, une manière de me faire comprendre
que l’incident était clos. Après m’avoir indiqué une chaise, il se mit à
parler avant même que je me sois assise.
— Les études montrent qu’un pourcentage élevé de tueurs en série
vivent dans un « périmètre sensible ». Et que si l’on dresse la carte
de leurs crimes, ils habitent souvent au centre. Mais, en l’occurrence,
la zone est trop étendue : Richmond, Hammersmith et Battersea.
— Soit la moitié du sud de Londres.
Il se renversa en arrière, arborant l’expression de quelqu’un qui
attend des éclaircissements, et non l’inverse.
Silence.
— La profileuse a-t-elle quelque chose à ajouter ?
Je jetai un coup d’œil à mes notes, basculant en mode pro.
— Dans ces trois cas, il ne semble pas y avoir eu de violence, sinon
la strangulation qui a été rapide et précise.
Brad se balança sur sa chaise en réfléchissant.
— Le tueur veut tuer, pas torturer, conclut-il.
— Exact. Il ne semble pas prendre de plaisir à tourmenter ses
victimes physiquement ni à les faire souffrir. On n’a pas trouvé les
blessures types de défense, pas d’épiderme sous les ongles des doigts
que même un séjour prolongé dans la Tamise n’aurait pu éliminer
complètement.
Il approuva.
— Des meurtres exécutés de sang-froid par quelqu’un qui pourrait
avoir une expérience de la strangulation – peut-être l’a-t-il pratiquée
dans un autre contexte…
— En travaillant dans un abattoir par exemple ? À moins qu’il ne
soit garde-chasse, éleveur, ou même braconnier…
— Quelqu’un qui sait tuer un animal et n’aurait pas de scrupule à
monter d’un cran dans la chaîne de l’évolution ?
— Ou une personne qui aurait l’habitude de travailler sur des
cadavres ? Un assistant funéraire ? Un médecin légiste ? suggérai-je.
Et comme il ne semble pas prendre de plaisir particulier aux
meurtres, on peut penser qu’il poursuit peut-être un objectif plus
« noble » : rétribution, vengeance ou démonstration. J’ai la forte
impression qu’il ne s’en prend pas aux victimes à titre personnel.
Il plissa les paupières.
— En revanche, il semble avoir un compte bien personnel à régler
avec toi, murmura-t-il.
— Oui, les victimes elles-mêmes sont secondaires. Je pense en
effet qu’il les choisit plutôt pour ce qu’elles représentent. Dans ce cas,
les avortements sont un mobile plausible. Outre leur relation à la
clinique Fairways, le seul autre dénominateur commun à ces femmes
est leur petite taille.
Il relut ses notes.
— Pamela, l’Américaine, pesait moins de cinquante kilos. Aïcha
Turner mesurait un mètre cinquante-deux et était maigre. Lindsey
mesurait moins d’un mètre cinquante.
Pendant qu’il parlait, je me rappelai avoir vu le corps d’Aïcha sur
un chariot à la morgue. Elle ressemblait à une poupée. Je me souvins
aussi des photos sur le panneau. Pamela et Lindsey, malgré leurs
formes féminines, étaient toutes deux menues. J’eus soudain un goût
désagréable dans la bouche : je ne voulais pas trop me rappeler que
j’étais à peu près bâtie comme elles. Après tout, on avait retrouvé
Pamela avec mes vêtements.
— L’important, je crois, c’était de pouvoir soulever et transporter
facilement ces femmes.
Il y eut un toc-toc sonore à la porte et une jeune policière entra
avec un plateau de café et de biscuits. Elle le posa au milieu du
bureau en nous demandant si nous désirions autre chose.
Même ces cookies au chocolat me semblaient déplacés au beau
milieu d’une discussion sur les derniers instants atroces de ces
pauvres femmes. Je vis Brad hésiter à en prendre un et renoncer – il
devait éprouver le même malaise que moi.
— Et les liens avec la Tamise ? Qu’est-ce qu’on peut en tirer ?
— Il semble bien la connaître, dis-je. Il a peut-être accès aux
horaires des marées. Peut-être travaille-t-il dans ce secteur. Ce qui
est sûr, c’est qu’il a fait en sorte que ces cadavres ne soient pas
déplacés. Il voulait qu’on les retrouve à certains emplacements
précis, à côté des ponts.
— Très spécifiques…
Brad mordillait le bout de son crayon.
— Les ponts ont une signification particulière pour lui, j’en suis
sûr.
Il était penché en avant comme s’il attendait le commentaire qui
allait faire tilt. Je n’avais rien de tel à lui offrir, mais je faisais comme
si.
— Vu l’absence de mobile sexuel, peut-on en déduire qu’il a une
sexualité normale, qu’il est marié ou vit en couple ? poursuivit-il, l’air
ironique.
— C’est peut-être un père de famille ordinaire avec des enfants,
ajoutai-je non sans dégoût.
— Tu as raison. Les tueurs en série sont souvent des gens tout à
fait ordinaires. Ils ne ressemblent pas nécessairement au cliché du
monstre.
Il reprit ses notes.
— Il y a eu une série de meurtres ferroviaires à Bradford au milieu
des années quatre-vingt. L’un des deux meurtriers, John Weston,
était marié avec trois enfants.
Je frissonnai. J’essayai de m’imaginer en épouse de ce genre de
type. Avoir élevé trois enfants ensemble sans jamais deviner que
votre mari est capable d’actes aussi monstrueux. On partage une
pizza, on baigne les enfants et soudain le voilà qui sort avec son pote
pour aller étrangler quelqu’un.
Brad regarda sa montre et je compris que notre entretien était
terminé.
— Nous recherchons quelqu’un qui prétendrait vouloir nous
seconder, dit-il en me raccompagnant à la porte. La commissaire
pense que ces crimes trahissent une personnalité qui a besoin de
reconnaissance. Une personne qui voudrait obtenir des infos de
première main sur l’affaire et qui jouit de révéler l’ingéniosité de ses
crimes.
Il se tourna vers moi comme s’il s’apprêtait à prendre mes mains
dans les siennes, mais il changea d’avis.
— Merci d’être venue.
— Je sais que ce n’est pas la dernière fois, répondis-je, peu réjouie
par cette perspective.
Je le laissai à sa prochaine réunion et rentrai chez moi.
Les deux semaines suivantes, il ne se passa rien – une parenthèse
bienvenue. Je me demandai si tout ça n’était pas derrière moi. Peut-
être le tueur estimait-il son « travail » achevé ? Peut-être avait-il eu
un accident de voiture et était-il hospitalisé dans un service de soins
intensifs. Ou bien il s’était installé dans le sud de la France. Ça
m’était égal, j’étais juste contente de pouvoir sortir de chez moi sans
être minée par l’appréhension de ce qui m’attendait ce jour-là.
J’avais même commencé à regarder les infos sans avoir une boule
dans la gorge à chaque fois que j’allumai la télé. J’avais cessé de
chercher des yeux une voiture de police banalisée. Je ne savais pas
trop si j’étais encore sous surveillance ou non.
Brad me tenait au courant des développements de l’enquête, qui
n’avançait guère. Pas la moindre trace d’ADN. On avait bien retrouvé
quelques fibres, mais sans aucun recoupement utilisable. Il n’était
pas passé à l’improviste et nous n’avions plus dîné ensemble. Je me
disais que c’était parce qu’il était trop occupé, peut-être l’explication
m’arrangeait-elle.
J’avais repris mon service à Fairways et je continuais à recevoir
des patients à domicile, malgré les contre-indications de Brad. Aucun
de nous deux ne voulait risquer de mauvaise surprise. Je n’avais plus
reçu de messages effrayants, ni SMS ni mails. J’avais l’impression
que les choses étaient en train de rentrer dans l’ordre.
Brad m’appela un soir au moment où j’allais me coucher.
— Désolé, je t’ai un peu laissée tomber ces jours-ci.
— Pas grave. C’est même mieux comme ça, ça veut dire qu’il n’est
rien arrivé de terrible.
— Bon, à dire vrai, on n’est pas plus avancé.
— De nouvelles pistes ? Des suspects ?
— On a l’identité de l’homme qui t’a malmenée à la manif.
— Alors ?
— Il s’appelle Reginald McGuire. Ça te dit quelque chose, ce nom ?
Je réfléchis.
— Non. Et que faisait-il au vernissage d’Andrew ?
— Peut-être se connaissent-ils. On n’a pas encore mis la main sur
ce type.
— Andrew a dit qu’il ne le connaissait pas, mais…
J’essayai de me rappeler la réponse d’Andrew quand je lui avais
demandé s’il connaissait cet homme. Il m’avait semblé sincère dans
ses dénégations, mais dans le contexte un peu animé de la soirée, je
n’avais pas scruté son visage d’assez près. Andrew avait déjà réussi à
me faire avaler des bobards.
— Autre chose ?
— Oui. Andrew.
Il parlait d’une voix grave et je n’étais pas sûre d’avoir envie
d’entendre ce qui allait venir.
— On l’a questionné. Il n’a pas d’alibis très solides. Il ne possède
pas de voiture, mais ce n’est pas un argument décisif, vu qu’il a très
bien pu en louer ou en emprunter une.
— Qu’allez-vous faire ?
— On n’a pas de concordance ADN. On a fouillé son appart et on
n’a pas trouvé de fibres semblables à celles retrouvées sur les scènes
de crime.
— Bon.
— On a lancé un examen approfondi des cheveux des victimes. Les
techniciens ont bien sûr retrouvé beaucoup de débris venant du
fleuve, mais pour les étrangler, le meurtrier a bien dû s’approcher de
très près. Peut-être, je dis bien peut-être, a-t-il laissé derrière lui, sur
l’un au moins de ces corps, une trace quelconque, si minime soit-elle.
On passe au crible toutes les fibres, même les plus microscopiques. Si
on retrouve un fil correspondant aux fringues d’Andrew Wishbourne
ou à son appartement, il est cuit.
Je regardai le portable comme s’il venait de me mordre.
— Penses-tu vraiment que ce soit lui ?
— Il faut bien que ce soit quelqu’un. Comme je te l’ai déjà dit, le
meurtrier peut être un type ordinaire, monsieur Tout-le-monde.
Je repensai au jour où j’avais appelé Andrew depuis le pont de
Hammersmith et l’avais tiré du lit. Il semblait sincèrement choqué de
ce qui était arrivé. Il ne jouait pas la comédie. Je l’aurais senti. J’en
suis sûre.
— Je ne crois pas que ce soit lui. Ce n’est pas possible. Il ne
connaît absolument rien aux ponts et aux marées…
Je me mis au lit et m’enveloppai dans la couette. Assez discuté de
tout ça pour aujourd’hui. Il était grand temps de dormir. Longtemps.
— Tu ne savais pas qu’il jouait au golf, continua Brad. Ni qu’il avait
passé un an en prison.
— Ce n’est pas lui. Je sais que ce n’est pas lui.
Je ne pouvais pas dire un mot de plus.
— Désolée, je dois te laisser.
Je raccrochai avant qu’il ait pu répondre quoi que ce soit. Je
coupai aussi le son. Je ne voulais plus parler à personne. J’avais eu
ma dose.
Tous mes neurones rationnels me soufflaient que c’était une
mauvaise idée, pourtant le lendemain soir je ne pus m’empêcher de
retourner à Notting Hill.
Les lumières de l’appartement d’Andrew étaient allumées et, en
m’approchant, je tentais désespérément d’imaginer ce que j’allais lui
dire. Il ouvrit la porte, un torchon à la main.
— Voilà qui est inattendu, dit-il, et à cette heure qui plus est…
Il fit demi-tour, mais laissa la porte ouverte.
On entendait un morceau des Killers (1). L’ironie de la situation
m’échappa sur le moment. J’espérais surtout qu’il était seul.
— Est-ce une visite amicale ? demanda-t-il.
— J’ai parlé à la police.
— Tu es suspecte, toi aussi ?
Andrew ôta une pile de livres du canapé et je pus m’asseoir. Je
cherchai autour de moi un verre ou une bouteille de whisky à moitié
vide, en vain.
— Un café ? demanda-t-il.
Quand il sortit de la pièce, je ne bougeai pas, si grande fût la
tentation de tenter de dénicher dans ses piles une toile aussi étrange
que celle de la dernière fois. Il me tendit un mug et posa le sien sur le
sol. Il surprit mon regard intrigué vers la cafetière.
— J’ai arrêté.
— Depuis quand ?
— Environ deux semaines. Très exactement treize jours et…
Il jeta un coup d’œil à la pendule sur le mur.
— … six heures.
— Bravo !
Je me sentis nettement ragaillardie. Au moins, je savais
exactement à quel Andrew j’aurais affaire ce soir.
— Les flics m’ont cuisiné à propos des trois meurtres sous les
ponts.
— Je sais.
— De leur point de vue mes alibis ne sont pas en béton.
Je faillis lui demander quels étaient exactement ses alibis, mais je
ne voulais pas paraître suspicieuse, moi aussi.
— Tu m’imagines en spécialiste des ponts et des marées ?
— Non. Ils ont abordé ce sujet ?
— J’ai dit que j’avais peint la Tamise. Ils voulaient voir les
tableaux. Très pénible. Ils ont fouillé mon appart et ratissé mon
passé comme si j’étais déjà moi-même un tas de bidoche pourrissant.
J’avais été choquée, et pas qu’un peu, par la révélation de son
passé de cogneur compulsif, mais je savais qu’il n’y ferait sans doute
pas allusion de lui-même. Or je ne pouvais le mentionner. Je n’étais
pas censée savoir.
Il se leva et sortit une pile de peintures.
— Je ne crois pas que tu aies vu celles-ci, fit-il.
J’espérai que mon expression un peu figée ne me trahirait pas.
— C’est celles dont tu as dit qu’elles n’étaient pas à vendre ?
— En effet, elles ne sont pas terminées.
Il retourna la première. Je reconnus le fond, c’était l’une des toiles
sombres, dérangeantes, aux titres inquiétants, que j’avais
découvertes lors de ma dernière « visite ». Mais j’y vis quelque chose
de différent à présent. Andrew avait ajouté des détails au premier
plan : des roseaux, des arbres. La lumière aussi avait changé. Il avait
éclairci les couleurs du fond et ajouté un soleil levant. On apercevait
aussi un rat d’eau derrière un rondin. C’était un tableau entièrement
nouveau, qui n’avait plus rien de sinistre.
— C’est charmant, dis-je. Très différent de ton style habituel…
— Grant, tu sais, mon pote de la galerie. Il dit que certaines de mes
toiles pourraient se vendre dans le West End. Ils sont amateurs de
bucolique campagnard. Je voulais me tester un peu sur ce terrain-là.
— Tu lui as donné un titre ? demandai-je en me rappelant l’ancien
qui n’avait strictement rien de joyeux.
Il retourna la toile.
— D’abord, je l’avais intitulée Étranger sur la berge, puis c’est
devenu Un petit coin tranquille.
Il partit d’un rire franc.
— Je déteste faire des concessions sur mon style, mais j’ai besoin
de vendre, Jules.
— Le titre original était un peu lugubre, fis-je timidement.
— J’étais saoul quand j’ai exécuté la première version. Je me
sentais assez minable après notre rupture.
Il scruta le café dans son mug.
— Pour te dire la vérité, j’étais un brin suicidaire.
— Oh, mon Dieu !
Il passa un doigt sur ma cuisse.
— C’est fini, je vais bien maintenant. Si bien que j’ai arrêté de
boire.
Je ne voulais pas que l’entretien tourne à la séance psy.
— Cette peinture, ce nu qui a remporté le prix…, poursuivis-je
pour alléger l’atmosphère. Elle était magnifique. Je suis très flattée,
mais tu aurais dû me demander la permission. Et surtout tu aurais
pu me prévenir.
Il essaya de déloger une écaille de peinture sous un ongle.
— C’est pour ça que tu es venue ? Pour me faire la leçon ?
Je haussai les épaules. Impossible de lui dire que j’étais venue
vérifier sa réaction à mes questions sur ces tableaux inquiétants, une
façon de le tester et de décider si je le sentais sincère ou non au sujet
des meurtres. Mais un élément déterminant avait déjà emporté ma
décision. Je n’imaginais pas un meurtrier pris au piège d’un étau
policier se resserrant et choisissant ce moment précis pour arrêter de
boire. La peur d’être confondu risquait fort d’aggraver la dépendance
alcoolique, au contraire. La peau et les yeux d’Andrew attestaient
qu’il avait arrêté de boire depuis un petit moment déjà. Ça ne collait
pas avec l’état d’esprit de quelqu’un qui doit cacher une série de
meurtres.
— Le portrait n’était pas conçu pour te reconquérir, si c’est ce que
tu penses, précisa-t-il.
Je me demandais s’il plaisantait ou non.
— Écoute, je dois me remettre au travail.
Andrew avait apparemment décidé qu’il ne me devait pas
d’excuses. Il se leva et me débarrassa de mon mug.
— Je sais que ce n’était pas toi, dis-je.
— Pardon ?
— Qui a agressé ces femmes et…
— Merci pour la confiance que tu me témoignes.
Son ton posé n’était pas dénué d’ironie. Il se dirigea vers l’entrée,
puis ouvrit la porte.
— Je suis vraiment contente que tu ne boives plus. Ça fait une
grosse différence.
— C’est pour moi que je le fais, dit-il en maintenant la porte
ouverte à mon intention.
— Formidable. C’est vraiment la meilleure raison possible.
Je posai un rapide baiser sur sa joue et m’éclipsai.
Quand le téléphone sonna le lendemain soir, je reconnus le
numéro de mes parents en Espagne. Le ton de ma mère se voulait
chaleureux et jovial, sans y parvenir vraiment.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demandai-je.
— Ton père a discuté avec Ricardo, son ami, aujourd’hui. Il a lu un
article paru dans un journal anglais à propos de… meurtres atroces, à
Londres.
— Je me demandais si tu allais en entendre parler.
Je n’arrivais pas à croire que ça ait pris si longtemps.
— Mais toi, pourquoi ne nous en as-tu pas parlé ? Tu sais bien
qu’on ne lit pas souvent les journaux anglais ici.
— Il n’y a pas grand-chose à dire.
Je ne voulais pas les inquiéter. Ils avaient tant souffert avec Luke
que je ne voulais surtout pas être une source d’inquiétude pour eux.
— Les articles disent que ces meurtres ont été commis à côté de la
Tamise. Pas très loin de l’endroit où tu habites.
— Oui, mais la police pense qu’ils sont liés aux avortements,
maman. Ces femmes étaient toutes enceintes et en début de
grossesse. Ce ne sont pas des meurtres commis au hasard. C’est
confidentiel, n’en parle à personne.
Ce demi-mensonge me coûta un peu, même si j’avais ma
conscience pour moi.
— Ton père veut qu’on revienne à Londres.
— Pourquoi ?
— Juste pour s’assurer que tout va bien.
Je savais ce que cela signifiait. Maman allait vouloir examiner
mon mode de vie à la loupe. Quels étaient mes amis et si j’avais un
petit copain. Elle allait vérifier toutes mes serrures. Sans doute
même me suggérer de poser une alarme. Et je devrais lui promettre
de ne jamais sortir seule une fois la nuit tombée, de prendre des taxis
plutôt que d’attendre le bus, de m’assurer qu’il y avait toujours
quelqu’un qui savait où j’étais. Prudence tous azimuts. Il y avait tant
de choses sur ma vie qu’elle ne connaissait pas. Comme Andrew. Et
son casier judiciaire. Ou Brad. Ou mon travail à Fairways. Ou, pire
encore, ma relation personnelle avec chacun des meurtres.
Heureusement pour elle.
— Ce n’est vraiment pas nécessaire, répondis-je. Passe-moi papa.
Après avoir échangé quelques mots avec mon père, je compris que
l’idée de ce voyage londonien venait d’elle. J’adjurai papa de passer le
temps qu’il faudrait à la convaincre que traverser la moitié de
l’Europe n’allait en rien améliorer la protection de sa fille et que je
pouvais très bien l’assurer toute seule.
J’avais à peine reposé le fixe que le générique du feuilleton Cagney
& Lacey résonnait dans la pièce, me pétrifiant sur place.
— Salut ! lança Brad.
— C’est toi qui as choisi la sonnerie du portable que tu m’as prêté ?
— C’est un crime ?
— Non, elle est géniale, j’adore…
— Tu vas bien ?
— Oui. Désolée pour l’autre soir, je t’ai raccroché au nez, je crois
que j’avais atteint le point de saturation.
— Pas de problème. Ce n’est jamais facile quand un proche est sur
la liste des suspects. Tu crois qu’on pourrait se voir ?
— Pour parler d’Andrew ?
Mon estomac réagit comme si j’étais dans un ascenseur et que je
venais de descendre trois étages en deux secondes.
— Non, juste pour une mise à jour.
Pendant un quart de seconde, je crus qu’il avait dit « amour » et
non « à jour ».
— Tu as du nouveau sur l’incendie ?
— Pas vraiment. Mais deux ou trois trucs à te dire sur l’affaire.
— O.K. Où et quand ?
— Je pourrai venir avec une pizza ce soir chez toi, si ce n’est pas
trop présomptueux ?
— Il faudra que j’appelle Orlando Bloom pour l’annuler, mais je
suis sûre qu’il comprendra très bien.
— Qui ça ?
Je ne pris pas la peine de répondre.
— À ce soir.
Chapitre 18

— Comment savais-tu que les gerberas étaient mes fleurs


préférées ?
— Je suis flic.
Je suis allée chercher un vase dans la cuisine. Avec les pizzas, Brad
avait apporté une bouteille de vin et des fleurs. Générosité de bon
augure, ai-je pensé.
J’ai disposé le magnifique bouquet orange sur la table.
— Sérieusement, elles sont ravissantes, mais ce n’était pas un
choix évident. Comment…
Il désigna le mur et une photo qui avait été prise le jour de mon
vingt-cinquième anniversaire. En arrière-plan, on pouvait y
distinguer un vase avec ces mêmes fleurs.
— Monsieur est observateur…
— Et celle-là, quand a-t-elle été prise ? poursuivit-il en pointant un
cliché saisi lors d’une course d’aviron à Oxford.
— À Chiswick Bridge en 2008.
— Tu as pratiqué l’aviron ?
— Pas vraiment. J’ai descendu des rapides une fois, dans le Lake
District. Ce ne fut pas une très bonne expérience, en fait.
— Il faudra que je le note dans mon calepin. Rappelle-le-moi à
l’occasion, fit-il, les yeux braqués sur les cartons de pizza.
— Et toi ? demandai-je.
— Moi, je suis un nageur exécrable. Je n’ai jamais été tenté, mon
frère lui faisait partie d’une équipe d’aviron à l’université.
Ça ne me déplaisait pas d’entendre qu’il existait une activité dans
laquelle Brad n’excellait pas, pour une fois. Non qu’il fût arrogant,
mais il avait un petit air de compétence universelle légèrement
agaçant. Ses faiblesses le ramenaient à mon niveau.
Les cartons de pizza à peine ouverts, il se mit à dévorer. Sans
doute son premier vrai repas de la journée. Quand il s’arrêta pour
reprendre son souffle, je l’interrogeai sur les nouvelles qu’il voulait
me communiquer.
— Ce n’est pas grand-chose, dit-il. J’ai les rapports sur l’incendie
de 1990 et, franchement, ils sont aussi confus qu’incomplets.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Peu après l’incendie survenu chez vous, un grand entrepôt a
brûlé dans la banlieue de Norwich. Tous les efforts se sont
temporairement concentrés de ce côté-là et on dirait que votre
sinistre a été relégué au deuxième plan, faute d’éléments nouveaux.
Il y a des lacunes dans le rapport, il est peu concluant. Je suis
vraiment désolé.
Je me sentis sombrer intérieurement. J’avais beaucoup attendu de
cette plongée dans les archives policières. Et je ne voyais guère
d’autre source qui pût recéler la vérité.
— Merci d’avoir essayé, Brad. Puis-je jeter un coup d’œil à ce
rapport ?
— Non, fit-il, la bouche pleine. Moi-même, je ne devrais pas l’avoir
regardé.
— Il y a peut-être des passages qui m’éclaireraient sur la cause de
l’incendie. Qui suggèrent une éventuelle origine criminelle…
Il sortit à contrecœur une chemise de son sac à dos.
— Puis-je le photocopier accidentellement ?
— Pas question, répliqua-t-il en ménageant entre nous une
distance de sécurité suffisante.
Il l’ouvrit.
— Il n’est pas fait mention de fenêtres ouvertes, mais les
enquêteurs affirment que le feu s’est propagé à une vitesse
incompréhensible. Le rapport constate qu’il y avait des substances
inflammables dans la cuisine.
Je me levai d’un bond.
— Comme de l’essence, tu veux dire ?
— Attends une minute, répondit-il en m’invitant d’un geste à me
rasseoir.
— Ça ne signifie pas forcément qu’il s’agit d’un incendie criminel.
Quantité de substances utilisées par les particuliers peuvent
accélérer un feu ou exploser. Des recharges de camping-gaz, des
allume-feu pour barbecue, des bouteilles de butane, de propane, ou
même des atomiseurs, des solvants pour la peinture, du vernis à
ongles…
— Je vois.
J’essayais de me remémorer notre vieille cuisine, je parcourais du
regard les étagères et les placards, avec ce que nous pouvions bien y
ranger. Je retrouvais des paquets de lessive sous l’évier, de l’eau de
Javel, de l’adoucissant textile…
— Deux plaques chauffantes étaient allumées. Apparemment un
torchon aurait été oublié sur l’une d’entre elles.
— Quoi ?
Je me penchai vers lui et cette fois il me laissa voir le rapport
imprimé. Je lus le paragraphe concerné.
— Ça ne ressemble pas du tout à ma mère. Je ne l’imagine en
aucun cas oubliant un torchon sur la cuisinière.
— Ce n’est peut-être pas elle.
— Je ne vois pas l’un d’entre nous faire une chose pareille. Maman
était très stricte dans ce domaine. J’ai grandi dans une ambiance
hyper-vigilante sur les dangers de la cuisine, les prises de courant, les
risques d’électrocution, etc.
Il pinça les lèvres d’un air dubitatif, signifiant peu ou prou : qui ne
commet pas d’erreurs ?
— Le rapport mentionne une panne électrique.
— Oui, ça correspond aux autres témoignages que j’ai pu obtenir.
C’est la raison qui explique que nous ayons passé la soirée au cinéma.
— Eh bien, quand il y a une panne de courant, on a tendance à
oublier que certains appareils sont branchés. Peut-être ta mère était-
elle en train de cuisiner avant la coupure d’électricité et, dans la
confusion, elle a pu omettre d’éteindre les plaques chauffantes.
Il avait raison, après tout. Peut-être ma mère, pour une fois, avait-
elle été négligente. Il y avait toutefois une autre explication possible.
— Et cela pourrait aussi être quelqu’un d’autre.
J’inspirai mâchoires serrées et l’air siffla entre mes dents.
— La même personne qui a laissé la fenêtre ouverte pour… attiser
le feu.
— Tu veux dire délibérément ?
J’acquiesçai.
— C’est une possibilité.
Il tapota le rapport.
— On ne trouve pas d’autre information dans ce rapport. Aucun
autre détail sur les substances inflammables ou la cause de la panne.
— L’enquête peut-elle être rouverte ?
— Seulement si l’on découvre de nouvelles preuves. Ça fait
presque vingt ans…
— Ma tante Bibly disait que c’était la faute du grille-pain,
murmurai-je pour moi-même.
Il referma la chemise.
— Je suis désolé. Je me sens responsable à présent. On vous a
laissés tomber. L’enquête n’aurait jamais dû être abandonnée de
cette façon.
Je me versai un autre verre de vin et tentai de me sortir de la tête
les questions qui me taraudaient. Après tout, Luke était mort.
Aucune découverte ne pourrait jamais nous le ramener. Nous nous
sommes installés dans le salon et j’ai mis un CD de musique de films,
Ennio Morricone.
— C’est cool, cette musique ! s’exclama-t-il avec un sourire en coin.
Son ton s’était fait malicieux, l’heure de la récréation avait sonné.
Je m’accoudai au dossier du canapé et lui décochai un sourire
enjôleur.
— J’ai un matelas gonflable. Tu peux rester si tu veux.
Je savais qu’il avait trop bu pour rentrer en voiture et il le savait
aussi.
Il émit un bâillement sonore.
— Camping à la maison, alors ?
— C’est plus confortable que le canapé, tu peux me croire.
Il s’étira et s’avança sur le rebord du fauteuil.
— Ce serait parfait pour moi. Tu es sûre que ça ne t’embête pas ?
Je montai l’éclairage, me frottai les mains, laissai tomber le flirt et
passai en mode « pratique ».
— Un ou deux oreillers ?
Je voulais poser des limites et que les choses soient claires : qu’il
ne s’imagine pas que ma proposition en cachait une autre. Non que
je ne souhaitais pas l’inviter dans mon lit, mais je ne voulais rien
précipiter. Surtout après la dernière fois. Tout se passait trop bien.
L’occasion se présenterait d’elle-même un jour, sans rien devoir à
l’alcool ou à la fatigue.
Tout en lui tendant un verre d’eau, je lui demandai à quelle heure
il devait se réveiller.
— J’ai un briefing à 8 heures. J’essaierai de ne pas te réveiller. Tu
as un autre réveil ? Je ne suis pas sûr de pouvoir me fier à ma
montre.
J’allai lui chercher un petit réveil dans la cuisine. Une fois le lit
gonflé, il en testa le moelleux en rebondissant une ou deux fois
dessus.
— Pas de séances de trampoline, mon petit monsieur, articulai-je,
un index sévère pointé sur lui.
— Rabat-joie ! siffla-t-il en caressant la couette. Je n’ai pas dormi
sur un matelas pneumatique depuis les dix-huit ans de Dave
Rockman. On était coincé dans une caravane à South Shields.
— Tu me raconteras cette histoire une autre fois, peut-être,
répondis-je en me dirigeant vers la salle de bains.
Quand j’ai retraversé le salon, une dizaine de minutes plus tard,
nous nous sommes souhaité bonne nuit. Je n’ai pas pu m’empêcher
de surprendre une lueur complice dans son regard. Comme si nous
savions tous deux qu’entre nous la situation était destinée à évoluer
assez vite et que cette soirée n’était qu’une étape nécessaire dans
notre petit jeu de rôles. Je refermai la porte de la chambre avec un
soupir.
J’avais réglé mon réveil assez tôt parce que je ne voulais pas me
réveiller avec le désagréable sentiment de vide qu’aurait laissé son
départ. En outre, je voulais savoir à quoi il ressemblait penché au-
dessus d’un bol de corn flakes.
À 6 h 45, j’enfilai donc un épais peignoir en éponge et traversai à
pas de loup le salon plongé dans l’obscurité. Je me faufilai le long de
son corps endormi, recroquevillé par terre, m’efforçant de ne pas
trop le regarder. Ce dont j’avais vraiment envie, pourtant, c’était de
me planter devant lui et de le regarder dans son sommeil, de
contempler son visage complètement détendu, de l’écouter respirer
profondément. Mais je ne voulais pas risquer d’être prise en flagrant
délit de curiosité.
Tout ce qu’on voyait dépasser de la couette, c’était une masse de
cheveux noirs, semblable à un petit chat noir lové sur l’oreiller, mais
la pièce était pleine de son odeur boisée et musquée. Je m’efforçai de
ne pas faire trop de bruit en utilisant les toilettes. À mon retour, je
découvris ses bras nus au-dessus de la couette et ses yeux ouverts.
— Bonjour ! lançai-je d’un ton réjoui. Thé ou café ?
Il plissa les paupières.
— Du café noir, ce serait génial, répondit-il, la voix encore enrouée
de sommeil.
J’entrouvris les rideaux et passai dans la cuisine. Quand je revins,
il était déjà habillé et repliait le matelas.
— Apte aux tâches ménagères, je vois. Je suis admirative.
— Pur bluff en fait. Mon appart est sens dessus dessous.
Il s’assit à la table de la cuisine et je servis le café, les céréales et
plusieurs tranches de pain grillé. Il en tartina deux ou trois de
confiture, suivies d’un grand bol de céréales. Ce n’est qu’alors qu’il se
renversa en arrière et m’examina attentivement. J’étais un peu
gênée, dans mon peignoir, alors qu’il était tout habillé, mais au
moins m’étais-je brossé les cheveux.
— Merci, dit-il en se frottant l’estomac, c’était parfait.
— Tu ne prends pas de petit déj habituellement, n’est-ce pas ?
— Comment as-tu deviné ?
Je ris.
— Je suis psychothérapeute, ne l’oublie pas.
— Du coup, j’ai l’impression d’être scruté au microscope.
Il se leva brusquement et alla vérifier son reflet dans le miroir
suspendu à la porte de la cuisine.
— Désolé, je n’ai pas apporté de peigne, fit-il en tâchant de
domestiquer son épaisse tignasse avec ses mains. Il faut que j’y aille,
maintenant.
Pendant qu’il ramassait ses affaires, je rapportai le plateau à la
cuisine. Quand je revins, il était assis sur le dossier du canapé, ses
deux jambes croisées.
— Ton réveil avance, décréta-t-il. J’ai encore deux minutes.
— Sur quoi va porter la réunion ?
— Les nouveaux éléments… Je ne t’en ai pas parlé ?
— Non…
Il se tourna, les yeux baissés.
— Andrew reste dans le collimateur. Incapable de fournir des
alibis.
— Andrew est si vague sur tout. Si ça se trouve, il dispose d’alibis
tout à fait acceptables, mais il ne s’est pas donné la peine d’y
réfléchir. Il est tout le contraire du profil du tueur. Bien trop étourdi
et désorganisé. C’est tout juste s’il arrive à se pointer à sa cérémonie
de remise de prix le bon soir…
— En dehors d’Andrew, nous interrogeons d’autres personnes
liées aux groupes et manifestants anti-avortement.
Il me fit un rapide signe de la main et s’éclipsa.
Je réalisai soudain que j’avais mimé l’entrain et la légèreté.
Maintenant que j’étais seule, mon corps se tassait sous le poids de la
fatigue. Je fus tentée de retourner me coucher. J’ôtai le peignoir et
me glissai sous la couette. J’allai fermer les yeux quand un sujet que
nous venions d’aborder commença à me ronger telle une ritournelle
qui revient en boucle quoi qu’on fasse. J’entendais des phrases
répétées à l’infini, comme un disque rayé. Et soudain, le déclic. Je
repoussai la couette d’un coup de pied, tendis la main vers le
portable que Brad m’avait prêté et composai le numéro d’Andrew.
— Pourquoi ne leur as-tu pas dit ? lui demandai-je.
— Je ne sais pas. Ils ne m’ont pas posé la question.
La voix d’Andrew était ensommeillée, mais il ne semblait pas avoir
la gueule de bois.
— Fais ce que tu veux, Jules, je retourne me coucher.
Je savais que Brad était sans doute en route vers sa réunion, mais
je pouvais au moins lui laisser un message. Dix minutes plus tard, le
générique de Cagney & Lacey brisait le silence.
— Je me suis rappelé un détail important après ton départ, lui dis-
je.
— Je t’écoute.
J’entendais des téléphones sonner derrière lui.
— Andrew n’a pas le permis.
— Je vois…
— Du coup, ça ne peut pas être lui, n’est-ce pas ? Il n’a pas de
voiture et il ne sait pas conduire.
— C’est sûr, mais ça ne veut pas dire qu’il n’était pas avec
quelqu’un qui a son permis. Ils pourraient être deux dans cette
histoire.
Je répondis d’une voix blanche.
— Je n’avais pas pensé à ça…
Puis, après un silence gêné :
— Il y a autre chose. Tu m’as dit que les empreintes de pas que
vous avez trouvées sous l’un des ponts n’avaient pas de relief. Du
coup, ça ne peut pas être celles d’Andrew. Il ne quitte pas ses baskets.
Il lui arrive même de dormir avec.
Il ne semblait toujours pas convaincu.
Assise sur le lit, je réfléchis au retour dans le tableau de Charles
Fin et d’Andrew. Selon moi, aucun des deux ne correspondait au
profil du tueur, ce qui signifiait une chose : le meurtrier courait
toujours et la police ne tenait pour l’instant aucune piste sérieuse.
Chapitre 19

