Sujets Et Objets de Devolution-Eng
Sujets Et Objets de Devolution-Eng
Pablo Buznic-Bourgeacq
(2021)
Avant-propos : Le processus de dévolution dans le cadre de la théorie des
situations didactiques
Le concept de dévolution, introduit par Brousseau (1982), est au cœur de la théorie des
situations didactiques en mathématiques, qui a elle-même appelé quelques observations de
recherche en didactique des mathématiques, notamment en France, depuis les années 1970. Je
reviendrai ensuite sur le concept de « dévolution », qui nous amène à introduire une
distinction fondamentale entre savoirs situationnels et savoirs institutionnels et à caractériser
le processus de dévolution. Nous pourrons alors questionner les rôles de l’enseignant, ainsi
que de l’élève avant de conclure sur les implications pour les disciplines.
Le terme « didactique » renvoie à de nombreux points de vue qui dépendent de l’histoire des
communautés de recherche dans les différentes didactiques disciplinaires. En didactique des
mathématiques, c’est un point de vue anthropologique large qui prévaut (Sarrazy 2005), ce
qui se reflète, par exemple, dans les définitions suivantes :
[…] la didactique des mathématiques [est] la science d’étudier et d’aider à étudier (les questions
de) mathématiques (Bosch et Chevallard 1999, p. 79).
Ces deux définitions considèrent la didactique des mathématiques comme une science «
normale » (Kuhn 1970) qui inclut à la fois la recherche fondamentale et la recherche
appliquée (International Council for Science 2004). Son objet d’étude est précisé, et il
concerne spécifiquement les mathématiques ; cependant, rien ne fait référence à l’école ou à
l’enseignement, qui représentent des choix institutionnels et historiques concernant seulement
une partie de la diffusion du savoir mathématique ou de son étude. Dans la continuité de la
citation précédente, Brousseau, lorsqu’il précise le « sens restreint », désigne une institution «
d’enseignement » mais lui attribue un sens qui n’est pas nécessairement celui que lui confère
l’usage contemporain (employé de l’éducation nationale).
La didactique des mathématiques traite (au sens restreint) des conditions dans lesquelles une
institution considérée comme « enseignante » tente (mandatée, le cas échéant, par une autre
institution) de modifier les connaissances d’une autre institution « enseignée » lorsque cette
dernière n’est pas en mesure de le faire de manière autonome et n’en ressent pas nécessairement
le besoin. Un projet didactique est un projet social visant à permettre à un sujet ou à une
institution de s’approprier des connaissances créées ou en cours de création. L’enseignement
comprend l’ensemble des actions qui visent à réaliser ce projet didactique (Brousseau 2003, p.
2).
Dans cette citation, un point très important qui sera développé est que « l’institution enseignée
» ne ressent pas nécessairement le besoin de changer ses connaissances et n’est pas en mesure
de le faire de manière autonome. Comme je ne m’intéresse ici qu’à une seule institution
d’enseignement, l’école, je parlerai d’étudiants et d’enseignants.
Le concept de décentralisation
Dans son glossaire, Guy Brousseau considère la dévolution comme un processus qu'il définit
ainsi :
Le processus par lequel l’enseignant parvient à placer l’élève comme simple actant en situation
adidactique […]. De cette façon, l’enseignant cherche à faire en sorte que l’action de l’élève soit
produite et justifiée uniquement par les besoins du milieu et par ses connaissances, et non par
l’interprétation des procédures didactiques de l’enseignant. Pour l’enseignant, la dévolution
consiste non seulement à proposer à l’élève une situation qui doit provoquer en lui une activité
qui n’a pas été convenue auparavant, mais aussi à le rendre responsable de l’obtention du
résultat proposé, et à accepter l’idée que la solution ne dépend que de l’exercice des
connaissances qu’il possède déjà. L’élève accepte la responsabilité dans des conditions qu’un
adulte n’accepterait pas, car s’il y a un problème et qu’ensuite des connaissances sont créées,
c’est qu’il y a d’abord le doute et l’ignorance. C’est pourquoi la dévolution crée la
responsabilité, mais pas la culpabilité en cas d’échec (voir paradoxe de la dévolution). La
dévolution est le pendant de l’institutionnalisation. Ce sont les deux interventions didactiques de
l’enseignant dans la situation « élève – milieu – connaissances ». Il s’agit d’un élément sui
generis important du contrat didactique (Brousseau 2003, p. 5).
Dans la section suivante, je reviendrai sur certains éléments de ces articles de glossaire, et je
tenterai d’abord de caractériser les termes « savoir institutionnel » et « savoir situationnel »,
que Brousseau utilise délibérément dans les articles ci-dessus.
Le terme français « connaissance » vient du vieux français « conoistre », qui remonte au XIe
siècle. Ce dernier dérive du latin cognescere et noscere , qui signifient à la fois apprendre,
savoir et « savoir faire ». Connaissance dérive du latin sapere et sapio , qui signifient avoir du
goût, de l’intelligence, de la prudence. Dans le langage courant, « connaissance » et « savoir »
sont plus ou moins synonymes.
