Maximilien HETO CHEVALIER
Psaumes ante-mortem
Préface
Encore un recueil de poèmes. Un de plus. Non sans
raisons.
A quoi bon vouloir s'acharner à écrire de la poésie ? C'est
la seule méthode que j'ai trouvé face à ma sensation de
n'appartenir à aucun monde ; cette sensation d'en avoir
assez d'être soi – puisque ma réelle mission semble n'être
ici que de souffrir ; comment pouvoir espérer entrevoir
une raison valable à vivre, même en qualifiant ma place
en ce monde d’inconvenante difficulté ?
En écrivant, je repousse la mort ; autrement dit, je la subis
car je veux croire en la création poétique comme
éphémère vocation à la faiblesse de vouloir disparaître ?
« Cela fait bien de penser qu'on va se tuer » écrivait
Cioran. On respire à cette idée car, au fond, je ne puis
encore vivre les instants qu'il me reste par la perspective
de savoir que l'idée de me faire disparaître au moment où
je l'aurais choisi est une idée viable. Seuls les abrutis sont
inaptes au suicide. Et j'ai l'ambition de croire que je n'en
suis pas un. Devenir totalement moi est ma destinée ; il
n'y a aucune raison de s'obstiner à vivre lorsque toutes les
raisons d'être - verbe si obscène - sont épuisées. Mon
dernier combat sera avec la mort. En l'appelant, je la
défierai. En la provoquant, je lui donnerai raison
existentielle. La combattre, c'est lui donner raison. Les
poèmes de ce recueil sont une énième farce dressée à la
mort pour lui poser un lapin. Chaque chose en son temps.
21 novembre 2023
Je n'ai pas l'esprit de clarté
A combattre les spectres trépanés
Les silhouettes sont vides de non-matière
Et ces vides sont remplis d'air éphémère
Sinistres gouffres de pigments d'acides et de cierges
Ce sont de grands brûlés qui gisent ici
Grands brûlés – comme moi et mon âme
Enfermés tous deux malfaisants et infâmes
Dans et derrière un miroir noirci
Que peut-il bien se tramer en cette esplanade
Dans cette épaisseur soucieuse qui réfléchit trop ?
ô putain de nuits
on me dit oiseau de nuit
moi habité par l'Ennui
le début de ma solitude
prend racine dans mes habitudes
côtoyer les putains et leurs préludes
et les musiques nobles de la Lune
leurs mains caressant leurs seins
leurs t-shirt mouillés noirs où stagnent les branches de
l'étoile qui m'excite
ton regard de chiennasse
*
Parfois on oublie la lumière
Dans les étages peu fréquentés
Les poètes distillent de la bière
Et de l'absinthe décolorée
Ô noble parure des neiges éternelles
Ô vertu fondée de l'impossible tunnel
l'approche pénible du soleil
nous rendîmes les iris sensibles
nous vîmes les vibrisses visibles
et les vignes presque invisibles
*
qu'avons-nous fait à l'au-delà ?
*
qu'avons-nous fait à la Matière Noire ?
*
Toujours au crayon de papier
Je restitue en peu de mots
Peut-être et c'est sûr pas assez
Les folies que dictent mes maux
Tordu de douleur au bureau
De l'appartement somnambule
Jamais on ne parlait de l'eau
Au risque de tuer nos globules
Est-on vraiment plus productifs
Lorsqu'à nos fenêtres les massifs
Rendent les animaux muets et sourds
Et remplacent les peuples du jour ?
N'écoutant pas les appels divins
Depuis les astres nommant ta race
Je crache sur toi tout mon venin
Sur ton visage et sur ta face
Au fond de mon bois
J'ai vu renaître l'alcool
Qui n'est guère produit ici
Ce n'est plus notre rôle
D'écouter ces antiques voix
*
Est-ce bien raisonnable
D'écrire pour ne rien dire
Vouloir paraître fréquentable
Alors qu'on nage en plein délire ?