Quand je lus le premier nom sur ma liste de rendez-vous du jour,


le peu d’entrain qui me restait se dissipa instantanément. Les
séances avec Lynn Jessop ne menaient nulle part et je ne voyais pas
l’intérêt de prolonger sa thérapie.
Comme à son habitude, Lynn se lança, avant même que j’aie
refermé la porte, dans une nouvelle diatribe sur l’exécrable semaine
qu’elle avait passée et le calvaire que constituait la détresse de son
fils. La seule utilité de notre relation était sans doute pour elle de lui
permettre de vider son sac. Avec certains patients, c’était suffisant,
surtout quand le ressassement de leurs malheurs avait fini par faire
fuir tous leurs amis. Lynn ne semblait d’ailleurs pas avoir beaucoup
d’amis. Étrange bonne femme.
Depuis notre dernière séance, j’avais travaillé sur son cas et
consulté Richard, mon superviseur. J’avais entièrement confiance en
cet homme, psychologue chevronné, qui contrôlait mon travail chez
Holistica depuis mon arrivée à Londres. Tout thérapeute doit être
supervisé dans son activité, si expérimenté soit-il, mais Richard ne
rencontrait jamais mes patients. Il était une présence invisible en
surplomb de mon travail, un gardien, un troisième œil s’assurant que
ma relation thérapeutique était conforme à l’éthique et que je ne
manquais rien d’évident.
Nous avions parlé en détail du syndrome de Münchhausen par
procuration : un parent fabrique des symptômes chez un enfant et
peut même aller jusqu’à lui nuire délibérément afin de convaincre cet
enfant, son entourage et les médecins eux-mêmes qu’il a besoin
d’une prise en charge médicale. Il m’avait expliqué que ce
comportement était destiné à attirer la sympathie et souvent à
autoriser la poursuite de cette mystification. Il souligna qu’il était
possible que Lynn se livre à des sévices physiques sur son fils. Si
c’était le cas, il fallait alerter tout de suite son généraliste et les
services sociaux.
Richard me conseilla de suggérer à Lynn que nous serions sans
doute amenés à impliquer d’autres professionnels et, en cas de refus
de sa part, de contacter directement son médecin traitant.
Conformément à l’usage, j’avais noté les coordonnées de ce dernier
lors de la première consultation. Mais je n’étais pas encore sûre
d’avoir affaire à une menteuse compulsive ni à une patiente affectée
d’un Münchhausen par procuration. Lynn pouvait très bien, dans sa
détresse, avoir simplement mélangé les dates. Il était trop tôt pour le
dire et Richard me conseilla d’avancer avec prudence.
Lynn vociférait en agitant les bras. Je voyais la salive s’accumuler
aux commissures de ses lèvres. Il s’agissait du dernier épisode du
calvaire de son fils à l’école.
— Je me demandais si vous auriez une photo de Billy, Lynn.
J’aimerais pouvoir l’imaginer. Peut-être dans votre sac ?
Elle croisa les bras et me fixa d’un air de défi. Richard avait
suggéré que la réponse de Lynn me fournirait sans doute une
indication sur l’existence de Billy. Au moins allions-nous pouvoir
commencer à écarter certaines options.
— Pourquoi ? interrogea-t-elle en plissant les paupières.
— Pour voir qui il est. Me sentir plus proche de lui. Une photo
prise à l’école, peut-être ?
— Vous ne me la prendrez pas ?
— Mais non, bien sûr que non…
Elle plongea la main dans son sac et en sortit une enveloppe
qu’elle ouvrit. Un paquet de photos s’éparpilla sur la table basse. Je
m’efforçai de ne pas paraître surprise.
— Combien en voulez-vous ?
Je me penchai et parcourus les clichés en les maniant avec
délicatesse et respect. Il devait y en avoir une vingtaine, dont
beaucoup de Lynn tenant le jeune Billy dans ses bras ou debout à
côté de lui et d’autres de l’enfant tout seul à différentes époques,
depuis sa naissance jusqu’à aujourd’hui.
— C’est une collection complète, fis-je. Quelle est la plus récente ?
Elle prit un tirage 9 x 15, un portrait montrant le garçon portant
un blazer et la cravate à rayures de son collège.
— Celle-ci date d’environ deux mois, dit-elle.
Il avait des cheveux fins et clairsemés, exactement comme ceux de
Lynn, et semblait intimidé de poser. Il détournait le regard de
l’objectif, mais tentait bravement de sourire. Il me semblait
reconnaître les traits de Lynn dans son nez busqué, ses yeux écartés
et son menton proéminent.
— Il a une expression fière sur celle-là, dis-je en lui rendant la
photo. Quand le harcèlement a-t-il commencé ?
— Il y a environ six mois. C’est un bon garçon, ajouta-t-elle,
comme si j’avais émis des réserves sur son fils.
Une chose était sûre : ce garçon n’était pas une fiction et il m’avait
tout l’air d’être le fils de Lynn. Elle avait un dossier photo qui
résumait sa vie et, comme elle figurait sur la plupart de ces photos, il
était très peu plausible qu’elle se fût approprié des photos provenant
d’une autre famille.
— Billy a-t-il vu un médecin récemment ? Pour les éventuelles
séquelles des mauvais traitements qu’il a subis ?
Je voulais aiguiller Lynn vers l’aspect médical du problème. Savoir
si cet adolescent était en bonne santé. Sur la dernière photo, il me
semblait en forme. Elle prit un air pincé, comme si j’avais émis une
hypothèse insultante.
— Il va très bien.
— A-t-il vu un médecin récemment, Lynn ? C’est vraiment
important.
— Oui ! grinça-t-elle en fourrant précipitamment toutes les photos
dans l’enveloppe. Il avait mal à la gorge il y a deux semaines.
— Cela ne vous ennuie pas que je contacte votre généraliste pour
parler de Billy avec lui ? Vous m’avez donné ses coordonnées.
Je m’étais avancée sur le rebord du fauteuil, attentive aux signes
qu’elle allait me donner. Si elle se montrait réticente, cela pouvait
indiquer qu’elle avait quelque chose à cacher.
Elle haussa les épaules.
— Allez-y. Billy est surtout traumatisé. Il a peur, il est désorienté.
Il a quelques bleus, son sac de classe a été sali, abîmé, mais il n’a
jamais été blessé.
— Donc, les blessures sont plus psychologiques que physiques ?
— Oui, mais il n’est pas déséquilibré. Billy est très brillant et il a
une mémoire remarquable. Il peut vous donner le résultat à la mi-
temps d’un match de foot qui a eu lieu il y a deux ans. Pas comme ma
fille qui aurait pu oublier son propre nom alors qu’il était épinglé sur
son T-shirt.
— Votre fille ?
C’était un élément nouveau. Jusqu’ici je n’avais jamais entendu
Lynn mentionner l’existence de sa fille.
Elle se raidit comme si elle avait abordé un sujet qu’elle eût mieux
fait de taire.
— Oui, j’ai des photos d’elle dans une autre enveloppe.
Elle allait plonger la main dans un second sac quand je l’arrêtai.
— La prochaine fois, peut-être.
Je ne pouvais m’empêcher de me demander pourquoi sa fille
n’était apparue sur aucun des clichés qu’elle m’avait montrés. Peut-
être cette femme se livrait-elle à un compartimentage obsessionnel
de sa vie. Cela expliquerait qu’elle n’ait jamais parlé de sa fille.
— Elle s’appelle Angela. Elle est plus âgée.
— Et est-ce qu’Angela a des problèmes ?
Elle poussa un ricanement moqueur, mais garda le silence.
Quand elle se leva pour prendre congé, l’étau de la migraine me
serrait les tempes. Lynn s’approcha et posa la main sur mon épaule.
Pour une femme habituellement aussi froide, ce geste me surprit.
— Vous semblez fatiguée, ma chère, vous avez eu une semaine
difficile ? demanda-t-elle.
Je n’arrivai pas à deviner si elle était amicale ou ironique.
— Merci, je vais bien.
Sa main s’attarda un instant. Elle marmonna quelque chose sur le
bien que lui faisaient les séances. J’avais peine à la croire, encore une
fois. Les confidences de Lynn n’avaient pas réussi à dissiper le
sentiment diffus que toute son histoire n’était qu’une forme
sophistiquée de manipulation, une énorme toile d’araignée où je
m’engluais. J’avais l’impression de m’être laissée entraîner au cœur
d’un labyrinthe complexe dont je ne savais plus comment m’extirper.
Ce qui me laissait épuisée avec une sensation de malaise aigu.
Jackie remontait l’allée juste au moment où je refermai la porte
d’entrée.
— Ça fait un moment que je ne t’ai pas vue, fit-elle. Ils ont arrêté
quelqu’un ?
Je secouai la tête.
— Plus de messages, plus d’agressions ?
— Non, rien.
Je croisai les doigts.
— J’espère vraiment que c’est fini.
— Ça ne finira que lorsqu’ils l’auront attrapé, tu le sais bien, dit-
elle en continuant son chemin.
Je poussai un gros soupir et remontai l’escalier. Le moment était
venu. J’inspirai profondément et décidai que j’avais assez reporté le
coup de fil à mes parents.
— Écoute, maman, je sais que c’est douloureux de remuer le passé,
mais…
— Tu n’as pas idée de ce que ton petit jeu signifie pour nous,
Juliet, me coupa-t-elle.
— Ce n’est pas un petit jeu, maman.
Pour une fois, il était hors de question que je batte en retraite.
— J’ai lu ce qui a été publié au sujet de l’incendie et j’ai parlé aux
voisins… ainsi qu’à la police…
— La police ?
Elle répéta le mot sur le ton qu’adoptent certaines personnes
quand elles prononcent le terme « pédophile ».
— Il y a des questions non résolues. Il se pourrait qu’il ne s’agisse
pas d’un accident.
— C’est ridicule.
J’entendais un filet d’eau éclabousser ce que j’imaginais être un
évier.
— Je vais chercher ton père.
Elle prononça ces derniers mots comme si j’avais cinq ans et que
j’allais avoir droit à une bonne fessée.
— Que se passe-t-il ? interrogea-t-il d’une voix fatiguée tout en
restant douce.
— Je ne demande que la vérité, papa. J’ai lu ce qui est paru dans la
presse au sujet de l’incendie.
— C’est douloureux pour ta mère.
— Je sais, mais j’ai besoin de savoir. Comme nous tous, je crois.
Il ne fit pas d’objection et je poursuivis.
— J’ai réussi à me procurer le rapport de police de l’époque et il
pose de sérieuses questions. Tu te souviens que je t’ai demandé au
téléphone si tu avais laissé les fenêtres ouvertes ?
— Oui, je me souviens. Je me rappelle parfaitement cette soirée et
je sais très bien que je n’ai pas ouvert de fenêtre, pas plus qu’aucun
d’entre nous.
— M. Knightly, le voisin d’en face, dit que les fenêtres étaient
ouvertes.
— Vraiment ?
J’entendis sa respiration sifflante.
— Attends une seconde.
Je perçus un échange à voix basse et puis le bruit d’une porte
qu’on ferme. Il revint.
— Il y a eu une coupure de courant, reprend-il. Nous avions passé
l’après-midi chez tante Bibly. Et nous sommes rentrés vers
18 heures. Ta mère était en train de préparer le dîner quand tout s’est
éteint : les lumières, les appareils électroménagers… Le chauffage
aussi, vu que la chaudière avait besoin d’électricité pour fonctionner.
Il me semblait très essoufflé.
— J’ai actionné le disjoncteur, mais les plombs ont encore sauté,
alors j’ai appelé un dépanneur. Ils ne pouvaient nous envoyer un
technicien que le lendemain. C’est Luke qui a eu l’idée d’aller au
cinéma. Je crois qu’il s’agissait de Retour vers le futur.
Les mots du film DeLorean et convecteur temporel me revinrent
subitement en mémoire. Oui, il avait raison.
— Ta mère est convaincue que tout est sa faute. Un inspecteur est
venu à la maison quelques jours plus tard et il a affirmé qu’on avait
oublié un torchon sur la cuisinière, que les plaques étaient restées
allumées et que c’était la cause la plus probable de l’incendie.
— C’est ce que j’ai lu dans le rapport d’enquête. Pauvre maman.
— Elle jure qu’elle n’avait rien laissé allumé, mais quand le
courant est coupé, difficile de se rappeler ce qu’on a éteint ou pas…
— C’est une erreur fréquente et ça explique pourquoi elle se
montre si tendue quand je la questionne.
— Elle ne voulait pas que tout le monde sache que l’incendie était
sa faute. Elle se sentait assez mal comme ça.
Il marqua une pause.
— Mais il y a quelque chose qu’elle ignore…
— Quoi ? Dis-moi.
— Comme ta mère avait besoin de quitter la maison quelques
jours, elle est allée habiter chez tante Bibly. Les policiers sont
revenus pendant son absence et m’ont dit qu’ils avaient trouvé des
traces d’allume-feu au kérosène pour le barbecue, ainsi que des
recharges de camping-gaz, des substances très inflammables donc,
juste à côté de la cuisinière.
— Vraiment ?
Ma discussion avec Cheryl me revint en mémoire.
— Ce n’est pas moi qui les avais posés là bien sûr. Ces produits
étaient rangés dans l’abri de jardin. Je t’ai demandé à l’époque si tu
les avais apportés dans la cuisine pour une raison ou une autre.
— Je ne me souviens pas de ça.
J’essayai de me rappeler ce que j’avais ressenti à douze ans et c’est
une sensation de stupeur hébétée, celle que j’éprouvais après
l’incendie, qui me revint.
— Tu m’as dit à l’époque que ce n’était pas toi qui les avais mises
là. Luke et moi avions projeté de prendre le camping-car et d’aller au
Lake District quelques jours. Une idée saugrenue à cette époque de
l’année, mais Luke voulait escalader Scafell Pike sous la neige…
Il y eut un long silence et je me demandai si mon père contenait
ses larmes.
— Je n’ai jamais voulu accuser Luke, mais je pense que c’est lui qui
a apporté les bidons et les recharges dans la cuisine. Lui et les
consignes, ça faisait deux.
Il se moucha.
— Je n’en ai jamais parlé à ta mère. Elle n’est pas au courant.
Il inspira bruyamment.
— Ne le lui dis jamais, ça lui briserait le cœur. Ce qu’elle a retenu,
c’est que la cause de l’incendie est liée à sa négligence. Elle n’a pas
besoin de savoir que son fils a aggravé les choses en entreposant des
substances inflammables dans la cuisine.
— Je ne dirai rien.
Je marquai une pause.
— Mais ça n’explique pas les fenêtres ouvertes…
— M. Knightly doit être un peu gâteux aujourd’hui, il ne se
rappelle pas très bien.
Notre vieux voisin n’était pas le seul à nier la version officielle. Je
ne voulus pas mentionner les certitudes de Cheryl à ce sujet. Je
n’étais pas sûre que mon père tiendrait pour recevables ce genre
d’arguments.
J’entendis la voix de ma mère qui l’appelait.
— Attends une seconde, fit-il.
Je n’étais toujours pas convaincue. Le sixième sens peut-être. En
tout cas, j’éprouvais un doute persistant. Maman avait toujours été
très soigneuse et papa affirmait qu’elle ne se rappelait pas avoir
laissé des plaques allumées, pas plus qu’un chiffon sur la cuisinière.
Aussi probable que de voir un végétarien entrer inopinément dans
une boucherie pour réclamer un steak bien saignant. Et, de fait, je ne
l’avais jamais prise en faute sur ce plan.
Par ailleurs, personne ne pouvait confirmer que c’était bien Luke
qui avait apporté dans la cuisine les bidons de fuel et autres
bonbonnes de butane entreposés dans l’abri de jardin. Luke, du haut
de ses seize ans à l’époque, était-il inconscient à ce point ?
Quand mon père revint au téléphone, je lui posai une dernière
question.
— L’abri de jardin, il était toujours cadenassé ?
Il hésita un instant.
— Presque toujours. Il y avait un cadenas, bien sûr. J’avais souvent
besoin d’y aller pour prendre ou ranger des outils. Je laissais
toujours le cadenas en place, mais je ne le verrouillais pas toujours.
Ce jour-là, je ne sais plus si je l’ai fait.
J’entendais sa respiration oppressée au bout du fil.
— Qu’y a-t-il ?
— Luke n’était pas… Il n’était pas parfait…
— Non, je sais bien que non.
Il émit une sorte de petit gémissement. Ce qui me fit penser que sa
remarque n’était pas seulement d’ordre général, mais qu’il se référait
à un événement spécifique. Était-ce l’incendie ? Autre chose ?
— Que veux-tu dire, papa ?
— Luke… Il…
J’attendis. Il y eut de la friture sur la ligne.
— Tu peux répéter ?
— Ça n’a pas d’importance.
Je ne réagis pas, espérant qu’il changerait d’avis, mais il me dit au
revoir et raccrocha. Je n’avais pas voulu l’inquiéter en lui disant à
quel point maman et lui me manquaient. Particulièrement ses
étreintes à lui, si réconfortantes, tout comme l’odeur un peu
poussiéreuse de ses pulls. Mais, en y repensant, je m’aperçus que ce
qui me manquait plus encore, c’était l’ambiance familiale avant la
mort de Luke. Gravée au fer rouge dans mon esprit, il y avait la
frontière entre l’avant et l’après. Comme deux routes parallèles qui
ne se rejoindraient jamais. Deux existences séparées par un
précipice. Depuis la disparition brutale de Luke, mon père n’avait
gardé de sa gaieté d’autrefois qu’un sourire de façade. Quant à ma
mère, elle avait sombré dans une anxiété chronique alimentée par
son incurable culpabilité.
Chapitre 20

Ce soir-là, je m’apprêtais à regarder Les Aventuriers de l’Arche


perdue, une assiette de biscuits salés sur ma gauche et un verre de
merlot à ma droite, quand une sonnerie retentit. Maudit téléphone.
Je décrochai le combiné et fis « Allô ! » de ma voix la plus polie.
— 10 h 48 le 9 novembre, articula une voix d’homme.
— Allô ! Comment ? Qui est à l’appareil ?
La voix était peu audible, déformée.
— 10 h 48, le 9 novembre.
Mon cœur se mit à cogner dans ma poitrine, aussi fort qu’un
boulet de démolition qui fait voler un mur en éclats.
— Il va y avoir un autre meurtre ? dis-je. Où ça ? Quel pont ?
L’homme répéta la même phrase sur le même ton, exactement
comme si elle était enregistrée en boucle. Je courus au calendrier
suspendu au mur. Nous étions le 8 novembre, c’était donc pour
demain !
— Je vous en prie, parlez…
Je m’effondrai par terre, agrippant le combiné comme si c’était
l’objet le plus précieux que j’aie jamais possédé.
— Ne raccrochez pas !
Je n’obtins aucune réponse, hormis un grondement feutré à
l’arrière-plan. Des parasites ? Le bruit de la circulation ?
— Allô ! répétai-je une fois de plus, luttant pour émettre un son
malgré le bloc de ciment qui venait de pétrifier mon larynx.
— 10 h 48 le 9 novembre.
Et ce fut tout. La liaison fut coupée. Je m’allongeai sur la moquette
en position fœtale, tenant le combiné serré contre ma poitrine. Ma
manche était mouillée et il me fallut un moment pour réaliser que je
pleurais. J’étais tétanisée par la peur et l’indécision. Mais le
téléphone sonna de nouveau et je crus que j’avais une seconde
chance.
— Bonjour, mademoiselle Grey. Ici, l’inspecteur McKinery. Nous
avons entendu l’appel que vous venez de recevoir. Est-ce que ça va ?
— Oui, je vais bien, mentis-je en me relevant.
— On l’a enregistré et on essaie de le localiser. On vous envoie un
agent tout de suite. Avez-vous reconnu la voix ?
— Non, je ne crois pas.
— L’agent apporte l’enregistrement afin que vous puissiez le
réécouter.
Quelle chance !
— Le sergent Broxted sera avec vous d’ici peu.
Pourquoi pas l’inspecteur Madison ? faillit demander la petite fille
de cinq ans complètement terrifiée qui avait pris ma place, mais
McKinery avait déjà raccroché.
Quand on sonna à la porte, j’avais la cervelle en ébullition. Je
m’étais jetée sur mon ordinateur portable, mais par où commencer ?
Si le message comportait un indice signalant un pont, il était
sacrément obscur…
Le sergent Broxted entra en brandissant une clé USB, un peu
comme s’il m’offrait une cigarette. Je l’introduisis dans mon
ordinateur et pus réécouter l’appel enregistré.
Je tombai d’accord avec l’inspecteur sur un point : la voix de cet
homme semblait étouffée, il devait parler à travers un mouchoir. De
plus, il avait un ton emprunté, comme s’il récitait un texte appris par
cœur.
— On a contacté l’expert en ponts, annonça Broxted en glissant
pour la troisième fois l’extrémité de sa cravate sous sa ceinture ; elle
était trop courte, c’était peine perdue, il ne se décourageait pas pour
autant.
— Il n’y a pas grand-chose à en tirer, n’est-ce pas ? demandai-je.
C’est la première fois qu’on a une date, mais on n’a ni pont ni
indication de lieu.
— C’est moi qui assure la surveillance pour la nuit, au fait. Dans
une Volvo marron. Juste au cas où.
Au cas où ce serait mon tour, tu veux dire. C’est moi qui vais
connaître une fin atroce à 10 h 48 demain matin. Demain matin ?
Une pensée venait de me traverser l’esprit.
— Au fait, c’est 10 h 48 du matin ou du soir ?
J’avais planté mes yeux dans ceux du sergent Broxted. Après tout,
il avait été formé pour répondre à ce genre de question. Il ouvrit les
mains et les rabattit l’une contre l’autre, afin de me faire comprendre
qu’il n’en avait pas la moindre idée. Il utilisa les toilettes, puis partit
passer dans la Volvo une nuit qui s’annonçait frisquette, avec son
partenaire. Je ne me suis même pas demandé si je devais les inviter à
dormir chez moi. Il fallait que je sois seule.
D’abord, appeler Cheryl.
— Je sais qu’il est tard, mais j’ai quelque chose de vraiment
important à te demander.
— Juliet ? fit-elle.
Je n’avais pas pris la peine de me présenter.
— Tu peux venir ? J’habite Fulham, je paie le taxi. C’est une
question de vie ou de mort.
— Il est presque 21 heures…
— Je ne te le demanderais pas si ce n’était pas urgent.
Je crois qu’elle comprit à mon ton décidé que je ne plaisantais pas.
— Donne-moi l’adresse.
En l’attendant, je fis les cent pas dans le salon en essayant de me
mettre dans la peau du tueur. Ses précédents messages m’avaient
donné quelques indices au sujet des scènes de crime. Le premier
SMS me disant de me rendre au pont de Hammersmith ; le deuxième
avec les dimensions qui me permettaient d’identifier le pont de
Richmond ; et enfin le mail avec la gravure ancienne représentant le
pont de Battersea. Toujours des ponts. Le dernier message faisait-il
encore allusion à un pont ? Ou marquait-il un revirement par
rapport aux précédents ? Privilégiait-il la date sur le lieu ? Et si c’était
le cas, que pouvait-on en déduire ? Nous ne savions même pas s’il
s’agissait du matin ou du soir. J’étais sur le point de faire fondre tous
mes fusibles quand la sonnette de l’entrée carillonna.
Cheryl était bien là, mais le sergent Broxted était debout à côté
d’elle. Elle arborait la mine consternée de quelqu’un qui vient de se
faire arrêter.
— Cette dame prétend que vous l’avez appelée pour la voir.
— Oui, tout va bien.
Je leur présentai mes plus plates excuses et fis entrer Cheryl, qui
commenta :
— Eh bien, on dirait que la situation se complique sérieusement.
Je la fis asseoir et lui offris du café, ce à quoi elle répondit qu’elle
préférait une infusion. Je la mis au courant des derniers
développements de l’opération Chicane et lui fis écouter
l’enregistrement de l’appel téléphonique reçu un peu plus tôt. Elle
joignit les mains contre sa poitrine comme si elle allait prier.
— Repasse-le-moi, fit-elle. J’ai besoin d’une bougie.
— Pas de problème.
Je posai une grande bougie blanche sur la table basse, l’allumai,
puis éteignis la lumière.
— Mets ta main dans la mienne, dit-elle.
Sa main était froide, mais ferme. Après une minute de complet
silence, Cheryl commença à se balancer d’avant en arrière. Elle
battait des paupières, puis sa tête basculait vers l’avant. Au point où
j’en étais, elle aurait pu se mettre à gesticuler et à vociférer, ça
m’aurait laissée de marbre. Je voulais coûte que coûte lui soutirer
une information susceptible de donner à la police une chance
d’arrêter le meurtrier avant qu’il commette un nouveau crime.
— Je sens de l’eau, murmura-t-elle. De l’eau froide.
Elle se mit à fredonner quelque chose à voix basse tout en
continuant à inspirer et à expirer. Je me demandai un instant si
j’étais censée l’imiter. Je décidai d’essayer de me concentrer sur le
message lui-même. Peut-être que si j’arrêtais de paniquer un
moment, je pourrais moi aussi découvrir quelque chose ? Je fermai
les yeux, ignorant Cheryl et son fredonnement. Je m’efforçais de faire
défiler les mots du message sur l’écran noir luisant de mes paupières
closes. 10 h 48 le 9 novembre. Je répétai l’opération, respirant plus
profondément, et tentai d’ouvrir un espace à l’intérieur de ma tête.
Je n’obtins aucun résultat. Cheryl était toujours en transe et je
commençais à trouver le son qu’elle émettait étrangement apaisant.
Quelques minutes plus tard, elle s’interrompit brusquement.
— J’ai besoin d’un verre d’eau, demanda-t-elle.
Je rallumai la lumière et partis dans la cuisine, ramassant au
passage un calepin noir.
— Que peux-tu me dire ? questionnai-je en posant la pointe de
mon stylo sur la page blanche.
— Ça va avoir lieu demain, reprit-elle. Dans la matinée.
Elle leva la main.
— Il est question de royauté. De rois et de reines.
— Vraiment ?
— J’obtiens quelque chose qui est en rapport avec la reine Victoria,
mais ce n’est pas directement lié à elle. Ce n’est pas d’elle qu’il s’agit.
— Quoi d’autre ?
Cheryl poussa un gros soupir.
— Je crois que ce sera tout ce que je percevrai ce soir. Il est tard, je
suis fatiguée. Je vois mieux le matin.
Mes mains formaient deux poings serrés.
— Mais le crime va justement être commis demain matin. C’est
clair et net. On n’a que la nuit pour trouver.
— Juliet, la sensation que j’ai, c’est que l’heure, 10 h 48 du matin,
est correcte, sans aucun doute. Mais correcte comme indice. Cela ne
signifie pas que c’est l’heure exacte à laquelle sera perpétré un
meurtre.
— Tu en es sûre ?
— Autant que je peux l’être. Le meurtre n’est pas pour demain
matin 10 h 48, mais il aura bien lieu demain, j’en ai peur… Plus tard,
une fois la nuit tombée.
— Vraiment ?
Le temps nous était donc bien compté.
Elle se leva et je compris que notre séance était terminée.
— Merci infiniment, Cheryl.
— Je ne sais pas ce que ça veut dire ni si tu pourras en tirer
quelque chose. J’y repenserai demain et je t’appellerai si j’obtiens du
nouveau.
— N’hésite pas, ce serait formidable.
Je m’aperçus que je lui serrais le bras.
Une fois Cheryl rentrée, et malgré l’heure tardive, je décidai de
prévenir Brad. Je savais qu’il était en service, en alerte maximale. Je
décrochai le combiné, non sans hésitation : je n’avais rien de
vérifiable, rien de concret. Mais si je ne transmettais pas cette info
qui pouvait se révéler importante, je ne me le pardonnerais jamais.
Il décrocha illico.
— J’ai su pour l’appel d’hier soir. Tu vas bien ?
Pas de temps à perdre en préliminaires.
— J’ai une info pour toi dont votre spécialiste en ponts pourrait
peut-être tirer quelque chose.
— Tu as eu un autre appel ? Je n’en ai aucune trace sur mon
relevé.
— Non.
J’inspirai profondément.
— Mon amie Cheryl, de Holistica…
— La voyante dont tu m’as parlé ?
Il semblait méfiant.
— Oui, elle. Eh bien, elle est venue ce soir. Je lui ai demandé son
aide pour le message.
Il y eut un silence.
— Elle est venue chez toi ? Elle a écouté le message ?
— Oui. Que se passe-t-il, Brad ? Pourquoi es-tu aussi nerveux ?
— C’est juste que depuis quelques jours elle figure sur la liste des
suspects.
— Quoi ?
— Tu te souviens qu’on cherche aussi le tueur parmi ceux qui
s’intéressent à l’enquête, ou prétendent nous apporter leur aide ?
— Oui, mais jusqu’à maintenant, c’est moi qui l’ai sollicitée. À
propos de la gravure, de l’incendie, du dernier message… Elle n’est
jamais venue me voir spontanément.
Je restai sous le choc un moment, mais tout bien considéré… Elle
savait ou semblait savoir beaucoup de choses à mon sujet, sur mon
passé notamment. Elle savait que Pamela Mendosa ne s’était pas
noyée, elle était au courant pour le pont de Battersea, l’incendie et la
mort de Luke, pour mon ex-maison de Norwich. Et puis c’était une
femme robuste avec des mains d’homme…
— Elle t’a contacté récemment pour te proposer son aide ? ajoutai-
je.
— Je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant, Juliet. Que sais-tu
exactement à son sujet ?
J’essayai de me rappeler les quelques vraies conversations que
j’avais eues avec elle.
— Elle a beaucoup voyagé, elle a été mariée deux fois, il me
semble. Elle était pilote, autrefois.
Cherchant quelque chose à dire, je m’aperçus que j’en savais très
peu sur la vie de Cheryl, en dehors des quelques anecdotes qu’elle
m’avait racontées sur les pays exotiques où elle avait séjourné.
— Tu ne crois quand même pas qu’elle est mêlée à tout ça ?
— Elle pourrait très bien être complice. Son frère a eu une
existence mouvementée. Je crois que tu devrais éviter de rester seule
avec elle.
— Son frère ?
Cheryl n’avait jamais mentionné de frère et encore moins
d’éventuels démêlés avec la justice.
— Écoute, je ne peux pas t’expliquer tout cela maintenant.
Comment ça s’est passé avec elle ce soir ?
Au ton qu’adoptait Brad, j’imaginais que Cheryl allait faire
irruption chez moi en brandissant une machette.
— Bien, répondis-je machinalement. Broxted l’a accompagnée à la
porte.
Plus j’y réfléchissais, plus je doutais de la culpabilité de Cheryl.
— Elle ne tenterait rien avec un gars à nous juste à côté.
— C’est moi qui l’ai invitée à venir, elle n’en avait pas très envie.
Elle m’a fait part de ses… visions… à propos du coup de fil.
J’évoquai le lien avec la royauté et la conviction de Cheryl que
l’heure mentionnée dans le message devait être déchiffrée comme un
indice et non comme l’horaire d’un nouveau meurtre.
— Je vois, commenta-t-il, sceptique. N’oublions pas qu’elle
pourrait chercher à nous aiguiller sur une fausse piste.
La police croyait-elle vraiment que Cheryl pouvait être mêlée à ces
meurtres ?
— Sûrement pas…
Je ne parvenais toujours pas à concevoir qu’elle ait pu jouer un
rôle quelconque là-dedans. Je m’étais toujours considérée comme
bon juge du caractère d’autrui. Ce qui ne m’avait pas empêchée de
me tromper sur le compte d’Andrew, tout récemment. Peut-être
avais-je perdu mon discernement ?
Brad resta muet un bon moment. Il reprit :
— J’ai quelqu’un qui vérifie les tables des marées. Il cherche à
savoir si la marée haute tombe exactement à 10 h 48, le matin ou le
soir, à hauteur de n’importe lequel des ponts de Londres.
— Les autres victimes ont toutes été tuées pendant la nuit, n’est-ce
pas ?
— Ce qui est logique à Londres, où beaucoup d’endroits sont
déserts la nuit. Mais on vérifie les marées matinales aussi. Il nous a
donné une heure très précise.
— Quel est le pont le plus proche de Buckingham Palace ?
demandai-je.
— Le pont de Westminster ou le Lambeth, plus au sud. Écoute,
Juliet, cette idée de royauté ne me paraît pas vraiment représenter
une piste intéressante.
Je pris la mouche.
— Tu crois qu’on peut se permettre de la balayer d’un revers de
main ? Je ne sais pas de quels éléments vous disposez à propos de
Cheryl, mais si vous ne l’avez pas arrêtée, c’est que vous n’avez pas de
certitude. Tu devrais au moins vérifier ces ponts.
— Désolé, Juliet, mais les professionnels, en l’occurrence, c’est
nous. Laisse les flics faire leur boulot.
Son ton s’était fait plus vif que d’habitude.
— Très bien, je t’ai averti. Je ne peux pas faire mieux. Je vais faire
des recherches sur mon ordi. J’y passerai la nuit si nécessaire.
Il raccrocha. Je m’efforçai d’adopter son point de vue. Il devait
soupçonner tout le monde, c’était son boulot, après tout. Et il ne
pouvait perdre son temps à suivre les lubies et spéculations tordues
des uns et des autres.
Je repensai à l’implication de Cheryl. Était-elle au courant des
détails de l’affaire parce qu’elle était vraiment voyante, ou parce
qu’elle avait pris part à ces meurtres ? J’étais directement visée par
ces actes criminels, au moins autant que les pauvres victimes, mais
Cheryl n’avait jamais semblé le moins du monde hostile à mon égard.
Je ne pouvais l’imaginer en ennemie.
J’allai chercher le réveil dont Brad s’était servi quand il avait
dormi ici. Je le réglai sur 7 h 30 et posai mon ordinateur portable sur
la table du salon. Mon dos protesta contre le dossier en bois de la
chaise, mais si je m’étais installée sur le canapé, j’aurais fini par
m’endormir. Je me préparai une bonne dose de café noir fort et me
remplis un bol de céréales croustillantes. La nuit allait être longue.
À la requête « 10 h 48 le 9 novembre », j’obtins près de quatre
mille réponses en Grande-Bretagne. Selon Cheryl, très sûre d’elle sur
ce point, il s’agissait du matin et non de l’après-midi – une précision
qui ramenait le nombre de réponses à deux cents. Jusqu’à ce que
Brad trouve mieux, j’avais décidé de me fier aux infos de Cheryl. Si
rien n’en sortait, je n’aurais qu’à tenter autre chose. Je parcourus
chacune des réponses. Puis j’ajoutai « pont » à ma requête et
examinai les résultats. À 3 heures, je me mis à écouter de la musique
au casque en montant le volume. Je m’imposais à intervalles
réguliers des mouvements d’étirement pour rester éveillée.
Tout à coup, la sonnerie du réveil me déchira le tympan. Je
soulevai la tête de la table et enfonçai le bouton off. Ma première
pensée fut : où suis-je ? Et la seconde : on est le 9 novembre. Je
m’habillai rapidement et m’aspergeai le visage d’eau tout en buvant
quelques gorgées du café noir que je venais de réchauffer. Mon surf
sur Internet n’avait rien donné d’intéressant et je m’en voulais.
Cheryl avait-elle voulu brouiller les pistes ou était-ce moi qui avais
loupé quelque chose ? Repensant au lien avec la royauté, je revins à
l’ordinateur et saisis « 10 h 48 9 novembre reine » et passai en revue
tous les résultats affichés. Puis je remplaçai le dernier mot par
« roi ». Je cliquai sur les différents liens les uns après les autres,
jusqu’à ce que, subitement, quelque chose attire mon attention.
C’était une référence à Édouard VII. Je lus la ligne suivante :
Il naquit à 10 h 48 le 9 novembre 1841.
Je n’arrivais pas à le croire. Noir sur blanc, juste sous mes yeux. Je
me demandais si je n’hallucinais pas. J’avais trouvé.
Je sautai de joie et arrachai mes écouteurs de la prise jack du
portable. Je m’apprêtai à me ruer sur le téléphone quand je réalisai
que tout ce que j’avais, c’était un nom de roi. Pas de pont, juste un
roi. Je tapai : « pont Édouard-VII » dans le moteur de recherche et
attendis. Et le résultat s’afficha.
Je me rassis sous le coup de la consternation qui me submergea
des pieds à la tête. Il y avait bien un pont, le pont Édouard-VII, mais
un problème de taille : ce pont ne se trouvait pas à Londres. C’était
un pont de chemin de fer à Newcastle-upon-Tyne. Je décrochai
quand même le téléphone et entendis aussitôt la voix de Brad.
— J’allais t’appeler, fit-il. Derek Moorcroft pense qu’il s’agit d’un
pont à Newcastle.
Je faillis raccrocher. Ce fichu Moorcroft m’avait volé mon effet de
surprise !
— Oui, j’avais trouvé moi aussi, répliquai-je sur un ton acide. Mais
il n’est pas à Londres, je pense que c’est une fausse piste.
— On a alerté la police de Northumbrie. Ils ont envoyé des
collègues sur place.
— Ce serait absurde.
— Mais ça l’est déjà, Juliet. Toute cette histoire est folle depuis le
début.
— On en reste là, alors ?
— On fait d’autres vérifications. À moins qu’on trouve un lien avec
Édouard VII et un pont à Londres, c’est tout ce qu’on a. Excuse-moi,
mais j’ai à faire.
Il raccrocha sans un mot de plus. On faisait fausse route, le
message devait nous ramener à Londres. Je le savais. J’appelai
Cheryl en espérant ne pas la réveiller.
Elle m’assura qu’elle était debout depuis déjà une heure et qu’elle
avait repensé au message.
— J’ai trouvé un pont, lui expliquai-je. Le pont Édouard-VII. Mais
il se trouve à Newcastle.
— Non, ce n’est pas celui-là, ça ne se produira pas là-bas.
— Tu es sûre ?
— Aussi sûre qu’on peut l’être avec une vision. Ça va avoir lieu à
Londres. Ce sera ce soir, mais pas nécessairement à 10 h 48. L’heure
n’est là que pour indiquer le pont.
— La police concentre toutes ses ressources sur Newcastle.
— Tu devrais leur dire que ce n’est pas la bonne carte.
J’hésitai une seconde. Était-ce une tactique de diversion ? Cheryl
essayait-elle de détourner tout le monde du pont de Newcastle parce
que ce serait justement le lieu du crime ?
— Mais comment veux-tu que je fasse ?
— Je ne sais pas. C’est le problème avec les informations que je
reçois parfois. La plupart des gens n’y croient pas. Bonne chance.
Elle le dit apparemment comme elle le pensait.
Je rappelai Brad, mais tombai sur sa messagerie. J’essayai de
nouveau quelques minutes plus tard avec le même résultat. Je ne
laissai pas de message. Je ne savais pas quoi faire.
Ce jour-là, mon planning était plein et je ne pouvais décemment
pas décommander tout le monde. D’ailleurs, si Cheryl avait raison (et
tous les autres meurtres, après tout, avaient eu lieu la nuit), je ne
pouvais rien faire, de toute façon.
J’allumai le radiateur dans la chambre d’amis, tâchai de me rendre
à peu près présentable et attendis que le carillon retentisse. La
journée la plus dure de ma vie s’annonçait : rester plantée sur mon
fauteuil en me montrant attentive et empathique alors que la vie d’un
être humain était en danger, avec l’impression accablante que la
police était lancée sur la mauvaise piste…
Vers 10 h 48, je dressai l’oreille, mais pas le moindre SMS ni coup
de fil sur mon portable.
À l’heure du déjeuner, je laissai enfin un message à Brad pour lui
répéter qu’ils avaient tort, selon moi, de concentrer leurs forces sur
ce pont de Newcastle. Mais il ne m’entendrait pas plus que la veille
puisque ma certitude ne se fondait sur aucun argument sérieux. Peu
importe comment je le savais, avec mes tripes, mon intuition, mon
sixième sens, mais je le savais.
Après ma dernière consultation, je découvris un SMS sur mon
portable. Brad m’informait que, selon la police de Northumbrie, tout
était calme, qu’ils avaient mis en place des patrouilles fluviales et
placé le pont sous étroite surveillance. Il ne faisait aucune allusion à
mon message.
Je me décidai à appeler Derek Moorcroft, mon dernier recours,
pour lui demander s’il voyait d’autres angles possibles. Il m’expliqua
que les principaux ponts de Londres avaient tous un lien avec la
monarchie. Il ajouta que la marée haute ce jour-là ne serait pour
aucun d’entre eux à 10 h 48.
— Pouvons-nous oublier 10 h 48 une minute ? rétorquai-je
sèchement. Existe-t-il une relation spécifique entre Édouard VII et
l’un des ponts de la capitale ?
On m’avait répété qu’il existait à Londres trente ponts sur le
fleuve. Ce qui faisait un paquet de ponts à faire surveiller par la
police. Il fallait donc réduire le nombre au maximum.
— Je fais de mon mieux, madame Grey. Ma mère est malade et j’ai
eu des problèmes avec mon ordinateur aujourd’hui.
— Eh bien, allez dans une bibliothèque et trouvez un autre
ordinateur. Je suis convaincue que le pont de Newcastle n’est pas
l’endroit que nous cherchons.
Je devais passer pour une hystérique, et ça m’était égal. Je ne sais
pas lequel de nous deux raccrocha le premier, toujours est-il que,
quand la liaison s’interrompit, j’en fus exaspérée. Par bonheur, dans
cet accès de fureur, une autre idée me vint. Jackie m’avait dit un jour
que sa grand-mère était historienne. Je me rappelais vaguement
qu’elle avait écrit un livre sur un certain aspect de l’histoire de
Londres. Édouard VII était né en 1841. La vieille dame aurait-elle par
chance travaillé sur le XIXe siècle ? Les probabilités étaient
restreintes, mais peut-être m’adresserait-elle à la bonne personne, si
les monarques britanniques faisaient partie de son domaine de
recherche. Seul problème, la soirée approchait à grands pas.
Jackie n’était pas chez elle quand je frappai à sa porte, j’essayai
donc sur son portable.
— Elle habite Teddington, répondit-elle. Je suis sûre qu’elle serait
ravie d’avoir de la visite.
Elle me donna son adresse.
— Ce ne sera pas une visite très plaisante, je le crains. Peux-tu lui
annoncer mon arrivée ? Je dois la voir dès que possible. Tu ne peux
pas m’accompagner, par hasard ?
— Je suis de service ce soir, sinon je serais venue.
— Tant pis, ce n’est pas grave.
— Elle a quatre-vingts ans et sa mémoire… comment dire… a des
ratés, depuis quelques années.
— Merci de me prévenir.
Je sortis et vis l’agent Zak Nwoso assis dans sa voiture, à une
dizaine de mètres de la mienne. Je savais que je n’étais pas censée
entrer en contact avec lui dans la rue, mais j’allai tout de même
toquer à sa vitre.
— Je file à Teddington, Zak, dis-je tandis que la vitre s’abaissait.
Je n’ajoutai pas que j’allais peut-être enfreindre les limitations de
vitesse.
Un bon jour, il fallait compter environ vingt-cinq minutes pour
aller de Putney à Teddington. Cette fois, le trajet m’en prit
exactement seize. Le pied droit collé au plancher, j’avais brûlé
quelques feux orange et un rouge. En espérant que l’agent Nwoso
serait compréhensif – ou trop fatigué pour s’en apercevoir.
Chapitre 21