Il est cependant intéressant de distinguer le processus actif de production, que nous appellerons
« connaissance situationnelle », de son résultat, que nous appellerons « connaissance
institutionnelle » ou « connaissance acquise ». Il s’agit d’appliquer la différence entre l’action et
son résultat, ce qui revient à dire que l’acte de mettre en action une connaissance produit de la
connaissance.
La connaissance situationnelle implique une relation active avec le monde qui vise à le
représenter et à l'expliquer. Cette activité combine généralement action et réflexion. Il existe
différents types de connaissances plus ou moins efficaces, fiables et réalistes.
La distinction qui est faite dans le cadre de la théorie des situations est proche de celle-ci, bien
que quelques points importants soient précisés.
Dans une situation, un sujet interagit avec un milieu et cherche à réaliser un enjeu, et pour ce
faire, il se concentre sur la connaissance situationnelle, qui représente un équilibre entre le
sujet et le milieu (Balacheff et Margolinas 2005 ; Margolinas 2014). En ce sens, la
connaissance situationnelle n’est ni « dans le sujet » ni « dans le milieu », elle existe dans
l’interaction entre les deux. Dans les situations d’action (Brousseau 1981), la connaissance
situationnelle est a priori implicite et souvent inexplicable. Les différents types de situations
mathématiques décrits par Brousseau visent à transformer cette connaissance situationnelle en
modifiant les nécessités de la situation, qu’il s’agisse d’une situation de formulation (la
formulation devient nécessaire) ou d’une situation de validation (la preuve devient
nécessaire).
Dans une institution donnée, le savoir institutionnel résulte d’un processus de sélection,
d’explication, de formalisation et de légitimation qui, dans les sociétés écrites, se traduit en un
texte : le « texte de connaissance ». Le savoir institutionnel est lié aux institutions qui le
légitiment.
Il en résulte que les connaissances situationnelles dans une situation sont parfois formulées,
validées, formalisées et légitimées et donnent naissance à des connaissances institutionnelles
dans une institution donnée, ce qui est le processus épistémologique et social
d’institutionnalisation. Cependant, les connaissances institutionnelles en tant que telles ne
donnent pas de pouvoir direct dans une situation : pour permettre à un sujet d’agir, elles
doivent être transformées en connaissances situationnelles dans une situation. C’est un aspect
du processus de dévolution.
Processus de décentralisation
La théorie des situations comporte plusieurs aspects : une position de logique épistémologique
et une position d’ingénierie didactique et, plus récemment, une position d’analyse des
situations ordinaires d’enseignement et d’apprentissage.
Dans les situations ordinaires (non expérimentales), quelle que soit l’orientation pédagogique
de l’enseignant, l’enseignement est plus ou moins un continuum adaptation/acculturation .
Les leçons les plus « actives » visent in fine l’acquisition de savoirs institutionnels, les leçons
les plus « formelles » visent aussi in fine la mise en œuvre de savoirs situationnels en
situation. Dans la suite de ce texte, en me concentrant sur les situations ordinaires
d’enseignement, je ne préjuge pas des considérations pédagogiques qui conduisent
l’enseignant à les construire. Dans tous les cas, les processus de dévolution (qui nous
intéressent particulièrement ici) et d’institutionnalisation sont à l’œuvre.
Lorsque l’on observe des situations d’enseignement ordinaires, les conditions concernant les
situations ne peuvent être pleinement remplies, quels que soient le professionnalisme,
l’expérience et l’engagement de l’enseignant et quelle que soit la qualité des ressources sur
lesquelles il s’appuie. Dans des conditions ordinaires, le processus de dévolution devient plus
compliqué car il faut non seulement maintenir l’engagement des élèves dans une situation
entièrement déterminée à l’avance mais aussi réguler voire modifier la situation elle-même
pour qu’elle continue à correspondre au projet didactique de l’enseignant. Se pose alors la
question des critères d’une telle « correspondance ».
L'institution scolaire définit le cadre de l'action de l'enseignant, selon des modalités qui
diffèrent selon les pays. En France, ces modalités sont largement définies par des instructions
officielles, notamment les programmes scolaires, alors que les manuels sont publiés librement
par des éditeurs privés (Bruillard 2005). Les instructions officielles donnent à l'enseignant une
liste de savoirs à enseigner, parfois accompagnée de compléments (guides pédagogiques) lui
suggérant des manières d'enseigner. Dans tous les cas, à partir d'une telle liste et même avec
quelques suggestions supplémentaires, l'enseignant est amené à choisir ce qui, dans les
situations quotidiennes, sera proposé à l'élève.
L’enseignant part du savoir et doit d’une manière ou d’une autre permettre à l’élève d’acquérir
un savoir situationnel qui lui est propre (savoir institutionnel → savoir situationnel). Les
choix qu’il fait, avant même la rencontre avec les élèves, participent du processus de
dévolution qui affecte à la fois l’enseignant et les élèves. Contrairement à la forme vulgarisée
que prend parfois le terme de « dévolution », il ne s’agit pas d’une sorte d’outil à la pleine
disposition de l’enseignant : lui aussi est soumis aux aléas des choix que lui imposent les
caractéristiques des situations qu’il met en place de manière plus ou moins délibérée. En
particulier, même si l’on peut considérer globalement que l’enseignant est plutôt libre dans sa
parole (orale), il ne peut la plupart du temps pas facilement modifier au cours de l’action ni
les écrits qu’il a préparés au préalable (par exemple des photocopies) ni le matériel qu’il a
préparé pour mettre les élèves en situation, et encore moins son propre savoir situationnel
didactique lié aux savoirs à enseigner. Sa marge de manœuvre est ainsi très limitée.