Voilà bien un bon quart d'heure
Que soigneusement je cache mes pleurs
De mon esprit prenant la fuite
Pourquoi vend-on ma réussite
Pendant que tu crèves en silence
J'ai mis un poignard dans ton astéroïde
*
Je me doutais bien tout à l'heure
En testant cette nouvelle poussière âcre
Qu'en écrivant à vingt-deux heures
Elle ne ferait pas de miracle
Non pas qu'elle fasse apparaître
Sur les murs d'impossibles êtres
Mais comme une âme fantomatique
Elle se disperse dans la brume ionique
Pas de poids pour les voix qui m'assaillent
Elles ne se calment pas
Elles ne disparaissent pas
Que fais-je, que fais-je ?
Je sombre
Seul dans l'ombre de mon sépulcre
J'erre dans ma tombe
Quand tu y es je m'incruste
*
très loin
des dosages éphémères
des murailles de fer
adossées aux blousons troués
(mitraillage!)
ils veillent sur les coupures attaquées
par de vieilles bouteilles poussiéreuses – clown de l'absolu
les étiquettes rares
sont leurs seuls atouts
une palette d’arômes
doucement détruit les atomes
L'étrange mur qui me flingue du regard
Constitue l'entourage funeste
De la chambre où de gare en gare
Tu te dégrades et défenestres
*
les esprits abîmés
hantent les murs
et les fruits impurs
dans les maisons oubliées
nos funestes prières
sont autant de travaux
illuminant les pierres
de châteaux médiévaux
soirée de cristal
le vent habite l'espace
il n'y a plus de râle
il n'y a plus de race
*
éparpillez mes cendres
fantômes des prairies
pourquoi voulez-vous prendre
mon reste de génie ?
Aucun bruit ne paraît
déranger les ombrages
je ne vois plus de près
mes yeux ont pris de l'âge
la tombe des poètes
fausse commune délabrée
est l'endroit de ma quête
l'endroit de mon arrêt
mon bus m'y arrête
j'ai caché des herbes d'une couleur étrange là-bas
ce lieu est un lieu subtil
où vont tant d'âmes meurtries
cacher du crime leur mobile
d'artistes et de corps pourris
*
Nous finirons en cendres
C'est la réalité
Que ferons alors les anges
Sales et accidentés ?
Ils iront sur les chaises
Où les rois pourriront
En présence de seize
Abeilles rose-vermillon
ne franchis pas la porte en bois
te séparant des archanges violets
avec leurs linceuls résistants aux rois
ils pourraient t'envoûter !
il n'y a pas de mystère
aux rites funéraires
j'ai le poids d'une plume
et n'ai plus de volume
malédiction ou pas
les anges de la nuit
doivent respecter le glas
des enterrements de minuit
*
le centre de la ville
de la foule est idé
désormais se coucher
paraît une idée conne
le réveil nous indique
que boire ce vin ignoble
rendra l'arc oblique
normal de son horreur
le soleil levant
appellera les êtres
dont je possède le sang
au fond d'une éprouvette
*
entends-tu
les hurlements pourpres
du fond de mon âme
balbutiant les infâmes
absolus trépassés
les mélanges questionnent les points
originels de l'incertitude
sans aucune poésie
le monde ne peut
avoir être et mourir prétendument dans plus ou moins
longtemps
car pour mourir
il faut – sur le papier du moins
avoir vécu
les psychoses cocaïniques
sans la science incomplète
j'ai besoin d'approcher
-seule la poésie me le permet-
le plus proche point de l'insaisissable
Le poids de ton âme, je n'ai pu le calculer qu'en
l'emprisonnant dans un bocal, au-dessus de ton corps,
lorsque tu es morte. J'ai enfin compris le sens du mot
« posséder ». D'avoir le droit de tuer.