Je finis par dénicher la rue de la vieille dame et stoppai devant le


numéro 54. Mlle Dalton était debout devant la porte dans une robe-
chasuble à falbalas d’un autre âge. Par ce froid sibérien, il aurait
mieux valu qu’elle attende à l’intérieur. Je fis signe à l’agent Nwoso
et pointai la maison du doigt en verrouillant la voiture.
— Vous êtes des Repas à domicile ? demanda Mlle Dalton.
Ce n’était manifestement pas moi qu’attendait la grand-mère de
mon amie. Je m’excusai de la décevoir et lui rappelai que Jackie
l’avait avertie de ma visite.
— Qui est Jackie ?
Elle plissa les yeux et inspecta les alentours, comme si un objet
qu’elle croyait avoir rangé à un certain endroit refusait d’apparaître.
Un fox-terrier gris qui jadis avait dû être blanc se faufila en jappant
entre les jambes de Mlle Dalton et tenta de déchiqueter une jambe de
mon pantalon.
— Bonaparte, laisse la dame tranquille !
Le cabot ignora l’ordre.
— J’ai dit : stop ! tonna la petite dame d’une voix complètement
démesurée par rapport à sa taille – un trait qu’elle avait en commun
avec Jackie.
Le chien fila dans la maison et Mlle Dalton m’invita à la suivre
bien qu’elle n’eût toujours aucune idée de qui j’étais et du motif de
ma visite.
Une pensée me traversa l’esprit.
— Votre chien s’appelle Bonaparte. Est-ce parce que vous êtes une
spécialiste de cette période de l’histoire ?
— Moi ? Non, je m’intéresse à des périodes bien plus anciennes.
Ça commençait mal.
Elle m’invita à entrer dans son salon. Celui-ci rassemblait dans un
espace confiné une myriade d’antiquités qui auraient pu remplir une
dizaine de salles du Victoria and Albert Muséum. Je fus abasourdie
par le foisonnement de courbes et d’arabesques qui occupaient
chaque centimètre carré de l’espace : motifs des tapis, du papier
peint, des rideaux, sans oublier les extravagantes broderies ornant le
canapé et les deux fauteuils. Pas une étagère sans un vase ou un bol
en céramique décoré de volutes, et celles-ci exclusivement en bleu et
blanc. L’effet d’optique était si étourdissant que j’eus un mouvement
de recul instinctif.
— Je suis un peu collectionneuse, comme vous le voyez, expliqua-
t-elle. Il y a des œuvres de William Morris, de William de Morgan et
j’ai quelques porcelaines originales de Wedgwood. Mon grand-père
était un ami de Rudyard Kipling, vous savez.
Je pris note de vérifier avec Jackie que l’assurance contractée par
sa grand-mère était suffisante. Mlle Dalton m’offrit de préparer le
thé et, quand elle se fut éclipsée, mon œil fut attiré par une vitrine
suspendue au mur, d’un goût exquis, paisible îlot au cœur de ce
maelström. Un magnifique travail en marqueterie de bois de rose
incrustée de médaillons-portraits en ivoire. J’aurais pu passer des
heures à contempler ces trésors si ma mission n’avait été aussi
urgente. Je me promis de revenir avec Jackie une autre fois.
En avalant une gorgée de thé, je m’aperçus que Mlle Dalton
utilisait du lait concentré. Je dus me retenir pour ne pas recracher
aussitôt l’écœurant breuvage que j’engloutis bravement en espérant
que la vieille dame n’avait pas remarqué mon trouble.
Heureusement, elle n’en avait que pour Bonaparte qui frétillait à ses
pieds.
— Je suis une amie de votre petite-fille, expliquai-je. Elle affirme
que vous êtes une historienne de grande valeur.
— Autrefois, jadis, sourit-elle en s’asseyant bien droite, les mains
posées sur les cuisses comme s’il s’agissait d’une interview pour la
télé.
— Quelle était votre époque de prédilection ?
— Le Londres romain, ma chère. J’ai écrit un livre sur le sujet. J’en
ai d’ailleurs un exemplaire par ici…
Je ne pus étouffer un gémissement de déception. Zut. Pas du tout
l’époque qui m’intéressait. Encore du temps perdu. Je feuilletai
poliment quelques pages jaunies de l’ouvrage qu’elle me tendit.
— Vous vouliez m’en acheter un exemplaire ? demanda-t-elle avec
un sourire optimiste en se penchant vers moi.
— Pas aujourd’hui, je ne crois pas.
Le temps pressait. Je fis une ultime tentative, sans grand espoir :
— Je me demandais si vous aviez travaillé sur le règne d’Édouard
VII ?
— Le XIXe siècle n’est pas ma période, je le crains. Moi, c’est
plutôt le Londres antique, je ne vous l’avais pas dit ?
On était aussi loin d’Édouard VII que Londres des îles Malouines.
— Encore un peu de thé ?
Je refusai poliment, me demandant quel parti prendre.
— Vous y connaissez-vous en ponts de Londres par hasard ? Leur
histoire ?
J’étais décidément à court de questions.
— Je ne suis pas très calée là-dessus. Vous ai-je dit que mon
grand-père connaissait Rudyard Kipling ?
— Oui, il me semble que oui.
— Vous voulez voir des photos ? proposa-t-elle avec entrain.
Mon pouls battait vite, l’adrénaline continuait à se déverser dans
mes veines, mais je n’avais plus d’autres pistes à exploiter, plus
d’autres vieilles dames à solliciter. Je décidai de lui consacrer encore
cinq minutes et de lui tirer ma révérence.
Mlle Dalton sortit une boîte d’archives de sous une armoire. Elle
contenait un paquet de photos et de cartes postales en noir et blanc
assez défraîchies. La vieille dame afficha une fierté et une joie sans
mélange en me montrant deux photos de Rudyard Kipling et d’un
homme qu’elle présenta comme son grand-père.
— Vous avez parlé de ponts, n’est-ce pas ? reprit-elle.
Elle renifla et une lueur étonnée passa fugitivement dans son
regard animé. À la manière d’une ampoule qu’on allume et qui
s’éteint presque aussitôt.
— Mon père était historien, comme moi, dit-elle, retrouvant le fil
de la discussion. Il n’a rien écrit, mais il a travaillé au Musée de
Londres à l’époque où il occupait Lancaster House. Ce devait être
vers 1935.
— S’intéressait-il aux ponts de Londres ? insistai-je.
— Qui ça, ma chère ?
— Votre père.
— Oh, lui… Il habitait Kew. Il y a une photo ici.
Elle fourragea au fond de la boîte. Elle disait se rappeler très bien
où elle l’avait rangée.
— La voilà.
Un homme, debout à l’extrémité d’un pont, tenait fièrement une
petite fille sur ses épaules. On apercevait derrière eux des banderoles
et une foule compacte. Elle retourna la photo pour lire l’inscription
au dos.
— Elle a été prise en 1903 pour l’inauguration du pont de Kew.
C’était le troisième. Il a été très vite embouteillé, on a donc dû en
construire un quatrième. Là, c’est encore mon grand-père avec Doris,
ma mère. Elle devait avoir trois ans à l’époque…
Je la laissai poursuivre de sa voix chantante, jusqu’à ce qu’elle dise
quelque chose qui me fit bondir.
— Vous pouvez répéter, s’il vous plaît ?
— Le roi a inauguré le pont. Édouard VII. Mon grand-père l’a
connu, lui aussi.
— Édouard VII a inauguré le pont de Kew ?
— Oui, en 1903. On l’a appelé le pont Édouard-VII pendant un
moment et ensuite tout le monde a repris l’ancienne appellation.
Je me levai d’un bond, brusquement suivie par le fox qui se mit à
japper.
— Mademoiselle Dalton, vous avez été fantastique.
Je me penchai et l’embrassai avec fougue.
— Merci infiniment, vous m’avez beaucoup aidée. Je dois vous
laisser.
Je traversai l’entrée en courant et dégringolai les marches du
perron, tout en cherchant mon portable au fond de mon sac.
— C’est le pont de Kew, criai-je à l’agent Nwoso en attendant
d’avoir la connexion avec Brad.
Les sourcils haussés et le front de Zak Nwoso, soudain creusé de
rides, trahissaient sa stupéfaction.
— Brad, écoute-moi. Édouard VII a inauguré le pont de Kew en
1903. On l’a même appelé pont Édouard-VII pendant quelque temps.
L’indice qu’on m’a donné, la date de naissance de ce roi, doit
forcément nous renvoyer au pont que nous cherchons, il n’y a pas
d’autre solution.
J’avais parlé sans reprendre mon souffle et j’étais presque pliée en
deux sur la portière de ma Mini.
— Je vais vérifier avec Derek Moorcroft. Tu as peut-être mis le
doigt sur quelque chose. On va vérifier les heures des marées hautes
pour aujourd’hui à Kew. Bon boulot, Juliet !
À ma montre, il était 20 heures passées. Il faisait noir depuis un
bon moment déjà. Restait à espérer que nous n’arriverions pas trop
tard.
En me garant dans une contre-allée toute proche du pont, je
compris tout de suite que quelque chose clochait. Il y avait trop de
gens dans les parages. Et nombre d’entre eux avec des appareils
photo munis de téléobjectifs.
— Virez-moi ces foutus reporters, hurlait un policier en uniforme.
Le tueur va les repérer à un kilomètre !
Ses collègues, de l’autre côté de la rue, entreprirent de repousser le
groupe sans ménagement.
— Partez ! criaient-ils, rentrez chez vous !
Le flic se tourna et m’aperçut.
— Hé, vous ! Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous allez remonter
dans votre voiture et me dégager le terrain. Ceci est une opération de
police !
Il agitait les bras en tous sens comme s’il était cerné par un essaim
d’abeilles. J’obtempérai et allai me garer à quelques rues de là.
Quand je revins, la foule s’était en partie dispersée, cependant les
abords du pont restaient beaucoup trop peuplés pour un lundi soir
ordinaire. Je vis Brad parler à une équipe de policiers, lesquels
allèrent ensuite chapitrer les reporters qui finirent par ranger leurs
appareils photo en hochant la tête et se dispersèrent. Brad vint à ma
rencontre.
— Une catastrophe ! La presse a eu vent de ce qui se tramait et on
a les journaleux sur le dos, alors qu’il faudrait évidemment que tout
ait l’air normal…
Sa radio grésilla et il enfila un écouteur. Il écouta quelques
instants avant de s’avancer vers ses hommes.
— Faites-les tous partir, immédiatement. Parlez-leur un par un,
agent Blake, vous n’arriverez à rien en les traitant comme du bétail !
Brad se tourna vers moi.
— La commissaire est en route… Elle va manger sa casquette si
elle voit ça…
— Il vaut peut-être mieux que je parte ?
— Tu vois ce bistro en face ? fit-il en me montrant un café au
milieu d’une rue commerçante. Va m’attendre là-bas. J’irai te
retrouver quand j’en aurai fini avec ce boxon.
Le troquet en question était assez crasseux : des nappes en vichy
marquées de moult taches rondes couleur thé et des rideaux
brunâtres qui n’avaient pas dû connaître le lave-linge depuis la
prohibition de la cigarette dans les lieux publics. Clients et serveurs
arboraient la même expression de lassitude et personne ne semblait
avoir remarqué le remue-ménage aux abords du pont. Sur la carte on
pouvait lire ces mots écrits au feutre rouge : BUBBLE AND
SQWEEK. Les grosses majuscules pataudes penchaient nettement
vers la droite, comme si les lettres étaient devenues trop lourdes. Les
tubes de néon fluo scintillant et la musique d’ambiance formatée
semblaient en compétition pour la palme du détail le plus
exaspérant.
Assez méfiante envers le café qu’on servait ici, je demandai une
eau minérale et m’assis près de la fenêtre. Le pont lui-même était
d’inspiration néogothique, avec ses trois arches majestueuses de
pierre grise, éclairées d’en bas par des réverbères à lanternes 1900.
La sonnette de la porte tinta et Brad entra. Il demanda à parler au
gérant, puis eut un échange bref avec un petit homme trapu en
tablier bleu. Ensuite, il me rejoignit à ma table.
— Le café est réquisitionné. Nous allons le remplir de flics en civil.
— Je suis sûre qu’ils seront ravis.
— On a des patrouilles sur l’eau et des plongeurs prêts à
intervenir, des agents aux deux extrémités du pont. Et un hélicoptère
si besoin est. Je crois qu’on est parés.
— Et l’heure de la marée haute ?
— À 3 h 02, dans cinq heures.
— La prochaine victime est peut-être déjà morte à l’heure qu’il est,
dis-je en piquant mon doigt dans un petit tas de sel éparpillé sur la
nappe. Il les flanque à l’eau à l’heure de la marée haute, mais…
Il se pencha en avant et plaqua un doigt sur mes lèvres.
— Chut, pas de défaitisme !
— Désolée, repris-je. Puis-je t’offrir un café ?
— Je ne peux pas rester. Rappelle-moi de t’inviter dans un bon
restaurant quand tout cela sera fini.
Un avenir peut-être lointain. Je trouvai cette phrase assez
flippante, mais je ne m’y attardai pas trop.
— Écoute. Avant de partir, je voulais te rancarder sur Cheryl
Hoffman et son frère.
— Ça tombe bien, je me pose pas mal de questions à leur sujet.
— Cheryl et Leyton Meade sont nés aux États-Unis. Il a deux ans
de plus qu’elle environ. Il était lieutenant pendant la guerre du
Vietnam et en 1969 il a été accusé de crimes de guerre pour avoir
participé au massacre de My Lai, mais jamais condamné. La plupart
des soldats impliqués, au nombre de vingt-six, dont plusieurs
officiers, ont tenté d’étouffer l’affaire, un seul d’entre eux a été
condamné.
J’émis une sorte de croassement strident.
— Des centaines de villageois ont été tués, poursuivit-il. Des
femmes et des enfants pour la plupart.
Il baissa la tête.
— Battus, violés et torturés.
J’agrippai le col de mon manteau.
— Et le frère de Cheryl a participé à ça ?
— Il n’a jamais été inculpé… Mais, d’après les rapports que j’ai lus,
il semble que les responsables de ces atrocités aient fait ce qu’il fallait
pour faire disparaître les preuves gênantes, si tu vois ce que je veux
dire.
Il sortit de sa poche un papier froissé. C’était une photo de
mauvaise qualité imprimée à partir d’un ordinateur.
— Je voulais te montrer ça. Savoir si ce visage te rappelait quelque
chose. La photo remonte à quelques années.
J’examinai la photo en question. Elle semblait avoir été prise dans
un hammam, mais je distinguai tout de même un visage dur barré
d’une épaisse moustache. Il m’évoquait un personnage de Tchékhov.
Je secouai la tête et lui rendis le cliché.
— Et son rôle dans tout ça ? demandai-je.
— Cheryl est arrivée en Angleterre avec sa mère à l’âge de six ans,
Leyton est resté là-bas avec son père. Il a passé le plus clair de sa vie
aux USA. Cela dit, comme sa sœur, il a beaucoup voyagé. Il a été
arrêté à plusieurs reprises pour violences conjugales, coups et
blessures, et même un cas d’enlèvement. Mais inexplicablement il a
toujours été relaxé.
— Il devait avoir un avocat d’enfer…
Il continua à voix basse, alors qu’aucun de nos voisins ne semblait
très éveillé et encore moins intéressé.
— Il faut que tu saches… Toutes ces agressions visaient des
femmes et l’une d’elles, en 2008, venait de subir un avortement.
Il se tut un instant et reprit en me regardant dans les yeux :
— Leyton se trouve actuellement sur le sol britannique. Il est
arrivé à Londres il y a deux mois.
— Vraiment ?
Je me mis à triturer nerveusement ma petite cuillère.
— Et en plus, enchaîna-t-il, Cheryl est récemment venue nous
proposer son aide.
— Je vois. C’est le type même du profil qui intéresse la police.
Mon index vint se poser sur ma tempe.
— Mais quel est leur rapport avec moi ? Je veux dire, Leyton et
Cheryl ? Elle a rejoint Holistica quelques mois avant mon arrivée là-
bas et, jusque-là, je ne l’avais jamais rencontrée ni n’avais entendu
parler d’eux.
Il haussa les épaules.
— Il faut chercher dans un passé plus éloigné. On va fouiller leur
histoire familiale pour voir ce qu’on trouvera. On a placé Leyton
Meade sous surveillance. Il a loué un appartement à Stockwell.
Une voix sortit de sa radio et il se leva pour partir.
— Tu crois qu’il va venir ici ? dis-je en le rattrapant par la manche.
— Espérons-le. On se voit bientôt. Profil bas.
Je restai encore deux heures à boire de l’eau minérale et à tenter
de lire un exemplaire de Métro abandonné sur une banquette. La
clientèle du café avait changé du tout au tout. Les visages et les
tenues. Plus de vieil imper râpé en vue.
Je me sentais stupide et égarée dans ce bistro, mais je savais qu’il
n’était pas question de rentrer chez moi. Je n’aurais pas trouvé le
sommeil. J’aurais fait les cent pas, mon portable dans une main,
l’autre plongée dans un paquet de corn flakes aux noisettes. Ici, la
nourriture était si peu attirante qu’au moins je n’étais pas tentée de
grignoter pour tuer le temps.
Brad réapparut un peu après 23 heures. Il s’accroupit à côté de
moi.
— Tout est calme, annonça-t-il. Mes gars sont en position, on n’a
plus qu’à attendre.
Ses joues étaient roses, et il semblait nerveux. C’était sans doute
l’adrénaline qui lui permettait de tenir.
— J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit, fis-je. Leyton Meade doit avoir
au minimum soixante ans s’il était déjà officier au Vietnam.
Il acquiesça.
— N’est-ce pas un peu au-dessus des forces d’un homme de
soixante ans de transporter un cadavre, même si les victimes étaient
des petits gabarits ?
— Il opère peut-être avec quelqu’un d’autre. Par ailleurs Sylvester
Stallone jouait toujours Rambo à l’âge de soixante et un ans. Je ne
dis pas que Stallone est la norme, mais Leyton est un type baraqué. À
mon avis, il peut très bien le faire.
Il se pencha en avant.
— On vient de recevoir un rapport médico-légal intéressant.
J’enviai sa capacité à rester de bonne humeur face à la menace
sans visage qui planait sur nous tous.
— Aïcha présentait des éraflures sur ses vêtements et sur l’une de
ses épaules.
— Des éraflures ?
— Dues à une fermeture Éclair, apparemment. On a aussi retrouvé
des fibres dans les cheveux de deux des victimes. Du PEVA, cette
matière dont je t’ai parlé, qu’on utilise dans la fabrication de
certaines housses mortuaires. À croire que le tueur a emballé les
corps des femmes dans ces housses après les avoir étranglées. En
tout cas, le médecin légiste a remarqué que les fluides corporels
étaient concentrés par poches, ce qui est cohérent avec le fait d’avoir
été empaqueté avant d’être jeté à l’eau.
— Des housses mortuaires ?
— Nous essayons d’identifier le modèle exact. Et de voir s’il est
couramment utilisé dans les morgues et les salons funéraires du coin.
Ce pourrait être une indication précieuse. Si on biffe Leyton Meade
de la liste, le tueur pourrait être un entrepreneur de pompes
funèbres.
— N’importe qui pourrait les avoir achetées sur Internet,
rétorquai-je.
— Tu as décidé de jouer les Cassandre aujourd’hui ?
J’étais surtout en proie à de violentes nausées et je savais que
l’odeur rance du boudin noir qui flottait dans la pièce n’y était pour
rien.
Brad reprit.
— Cela permettrait de comprendre pourquoi on a retrouvé si peu
d’éléments de preuves sur les cadavres.
— On a du nouveau sur Charles Fin ?
Brad se redressa en forçant sur ses genoux ankylosés, poussa un
discret gémissement et prit une chaise.
— Ce type-là cherche à attirer l’attention. Il nous a menés en
bateau en donnant sa mère pour alibi. Or, comme tu me l’avais dit,
elle est morte il y a deux ans.
— Donc, il est toujours dans le collimateur ?
— Le soir du premier meurtre, il assistait à un match de catch
féminin. Le soir du deuxième, il arbitrait cette fois un match de
football féminin et pour le dernier… Ça ne t’étonnera guère… Il se
payait du bon temps chez Loulou’s, un salon de massage de Soho. On
l’a rayé de la liste.
Je souris intérieurement. Un vrai petit garnement, ce Charlie Fin.
Toujours entouré de femmes.
— Il nous a fait perdre notre temps, l’amateur de massages.
Moi aussi, j’avais l’impression d’avoir perdu mon temps avec lui.
J’aurais voulu demander des nouvelles d’Andrew, mais je me suis dit
que Brad m’en aurait parlé de lui-même s’il avait été lavé de tout
soupçon. D’après la pendule en plastique suspendue derrière le bar,
il était minuit vingt. Nous sommes restés là à tuer le temps en
bavardant sans avoir grand-chose de plus à nous dire. Au fil des
minutes, je sentais la tension nerveuse monter et l’anxiété me faisait
transpirer comme un explorateur aux aguets dans une jungle hostile.
À 1 h 10, Brad alluma sa radio, enfila son oreillette et désigna la
sortie en déclarant :
— J’ai besoin de prendre l’air, dit-il.
— Où allons-nous ?
Il m’entraîna sur le chemin de halage et nous nous sommes
éloignés du pont. La marée montait, mais c’était une eau noirâtre et
presque invisible, hormis les vaguelettes occasionnelles qui
moussaient d’écume blanche sous les lueurs des réverbères. Une
brume tournoyante montait peu à peu, nous enveloppant
inéluctablement.
— Ça ne nous aidera pas, fit-il en jetant un coup d’œil au pont.
Je me rappelais avoir vu de petites barques accrochées aux berges
le long de ce sentier. J’étais sûre que beaucoup d’entre elles y
passaient des mois, passivement soumises à l’immuable aller et
retour de la marée qui faisait semblant de les libérer quelques heures
pour mieux les envaser de nouveau. Elles étaient camouflées par la
brume laiteuse, je savais toutefois qu’elles étaient là.
Brad m’avait dit qu’on avait embarqué des plongeurs de la police
sur des patrouilleurs, pourtant, je n’en voyais aucun. Plus on
s’éloignait des lampadaires, plus la purée de pois s’épaississait.
J’entendais l’eau inonder irrésistiblement les berges. Je me
demandais ce qu’elle apporterait avec elle. Si un coup de sifflet ou un
cri allait bientôt rompre le silence, alors qu’on apercevrait flottant
sous le pont l’habituelle masse informe encore tout habillée.
Brad me prit inopinément la main. Chaude, ferme, elle enserrait
complètement la mienne.
— Mais tu pèles de froid ! dit-il. Tu veux rentrer ?
— Non, je tremble de peur.
Il guida mes mains dans ses poches.
— Il va falloir que j’y aille. Je dois surveiller le pont pour m’assurer
qu’il n’y aura pas de pépin de dernière minute.
J’admirais son optimisme. L’expression « dernière minute »
signifiait que rien de terrible n’était encore arrivé.
— Tu peux venir aussi. Je ne veux pas te laisser toute seule dans
les parages.
Après avoir fait demi-tour, nous avons regagné le pont que nous
avons traversé lentement. Nous devions avoir l’air d’amoureux
perdus dans la douce griserie d’une promenade sentimentale. Nous
sommes restés un moment debout, penchés au-dessus du parapet de
pierre froide.
Il n’y avait personne d’autre sur le pont à ce moment-là, seulement
une drôle de voiture qui passait. En arrivant de l’autre côté, un bras
sorti d’un buisson tendit à Brad des jumelles à vision nocturne. Il
redescendit sur la berge sans me lâcher la main. Après avoir balayé
l’horizon sur trois cent soixante degrés, il me fit essayer les jumelles.
L’eau du fleuve vira subitement au citron vert, les branches étaient
entourées de cernes noirâtres. J’aperçus plusieurs séries de marches
descendant dans l’eau et deux étroits pontons. Les barques dont je
me souvenais, attachées à des pieux, rebondissaient innocemment au
gré des vagues.
— Où sont les vedettes de la police ?
— Elles sont bien cachées derrière des arbres et contre les berges.
— Je n’en vois aucune.
— Tant mieux, chuchota-t-il. Avec un peu de chance le tueur ne les
verra pas non plus.
Le brouillard était très dense à présent. Un peu comme si les
nuages étaient accidentellement tombés du ciel. Je plaquai une fois
encore les binoculaires contre mes yeux et crus apercevoir quelque
chose. Je me redressai, clignai des yeux, me demandant si c’était
juste un effet d’optique de la brume qui projetait ces ombres. Mais
non, j’avais raison. Au loin, au milieu du fleuve, une masse sombre
fendait la brume blanchâtre et dérivait dans notre direction.
Mon Dieu, non ! Pas un corps…
Je tendis les jumelles à Brad.
— Qu’est-ce que c’est ? soufflai-je en essayant de ne pas parler trop
fort. Là-bas, cette chose dans l’eau, c’est quoi ?
Il fit quelques pas en direction du fleuve en m’enjoignant de ne
pas bouger. Venu d’on ne savait où, un énorme faisceau lumineux
semblable à ceux des plateaux de cinéma hollywoodiens troua
soudain l’obscurité. D’autres projecteurs s’allumèrent l’un après
l’autre, dessinant de grosses taches sur l’eau, suivis des lampes
torches des agents entrecroisant leurs faisceaux. Un policier
m’ordonna de quitter les lieux et je remontai vers le pont, incapable
de détacher mes yeux de la forme qui arrivait dans notre direction.
Des hommes en tenue de plongée entrèrent dans l’eau, mais le
courant s’était renforcé et ils furent contraints de demeurer près du
bord. Plusieurs plongeurs formaient une sorte de haie d’honneur,
attendant la forme qui s’avançait vers eux. Je discernai à présent ce
que c’était. Un petit canot à rames.
Les battements de mon cœur qui résonnaient dans tout mon corps
ne s’apaisèrent pas. Je tremblais de tous mes membres. Qu’y a-t-il
dans le bateau ? ne cessai-je de me répéter en me dandinant d’un
pied sur l’autre.
Je m’échinai à tenter d’apercevoir la scène par-dessus le parapet
du pont, variant les angles et les positions, mais les plongeurs me
barraient la vue. Y avait-il un corps dans le canot ? Étions-nous
arrivés trop tard, malgré tout ?
Ma patience était à bout, je ne comprenais pas pourquoi
l’inspection de la barque prenait autant de temps. Ma vision
commença à se brouiller et je dus m’agripper au rebord de pierre
pour ne pas m’affaler par terre. Je vérifiai ma montre : il était
presque 3 heures du matin. La marée haute était annoncée pour
3 h 02. Le timing était parfait.
Les policiers remontèrent la barque sur la berge et je pus enfin
voir ce qu’elle contenait.
Chapitre 22

Je scrutai les ombres dans la barque, redoutant de découvrir ce


que mes yeux n’allaient pas tarder à m’apprendre. Je distinguais les
planches incurvées de la coque, les lignes assez nettes des différentes
parties de l’embarcation. Rien d’autre. Y avait-il eu un cadavre là-
dedans ? La police l’avait-elle déjà récupéré ? Sûrement pas. Ils n’en
avaient pas eu le temps. Avais-je manqué quelque chose ? Doutant de
mon premier examen, je m’approchai et vérifiai de nouveau tandis
que les plongeurs hissaient la barque sur la berge. Pas la moindre
forme suspecte, pas d’ombres inquiétantes. Pas d’aviron non plus
d’ailleurs. Même pas de sachet en plastique oublié, vraiment rien. Ce
petit bateau était complètement vide.
Reprise de vertiges, je m’adossai au parapet, l’esprit traversé de
questions. Avions-nous empêché un meurtre ? Ou bien ce canot
faisait-il partie du plan ? Le tueur essayait-il de nous signifier
quelque chose ?
Les policiers traînèrent la barque le long de la rampe en direction
des véhicules de police garés à côté du pont, selon les instructions de
Brad qui adressait des signaux énergiques à deux agents. Il descendit
me rejoindre en quelques foulées rapides.
— Il n’y a rien dedans, dit-il en arrivant à ma hauteur, mais on va
le faire examiner par le labo, au cas où. On reprend nos positions et
on reste en alerte. La partie n’est pas finie.
J’avais l’impression que mon estomac faisait des sauts de carpe.
Brad s’éclipsa et une policière en civil vint me demander de me faire
la plus discrète possible. Je retournai au café, le corps exténué de
fatigue après ces heures d’angoisse croissante et d’attente fébrile.
La partie n’était pas finie.
La pendule du bar annonçait 3 h 20. La marée allait commencer à
tourner et les eaux du fleuve à refluer. Or, il n’y avait pas de cadavre
sous le pont. Le mode opératoire du tueur ne consistait-il pas à les
abandonner à l’heure exacte de la marée haute ? Alors peut-être
qu’en réalité tout était fini…
Nécessité faisant loi et, malgré mes réticences, je commandai un
café. La serveuse ouvrit un grand pot de café instantané. Le breuvage
qu’elle m’apporta un peu plus tard avait au moins le mérite d’être
chaud. Je discutai avec plusieurs policiers en civil, attaquai une grille
de mots croisés, puis posai quelques instants la tête sur mes bras
serrés l’un contre l’autre. Je repensai à ce moment de promenade sur
le pont, main dans la main avec Brad, comme de vrais tourtereaux.
Sa tendresse avait-elle été de pure façade, un rôle endossé avec un
sérieux hautement professionnel, uniquement destiné à tromper le
tueur ? Et pour moi, que signifiait-elle exactement ?
Je songeai au moment où il avait tenu ma main dans la sienne,
quand sa chaleur avait rayonné dans tout mon corps. Je décrochai
peu à peu, emportée par un flot d’images : Brad, le pont, la Tamise,
avec la musique d’ambiance qui s’infiltrait dans une rêverie virant
bientôt au sommeil de plomb. Jusqu’au moment où, sans
comprendre ce qui m’était arrivé, je fus réveillée par la lumière qui
affluait par les fenêtres.
La clientèle du café avait encore changé. Des cadres en costume-
cravate et chemise blanche occupaient maintenant le comptoir. Il
était 7 heures du matin. Le brouillard s’était dissipé.
— Tu as manqué un somptueux lever de soleil, fit Brad, en se
penchant vers moi.
Il semblait complètement épuisé. Ses épaules étaient voûtées et sa
barbe naissante dessinait une ombre grise sur son menton. En
repérant la lueur de surexcitation dans son regard, je me demandai
combien de temps il faudrait avant qu’il sombre lui aussi dans un
profond sommeil.
— Que s’est-il passé ? articulai-je péniblement, la bouche pâteuse.
— Tout va bien. On a appréhendé un type qu’on va cuisiner. Un
homme qu’on a trouvé avec une paire de jumelles et qui traînait près
du pont. Mais rien dans l’eau.
— Leyton Meade ?
— Non, un type plus jeune.
Il arborait la même expression qu’Andrew le soir de la remise du
prix, triomphante et les yeux écarquillés. Il n’y avait pas de femme
ligotée sous le pont. Pas de corps dérivant au fil du courant, le regard
tourné vers le fond.
— Il est temps de rentrer se mettre au lit, dit-il.
— Tu es sûr ? Tout est fini ? On a empêché un meurtre ?
— En tout cas, ça y ressemble. On emporte la barque au labo et le
suspect au commissariat. Il va bien sortir quelque chose de tout ça,
j’en suis sûr.
Trop fatiguée pour partager sa joie, je retournai à la voiture.

*
Je venais à peine de poser la tête sur l’oreiller, c’est en tout cas
l’impression que j’avais, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.
Me redressant péniblement, je lus sur la pendule, ébahie : 14 heures.
— Mais tu ne dors donc jamais, dis-je à Brad.
— C’est l’adrénaline, rétorqua-t-il en réprimant difficilement un
bâillement. La cocotte est sous pression. On interroge le type qu’on a
arrêté à Kew. Je me demandais si tu pourrais venir le voir pour nous
dire si tu le connais. Tu peux faire un saut ?
Mon corps avait envie de tout sauf de bouger. Ce jour-là, me lever,
me changer et gagner le commissariat tiendraient du pur miracle.
— Je serai là dans une demi-heure.

Sur la route, je me rappelai le rêve agité que j’avais fait avant le


coup de fil de Brad. J’étais dans la maison familiale, à Norwich.
J’avais douze ans, j’étais debout en pyjama, adossée contre la porte
de la cuisine. Je regardais Luke transbahuter des boîtes et des bidons
qu’il avait été prendre dans l’abri de jardin et qu’il empilait à côté du
four. Des boîtes sur lesquelles était inscrit « Butane » ou
« Propane », avec des flammes jaunes imprimées à côté. La pile de
boîtes montait, montait, montait pour finir par atteindre le plafond.
Je voulais lui arracher le torchon, débrancher le four, repousser les
boîtes dehors. Mais j’étais pétrifiée sur place, incapable de bouger, et
je sentais déjà l’odeur de la fumée qui s’enroulait dans mes narines et
emplissait mes poumons. Dans la dernière image que je gardais de
lui, Luke souriait, incapable de détacher ses yeux des petites flammes
qui commençaient à se propager à partir des plaques chauffantes. Je
ne me rappelais pas la suite du rêve. J’étais juste reconnaissante que
le téléphone ait sonné à ce moment-là et qu’il m’en ait sorti. Il me
laissa la même sensation que celle que j’avais eue quand papa
m’avait parlé : le refus d’admettre que Luke et ma mère aient pu être
assez stupides pour faire de la cuisine un brasier en puissance.
Les éléments sur lesquels je me fondais étaient de toute façon bien
minces : quelles preuves avais-je que l’incendie n’était pas un
tragique accident ? Seulement la parole d’un vieillard qui croyait se
rappeler que, ce soir-là, les fenêtres étaient restées ouvertes. Je me
raccrochais à cet unique signe que les choses n’étaient pas ce qu’elles
semblaient parce que je savais, parce j’étais sûre au fond de moi que
cet incendie avait été allumé par une main criminelle. Cela signifiait
que quelqu’un, à l’époque, voulait du mal à notre famille – le même
que celui qui essayait aujourd’hui de me terroriser ?
Mon immense handicap, c’était que je ne savais pas comment
progresser dans ma contre-enquête. Le rapport de police était
incomplet et peu concluant, mais tous ceux qui avaient été
personnellement impliqués dans l’incendie, à part moi, avaient fait le
choix de l’oubli.