Dans l’action de l’enseignant, ce que l’on appelle habituellement la « consigne » (les lignes
directrices initiales de la tâche que les élèves doivent réaliser) n’est qu’un des outils qui
influencent le processus de dévolution dans une situation d’apprentissage, un pouvoir d’agir
quelque peu excessif étant accordé à ces consignes, comme si l’enseignant pouvait
entièrement contraindre l’action des élèves. Cependant, toute action humaine, même si elle
résulte d’une prescription, est toujours l’objet d’une interprétation qui transforme la
prescription, une interprétation qui, même si elle fait dévier la réalité de la prescription, est la
marque de l’investissement du sujet dans la situation (Clot 1999). De plus, dans le contexte
scolaire, notamment à l’école primaire, la mise en œuvre des situations d’enseignement
implique des objets, et, en particulier, des objets matériels, des objets du monde qui «
évoquent les usages et les affects que [l’élève] connaît déjà » (Laparra et Margolinas 2016, p.
176). Les efforts de l'enseignant pour créer une situation dans laquelle l'étudiant rencontre des
connaissances situationnelles appropriées aux connaissances institutionnelles peuvent être
annulés par les utilisations antérieures par les étudiants (académiques ou autres) d'objets que
l'enseignant a, parfois par hasard, utilisés (voir par exemple, en particulier, les chapitres 1 et
2).
L’un des premiers rôles de l’élève dans le processus de dévolution est donc d’accepter de faire
confiance à l’enseignant, qui est responsable des situations dans lesquelles il demande à
l’élève d’investir.
L'élève est confronté à un milieu qu'il explore en fonction de ses connaissances situationnelles
antérieures. Cette interaction avec l'environnement mobilise ou provoque la construction de
connaissances situationnelles dont la nature dépend de la situation réelle. Le point de vue de
l'élève est à l'opposé de celui de l'enseignant : il doit parvenir aux connaissances
institutionnelles dont l'enseignant est parti pour construire son projet pédagogique, en
construisant des connaissances situationnelles en situation. Cependant, de nombreux travaux
(voir par exemple Margolinas 2004 ; Coulange 2012 ; Clivaz 2014) montrent que très souvent
les situations mises en place par l'enseignant conduisent certains élèves :
investir une situation non prévue et/ou non observée et/ou non favorisée par l’enseignant ;
rencontrer des connaissances situationnelles utiles mais non reconnues qui ne sont pas
adaptées aux connaissances ciblées ;
J’insiste sur le fait que de telles situations ne sont pas « pathologiques » et que c’est sans
doute leur reconnaissance et leur régulation plutôt que leur évitement qui doivent faire l’objet
de notre attention. En effet, l’élève donne à voir à l’enseignant une partie de son activité, que
l’enseignant observe et interprète, en fonction de ses connaissances (Vignon 2014). L’élève
informe ainsi l’enseignant, plus ou moins volontairement, de sa propre interprétation de la
situation en place, ce qui peut aider l’enseignant (Mercier 1998), lorsque cela est possible, à
réorienter la dévolution de la situation programmée ou du moins à imaginer une nouvelle
situation future.
L'une des difficultés de l'élève est que les connaissances situationnelles qu'il rencontre
réellement dans une situation, les connaissances qu'il a réussi à développer un peu et qu'il
aimerait que l'enseignant reconnaisse et lui explique, ne sont pas toujours les connaissances
institutionnalisées.
Cette description pourrait suggérer qu’il s’agit de processus qui se déroulent sans heurts, mais
ce n’est généralement pas le cas :
Les situations mises en place plus ou moins délibérément par l'enseignant et investies par
les élèves peuvent ne pas faire appel à un savoir situationnel approprié aux connaissances
à enseigner, auquel cas cela provoque une rupture pour ces élèves, dans leur attente de
légitimation du savoir situationnel qu'ils ont investi lors de la situation.
Les connaissances situationnelles utilisées par les élèves dans des situations, notamment
lorsqu’elles ne correspondent pas à ce que l’enseignant a anticipé, peuvent être ignorées
par l’enseignant qui peut croire que l’élève n’engage aucune conscience situationnelle
(qu’il est inattentif, qu’il n’a pas compris la consigne, etc.).
Si ces phénomènes ne se produisaient que rarement et s’ils n’impliquaient presque jamais les
mêmes élèves, cela aurait peu d’effet. Cependant, il semble y avoir une récurrence de
phénomènes que j’ai appelés « bifurcations didactiques » (Margolinas 2005), qui impliquent
souvent que les élèves participent au processus de dévolution en investissant des situations
imprévues (Margolinas et Thomazet 2004 ; Margolinas et Laparra 2008).
