Lecture linéaire n°7, « La naissance de Gargantua », chapitre 6.
Premier mouvement
A cause de ce contre temps, une partie du placenta se relâcha.
On remarque l’utilisation d’un vocabulaire médical, exprimant le savoir de l’auteur, qui annonce un
curieux mélange entre érudition et fiction. La naissance est décrite en termes réalistes, elle démarre
comme une naissance ordinaire.
L’enfant le traversa d’un sursaut, entra dans la veine cave1, et, grimpant par le diaphragme
jusqu’au dessus des épaules (là où ladite veine se sépare en deux), continua son chemin vers la
gauche puis sortit par l’oreille de ce même côté.
Champ lexical de la médecine qui s’affiche, cf éléments surlignés. CL du corps également, ce qui
renforce l’ancrage réaliste, thème important dans l’œuvre par ailleurs. Le corps est gigantesque,
démesuré, il est le lieu de tous les excès, comme le montre l’épisode où sa mère mange trop de
tripes. Au lieu de descendre par « voie naturelle », l’enfant monte et sort par la tête, ce qui donne
une dimension allégorique à sa naissance, qui annonce son rapport au savoir, à l’éducation.
Par ailleurs :
• une succession de verbes au passé simple décrivant le chemin, verbes d’action, qui
expriment le mouvement.
• des CC de lieu qui prétendent décrire avec précision le chemin, comme si c’était exact et
réel.
• l’enfant est déjà vivant et actif, il ne subit pas l’évènement, mais le créé.
Dès qu’il fut né, il ne cria pas, comme les autres bébés : « Mies2 ! Mies ! Mies ! ».
Caractère extraordinaire de l’enfant annoncé : il n’est pas « comme les autres ». c’est un personnage
hors norme, hors du commun, et sa naissance l’inscrit d’emblée dans un registre extraordinaire,
voire épique : c’est l’épisode fabuleux de la naissance du héros.
Rabelais se moque des légendes mythologiques. Il y fait référence, montre sa culture, mais s’en
moque en même temps. Intertextualité au cœur de l’œuvre.
Mais, à haute voix, il s’écria : « A boire ! A boire ! A boire ! », comme s’il invitait tout le
monde à boire. Et si fort qu’il fut entendu dans tout le pays de Beuxes et du Bibarais3.
• Renforcement de l’idée, non d’un bébé, mais d’un enfant, qui parle déjà. Il demande de la
boisson, thème central de l’œuvre, car la boisson est désir de savoir, c’est une métaphore de
l’appétit de culture et de savoir.
1 Veine qui ramène le sang vers le cœur.
2 Allusion à une légende antique, le roi égyptien Psammétique, voulant savoir quelle langue était la plus ancienne, fit
enfermer deux nourrissons dans un isolement total. Lorsqu’ils crièrent, ils prononcèrent le mot « becus » pain en
phrygien. Rabelais utilise « mies » (de pain) pour se moquer.
3 Jeu de mot sur le Vivarais, et le mot boire. Beuxes, ville de Touraine, évoque aussi le verbe boire.
• Cris de l’enfant extraordinaire aussi, car tout le pays l’entend.
• Allitération en -b
Transition : une naissance qui fait du personnage un héros extraordinaire, par le lieu de sa
naissance, mais aussi ses paroles et son désir de boire, métaphore de la connaissance qui viendrait le
remplir.
Pourquoi cette naissance par l’oreille ?
Depuis l'Antiquité, l'oreille est associée à la mémoire; c'est le lieu de vécu qui remonte jusqu'au
fœtus dont les sons lui parviennent au travers la paroi utérine.
Au cours du Haut Moyen Age la conception de Jésus a été symbolisée par la pénétration du Saint
esprit dans l'oreille de Marie.
En Inde, l'oreille symbolise la connaissance et la perfection: les oreilles de Ganesh séparent le bien
du mal, ouvrent les voies du savoir.
En Chine: les oreilles longues sont en lien avec la noblesse et le mérite. Plus elles sont longues, plus
nombreuses ont été les réincarnations, dans le bouddhisme.
➔ Le thème du savoir est donc sous jacent derrière cette naissance extraordinaire, à
travers les oreilles, mais aussi le vin ou la boisson.
Deuxième mouvement
Je suppose que vous ne croyez pas en cette étrange nativité4. Si vous n’y croyez pas, je ne m’en
soucie guère.
• Parole de l’auteur qui vient rompre l’illusion narrative et perturber la croyance à la fiction.
Un « je » s’adresse à un « vous », utilisation présent d’énonciation, moment de la lecture et
de l’écriture coïncidant, créant une rencontre auteur + lecteur.
• Allusion à un des dogmes les plus importants de la Bible : la naissance de JC miraculeuse,
alors que Marie est vierge. Cette remise en cause est dangereuse : ne pas croire que
Gargantua ait pu naître de cette façon, n’est ce pas ne pas croire en la possibilité de la
naissance de JC telle que racontée dans la Bible ?
• Déclaration de fausse indifférence de l’auteur comme une figure de prétérition, qd on attire
l’attention sur une chose tout en prétendant ne pas en parler. La suite va contredire cette
phrase puisque l’auteur continue à tenter de nous convaincre de la véracité de son récit.
Mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu’on lui dit et ce qu’il
trouve écrit.
Ironie : il faut bien entendre le contraire. Insistance avec le parallélisme au début de la phrase,
l’adverbe de temps « toujours » et l’usage du présent de vérité générale. Remise en cause de
l’opinion commune, des choses colportées, et des écrits, qui peuvent être mensongers.
4 Rabelais fait allusion à la légende selon laquelle JC serait né de l’oreille de Marie.
Visée du texte : il nous pousse à remettre en cause nos mécanismes de croyance, d’adhésion à
certains discours. Rationalisme du médecin qui s’exprime ici. Il faut bien lire le texte comme
un texte double : ce qui est écrit, la lettre, et ce qui est en dessous, l’esprit.
Est-ce contre notre loi, contre notre foi, contre notre raison, contre les Saintes Écritures ?
Pour ma part, je ne trouve rien dans la Sainte Bible qui s’y oppose.
Répétition + gradation : le thème de la religion et de la foi sont clairement abordés. Périphrase
« saintes écritures » qui met en valeur leur sainteté.
Sarcasme de l’auteur qui se moque des écritures. Il est en train de dire que la Bible n’est pas plus
incroyable que son propre récit. Il nous pousse à réfléchir sur nos croyances.
Et si telle avait été la volonté de Dieu, diriez-vous qu’il n’aurait pu mener à bien cette
nativité ? Ha, de grâce! N’emberlificotez jamais vos esprits avec ce genre de pensées stupides.
CC d’hypothèse : avec le conditionnel passé, irréel du passé. Question adressée au lecteur : Dieu
peut tout, donc il peut faire naître un enfant par l’oreille. Sinon, il ne serait pas tout puissant…
Marques du discours direct, interjection, exclamation à caractère religieux « de grâce », et ordre
donné au lecteur, de ne pas compliquer leurs pensées mais de croire. Bien sûr ironie et appel au
contraire à questionner le dogme. Antiphrase « stupides ».
Car je vous dis que, à Dieu, rien n’est impossible. S’Il le voulait, les femmes auraient
dorénavant leurs enfants de cette façon, par l’oreille.
Sorte de discours adressé au lecteur, les pronoms + les temps, situation de discours + verbe « dire »,
la parole vivante a remplacé le récit au passé. Le texte a donc bien deux dimensions : un récit fictif
et un discours de l’auteur.
Forme assertive des phrases, notamment reprise de la formule « A Dieu rien n’est impossible ».
Conception traditionnelle de Dieu comme un être tout puissant, omnipotent, omniscient. Il peut
changer le cours des événements / processus naturels.
Bacchus n’est-il pas sorti de la cuisse de Jupiter ?
Mélange curieux entre foi chrétienne et mythologie, qui semblent mises sur le même plan : ce sont
des histoires. Il y a celle de Rabelais, celle de la Bible, celles tirées de la mythologie…
Cette allusion vient encore renforcer la perte de crédibilité jetée sur les textes religieux ou les objets
de foi chrétienne
➔ Bacchus est le fils de Jupiter et de Sémélé. Celle-ci foudroyée à la vue de Jupiter ne peut
mener à terme l'enfant qu'elle porte. Jupiter le coud dans sa cuisse et donne plus tard
naissance à Bacchus, dieu du vin, Dyonisos : celui qui est né deux fois.
Roquetaillade ne naquit-il pas du talon de sa mère ? Croquemouche de la pantoufle de sa
nourrice ?
Mélange encore une fois entre récits mythologiques et inventions rabelaisiennes, avec des surnoms
humoristiques et imagés, le talon peut faire référence au talon d’Achille, la pantoufle étant un objet
prosaïque qui vient surajouter du comique et du farcesque au milieu de ces naissances
merveilleuses.
Questions, sous forme d’interrogations directes, toujours destinées à mettre en lumière le caractère
incroyable et donc peu crédible de ces naissances, alors que Rabelais prétend faire le contraire.
Minerve n’est-elle pas née du cerveau de Jupiter, par l’oreille ? Adonis par l’écorce d’un
arbre à myrrhe ? Castor et Pollux d’un œuf pondu et couvé par Léda5 ?
Énumération des naissances merveilleuses, montrant la culture de Rabelais.
Minerve : déesse de la sagesse, Adonis dieu de la beauté.
Questions rhétoriques adressées au lecteur.
Et vous seriez bien davantage ébahis et étonnés si je vous exposais maintenant tout le chapitre
de Pline6 sur les naissances étranges et contre nature. Or, je ne suis point aussi fieffé menteur
que lui7 ! Lisez le septième chapitre de son Histoire Naturelle, chapitre trois, et ne me cassez
plus les pieds.
Pline l’Ancien est un naturaliste romain, qui a existé, a écrit l’HN.
Ton familier pour s’adresser au lecteur, l’expression « casser les pieds » prend un relief particulier
après l’évocation de tous les endroits du corps pouvant donner naissance à un enfant. Jeu sur
talons / pantoufles / pieds.