L’agent à l’accueil, qui avait été prévenu de mon arrivée, me


conduisit dans une petite pièce guère plus grande qu’un placard. Elle
jouxtait celle réservée aux interrogatoires. À travers le miroir sans
tain qui tenait lieu de cloison, je vis Brad se lever, mettre en route le
magnétophone à cassette et quitter la pièce. Un instant plus tard, il
était à mes côtés.
— Comment ça va ? demandai-je.
— Il est barge. Pas complètement parmi nous.
Il se frappa le front du plat de la paume.
— Nom : William Jones. Âge : trente-trois ans. Ça te dit quelque
chose ?
Je fouillai dans ma mémoire, mais aucune lumière ne s’éclaira.
— Pas encore…
— Un agent vient de l’emmener aux toilettes. Quand il reviendra,
observe-le attentivement.
— O.K., fis-je en déglutissant difficilement.
— On fera un scanner vocal pour identifier si sa voix correspond
avec le message que tu as reçu.
Au fait, l’appel a été passé d’une cabine publique. Quelque part à
Kennington.
Je m’assis et croisai les jambes sur la seule chaise, un siège pliant
en bois, aussi intimidée qu’une écolière qui s’apprête à réciter une
ode en latin.
— J’y retourne, fit Brad. Écoute bien sa voix, observe ses gestes,
ses attitudes. Essaie de repérer un détail, un aspect familier. Pense
large, pas juste aux gens que tu fréquentes actuellement. Repense à
toutes les périodes de ta vie dont tu m’as parlé jusqu’ici.
J’acquiesçai en me rongeant l’ongle du pouce et vis Brad
réintégrer la salle d’interrogatoire, suivi d’un autre homme, d’une
femme d’allure sage, puis d’un agent de police et enfin d’une femme
en civil. Je supposai que cette dernière devait être l’assistante sociale
que l’avocat avait réclamée avec insistance.
— Bien. Dites-moi, monsieur Jones, que faisiez-vous aux environs
du pont de Kew hier soir ?
— J’me baladais. Rien de mal. J’n’ai rien fait de mal.
Brad jeta un regard de défi à l’avocate du prévenu, Mlle Kemp.
Elle était assise, droite comme un i sur sa chaise, prête à affronter
une violente bourrasque. Ses cheveux roux étaient coiffés en un
chignon sévère et son cou entouré d’un foulard un peu trop serré. Si
seulement elle se détendait un peu, me dis-je, elle serait presque
jolie.
L’homme auquel s’adressait Brad me semblait agité. Son visage
était rondouillard et glabre, sans aucun poil visible. Il aurait pu avoir
aussi bien vingt-cinq que quarante ans. Sous ses cheveux clairsemés
châtain terne, on distinguait la chair rose de son crâne. Ses yeux d’un
brun foncé étaient toujours en mouvement, comme s’ils suivaient le
vol zigzaguant d’une mouche. Ses mimiques étaient celles d’un petit
garçon naïf et inexpérimenté. Il évitait les regards et tambourinait
anxieusement sur la table comme s’il rejouait à l’infini la même
rengaine au piano. Mon instinct de psychothérapeute me souffla qu’il
devait être atteint d’une forme d’autisme. Sans doute la raison pour
laquelle Mlle Kemp avait demandé la présence d’une assistante
sociale.
Vêtu d’un sweater David Bowie sur un pantalon de treillis gris, il
se pinçait compulsivement la peau du cou en parlant. Répétait sans
cesse les mêmes phrases. Je fermais les yeux pour mieux entendre sa
voix déformée et rauque, à cause du haut-parleur. J’étais incapable
de dire si c’était oui ou non la même voix que celle que j’avais
entendue au téléphone. J’espérais que le scanner vocal se montrerait
plus fin limier que moi.
— À quelle heure êtes-vous arrivé au pont de Kew ? demanda
Brad.
— À 22 h 06.
— C’est très précis.
— C’est l’heure qu’il était.
— Et par où êtes-vous passé ?
— J’ai pris le bus numéro 2 à Brixton, le 9 à Hyde Park Corner,
ensuite le 391 et puis j’ai marché. J’n’ai rien fait de mal.
Ses doigts tiraient sans relâche la peau de son cou. Il avait l’air
branché sur un courant électrique de moyen voltage.
— Ça a dû vous prendre beaucoup de temps…
— Une heure et quarante-deux minutes.
Il cillait à peine et fuyait le contact oculaire avec Brad. Comme s’il
se parlait à lui-même. Intimidé, enfantin.
— Et pourquoi êtes-vous venu au pont ?
— Pour me balader, répéta-t-il. Rien fait de mal.
— Mais pourquoi justement ici et pourquoi si tard ?
Mlle Kemp prit soudain la parole d’une voix tranchante.
— Ne harcelez pas mon client, inspecteur Madison.
Brad lui jeta un regard bref et inspira avant de reprendre.
— Très bien, monsieur Jones. Dites-nous seulement pourquoi
vous avez fait tout ce chemin jusqu’au pont de Kew hier soir.
— J’aime les bus.
— Et qu’avez-vous fait une fois arrivé là-bas ?
— Observé les gens. Marché. Rien fait de mal.
— O.K., soupira Brad. On va en rester là pour l’instant.
Il hocha la tête pour indiquer aux personnes présentes, William
Jones excepté, de sortir avec lui. Le prévenu resta seul dans la petite
pièce.
Brad me rejoignit. Les femmes devaient avoir à faire ailleurs.
— Je veux voir ce qu’il fait quand il est seul.
— J’ai fouillé dans ma mémoire, Brad, et je crois que je ne l’ai
jamais rencontré. Ce n’est pas un de mes ex-patients, il n’était pas à
la manif ni à la fac de Norwich autrefois.
— Rien du tout alors ?
Je secouai la tête, désolée. J’aurais voulu pouvoir dire autre chose.
— On a pris ses empreintes. Il a une cicatrice au pouce, donc si on
a des relevés corrects sur la barque, la comparaison sera facile.
Nous observions Jones se dandiner sur sa chaise. Il se mit à nouer
et à dénouer ses lacets.
— Tu crois qu’il souffre d’un trouble chronique de l’attention ?
demanda Brad.
— Non, d’après moi, il s’agit d’une sorte d’autisme. Peut-être un
syndrome d’Asperger.
— Vraiment ? Intéressant, dit Brad en plissant les paupières.
M. Jones se mit à poser ses mains à plat sur la table, l’une après
l’autre dans un geste répétitif. D’abord, la gauche puis la droite, et
ainsi de suite, comme un chat qui tâte le terrain avant de s’y
aventurer.
— Pour un tic nerveux…, fit Brad.
— Cela veut peut-être simplement dire qu’il est nerveux, pas
forcément coupable. Où habite-t-il ?
— Un appartement au-dessus d’une boutique, à Brixton. On est en
train de passer sa vie au peigne fin.
— Il a une voiture ? Il a dit qu’il était venu à Kew en bus…
— Il affirme n’avoir ni voiture ni permis. On est en train de
vérifier.
— Pauvre bonhomme. Il m’a l’air complètement dépassé.
Brad soupira.
— J’espère qu’on n’est pas encore lancé sur une fausse piste.
— Et maintenant… ?
— Je veux un mandat de perquisition pour son appart. Mais
l’inspecteur en chef ne l’entend pas de cette oreille.
— Et moi ? Je rentre chez moi ?
— Attends une seconde.
Il gagna la grande salle. Une femme tenait un combiné serré
contre sa poitrine et faisait de grands gestes à l’intention de Brad. En
revenant, celui-ci, à bout de souffle, était tout excité.
— Il a travaillé pour une entreprise de pompes funèbres ! Rien
n’était plus facile pour lui que de dérober quelques housses
mortuaires.
Brad serrait les poings en un geste triomphal.
Alors que nous retournions ensemble vers la salle, la commissaire
Katherine Lorriman fondit sur nous comme un missile.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de mandat ? s’exclama-t-
elle toutes griffes dehors.
— Il est célibataire, il n’a pas d’alibi sérieux. Je veux pouvoir
fouiller chez lui et voir ce qu’il nous cache.
— Célibataire ? Ça ne prouve rien et vous le savez parfaitement,
siffla-t-elle en agitant un index dans sa direction. On n’a rien contre
lui. Et puis je croyais qu’on recherchait quelqu’un de très
intelligent – ce type ne cadre pas avec le profil. Il ne m’a pas l’air
d’avoir la lumière à tous les étages, d’après ce que je viens de voir.
— Juliet, euh, Mlle Grey, estime qu’il est autiste. Le psychiatre
nous en dira plus. J’attends son appel d’un instant à l’autre.
Brad changea de pied, se tapotant la paume de la pointe du stylo.
— Il a travaillé pour une entreprise de pompes funèbres, ce qui
signifie qu’il avait accès à des housses mortuaires… Il était présent
sur la scène, il se comportait bizarrement…
Je voyais sa jugulaire battre la chamade juste au-dessus de son col
de chemise.
— Il faut jeter un coup d’œil à son appart. On n’a rien d’autre, de
toute façon, poursuivit-il.
— Que faisait-il au pont de Kew ?
— Une « balade », selon ce qu’il dit.
La commissaire pinça les lèvres comme si elle venait d’avaler une
gorgée de vinaigre.
— Pour justifier un mandat, j’ai besoin de déclarations
compromettantes. Tout cela est trop vague.
— Nous allons devoir avancer très prudemment, madame. Pas
question de le faire craquer pour l’instant. Il semble très fragile,
vulnérable et son avocate est du genre… pitbull.
— Qui est-ce ?
— Melody Kemp.
Elle siffla entre ses dents d’un air entendu.
— En effet.
Brad posa les mains sur ses hanches.
— Et mon mandat ?
— O.K., mais vous assumez, Madison.
Elle savait sans l’ombre d’un doute qu’en cas de bavure ce serait à
elle, et à personne d’autre, de payer les pots cassés.
Elle tourna les talons. Clic-clac, elle avait disparu.
— Il faut que je vérifie quelque chose, lançai-je.
Je retournai dans mon box et observai de nouveau William Jones.
Avant de partir, je voulais voir comment il évoluait, abandonné à lui-
même dans ce réduit. Il avait rapproché les deux chaises et glissait de
l’une à l’autre. Il s’ennuyait visiblement et affichait l’expression
frustrée d’un gamin qu’on envoie dans sa chambre pour le punir. La
police avait-elle contacté un parent ou un gardien, quelqu’un qui
était chargé de veiller sur cet homme ?
Je n’avais jamais eu de patient atteint du syndrome d’Asperger,
mais je savais que ceux qui en souffraient devenaient agités quand on
les dérangeait dans leurs activités, et c’était exactement ce à quoi
j’étais en train d’assister. Jones était monté sur la table et je
commençais à craindre qu’il ne se blesse. J’étais sur le point de
rentrer dans la pièce pour lui porter secours quand Brad y pénétra,
accompagné des deux femmes. Il demanda à l’homme de descendre
de la table, ce qu’il fit sans manifester ni honte ni gêne.
Brad l’interrogea encore quelques minutes, sans aucun résultat
tangible.
— Je ne crois pas qu’on devrait le laisser seul là-dedans, dis-je à
Brad quand il me rejoignit.
Jones était de plus en plus agité.
— J’ai fait le nécessaire, répliqua Brad.
De fait, je vis la travailleuse sociale revenir s’asseoir en face du
suspect. Un agent s’était planté dans l’embrasure de la porte, les
mains croisées devant lui.
— Tu avais raison, reprit Brad. Le psychiatre vient de m’appeler.
Jones a bien un syndrome d’Asperger. Viens dans mon bureau
écouter ce qu’il a à dire.
Après avoir traversé la grande salle, nous avons pris place de part
et d’autre du bureau de Brad.
— J’ai travaillé avec des enfants et des adultes atteints de ce
syndrome, commença le Dr Mountfield, dont la voix, bizarrement
répercutée par le haut-parleur, semblait résonner dans une église. Ils
sont souvent brillants, et néanmoins déficients dans la socialisation
de base : bavardage, contacts oculaires, empathie. Ils retiennent les
faits et les chiffres, mais ils ont du mal à s’intégrer.
— Y a-t-il des tueurs parmi eux ? demanda Brad en clignant des
yeux, comme si on venait de braquer sur lui un projecteur.
— Ni plus ni moins que dans le reste de la population, répondit le
psy. Et seulement s’ils ont des tendances schizophrènes ou souffrent
d’une pathologie associée. Ou abusent de substances toxiques. Nous
n’avons aucune raison de penser que ce soit le cas de M. Jones, pour
en être sûr, il faudrait conduire toute une batterie de tests. Je peux
arranger cela.
— Mais peut-on établir un lien causal entre ce syndrome et un
comportement criminel ? demanda Brad.
— Non. Le développement moral des adultes qui souffrent
d’Asperger est souvent freiné et ils ne mesurent pas les conséquences
de leurs actes. Néanmoins, on n’a pas de preuves cliniques de
passages à l’acte plus fréquents chez eux. Ils sont plus souvent
victimes qu’agresseurs. Ils sont crédules. Leur naïveté et leur
vulnérabilité en font des cibles faciles.
— Ils ne sont pas des menteurs très habiles, si je ne m’abuse,
ajoutai-je, décidant de jouer moi aussi ma petite partition.
— Oui, ils s’en tiennent à la réalité toute crue. Ils ne maîtrisent ni
les métaphores ni les sens cryptés : ça leur passe au-dessus de la tête.
— Difficile pour eux de trouver un boulot, j’imagine, reprit Brad.
— Employé d’une entreprise de pompes funèbres me semble un
job idéal, fit Mountfield. La possibilité d’un beau rapport avec les
morts, selon moi.
— Il y a un autre aspect qui pourrait nous être utile, dis-je. Ceux
qui souffrent de ce syndrome sont des collectionneurs, n’est-ce pas ?
— C’est un trait qu’on rencontre souvent chez eux, en effet.
Brad s’était déjà levé.
— Autant de raisons d’aller faire un petit tour chez lui dès que
possible.
Chapitre 23

N’ayant malheureusement pas ma place dans la perquisition de


l’appartement de William Jones, je décidai de passer la matinée de
mercredi à Holistica, en réunion avec mes collègues. Il s’agissait en
somme d’essayer de me convaincre que tout était normal.
J’interrogeais régulièrement mon répondeur en espérant un message
de Brad, en vain. J’attendais une avancée décisive, une découverte
formidable qui enverrait le signal que cette sinistre affaire touchait à
son terme. Elle durait depuis trop longtemps et cela faisait des
semaines que j’avais l’impression d’être émotionnellement en
miettes.
Une fois mes séances terminées, je remarquai en vérifiant le
registre des rendez-vous que Cheryl n’était pas en consultation. Je lui
avais acheté un chausson aux pommes pendant ma pause-café,
c’était le moment idéal pour le lui apporter avant de rentrer
retrouver mes patients. Plus sûr que de demander à Clive le Glouton
de le lui remettre. Je toquai donc à la porte de son bureau et, n’ayant
rien entendu, l’ouvris timidement. Je me figeai, réalisant qu’elle
n’était pas seule.
— Excuse-moi ! dis-je avant de battre en retraite.
Cheryl me fit signe de la main.
— Entre, je t’en prie, Leyton allait partir.
L’armoire à glace qui était assise à côté d’elle n’avait pas du tout
l’air de s’apprêter à filer. Ledit Leyton était confortablement installé
sur une chaise pliante qui, sous son poids considérable, donnait
l’impression d’avoir été conçue pour un enfant. Il ne ressemblait
guère à la photo cornée que Brad m’avait montrée : il était rasé de
près et son visage n’avait rien de sévère.
— Voici Juliet Grey, tu te souviens que je t’ai parlé d’elle ? Juliet, je
te présente mon frère, Leyton.
Leyton se mit difficilement debout, me décocha un gracieux
sourire, posa une pogne pataude sur mon épaule et me tendit l’autre.
Elle était chaude et son geste affectueux me rappela les manières
spontanées d’un de mes oncles, mon préféré quand j’étais petite. Le
vieux baroudeur était tout sourire et fossettes, mais une fois qu’il
avait déplié sa carcasse, sa façon typique de bomber le torse me
rappela ce que Brad avait dit de lui : carrière dans les forces armées
jusqu’à la retraite. Sa posture confirmait un tel parcours.
— Leyton Meade, à votre service, annonça-t-il.
Un nuage de fraîcheur citronnée m’enveloppa.
S’adressant à moi comme si nous étions de vieux amis, il énuméra
tous les sites touristiques qu’il avait visités depuis son arrivée à
Londres, deux mois plus tôt.
Cheryl l’observait, les bras croisés, poussant un gros soupir de
temps à autre.
Tandis qu’il parlait, le reste de ma conversation avec Brad me
revint en mémoire. Le chapelet de crimes atroces attribués à Leyton
Meade, sans que la justice fût jamais parvenue à démontrer sa
culpabilité. Je tentais d’évaluer si l’homme que j’avais devant moi
avait vraiment pu être capable de tels actes – passages à tabac, viols,
tortures – et s’il pouvait être impliqué dans la série de meurtres qui
nous intéressait. Il avait sans aucun doute le gabarit voulu, la force
nécessaire, l’agilité suffisante pour transporter les cadavres de ces
femmes. Ses mains auraient pu enserrer sans difficulté un cou deux
fois plus large que le mien. Mais Leyton avait-il le profil d’un tueur ?
Les psys affirment que n’importe qui est capable de tuer pourvu
qu’on le pousse à ses limites. Quel est le portrait type d’un tueur en
puissance ? Quels sont les signes qui doivent alerter le profileur ?
Des traits de caractère : un certain manque de spontanéité, un
sentiment d’impunité, un caractère impulsif, jaloux et possessif, tels
sont les travers connus qui peuvent pousser un être humain à tuer.
S’agissant de Leyton Meade, il aurait fallu que je le voie en situation
de stress pour être capable de trancher. L’homme que j’avais sous les
yeux était aussi convivial et enjoué qu’un ours en peluche
surdimensionné.
Cheryl regarda sa montre.
— J’attends une patiente, Leyton, dit-elle.
— O.K., répliqua-t-il d’un ton jovial.
Je savais qu’elle n’attendait personne. Il se leva.
— Je vais devoir prendre congé de vous, charmantes dames.
Il me serra la main et se tourna vers Cheryl qui évita tout contact
et tendit la main vers la clenche de la porte.
— Je te rappelle bientôt, fit-elle sur un ton assez neutre alors qu’il
sortait.
— Désolée d’avoir fait irruption comme ça, dis-je.
Je lui tendis le sachet de papier blanc.
— J’ai pensé que ça te ferait plaisir, tu m’as dit l’autre jour que tu
avais un faible pour à peu près toutes les pâtisseries.
Elle jeta un coup d’œil à l’intérieur et se lécha les lèvres.
— Irrésistible, confirma-t-elle. Merci.
— Ton frère a l’air charmant, ajoutai-je, en espérant comprendre
pourquoi l’atmosphère était si tendue entre eux à la fin de la
discussion.
— Oui, concéda-t-elle.
Je vis les muscles de ses avant-bras se tendre imperceptiblement.
— Fausse impression ? repris-je.
Mais la pendule au-dessus de Cheryl me rappela à l’ordre. Il était
12 h 58 et je réalisai que je devais rentrer chez moi, où mes patients
allaient arriver. En quittant la pièce, je m’en voulais : j’avais raté une
bonne occasion d’approfondir le cas Cheryl-Leyton.
Cet après-midi-là, je vis deux patientes qui faisaient des progrès,
et puis il y eut Lynn Jessop. Dans la plupart des cas, une
psychothérapie bien conduite aide à transformer la vie des gens,
néanmoins il y a toujours des exceptions, comme avec Lynn, où mon
travail ne semblait avoir qu’un effet très réduit. Avec de tels patients
je me sentais perdue et incompétente.
Quand j’ouvris la porte, Lynn me sembla plus fatiguée qu’à
l’accoutumée. Ses yeux couleur d’acier se plantèrent dans les miens.
Son regard dur et perçant, ses pupilles contractées m’évoquaient un
insecte dénué de sentiment.
Avant qu’elle énumère la liste de ses soucis avec Billy, je voulus
vérifier le numéro de son généraliste. J’essayai de contacter le
dispensaire, mais tombai sur un message enregistré : le numéro
n’était plus attribué. Je ne fus pas assez rapide, toutefois. Avant que
j’aie pu faire ouf, elle s’embarquait dans sa tirade.
— Ils l’ont plongé dans l’eau… tenté de le noyer, éructa-t-elle,
crachant les mots dans ma direction comme si c’était ma faute.
— Je suis désolée. Que s’est-il passé ?
— J’ai encore suivi Billy après l’école et ils l’ont agressé. Un garçon
en particulier. Ils lui ont plongé la tête sous l’eau, se sont agenouillés
sur lui… Ils lui ont cogné la tête et l’ont replongée à plusieurs
reprises…
Elle était incapable de finir sa phrase.
— Ils riaient. Je ne savais pas quoi faire.
Les larmes dégoulinaient sur ses joues. Je lui tendis la boîte de
Kleenex.
— Billy s’en est remis ?
— Je l’ai emmené aux urgences. Commotion cérébrale. Ils n’ont
pas pu me dire s’il y aurait des séquelles. Ils l’ont gardé un jour ou
deux.
— C’est très grave, Lynn. En avez-vous parlé à un responsable ?
Pourriez-vous reconnaître ses agresseurs ?
— Je ne peux pas toujours être derrière lui. Il refuse d’en parler.
— Mais avez-vous prévenu la police ?
— Ils ne feront rien. J’ai déjà fait des signalements, je vous l’ai dit.
Je sais qui est le chef de cette petite bande. Il devrait être puni.
— Il fréquente la même école que Billy ?
— Non, mais je l’ai déjà vu avant. Il est du coin. Je sais comment il
s’appelle.
— Et la police refuse de s’en occuper ? De parler au directeur de
l’école, aux parents ?
— Vous êtes bien placée pour savoir que ce genre de démarche ne
donne jamais rien.
Son ton strident me décontenança. Comme si, une fois de plus,
elle m’accusait d’être une composante du problème. Il fallait tenter
quelque chose. Je sus au moment d’ouvrir la bouche que je
franchissais la ligne jaune.
— Je connais un policier, c’est quelqu’un de bien. Je pourrais lui
parler du problème… confidentiellement.
Je vis une lueur d’effroi dans ses yeux, ce qui ne m’empêcha pas de
poursuivre.
— Quelle est votre adresse, Lynn ?
— Non, ça ne marchera pas.
Elle continua à secouer la tête.
— Ils en parleront à l’école, Billy sera furieux et il m’en voudra à
mort.
— Mais Billy a été gravement blessé. Il ne veut pas que son calvaire
s’arrête ?
Elle me jeta un regard suppliant, que je ne compris pas.
— Je sais que je ne devrais pas vous faire cette suggestion, je suis
psychothérapeute et non assistante sociale, mais ça fait trop
longtemps que…
— Non, vous ne comprenez pas.
— Comprendre quoi ? Dites-le-moi, je voudrais vous aider.
— Vous ne pouvez pas. C’est trop tard. Il est beaucoup trop tard
pour tout ça.
Elle était debout, me jetant à la figure ses derniers mots avant de
sortir en trombe. J’ouvris la bouche, mais fus incapable d’articuler
une parole. J’entendis le bruit de ses pas qui s’éloignaient et vis la
poignée de ma porte se balancer dans le vide : elle l’avait arrachée.
Je me renversai dans mon fauteuil, complètement déboussolée.
J’entendis la porte d’entrée de l’immeuble claquer et descendis pour
la verrouiller. J’avais ma dose, et bien plus encore, pour la journée.
Il y avait un mot sur le paillasson, que Lynn avait piétiné en
sortant. Il disait simplement : Dehors. J’ouvris la porte et aperçus
Brad adossé contre sa voiture, les jambes croisées.
— Je passais te dire bonjour, fit-il avec un sourire signifiant
qu’aucun de nous n’était dupe.
— Est-ce que tout va bien ? demandai-je, angoissée.
— On en est là, alors ? répondit-il. Chaque fois que tu me vois, tu
te dis qu’un truc horrible vient d’arriver…
— Je suis désolée, oui, c’est juste…
— Mauvaise journée ?
— J’en ai connu de meilleures. Tu entres un instant ?
Il acquiesça.
— Je ne suis pas en service pour une fois.
— Chocolat chaud ? proposai-je en claquant la porte pour
repousser l’air froid.
Il me fallait une boisson chaude et apaisante.
— Rien ne me ferait plus plaisir.
J’appréciai la façon dont il s’assit sur le canapé sans y avoir été
invité. Il semblait content de lui.
— Je voulais te mettre au courant des dernières nouvelles…
Il tapota le coussin à côté du sien pour m’inviter à le rejoindre. Je
me dis qu’ils avaient dû arrêter quelqu’un.
— Les mauvaises et les bonnes.
— Vous avez perquisitionné chez Jones ?
Je me laissai tomber sur le coussin qu’il venait de m’indiquer –
légèrement réchauffé par ses mains.
— Nous n’avons pas des tas d’objets appartenant aux victimes,
mais nous avons envoyé diverses fibres aux techniciens du labo. Pas
de lien avec Fairways ni avec toi. En revanche, on a trouvé deux
housses mortuaires dans sa penderie.
— Vraiment ? Et rien d’autre ?
— Le scan vocal était concluant. C’est lui l’auteur du dernier
message téléphonique que tu as reçu.
— C’est super ! Bravo !
Au même moment, son expression victorieuse laissait la place au
doute.
— Malheureusement, il chausse du 43 et on cherche un 44. On a
vérifié toutes ses paires de chaussures, ça ne colle pas. Et puis ses
mains sont trop petites pour avoir pu laisser les marques sur le cou
des victimes.
— Alors, ce n’est pas lui ?
Sous l’effet de la déception, je me renversai en arrière, les mains
plaquées sur le visage.
— Il n’est pas le meurtrier, mais il se pourrait qu’il opère en
tandem avec un complice. Qui tire les ficelles. Le psychiatre nous a
dit que Jones était un « suiveur ». Il est très influençable, prêt à obéir
aux ordres d’une personnalité qui saurait prendre l’ascendant sur lui.
— Et ce quelqu’un est le véritable tueur…
Je me redressai.
— Sans doute. Nous avons de bonnes raisons de penser que les
cadavres ont été transportés dans des housses mortuaires jusqu’au
fleuve, puis embarqués dans un bateau, peut-être à bonne distance
des ponts. Les techniciens disent que les fibres de PEVA que nous
avons trouvées correspondent à celles des housses que Jones
conservait dans son appart : même couleur, même matériau, même
fabrication.
— Donc, vous le tenez, fis-je.
Il leva la main pour me freiner.
— Pas encore. Les seuls indices solides que nous ayons sont les
housses et son message. La barque qui dérivait sous le pont de Kew
l’autre nuit avait été volée sur une berge près de Hammersmith, mais
on n’y a pas retrouvé ses empreintes digitales.
— Vous l’avez relâché ?
— Temporairement. Mais il reste sous stricte surveillance. On
espère qu’il contactera l’autre homme.
— Leyton Meade ?
— Je ne sais pas encore. Il semble que Meade n’ait rien fait de
délictueux depuis son arrivée sur le sol britannique.
— Je l’ai rencontré, il était venu rendre visite à sa sœur Cheryl à la
clinique.
— Alors ?
— Il m’a paru on ne peut plus doux et sympathique, pourtant,
Cheryl a visiblement un problème avec lui.
— Je me demande de quoi il peut bien s’agir.
— L’appartement de Jones était-il impeccablement rangé ?
demandai-je.
— Des piles de magazines, certains remontant aux années 1990.
Tout était ordonné d’une étrange façon. Des assiettes étaient posées
les unes à côté des autres, correspondant sans doute aux jours de la
semaine, fourchettes et couteaux déjà en position.
— C’est bizarre en effet… Mais c’est tout à fait cohérent avec un
Asperger.
— Et on a trouvé plein de feuilles couvertes de notes manuscrites
avec des colonnes de chiffres, des cartes dessinées à la main, des
diagrammes de circuits imprimés, des coupures de presse… On est
en train d’examiner tout ça.
— C’est un peu maigre, tu sembles pourtant content.
— On tient enfin une piste. Enfin. Et ce chocolat chaud est génial.
Et je ne suis pas en service.
Je notai que c’était la deuxième fois qu’il le faisait remarquer. Je
mis de la musique et lui demandai s’il voulait rester dîner. Il accepta
sans réserve. Je ne pus lui proposer que des spaghettis bolognaise,
mais la bouteille de chardonnay nous aida à les trouver délicieux. Il
réussit à laisser de côté l’affaire et me raconta son enfance. La
carrière de son père qui avait servi dans la marine et la manière dont
il avait rencontré sa mère dans une fête de village en Italie. Comment
il l’avait convaincue de venir s’installer en Angleterre.
J’avalai une gorgée de vin que je dégustai longuement.
— Mais avec un père dans la marine, comment est-il possible que
tu n’aies jamais appris à nager ?
— Je suis tombé dans une piscine quand j’avais quatre ans et j’ai
paniqué. Après ça, j’ai détesté l’eau. Je savais que papa avait honte de
moi. Un capitaine de la Marine royale britannique dont le fils ne sait
pas nager…
Il fronça les sourcils.
— Il a tout essayé pour me remettre à l’eau. Croisières, piscines,
stations balnéaires, rien n’y a fait.
J’imaginais Brad, à quatre ans, se débattant, complètement affolé,
dans l’eau, buvant la tasse, toussant, coulant. Je lui serrai le bras et il
le passa autour de mes épaules. Il semblait presque trop absorbé par
la remémoration de son passé pour réaliser la signification de son
geste. Et moi, je trouvais tout naturel d’être lovée contre lui.
— Comment es-tu sorti de la piscine ce jour-là ?
— On était chez des voisins et leur chien s’est mis à aboyer. Le père
a plongé et il m’a sorti de l’eau. J’étais inconscient, ils m’ont emmené
à l’hôpital. Mes parents ont eu une sacrée frousse.
Je songeai au fils de Lynn Jessop que des gamins cruels et
sadiques avaient à moitié noyé en lui maintenant la tête sous l’eau.
Je faillis lui en parler, puis me souvins de l’expression horrifiée de
Lynn quand j’avais évoqué cette idée.
— Mais toi-même tu m’as parlé d’un incident sur un lac qui a failli
mal tourner, reprit-il… Je crois que c’était au Lake District. Je ne suis
pas sûr que tu m’aies raconté l’histoire dans tous ses détails…
— Oh, oui, j’ai oublié de t’en parler. Ce n’était pas si grave que ça.
C’était une excursion scolaire. Notre canot à moteur est parti dans le
mauvais sens, on a fait une manœuvre pour éviter des rochers et on a
basculé dans les rapides. Les deux autres filles sont tombées à l’eau.
J’ai réussi à les ramener sur la rive, c’est tout.
— C’est tout ?
Il approcha doucement son visage du mien en me pinçant
délicatement le menton.
— Elles portaient des gilets de sauvetage. Il ne leur serait sans
doute rien arrivé, mais il n’y avait personne dans les parages. On
était le dernier canot à rentrer.
— Et tu as sauté dans les rapides pour les récupérer ?
J’avais toujours considéré cet incident comme mineur, pourtant,
en le relatant, je me rendis compte que j’avais sans doute risqué ma
vie.
— Elles étaient deux. Emma Brockley était en terminale avec moi.
J’ai d’abord nagé vers elle. Quand on était dans le canot, elle avait
reconnu ne pas être une grande nageuse. Elle était la plus proche de
moi et je suppose que j’ai eu le réflexe instinctif de commencer par
elle. L’autre fille, Angie, avait seize ans. Elle était en première. Après
sa chute, elle ne faisait rien pour regagner le rivage. Elle a bu la tasse
plusieurs fois avant que je parvienne à la ramener sur le bord.
Brad émit un sifflement de loco à vapeur.
— Une situation sacrément flippante, Jules…
Je lui déposai un petit baiser sur la joue.
— C’est juste parce que tu ne sais pas nager que ça te paraît
énorme.
— Tu as raison. Sauver les vies de deux adolescentes, ce n’est pas
si important !
Il flottait autour de Brad un arôme chocolaté, nuancé de musc et
d’adoucissant textile. Il se leva et m’attira à lui, m’enlaçant la taille de
ses deux bras. Ses yeux d’un bleu lagon me faisaient chavirer.
— Je voulais m’excuser, fit-il en écartant des mèches de cheveux
rebelles de mon front.
— De quoi ?
— D’avoir été un tel abruti, l’autre fois, quand tu…
— Pas de problème… J’étais sans doute trop tendue
émotionnellement.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Comment ça, on fait quoi ?
Plus besoin de réfléchir avant d’agir. Plus besoin d’évoquer
Andrew. J’étais libre et j’étais prête. Cet homme, moitié serveur
italien, moitié pilote (et surtout inspecteur), faisait battre mon cœur
comme un marteau-pilon. Ce que nous allions faire devenait aussi
inévitable que l’explosion d’une bombe, une fois la mèche allumée.
Et la mèche venait d’être allumée à l’instant même. Rien ne pouvait
plus empêcher la déflagration. Mes jambes en flanelle, mes genoux
tremblants et mon regard chaviré clamaient le grand « oui » qu’il
attendait.
Il pressa sa bouche contre la mienne, d’abord timidement puis,
encouragé par ma réaction, plus ardemment. Sa langue fouillait,
explorait, caressait. Il m’entraîna dans la chambre toujours collé
contre moi, d’un pas gauche et titubant. Pas le temps d’allumer la
lumière ni de tirer les rideaux, juste de se laisser choir sur le lit. Je
sentais ses mains remonter les pans de mon chemisier, impatientes.
Je glissai à mon tour les mains sous sa chemise, caressant la jungle
de poils qui lui couvrait le torse, contre lequel je pressai mon visage,
m’imprégnant de l’arôme musqué de sa peau. Je faisais courir ma
langue sur son ventre et arrivais à la ceinture de son jean quand le
téléphone sonna, déchirant mes tympans et m’arrachant à mon
bonheur naissant.
— Oh, non…
— Tu vas répondre ? murmura-t-il entre deux baisers.
— Est-ce que j’en ai l’air ?
Le répondeur prit l’appel et nous l’aurions ignoré si une voix
d’homme n’avait pas subitement rempli tout l’espace du salon. Une
voix qui nous tétanisa tous deux.
— Oh, mon Dieu…, fit Brad en agrippant le bord du lit.
Je le suivis dans la pièce et restai là, pétrifiée, à fixer le téléphone
comme s’il s’était transformé en serpent à sonnette.
La voix était la même que les autres fois, étouffée, mécanique.
William Jones.
— Êtes-vous prête à m’emmener tout en bas ? À me filer le grand
vertige ?
— Que diable veut-il dire ?
— Chut ! intima Brad.
— Êtes-vous prête à m’emmener tout en bas ? À me filer le grand
vertige ?
— Je décroche ?
— Oui, vite !
— Allô ! fis-je d’une petite voix timide.
Brad colla son oreille contre la mienne pour entendre. Il y eut un
silence de la durée d’une inspiration, puis la voix répéta les deux
questions.
— Monsieur Jones ? Est-ce une autre… ?
On raccrocha.
— Nom de nom, fit Brad, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?
— Un nouvel indice ?
— Mais un indice de quoi ? On n’a ni date ni lieu, rien.
Le téléphone sonna de nouveau et je répondis aussitôt. C’était la
police qui m’informait que l’appel avait été enregistré. Nous étions
tous les deux assis au bord du canapé à tenter de trouver un sens à
cet appel, à essayer d’imaginer ce que l’avenir nous réservait. Il
s’asséna une grande claque sur les cuisses.
— Il faut que j’y aille, ils vont me biper d’un instant à l’autre.
— Je croyais que tu n’étais pas en service…
— C’était avant l’appel. Je vais demander à ce que tu sois replacée
sous surveillance tout de suite.
Il prit son manteau et disparut après avoir posé sur mes lèvres un
baiser furtif.
Chapitre 24