Ce constat nous amène à reconsidérer les savoirs. En effet, les institutions sont multiples et
toutes produisent des savoirs, mais certains ne sont pas reconnus comme tels, notamment les
savoirs qui engagent fortement les corps dans la coprésence d’autres corps : les savoirs de
l’oralité (Laparra et Margolinas 2016). La transposition didactique (Chevallard 1985) étudie
et décrit les transformations nécessaires pour que ces savoirs soient considérés, dans une autre
institution (l’institution scolaire), comme des savoirs à enseigner, qui sont historiquement et
socialement constitués en tant que « disciplines scolaires ». La didactique des disciplines s’est
historiquement constituée en référence aux disciplines de l’enseignement secondaire, ce qui
était sans doute une nécessité initiale pour affirmer le caractère spécifique de l’étude de la
transmission de chaque champ de savoir. Or, les savoirs, qui sont au cœur de la didactique de
chaque « discipline », sont ainsi définis extérieurement à la didactique, ce qui n’est pas une
solution satisfaisante au niveau épistémologique.
Dans cet avant-propos, j’ai montré, d’une part, que la dévolution n’est pas une phase mais un
processus (Margolinas 1993), et, d’autre part, que ce processus est lié au processus
d’institutionnalisation. Ces processus, même s’ils font l’objet d’études depuis leur mise en
évidence au début des années 1980, ne sont pas encore suffisamment connus, et de plus, leur
étude nécessite une reconsidération des connaissances. Cet ouvrage, ouvrant cette réflexion à
divers champs et disciplines scientifiques, est donc très pertinent et d’actualité.
Avril 2021
Introduction : Sujets, objets et dévolution : variations didactiques sur
l'institution de l'autonomie
Le concept de dévolution a été introduit dans le champ de l’éducation dans les années 1980 à
partir des didactiques disciplinaires, lorsque celles-ci se constituaient en champs scientifiques,
et plus particulièrement la didactique des mathématiques, afin de décrire « l’acte par lequel
l’enseignant fait accepter à l’élève la responsabilité d’une situation d’apprentissage
(adidactique) ou d’un problème et accepte lui-même les conséquences de ce transfert »
(Brousseau 1988, p. 325). Depuis plus de 40 ans, divers usages du concept ont conduit à sa
diffusion hétérogène et à sa banalisation dans le champ de la formation, de l’enseignement et
des pratiques éducatives. Son succès l’a conduit à traverser les décennies et les disciplines,
amplifiant la portée des contextes d’étude et avec elle la variété des questions et des pratiques
que les processus de dévolution peuvent susciter pour les chercheurs, les formateurs, les
enseignants et, plus généralement, les acteurs éducatifs.
La nécessité de laisser une part de responsabilité aux apprenants est évidente et partagée
aujourd’hui, comme elle l’a été pour de nombreux philosophes de l’éducation et pour de
nombreux pédagogues et mouvements pédagogiques dans le passé, bien avant que ne soit
introduit le concept de dévolution. Hubert Vincent le montre plus en détail dans cet ouvrage
en s’appuyant sur les propositions de Montaigne et d’Alain. D’ailleurs, on retrouverait
probablement chez presque tous les acteurs et penseurs de l’éducation, affiliés au qualificatif
de « pédagogue », une idée, un projet ou simplement une sensibilité qui évoque le processus
de dévolution. Il ne s’agit pas ici de réécrire l’histoire de la pédagogie à travers le filtre du
concept de dévolution. Cependant, en guise d’introduction, une halte brève mais enrichissante
peut être envisagée. En effet, un élégant rapprochement a été fait par Alain Marchive entre
Jean-Jacques Rousseau et Guy Brousseau, allant d’Émile à Gaël (Marchive 2006). Le lecteur
est invité à parcourir ce texte et ses sources, simplement en incluant ici quelques extraits des
écrits des deux auteurs mis en parallèle.
Ainsi, lorsque Jean-Jacques Rousseau écrit « maintenez l’enfant dans la seule dépendance des
choses, vous aurez suivi l’ordre de la nature dans le progrès de son éducation » (Rousseau
1966, p. 101), ou « ne donnez à votre élève aucune leçon verbale ; il ne doit en recevoir que
de l’expérience » (Rousseau 1966, p. 110). Guy Brousseau souligne qu’il faut « proposer à
Gaël des situations didactiques adaptées où la connaissance ne soit pas à tirer du discours ou
du désir du maître, mais d’une relation avec le milieu » (Brousseau 1980, p. 124). Jean-
Jacques Rousseau rappelle qu’il ne s’agit pas de laisser l’enfant construire des connaissances
en fonction de ses rencontres contingentes avec le milieu : « sans doute il ne doit faire que ce
qu’il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse ; il ne doit pas faire un
pas que vous ne l’ayez prévu » (Rousseau 1966, p. 150). A l’opposé, Guy Brousseau affirme
la dimension résolument active de l’enseignant : « l’enseignant propose un jeu, la situation
didactique, c’est-à-dire les règles des interactions de l’enfant avec un système – une situation-
problème » (Brousseau 1980, p. 126). Enfin, lorsque Jean-Jacques Rousseau souligne la
tension inhérente à cette posture active d’un sujet visant l’activité d’un autre, il évoque
l’invisibilité de l’intention didactique (« il apprend d’autant mieux qu’il ne voit nulle part
l’intention d’instruire » (Rousseau 1966, p. 149)), Guy Brousseau la soumet au
travestissement : « la connaissance et le projet d’enseigner devront avancer sous un masque »
(Brousseau 1998, p. 73). Avec Émile et Gaël, Jean-Jacques et Guy, il semble que les sujets de
la dévolution partagent leur vie depuis longtemps, même lorsque l'horizon de la transmission
du savoir semble leur dessiner des chemins différents.