5 Mélange des mythologies antiques et des légendes populaires.
6 Historien romain.
7 Alcofribas avoue donc qu’il est un menteur.
L’essentiel à retenir
La naissance de Gargantua
• un texte en deux parties, une qui fait partie du récit, l’autre dans laquelle l’auteur s’adresse
au lecteur, brisant le mur de l’illusion narrative (4e mur)
• un texte qui inscrit la naissance du héros dans une tradition littéraire et mythologique :
comment naissent les héros ? TOPOS
• un texte comique, tant au niveau de la naissance elle même que de sa visée : mettre en
doute ce que nous lisons et croyons, nous pousser à réfléchir, à exercer notre esprit critique.
• un texte philosophique et humaniste, car il nous propose d’être vigilants, d’examiner nos
croyances (cf point précédent).
• un texte polémique et provocateur : faut-il douter de ce qui est écrit dans la Bible ? Doit-
on mettre au même niveau mythologie, récits bibliques, et roman de Rabelais ?
• un texte qui se rattache au parcours « rire et savoir » : derrière le rire, l’invraisemblable,
le grotesque, se cache un appel à la sagesse. Le texte est une œuvre hétéroclite, mêlant des
éléments divers, tirés de la culture de Rabelais, qui se rapportent aussi bien à la Bible qu’aux
auteurs de l’Antiquité, en passant par la mythologie.
• Une œuvre intertextuelle où se rencontrent les savoirs :Genette appelle
« intertextualité » la relation de co-présence d'un texte à l'intérieur d'un autre. Il s'agit
donc de la présence effective d'un texte dans un autre texte, sous la forme de la
citation, de l'allusion ou même du plagiat.
Lecture linéaire n°8, « L’invention du torche-cul », chapitre 13.
- Il n’est pas besoin, dit Gargantua, de se torcher le cul sauf s’il est sale. La saleté ne peut s’y
trouver si on n’a pas chié. Il faut donc chier avant de se torcher le cul.
➔ Utilisation d’un présent de vérité générale + pronom impersonnel « il », avec visée
gnomique du propos, mais aussi truisme=évidence. Forme du discours logique, ce qu’on
appelle syllogisme : raisonnement logique, ici parodié. Vulgarité du propos, voca // contraste
avec visée démonstrative et explicative. Comique de mots + comique de répétition : plaisir
verbal de la vulgarité.
- Oh, dit Grandgousier, que tu as de l’esprit mon petit garçonnet. Par Dieu, je te ferai rapidement
passer docteur en gaie science, car tu as plus d’intelligence que d’âge. Mais poursuis donc ce propos
torche-culatif, je te prie. Et, par ma barbe, pour un tonneau tu auras soixante fûts, je veux dire de ce
bon vin breton, qui d’ailleurs n’existe pas en Bretagne mais en notre belle région du Véron.
➔ Expression hypocoristique + interjection typique discours direct. Registre laudatif qui
contraste fortement avec le contenu (un enfant en train de devenir propre…). Comparatif de
supériorité (plus de...que de…), forme de parole très courtoise // comique qui naît toujours
du décalage avec le propos. Thème du vin, avec allitération en -b. + mélange de registres à
la fois religieux et populaire. Thème de la gaie science : une sagesse en rapport avec le corps
et le plaisir.
- Je me torchai ensuite, dit Gargantua, d’un couvre-chef, d’un oreiller, d’une pantoufle, d’une
gibecière8, d’un panier (mais oh ! Le mal plaisant torche-cul!), puis d’un chapeau.
➔ Énumération d’objets hétéroclites, prosaïques, qui produit une impression de « bric à brac ».
Figure de l’aposiopèse, (« mais oh »), organisation avec des connecteurs temporels qui
rapportent les étapes de la découverte.
Et notez que, parmi les chapeaux, certains sont faits d’un poil ras, d’autres de fourrure, de velours,
de taffetas, de satin. Le meilleur de tous est celui qui est couvert de poils. Car il permet une très
bonne absorption de la matière fécale.
➔ Visée explicative et descriptive du propos de Gargantua. Énumération des matières, qui sont
utilisées pour l’habillement, matières nobles inadaptées ici. Matières plutôt luxueuses :
renversement du haut et du bas. Mais démarche inductive : parodie d’une démarche
scientifique ou mise en valeur du rôle de l’expérience dans l’acquisition des connaissances ?
(= faut-il prendre le propos au sérieux?), utilisation d’une périphrase pour désigner les
selles / contraste avec la vulgarité au début du texte.
8 À l’époque, grande bourse plate portée à la ceinture, sac.
Puis je me torchai d’une poule, d’un coq, d’un poulet, de la peau d’un veau, d’un lièvre, d’un
pigeon, d’un cormoran, du sac d’un avocat, d’une barbute9, d’une coiffure, d’un leurre10.
➔ Quel sens trouver à cette énumération d’animaux évoquant la campagne française du 16e
siècle ? Impression qu’il se saisit de tout ce qui tombe sous sa main. Un comique absurde ?
Mais, pour conclure, je dis et maintiens qu’il n’existe pas de meilleur torche-cul qu’un oison11 au
duvet abondant, à condition qu’on lui tienne bien la tête entre les jambes.