Après le départ de Brad, je restai immobile, pieds nus, pull enroulé


autour du cou et chemisier entrouvert, à fixer les motifs
géométriques du tapis de l’entrée. Je remarquai un bouton cassé net
par l’accès de passion, bref, mais impétueux, de l’inspecteur
Madison. La pendule affichait 23 h 30. Je n’étais pas fatiguée.
J’entrai d’un pas rageur dans la cuisine, furieuse que ce moment
béni ait été interrompu, mais aussi frustrée et déconcertée par
l’absurdité du dernier message du tueur. Était-ce vraiment l’annonce
d’un nouveau meurtre ? Et comment diable allions-nous pouvoir
prévenir celui-ci ?
Je versai de l’eau bouillante sur un sachet de camomille. Nous
n’étions même pas sûrs d’avoir empêché un meurtre au pont de Kew.
Certes, on n’avait pas retrouvé de corps dans la barque, mais s’il y
avait tout de même un cadavre caché quelque part ? Peut-être était-
ce la raison pour laquelle le dernier indice avait été révélé si
rapidement. Juste deux jours après l’arrestation de Jones.
Si nous avions réussi à empêcher le dernier meurtre, il était tout à
fait plausible que le tueur veuille faire monter les enchères en nous
distillant des indices plus opaques encore. S’agissait-il vraiment de
William Jones ? Avait-il opéré avec un complice ?
Je pris une gorgée de tisane et sentis sur ma langue de mystérieux
petits débris. On aurait dit de la sciure. Le sachet avait éclaté… Je
versai le contenu de la théière dans l’évier et passai dans le salon où
je ne pus me soustraire à l’attraction de l’ordinateur portable. Les
autres fois, Internet m’avait aidée. Et maintenant ? L’indice
consistait en deux questions sans queue ni tête, choisies à dessein
pour nous égarer. Mon moteur de recherche ne me ramènerait rien
d’intéressant là-dessus, je pouvais en être sûre et certaine. Je ne pris
même pas la peine de lancer la recherche, c’était inutile.
Je choisis une autre tactique consistant à envoyer un e-mail à tous
mes correspondants pour leur demander s’ils voyaient un lien, si
incongru fût-il, entre Êtes-vous prête à m’emmener en bas ? et À me
filer le grand vertige ? Je m’abstins de leur fournir la raison de ma
requête. Je me contentais de faire vaguement allusion à un jeu-
concours. Je m’attendais à recevoir quelques réponses étonnées, sans
pour autant espérer qu’elles me conduiraient quelque part.
Il n’y avait rien d’autre à faire, je me mis donc au lit.
Jeudi matin, à la première heure, j’appelai Cheryl pour lui parler
de l’appel reçu la veille.
— Tu as été si utile la dernière fois, Cheryl. Penses-tu que nous
pourrions… ?
Je guettai sa réponse. Certes, l’évocation de la royauté était le
détail qui nous avait permis de trouver le pont de Kew, mais si elle
était la complice de son frère, elle essaierait sans doute de me lancer
sur une fausse piste. Je doutais pourtant qu’elle fût mêlée à tout cela.
— Répète les questions, s’il te plaît.
Je l’entendais respirer au bout du fil. Quelques instants plus tard,
elle m’avoua qu’elle ne voyait rien du tout.
— C’est comme ça. Parfois, il n’y a pas de connexion. Rien n’arrive.
Rien du tout.
— Mais si on se voyait et qu’on passait un moment ensemble,
comme la dernière fois…
— Je ne reçois rigoureusement rien, Juliet.
— Je pourrais t’apporter l’enregistrement de sa voix. Alors tu
serais peut-être capable de…
Mon ton avait viré à la supplique, mais peu m’importait.
— Le don de voyance n’est pas un gadget qu’on allume et qu’on
éteint à volonté, Juliet, je suis désolée. Je t’appellerai si j’ai un flash.
Elle raccrocha. Je restai là, le combiné en l’air, dans le vain espoir
que je l’avais mal comprise et qu’elle allait me rejoindre. La pièce me
parut subitement plus vide et ma solitude plus oppressante que
jamais. Cheryl disait-elle la vérité ou la dissimulait-elle cette fois
délibérément ?
Même si je savais qu’aujourd’hui elle ne consultait pas à Holistica,
j’avais besoin de retrouver l’ambiance familière du bureau. Esseulée,
accablée, avec la pression insupportable d’un meurtre à empêcher,
j’étais soulagée de pouvoir penser un peu à autre chose. Je délaissai
la Mini pour le métro, trop tendue pour conduire.
En découvrant les cheveux de Clive qui avaient viré au fuchsia, je
me demandai s’il ne les avait pas plongés dans le même bain de
teinture que son T-shirt rose.
— Super, la couleur, commentai-je, sur un ton dont je réalisai
instantanément qu’il était des plus mitigés.
— Ça va, Juliet, c’est bon. Ça devait être bordeaux, selon le copain
qui me l’a faite. Il ne faut jamais se fier aux amateurs.
Comme la salle d’attente de la réception était déserte, Clive avait
décidé de tuer le temps en passant ses ongles de pied au vernis noir.
En l’observant, il me vint une idée. Ça valait le coup d’essayer.
— Dis-moi, à tout hasard… Tu ne verrais pas un rapport entre
Êtes-vous prête à m’emmener en bas ? et À me filer le grand
vertige ?
Clive poussa un petit rire qui ressemblait à un éternuement de
pékinois. Interprétant ce borborygme comme une réponse négative,
je me dirigeai vers l’escalier, quand il s’exclama subitement :
— C’est évident.
— Quoi donc ?
— Tes deux questions.
— Désolée, Clive, mais je ne te suis pas.
— Ce sont des titres de chanson.
— De qui ?
— Êtes-vous prêt à m’emmener en bas ? et À me filer le grand
vertige ? sont des titres de chansons des Federal Jackdaws.
Je sentis ma bouche se tordre en une mimique de gargouille.
— Les Federal Jackdaws ? Mais qu’est-ce que… ?
— Ouais, je les ai entendus en concert l’an dernier. Ils sont
vraiment géniaux. Êtes-vous prêt à m’emmener en bas ? vient de
sortir, cette année, je crois. À me filer le grand vertige ? c’est super
vieux. 2003, il me semble.
Ça n’avait aucun sens. Quel rapport entre les Federal Jackdaws et
un pont de Londres ou la Tamise ? Je me laissai choir sur un fauteuil
tout proche.
— Ça va ? me demanda Clive, intrigué. Tu viens de virer au blanc
lavabo.
De sa part, je crus la remarque ironique. Il se leva après avoir
remonté les revers de son jean pour éviter d’abîmer ses ongles
fraîchement vernis et m’apporta un gobelet rempli d’eau.
— Ce n’est pas ce que j’imaginais, c’est tout, dis-je.
Je composai le numéro de Brad et lui laissai un message en
espérant qu’il comprendrait.
— Mais pourquoi tu me demandes ça ? C’est pour un jeu télé ?
— Tu ne vois pas un rapport avec un pont de Londres, par hasard ?
Ces chansons ou les Fédéral bidules ?
— Les Federal Jackdaws, s’il te plaît.
Il poussa un petit soupir.
— Un pont de Londres ? Désolé, je ne vois vraiment pas…
Après avoir brièvement discuté avec un collègue, je partis au
hasard des rues, un peu sonnée. Je me demandais comment Brad et
Derek Moorcroft résoudraient cette nouvelle énigme. Il s’était mis à
pleuvoir, aussi, pour appeler Brad, me réfugiai-je sous l’auvent d’une
boutique fermée. Ses hommes avaient également trouvé le lien avec
les Federal Jackdaws, mais ça s’arrêtait là. Il était aussi perdu que
moi.
— On cherche un expert sur ce groupe indé pour voir s’il y a un
rapport avec l’un des ponts de Londres.
— L’indice me paraît bien obscur.
— Oui, mais c’est une constante dans cette affaire, non ?
La pluie tombait dru. Je n’avais pas de parapluie et la station de
métro la plus proche était à trois cents mètres.
— Il y a d’autres mauvaises nouvelles concernant William Jones,
poursuivit-il. Apparemment il a passé toute la soirée d’hier chez lui.
Il n’a utilisé ni son portable ni son fixe.
— Tu es en train de me dire que l’appel que j’ai reçu hier soir ne
provenait pas de lui ?
— L’appel a été passé d’une cabine proche de Waterloo Station,
mais ce n’était pas lui. En revanche, souligna-t-il, c’était peut-être sa
voix.
— Pardon ?
— Nous avons un logiciel d’analyse spectrographique qui
reconnaît les caractéristiques particulières d’une voix. Hauteur,
modulation, cadence et vibrations du larynx. Il n’est pas à 100 %
fiable, toutefois d’après l’analyste vocal, les correspondances sont
suffisantes pour affirmer que la voix du message est bien celle de
Jones – légèrement déformée cette fois-ci, comme si elle avait été
enregistrée sur une cassette.
— Donc, ce serait la voix de Jones enregistrée au préalable, c’est ce
que tu veux dire ?
— Ça y ressemble.
— Il a toujours une longueur d’avance sur nous. Tu ne peux pas
l’arrêter en te fondant sur l’analyse spectrographique ?
— Mais on n’a pas repêché de cadavre à Kew, rappelle-toi. En plus,
les messages précédents étaient des SMS. Le lien avec cet appel n’est
pas si évident.
Je quittai mon auvent, indifférente à l’averse qui me trempa en
quelques instants.
— Mais les deux appels que j’ai reçus étaient des menaces. Il m’a
appelée en menaçant de tuer quelqu’un.
— Non, pas du tout. Quelques mots au sens aléatoire, crypté. Il ne
parle jamais de tuer qui que ce soit.
Je gémis.
— Il y a autre chose, fit-il.
Pourquoi détestai-je tant cette expression ?
— Nous pensons que le tueur nous a repérés au pont de Kew.
— Vraiment ? Comment le sais-tu ?
— Les techniciens ont fouillé la barque qui dérivait vers nous. Elle
semblait vide, mais ils ont trouvé deux cheveux dans le fond, collés
dans la boue qu’ils ont prélevée. Délibérément placés là à notre
intention, semble-t-il.
— Et alors ?
— Tu te rappelles les échantillons ADN que tu nous as donnés il y
a quelques semaines afin de te disculper définitivement ?
Je retins mon souffle.
— Eh bien, les cheveux retrouvés dans la barque…
Il y eut un silence et je crus qu’il avait raccroché.
Je serrai le téléphone de toutes mes forces.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont, ces cheveux ?
— Ce sont les tiens, malheureusement.
Je poussai un juron étouffé. Mon bras soudain sans force laissa
échapper mon sac qui s’écrasa par terre. Mes jambes flageolantes
refusaient d’avancer ou même de me porter. Je gagnai en titubant le
porche le plus proche et reposai ma tête contre un pan de mur
dégoulinant. Mes propres cheveux. Comment avait-il pu pénétrer
dans mon intimité au point de me dérober mes propres cheveux ?
Laissés à l’endroit même où le cadavre aurait dû se trouver. Mon sac
était imbibé comme une éponge. Cédant au vertige qui me
submergeait, je laissai mon corps, qui ne me soutenait plus, partir
contre le mur avant de glisser lentement à terre sur le paillasson.
— Juliet ? Ça va ?
J’étais roulée en boule.
— Pas vraiment…
— Ne t’inquiète pas, tu n’es plus suspecte…
— J’espère bien ! m’exclamai-je avec vivacité. Mais, au nom du
ciel, comment ce tueur a-t-il pu se procurer ces cheveux ?
Une camionnette frôla le trottoir, projetant vers moi une gerbe
d’eau.
— Où es-tu ?
— Près de Holistica. À pied.
— Il y a un collègue qui veille sur toi ?
Je jetai un coup d’œil et aperçus l’Astra bleue au coin.
— Oui, Penny est là.
— Bon. Fais bien attention à ne pas la semer.
— Je rentre chez moi, lui dis-je en rassemblant mes forces pour
me mettre debout.
Je faillis demander à Penny de me ramener chez moi, mais
sachant que c’était contraire aux procédures, je courus à petites
foulées jusqu’au métro.

Je trouvai l’appartement froid et hostile. Aussi noir et vaguement


menaçant qu’un endroit que je connaîtrais à peine. Je parcourus
chaque pièce les poings serrés, à la recherche d’un intrus. Je fouillai
les armoires, regardai sous le lit, derrière les portes. Rien de suspect,
mais je ne me sentais toujours pas en sûreté.
Comme il fallait que je m’occupe, je me préparai un sandwich pour
le déjeuner, que je jetai à la poubelle à peine entamé. Je descendis
voir si Jackie était là. Pas de réponse à mon coup de sonnette. Je ne
voulais pas rester seule à la maison toute la journée, à déprimer entre
quatre murs en me demandant comment le tueur avait réussi à
m’approcher d’assez près pour mettre la main sur une poignée de
mes cheveux.
J’avais l’impression que ma vie ne m’appartenait plus. Elle se
délitait, s’effritait peu à peu sous les coups de boutoir de ce tueur
monstrueux. Il m’ôtait un par un des fragments de mon identité. Me
dérobait des moments de vie qu’il déposait ensuite sur le corps de ces
pauvres femmes. Je me sentais dénudée, déshabillée, comme si
quelqu’un s’amusait à me dépecer moralement. Tout m’échappait,
inexorablement : ma vie privée, ma dignité, mon équilibre mental.
J’entrai dans la chambre. L’Astra bleue était à sa place, contre le
trottoir d’en face. Au moins, je n’étais pas complètement seule.
J’allumai mon ordinateur et surfai sur quelques sites consacrés
aux Federal Jackdaws. Il n’y était pas question de Londres ni de
chansons mentionnant un pont de Londres, du moins dans les titres.
Les collègues de Brad devaient être en train d’accomplir les mêmes
recherches. J’aurais voulu pouvoir être avec eux, un jour comme
celui-ci. Je parcourus les enregistrements existants sur YouTube,
mais il ne s’agissait souvent que de courts extraits. Puis je
téléchargeai les paroles des chansons et j’écoutai des vidéos de
différents concerts. Soudain, je fis une découverte. Et quelques
instants plus tard, Brad m’appelait.
— On a trouvé quelque chose, fit-il.
— Moi aussi, glapis-je. C’est dans Les Déterreurs de cadavres,
ajoutai-je sans lui laisser le temps de poursuivre.
— Impressionnant, siffla-t-il. On est huit ici à bosser là-dessus et
tu es aussi rapide que nous…
— C’est le pont de Blackfriars ! repris-je, triomphante.
— Exact. Pitlock, l’expert sur le groupe qu’on a trouvé a lu chaque
ligne de leurs chansons et c’est le seul pont qui y soit mentionné.
— Alors, c’est là, forcément. C’est ce pont-là.
Je m’étais levée d’un bond, mais Brad ralentit au lieu d’accélérer.
— Il pourrait y avoir autre chose dans l’une de leurs interviews.
Peut-être l’un d’eux a-t-il vécu près d’un pont de Londres, à moins
qu’ils n’aient écrit l’une de leurs chansons sur un pont…
— Je viens d’écouter la chanson, il n’y est question que de morts !
J’imaginai les grandes arches rouge et blanc du pont de
Blackfriars, avec ses croisillons blancs en fer forgé et ses rosettes
dorées parsemant les poutrelles rouges. Je voyais les eaux vert foncé
rouler en dessous et je savais que nous tenions la bonne piste.
— Il faut remettre la main sur William Jones et l’interroger là-
dessus, dis-je.
Brad prit son temps pour répondre.
— À ce stade nous n’avons que des hypothèses.
— Mais il faut le cuisiner ! Lui faire cracher le morceau, le faire
craquer. Il est fragile, fais-lui avouer le plan. On a besoin d’une date :
on n’a pas la moindre idée du moment où aura lieu le prochain
crime.
— Blackfriars est un secteur très dense de la Tamise. Il y a toujours
beaucoup de monde dans ce coin-là. Avec pas mal de caméras de
surveillance. C’est un projet très risqué que de transporter un corps
là-bas et de le mettre à l’eau sans être repéré. Même en opérant de
nuit à partir d’un bateau.
— Mais il nous a déjà fait le coup auparavant, au pont de
Battersea. Et la police ne peut pas rester en alerte vingt-quatre
heures sur vingt-quatre jusqu’à Noël. Il nous faut la date.
— Je sais, tu as raison. Sauf qu’on n’est même pas sûrs que ce soit
vraiment Blackfriars…
— Convoque-le, je t’en prie. Interroge Jones encore une fois ou
alors laisse-moi faire. Si je réussis à nouer un lien affectif avec lui,
j’arriverai peut-être à le prendre par surprise et à le faire parler.
J’entendais son stylo cliqueter entre ses dents.
— O.K. On prend le risque. Je vais en parler à la commissaire.
Chapitre 25

Cette fois, William Jones semblait moins agité. Il connaissait la


pièce, l’inspecteur-chef Madison, et il avait assimilé les règles du jeu.
Ils étaient quatre, assis en silence autour de la table au plateau verni
noir : Brad, Jones, Melody Kemp et la travailleuse sociale dont
personne ne semblait connaître le nom. La pauvre femme semblait
être restée là à attendre pendant des heures. Un agent était posté à
l’entrée.
— Nous sommes jeudi 12 novembre et il est 8 h 30, annonça Brad
en direction du magnétophone.
Personne ne remuait un cil. Quant à moi, j’étais reléguée dans la
petite pièce adjacente, accroupie par terre, le coude sur le genou et le
menton sur la main. Je n’étais pas seule : Cheryl avait accepté de
venir. Et je lui avais laissé l’unique chaise.
D’après Brad, les alibis de Cheryl étaient irréprochables pour
toutes les dates des meurtres, mais il l’avait tout de même gardée sur
sa liste de suspects. Aussi longtemps que son frère était dans le
collimateur, Brad estimait possible que Cheryl ait joué un rôle. Il
n’était certes pas orthodoxe de faire participer autant de « civils » à
une enquête criminelle, mais Brad avait allégué qu’il serait utile de
garder un œil sur Cheryl pendant l’interrogatoire de Jones. Une
partie de mon boulot consistait d’ailleurs à la surveiller. Elle n’avait
eu jusque-là aucune réaction suspecte. Et elle m’avait accompagnée
sans réticence apparente, même si elle s’était plainte, dans la voiture,
du harcèlement que la police faisait subir à son frère.
En découvrant William Jones à travers la glace sans tain, elle
n’avait rien laissé paraître, mais Brad avait prévu de les mettre en
présence l’un de l’autre un peu plus tard pour voir comment Jones
réagirait. Comme je commençai à avoir des crampes à force de rester
accroupie, je passai en position agenouillée. Cheryl contemplait la
scène qui se jouait à côté. On entendit un martèlement de basse
filtrer à travers la cloison. Les haut-parleurs de la salle
d’interrogatoire diffusaient le morceau des Federal Jackdaws intitulé
Les Déterreurs de cadavres. Cheryl et moi observions la réaction de
Jones. Il se mit à dodeliner de la tête.
— Vous connaissez cette chanson ? demanda Brad en souriant.
— C’est une bonne chanson.
— Mais la connaissez-vous ?
— Oui, ce sont les Federal Jackdaws.
Brad et l’avocate échangèrent un bref regard.
— Vous en connaissez les paroles ? demanda Brad.
— Toutes les paroles. Je connais toutes les paroles. De toutes les
chansons.
— C’est étonnant. Vous connaissez toutes les chansons qu’ils ont
enregistrées ?
— Oui. Toutes les paroles.
— Vous connaissez le début de celle-ci, la première ligne ?
— Oui.
— Et de quel pont est-il question, monsieur Jones ?
— Le pont de Blackfriars.
Jones hochait le menton en rythme. Quand la musique s’arrêta, il
regarda autour de lui, déçu, essayant de découvrir pourquoi on l’avait
interrompue. Il se renfrogna et commença à se pincer le cou. Qui
devint écarlate, à cause desdits pincements.
— Qu’en penses-tu ? murmurai-je à l’adresse de Cheryl.
J’espérais que la transe médiumnique allait, comme la dernière
fois, déclencher une vision décisive.
Cheryl regardait toujours la scène à travers la vitre sans tain.
— Je ne sais pas encore…
Elle renversa la tête en arrière, ferma les yeux. Je la laissai suivre
son fil intérieur. Pour ma part, je ne pouvais détacher mes yeux de ce
qui était en train de se passer dans la pièce voisine.
— Connaissez-vous quelqu’un du nom de Juliet Grey, monsieur
Jones ?
— Non, je ne la connais pas.
— Vous ne l’avez jamais rencontrée ?
— Non.
— Mais savez-vous qui elle est ?
Il hésita une fraction de seconde.
— Non.
— L’avez-vous déjà vue ?
— Je n’ai rien fait de mal.
Je perçus une certaine nervosité dans sa voix. Son débit s’était
accéléré, il parlait de façon hachée, un peu fébrile. Je me souvins de
la discussion avec le psychiatre sur la difficulté à mentir
qu’éprouvent les personnes atteintes d’Asperger.
— Parlez-nous du pont de Blackfriars, reprit Brad.
— Que voulez-vous savoir ?
— Tout ce que vous pourrez nous en dire.
— Au départ, c’est un pont à péage. Trois cent trois mètres de long,
fabriqué en pierre de Portland avec neuf arches, inauguré en 1769. Le
pont actuel a été inauguré en 1869 et mesure deux cent quatre-vingt-
un mètres de long pour trente-deux mètres de large.
Il poursuivit comme s’il récitait un dépliant touristique. Brad
l’arrêta.
— Très bien. C’est parfait. Vous en savez vraiment beaucoup sur ce
pont.
— Sur tous les ponts, ajouta Jones.
— Vous connaissez tous les ponts de Londres aussi bien ?
— Oui. Rien de mal.
— Savez-vous ce qui s’est passé aux ponts de Hammersmith,
Richmond et Battersea, monsieur Jones ?
— Oui.
— Et que s’est-il passé ?
— Des femmes mortes. Je l’ai vu aux infos.
— Je sais que nous en avons déjà parlé auparavant, monsieur
Jones, mais avez-vous touché ces femmes ? Les avez-vous
enveloppées dans des housses mortuaires noires ?
— Non.
— Savez-vous ce qu’est une housse mortuaire ?
— Oui, je les utilise au funérarium. Pour les gens qui sont morts.
— Possédez-vous des housses funéraires, monsieur Jones ? En
conservez-vous chez vous ?
Jones baissa les yeux. La police avait emporté les housses
mortuaires retrouvées chez lui en tant que preuves possibles. Je me
demandai s’il était en train de se dire qu’on essayait de le piéger.
Mlle Kemp rompit le silence de manière abrupte et parla d’une voix
rauque et sifflante, comme si une poigne de fer comprimait son
larynx.
— Mon client est fatigué !
Brad lui jeta un regard furieux.
— Nous ferons une pause quand votre client aura répondu à la
question, dit-il.
Il se tourna de nouveau vers Jones.
— Est-ce que vous conservez des housses mortuaires chez vous ?
M. Jones rongeait un ongle que des années de mâchage intensif
avaient pratiquement ramené au niveau de la cuticule.
— M. Kain m’a dit que je pouvais.
— M. Kain ?
— Le directeur de la société. Mon patron.
— O.K. Et pourquoi vouliez-vous les garder ?
— Pour ma mère.
— Pour votre mère ?
— Pour que ses robes longues restent propres.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui. Ce sont des robes de soirée. Chic. Chères. Pour qu’elles
restent belles. Rien de mal.
Le soupir que Brad poussa alors en disait long. Il suintait la
déception, la frustration, l’exaspération. Il grimaça à l’endroit de
Mlle Kemp.
— Très bien. Je crois qu’on peut faire une pause.
J’entendis Brad crier à un agent dans le couloir :
— Allez me chercher le rapport, tout de suite ! Je veux savoir
exactement ce que Kain a dit à propos de ces housses mortuaires. Je
veux aussi qu’on recontacte Mme Jones et savoir si on a retrouvé le
père de M. Jones.
Il nous rejoignit ensuite dans la petite salle. Cheryl avait toujours
les yeux fermés. Je posai un doigt sur mes lèvres pour qu’il ne la
dérange pas. Brad ignora mon injonction.
— Alors, vous obtenez quoi ? demanda-t-il d’un ton plein de
sarcasme.
Dans cet espace confiné et recueilli, sa présence semblait trop
massive, presque encombrante. Un éléphant dans un magasin de
porcelaine. Tout en lui rayonnait d’énergie, sa mâchoire, ses yeux,
ses avant-bras noueux.
Cheryl leva la tête et ouvrit les yeux.
— C’est bien le pont de Blackfriars, murmura-t-elle. Mais il y a
autre chose. Quelque chose de différent.
— C’est-à-dire ? demanda Brad en se frottant le front.
Je m’accroupis à côté de Cheryl et répétai d’une voix douce :
— Quelque chose de différent ?
— Je n’en suis pas encore sûre. Ça se passe en sous-sol, dit-elle
lentement, comme si elle voyait un diaporama défiler devant ses
yeux grands ouverts –, mais révulsés.
— Êtes-vous en train de nous dire qu’on ne retrouvera pas la
prochaine victime dans la Tamise ?
Le ton de Brad était cassant et méprisant.
— Je ne sais pas, répondit Cheryl, les yeux maintenant à demi
ouverts, et semblant tenter de percevoir un son lointain.
— On est bien avancés, s’exclama Brad avant de quitter la pièce,
excédé.
Je me mordis la lèvre inférieure et me levai.
— Il subit une énorme pression, dis-je. Ce n’est pas après toi qu’il
en a.
— Ne t’en fais pas, fit Cheryl en hochant la tête. J’ai l’habitude des
réactions hostiles quand il est question de capacités paranormales.
Je m’adossai à l’étroit rebord sous la glace sans tain.
— Quand tu dis que ça va se passer en sous-sol, ça pourrait être le
métro ?
Son visage s’éclaira subitement.
— C’est possible.
— Je vais aller vérifier sur une carte. Estimer la distance entre le
métro et le pont lui-même.
Je sortis et gagnai la grande salle.
Brad était debout à côté du panneau d’affichage, le regard perdu
dans le vague. On aurait dit qu’il était ailleurs. Son expression
d’enfant anxieux m’évoquait un être piégé dans un cul-de-sac qui
commence à paniquer. Je lui tapotai l’épaule.
— Où en es-tu avec Mme Hoffman ? me demanda-t-il.
— Je n’ai rien décelé d’inquiétant dans ses réponses.
En dehors du fait que Cheryl semblait « savoir » des choses, elle
n’avait rien fait qui ait éveillé mes soupçons.
— Je vais la confronter à Jones pour voir comme il réagira.
— Elle croit que le métro va jouer un rôle, repris-je en souhaitant
ramener Brad à un monde où il existe encore des réponses, de
l’espoir. Il nous faut un plan, ajoutai-je.
Brad en sortit un d’une rangée de livres et le déplia.
— La station se trouve juste à l’extrémité du pont. Peut-être est-ce
là qu’il projette de tuer sa prochaine victime.
— Ce serait étrange qu’il modifie ses habitudes, dis-je
pensivement. Il a une bonne raison de laisser les corps dans la
Tamise et sous un pont. Pour lui, ça fait sens.
— Mais peut-être… Comme son dernier plan à Kew n’a pas
fonctionné… Peut-être a-t-il décidé d’en changer.
— Je n’y crois pas. Je ne pense vraiment pas que ce type change
son mode opératoire de gaieté de cœur. C’est trop précis. Comme un
rituel inviolable.
Cheryl nous rejoignit.
— Je viens de me rappeler un détail, dit-elle. La station de
Blackfriars est fermée pour plusieurs mois, en raison de travaux de
rénovation.
— Bon, eh bien, ça règle la question, trancha Brad sèchement. Ça
ne se passera pas dans le métro.
— Donc, le pont redevient le site le plus probable, fis-je.
— Mais on sait que la personne qui commet les meurtres n’est pas
M. Jones. Que ses mains sont trop petites. Les marques sur le cou
des trois femmes concordent : cela ne peut pas être lui.
Il ne semblait pas se soucier que Cheryl, qu’il considérait toujours
comme suspecte, se trouve à portée de voix.
Je renchéris.
— Jones est pourtant impliqué et jusqu’au cou, si j’ose dire : sa
connaissance des ponts ; les housses mortuaires retrouvées chez lui ;
sa présence au pont de Kew ; les similitudes vocales…
— Ça ne suffit pas.
— On a besoin de la date, repris-je. Tu dois lui demander quand le
prochain meurtre est planifié.
— Facile à dire, grimaça Brad.
Il partit en direction de la machine à café. Je lui emboîtai le pas.
— Laisse-moi lui parler. J’arriverai peut-être à le déstabiliser. S’il
est impliqué dans ces meurtres, il connaît mon nom. Il laissera peut-
être échapper quelque chose.
Il frotta sa barbe naissante, fixant le gobelet en plastique rempli
d’une substance d’un gris laiteux qui ressemblait à tout sauf à du
café.
— O.K., dit-il. Mais faisons d’abord venir Cheryl, je voudrais voir
comment réagit Jones. Entendons-nous bien, Juliet : je dirige
l’interrogatoire et tu suis. Tu ne prends aucune initiative, O.K. ?
— Bien sûr, répondis-je d’un ton décidé.
Je retrouvai Brad devant la salle d’interrogatoire et le vis échanger
quelques mots avec Cheryl. Elle hocha la tête et y pénétra à sa suite
pendant que je passai dans le box voisin. Mlle Kemp n’avait pas
quitté son client.
— Connaissez-vous cette dame ? demanda Brad au moment où
Cheryl entrait.
Rien sur le visage de Jones n’indiqua qu’il l’ait reconnue. Il la fixa
comme s’il attendait qu’elle fît quelque chose. Cheryl s’assit.
— Voici Cheryl Hoffman, fit Brad.
Jones la fixait toujours.
— La connaissez-vous ?
— Non, répondit Jones clairement et sans hésiter.
— Connaissez-vous son frère, Leyton Meade ?
Tous les regards étaient fixés sur William Jones, qui ne cilla pas.
Ne tressaillit même pas. Il semblait juste intimidé.
— Non, répéta-t-il.
Il jeta un regard à Mlle Kemp, l’air de réclamer son soutien.
Elle l’encouragea d’un hochement de tête.
Brad sortit une feuille d’un dossier.
— Êtes-vous absolument sûr de ne pas connaître cet homme ?
Il se tourna vers le magnétophone et articula : « Je montre à
M. Jones une photo de Leyton Meade. » Depuis mon poste
d’observation, je vis que la photo était de bien meilleure qualité que
celle qu’il m’avait montrée à Kew.
Pas de réaction. Jones secoua la tête.
— Parlez dans l’appareil, s’il vous plaît, monsieur Jones.
— Non, je ne le connais pas, répondit Jones d’un ton ennuyé.
Brad fit un geste à Cheryl qui quitta la pièce. Quelques secondes
plus tard, elle nous rejoignait.
— À ton tour, me dit-elle.
Je passai dans la salle d’interrogatoire et m’assis.
— Monsieur Jones, connaissez-vous cette personne ? lui demanda
Brad.
William leva les yeux et les abaissa aussitôt vers ses ongles.
— Non, dit-il.
— Savez-vous ce qu’est un mensonge, monsieur Jones ? reprit
Brad.
— Bien sûr que je le sais. Je ne suis pas bête, vous savez. Arrêtez
de me traiter comme un débile mental.
Mlle Kemp jeta un regard courroucé à Brad.
— D’accord, je suis désolé, fit Brad en croisant ses doigts sur la
table.
Il ouvrit la bouche pour dire autre chose, mais je fus plus rapide.
— Je suis Juliet Grey. Je voulais vous questionner sur les dates des
meurtres commis récemment sous les ponts de Londres.
Je m’écartais un peu de la consigne, mais je ne voyais pas d’autre
solution. Brad se renversa dans son fauteuil comme si on venait de
lui flanquer un coup de poing en pleine poitrine.
— Dois-je vous appeler William ou monsieur Jones ?
— William.
— Bien. Vous avez dit que vous connaissiez les dates des derniers
meurtres, n’est-ce pas, William ?
— Oui.
— Vous pouvez nous les rappeler ?
— 20 septembre, 6 octobre, 12 octobre et 9 novembre.
— Ce sont des dates spéciales ?
— C’est quand c’est arrivé.
— Quand quoi est arrivé ?
Il leva la tête et, pour la première fois depuis que je l’observais, il
me regarda dans les yeux. Vraiment. Pendant quelques secondes.
Scrutateur, effrayé, vulnérable.
— Quand ces femmes…
Il s’interrompit. Je sentis monter une bouffée d’euphorie.
— Mais on n’a retrouvé personne au pont de Kew le 9 novembre,
repris-je. Il n’y avait rien aux infos ce jour-là. Rien dans la presse non
plus. Pourquoi est-ce l’une des dates ?
William regarda ses ongles, jeta un coup d’œil au magnétophone
et fixa enfin le sol. Sa main droite fonça vers son cou dont elle se
remit à pincer et à tirailler la peau.
— Vous embrouillez mon client, lança Mlle Kemp en levant un
sourcil dans ma direction, à la manière d’une arme létale.
Je me penchai en avant, ignorant ses menaces.
— Pourquoi le 9 novembre est-il l’une des dates, William ?
— Je suis allé au pont, dit-il.
— Oui, vous êtes allé au pont de Kew le 9 novembre. La police vous
a vu là-bas, n’est-ce pas ?
Il acquiesça.
— Êtes-vous allé du côté des autres ponts, les jours où ont été
commis les autres meurtres ? C’est-à-dire les 20 septembre, 6 et
12 octobre ?
— C’est quand les femmes ont été tuées.
— En effet. Mais y étiez-vous à ces moments-là, William ? Aux
autres ponts. Hammersmith, Richmond et Battersea. Ces soirs-là.
— Ce sont les dates de quand c’est arrivé, répondit-il. L’eau… Les
ponts.
Mlle Kemp asséna sur la table un coup du plat de la main.
— Vous harcelez M. Jones ! rugit-elle.
Elle se tourna vers son client et lui murmura quelque chose. Il
approuva. J’inspirai et m’adossai un instant au dossier de ma chaise.
Du coin de l’œil, je vis Brad se pencher en avant. Il était sur le point
de parler, mais je n’avais pas fini. Je tendis le bras, la paume en
avant, dans un effort désespéré pour empêcher le bulldozer de nous
écraser tous. William Jones fixait la table. Je balayai lentement la
pièce du regard, exhortant silencieusement chacune des personnes
présentes à ne surtout pas intervenir à ce moment précis. Je savais
exactement ce que je voulais dire, il me fallait seulement d’abord un
peu de silence. C’était le moment décisif. Un vide apparent,
débordant d’énergie. Tout le monde se figea comme si j’avais pressé
le bouton pause sur un lecteur de DVD. Même Mlle Kemp ne bougea
pas un cil.
— Quelle est la prochaine date ? demandai-je, la voix neutre, sans
insister trop, sans rien souligner. La prochaine date importante ?
— Bientôt, fit-il.
— Vous savez quand ça aura lieu ? ajoutai-je lentement,
doucement, d’un ton égal.
— Je sais quand c’est, opina-t-il.
— Vous voulez dire, quand quelque chose va arriver ? Quelque
chose qui a à voir avec l’eau et avec un pont ?
— Oui. Des vilaines choses.
Il se caressa la tête comme pour se calmer après une violente
frayeur.
— Et ce sera quand, cette prochaine date où les vilaines choses
vont arriver ?
— Le 15 novembre.
J’exécutai un rapide calcul mental, comme sans doute chacun de
nous au même moment. Nous étions le 12. Le 15 tombait le dimanche
suivant.
— Le 15 novembre, c’est le jour où les prochaines vilaines choses
vont arriver, vous êtes sûr ?
— Oui. Je n’oublie jamais. Pas besoin de l’écrire.
Il pointa un index vers son front pour désigner l’endroit où il
stockait toutes les dates des meurtres.
— Et ces vilaines choses… Les vilaines choses qui sont arrivées,
elles vous sont aussi arrivées à vous ? interrogeai-je.
— Oui, répondit-il aussitôt.
C’était clair et net.
— Et elles sont en rapport avec l’eau… Sous les ponts… Aux dates
qu’on a dites ?
— Oui.
Je me renversai dans ma chaise.
— Merci, William, ça nous aide vraiment.
Brad se pencha pour éteindre le magnétophone et toutes les
personnes présentes sortirent. Il pivota vers moi dans le couloir.
J’étais prête à soutenir l’assaut.
— Je dois le reconnaître, me lança-t-il, le visage illuminé d’un
large sourire, tu as fait un joli boulot.
J’avais la respiration hachée, je me tenais les côtes, je me sentais
aussi essoufflée que le jour où j’étais arrivée première au dix mille
mètres malgré un gros rhume.
Soudain, le sol se mit à onduler, les murs à m’attirer vers eux.
Brad attrapa une chaise juste à temps. J’enfouis mon visage dans
mes genoux.
— Bien joué, ma grande.
Cheryl était à côté de moi, sa main me caressait le dos.
— Il connaît les dates des meurtres et les lieux où ils ont été
commis, repris-je.
— Ne nous emballons pas trop, la partie est loin d’être gagnée,
coupa Brad en se mordant la lèvre. Il lit les journaux…
— Il connaît l’affaire dans ses moindres détails, ajoutai-je.
Brad leva la main comme s’il allait la poser sur mon épaule, puis la
laissa retomber.
— On a une date, mais aucune certitude. Pour l’instant, Jones n’a
rien avoué.
— Les dates des meurtres renvoient toutes à des événements
marquants de son passé, continuai-je, ignorant le scepticisme de
Brad. Des événements qui ont été pour lui traumatisants.
Subitement, j’eus besoin de prendre l’air. La pièce était mal aérée,
j’étouffais.
— Je crois que Juliet a besoin de respirer, dit Brad qui avait dû
remarquer que mon visage virait au gris.
Ils me conduisirent dehors, sur le parking. Je m’adossai au mur et
inspirai profondément à plusieurs reprises.
— J’aurais dû lui demander s’il s’agissait bien du pont de
Blackfriars. Il faut qu’on soit sûr que c’est bien là.
— Non, fit Brad. Si nous mentionnons Blackfriars encore une fois
dans ce contexte, il se dira qu’on en sait trop. Jones et son complice
risquent de changer leurs plans.
Je réfléchis un moment.
— Tu as peut-être raison.
Je me tournai vers Cheryl.
— Tu as « vu » autre chose ? lui demandai-je en me redressant.
Les contours flous et plus ou moins dédoublés, autour de moi,
retrouvaient peu à peu leur précision.
— Rien, sauf l’intuition que ça se passera en sous-sol à Blackfriars.
Mais je n’en mettrais pas ma main au feu.
Chapitre 26

Le lendemain, je me réveillai à 6 heures, accablée de tristesse.


Deux jours à attendre. Les enquêteurs avaient toutes les cartes en
main, la date, le lieu, et je ne pouvais leur être d’aucun secours.
J’essayai de retourner dormir, mais mon corps tout entier vibrait
d’excitation, comme si j’avais été sous perfusion de caféine toute la
nuit.
Mes deux patients de la matinée avaient annulé leurs
consultations. C’était l’occasion ou jamais de prendre un grand bol
d’air. Pas question de passer la journée à faire du repassage ou à
regarder la télé, à me gaver de bavardages ineptes et de sourires
hypocrites. J’avais envie de me perdre dans la foule, de faire quelque
chose de normal, de quotidien. En plus, nous étions vendredi 13. En
principe je ne suis pas superstitieuse, mais avec toutes les horreurs
qui venaient d’arriver, je ne voulais pas rester seule à gamberger sur
ce que la fatalité allait encore inventer pour me plomber un peu plus
le moral.
Je passai en revue une liste d’excursions tentantes. La National
Gallery semblait l’option idéale : une excellente façon de me changer
les idées et de me balader loin de la Tamise au milieu de gens
ordinaires. En écartant le rideau, j’aperçus l’agent Penny Kenton
dans la voiture garée devant chez moi. Elle avait sans doute encore
tiré le mauvais numéro. Je lui envoyai un SMS pour l’informer que je
prenais le métro de Putney Bridge à Trafalgar Square et sortis sans
avoir pris de petit déjeuner.
Je songeai à l’indice sur lequel la police devait maintenant
travailler : le pont de Blackfriars, le 15 novembre. C’était vraiment
mince. Une piste déduite des paroles d’une chanson pop et des
affirmations d’un homme au psychisme fragile, dont les enquêteurs
savaient qu’il n’était même pas le tueur. Et si nous faisions
complètement fausse route ? Et si William Jones nous avait
sciemment induits en erreur ? Peut-être une femme allait-elle mourir
parce que les conclusions auxquelles nous étions parvenues étaient
erronées.
Je repensai à l’intuition de Cheryl : d’après elle, le sous-sol
londonien devait jouer un rôle important dans ce meurtre. Ce ne
pouvait pas être le métro puisque la station était fermée depuis des
mois. Quels autres sous-sols possibles trouvait-on dans cette zone ?
Ou bien s’agissait-il encore d’une fausse piste ?
De toute évidence, les coïncidences étaient trop nombreuses pour
que William Jones fût absolument étranger à l’affaire, mais je
doutais qu’il eût grand-chose de plus à nous apprendre. On pouvait
aussi penser que son complice, quel qu’il soit, savait que Jones ne
résisterait pas longtemps à un interrogatoire policier. Et donc qu’il
lui en avait dit le moins possible.
Brad redoutait par-dessus tout un éventuel changement de plan.
Jones n’avait évoqué le pont de Blackfriars qu’en référence au
morceau des Federal Jackdaws. Peut-être n’avait-il pas eu conscience
de dévoiler une information compromettante. Quant au fameux
15 novembre, il n’en avait parlé que pour confirmer le lien entre les
dates des crimes et les événements de son passé. Mais Jones l’autiste
avait-il compris que cette réponse constituait un demi-aveu ?
Selon moi, il n’accepterait jamais un changement de date. À ses
yeux, les dates étaient sacro-saintes. Elles commémoraient des
incidents traumatisants et il ne pouvait être question de leur en
substituer d’autres, sans signification pour lui. Un tel changement ne
pouvait s’envisager qu’à une seule condition : que William prévienne
son complice qu’il avait évoqué devant nous la date du 15. Mon
instinct me soufflait qu’il n’en dirait rien.
Il pleuvait à verse quand je sortis du métro à Trafalgar Square. Je
resserrai le col de mon imper et renouai mon écharpe, impatiente
d’arriver au musée.
Je fis le tour des salles que je connaissais bien en m’efforçant de
me rendre totalement disponible à ce monde des grands artistes du
passé. Au deuxième étage, je me dirigeai vers les peintures de la fin
du XIXe. Je passai de salle en salle en essayant de me concentrer sur
les œuvres, mais je m’arrêtais en sursautant chaque fois que je
croisais un tableau figurant une rivière surmontée d’un pont. Ils ne
manquaient pas : Canaletto, Monet, Turner… J’étais plongée dans la
contemplation d’une toile de ce genre, signée Millais, le peintre
préraphaélite, quand je vis passer dans mon champ de vision une
silhouette familière. Je connaissais ces boucles blondes couleur de
blé glissées dans le col, ces ourlets déchiquetés en bas du jean.
Inconscient de ma présence, il contemplait lui aussi un tableau de
Millais. Je le regardais incliner la tête et s’imprégner de la scène :
Ophélie, flottant à la surface d’une rivière. Juste avant qu’elle se noie.
Observant l’expression mélancolique d’Andrew se changer en
fascination et en jubilation, je me demandai s’il réagissait à la
maestria de l’artiste ou au sort tragique qui attendait son héroïne.
Brusquement, afin de couper court à mes ruminations morbides, je
fis un pas en avant et lui tapotai l’épaule.
Il semblait ravi de me voir. Je cherchai Penny des yeux pour lui
faire signe que tout allait bien.
— Andrew… Comment vas-tu ?
— Bien, très bien. Je n’ai pas repris l’alcool. J’assiste
régulièrement aux réunions des Alcooliques anonymes. J’ai composé
quelques nouvelles toiles et j’ai trouvé un job à temps partiel dans
une galerie d’Oxford. Oui, ça va bien. Et toi ?
Il avait réussi à sortir de l’ornière, alors que moi, je sentais
l’accablement et l’anxiété m’envahir chaque jour davantage.
— Pas de changement majeur, fis-je en évitant de regarder le
tableau.
Une femme s’approcha et prit timidement la main d’Andrew.
— Voici Geneviève, dit-il en levant leurs mains serrées afin que je
comprenne bien qu’ils formaient un couple. Elle est photographe.
Geneviève avait de longs cheveux blonds. Elle mesurait une bonne
dizaine de centimètres de plus que moi et je devinai un décolleté
profond sous le col de fourrure entrouvert de son manteau. Je l’avais
déjà aperçue à la cérémonie de remise du prix. Elle correspondait
exactement au « type » de femmes qu’Andrew aimait. J’imaginai
sans peine les nouveaux tableaux de nus que leur relation allait
engendrer.
— Salut, fit-elle. Vous êtes artiste vous aussi ?
Elle parlait avec un fort accent français, plutôt sexy.
— Non, mais j’aime beaucoup la peinture.
Elle n’eut pas l’air de reconnaître mon nom. Andrew ne lui avait
donc pas parlé de moi. Après un bref échange de phrases polies, je
consultai ma montre et pris congé. Je les regardai, tête contre tête,
s’éloigner vers la salle suivante.
Ma réaction initiale, inquiète, devant la fascination d’Andrew pour
l’Ophélie de Millais, avait fait place à un maelström d’émotions
diverses. Je me sentais vidée et en colère. Andrew avait su négocier le
bon virage. Pourtant, quelque chose me chiffonnait. Ce n’était pas sa
petite amie, c’était autre chose. Je traversai le musée vers la sortie
sans rien regarder. Puis je mis le doigt sur la cause de cette
exaspération. La ravissante Geneviève avait eu l’homme que j’avais
tant souhaité : insouciant, drôle et surtout sobre. Je l’avais rencontré
au mauvais moment, quand cette sobriété ne se manifestait qu’à
l’occasion de parenthèses éphémères, d’autant plus amères.
Je dégringolai les marches du musée sans me soucier de savoir si
Penny m’avait suivie ou non. La pluie redoublait, pourtant je ne
remontai pas ma capuche. Au regard du sentiment de dévastation
qui me consumait intérieurement, je n’avais rien contre une bonne
averse.
Sur le chemin du retour, je pris un appel de Brad. Il voulait me
voir, mais sans me dire pourquoi. Il suggéra le pub au bord de la
Tamise, à Putney. Au moins, je pourrais boire un verre. C’était à peu
près tout ce que je pouvais ingurgiter.