Il est alors nécessaire de pouvoir prendre du recul pour affiner la compréhension des enjeux
scientifiques et sociaux spécifiques du concept de dévolution, tel qu’il a émergé dans le
champ didactique ; a fortiori pour caractériser et valoriser ses enjeux contemporains. Ces
enjeux spécifiques nous semblent fortement attachés à la sensibilité spécifique de ce champ
didactique. D’une manière générale, ils peuvent se condenser en une importance attribuée aux
domaines de savoir spécifiquement enseignés et se retrouvent chez presque tous les
didacticiens. On le constate aux évocations les plus marquantes de cette sensibilité, depuis les
premières années – « une responsabilité à l’égard du contenu de la discipline » (Martinand
1987, p. 24) – jusqu’à nos jours – « l’importance des contenus et des disciplines » (Reuter
2019, p. 36), voire jusqu’à s’en amuser un peu collectivement – « un fétichisme
épistémologique, culturel et politique passionné envers la discipline » (Chevallard 2007, p.
18), puis à mettre en œuvre, avec tous les didacticiens, des règles épistémologiques, des
structures anthropologiques, des configurations sociales, des jeux politiques et des
constructions psychiques qui soutiennent ces spécificités. Cet attachement à la spécificité de
ce qui est enseigné est en soi intéressant à penser, dans la continuité de traditions
pédagogiques inspirées par les questions de transmission, dans la mesure où il est
consubstantiel à la didactique et témoigne ainsi d’une manière spécifique de penser
l’éducation et, en particulier, l’autonomie. Par extension, on peut considérer que d’une
certaine manière toute démarche didactique s’inscrit dans un attachement passionné à la
normativité, et que le monde de la didactique commence là où un sujet va « utiliser le pouvoir
normatif de quelque chose pour que quelqu’un devienne, ou plus simplement, soit autonome »
(Buznic-Bourgeacq 2019, p. 241). C’est en entrant par les normes, par les institutions, par
l’assujettissement, par les objets préexistants du monde que l’autonomie sera rendue possible.
Alain disait déjà, comme le montre Hubert Vincent dans cet ouvrage, qu’il fallait forcer
l’enfant à essayer ou à prendre l’initiative ; formule certes paradoxale, et qui condense l’idée
de Guy Brousseau appuyée sur le concept de dévolution.
Le didacticien trouve alors leur place et, dans la dévolution, leur enjeu spécifique : il faut
étudier en détail les objets transmis et l’activité effective d’un sujet engagé par ces objets pour
faire advenir un autre sujet. En d’autres termes, il faut analyser précisément ce qui est dévolu,
quels sont les objets de dévolution, et il faut étudier de près l’activité du sujet dévolu et les
objets que le tuteur lui-même manipule pour déployer son activité de dévolution
conjointement avec ceux à qui elle s’adresse. C’est ce que le présent travail se propose
d’investiguer sous une forme originale.
D’une certaine manière, l’étude des processus de dévolution dans une variété de disciplines
permet à Yves Reuter et à son équipe de poursuivre leur projet lorsqu’ils s’attachent à penser
les disciplines à partir des expériences disciplinaires de ceux qui les vivent en les rejouant.
L’objectif est d’analyser :
Les effets des opérations disciplinaires. Il s’agit de […] comprendre les manières dont les
étudiants existent dans les disciplines, c’est-à-dire leurs différentes manières d’être, de se sentir
et de se positionner […] dans ces espaces d’enseignement et d’apprentissage et, en outre, de
comprendre ce qu’ils en retirent et ce qui leur reste à faire (Reuter 2014, p. 58).
Une fois l’analyse des objets de la dévolution entamée, une fois que le chercheur sait un peu
plus ce que requiert la finalité de la responsabilité, un espace de recherche apparaît
particulièrement bien illustré par le concept de dévolution : le travail de l’enseignant,
autrement dit l’activité du sujet dévolu. Comprendre les conditions, les contraintes, les
modalités, les opportunités et les difficultés qui structurent les processus de dévolution permet
de mieux saisir les fondements de l’activité professionnelle d’enseignant. Comme le
soulignent Maël Le Paven et ses collaborateurs à propos du filtre conceptuel de la dévolution,
« certains événements ou comportements en classe resteraient autrement invisibles » (Le
Paven et al. 2007, p. 9). Car le concept porte en lui son paradoxe : il cherche à analyser
l’activité d’un sujet qui s’efface, il vise à saisir une forme d’absence là où la présence est à
son apogée, et il vise l’activité d’un médiateur plutôt que la passivité d’un acteur. Nous nous
accorderons alors d’abord sur le point focal induit par le concept : « la question de la
dévolution se pose davantage du côté de l’enseignant » (Amade-Escot 2006, p. 96) et avec
elle « c’est bien l’activité de l’enseignant, au sein de la situation didactique, qui est en cause »
(Zaragosa 2006, p. 418). La dévolution constituera même l’un des quatre piliers de la
structure de l’action didactique de l’enseignant, aux côtés des activités de définition, de
régulation et d’institutionnalisation (Sensevy 2007). En somme, le concept de dévolution est
avant tout une manière de repenser le travail de l’enseignant en action et se distingue ainsi
notablement du concept de transfert. Si l’analyse de l’activité des apprenants est
inévitablement nécessaire pour comprendre les phénomènes de dévolution, en tant que
concept, il invite à entrer dans le système didactique par le travail de l’enseignant, par ce que
ce dernier fait pour que le premier puisse agir ensemble.