➔ Connecteur logique, formule conclusive avec la répétition « dis et maintiens », qu insiste, et
donne un aspect formel au discours. Oison : l’oiseau est un symbole de liberté, de grâce,
d’envol spirituel, il se torche donc le cul avec un symbole spirituel. Animal poétique (cf les
nombreux oiseaux présents dans les textes poétiques, de l’albatros au pélican, en passant par
le rossignol chez Shakespeare…).
Vous pouvez me croire sur l’honneur.
➔ Contraste et décalage de l’allusion à l’honneur, contraste entre le haut et le bas présent
dans tout l’extrait : ce qu’on appelle le carnavalesque. Argumentation basée sur
l’expérience personnelle + appel à l’honneur, donc une argu. qui se base sur la personne
même de l’orateur.
Car vous sentez alors au trou du cul une volupté extraordinaire, tant par la douceur de ce duvet que
par la chaleur tempérée de l’oison, qui se répand facilement dans tout le boyau du cul ainsi que dans
les intestins, jusqu’à la région du cœur et du cerveau.
➔ Encore une fois, on remonte, du bas vers le haut, du corporel vers le spirituel « le cerveau »,
lieu traditionnel de la pensée et de l’intelligence. Décalage entre les expressions vulgaires,
crues, et l’emphase, le caractère poétique de cette description laudative, avec expression
hyperbolique « extraordinaire ». CL positif de sensations agréables, liées au toucher. Termes
hyperboliques pour ce dont il est question « volupté », forme de plaisir intense.
➔ Lien possible entre plaisir corporel et ouverture vers le spirituel, qui fait signe vers un lien
entre corps et âme.
Et n’allez pas croire que la béatitude des héros et des demi-dieux qui se trouvent aux Champs
Elysées12 soit due aux asphodèles13, à l’Ambroisie14 ou au Nectar15, comme le prétendent les
vieilles qui sont ici. Cette béatitude vient, selon moi, de ce qu’ils se torchent le cul d’un oison. Et
telle est l’opinion de Maître Jean d’Écosse16.
9 Casque métallique.
10 Oiseau en cuir utilisé en fauconnerie.
11 Petit de l’oie. Les spécialistes y voient un symbole de la charité peint par Michel Ange, représentant l’amour
d’autrui sous la forme d’un cygne. Est-ce que le comique grossier dissimule ici une réflexion profonde ?
12 Dans la mythologie grecque, lieu où les héros trouvent le repos après leur mort.
13 Dans l’Antiquité, plante que l’on mettait autour des tombeaux comme nourriture agréable pour les défunts.
14 Substance divine, nourriture des dieux grecs.
15 Vin des dieux, référence à la culture antique.
16 Jean Duns Scot (1266-1308) fameux théologien scolastique.
➔ Adresse au lecteur, au-delà du père : est-ce le personnage qui parle, ou le narrateur qui
s’adresse au lecteur ? On passe de la volupté à la béatitude : gradation, puisque terme
religieux, nom donné à une partie du sermon sur la montagne (évangile selon St Matthieu).
Registre épique, mythologique. Allusions au vin, puis au nectar bu par les dieux,
symbolisme de la boisson // sagesse. Registre heroi-comique : se dit d’un poème épique
mêlé d’épisodes comiques + sujet banal traité sur un ton épique, ce qui est bien le cas
ici. Traitement d’un sujet bas en un style élevé. Argument d’autorité, cf Jean D’Écosse,
mais c’est le théologien qui est d’accord avec l’enfant, pas le contraire.
Introduction
• contexte Hstq et culturel
• métier de Rabelais
• situation du texte dans l’œuvre
• lecture
• problématique et mouvements
• entrée en matière : intro de Gargantua + encouragements du père. Récit de l’expérience à
proprement parler. Conclusion.
Conclusion
Dans cet extrait,Gargantua dialogue avec son père pour lui exposer le résultat d’une enquête
scientifique qu’il a menée en se basant sur son expérience personnelle. Le sujet et le contenu de
l’enquête peuvent surprendre et choquer le lecteur par leur crudité, leur vulgarité. L’évocation du
bas corporel est toutefois un thème classique de la littérature populaire du Moyen Age.
L’originalité de Rabelais est de mêler les registres et les tonalités : on passe de la vulgarité à
l’évocation des demi-dieux, dans un mouvement d’ascension qui, une nouvelle fois, nous amène à
nous interroger sur les véritables visées du texte. Le texte a bien une dimension épistémologique en
répondant à la question de la source du savoir. Ici, Rabelais nous propose un manuel empiriste.
Peut-on y lire une quête spirituelle qui ferait du corps un vecteur vers une forme de gai savoir
d’ordre spirituel ? Rabelais semble en tout cas nous indiquer que la béatitude prend naissance
dans le corps.
Lecture linéaire n° 9, « La mauvaise éducation des Sophistes », chapitre 14.
Introduction :
– Ce texte aborde un problème essentiel dans l'oeuvre, à savoir l'éducation du personnage
principal.
– C'est également une préoccupation essentielle des Humanistes, courant auquel on peut
rattacher l'auteur / présentation de ce dernier.
– Ce passage intervient juste après l'invention du torche-cul, qui a révélé au père l'intelligence
du fils. Mais cette expérimentation, pour le coup, ne va pas se révéler fructueuse.