Le Duke’s Head était plein à craquer. Les habituels banlieusards


du vendredi soir en chemise rose et costume à fines rayures bleues
s’y bousculaient. Brad prit deux chopes au bar et me fit signe de
sortir sur le patio, dont toutes les tables étaient occupées, si bien que
nous avons descendu le chemin menant au fleuve. Le pub n’était qu’à
dix mètres de la berge.
— Tu n’es pas en service ce soir ? demandai-je innocemment.
— J’ai une coupure de deux heures et j’y retourne.
Je cachai ma déception. Je compris qu’il avait d’autres soucis en
tête.
— Il y a du nouveau, dit-il.
— Mais encore ?
Comme une enfant, j’enfonçai le visage dans la doublure de son
manteau. Ravie, à cet instant, que le pub soit bondé. Le froid
m’autorisait toutes les audaces.
— On a examiné la question d’un éventuel sous-sol à côté du pont
de Blackfriars.
— Vraiment ? Tu as pris au sérieux les visions de Cheryl ?
— On explore toutes les pistes dont on dispose, c’est tout. On
l’aurait fait de toute façon.
— Alors, Cheryl n’est plus suspecte ?
— On la surveille toujours de près. Selon la commissaire, notre
tueur, qui est visiblement quelqu’un de très brillant, doit rechercher
une forme de reconnaissance pour son supposé « génie ». Comme
d’autres avant lui, il risque fort de se tirer une balle dans le pied en
laissant échapper des informations qui le trahiront. Les tueurs en
série de ce genre s’efforcent de garder toujours une légère avance sur
la police, mais ce n’est pas sans risque. Il se peut que Cheryl joue à ce
jeu. Elle pourrait très bien être impliquée avec Jones et son frère.
Il me caressa le nez.
— Ou alors elle est sincère, comme tu le penses.
— Je l’espère, fis-je en me blottissant un peu plus contre lui. Tu as
retrouvé les parents de Jones ?
— On a fait revenir Mme Jones, qu’on avait déjà interrogée sur
l’enfance de William et ses problèmes psy. On l’a cuisinée sur les
housses mortuaires. Elle a confirmé l’histoire de son fils, mais elle
assure qu’elle ne les a acceptées que pour lui faire plaisir. Elle les
trouve beaucoup trop sinistres pour y ranger ses robes.
Apparemment, l’entreprise de pompes funèbres a donné de vieilles
housses à William. Pour être honnête, Mme Jones n’avait pas grand-
chose d’autre à dire. Elle affirme qu’aucune des dates mentionnées
par William ne lui dit quoi que ce soit.
— Et son père ?
— Ils ont divorcé il y a des années. Il est remarié et habite le
Dorset. Il ne nous a pas beaucoup éclairés sur son fils. Il déclare qu’il
ne l’a pas vu depuis une éternité et plusieurs témoins ont corroboré
ses dires.
— Donc, on en revient aux dates de William et au pont de
Blackfriars. Qu’y a-t-il d’autre en sous-sol dans ce coin-là ? Le métro
est fermé, n’est-ce pas ?
— Oui, mais on a découvert autre chose. Je ne sais pas si tu es au
courant, une bonne partie de la ville est construite au-dessus de
rivières qui sont maintenant souterraines.
— Ça me dit vaguement quelque chose. Les rivières souterraines
de Londres… J’ai vu une émission là-dessus un jour.
— Parmi ces rivières cachées, on a la Fleet. Elle devient
souterraine près de la station de Hampstead Heath et ressort juste
sous le pont de Blackfriars.
— À cet endroit précis… Étonnant.
— La Fleet a été intégrée au réseau d’égouts de la capitale.
— Ooooh, ça, c’est moins bien.
— Un de nos hommes a suivi la rivière en surface et il y a des
endroits où on l’entend nettement si l’on se poste au-dessus d’une
bouche d’égout.
— Brrr, ça fait froid dans le dos. Et les accès ?
— C’est toute la question. On a interrogé les responsables de
Thames Water et on a envoyé nos gars examiner les abords du
Blackfriars. Le meilleur accès au réseau d’égouts se situe au milieu
d’une artère à fort trafic. Il faudrait stopper la circulation. Personne
ne peut descendre par là sans attirer l’attention de pas mal de
monde.
— Mais, en théorie, peut-on jeter un corps par une de ces bouches
dans l’égout lui-même ?
— Oui, elles sont assez larges pour ça.
— Et un cadavre pourrait, emporté par le courant, rejoindre la
Tamise sans être arrêté par un obstacle ?
— Autre question capitale. Les experts auxquels nous avons parlé
ne sont pas d’accord entre eux. L’un confirme, l’autre réfute. Mais
nous considérons qu’en cas de forte pluviométrie les portes d’écluse
disposées à l’embouchure de la Fleet s’ouvriraient pour évacuer le
trop-plein. Un cadavre pourrait alors sans doute parvenir jusqu’à la
Tamise.
Je levai les yeux vers le ciel d’où la pluie s’était régulièrement
déversée avec violence sur la ville, ces derniers jours.
— Une forte pluviométrie, ça veut dire quoi exactement ?
— Selon la météo de Londres, on est dans ce cas de figure en ce
moment.
— Et maintenant, que se passe-t-il ? Demain on est samedi, c’est
dimanche le grand jour…
— Je descends demain dans les égouts avec une équipe, pour une
petite inspection.
— Dans les égouts ? Ouaouh…
Je me reculai, prise d’une excitation soudaine.
— Je peux venir ?
C’était sorti sans que j’y pense, mais je compris aussitôt deux
choses : un, je voulais à tout prix descendre et deux, Brad allait dire
non et ce serait un non sans appel.
Il me gratifia du regard que je connaissais bien et qui signifiait
qu’il préférait faire comme s’il n’avait pas entendu.
— Allez, Brad… Tu sais bien que c’est la seule possibilité que
j’aurai de patauger dans un égout, hein ?
— Pas question.
— Et pourquoi ? Je vous ai bien rendu service jusque-là, non ?
— C’est vrai, je ne peux pas le nier, mais là, c’est différent, ça va
être carrément répugnant.
— Inconvenant pour une femme, c’est ce que tu veux dire ?
— Non, c’est dangereux. Si on ne respecte pas le bon timing et que
la montée des eaux est trop rapide, on va jouer panique en sous-sol.
C’est une opération de police. Tu n’as pas l’entraînement adéquat.
— Et toi, si ?
— Je suis flic. Tu es psy. De nous deux, lequel est le mieux préparé
à ce type de situation à ton avis ?
— Excuse-moi, mais de nous deux, lequel sait nager ?
Il ouvrit la bouche et la referma. Je me serrai contre lui.
— Je t’en prie. Ce sera génial. J’ai toujours aimé les antres obscurs,
les cavernes.
— La discussion est close, d’accord ? La réponse est non. Je suis
sérieux.
Mon charme irrésistible semblait cette fois-ci complètement
inopérant.
Je sentis son portable vibrer contre ma cuisse et il s’écarta,
inclinant la tête pour répondre à l’appel.
— Oui ?
Un instant plus tard, il refermait son téléphone, la mine grave.
— Andrew Wishbourne. On a trouvé une vieille paire de
chaussures basses en cuir dans sa remise. Pointure 44.
Je rétorquai sans hésiter :
— Andrew fait du 42 ½.
J’essayai de l’imaginer en souliers de type richelieu. Ça ne collait
pas du tout avec le personnage. Je l’avais toujours vu en baskets.
— Elles doivent être à quelqu’un d’autre, ajoutai-je.
— Je dois vérifier ça.
Il boutonna son manteau et partit. Je rentrai à pied à la maison,
les yeux baissés, essayant de digérer la nouvelle.
*
Samedi 14. J’avais à peine dormi, fait des rêves de tunnels
interminables bouillonnant d’épaisses eaux brunes et de ténèbres
putrides qui se refermaient sur moi pour m’engloutir. Je m’étais
réveillée à plusieurs reprises, ruminant ma décision bien arrêtée
d’explorer le mystérieux égout, malgré les dangers mentionnés par
Brad – et l’inévitable puanteur. Cette immersion dans un monde
secret dont peu de gens soupçonnaient l’existence et que seuls
quelques happy few avaient pu visiter était une perspective
captivante. Pas question de la laisser passer.
Et puis j’avais besoin d’agir. C’est beaucoup moins anxiogène que
de rester à attendre. Je savais que le jour se levait vers 7 heures et,
bien que Brad ne m’ait pas communiqué l’heure exacte à laquelle son
équipe projetait son expédition, le bon sens me soufflait qu’ils
seraient à pied d’œuvre aux aurores, pour éviter que la circulation ne
soit déjà trop dense.
Avant de me mettre au lit, j’étais allée sonner chez Jackie pour lui
demander une faveur. Je savais que son petit copain Tony était
mécanicien. Jackie me fit entrer dans la cuisine et se mit à fouiller
dans le panier de linge sale.
— Voilà son bleu de rechange, dit-elle en le tenant à bout de bras.
La salopette froissée était maculée de taches d’huile et de peinture.
— Elle n’est pas très propre.
— Ça ira très bien. Là où je vais, ça n’a pas d’importance.
— Tu comptes vraiment te promener dans un égout ? interrogea-t-
elle, comme si je venais de lui dire que j’avais l’intention de jouer les
funambules au bord d’une falaise.
— Mais oui, c’est génial, non ? Je le ferai bouillir deux fois avec de
l’eau de Javel. Tony ne s’en rendra pas compte.
À 5 h 30, je revêtis le bleu crasseux imprégné de la sueur d’un
étranger, une promiscuité qui m’était plutôt désagréable.
Heureusement, il allait faire froid dehors et j’avais donc toutes les
raisons de porter des couches de vieux vêtements en dessous afin
d’éviter tout contact direct avec le bleu de Tony.
À peine plus grand que moi, il était franchement ventripotent. Une
fois boutonnés tous les boutons de devant, j’avais l’air du bonhomme
Michelin. Je fis disparaître une partie du tissu en trop sous une
épaisse ceinture à la taille, pour un résultat un peu plus seyant. Je
fourrai une paire de gants en caoutchouc dans mon sac à dos, enfilai
mes chaussures de randonnée, nouai mes cheveux en arrière et
m’enfonçai sur le crâne un bonnet de laine. Ce dernier avait pour
mission de me tenir chaud, mais aussi de me rendre moins
reconnaissable. Je ne voulais pas que Brad me repère à un kilomètre
et me fasse déguerpir avant même que j’aie pu m’approcher de la
bouche d’égout. Mon premier souci restait cependant de semer mon
ange gardien. Ces derniers jours, Penny m’avait suivie comme mon
ombre pratiquement vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’avais
toutefois remarqué qu’un nouvel agent, au volant d’une Ford Focus,
avait pris sa place depuis la veille au soir. Tout mon plan risquait de
capoter si je ne parvenais pas à lui fausser compagnie.
De la fenêtre de la salle de bains, je pouvais voir la voiture rouge
foncé à une dizaine de mètres. Le siège du conducteur était
apparemment incliné et j’espérais sincèrement que le pauvre agent
avait failli à son devoir pour sombrer dans un profond sommeil.
Devant mon appartement, à environ deux mètres de l’entrée, se
dressait un muret assez bas. J’ouvris lentement la porte,
m’accroupis, puis me glissai dehors en veillant à rester masquée par
le muret, m’interdisant même de jeter un regard par-dessus. Je
n’entendis aucun bruit à l’exception d’une camionnette qui passait.
Je suivis le muret jusqu’au coin. Un portail séparait notre résidence
de la rue latérale. Je l’ouvris et courus vers ma Mini, garée à une
dizaine de mètres.
Installée au volant, je retins mon souffle et scrutai le carrefour
dans le rétroviseur. Pas un mouvement. Suppliant ma vieille
compagne capricieuse de démarrer au quart de tour, je mis le contact
et partis doucement, m’imposant un détour avant de rejoindre la
grande rue à bonne distance de là. Comme j’étais maintenant trop
loin pour vérifier si l’agent chargé de ma protection avait réagi, je
décidai qu’il n’avait rien remarqué.
En arrivant à New Bridge Street vers 6 h 15, je repérai tout de suite
le dispositif policier. On aurait pu croire qu’un grave accident de la
circulation avait eu lieu. Une dizaine de policiers canalisaient les
voitures, installant cônes orange et triangles clignotants afin de
fermer deux des quatre voies menant au pont de Blackfriars. Je me
garai à Bridewell Place et m’avançai jusqu’au coin de Tudor Street. Il
y avait beaucoup de monde pour une heure aussi matinale :
coursiers, balayeurs de rue, employés du Grand Plaza Hotel prenant
leur service du matin et vendeurs de la supérette ouverte la nuit, qui
fumaient une cigarette sur le trottoir.
Ce n’est qu’après avoir commencé à les chercher que je réalisai le
nombre de bouches d’égout parsemant la chaussée. Marchant au
bord du trottoir, j’entrepris de lire, pour la première fois de ma vie,
les inscriptions gravées sur ces plaques de fonte. Sur certaines on
pouvait lire BT ou Thames Water, sur d’autres les noms de grandes
entreprises de téléphonie, ou encore « services municipaux ». Sans
compter les prises d’eau enterrées, regards pour le gaz et autres
trappes à charbon. Autant d’accès au mystérieux sous-sol londonien
auxquels je n’avais jusqu’alors guère prêté attention.
La veille au soir, Brad m’avait dit qu’il avait assisté à une réunion
d’information sur le réseau d’égouts de la ville. Les bouches d’égout
qu’on utilisait pour l’entretenir étaient dotées de plaques à
charnières imbriquées dans le revêtement.
— Nous devons également vérifier la bouche d’égout située au
milieu de la chaussée, avait-il ajouté. Elle donne directement sur les
tunnels du réseau principal, mais elle n’est pas équipée d’une échelle.
Elle est située à peu près dix mètres au-dessus du niveau de l’eau.
— Tu dirais que c’est le meilleur endroit pour jeter un corps ?
— Ce serait sans doute un des meilleurs raccourcis pour la rivière
souterraine, à condition de pouvoir arrêter la circulation.
Je scrutai la bouche en question et vis que l’équipe progressait : la
plaque de fonte était maintenant redressée à la verticale et un groupe
s’était formé autour du puits. Je m’approchai en me glissant parmi
les badauds déjà nombreux. Le jour s’était levé et la ville s’animait
peu à peu, les conducteurs impatients klaxonnaient. Les agents
préposés à la circulation complétaient le dispositif en ajoutant
d’autres cônes orange. J’entendis quelqu’un demander s’il y avait eu
un accident.
Je m’approchai aussi près que possible du groupe de techniciens
de Thames Water en m’assurant qu’il y avait toujours entre Brad et
moi des silhouettes qui l’empêchaient de m’apercevoir. Je ne
reconnus aucun des policiers présents et j’espérais qu’il en serait de
même de leur côté. Je piétinais sur place, incapable de trouver le
moyen d’aller plus loin. Ma tenue, bleu de mécano et chaussures de
rando, me semblait très adaptée, mais les types qui s’apprêtaient à
descendre étaient revêtus de combinaisons nettement plus
protectrices. Si je m’étais aventurée parmi eux au culot, j’aurais
aussitôt détonné. De plus, sachant ce qui m’attendait en bas, je
n’aurais pas refusé une combinaison un peu plus étanche.
Je commençai à me dire que tous ces préparatifs n’avaient servi à
rien quand j’entendis l’un des techniciens, un type baraqué qui
portait une combinaison Thames Water, héler l’un des policiers
présents :
— Tu sais qu’un de nos gars n’a pas pu venir. C’est Limmington. Il
a une gastro, le veinard.
Mon pouls accéléra la cadence.
— Moi aussi, je serais bien resté chez moi ! lui répondit le policier
en enfilant des cuissardes en caoutchouc.
L’armoire à glace se dirigea vers la bouche d’égout et amorça la
descente. Brad l’imita, non sans avoir resserré les lacets de ses gants
et ajusté son casque, bientôt suivi par deux autres hommes. C’était
maintenant ou jamais, mais sans la combinaison adaptée, ils ne me
laisseraient pas descendre.
Je shootais de frustration dans un gravillon. J’aurais dû être plus
attentive aux allées et venues des explorateurs souterrains : où
s’étaient-ils donc changés ? Un homme cria une consigne à un
collègue et ce fut alors que je vis que la portière arrière de la
camionnette Thames Water, garée à une dizaine de mètres, était
restée ouverte. Je fermai à demi les paupières, tâchant de me
rappeler si j’avais vu des combinaisons et des bottes sortir de cette
camionnette. Ça ne pouvait être que là. Il fallait que je jette un œil à
l’intérieur. Le dernier membre de l’équipe était sur le point de
disparaître dans la bouche d’égout. Si je ne le rejoignais pas
rapidement, je serais incapable de retrouver la direction prise par le
groupe et, en plus, j’attirerais forcément l’attention.
Je marchai d’un pas décidé vers la camionnette, décochant un
sourire triomphant à un homme adossé à la carrosserie. Sans l’ombre
d’une hésitation, j’ouvris la portière arrière. À l’intérieur,
soigneusement rangée dans un coin, une tenue complète
m’attendait : une paire de cuissardes, des gants, une combinaison
siglée Thames Water et un casque.
C’était ma chance. Maintenant ou jamais.
Chapitre 27

L’essentiel était d’agir vite et de paraître totalement sûr de soi.


J’entrepris donc d’enfiler les lourdes bottes tandis que le dernier
policier disparaissait sous terre. Mon cœur battait à cent à l’heure. Je
n’avais aucune idée de ce qui m’attendait en bas, mais je savais que
ça n’allait pas être une partie de plaisir.
Au même moment, une autre équipe de policiers installait un
treuil de descente en rappel au-dessus de la bouche d’égout. Il y avait
beaucoup d’allées et venues. J’espérais qu’aucun des policiers restés
à la surface ne tenait un compte précis des techniciens et policiers
censés descendre dans le réseau souterrain.
Complètement équipée, avec combinaison, gants, casque et lampe
frontale, je m’avançai et me penchai au-dessus du puits.
— Hé, là, vous allez où comme ça ?
Un jeune policier s’était interposé.
— Thames Water. On a un absent. Je suis la remplaçante.
— Je ne crois pas…
Il regarda autour de lui dans l’espoir d’obtenir la caution d’un
responsable. Mais, entre les policiers chargés de la circulation, les
agents de Thames Water et ceux des services municipaux, difficile de
savoir qui était vraiment responsable et de quoi.
— Vous ne croyez tout de même pas que je fais ça pour le plaisir ?
lui lançai-je, assise les jambes ballantes dans le trou. Je peux vous
dire que ça ne m’amuse pas le moins du monde !
— O.K., ma vieille. Plutôt toi que moi, dit-il en s’écartant.
J’avais eu de la chance. Un policier plus aguerri aurait déjà sorti sa
paire de menottes.
J’allumai ma lampe frontale, pivotai sur moi-même et commençai
à descendre les barreaux. J’ordonnai à mes jambes flageolantes de se
raidir un peu. Au début, les émanations nauséabondes me
révulsaient, mais au bout d’un moment, peut-être m’y étais-je
habituée ou alors elles s’étaient dissipées, en tout cas, elles cessèrent
de m’incommoder. L’odeur n’était pas aussi répugnante que je l’avais
imaginé. Pas au début, du moins. En bas de l’échelle, quelques
marches aboutissaient au tunnel principal. Je les descendis et entrai
dans l’eau qui me montait aux genoux. Je me félicitai d’avoir échangé
mes godillots contre des cuissardes. L’écho d’un grondement se
répercutait sur les parois. Soudain, je me figeai. Au nom du ciel,
qu’étais-je donc venue faire ici ? Je m’étais naïvement fourrée dans
cette situation et je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais faire.
Je rattrapai rapidement le petit groupe. Heureusement, Brad était
le deuxième des six. Il ne pouvait pas me voir. J’imaginais un espace
exigu dans lequel nous devrions marcher courbés, mais le caractère
très spacieux du souterrain me frappa : bâtis en briques et jalonnés
d’élégantes arches victoriennes, les tunnels devaient mesurer plus de
quatre mètres de haut. Le nez en l’air, je n’avais nullement
l’impression de m’être abîmée dans je ne sais quelle oubliette humide
et sinistre, mais plutôt de pénétrer dans une cathédrale. J’écartai
cette pensée après avoir jeté un coup d’œil à l’eau brunâtre qui me
rappela à une réalité moins plaisante.
Je saluai Colin, qui me précédait, et me présentai par mon
prénom. Mon compagnon, technicien de Thames Water, dut
supposer que j’appartenais aux services municipaux. Il ne sembla
surpris ni par mon arrivée de dernière minute ni par le fait que j’étais
une femme.
— Limmington a une gastro, fis-je.
Ma voix se répercutait sur les parois, mais je devais tout de même
crier pour me faire entendre.
— C’est ce que j’ai entendu dire. Alors, c’est toi qui le remplaces ?
— Ouais. Pas de bol.
Le grondement s’amplifia et notre groupe atteignit le point où les
eaux de la Fleet se déversent en cascadant dans l’intercepteur situé
en contrebas.
— Il vaudrait mieux que je ferme la marche, indiqua Colin, comme
ça, je guiderai quand on reviendra.
Je dus me presser contre la paroi gluante pour le laisser passer
derrière moi. Je suivais à présent un policier devant lequel j’identifiai
un responsable de Thames Water, juste derrière le casque de Brad.
— Là-bas, fit Colin en pointant l’index, même par temps sec le
courant est trop fort pour qu’on puisse tenir debout. Et quand il y a
un gros orage, le vent qui s’engouffre dans le tunnel fait un boucan
d’enfer. Ensuite, c’est un vrai raz de marée qui remplit les tunnels du
sol au plafond.
— Jusqu’au plafond ?
Je me serais bien passée de cette angoissante précision. Je
regardai en l’air en essayant de m’imaginer ce qui arriverait à
quiconque ne réussirait pas à s’échapper à temps. Des visions de
submersion et de noyade dans ces eaux infectes me traversèrent. Ma
vision se brouilla et je manquai perdre l’équilibre.
— En cas d’averse, il faut combien de temps pour que le boyau se
remplisse ?
— Environ vingt minutes, et basta. Tu comprends pourquoi on a
intérêt à bien capter les changements de sons quand on est en bas.
Il tapota sa radio.
— Évidemment, les gars en surface nous préviennent quand il se
met à pleuvoir là-haut.
Des deux mains je serrai fort ma lampe torche, comme si elle
pouvait me protéger du tsunami qui menaçait.
— Il n’a pas plu depuis hier, à 17 heures, poursuivit-il. Et avant, on
avait eu deux jours de bruine. C’est grâce à ça qu’on a pu descendre.
Si ça se remet à tomber, on devra se tirer vite fait.
— Ça t’est déjà arrivé d’avoir eu à nager là-dedans ? lui demandai-
je avant de réaliser que je ne voulais pas vraiment connaître la
réponse.
— Bien sûr. Ce sont les risques du métier. Mais personne ne va se
mouiller aujourd’hui. On est tous très sensibilisés aux problèmes de
sécurité et, cette petite balade, on l’a bien préparée.
La pénombre qui régnait me convenait parfaitement. Mon visage
aurait forcément trahi ma terreur croissante à mesure que nous
progressions sur le rebord praticable, perdant de vue notre seule
issue. Je n’oubliais pas que Brad ne savait pas nager et l’idée de
devoir piquer une tête ne me souriait pas particulièrement. J’essayais
de me distraire en me concentrant sur ce qui m’attendait. En passant
devant une petite niche creusée dans le mur, je découvris, oubliée là,
une paire de vieilles bottes crasseuses et une bêche. Je m’attendais
presque à voir une créature surgir de l’obscurité ou du flot d’eaux
usées qui déferlait sans relâche. Brad avait raison à propos de la
pollution : les plaques de graisses visqueuses qui flottaient à la
surface de l’eau semblaient aussi compactes que des blocs de béton.
À chaque virage nous découvrions des embranchements partant
vers la droite ou vers la gauche, ou qui se ramifiaient en tunnels plus
petits qui avaient une forme de fer à cheval. Ma visite des
catacombes romaines me revint en mémoire et je ne pus m’empêcher
de songer à la vision antique du monde souterrain, le séjour
traditionnel des morts. Dans la lumière vacillante de nos torches, je
croyais voir, à la périphérie de mon champ de vision, des ombres
approcher, des crânes se pencher vers moi. Pour peu qu’un souffle
me caresse le visage, j’avais l’impression de sentir leur haleine et je
me retournais brusquement. Les mains prises de tremblements, je
faillis laisser échapper la torche.
Au bout de quelques minutes, le tunnel où convergeaient une série
de corridors s’élargit et gagna en hauteur, avec des arches à cinq,
voire six rangées de briques superposées. Pourtant, malgré le
caractère assez majestueux de l’espace, je me sentis soudain cernée :
j’étais coincée dans ce piège souterrain et on ne me laisserait pas
revenir sur mes pas toute seule. Je déglutis difficilement, avalant une
salive amère saturée de vapeurs fétides. Je ne me sentais pas très
bien, un relent nauséeux commençant à remonter dans ma trachée.
Je dus lutter un moment contre un accès de faiblesse. Malgré la
présence de mes compagnons, tous de solides gaillards, je me sentais
profondément seule. Une intruse, isolée sur ce mince rebord, à
quelques centimètres de cette rivière empoisonnée. Une pensée
insidieuse me traversa. Personne n’était au courant de ma présence
ici. C’était l’endroit parfait pour un « accident ». Qui d’autre que
Brad aurait pu deviner que je ferais tout pour venir, malgré ses mises
en garde ? Et s’il m’avait fourni tous les détails avec l’intention
arrêtée de m’attirer dans un traquenard mortel ? Prétendre qu’il ne
savait pas nager, n’était-ce d’ailleurs pas un peu gros pour être
vraiment crédible ?
Soudain, une assourdissante déflagration se répercuta dans le
tunnel. Instinctivement, je saisis le bras de Colin.
Bang ! Deuxième coup de tonnerre.
— Qu’est-ce qui se passe ? m’écriai-je.
Des gouttelettes aux reflets dorés pleuvaient de la voûte.
— Tout va bien, ce sont les vannes. Il doit y avoir un bateau qui
passe sur la Tamise. Ça provoque un reflux dans le tunnel et les
vannes font un boucan d’enfer quand elles s’ouvrent et se referment.
Son évocation de la Tamise me rappela pourquoi nous étions ici.
Trouver un corps ou prévenir un meurtre, on ne savait pas vraiment.
Devant nous, j’apercevais les faisceaux des torches qui fouillaient
les niches et les anfractuosités. La prochaine victime devait être
trouvée demain sous le pont de Blackfriars, où elle aurait suivi le
même chemin que le nôtre aujourd’hui – si notre supposition était
exacte. Dans moins de dix-sept heures.
Je réussis à surmonter mes peurs au sujet de Brad et c’était
maintenant à William Jones que je pensais. Ce personnage enfantin,
soumis, anxieux, emprunté. Quel avait été son rôle exact dans cette
horrible série de meurtres sous les ponts de Londres ? Selon Brad, il
avait des mains trop petites pour avoir pu étrangler les victimes.
Mais ne pouvait-il les avoir transportées ou maintenues au sol ?
Avait-il participé, avec son esprit dérangé et néanmoins brillant, à
leur macabre sélection ?
Le leader du groupe poussa un cri en se retournant vers nous. Je
me dis qu’il avait repéré quelque chose.
— Steve dit que nous devons revenir en arrière, fit Colin, l’oreille
collée à sa radio. Il vient d’y avoir une averse dans le nord de Londres
et le tunnel ne va pas tarder à être submergé.
— Mais l’inspecteur Madison voulait aller jusqu’aux vannes,
rétorquai-je. Il voulait inspecter tout le tunnel.
— Peut-être, mais aujourd’hui, on ne pourra pas. Il faut partir et
tout de suite.
Pivotant sur lui-même, il prit donc la tête de notre petit groupe. Je
n’avais pas l’intention de discuter. Je hâtai le pas, luttant contre le
courant pour tenir le rythme. Ainsi que Colin l’avait prédit, il s’était
produit un changement immédiat dans l’air et l’acoustique du
tunnel. Le vent soufflait plus fort et le bruit, au loin, avait tourné au
grondement sourd. Des rafales nauséabondes nous fouettaient le
visage par à-coups. Cette aggravation soudaine de la pestilence
ambiante me donnait des haut-le-cœur. Le niveau de l’eau avait déjà
monté de cinq centimètres et l’effort à fournir pour avancer
commençait à me faire mal aux cuisses.
Le sol du chemin de ciment était légèrement concave. Avec
l’accélération du courant, je devais me concentrer pour avancer au
milieu et ne pas glisser. En moins de deux minutes, le niveau de l’eau
atteignait, à dix centimètres près, le haut de mes cuissardes. Tout à
coup, cette excursion me sembla une idée beaucoup moins sensée.
J’aperçus enfin le cône de lumière descendant de la surface, un
rayon lumineux qui devait nous conduire vers le salut et me rappelait
vaguement un épisode de Star Trek. Plus qu’une vingtaine de mètres
pour être hors de danger. Mais on n’avançait plus assez vite. L’eau
avait encore monté, le courant se renforçait d’instant en instant et
avancer à contre-courant devenait épuisant. Une masse s’affala
soudain contre mon dos sans avertissement et je chancelai une
seconde avant de choir à mon tour comme un domino contre le
robuste Colin, que le choc ébranla à peine. Il se retourna aussitôt.
— Ça va ? cria-t-il en tentant de couvrir le rugissement
assourdissant du torrent.
— Ouais. Quelqu’un a glissé, dis-je, mais ça va.
— Excuse-moi ! cria l’homme qui était tombé contre moi. Je suis
l’agent Craig, mais tu peux m’appeler Jack. Putain, j’ai bien cru que
j’allais boire la tasse !
En prenant appui sur moi, il avait réussi à ne pas trop se salir et à
rester sur ses pieds. Après m’être présentée, nous avons repris notre
marche forcée, d’autant que Colin nous faisait signe d’accélérer le
mouvement.
— Où sont les deux derniers ? cria-t-il.
Il voulait parler de Brad et de son compagnon, qui nous avaient
largement distancés à l’aller.
Je n’osais pas regarder en arrière, ne voulant pas risquer de perdre
l’équilibre. Il tourna un bouton de sa radio.
— Allez, les gars, dit-il. Il ne faut pas traîner ici.
Arrivé à l’échelle, il commença à grimper. Quand il fut en haut, ce
fut mon tour. L’eau déferlait en tourbillonnant, menaçant de
m’emporter avec elle. Je fourrai la torche dans ma poche, mais au
moment où je posai le pied sur le premier barreau, j’entendis un cri
derrière moi. Jack avait perdu l’équilibre et cette fois il était tombé la
tête la première dans le magma boueux qui se jetait sur nous avec
une puissance croissante. Éperdu, suffocant, il était secoué de
quintes de toux et crachait.
Au bruit de ses pas, je compris que Colin avait pratiquement gagné
la surface. Mon pied droit avait glissé du barreau et je levai la jambe
à l’aveuglette pour essayer de retrouver mon équilibre. Une fois
stabilisée, il n’y eut aucun doute dans mon esprit. Je devais revenir
en arrière. Je repris donc pied sur le chemin de ciment et fis
quelques pas dans le boyau. L’eau m’arrivait maintenant aux
aisselles. Brad et son compagnon, derrière nous, n’avaient toujours
pas repassé le dernier virage.
Jack essayait de gagner le rebord, mais la force du courant l’en
empêchait. Sans hésitation, je m’avançai un peu plus et tendis la
main pour lui attraper le bras. L’affolement le faisait gesticuler et je
n’arrivais pas à le tirer vers moi. Je m’avançai encore un peu, l’eau
m’arrivait au menton. Je n’avais plus le choix, il fallait que je me jette
à l’eau. Pour l’amour de Dieu, essaie au moins de ne pas avaler cet
horrible liquide.
Mâchoires serrées et lèvres closes, je poussai sur mes jambes et
réussis à rejoindre Jack qui essayait de maintenir son visage hors de
l’eau. Refermant mes bras autour de ses épaules, je l’entraînai sur le
dos vers le cône de lumière en battant furieusement des pieds.
C’est alors que je le vis.
Il surgit de derrière l’échelle et vint percuter l’épaule de Jack.
C’était son odeur qui l’avait dénoncé. Une odeur putride de
décomposition, pire encore que la puanteur qui empestait l’air du
tunnel.
— Merde ! criai-je en essayant de ne pas boire la tasse. C’est elle !
C’est le corps.
Un de ses bras venait d’entourer le cou de Jack avec la brusquerie
d’un ivrogne pris d’un élan de tendresse. Sa main était noire, cireuse
et recroquevillée comme une griffe. Jack eut un mouvement de recul
quand il comprit ce qui se passait. Les yeux exorbités, la bouche
tordue dans un rictus d’horreur, il recommença à se débattre et tenta
de se dégager de l’étreinte morbide, mais finit par s’enfoncer sous
l’eau et but de nouveau la tasse. Les gémissements qu’il émettait,
entrecoupés de gargouillis, étaient ceux d’un homme qui se noie et à
qui la terreur fait perdre tout contrôle de lui-même.
Sauver Jack était ma priorité. Je dus tirer sur la capuche du
blouson de la morte pour parvenir à dégager mon compagnon. Le
cadavre avait la consistance d’un fruit pourri et me donnait la
sensation d’être sur le point de se disloquer. Soudain, il fit un bond
en avant, subitement pressé de repartir vers sa destination.
Une fois Jack libéré, je fis de mon mieux pour le maintenir à la
surface, nous propulsant de toute la force de mes jambes et de mon
bras libre pour vaincre le courant et gagner l’échelle.
Finalement, j’atteignis le rebord et aidai Jack à prendre pied sur
les marches de ciment. Entretemps, Colin était redescendu, intrigué
par ce qui nous retenait en bas depuis si longtemps.
— Jack est retombé ! m’écriai-je d’un souffle. Le cadavre nous a
percutés !
Je lui montrai la forme sombre qui s’éloignait rapidement.
Colin sortit sa radio pour alerter Brad et son collègue qui
approchaient, immergés jusqu’au cou. Hissée sur la pointe des pieds,
j’agitai frénétiquement les deux bras vers le corps qui dérivait à leur
rencontre et semblait, du fait des remous, secoué d’étranges
contorsions.
— Ils ont capté le message, cria Colin, mais nous on sort, et fissa !
Joignant le geste à la parole, il m’empoigna par le bras.
Postés sur le perron de ciment, réduits au silence par le
rugissement assourdissant, nous tentions de communiquer par
signaux. Colin m’aida à relever Jack, dont la combinaison blanche
avait pris une teinte brunâtre, et à lui faire grimper les premiers
barreaux de l’échelle.
Quand ce fut mon tour de remonter à l’air libre, j’hésitai de
nouveau. Je voulais attendre encore pour m’assurer que Brad était
sain et sauf, sachant que lui et son collègue devaient également
ramener le cadavre. Mes soupçons éphémères à son égard me
paraissaient désormais bien injustes et je me demandais si je ne
devais pas informer Colin que Brad ne savait pas nager. Celui-ci me
hissa d’autorité sur l’échelle en prenant ma courte pause pour une
baisse de régime.
— Tu vas bien ? fit-il, à bout de souffle, une fois sorti du puits.
— Oui. Très bien.
J’arrachai mes gants et m’écroulai sur le trottoir. Deux policiers
vêtus de harnais de descente en rappel étaient accroupis au-dessus
du trou avec des torches.
— Les deux derniers vont bien ? Ils sont arrivés à l’échelle ?
demandai-je d’une voix rauque.
Colin alla les rejoindre un instant et revint aussitôt.
— Ils sont en train de grimper. Tu as fait du bon boulot en bas tu
sais ! dit-il en me tapotant l’épaule.
— Et toi, comment ça va ? demanda-t-il en s’accroupissant à côté
du pauvre Jack, terrifié, la combinaison déchirée, maculé de boue
des pieds à la tête.
Ce dernier répondit par un jet de bile qui manqua de peu les bottes
de Colin.
Je jetai un bref coup d’œil à ma tenue et compris que je devais
avoir à peu près le même aspect. Je vis d’ailleurs les spectateurs
reculer avec une grimace de dégoût, repoussés par l’odeur.
Anticipant l’arrivée du cadavre, Colin et ses collègues policiers les
firent reculer davantage. Un homme de Thames Water me tendit une
serviette et une bouteille d’eau pour me laver le visage et les cheveux,
pendant que Jack, qui s’était relevé, recommençait à vomir.
— Il a avalé beaucoup d’eau, expliquai-je à une auxiliaire médicale
qui attendait à quelques mètres. Il va avoir besoin de soins.
Je ne parvenais pas à détacher mes yeux du puits, guettant le
moment où les trois silhouettes allaient en surgir.
— Et vous ? me demanda-t-elle.
Je fis couler un peu d’eau fraîche sur mes lèvres avant de
répondre.
— Je n’ai rien avalé.
— Rincez-vous quand même la bouche avec ça plusieurs fois,
m’enjoignit-elle en me tendant un flacon de liquide grisâtre. Et vous
devriez venir à l’hôpital, au cas où. Il ne faudrait pas que vous
attrapiez une infection à Escherichia coli.
Elle me tendit des lingettes antiseptiques pour me nettoyer le
visage. Un agent apporta une couverture grise qu’elle déposa à côté
du puits, tandis qu’un collègue dressait une barrière de sécurité
recouverte d’une bâche orange autour de ce même puits afin
d’assurer un minimum de dignité à la scène qui allait suivre.
Tout le monde se tut. Enfin, j’aperçus la crête d’un casque blanc.
Le collègue de Brad sortit le premier. Il portait le corps gonflé et
violacé en détournant le visage à cause de l’odeur. Une exclamation
horrifiée parcourut la foule. Brad sortit à son tour, arborant la même
expression tendue et épuisée. Un ambulancier vint déposer une
couverture sur le cadavre. Je ne pouvais me résoudre à regarder ce
qui restait de son visage et je vis que les autres professionnels
présents avaient la même réaction. Il était évident que cette fille avait
passé plusieurs jours sous l’eau. L’odeur, la couleur de sa peau et la
boursouflure de tout son corps ne laissaient sur ce point aucun
doute.
Une équipe d’auxiliaires médicaux la transféra sans tarder sur un
brancard et l’emporta à l’abri des regards jusqu’à l’ambulance.
Harassée de fatigue, je ne me décidais pas à ramasser mes effets
par terre, d’autant que j’étais tétanisée par l’odeur abominable qui
flottait encore sur l’avenue. Une puanteur de gangrène et de
putréfaction. Je compris alors que la dernière trace de cette pauvre
jeune fille m’accompagnerait pendant de longues semaines. C’était
sans doute le plus tragique dans cette situation : n’avoir rien d’autre
à garder d’elle que cette atroce sensation.
Au moment où je me retournai, je vis Brad revenir de l’ambulance.
Il m’aperçut aussitôt. Son visage exprima d’abord de la stupéfaction,
puis de la colère. Ce qui me confirma que, jusque-là, il n’avait pas
remarqué ma présence.
— Peut-on savoir ce que tu fiches là ? dit-il en me tirant par le bras
à l’écart des autres.
— Ai-je enfreint la loi ? rétorquai-je en me dégageant et en me
frottant le biceps.
— Quoi ?
— Ai-je enfreint la loi ?
Il fixa ses bottes, incapable de soutenir mon regard, les mains sur
les hanches et les mâchoires contractées.
— Tu as entravé une opération de police ! répliqua-t-il, les yeux
écarquillés de fureur.
À son front perlaient de grosses gouttes de sueur.
— Et en quoi l’ai-je entravée ?
— Eh bien… Je ne sais pas, mais en descendant là-dessous, tu
nous faisais courir un risque. Je devrais t’arrêter.
Il agita son index sous mon nez.
— Tu n’avais rien à faire ici.
— Inspecteur Madison ? cria un homme vêtu d’une combinaison
Thames Water.
Brad se dirigea vers lui.
Je me débarrassai de la tenue que j’avais empruntée et gagnai la
deuxième ambulance.
Brad ne m’appela que tard dans l’après-midi. Il venait d’apprendre
ce qui s’était passé en bas.
— J’ai su pour Craig, dit-il d’un ton contrit.
Pour autant, je sentis qu’il ne reviendrait pas sur ses reproches.
— Oh, ça…, fis-je d’un ton nonchalant, ça n’était pas le pire.
— Il dit que tu lui as « sauvé la couenne ».
Je ris.
— Sympa, comme expression.
— C’était quand même une très mauvaise idée de venir.
— Je sais, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.
Je décidai de changer de sujet.
— Vous avez récupéré des indices ? William, Leyton Meade,
Andrew ?
— Non. On attend une identification du corps. Il s’agit d’une jeune
femme.
Bref silence.
— Et l’agent Craig, comment va-t-il ?
— Petite blessure d’amour-propre. À part ça, il va bien. Craig est
un bon nageur, en principe. Je ne comprends pas ce qui s’est passé.
— L’eau est imprévisible. Il a glissé, le cadavre lui a foncé dessus et
il a paniqué.
— Dis donc, c’est une habitude chez toi.
— Quoi ?
— De sauver des gens qui se noient.
Je ne compris pas tout de suite.
— Ces filles que tu as sauvées au Lake District…
— Ah, oui… Tu vois, il faut toujours m’avoir sous la main. Que ça
te serve de leçon ! Au fait, pourquoi t’ont-ils laissé descendre, toi qui
ne sais pas nager ?
Au silence qui suivit, je compris qu’il ne se vantait pas de ce petit
handicap. Peut-être avait-il menti ?
— Alors disons que nous avons tous les deux un petit écart de
conduite à nous reprocher ? conclus-je, ravie, non sans une pointe de
suffisance.
— Inutile, je suppose, de me promettre que tu ne recommenceras
sous aucun prétexte ?
— En effet, Brad, c’est inutile.
Il semblait sur le point d’ajouter quelque chose.
— Qu’y a-t-il ?
— Je ne suis pas sûr de devoir en parler.
Je modulai un tstttstt réprobateur.
— Allez, Brad, ne me fais pas mariner.
Puis, d’un timbre subitement voilé :
— Andrew.
— Oh, non. Que s’est-il passé ?
— Il semble que Jones et lui se connaissent.
J’en restai bouché bée.
— Je ne comprends pas. Comment ça ?
— Andrew donnait des cours du soir. Des cours de peinture.
William était l’un de ses élèves.
Je sentis les traits de mon visage se tendre, une sensation qui
m’avait accompagnée toute la journée. Je fixai le tapis, incapable de
bouger. William avait été l’élève d’Andrew. Ils se voyaient chaque
semaine. Je repensai aux lugubres tableaux de rivières composés par
Andrew. Je pensais en avoir fini avec les points d’interrogation à son
propos. Je découvrais qu’il n’en était rien. Je n’entendis pas Brad
raccrocher.
Chapitre 28