On peut alors s’accorder sur une autre perspective : le concept décrit un paradoxe, une
tension, un tiraillement qui témoigne de la subtilité de ce travail. Car son but est bien de «
faire accepter » et, de surcroît, de faire accepter quelque chose qui n’est pas moins important,
une « responsabilité ». En rappelant que « toute responsabilité renvoie à l’expérience de
l’impossible » (Hubert et Poché 2011, p. 28), on va se retrouver face à face, avec la question
de la dévolution, avec l’impossibilité qui fonde le métier d’enseignant, elle-même déjà
largement décrite depuis que Sigmund Freud l’a fait (1937) et subtilement problématisée par
quelques penseurs plus contemporains attachés aux questions d’autonomie (Castoriadis 1990 ;
Cifali 1999 ; Descombes 2004). Être responsable de la responsabilité de l’autre est une
situation particulièrement délicate qui est signe de professionnalisme enseignant. Plus
précisément, pour Guy Brousseau, le concept de dévolution trouve son origine dans le défi de
l'enseignant face à cette situation délicate, défi que le tuteur relève pour fonder son objet :
On ne voit pas comment on pourrait convoquer le sujet. Le professeur a Gaël en face de lui et
Gaël n'est pas là. Il doit s'engager personnellement sur ce qu'il sait ou ne sait pas […]. Il faut le
libérer de cette attitude, et cela doit dépendre des conditions et de la situation, pas seulement
d'une évolution personnelle (Brousseau 2006, p. 410).
Face à la consistance d’un tel défi, il faut alors mesurer l’ampleur du travail de l’enseignant
entendu par rapport au concept de dévolution. Il ne consiste pas simplement à analyser le
moment où l’enseignant, face à ses élèves, ayant défini les contraintes de la situation dans
laquelle il veut les faire agir, leur demande de prendre la responsabilité de leur apprentissage.
Il ne s’agit pas simplement de penser, de construire et d’analyser une tâche engageante pour
les élèves. L’enjeu est d’analyser tout un processus qui organise le transfert des
responsabilités. Les travaux de Claire Margolinas sur la question de la dévolution permettent
de saisir cette échelle d’analyse :
La dévolution, en tant que processus, et non comme un moment fugace dans l’activité de
l’enseignant, englobe à la fois ce qui permet à l’élève d’accepter le problème, ce qui permet à
cette acceptation de perdurer, mais aussi ce qui permet à l’élève de produire sa réponse, et de
reconnaître les effets de cette production […]. Le travail en classe n’est que la partie la plus
visible de son activité professionnelle. La connaissance que nous recherchons portera donc sur
une situation dont la phase d’intervention en classe n’est qu’un élément (Margolinas 2006, p.
331).
Avec ses objets, la dévolution invite à penser ses espaces et ses temporalités dans toute leur
étendue. C’est aussi ce que propose cet ouvrage, et la plupart des chapitres présentent une
étude de la dévolution à grande échelle, bien au-delà d’une situation précise. Par exemple,
Florian Ouitre interroge la dévolution dans le champ de la formation des enseignants. Il
l’envisage de manière complexe, comme un encastrement de processus de problématisation,
où la dévolution du problème oscille dans un jeu de petites et grandes boucles, entre sa
position, sa reconstruction, sa résolution et sa socialisation. Dans le même champ, mais à
partir d’une approche différente, Bruno Hubert interroge tout un système d’écriture
professionnelle dans lequel le récit, la narration, la fictionnalisation et le partage avec les pairs
constituent un espace complexe de dévolution déployé sur un tempo conséquent.