*
ne crois-tu pas
toi l'ange de la nuit
que les couleurs
même lorsque nous dormons
pourraient remplacer
le sombre
de ton ciel ?
autour du centre du vide
les ombres pourpres dans les villes
rodaient sombres et livides
prismes de l'invisible
agités de silence
les rondes publiques et crades
des cieux peu respectables
allongèrent les corps
déterrés et malades
des salopes assombries
ô vague d'obscurité
pourquoi m'éclaires-tu
l'ombre de l'ombre que tu es
spectre de l'être
*
sans autrui
ai-je la possibilité
d'être ?
sans ces yeux que je ne puis oublier
sans les tiens
sans eux
aurais-je goûté un jour au non-sommeil ?
à cette réalité de l'irréel ?
je ne vis pas dans l'espace
je ne me contente pas de l'aiguille de ma montre
je suis le temps qui s'écarte
je suis la carte et l'étang
lorsque la Lune aura fini
d'être notre miroir
alors l'encre de nos veines
cessera d'être noire
*
les astres pourrissent
les voûtes sombres de la nuit
sont imbibées d'iris
sont imbibées des larmes
des poètes sans charme
des poètes endormis – dans leurs capharnaüms funestes
les anges ne chantent plus
même pas leur propre musique
seuls les médecins de l'âme
ne font pas grève
quelques étoiles enquêtent
sur la pseudo-survie
des plaies d'un nouveau Christ psychédélique, déjà
crucifié
*
voûtes célestes sacrifiées à l’orchidée
profondeurs substantielles
jonchées de cendres de corps amoindris
sanctuaire de la souffrance
reliquaire de la douleur
tombeau de la désolation
espace aux incantations jadis de Messes Noires
expurgation fragmentaire
de terrasses poignardant l'aube sinistrée
seule l'apparence au néant
s'amplifie
déchirure liquide
dépouille essentielle
désastre translucide
distance existentielle
soupçons noirâtres
*
cris de bois morts
prisme pur et ses éclats en tension
toujours plus sensibles à l'instant subjuguant l'aurore
le feu attend, il peut toujours attendre
les chairs puent et se scarifient d'elles-mêmes
des vapeurs cocaïniques s'en échappent
il te frappe le vent
elle te frappe l'âme l'araignée violacée
il te frappe l'étang
décliner sous son charme c'est le faste de la voix lactée
rien aux alentours
seul le feu de la nuit de Walpurgis
*
loin
loin les carrefours décisifs et ultimes
et le silence
assourdissant
si loin
enterrements de cadavres
les uns dans les autres
charnier saillant dans les caves
génocide des apôtres
éternelle pierre
conservée dans l'eau bleuâtre
orage effroyable
question d'archiviste
ici de maigres brisures de vide et c'est tout
composé de vide, comme la plupart des particules les plus petites
et les voûtes de feuilles
et le chant des châtaignes, pluies mystiques
pleine lune
un autre monde exècre
les ombres de l'étang
les nuages pleuvent l'ocre
poudreux fruits de pigments
*
sommeil où tout souffle s'éteint
pour entretenir ce lieu maudit
les démons ricanent et s'enivrent
aucun répit dans ce lieu-dit
tromper la danseuse est facultatif
dans l'herbe
ses cendres fument encore
la brume et le désastre
ici résident les lamentations
outrancière des astres
sur l'orbite des damnations
*
tensions permanentes au temple imparfait
anges et moineaux discutent sous l'aurore des bombes
les âmes attendront ici
encore longtemps
jusqu'à crever de soif
les projets ici seront résiduels
et les étendues à construire
s'évanouissent déjà dans le ciel sans fond
et les anges restent dans leurs restes
à attendre
il n'y a plus d'arbre sur terre
à qui la parole fut donnée à l'Origine
leur silence parlerait pourtant
dans un bruitage puissant
inutile
infertile
*
le fleuve de mon être hante les hêtres
cette eau sale
nous effraie
sa couleur pose problème
dépose un malaise
sorte de chape de plomb permanentes
les corps en surface
flottent