Je passai la soirée du samedi à la maison, à visionner des DVD


sans intérêt. Je ne cessai de retourner à la fenêtre pour regarder la
pluie tomber. J’étais hantée par les images du boyau dans lequel
j’avançais. Le niveau de l’eau montait inexorablement. Un cadavre
surgissait tout à coup des ténèbres. En suivant la trajectoire
zigzagante des gouttes de pluie sur les carreaux, je me demandai si la
police avait découvert l’identité de la victime.
Quand je me couchai enfin, l’aube du dimanche n’était plus très
loin. Mais à peine avais-je plongé ma tête dans l’oreiller que je le sus
avec certitude : je ne m’endormirais pas. J’étais physiquement et
moralement vidée par les événements de la veille. Pourtant, quand je
fermais les yeux, tous les voyants du tableau de bord étaient au rouge
et mon cerveau tournait à plein régime. La morte, qui était-elle ?
Aurait-on pu empêcher ce meurtre ? Allait-on découvrir un nouveau
lien angoissant avec moi ?
Un sombre pressentiment me taraudait. Mon estomac était noué
et douloureux. J’allai à la cuisine me chercher une bassine en cas de
nausée, n’étant pas sûre de digérer la soupe que j’avais avalée un peu
plus tôt.
J’essayai de compter les moutons, mais dus bientôt renoncer : mes
moutons étaient allés se réfugier sous un arbre et ne voulaient plus
bouger. Je les laissai tranquilles. Et je ne pouvais pas leur en vouloir.
De toute ma vie, je n’avais jamais éprouvé une peur aussi violente. Je
ne pouvais exiger des moutons qu’ils me sauvent d’une situation
comme celle-ci.
J’écoutai les bruits de la rue, le passage des voitures, le
martèlement de la pluie. Il était 3 h 15. Ne supportant plus
l’obscurité, j’allumai une lampe de chevet et finis par me lever pour
me faire une tasse de thé. Parfois, le simple gargouillis de la
bouilloire qui chauffe suffit à me réconforter. Mais pas cette nuit-là.
Je m’assis au bord du lit et inspirai la vapeur brûlante. J’espérais
qu’elle annihilerait le mal qui me tenaillait. J’éteignis enfin, harassée.
Il était près de 4 h 30.
Quand le lundi matin arriva enfin, terne et blafard, il était toujours
accompagné de l’inévitable bruine. J’avais envie de tout sauf
d’écouter les gens raconter leurs problèmes, mais mon agenda était
bourré de rendez-vous et mon accablement ne justifiait en rien que je
les laisse tomber. Une fois plongée dans le rythme de la journée, je
ne me sentis pas si mal. L’adage selon lequel l’intérêt qu’on prend
aux problèmes des autres nous soulage temporairement des nôtres se
révélait juste.
À mon retour, en fin d’après-midi, je trouvai un message de Brad
sur le répondeur.
— Tu peux venir au commissariat à la première heure demain ?
J’ai quelque chose à te montrer.
Quand je le rappelai, je n’eus pas l’énergie de lui demander de
quoi il s’agissait. Sûrement la dernière victime. Je lui dis que je serais
là, raccrochai et tentai d’avaler quelque chose.
Le mardi matin, Brad me conduisit dans la salle des opérations. La
chemise froissée, les manches remontées, il dégageait la même odeur
musquée que celle qui m’avait frappée quand nous avions cédé à
notre bref élan d’intimité sensuelle. C’était si loin déjà, presque une
autre vie. Je me suis demandé s’il avait tout oublié, mais les
circonstances étaient contre nous et je devais admettre que certains
de mes comportements l’avaient sans doute refroidi.
Il me montra le panneau d’affichage dédié à l’opération Chicane.
On avait ajouté une nouvelle photo aux trois qui y figuraient déjà.
Difficile de discerner une figure humaine dans ce qui évoquait plutôt
un tas de vieilles loques détrempées. On avait épinglé à côté un petit
instantané témoignant d’une époque plus heureuse, qui montrait une
adolescente souriante, des bagues sur les dents, les cheveux noués en
arrière en une queue-de-cheval.
— Suzanne Mahoy, dix-sept ans, annonça-t-il. D’après l’autopsie,
elle était morte depuis cinq jours. Nous pensons qu’il s’agit de la
victime qui devait apparaître au pont de Kew le 9 novembre. Tu la
reconnais ?
Je me forçai à regarder ce visage souriant et m’appuyai au bureau
le plus proche en secouant la tête. La grande salle était encore plus
bondée que la dernière fois. Boîtes en plastique, cartons remplis de
dossiers, l’agitation était encore montée d’un cran.
— Les gars de la morgue disent qu’elle a séjourné plusieurs jours
dans l’égout, fit-il en étirant ses bras.
Il m’invita à m’asseoir sur un siège de dactylo qu’il approcha, mais
je choisis de rester debout.
— On a dû descendre le corps longtemps avant notre opération.
Des témoins nous ont dit qu’il y avait eu une intervention sur les
conduites de gaz de New Bridge Street le 12, à l’endroit exact où nous
sommes descendus dans le réseau. Or, British Gas affirme qu’aucune
opération n’était programmée ce jour-là. Ils ont toutefois reconnu
que du matériel avait été dérobé quelques jours plus tôt dans une rue
voisine, sans qu’ils l’aient signalé. Apparemment ça arrive tout le
temps.
— Elle est restée en bas tout ce temps…
— Oui. On a trouvé un élastique déchiqueté accroché à la ceinture
de sa veste. Elle a été attachée, peut-être à un anneau de métal scellé
à une brique, en amont des échelles que nous avons descendues. Le
tueur devait espérer qu’avec la pluie et le fort courant elle finirait par
se détacher et dériver vers la Tamise autour du 15.
— Nous l’avons trouvée le 14. Il s’est donc trompé dans ses calculs
d’au moins douze heures, commentai-je avec un brin de cynisme.
— La pluviométrie a dû dépasser ses prévisions. La météo, c’était
le paramètre qu’il ne pouvait pas contrôler. Et il n’avait pas prévu
que nous descendrions.
Brad se passa la main dans les cheveux. Un bon shampoing leur
aurait fait du bien. Ses paupières me semblaient également un peu
plus fripées. Il avait dû passer la nuit au commissariat.
— C’est quand même une prouesse d’avoir réussi à exécuter ce
plan.
Brad bâilla et ne fit rien pour s’en cacher.
— Jones a peut-être des problèmes comportementaux, mais
d’après les papiers retrouvés chez lui, il possède aussi un cerveau
exceptionnel.
— Où était-il ?
— Il n’a pas quitté son appartement de la nuit. Il est allé à
l’épicerie ce matin, comme n’importe quel matin…
— On ne peut pas l’arrêter alors ?
— Qu’ils aillent tous se faire… Excuse-moi. La nuit et la journée
ont été longues.
Sa notion de l’heure semblait assez floue.
— Ton manifestant, alias Reginald McGuire. Il a fait un retour sur
nos écrans radar. Ce n’est d’ailleurs pas son vrai nom. Il s’appelle en
réalité Damon Hartnell et il a un casier pour agressions sur des
femmes qui se sont fait avorter.
— Vraiment ?
Brad tapota l’une des nombreuses feuilles volantes qui
encombraient son bureau.
— Il a séjourné à Paris il y a quelques semaines. Il y aurait frappé
une femme qui sortait d’une clinique et agressé verbalement une
autre. Il n’a pas été arrêté. On sait qu’il a également milité en Irlande
et participé à diverses manifs pro-vie du nord au sud de l’Angleterre.
Le problème, c’est qu’on n’arrive pas à lui mettre la main dessus.
Je poussai un long soupir résigné. Brad n’avait pas mentionné
Andrew, mais ça ne voulait pas dire qu’il n’était plus dans le
collimateur. Comme je ne pouvais plus supporter les mauvaises
nouvelles, je m’abstins de toute question à son sujet.
— Tu voulais que je vienne voir quelque chose ?
— Oui. Tu ne peux pas voir le corps, il est très décomposé et…
— Je sais. On peut en rester là ?
J’avais déjà passé la nuit à voir et à revoir le visage de la victime.
Sa peau bouffie, translucide, qui commençait à peler. Pour une fois,
j’aurais préféré que ma mémoire ne fût pas aussi fidèle.
Il me tendit quelques photos qui se trouvaient sur son bureau.
— Suzanne a été étranglée, comme les autres, dit-il. Elle était
morte avant d’avoir été jetée à l’égout. Le légiste dit qu’il n’y avait pas
assez d’eau dans ses poumons pour suggérer une mort par noyade.
Et, comme les trois autres, elle avait subi un avortement tout
récemment, à Fairways…
Le contraire m’eût étonné.
Il me tendit un paquet de photos. J’eus un mouvement de recul.
— Prends-les et jette un coup d’œil, il n’y a que ses vêtements.
Comme toujours, on se demande si tu vas repérer un élément
familier.
J’examinai attentivement chaque cliché. Les vêtements de la jeune
femme avaient été lavés, séchés et étendus sur une table : un petit
blouson noir, un gant vert, une polaire à rayures bleues, un jean, un
T-shirt noir, un soutien-gorge noir et une culotte assortie. Ma
première pensée fut que c’était une tenue bien légère pour une froide
nuit de novembre. J’oubliais qu’elle avait sans doute été tuée par une
journée ensoleillée, un peu plus tôt. Je ne reconnus aucun de ces
vêtements.
— Et puis il y avait ça, ajouta-t-il en me tendant un sachet en
plastique scellé qui contenait une petite carte blanche.
Elle était gondolée et éraflée, comme si elle avait fait un passage
par le lave-linge. Elle était de la taille d’une carte de visite. Je
l’approchai de mes yeux afin de pouvoir déchiffrer les caractères
imprimés à moitié effacés.
— Je lis « Odéon », dis-je.
— Oui, c’est aussi notre avis. On a déchiffré d’autres mots du texte.
On est tombés d’accord sur « Futur » et « Derby Street ».
Je lâchai soudain le sachet en plastique et reculai d’un pas,
heurtant un classeur métallique. Je ressentais cet horrible pincement
au cœur qui survient lorsqu’on réalise qu’on vient de se faire voler
son sac, ou qu’on découvre en rentrant chez soi qu’on a été
cambriolé. Un mélange de stupeur et de désespoir qui vous glace les
entrailles.
— C’est un ticket du cinéma de Norwich.
Je le pris de nouveau dans la main.
— Regarde ici… Ces chiffres… C’est une date.
Je clignai des paupières, refusant de croire à ce que je voyais.
— Il date de 1990.
— Mais qu’est-ce que…
— Le tueur connaît mon passé. Il en a fait partie.
Ce jeu stupide et atroce se muait en un supplice sans fin.
Pendant que Brad fouillait dans les papiers de l’inspecteur
Markeson à la recherche du dossier où il avait pris le ticket, je
m’appuyai contre son bureau, de peur que mes jambes ne me lâchent
encore une fois. Je laissai errer mon regard sur les piles de dossiers
qui se chevauchaient. Des pages et des pages couvertes de colonnes
de chiffres écrits à la main, et d’autres qui ressemblaient à des
diagrammes complexes figurant des circuits imprimés. J’étais sur le
point de demander si je pouvais rentrer chez moi quand mes yeux
tombèrent sur une autre page. Je la fixai, incrédule, les tempes
battantes.
Non, ce n’était pas possible.
— D’où ça vient, ça ? articulai-je d’une voix rauque.
Brad se tourna vers moi.
— Oh, ça, ce sont les papiers qu’on a rapportés de l’appartement
de Jones. Les horaires des marées de la Tamise et des pages de
calculs sur les bateaux et les vitesses. Totalement incompréhensible
pour moi, j’en ai peur, mais le matheux de service nous a assuré qu’il
s’agissait de calculs hyper-pointus.
Brad dut se rendre compte que mon teint avait viré au livide.
— Ça va, Juliet ?
Il poussa une chaise contre mes jambes et je m’y laissai glisser
avec reconnaissance. Je lui tendis la feuille. C’était un dessin très
complet : le hall d’entrée avec l’escalier sur la gauche et le salon juste
à droite. Ensuite, la salle à manger, puis la pièce réservée au petit
déjeuner et la cuisine. Je serrai le papier contre ma poitrine comme
la photo d’un parent perdu de vue depuis longtemps.
— C’est à moi, dis-je.
La maison où nous avions tous été heureux jusqu’à ce que
l’incendie emporte mon frère aîné.
— Comment ça ?
— Ce plan. C’est celui de notre maison de Norwich.
Brad posa le dossier qu’il compulsait.
— Ta maison ? répéta-t-il en pressant ses doigts contre son front.
— Oui. Et regarde ça.
Je brandis la feuille sous son nez.
— Les emplacements de toutes les prises électriques et des
principaux appareils électroménagers.
— Fais voir.
Il me prit le dessin et le posa sur le bureau.
— Tu es sûre que c’est un plan de ta maison ?
— William Jones a joué un rôle dans cet incendie…, murmurai-je.
Je ne reconnus pas ma voix. Elle me semblait caverneuse,
distante, désincarnée.
Il répéta sa question, comme le font les policiers.
— Oui, j’en suis sûre. C’est notre maison. Tous les détails.
L’emplacement exact des pièces, le placard électrique sous l’escalier,
le frigo, la cuisinière. Tout.
— Oh, mon Dieu…
Il ferma les yeux un instant, visiblement sous le choc, puis appela
un agent assis à un bureau près d’une fenêtre.
— Je veux toutes les infos disponibles sur l’histoire de Jones. Où il
a vécu et quand, exigea-t-il. Et tout de suite.
Il se tourna vers moi.
— On est passé à côté d’un truc énorme, dit-il. Tu n’es pas obligée
de rester. Ça risque de prendre un moment.
Chapitre 29

Je ne me voyais pas attendre sans rien faire dans ce commissariat


qui ressemblait à une fourmilière en folie. Quels autres chocs le sort
me réservait-il ? Je vérifiai ma montre : il n’était que 10 h 30. Le
reste de la journée risquait fort d’être un calvaire.
Je me sentais dans la peau d’un boxeur qui vient de prendre un
direct en pleine figure et doit chasser la brume autour de lui pour
reprendre pied dans le réel. J’étais tétanisée, incapable de réfléchir,
plongée dans une confusion totale. La dernière révélation me faisait
l’effet d’une raillerie odieuse et cruelle qui me laissait totalement
désemparée. Deux tragédies jusqu’alors entièrement distinctes se
confondaient. L’incendie dans lequel Luke avait trouvé la mort et les
meurtres de ces femmes étaient désormais liés. Ce lien s’appelait
William Jones, un homme que je n’avais jamais rencontré, un peu
plus âgé que moi et affecté d’un syndrome d’Asperger. J’essayais
d’ordonner les pièces du puzzle, mais en dépit de tous mes efforts, je
n’arrivais pas à lui donner une forme quelconque. Il fallait que je
m’accorde quelques heures de solitude pour débrouiller l’énigme.
Je pris le métro jusqu’à Putney Bridge et longeai la Tamise à pied.
J’essayais tant bien que mal d’apaiser les pensées qui caracolaient en
moi tels des chevaux sauvages. Il me fallait retracer le fil des
événements qui avaient débuté huit semaines plus tôt, en septembre,
par ce premier SMS effrayant. Je devais parvenir à me concentrer sur
les faits en laissant de côté spéculations et hypothèses.
Et pour commencer, que savais-je au juste ? William Jones
détenait un plan détaillé de notre maison, avec les emplacements des
prises, des appareils électroménagers et du placard électrique sous
l’escalier. Ce même Jones était présent à proximité du pont de Kew
et il m’avait donné la date du prochain meurtre. Je ne l’avais jamais
rencontré avant son interrogatoire au commissariat. Les dates des
meurtres avaient une signification pour lui, en raison d’événements
traumatisants survenus dans son passé. Mais il n’était pas le tueur :
ses mains comme ses pieds étaient trop petits et il ne savait pas
conduire. On avait trouvé chez lui un calendrier des marées de la
Tamise et des housses mortuaires dont les fibres correspondaient à
celles qui avaient été prélevées sur au moins deux des victimes.
Quels étaient les autres éléments à retenir ? La présence d’un objet
m’appartenant ou ayant un lien avec moi sur chacune des femmes
assassinées, lesquelles avaient elles-mêmes un rapport avec la
clinique Fairways. Trois pour y avoir subi un avortement et la
dernière parce qu’elle y était préposée au nettoyage. Clinique où
j’exerçais une activité de psychologue. Un lien de plus.
Par ailleurs, qui pouvait savoir que mon livre préféré était Le
Jardin secret ? Comment cette personne s’était-elle procuré une
poignée de mes cheveux ? Et qui donc, au nom du ciel, avait pu
mettre la main sur un ticket de cinéma datant du soir de l’incendie
où Luke avait trouvé la mort, presque vingt ans plus tôt ?
Tous les muscles de mon visage étaient contractés, tant je luttais
pour donner du sens à ce chaos. J’avais l’impression d’être en train
de remonter à la surface les ossements d’un squelette enfoui, sans
savoir de quelle créature il pouvait bien s’agir. Soudain, je ne sais
pourquoi, j’eus un flash-back de ma visite à M. Knightly. Ses
pantoufles écossaises, ses dents manquantes, son album photo.
J’avais enregistré un détail important, mais je n’avais pas su
l’interpréter. Une personne qui portait un insigne – une sorte de
broche dorée avec des pendeloques en forme de pièces de monnaie.
À peine rentrée, le téléphone se mit à sonner.
— Où es-tu ? fit Brad, tout essoufflé.
— À la maison, pourquoi ?
— William Jones nous a faussé compagnie. Penny est toujours là ?
En levant les yeux vers la fenêtre, j’aperçus Penny, assise sur un
banc en train de finir un sandwich. À l’instar de mes autres anges
gardiens, elle avait eu fort à faire pour me pister, moi qui alternais à
plaisir marche, métro et Austin Mini. Pour remédier à cet
inconvénient, il aurait fallu que la police joue les taxis pour moi, mais
cela aurait incité le tueur à se faire plus discret encore.
— Oui, elle est là.
— Fais en sorte qu’elle sache toujours où tu te trouves. Je te
rappelle dès qu’on a retrouvé Jones. Et au fait…
Il se racla la gorge.
— Les alibis de dernière minute fournis par Andrew Wishbourne
ont été vérifiés et validés.
Enfin une bonne nouvelle.
— Le 6 octobre, il était dans le train pour Derby, confirma Brad. Et
le 12, il faisait du tapage dans un café ouvert la nuit à Notting Hill.
Quelqu’un s’est souvenu de lui parce qu’il était… saoul.
— Ça lui ressemble.
Je ne pris pas la peine d’ajouter que, depuis lors, il avait arrêté de
boire. Après tout, il avait peut-être déjà replongé.
— Et ces chaussures que nous avons trouvées, pointure 44, elles
appartenaient au voisin. Andrew lui prête sa remise.
Mon cœur bondit de joie en entendant tout cela. Je remarquai
alors un message sur le répondeur. C’était Lynn Jessop qui me
demandait sur un ton contrit si je n’avais pas retrouvé son trousseau
de clés. Elle disait les avoir perdues lors de la dernière séance.
Je fonçai dans mon bureau et inspectai la pièce. Il n’y avait rien
par terre. Je vérifiai sous le coussin, dans la boîte de Kleenex. J’étais
sur le point de la rappeler quand je décidai de regarder encore sous le
fauteuil réservé aux patients. Et là je trouvai le trousseau avec ses
trois clés. Des clés de sûreté.
— Merci beaucoup ! s’exclama Mme Jessop.
Elle n’avait jamais été aussi agréable avec moi.
— Elles ont dû glisser de mon sac la dernière fois.
J’entendais en bruit de fond une rumeur de circulation.
— Où êtes-vous, Lynn ? demandai-je.
— Pas loin de chez vous. Sur la berge d’en face, à Bishops Park. Ma
fille a un entraînement d’aviron. J’aurais bien fait un saut, mais je
dois attendre son retour pour l’aider à entrer dans le hangar à
bateaux.
Pouvoir rencontrer et jauger discrètement la fille de Lynn était
trop tentant pour que je résiste. Cela me permettrait de mieux
évaluer le contexte familial et les problèmes de Billy. Ce n’était certes
pas très orthodoxe, mais j’avais épuisé toutes les autres options
relatives à l’aide thérapeutique que je pouvais apporter à Lynn.
— Je dois passer dans le coin en allant au supermarché. Dites-moi
exactement où vous serez et je vous dépose les clés dans une demi-
heure.
J’envoyai un SMS à Penny pour lui dire que le starter de ma Mini
était toujours aussi capricieux et que j’allai donc traverser le pont à
pied. Après mon shopping, je lui adressai un autre message lui
précisant que je me dirigeais vers un des hangars à bateaux au bord
de l’eau. Je la perdis de vue au moment où je coupai par un chemin
qui longeait le fleuve tandis qu’elle continuait sur l’avenue.
Il y avait plusieurs hangars face à la rampe de mise à l’eau, en
contrebas du Duke’s Head où j’avais pris un verre avec Brad le
vendredi précédent. Il était environ 15 h 45. Comme la lumière
commençait déjà à baisser, la plupart des bateaux étaient revenus à
bon port. La marée était apparemment descendante. Je marchai
jusqu’au deuxième hangar, fis le tour et frappai à la porte. Lynn
ouvrit aussitôt et m’invita à entrer.
C’était une sorte d’entrepôt garni de larges étagères en bois sur
lesquelles, du sol au plafond, étaient entreposés des canoës
retournés. J’aperçus des rangées de casiers métalliques contre les
murs, des échelles permettant d’accéder aux bateaux les plus élevés,
ainsi que des diables chargés de boîtes de peinture et de cire
destinées à l’entretien. Mes talons résonnaient sur le sol de granit
poussiéreux.
— C’est si gentil à vous de me les avoir apportées, me dit Lynn.
Elle referma la porte derrière moi et la verrouilla. Je sentis une
forte odeur poisseuse et sucrée, un mixte caoutchouc-guimauve. Les
grandes portes donnant sur la Tamise étaient ouvertes, mais le fond
du hangar était plongé dans la pénombre. En levant les yeux, je vis
plusieurs douilles dénuées d’ampoules qui pendaient. Elle sourit et
me tendit un sac de bonbons ouvert. Je compris alors d’où venait
l’odeur.
— Angela est sortie pour une dernière balade avant que la nuit
tombe, expliqua-t-elle.
Je regardai vers le ponton et vis une silhouette solitaire monter
dans un bateau.
— Viens dire bonjour, chérie !
Je suivis Lynn qui descendait la rampe vers le fleuve. Sa fille, qui
était en train de régler les cale-pieds, leva les yeux.
— Salut, me lança-t-elle simplement avec un sourire distrait, avant
d’aller placer les avirons dans les dames de nage.
Sa chevelure terne et son menton prononcé me rappelaient
quelqu’un. Sans doute Lynn.
— Elle ne va pas tarder à revenir. On pourra discuter un peu plus à
ce moment-là.
Tandis qu’Angela s’éloignait habilement de la rive et avait déjà
trouvé son rythme, je remâchais ma déception : je n’avais pas eu le
temps de me forger une opinion sur sa personnalité et il n’était pas
très opportun, en tant que thérapeute, de bavarder avec ma patiente
en attendant le retour de sa fille.
— Je ferais mieux d’y aller, dis-je.
— Pourquoi ? s’exclama-t-elle d’une voix stridente.
— C’est préférable, pour notre relation thérapeutique.
— Je ne pensais pas que les règles étaient aussi strictes, fit-elle en
remontant vers le hangar.
— Je suis désolée, répondis-je en arrivant à sa hauteur.
Ses traits s’adoucirent un peu.
— Je comprends. Mais, puisque ma séance doit avoir lieu dans
deux jours et qu’il n’y a personne d’autre ici, pourquoi…
Elle m’invita à entrer comme si elle était propriétaire de l’endroit.
— Pourquoi ne pas la faire maintenant ?
Elle referma les portes, jugeant sans doute que la question était
réglée.
— Ce n’est pas vraiment…
— On pourrait monter au premier. Il y a une pièce confortable
avec vue sur le fleuve. Personne ne nous dérangera, insista-t-elle. On
s’arrêtera quand Angela reviendra. Je vous paierai la même somme…
— Je ne crois pas…
— Je veux vous en dire un peu plus long sur moi, sur ma vie…
Difficile de résister à une telle déclaration. C’est ce que j’attendais
de Lynn depuis des semaines – qu’elle se déverrouille enfin.
J’acceptai donc cette séance improvisée au premier étage en
attendant le retour d’Angela. L’échange qu’elle me proposait ne
pouvait être que salutaire. Peut-être allions-nous enfin progresser.
Lynn ferma les portes du rez-de-chaussée pour que nous ne
soyons pas dérangées. Je la suivis à l’étage dans un grand bureau
confortable, percé d’une large baie vitrée avec vue imprenable sur la
Tamise.
— Cette pièce est réservée aux membres du comité, commença-t-
elle en rapprochant deux fauteuils.
Je posai les mains sur mes cuisses.
— De quoi voulez-vous me parler, Lynn ?
— Je me sens chez moi ici, dit-elle. J’aurais dû être sélectionnée
pour le deux de couple aux JO de Séoul en 1988. On était en train de
fêter l’événement quand j’ai découvert que mon nom n’était pas sur
la liste.
J’écarquillai les yeux de stupeur.
— Vous étiez championne d’aviron ?
Lynn m’avait dit qu’elle nageait régulièrement, mais je ne
soupçonnais pas qu’elle ait eu le niveau olympique dans une
discipline quelconque. Ainsi cette femme avait été autrefois une
athlète de haut niveau. J’avais déjà remarqué que certains êtres
finissent par devenir méconnaissables, tant les épreuves altèrent peu
à peu leur apparence extérieure.
— Cette même année, j’ai appris que je ne pourrais plus avoir
d’enfants à cause des cadences d’entraînement infernales que je
m’étais infligées. Personne ne vous prévient que ça bousille vos
fonctions reproductrices.
Elle se caressa l’abdomen de la même manière que s’il y avait un
enfant à l’intérieur. Un enfant qu’elle aurait attendu. Sa façon de se
toucher le ventre me fit frissonner autant qu’à la découverte d’une
vérité longtemps refoulée. Je déglutis péniblement en espérant
qu’elle ne l’avait pas remarqué.
— Lynn, ces deux terribles déceptions… Comment les avez-vous
surmontées ?
Or, je pensai le contraire : que Lynn, plus de vingt ans après,
n’avait justement pas fait son deuil de cette perte. Je me demandai
qui avait payé le prix pour ce double coup dur. La pièce avait
subitement rapetissé, l’air s’était chargé de vapeurs corrosives.
Elle ne répondit pas. Je surpris sur son visage une expression
furtive. Si je ne l’avais pas observée avec attention, elle m’aurait
échappé. Une ébauche de sourire mauvais, satisfait. Comme si elle
savait quelque chose que j’ignorais. À cet instant, je compris que
Lynn était une femme qui n’oubliait et ne pardonnait pas. Et que
l’ivresse de la vengeance ne lui était pas inconnue. Lynn pointa le
doigt vers le bateau d’Angela, à peine visible dans le crépuscule. Elle
s’éloignait de nous rapidement à grands coups de rames.
— Vous souvenez-vous d’elle ? demanda-t-elle, le regard embué et
intense.
— De qui ?
— D’elle. Vous fréquentiez la même école.
— Ah bon ?
— Oui, à Norwich. Elle était en première, vous en terminale. Mais
vous vous étiez rencontrées lors d’une randonnée en bateau. Une ado
pas très douée et surtout une nageuse déplorable, à l’époque.
Des visions du Lake District me traversèrent l’esprit. Le canot
emporté dans les rapides, les deux filles qui m’accompagnaient
chutant dans l’eau. L’une d’elles s’appelait Angie. Angela. La tête
bourdonnante, je tentai de recoller à la va-vite les pièces du puzzle :
l’Angie que j’avais sauvée de la noyade en 1995 était la fille de Lynn
Jessop.
Je répondis avec un sourire crispé.
— Angela ! Oui, maintenant, je m’en souviens…
Mais mon cerveau était ailleurs, tournant à plein régime, occupé à
reconstituer l’histoire. Norwich. Angela qui fréquentait le même
lycée. Lynn qui habitait là-bas à l’époque. M. Knightly et la façon
dont il attirait mon attention sur les photos de son album. Tous ces
gens qui appartenaient à mon passé. J’eus encore la vision de la
broche dorée qui scintillait.
— On a perdu le bébé, vous savez.
Elle renifla.
— Après l’accident de bateau. Je ne sais pas si vous étiez au
courant pour la grossesse d’Angela.
— Non, je ne savais pas. Je suis vraiment désolée.
Lynn avait croisé les bras. Je pris conscience qu’elle ne me
remerciait pas d’avoir sauvé la vie de sa fille. Et elle ne semblait
d’ailleurs nullement reconnaissante. Bien au contraire. Hostile,
fulminant intérieurement, elle m’en voulait. Mais de quoi ?
— Angela va bientôt revenir, fis-je d’un ton dégagé. Je crois que
nous allons devoir mettre un terme à notre séance.
— Angela est loin d’ici, corrigea-t-elle avec un sourire forcé. Elle ne
reviendra pas avant un bon moment.
Je me levai d’un bond, submergée par la sensation aiguë d’un
danger imminent. Au même moment, j’eus une révélation : une
image réprimée creva le voile. La broche. C’était un insigne. Les
pendeloques : des anneaux ! Cinq anneaux, le symbole olympique.
L’adrénaline puisait dans mes veines, j’avais la chair de poule sur
tout le corps.
Le voile se levait enfin sur l’horrible tableau, le brouillard qui
m’avait masqué la vérité se dissipait à toute vitesse. Les objets qui
m’appartenaient et qu’on avait retrouvés sur les cadavres – Lynn
avait pu se les procurer sans peine. Elle savait que mon livre préféré
était Le Jardin secret. Et pour cause : elle était ma baby-sitter quand
j’avais neuf ans, elle me l’avait lu à de nombreuses reprises. Elle avait
dû trouver le ticket de cinéma lorsqu’elle était revenue me garder
après le drame et le glisser dans sa poche. Cette patiente
physiquement méconnaissable était le lien avec mon passé. Lynn
avait joué un rôle dans ces meurtres. Avant que j’aie pu esquisser un
geste, elle avait foncé vers la porte et l’avait verrouillée, fourrant la
clé dans sa poche.
Elle savait.
— Dans cet accident de bateau… Vous avez tué le bébé d’Angela…
— Quoi ? Mais c’est moi qui l’ai sauvée, Angela !
Je surpris dans son regard une lueur venimeuse. Elle avait
prononcé un mot qui m’avait intriguée, lequel ? Ah, oui. Quand elle
avait parlé de la fausse couche d’Angela, elle avait dit « nous avons
perdu le bébé ». Pas Angela, mais nous, comme si avant même sa
naissance l’enfant de sa fille était aussi le sien.
— Vous avez d’abord sauvé votre petite copine et ensuite
seulement, prise de remords, vous avez décidé de vous occuper de
ma fille.
— Ça ne s’est absolument pas passé comme ça ! m’indignai-je.
Je revoyais les images du drame en accéléré, comme celles d’un
DVD en avance rapide.
— L’autre fille, Emma Brockley, se trouvait tout près de moi quand
le canot s’est retourné. Ce n’est pas que je la préférais à Angela.
C’était la meilleure solution pour les sauver toutes les deux.
Lynn ignora ce que je venais de dire.
— Ça m’était égal qu’Angela n’ait que seize ans quand elle est
tombée enceinte. En fait, on peut même dire que je l’y ai poussée. Cet
enfant, nous l’aurions élevé ensemble. Nous aurions été heureux tous
les trois.
Le visage déformé par un rictus haineux, Lynn reprit, rageuse :
— Mais vous nous l’avez tué. Vous êtes responsable de cette fausse
couche.
Elle brandissait sous mon nez un index menaçant.
— Et ça ne s’est pas arrêté là.
J’entendais le sang battre à mes oreilles, j’avais les mains moites.
— Vous n’avez pas encore saisi, hein ?
Elle tapa du pied et je sursautai, convaincue qu’elle allait
m’envoyer son poing en pleine figure.
— Angela a fait une autre fausse couche l’an dernier. Encore un
bébé mort à cause de vous. Tout est votre faute. Les médecins l’ont
dit : ce sont les complications de la première fausse couche, quand
elle a failli se noyer, qui l’ont rendue définitivement incapable
d’enfanter.
Elle me prit par les épaules et me secoua comme un prunier.
— Vous comprenez ce que ça signifie ? Elle n’aura jamais
d’enfant ! Vous m’avez volé mes petits-enfants, mon avenir. Vous ne
vous en tirerez pas comme ça.
Ce fut alors que je compris la gravité du péril qui me menaçait.
Lynn me considérait comme quelqu’un qui avait non seulement tué
le fœtus de sa fille, mais ruiné tous ses espoirs futurs d’avoir des
petits-enfants. Cette femme pathologiquement obsédée par sa
descendance…
— C’est pourquoi il fallait que je les punisse. Ces salopes. Trois
d’entre elles avaient tué leurs propres enfants… Et l’autre, cette
moins-que-rien qui travaillait dans une clinique répugnante, comme
vous. Ça n’a pas été bien compliqué de me glisser dans la clinique
pendant vos jours de congé et d’attendre qu’il y en ait une qui sorte,
l’air fragile, avec votre brochure à la main. Aucune d’elles ne méritait
de vivre.
Je faillis m’emparer d’une chaise pour la balancer contre une
fenêtre, mais même si j’étais parvenue à briser la vitre, je n’avais
aucun moyen de descendre. Nous restions là à nous regarder, comme
deux chats sur le point de se jeter l’un sur l’autre.
— J’ai informé la police de ma présence ici, lançai-je d’une voix
éraillée, la gorge sèche.
— Je sais. Une fille charmante. Je lui ai fait un petit coucou.
Mes paupières clignèrent à plusieurs reprises. Merde, pauvre
Penny ! Lynn avait dû la prendre par surprise. J’espérais qu’elle
n’était pas gravement blessée.
Personne ne savait où je me trouvais et personne n’aurait l’idée de
me chercher dans ce hangar. Cette révélation me tordit les entrailles.
Ma première pensée fut de tenter de convaincre Lynn en discutant,
mais elle était bien trop fermée et rigide pour cela. Comment faire
changer d’avis une femme aussi inflexible dans l’exécution de sa
vengeance ? M’excuser de ne pas avoir d’abord sauvé sa fille ? Cela
aurait sonné faux et dérisoire aux oreilles d’une serial killer qui
m’avait un jour désignée comme la cause de tous ses malheurs.
— Je ne suis pas seule, fit-elle soudain. Descendons, je voudrais
vous présenter quelqu’un.
Elle ouvrit la porte et me prit le bras d’une poigne de fer. Elle était
si forte qu’elle me souleva presque de terre pour me forcer à la suivre
dans l’escalier. Arrivées au rez-de-chaussée, je scrutai l’obscurité.
J’entendis des pas se rapprocher.
William Jones sortit de l’ombre.
Chapitre 30