– Nous verrons comment, en effet, l'auteur utilise l'humour, l'ironie, la satire, pour se moquer
de cette première éducation. En quoi cet extrait représente-t-il une satire de l'éducation /
apprentissage médiévaux.
– Lecture
– Mouvements :
Introduction : Cf doc Gallia « l’école au moyen age » + « quelle histoire ! L’école au MA ».
On lui recommanda un grand sophiste, nommé Maître Thubal17 Holoferne, qui lui apprit si bien son
alphabet qu’il le récitait par cœur et à l’envers.
➔ Marque de l’ironie. Cf onomastique. CC de conséquence qui souligne avec ironie l’absurdité
de savoir réciter son alphabet à l’envers : à quoi cela peut-il servir ? Quel est l’intérêt ?
Rappel du caractère mécanique de l’apprentissage au Moyen Age, caricature.
Cela l’occupa cinq ans et trois mois.
➔ Durée conséquente pour si peu de choses ! Satire de l’enseignement reçu, lien au parcours
« rire et savoir » + précision comique apportée par « et trois mois ».
Puis son maître lui lut Donat18, le Facet, le Thédolet, et Alanus in parabolis. Et cela l’occupa treize
ans, six mois et deux semaines.
➔ Énumération de livres classiques, qui semblent coupés de la réalité, comme tombés du
ciel, sans rapport aucun avec un but ou un objectif. Les titres en latin soulignent également
le caractère érudit mais abstrait de cette éducation. Comique de répétition + gradation avec
les précisions temporelles, qui soulignent la perte de temps que constitue cette éducation.
Répétition de l'expression « cela l'occupa ».
17 Signifie confusion en hébreu. Holoferne : nom d’un cruel persécuteur des Juifs.
18 Donat...parabolis : liste d’ouvrages scolaires, de grammaire latine, ou de morale, très répandus depuis le Moyen
Age, symboles de bêtise et d’obscurantisme aux yeux des humanistes.
Notez que, pendant ce temps, il lui apprenait à écrire en lettres gothiques19.
➔ Encore un enseignement dont on peut interroger la finalité : pourquoi les lettres gothiques ?
Une éducation livresque, coupée des préoccupations qui seront celles des Humanistes : viser la
réalisation de l'homme dans sa globalité, dans toutes ses dimensions.
Gargantua devait recopier lui même ses livres, car l’art de l’imprimerie n’était pas encore inventé20.
➔ Référence à l’activité des moines dans les monastères, les « scriptoriums », endroit où les
moines recopiaient les textes sur les manuscrits (littéralement : écrits à la main).
Comparaison entre deux époques : avant et après l’imprimerie, symbole de progrès et de
modernité. Rabelais donne à son texte un tour épidictique : blâme de l’éducation médiévale
et éloge de l’Humanisme.
Pour cela, il portait habituellement une grosse écritoire, pesant plus de sept mille quintaux, dont
l’étui était aussi gros et grand que les gros piliers d’Ainay21. L’encrier, qui avait la capacité d’un
tonneau, y était suspendu par de grosses chaînes de fer.
➔ Tournure caricaturale que prend l’extrait : la satire sa fait plus marquée à travers les
hyperboles. Comparaison comique avec les piliers d’une cathédrale, puis entre l’encrier et
le tonneau. Le narrateur jour sur le sens propre et figuré du poids d’un savoir, qui est
lourd, à tous les sens du terme ! Savoir pénible, y compris à transporter...Le personnage
paraît condamné à une sorte d’esclavage, il est prisonnier de ces chaînes de fer, du poids à
porter, seul le vrai savoir, la vraie sagesse, présentés plus tard, pourront le libérer.
Puis il lui lut le De modi significandi22, avec les commentaires de Heurtebise23, de Faquin, de
Tropdiceux, de Galehaut, de Jean le Veau, de Billonio, Brelingandus, et un tas d’autres.
➔ L’énumération continue, avec le connecteur temporel, qui exprime plus l’accumulation
que la suite logique. Jeu sur les mots, les noms propres de ces commentateurs, « qui brasse
du vent », « coquin », ou « trop bavard », « Galehaut » peut faire référence à la
maladie de la gale, le veau est un symbole de bêtise (« personne nonchalante et stupide »),
billonner signifie faire de la fausse monnaie, peut aussi se référer à la bile, humeur, fluide
corporel des mélancoliques, synonyme d’anxiété, enfin Brelingandus évoque la breloque, ou
une utilisation du langage qui n’aurait d’autre fin que lui-même, des mots pour des mots…
➔ L’énumération se clôt sur l’expression « et un tas d’autres », réduisant les enseignants à des
objets, des « tas », et les éconduisant avec indifférence ou mépris. C’est la vanité de leur
savoir qui est ainsi liquidée.
Cela l’occupa plus de dix-huit ans et onze mois.
19 Symboles de pensée rétrograde, les humanistes préférant une écriture plus moderne et plus élégante.
20 Plus tard, Gargantua créera une imprimerie dans son royaume.
21 Saint-Martin d’Ainay est une cathédrale lyonnaise.
22 Les modes de signifier, traité de grammaire médiévale.
23 Heurtebise….Brelingandus : surrnoms comiques traditionnels.
➔ Cela renseigne également sur la durée de vie de Gargantua, comme les patriarches dans la
Bible, qui semble vivre des centaines d’années...Cette éducation vaine occupe un temps
très long.