Considérer les objets qu’un sujet peut manipuler pour « lui faire accepter […] la
responsabilité d’une situation d’apprentissage » (Brousseau 1988, p. 325), c’est d’abord
rappeler à l’enseignant qu’il n’est pas seul, c’est-à-dire qu’il progresse à l’aide d’un « milieu
», voire pour les rousseauistes, à l’aide de « choses ». De ce fait, les choses du philosophe ou
le milieu du didacticien invitent à prendre conscience des « objets qui nous affectent »
(Rousseau 1966, p. 36) ou des « objets (physiques, culturels, sociaux, humains) avec lesquels
le sujet interagit » (Brousseau 2010, p. 2). Parmi ces objets, les formes sont alors
particulièrement variées. Certains sont antérieurs au projet pédagogique, d’autres sont
construits pour lui, certains ont une visée strictement didactique, d’autres sont des objets
sociaux didactiquement « détournés », tandis que certains ont une matérialité qui en facilite
l’accès, d’autres renvoient à des conditions symboliques, voire à des mondes imaginaires…
La multiplicité de ce que le sujet dévolutif peut manipuler pour optimiser son activité
dévolutive est infinie. L’étude des processus dévotionnels dans une variété de disciplines et de
domaines éducatifs mérite alors qu’on y mette de l’ordre. Dans le cadre de cette introduction,
sans encore envisager une construction systématique, on peut déjà modestement souligner la
variété de ces objets dans trois dimensions : la matérialité – des objets physiques plus ou
moins manipulables, une amplitude spatiale et temporelle plus ou moins grande, et la
didacticité – une intention didactique plus ou moins forte lors de leur création. De ce fait,
parmi les objets matériels, dont l’étendue est modeste et la didacticité forte, on retrouvera les
« fiches de travail », telles qu’elles sont habituellement promues en maternelle pour favoriser
l’autonomie des élèves au sein des ateliers. Dans cet ouvrage, Sophie Briquet-Duhazé propose
une analyse de ces objets « record » pour montrer précisément comment leur portée, souvent
envisagée de manière restreinte, et leur matérialité, souvent aveuglante, peuvent s’avérer
problématiques. A l’inverse, parmi les objets immatériels, dont l’étendue est considérable et
dont la nature didactique est secondaire, on trouve « le numérique ». Véritable monde social,
« le numérique » est antérieur à tout projet didactique. Néanmoins, lorsqu’il rencontre la
didactique, le numérique s’impose généralement comme promoteur d’autonomie. Dans cet
ouvrage, Hervé Daguet montre comment les dispositifs éducatifs numériques font appel à des
processus de dévolution dans lesquels la responsabilité transférée aux apprenants est
contrastée. Il interroge alors le statut même du numérique par rapport à l’activité de
dévolution, pour laquelle la question reste délicate : qui la conduit, l’objet numérique ou le
sujet dévolutif ?
Les objets à déléguer sont produits et utilisés par des sujets qui se mettent nécessairement en
jeu pour être délégués. Comme le montre par exemple Laurence Leroyer, dans les supports
d’apprentissage construits par les enseignants, ce sont des positions qui sont montrées. Son
analyse associe quatre dimensions des supports – épistémologique, didactique, technique et
relationnelle – à quatre postures pédagogiques associées – épistémologue, didacticien,
technicien et coach. Derrière les objets manipulés par les enseignants, même dans leur
sobriété matérielle, leur modeste étendue et leur didacticité assumée, il y a toujours des sujets
qui sont manipulés. Pour déléguer, ils manipulent des objets, mais sûrement aussi leur
professionnalité, voire leur existence, dès lors qu’ils enseignent quelque chose auquel ils sont
un minimum attachés. Une fois encore, Guy Brousseau l’avait perçu dès le départ : qui
envisage de « faire accepter » doit aussi « accepter les conséquences de ce transfert ». La
tension inhérente à l’activité de dévolution, cette mise en scène du sujet dévolu par
l’effacement, peut bien être décrite d’un point de vue strictement didactique. Elle a été décrite
très précisément, sous la forme du paradoxe de la dévolution : « plus l’enseignant […] dévoile
ce qu’il veut, plus il dit précisément à l’élève ce qu’il doit faire, plus il risque de perdre ses
chances d’obtenir et d’observer objectivement l’apprentissage qu’il doit effectivement viser »
(Brousseau 1986, p. 315). Cependant, lorsqu’il est vécu par un sujet, le tiraillement n’est pas
seulement une construction logique ou une figure de style. Il renvoie plutôt à une division,
voire à une scission, voire à un déchirement. Dans le champ didactique, Gérard Sensevy et
Serge Quilio ont déjà souligné la structure de ce phénomène en termes de réticence didactique
:
L’enseignant est donc constamment sous pression (tentation) de dire directement à l’élève ce
qu’il doit savoir, sachant que le déclaratif échouera souvent dans l’appropriation réelle des
connaissances par les élèves. L’enseignant est ainsi contraint de garder le silence là où il aurait
la (fausse) possibilité de parler, et il est ainsi contraint de retenir certaines des choses qu’il veut
enseigner, et d’engager les élèves dans des relations avec l’environnement qui leur permettront
de surmonter ce silence (Sensevy et Quilio 2002, p. 50).
Le sujet dévolu avance dans la tentation, celle de quelqu'un qui sait qu'il échouera s'il
continue d'avancer, qu'il avance dans la double contrainte qui le conduit à trouver des chemins
détournés pour rompre son silence.
Cette tentation du sujet dévolutif a été étudiée dans de nombreux travaux didactiques de
sensibilité clinique, afin de comprendre ce qui pouvait contraindre subjectivement l’activité
d’involution. Marie-France Carnus l’a décrite dans sa formulation la plus concise comme le
désir « d’avoir quelque chose à faire avec » l’apprentissage de l’élève (Carnus 2001). D’autres
auteurs ont montré que plusieurs dynamiques structurelles étaient à l’œuvre derrière cette
formule : le désir de s’assurer une position symbolique d’enseignant, de sujet supposément
connaisseur (Buznic-Bourgeacq 2013), une impulsion à garder le contrôle face à un rapport
craintif à la contingence (Carnus et Alvarez 2019), ou encore l’impossibilité de supporter
l’approximation de l’activité adaptative, parfois maladroite, de l’élève confronté à la
responsabilité d’un nouvel apprentissage (Buznic-Bourgeacq et al. 2008 ; Touboul et al.