Il ne disait rien, se contentant de regarder par terre et de se


tirailler la peau du cou. Il était là pour réduire de moitié mes chances
de m’enfuir du hangar saine et sauve.
— William…
Je m’efforçai d’intégrer ce nouvel élément au tableau qui venait de
se dessiner.
— Juliet, je vous présente Billy, siffla Lynn en retroussant la lèvre.
Je sentis la vérité me foudroyer. Me traverser littéralement, de la
tête aux pieds. Billy (2), c’est-à-dire William Jones. Son fils, âgé en
principe de treize ans. Comment avais-je pu manquer de flair à ce
point ? J’aurais dû me douter que l’adolescent décrit par Lynn
semaine après semaine souffrait d’un syndrome d’Asperger. Peut-
être aurais-je alors compris que son Billy et William Jones ne
faisaient qu’un : ce qu’elle me décrivait, c’était ce qu’avait vécu
William autrefois, ses tourments obsédants.
Mais qu’est-ce que ça aurait changé si j’avais compris plus tôt ?
J’étais en train de me le demander lorsque Lynn s’avança vers moi et
m’enfonça son doigt dans l’épaule. Je reculai et jetai un regard à la
ronde. Il n’y avait pas de fenêtres. La porte latérale était massive et
robuste, tout comme la double porte donnant sur la rampe qui
menait au fleuve.
J’hésitais à me ruer sur ces issues fermées à double tour. Une très
mauvaise idée, de toute évidence. Je ne pourrais que tambouriner et
hurler. Les clés étaient au fond de la poche de Lynn qui pouvait, en
outre, compter sur le renfort de Billy. Elle était également plus
grande et plus forte que moi. Lors de nos séances, elle avait joué la
pauvre femme à bout de forces, avec ses jérémiades et sa tendance
pathologique à l’autodénigrement. Mais elle cachait bien son jeu et sa
forme physique était manifestement excellente. Toute tentative de
fuite me semblait vouée à l’échec. Il fallait que je trouve autre chose.
— Les dates avaient une signification spéciale pour lui, reprit-elle.
Les dates que nous avons choisies pour déposer les femmes sous les
ponts correspondent aux moments où Billy s’est fait harceler. On lui
a maintenu la tête sous l’eau quand il avait treize ans, exactement
comme je vous l’ai dit. Ça a commencé en septembre 1989. Et puis
deux autres fois, en octobre et en novembre 1989. Vous rappelez-
vous ce que vous faisiez à l’époque, Juliet ?
Je ne comprenais pas où elle voulait en venir. Dans ces
circonstances pour le moins particulières, il n’était pas si simple,
pour moi, de me projeter vingt ans en arrière. Je devais avoir onze
ans en 1989. Et Luke allait mourir.
— Je ne vois pas le rapport…
— Nous avons décidé d’utiliser les mêmes dates. Billy se les
rappelait toutes et il adorait l’idée d’utiliser sa connaissance des
marées sur la Tamise.
Cinq dates. Entre septembre et novembre. Ces femmes ont été
étranglées aux dates anniversaires précises des persécutions
autrefois subies par le petit Billy.
— Je conduis un minibus de ramassage scolaire, ricana Lynn. Ça
me laisse toute la place pour y rentrer un petit bateau, une fois
retirés quelques sièges…
Elle jeta un regard complice à William, comme pour partager avec
lui un peu de son triomphe, mais lui fixait le sol, l’air égaré.
— Personne n’irait soupçonner deux personnes qui font de l’aviron
sur le fleuve, même à la tombée de la nuit, poursuivit-elle. Parfois,
nous laissions un corps dans sa housse sur le bateau pendant
quelques heures, et puis nous revenions le chercher plus tard, selon
l’humeur du moment.
C’était donc ainsi qu’ils avaient procédé. D’une remarquable
simplicité. Ils n’avaient même pas eu à se mouiller les pieds. Je me
rappelai les bateaux que j’avais vus amarrés sur les berges de Kew.
Inoffensifs, insoupçonnables. Dans nombre d’entre eux on peut voir
des bâches ou de grands sacs plastique. Même si un corps avait été
laissé dans un bateau une heure ou deux en plein jour, personne
n’aurait rien suspecté.
— Et c’est la raison de tous ces crimes ? m’exclamai-je. Vous
venger de la stérilité d’Angela qui vous privait d’une descendance ?
La défier n’était sans doute pas très judicieux, mais la fureur
brouillait mon jugement.
— Vous n’y êtes pas tout à fait, ma chère, rétorqua Lynn.
Elle avait adopté le ton réjoui et mondain de la maîtresse de
maison qui s’apprête à apporter le thé et les biscuits.
— Allons, Billy, dis-lui. Il faut qu’elle sache.
Elle ouvrit grands les bras à l’adresse de son fils, comme si le
moment de son triomphe était enfin arrivé.
William se racla la gorge.
— C’était lui le coupable, marmonna-t-il.
— Qui était coupable ? Et de quoi ?
— Celui qui me harcelait. C’était Luke. C’est lui qui m’a maintenu
la tête sous l’eau. En 1989. Tout au fond. Comme à marée haute.
Je fixai William, sans en croire mes oreilles. Mon tendre frère. Si
admiré de toute la famille. Une brute ? Impossible. Je me sentis
défaillir et le sol tangua un instant. C’était ridicule. Pas Luke.
— Luke fréquentait un autre collège, au bout de la rue, reprit Billy.
Lui et ses amis, ils m’embêtaient souvent. C’était Luke le chef. Il me
détestait. Je connais les dates. Jamais oublié. Maman a tout vu un
jour.
William n’avait pas l’air malfaisant. Il énonçait simplement des
faits. La malignité était le fait de Lynn : elle avait tout manigancé,
tout exécuté.
— C’est vrai, dit-elle. Luke devait payer pour tout ça.
Sans prévenir, mes genoux se dérobèrent et je m’affalai par terre.
— Luke, murmurai-je.
Après un black-out de quelques secondes, je revis des instantanés
du Luke que j’avais connu, toujours souriant, toujours si chaleureux
et gai. Et puis je le vis en feu, tentant d’échapper aux flammes et de
fuir la maison. Je respirai par saccades, en hyperventilation, jusqu’au
moment où Lynn me donna un grand coup de pied à la cheville. Je
me mis alors à sangloter doucement.
— L’incendie avait été trop bien planifié pour qu’on puisse en
détecter les causes, ajouta-t-elle en se frottant les mains, savourant
chaque instant. Je connaissais la maison. Je vous avais si souvent
gardés en l’absence de vos parents…
Elle jeta à William un regard perçant.
— Après avoir été molesté par Luke, mon pauvre chéri a eu une
commotion cérébrale. Il n’a plus jamais été le même depuis. Je l’ai
signalé, bien sûr, mais les scanners cérébraux étaient normaux et,
comme Billy avait un Asperger, les neurologues ne pouvaient pas
évaluer la dégradation. Mais je savais qu’il avait été meurtri à vie.
Elle renifla bruyamment.
— Il a donc fallu résoudre le problème nous-mêmes. L’incendie
était vraiment une idée de génie. C’est Billy qui a tout mis au point,
hein, mon chéri ?
William se balançait d’un pied sur l’autre. Il n’avait pas l’air
particulièrement réjoui de cette scène.
— Billy a toujours été un as pour tout ce qui touche à l’électricité.
Vous étiez sortis en famille cet après-midi-là, donc Billy n’a eu qu’à
prendre la clé sous le pot de fleurs, devant l’entrée…
Elle leva les yeux au ciel pour souligner la stupidité d’une telle
cachette.
— Il a provoqué la coupure de courant. Si un fusible est trop faible,
il fond. Il a donc remplacé les fusibles de treize ampères par des
fusibles de trois ampères. Dès votre retour, quand vous avez allumé,
les plombs ont sauté. Personne n’a pensé à vérifier les fusibles. Votre
père a sans doute actionné le disjoncteur, mais les plombs ont dû
sauter de nouveau. Et un peu plus tard, alors que vous dormiez tous
tranquillement, Billy est revenu, il a remplacé les fusibles et rallumé
le courant. Ouvert quelques fenêtres. Un petit courant d’air pour
attiser les flammes. Il faisait noir, personne ne risquait de le
remarquer.
Sauf M. Knightly, pensai-je, qui malheureusement n’avait pas
réagi.
— Mon fils est loin d’être bête… Il a allumé deux plaques
chauffantes sur la cuisinière.
Elle agitait les bras dans sa direction, affichant toute la fierté qu’il
lui inspirait.
— Et puis il a posé dessus deux torchons, non sans avoir laissé
quelques bonbonnes de gaz ouvertes juste à côté. Il les avait trouvées
dans la remise. N’importe quel membre de la famille aurait pu faire
ça. Ce ne sont pas vraiment des preuves, vous voyez.
Elle tapa du pied par terre. J’avais compris que si elle me faisait
ces confidences, c’était qu’elle comptait bien que je serais à jamais
incapable de les répéter. Je me demandai quel pont la mère et le fils
avaient choisi pour moi. Cette pensée me serra la gorge et je sentis
mon palais aussi desséché que du charbon de bois.
— Ce fut un magnifique brasier. On l’apercevait de Dorrington
Street. On est venus à la rescousse bien sûr, en bons voisins
solidaires. Je n’en ai pas cru mon bonheur quand j’ai vu Luke
retourner dans la maison pour aller chercher le chien. Rien que de
voir la maison brûler aurait suffi à notre bonheur, mais Luke allant
se jeter dans les flammes, c’était la cerise sur le gâteau !
J’étais toujours assise par terre, les genoux serrés contre la
poitrine pour tenter de me rassurer. J’avais envie de vomir et j’étais
secouée de frissons. Tout allait trop vite. Pour tenir bon, il m’aurait
fallu pouvoir ralentir la séquence.
— Je crois que je vous ai tout dit, conclut Lynn d’une voix légère et
joyeuse.
Malgré la pénombre ambiante, ses pupilles s’étaient réduites aux
dimensions d’une tête d’épingle. Le gris métallique de ses iris
scintillait comme éclairés de l’intérieur.
— Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi avoir attendu vingt ans ?
Il fallait coûte que coûte la faire parler. Gagner du temps, même si
mes efforts étaient désespérés.
— J’ai failli me lancer à vos trousses il y a des années, après la
première fausse couche d’Angela. Mais, alors que j’avais élaboré un
plan, votre famille s’est installée en Espagne. J’ai pensé que vous
étiez partie avec eux. Et puis même si vous aviez tué notre premier
enfant, j’espérais encore qu’il y en aurait d’autres.
Elle m’empoigna par les cheveux et d’un coup sec fit basculer ma
nuque en arrière. Je compris alors comment elle s’était emparée des
cheveux qu’on avait retrouvés sur le bateau au pont de Kew. Malin.
Lors d’une des dernières séances, elle m’avait touché l’épaule. C’était
complètement inattendu. J’aurais dû me méfier : elle n’était pas du
tout du genre à rechercher les contacts physiques.
Elle ne me lâchait pas les cheveux, tirant si fort que j’en avais les
larmes aux yeux.
— L’an dernier, Angela a perdu un autre bébé. On a compris qu’il
fallait tirer un trait sur les enfants. C’est là que j’ai pris ma décision.
Elle passa l’index sur ma gorge d’un geste sec et menaçant.
— Vous pouviez aller n’importe où. Je vous aurais retrouvée. Billy
n’aura pas d’enfant, il n’est pas fait pour. Notre famille va s’éteindre
par la faute des Grey.
Il y eut une pause pendant laquelle je ne percevais plus que sa
respiration sifflante. Puis je l’entendis grincer des dents.
— L’an dernier, après quelques recherches, j’ai découvert que vous
habitiez Londres. J’ai alors décidé d’emménager dans le secteur. J’ai
consacré tout mon temps à réfléchir aux meilleurs moyens de vous
terroriser. Je vous imaginais un peu plus démoralisée à chaque
meurtre. Ces femmes n’avaient qu’un seul dénominateur commun :
vous. C’étaient des cibles toutes désignées. Elles n’appréciaient pas à
leur juste valeur les dons qu’elles avaient reçus, tandis qu’Angela et
moi… On ne nous a guère laissé le choix. Stériles, toutes les deux.
Je réalisai subitement qu’elle avait décidé d’en finir.
— Où est la housse mortuaire, mon chéri ? demanda-t-elle.
Je sentis mon estomac se tordre et mes entrailles se liquéfier.
William se pencha et déroula devant moi un rectangle de plastique
noir semblable à un sac de couchage. Lynn m’attrapa le bras.
Soudain, je me souvins de l’alarme qui ne quittait jamais ma poche.
Je plongeai la main dedans, la sortis et pressai le bouton. Un
hululement assourdissant emplit tout l’espace. D’un coup sur la
main, Lynn me fit lâcher prise, l’alarme tomba. Je m’élançai pour la
propulser d’un coup de pied aussi loin que possible, mais en deux
secondes, elle avait déjà piétiné et réduit en bouillie le petit émetteur,
interrompant net le hurlement. Elle me tenait toujours fermement
par le bras.
— Pathétique ! fit-elle en s’esclaffant. Vous n’avez rien trouvé de
mieux ?
Elle me secouait de toutes ses forces comme une poupée de
chiffon.
— C’était vous notre cinquième cadavre, celui qu’on devait
retrouver le 15 novembre. Mais les flics nous ont compliqué la tâche
le 9 à Kew. On a dû garder le cadavre précédent et s’en servir une
semaine plus tard à Blackfriars. Quoi qu’il en soit, vous ferez une
parfaite dernière victime. Cinq dates anniversaires, cinq sacrifices.
Elle tendit la main et caressa la tête de son fils.
— Allez, mon Billy, tu sais ce que tu as à faire. Tu la plaques par
terre et je m’occupe du reste.
William obtempéra et s’agenouilla pour ouvrir la fermeture Éclair
de la housse. On sentait que le geste lui était familier. Ces deux-là
connaissaient leur rôle par cœur.
Il fallait que je réfléchisse vite et en psychothérapeute. Pas
question de me laisser égarer par la panique. Si je ne parvenais pas à
infléchir Lynn, je pouvais tenter de toucher William. Trouver le
chemin de sa raison. Après tout, c’était la base de mon boulot :
réfléchir calmement, établir un échange avec l’autre, l’encourager à
me faire confiance. Que m’avait révélé William au cours du bref laps
de temps que nous avions passé ensemble dans la petite salle
d’interrogatoire du commissariat ? Comment l’amener à s’opposer à
Lynn ?
— William, vous n’êtes pas obligé de faire ça, lui dis-je calmement,
très doucement.
Difficile pour moi d’apprécier la force de l’emprise que sa mère
avait sur lui. Suivait-il aveuglément toutes ses consignes ? Prenait-il
des initiatives ?
Lynn m’entraîna jusqu’à la housse et me faucha d’un coup de pied
latéral aux chevilles. Je tombai lourdement sur le sol de granit en
laissant échapper un cri de douleur et de surprise. À peine m’eut-elle
retournée sur le dos d’un geste vif que William s’agenouillait sur moi
et me plaquait au sol, les bras écartés. Mes poignets, qui avaient
amorti ma chute, me faisaient cruellement souffrir. Mes genoux
étaient écorchés et je sentais le sang dégouliner le long de mes tibias.
Soudain, je sentis, sous mes doigts, une matière visqueuse. Je crus
d’abord que c’était du sang, mais je remarquai une bouteille de cire
protectrice pour bateaux, sur une étagère, juste au-dessus de moi. Il
s’agissait sans doute de la substance que la police avait retrouvée
dans la chevelure d’une des victimes. C’était dans la mienne qu’ils
allaient bientôt en trouver.
Inexplicablement, à partir de cet instant, le temps devint élastique,
un peu comme dans un rêve. William me maintenait plaquée au sol
tandis que Lynn enfilait une paire de gants, faisant durer le plaisir
pour jouir de ma terreur au maximum. Je me mis à penser à tout ce
que j’allais laisser inachevé : je ne pourrais pas dire au revoir à
maman et papa, ni leur révéler la vérité au sujet de l’incendie.
Maman, ce n’est pas toi qui as oublié les chiffons sur la cuisinière
électrique. Tu n’as commis aucune faute, papa. Quant à Luke, ce
n’est pas lui qui a apporté les substances inflammables dans la
cuisine. Et moi… Je ne pouvais pas mourir maintenant, pas sans
qu’ils connaissent toute la vérité. Il fallait que je trouve le moyen de
sortir d’ici.
Je cherchais désespérément autour de moi un objet qui aurait pu
me servir d’arme. Mais il était déjà trop tard. Lynn me décocha un
coup de pied au tibia avant de s’agenouiller à son tour, approchant
son visage à quelques centimètres du mien. Figure de sorcière
malfaisante dont les contours se brouillaient et qui finissait par
remplir tout l’espace. Je me débattais de toutes mes forces, mais
coincée comme je l’étais sous le poids de William, mes ruades ne
rencontraient que le vide et mes bras s’engourdissaient peu à peu.
Allez, réfléchis. Il doit bien y avoir un moyen. Utilise ce que tu sais,
Juliet. Ton expérience. J’en revenais tout le temps à William. Il était
le maillon faible. Jusque-là, il avait suivi les consignes de sa mère,
toutefois il n’avait eu aucun geste agressif à mon égard. Il n’avait pas
pris d’initiative. Il était mon ultime recours. Il fallait que je le gagne à
ma cause. Réfléchis. Tu y es presque…
Je savais qu’il y avait une différence entre les autres femmes qu’ils
avaient tuées et moi : nous nous étions déjà rencontrés au
commissariat. Nous avions établi un contact. Un lien. Soudain, j’eus
une inspiration.
— William, vous vous souvenez de moi ?
Il eut l’air embarrassé.
— Vous vous rappelez qu’on était dans une pièce ensemble et
qu’on a écouté une chanson ? Vous vous souvenez des Federal
Jackdaws, William ?
Son visage s’illumina.
— Oui.
— Votre chanson préférée, c’était laquelle ?
— ALLEZ, Billy, il est temps d’en finir ! grinça Lynn en refermant
ses mains autour de mon cou.
Mais William se redressa et s’accroupit au-dessus de mes jambes.
— Spécial People ! s’exclama-t-il.
Maintenant qu’il ne pesait plus sur mes épaules, je pouvais de
nouveau me servir de mes mains.
— Billy ! hurla sa mère.
— Ah, oui, répondis-je, j’aime bien celle-là. Et Les Déterreurs de
cadavres ?
Je maudissais cette chanson depuis des jours, elle passait en
boucle dans ma tête et voilà qu’elle devenait mon seul espoir de
survie.
William saisit les doigts de sa mère et les écarta de mon cou.
— Pas tout de suite, maman.
Ça marchait. Mon ultime espoir. Ma dernière chance de renverser
la situation. Je commençai à chanter la chanson en espérant de
toutes mes forces qu’il la reconnaîtrait malgré ma voix éraillée et
chevrotante. Qu’il réagirait positivement, même si ça ne me faisait
gagner que quelques minutes. Il se mit à dodeliner de la tête.
— Billy ! mugit encore Lynn en essayant de ramener les mains de
son fils sur mes épaules.
Mais je m’étais déjà retournée et j’applaudissais, les jambes
toujours coincées sous le poids de William qui ignorait sa mère. Les
yeux chavirés sous ses paupières entrouvertes, il se balançait
maintenant en cadence. Il se mit à applaudir à mon rythme. Ses
mains ne me menaçaient plus. Lynn se leva, tira violemment sur mes
cheveux et plaqua son pied sur ma poitrine pour me clouer au sol. Je
criai de douleur et cessai d’applaudir.
— Non, maman, bonne chanson, dit-il.
Il tendit la main vers elle pour la faire applaudir, mais elle le
repoussa d’un coup sec. Elle ne voulait rien savoir.
— Espèce d’idiot, qu’est-ce que tu fiches ?
Lynn s’agenouilla à côté de moi et m’enserra le cou d’un geste
brusque des deux mains. Plus question de plaisanter. L’étau
m’écrasait la trachée. Je suffoquai, donnai des coups de pied,
gigotant comme une mouche sur une toile d’araignée. Ne réussissant
plus à inspirer, je frappais le sol de la main dans un ultime effort
pour rester en vie.
Alors William saisit les mains de sa mère et tira pour me libérer.
J’en profitai pour la repousser de toutes mes forces et parvins à me
dégager. Lynn répliqua en assénant à son fils une violente gifle.
— Laissez-le tranquille, criai-je alors en m’élançant vers l’escalier,
cherchant désespérément un répit avant le retour d’Angela.
Il me restait à prier pour que celle-ci n’ait pas pris part à tous ces
meurtres, mais comment savoir ? Lynn m’avait déjà rejointe. Elle me
décocha une série de coups de poing dans les côtes. Je me retournai
pour me défendre, et elle me coinça entre deux étagères à bateaux où
je ne pouvais plus esquiver ni parer ses coups. Rien à faire, elle était
trop grande et trop forte pour moi.
— Prenez les clés dans sa poche, criai-je à William, et ouvrez la
porte !
À la tentative que je fis pour m’extirper du piège où elle m’avait
enfermée, elle riposta en redoublant ses coups, sur la poitrine, au
plexus et à la face. Je levai les bras devant le visage pour me protéger,
mais elle répliqua en m’assénant un coup à la rate si violent qu’il
m’expédia de nouveau à terre. La douleur m’avait coupé le souffle.
Lynn se jeta sur moi et me croisa les bras dans le dos afin d’annihiler
toute résistance. Elle m’empoigna par les cheveux pour me frapper le
visage contre le sol. J’imaginais déjà la douleur terrible de mes dents
fracassées sur le granit et retins mon souffle. Les secondes
s’écoulaient, une à une. Mes dernières secondes.
J’entendis soudain un choc sourd derrière moi et presque aussitôt
la tête de Lynn s’écrasa rudement à côté de la mienne. William l’avait
terrassée et la maintenait fermement plaquée au sol. Il avait jeté les
clés à côté de moi, à mon intention. Je me relevai en un éclair et me
ruai vers la double porte. Je descendis le ponton vers le fleuve,
serrant les clés dans ma main, cherchant frénétiquement des
passants à alerter. Angela n’était pas revenue, mais un bateau
approchait l’appontement. J’aperçus deux hommes qui promenaient
un colley et me précipitai vers eux. Au même moment j’entendis un
cri familier : Brad, suivi de trois policiers, courait dans ma direction.
— Là-dedans, vite ! hurlai-je en indiquant fébrilement le hangar.
Ils s’y engouffrèrent tous les quatre pendant que je m’affalai
contre un mur, hors d’haleine, essuyant le sang qui ruisselait sur ma
figure. J’étais plus morte que vive.
Quelques instants plus tard, Lynn et William sortaient du hangar,
les mains croisées dans le dos, déjà menottés.
— C’est la mère de William, articulai-je tant bien que mal. C’est
elle qui a tout manigancé. L’incendie chez moi… Les meurtres…
Tout.
— Très bien, les gars, je vous passe le relais, lança Brad aux
policiers qui escortèrent la mère et le fils vers la camionnette garée
un peu plus loin.
Brad examina mon visage tuméfié et les hématomes sur mon cou.
— Bon Dieu, elle t’a salement amochée. Comment te sens-tu ?
Il essuya le sang qui coulait de mon nez. Une policière s’approcha
et m’enveloppa dans une couverture.
L’image obsédante de ce paquet de vêtements détrempé régurgité
par l’égout, comme Jonas par une baleine géante, me revint alors, me
tordant l’estomac. Il s’en était fallu de peu que je ne connaisse le
même sort.
— La fille de Lynn, Angela, est sortie faire une promenade en
bateau, murmurai-je en montrant le fleuve du doigt.
Il se tourna et cligna des yeux.
— Je ne suis pas sûre qu’elle soit complice, mais si elle nous
aperçoit, elle va faire demi-tour aussi sec.
Brad cria en direction d’un groupe de policiers à peine descendus
d’une voiture de patrouille qui venait de stopper à côté de nous.
— Prenez un bateau et retrouvez-moi cette fille !
Mais, avant même que les policiers aient mis un canot à l’eau,
nous avons vu Angela approcher de l’appontement.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle innocemment.
Je poussai un soupir de soulagement. L’un des policiers lui
expliqua ce qui venait de se produire tandis qu’elle descendait de son
bateau. Malgré l’obscurité croissante, je compris à la façon dont sa
mâchoire inférieure pendait et à la pâleur livide de son visage qu’elle
ignorait tout des activités criminelles de sa mère.
— Comment as-tu compris que j’étais ici ? demandai-je à Brad,
m’accrochant à son bras.
— L’agent Penny Kenton n’avait pas fait son rapport à l’heure
convenue. On a pu la localiser et quand l’agent du secteur, qu’on
avait prévenu, l’a découverte attachée, elle a pu nous expliquer.
— Comment va-t-elle ?
— Elle a passé une bonne heure bâillonnée dans le coffre de sa
voiture. Elle aura des maux de tête pendant un jour ou deux, mais
plus de peur que de mal. Elle nous a dit que tu avais rendez-vous
dans l’un de ces hangars à bateaux.
— Et mon chevalier servant qui s’évapore au moment où j’ai
besoin de lui…
— Enfin, je suis quand même arrivé juste à temps, rétorqua-t-il,
sur la défensive.
— Juste à temps ?
— C’est toujours comme ça avec nous, non ? fit-il en me jetant ce
regard en coin qui me propulsait sur un petit nuage, même dans
l’état peu ordinaire qui était le mien à cet instant.
J’essayais tant bien que mal de retrouver mon souffle, pliée en
deux, tous les membres endoloris par la bagarre.
C’est le moment qu’il choisit pour me lancer perfidement :
— Il faut toujours que tu règles tes problèmes en solo, hein ?
Je lui jetai un regard interloqué, avant d’éclater en sanglots.
Épilogue

Deux semaines plus tard

Brad attendait près d’une fontaine, à Trafalgar Square. C’était une


glaciale soirée de novembre, une de plus, mais je ne sentais pas le
froid. Nous avions prévu d’aller voir l’exposition Des Beatles à Bowie
à la National Portrait Gallery, puis de dîner à Soho et… qui sait ?
Pour la suite, nous n’avions rien prévu.
Nous avions tous deux relaté l’affaire séparément, moi à mon psy,
Brad à ses supérieurs, mais nous ressentions toujours le besoin d’en
parler. Et puis notre rencontre n’aurait pas eu lieu sans cette série de
crimes.
— Tu as eu du nouveau sur le manifestant qui m’avait agressée à
Fairways et que j’avais revu à la soirée où l’on a remis un prix à
Andrew ?
Brad posa une main protectrice sur mon épaule et me serra contre
lui.
— Reg McGuire, alias Damon Hartnell. Un fort en gueule, celui-là.
Et un escroc, en plus. Il était incarcéré en Espagne au moment où
deux des meurtres ont été commis.
— Que faisait-il à la cérémonie d’Andrew ?
— Le lascar a plusieurs casquettes. Activiste anti-avortement à ses
heures perdues, il gagnait sa croûte en revendant des œuvres d’art
volées. Il était à cette soirée pour tenter d’obtenir des informations
sur une vente aux enchères qui doit avoir lieu prochainement chez
Christie’s. Il y avait beaucoup de pointures du monde de l’art ce soir-
là, dont leur directeur du département d’art contemporain.
Je fronçai les sourcils pour manifester ma réprobation.
— Et Leyton Meade ?
— On l’a surveillé pendant quelques jours, mais il semblait réglo. Il
a quitté Londres entre-temps.
Brad prit un air contrit.
— Je suis désolé d’avoir été grossier envers Cheryl. Elle avait
tendance à m’agacer, comme tu as pu t’en rendre compte.
Je ris.
— Tu n’es pas le seul. Moi aussi, elle m’énervait, avec sa façon de
sortir des infos de son chapeau au compte-gouttes, mais elle a agi par
pur altruisme.
Il glissa deux doigts sous mon gant et me caressa le poignet.
— J’ai fait quelques progrès sur la pathologie de Lynn, son
obsession de la descendance, repris-je. C’est un syndrome connu qui
entraîne une fixation morbide sur le désir d’enfant. Une forme
exacerbée chez Lynn, puisqu’elle était si révoltée par son échec
qu’elle a été jusqu’à tuer pour assouvir son besoin de vengeance.
— J’espère qu’elle ne sera pas déclarée irresponsable.
— J’en doute fort. Elle savait exactement ce qu’elle faisait. Elle va
en tout cas passer de longues années enfermée. Compte tenu de sa
dangerosité, j’espère que ce sera la prison et à perpétuité.
— Si seulement nous avions compris plus tôt le lien entre William
Jones et Norwich, soupira-t-il en se frottant les joues. Lynn a
beaucoup déménagé, elle a brouillé les pistes. Résultat : on a été
incapable de suivre sa trace et donc de l’identifier. On aurait pu faire
le lien avec toi et remonter jusqu’à elle avant que…
J’appliquai mon index sur sa bouche.
— Pas un mot de plus…
Deux semaines après l’arrestation de Lynn et William, j’étais
retournée à Norwich pour essayer de tourner la page. Quel
soulagement de pouvoir bouger sans être talonnée en permanence
par une voiture banalisée ! La clôture de l’enquête m’avait apporté
une paix intérieure que je n’avais plus goûtée depuis bien longtemps.
Je rendis visite à M. Knightly et lui racontai que c’était grâce à ses
observations sur les fenêtres ouvertes que j’avais eu mes premiers
doutes quant à l’origine de l’incendie.
— Il n’est pas fréquent, à mon âge, d’avoir une influence, positive
je veux dire, sur la vie des gens.
Il sortit un grand mouchoir crasseux de sa manche pour se
moucher. Il avait mis son pull à l’envers.
— Je suis désolé pour Luke, mais je suis content que vous soyez
tous au courant de ce qui s’est réellement passé et que les
responsables soient sous les verrous.
Il me demanda si je voulais voir d’autres photos. Je répondis que
j’en serais ravie. Nous avons regardé tout l’album, en détail cette fois,
et ce fut un plaisir que j’étais heureuse de partager avec lui. Je
l’embrassai chaleureusement en partant, sachant que je ne le
reverrais sans doute plus jamais.
— Et vos parents, comment ont-ils réagi quand vous leur avez
appris la vérité au sujet de l’incendie ?
— Ma mère a pleuré toutes les larmes de son corps. Je n’ai pas pu
en tirer une seule phrase sensée. Depuis vingt ans, elle vivait sous le
poids de la culpabilité. Elle se croyait responsable de la mort de son
fils. Quel terrible fardeau ! C’est le seul avantage de cette affaire, au
moins est-elle enfin délivrée de sa faute.
— Et votre père ?
— J’ai la nette impression qu’il était au courant des agissements de
Luke. Il a d’ailleurs tenté de me le dire. Sur ce point, maman est dans
le déni. Il va lui falloir digérer de nouveau la mort de Luke, la
considérer comme le meurtre qu’elle a été. Je ne crois pas que ma
mère soit prête, pour le moment, à modifier la vision qu’elle a gardée
de son fils.
— Et vous ?
Je regardais les bulles de la fontaine éclater une à une.
— C’est très triste, mais Luke n’avait rien de l’ange que nous
avions fantasmé. Le deuil tend à gommer les aspects négatifs des
êtres que nous aimons.
Je posai ma tête sur l’épaule de Brad.
— Il me faut reconstruire l’image de Luke. Pour l’instant, il est
redevenu un étranger, quelqu’un dont tout le monde parle, mais que
personne ne connaît vraiment. Quoi qu’il en soit, c’était mon grand
frère, et moi il ne m’a jamais persécutée.
Je répétai, la gorge serrée :
— Jamais.
— Une mère et son fils formant un couple d’assassins... Qui aurait
imaginé cela ? reprit Brad. Je me demande aussi comment William a
pu résister à la pression de l’interrogatoire au commissariat.
Pourquoi n’a-t-il pas craché le morceau ce jour-là ?
— C’est sa pathologie mentale qui l’a sauvé : chacun de nous en
était tellement conscient, sans parler de l’agressivité de son avocate,
que personne n’a su lui poser les bonnes questions. Il était
influençable, certes, mais il avait passé un pacte avec sa mère, une
mère qu’il vénère. Elle avait dû trouver un moyen de s’assurer qu’il
ne révélerait rien de fâcheux. Peut-être en transformant ça en un jeu.
Je crois aussi qu’elle a dû lui en dire le moins possible. Elle était très
intelligente, elle aussi.
J’hésitai à continuer.
— Une chose m’étonne : ni Lynn ni William ne chaussent du 44.
— Elle a fait en sorte que William porte du 44 les jours de meurtre,
expliqua Brad. Histoire de nous égarer un peu plus. Elle avait acheté
plusieurs paires à une vente de charité. Après chaque meurtre, elle se
débarrassait de celle que son fils venait d’utiliser.
Il poussa un long soupir.
— Tu as sacrément assuré, tu sais, dit-il en me passant un doigt le
long de la nuque, initiative qui fit frissonner des régions de mon
corps insoupçonnées.
J’enfouis mon visage dans son cou et nous sommes restés ainsi,
adossés à la fontaine, à observer les touristes, les familles, les
groupes de copains qui passaient, bras dessus, bras dessous, et se
prenaient en photo.
— Il serait temps d’apprendre à se connaître, murmurai-je en
passant délicatement mes doigts sous ses yeux qui brillaient d’un
bleu intense, presque hypnotique.
— Je confirme. L’idée me semble judicieuse.
Une sonnerie dans sa poche me fit sursauter. Il vérifia le numéro.
Je connaissais déjà la suite.
— Désolé, mais je dois prendre cet appel.
Il me tenait la main distraitement tout en répondant par
monosyllabes.
— Oui… Non… Quand ? Maintenant ?
Il resserra sa prise et me jeta un regard navré en refermant son
portable.
— C’est hallucinant. Je n’aurai jamais la paix. J’ai demandé une
soirée de répit et voilà que Roxland et McKinery m’appellent pour
une urgence.
Il dégagea sa main.
— Je suis vraiment désolé, mais je dois y aller.
— Ça devient une habitude, protestai-je doucement. Pourtant, je
ne suis pas du genre pot de colle, il me semble…
— Je suis vraiment désolé, répéta-t-il. Quelqu’un s’est fait
poignarder au Broadway Centre.
Il prit mes deux mains dans les siennes et les embrassa.
— Je t’appelle très vite. On aura l’occasion… très bientôt de passer
un moment ensemble. C’est promis.
Il pivota sur lui-même et partit au pas de course vers la station de
métro, en m’envoyant un dernier baiser avant de s’engouffrer dans
l’escalier.
Je restai un moment assise sur le rebord de la vasque, à regarder
l’eau se déverser. L’eau qui m’éclaboussait. L’eau dont Luke s’était
servi pour persécuter le petit Billy. L’eau qui avait porté ces femmes
et les avait accompagnées vers leur dernier repos en les berçant
doucement. J’ôtai un gant et passai la main sur le marbre, ramassant
une gouttelette au bout de l’index. Je l’observais qui dégoulinait dans
ma paume. L’eau. Pureté, puissance… et force de vie.
Je songeai à la Tamise, qui irriguait ma ville. Ce fleuve splendide
dont j’étais redevenue l’amie.

1 The Killers, « les tueurs » en français, est un groupe de rock


américain.
2 Bill ou Billy est le diminutif courant de William.

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