Et il le sut si bien que, mis à l’épreuve, il le récitait par cœur et à l’envers.
➔ Comique de répétition qui souligne l’absurdité de cette éducation. C’est la mémoire qui
travaille pas la réflexion. Cc de conséquence avec un registre ironique.
Il prouvait ainsi sur ses doigts, à sa mère, que de modi significandi non erat scientia24.
➔ Comique de geste face à sa mère, qui doit être peu préoccupée de ces choses...Décalage du
personnage par rapport à son entourage, résultat de cette éducation.
Puis il lui lut le Comput25, ce qui l’occupa bien seize ans et deux mois, jusqu’à la mort de son
précepteur, laquelle survint en l’an mille quatre cent vingt, d’une vérole26 qui lui vint.
➔ On comprend que l’éducation aurait continué si le maître n’était pas mort. Caricature,
hyperbole. L’éducation n’en finit pas ! Ironie et sarcasme : la vérole est ce qu’on appelle
aujourd’hui une « MST », donc le maître est un « débauché » c’est ce que suggère le texte.
Son éthique, son mode de vie, ne sont pas en accord avec un enseignement formel, qui
n’engage pas une manière de vivre, un idéal, ce qui est la définition de la sagesse.
Après il eut un autre vieux tousseur, nommé Maître Jodelin Bridé 27, qui lui lut Hugutio28, Hébrard,
le Grecisme, le Doctrinal, les Pars, le Quid est, le Supplementum29, Marmotret, De moribus in
mensa servandis, Seneca de quatuor virtutibus cardinalibus, Passaventus cum commento et le
Dormi secure pour les fêtes.
➔ Esthétique de l’énumération à visée comique : on retrouve le plaisir rabelaisien de la liste,
source d’un comique de mots touchant à l’absurde. Expressions péjoratives désignant le
maître, comparé à un âne (la bride). On remarque que l’élève est passif, ce n’est même pas
lui qui lit. Il doit simplement écouter...
Et quelques autres de la même farine, à la lecture desquels il devint tellement sage que jamais plus
nous n’en avons enfourné30 de pareils.
➔ Expression qui rappelle « et un tas d’autres », humour et caricature avec le Cc de
conséquence, qui souligne l’ironie. Comparaison avec un pain, « enfourné » ou « farine ».
24 « Les modes de signifier ne sont pas une science ».
25 Calendrier populaire très répandu, contenant des vies de saints, des remèdes de campagne...etc.
26 Maladie transmise par les voies sexuelles, Rabelais cite le poète Clément Marot (1496-1544) qui écrit dans un
poème de l’Adolescence clémentine (1532) « Qui mourut l’an cinq cent vingt / De la vérole qui lui vint ».
27 Un idiot à qui on a passé une bride, Jodelin signifiant « idiot ».
28 Divers manuels scolaires de l’époque, portant sur la rhétorique, la piété, les bonnes manières.
29 Un commentaire, mais on ne sait de quel texte. Satire de la scolastique médiévale qui étouffait le sens des textes
originels par des commentaires.
30 Jeu sur une expression ancienne (en général pour de mauvais individus) : de la même farine, identiques. Métaphore
filée en évoquant l’acte d’enfourner des pains.
En conclusion :
Un texte important qui brosse la satire d'une éducation formelle, formaliste, livresque, qui ne
développe pas l'intelligence de l'enfant, mais lui fait apprendre par cœur. Rabelais utilise les
registres satiriques, ironiques, pour faire la caricature de l'éducation médiévale et proposer
implicitement une autre approche. Nous retrouvons l'énumération comme moyen de se moquer de
ce savoir, qui s'empile dans l'esprit. Rabelais rejoint donc le courant de pensée humaniste qui prône
une autre éducation, holistique, dont Erasme notamment sera un représentant important. Thème
essentiel, puisque Gargantua peut être lu comme un roman d'apprentissage, un parcours menant
d'une forme de bêtise, voire d'animalité, vers la réalisation d'un idéal humain, qui trouve son
couronnement dans l'abbaye de Thélème. Nous pouvons voir dans cet extrait une préfiguration des
moqueries que Molière adressera aux médecins dans ses comédies, au 17e siècle. Le dramaturge
s'en est en effet souvent pris aux faux savants, qui utilisent le latin comme moyen de jeter la poudre
aux yeux des ignorants.
= Cf explication de ce passage.
Lecture linéaire n°10, « Comment un moine de Seuilly sauva le clos de l’abbaye du pillage des
ennemis », chapitre 27.
Disant cela, il ôta son grand habit et s’empara du bâton de la croix, qui était en cœur de cormier,
long comme une lance, bien équilibré en main, et parsemé de fleurs de lys31 presque toutes effacées.
➔ Des verbes d’action, au passé simple, qui montre un héros agissant. Détournement des
objets religieux en objets guerriers, en armes d’attaque. Le religieux attaque pour son roi
François premier, avec une arme symbole de royauté. Un moine peu conventionnel, qui va
s’adonner à la violence guerrière.