assagis
et leurs bras
en signe d'ultime adieu
claquent à la surface de cette eau pourtant si calme
cadavre d'eau en putréfaction
dont on boira les liquéfactions
urne fracassée
cendres dispersées
sur l'herbe brûlée
par la fleur de rosée
ces masses obscures
ces vapeurs spectrales
ces douces moisissures
ce vieux lit d'hôpital
cette sainte sonate
ce psaume accompli
ces reins si malades
ce cavalier meurtri
ces angéliques couronnes
ce sommeil pourri
ces nobles saines vignes
ces blanches nuits
ces sinistres larmes
ces anges jaunâtres
ces feux de candélabres
ce rossignol et son simulacre
tel est bien ici
ton chemin de croix
*
chambre de la création
extase d'un uniforme d'infirmier
les lunes se raréfient
et tombent comme des pommes
l'averse de ton ivresse
verse le poison des passions
à l'aube des cyprès
angoissantes croix en prises aux feux de Walpurgis
arc mélancolique
si obscure et presque immonde
embrase la bucolique
table tournante sur ta tombe
c'est
l'excès de ton décus
l'abcès de ton excès
qui avorte l'azur putride
des horloges crépusculaires
où l'humus frais et humide
explose en mille prières
n'en voudrais-tu pas ?
*
les âmes qui s'arment
dans les vides absolus
usurpent les fumées de nos poudres
et atteignent les dieux
et les étouffent
afin de participer
à la figue éternelles
ensevelies loin des pierres purulentes
sous des onces de satyres et nymphes
créent de nouvelles déchéances d'anges
natives des noces de plantes
dont les ombres sur les murs peintes
qui me regardent et puis se vangent
dans les maisons hantées et granges
immaculées d'images saintes
*
œuvre morphinique
encensement du prisme
carnage que jamais
je dis bien jamais
je ne voudrais revoir
la poussière que nous chassons
alors que nous ne sommes que poussière
elle s'accumule
sur l'abat-jour de verre
de la lampe enflammée
c'est ici
couche par couche
strate par strate
que le temps qui se gratte
peut continuer de se gratter
malheur
aux fleurs grisâtres
ombres et pulsions de la nuit
violence
glorification de la terreur
impuissance
cataracte terrifiante
*
le thé se tait
dans l'antre sacrée
où règne la jungle pourpre
et l'étang de jouissance
*
la goutte d'eau
seule
s'étend et coule
sur la feuille morte d'automne
*
là-bas dans les ténèbres
les fleuves que jamais inutiles
cachent les meurtres orgiaques
des lames crucifiées insipides
tu cherches à déchirer ta mort limpide
depuis nos impossibles baisers succins
le cadavre de ton cœur est victime
de la profanation de tes aortes extérieures
quant à l'astre saignant
coupable de ma détresse
suspend le sommeil de chair
s'il te plaît
Morphée n'est plus tu dois l'admettre
je l'ai tué en couchant avec
*
torture des vignes
abîmes et ténébreuses triangulaires
automnes malades et sauvages
gluant azur
geysers de sang
ils te choquent ?
moi ils me heurtent la gueule
tu es pourtant un génie de la substance
tu sculptes les voix perdues et abruptes
tu magnifies les tombeaux
bref tu étrangles l'étincelle pluvieuse
les jeunes mortes, elles
s'effacent
discrètement
derrière les poumons
et leurs tumeurs
l'angle de protoxyde s'instruit
provocante avec son porte-jarretelles
elle m'attend et croise mon regard
les seins dénudés pointant vers le nord
et la miroitante lamentation
*
par delà le pécher mortel de la lumière
les croix inversées sont chaudes
et amoureuses des autochtones
sublimation des contemplations atoniques impuissantes
souviens-toi
les diapasons purs
l'absolution ininterrompue
la musique assassinée
les poèmes endeuillés
l'ange de notre amour guidé par le mélange de nos corps
tout cela n'a pas de sens
la mort projette pendant ce temps
l'impossibilité des absences mémorielles
je ne veux que ton corps