Il sortit ainsi, en chemise, son froc en écharpe.
➔ Ici encore, frère Jean quitte son identité de moine pour se transformer en guerrier. Thème
apparence // réalité.
➔ Une première étape introductive du personnage, qui lance l’entrée du héros sur le champ
de bataille : registre burlesque, qui joue sur une parodie de récit épique (cf extraits de
l’Iliade // jeu de reprise parodique du style d’écriture de l’épopée).
Avec son bâton de croix, il s’élança brusquement sur les ennemis qui, sans ordre ni drapeau ni
trompette ni tambour, vendangeaient.
➔ Énumération de négations pour décrire le désordre des ennemis, leur absence de préparation
au combat. Premier plan et seconde plan marqués par le verbe au passé simple et celui à
l’imparfait, qui met en valeur le surgissement de Frère Jean.
Les porte-drapeaux avaient posé leurs drapeaux et enseignes le long des murs, les tambours avaient
défoncé leurs instruments pour les remplir de raisin, les trompettes étaient chargées de branches de
vignes, tous étaient dans le plus complet désordre.
➔ Juxtaposition de propositions qui montre le désordre, l’absence d’intentions des ennemis,
tout occupés par la vigne. CC de lieu, puis de but, qui créent un contraste entre l’attitude de
Jean et celle des ennemis. Phrase conclusive qui vient clore le tableau.
Frère Jean cogna alors si rudement sur eux, par surprise, qu’il les renversa comme une bande de
porcs, frappant à tort et à travers , à la vieille escrime32.
➔ Retour de verbes d’action au passé simple, avec une subordonnée de conséquence (adverbe
intensif si + que), avec une série de Cc de manière qui décrivent la façon dont frère Jean se
bat, rappel des récits de chevalerie, littérature du Moyen Age (une des deux sources
d’inspiration de la littérature médiévale, avec l’amour courtois.)
31 Fleurs de lys symboles de la royauté. En 1515, le pape suggère à F. 1er de faire une croisade, et lui offre un fragment
de la croix du Christ. Le bâton de la croix devient un emblème de François premier.
32 Le moine se bat sans les raffinements enseignés par les maîtres venus d’Italie. Il préserve les valeurs de la
chevalerie.
Aux uns il écrabouillait la cervelle, aux autres il brisait bras et jambes, il leur disloquait les
vertèbres du cou, leur fracassait les reins, il leur cassait le nez, leur pochait les yeux, leur fendait les
mandibules, leur enfonçait les dents au fond de la bouche, leur défonçait les omoplates, leur
pourrissait les jambes, leur déboîtait les hanches et meurtrissait leurs membres.
➔ Présence du champ lexical du corps humain, décrit de façon précise et détaillé.
Juxtaposition de propositions indépendantes, avec le même sujet grammatical « il ». la
juxtaposition donne à voir la rapidité des actions, quasiment simultanées ! Les ennemis
sont regroupés aux « uns//autres », une masse indéfinie.
➔ Mise en valeur, par contraste, du héros de la scène : frère Jean.
➔ Des verbes qui appartiennent au champ lexical de la violence, avec parfois connotations
comiques comme « écrabouiller ». Impression que l’auteur s’amuse à décliner tous les
verbes d’action possibles qui expriment la destruction. Mots qui appartiennent à la même
famille enfoncer / défoncer (polyptote) + expression de la négation grâce à des préfixes
comme -dis ou -dé qui permettent de créer des antonymes.
➔ = en bref, une véritable œuvre de destruction meurtrière, tout cela pour la vigne !
Si l’un d’entre eux tentait de se cacher au milieu des ceps les plus touffus, il lui écrabouillait
l’épine dorsale et les reins comme un chien.
➔ Usage du superlatif (registre épique) + champ lexical du corps visant à produire l’effroi, à
donner le spectacle de la violence, dans le registre épique (cf Homère). Toutefois ici :
l’outrance est source de comique et non de terreur.
➔ Comparaison à un animal, le chien, animal prosaïque, banal, qui appartient plutôt au
réalisme. Mais les comparaisons animales sont légion dans le registre épique, où la guerre
s’inscrit dans le cadre d’une lutte naturelle et féroce, où les hommes redeviennent des
animaux.
➔ Image d’un chien chassé à coups de bâton.
Si un autre voulait sauver sa vie en s’enfuyant, il le frappait à la suture lambdoidale 33 du crâne et
lui faisait exploser la tête en mille morceaux.
➔ Cc de condition. Exagération, hyperbole, caractéristique du registre comique « en mille
morceaux ». Comique de situation, de gestes. Les précisions chirurgicales, médicales,
prêtent à rire dans ce contexte, et soulignent le savoir médical de l’auteur. Connaissance du
corps humain affichée. Décalage entre ce savoir et ce qu’il sert : un registre comique,
burlesque.
S’il en voyait un monter dans un arbre en espérant y trouver refuge, il l’empalait par le fondement
avec son bâton.
33 Suture des os du crâne en forme de lambda. Rabelais affiche ses connaissances en anatomie.
➔ Anaphore (quasiment) en « si etc.... »
➔ Répétition de la même structure avec la conjonction « si », qui exprime la condition + CC de
but « en espérant etc... ». Comique qui touche au bas corporel : le fondement, c’est à dire
la derrière. On voit que le savoir peut être une source de comique, quand il est détourné.
L’une de ses vieilles connaissances lui cria : « Ha, Frère jean, mon ami, Frère Jean, je me
rends ! ». Il répondit : « Tu y es bien forcé ! Mais en même temps, tu rendras ton âme à tous les
diables ! », et subitement, il le roua de coups.
➔ Incursion du discours direct, interjections, répétitions, qui animent la scène.
➔ Présence de trois phrases exclamatives, vivacité des échanges. Expression familière
« diable ».
Et si jamais un téméraire cherchait à lui résister, là il montrait la force de ses muscles, car il lui
transperçait la poitrine par le médiastin34 et le cœur.
➔ Adverbe « là » qui vient ironiquement souligner un fait exceptionnel, alors que le texte ne
cesse de montrer la force et la violence du moine.
A d’autres il cognait sur les côtes, leur retournant l’estomac, ce qui les faisait mourir
immédiatement. Aux autres, il frappait si farouchement à travers le nombril qu’il leur faisait sortir
les tripes. Aux autres il transperçait les couillons et le boyau du cul. Croyez-moi, c’était le plus
horrible spectacle que l’on n’ait jamais vu !
➔ Longue énumération qui parcourt le texte, énumération d’actions violentes montrant la
destruction du corps des ennemis.
➔ Anaphore : figure d’insistance et de répétition qui accentue le côté irréel et burlesque de
la scène.
➔ Texte construit sur une gradation, une amplification épique, commençant par l’entrée
en scène du héros, et se poursuivant par la traque des fuyards. Usage du superlatif
absolu dans la dernière phrase.
➔ L’appel « croyez moi » paraît antiphrastique : cela est proprement incroyable. Le narrateur
commente son propre récit pour en souligner l’horreur. Mise en scène du narrateur qui se fait
conteur, narrant un spectacle effroyable, ou plutôt effroyablement comique.
34 Région du thorax.
Découpage du texte en mouvements
Disant cela, il ôta son grand habit et s’empara du bâton de la croix, qui était en cœur de cormier,
long comme une lance, bien équilibré en main, et parsemé de fleurs de lys 35 presque toutes effacées.
Il sortit ainsi, en chemise, son froc en écharpe. Avec son bâton de croix, il s’élança brusquement sur
les ennemis qui, sans ordre ni drapeau ni trompette ni tambour, vendangeaient. Les porte-drapeaux
avaient posé leurs drapeaux et enseignes le long des murs, les tambours avaient défoncé leurs
instruments pour les remplir de raisin, les trompettes étaient chargées de branches de vignes, tous
étaient dans le plus complet désordre.
= Introduction du personnage et présentation du décor.
Frère Jean cogna alors si rudement sur eux, par surprise, qu’il les renversa comme une bande de
porcs, frappant à tort et à travers , à la vieille escrime 36. Aux uns il écrabouillait la cervelle, aux
autres il brisait bras et jambes, il leur disloquait les vertèbres du cou, leur fracassait les reins, il leur
cassait le nez, leur pochait les yeux, leur fendait les mandibules, leur enfonçait les dents au fond de
la bouche, leur défonçait les omoplates, leur pourrissait les jambes, leur déboîtait les hanches et
meurtrissait leurs membres.
Si l’un d’entre eux tentait de se cacher au milieu des ceps les plus touffus, il lui écrabouillait l’épine
dorsale et les reins comme un chien. Si un autre voulait sauver sa vie en s’enfuyant, il le frappait à
la suture lambdoidale37 du crâne et lui faisait exploser la tête en mille morceaux. S’il en voyait un
monter dans un arbre en espérant y trouver refuge, il l’empalait par le fondement avec son bâton.
L’une de ses vieilles connaissances lui cria : « Ha, Frère jean, mon ami, Frère Jean, je me rends ! ».
Il répondit : « Tu y es bien forcé ! Mais en même temps, tu rendras ton âme à tous les diables ! », et
subitement, il le roua de coups.
= Scène de combat avec une parodie de récit épique.
Et si jamais un téméraire cherchait à lui résister, là il montrait la force de ses muscles, car il lui
transperçait la poitrine par le médiastin38 et le cœur. A d’autres il cognait sur les côtes, leur
retournant l’estomac, ce qui les faisait mourir immédiatement. Aux autres, il frappait si
farouchement à travers le nombril qu’il leur faisait sortir les tripes. Aux autres il transperçait les
couillons et le boyau du cul. Croyez-moi, c’était le plus horrible spectacle que l’on n’ait jamais vu !.
= Amplification du combat et conclusion.
35 Fleurs de lys symboles de la royauté. En 1515, le pape suggère à F. 1er de faire une croisade, et lui offre un fragment
de la croix du Christ. Le bâton de la croix devient un emblème de François premier.
36 Le moine se bat sans les raffinements enseignés par les maîtres venus d’Italie. Il préserve les valeurs de la
chevalerie.
37 Suture des os du crâne en forme de lambda. Rabelais affiche ses connaissances en anatomie.
38 Région du thorax.