2012). Dans cet ouvrage, Pablo Buznic-Bourgeacq s’intéresse à cette dernière perspective
pour montrer comment l’un des objets de la dévolution appartient toujours au sujet dévolutif :
son propre procès lié à la rencontre personnelle avec l’activité qu’il enseigne et la passion qui
la soutient. Il interroge alors son périmètre ou son domaine pour envisager la possibilité d’une
activité de dévolution attachée à sublimer l’attraction, en transférant les responsabilités à
l’élève, tout en maintenant la passion de l’enseignant. Dans une perspective similaire, dans le
dernier chapitre, Vanessa Desvages-Vasselin quitte le monde de l’enseignement pour analyser
la dévolution d’un objet de dévolution toujours attaché au sujet dévolutif : le jeu. À partir
d’une fine analyse didactique du jeu de thèque, elle montre comment l’activité dévolutive
d’un sujet facilitateur est contrainte par son statut de joueur et son positionnement subjectif
dans la division du travail éducatif.
L’objectif de cet ouvrage est de revisiter le concept de dévolution dans une variété de champs
de la connaissance et de champs éducatifs à travers une considération de ses sujets et de ses
objets. Il s’agit d’interroger un processus majeur pour penser l’éducation aujourd’hui à partir
des sujets qui l’animent et des objets qui la permettent. Dans cette perspective, l’enjeu est de
proposer l’heuristique propre au concept de dévolution. Pour synthétiser les développements
précédents, nous considérerons ici qu’il permet d’orienter le regard des chercheurs notamment
: vers des objets de dévolution propres aux disciplines, ce qui permet de mieux comprendre
les disciplines elles-mêmes à partir de ce qu’il en reste lorsqu’un sujet en devient
responsable ; vers des sujets dévolutionnaires dont l’activité consiste à agir intensément tout
en s’effaçant, permettant de mieux saisir la structure paradoxale et particulièrement originale
de toute activité d’enseignement ; vers des objets à dévolutionnaires, qui permettent de mieux
comprendre et ainsi d’organiser le monde infini des choses que l’on manipule pour être
enseignées ; et vers des sujets à dévolutionnaires, permettant de mieux comprendre les
ressorts subjectifs de ce traitement et ainsi de saisir les limites de l’objectivation du sujet
dévolutionnaire.
Afin de positionner ces orientations par rapport à la diversité, l’ouvrage s’articule en deux
parties, selon une structure relativement simple, à la fois attachée à la tradition didactique du
concept et à une problématisation contemporaine de ses apports.
Afin de respecter son origine dans la didactique disciplinaire, la première partie propose un
premier ensemble de variations sur le concept de dévolution tout en restant dans le monde de
l’enseignement des disciplines spécifiques. Plus spécifiquement encore, une attention est
portée aux racines mathématiques du concept dans cette première partie, qui débute et se
termine par des textes liés à la didactique des mathématiques. Les chapitres 1, 2 et 3
interrogent les spécificités disciplinaires en tant que telles, à partir de réflexions sur des objets
originaux de dévolution, inhérents à ces disciplines.
Dans le chapitre 1, Jean-Philippe Georget analyse les processus de dévolution dans les
situations de recherche et de preuve entre pairs en mathématiques. Il montre combien il est
difficile de circonscrire les objets qui sont enseignés à travers ces processus de dévolution et
comment l'aspect social de la preuve, objet fondamental de la discipline, reste subtil à
enseigner.
Dans le chapitre 3, Benjamin Delattre circonscrit un objet de dévolution inédit dans le champ
didactique : le double de l’action. À partir de l’EPS, il analyse les productions textuelles de
différents acteurs de la discipline pour montrer comment le fond épistémique de ces
productions rend complexe la compréhension de cet objet originel et donc la transformation
même des pratiques didactiques habituelles et de leurs dévolutions associées. Les trois
chapitres suivants interrogent également des objets issus de champs de connaissance
spécifiques, mais cette fois davantage comme objets à dévolutionner et en ciblant encore plus
spécifiquement les publics auxquels s’adresse le sujet dévolutionnaire, afin de prendre en
compte la dimension conjointe de son action.
Dans le chapitre 4, Hervé Daguet convoque le champ numérique comme objet à dévolution et
montre à quel point il est polymorphe. Le public spécifique de ses études, les étudiants
REP+1 considérés comme en difficulté scolaire, conduit notamment les enseignants à
souligner la difficulté de l'autonomie de leurs étudiants et à considérer d'autant plus la
nécessité de leur propre engagement humain pour accompagner ces étudiants par les moyens
numériques.
Dans le chapitre 6 et le dernier chapitre de la première partie, Laurence Leroyer revient sur la
didactique des mathématiques en analysant le maniement d’un support didactique très
spécifiquement développé par un enseignant dans le cadre des ULIS (unités locales
d’inclusion scolaire en France). Elle montre notamment comment, face à un tel public, les
adaptations produites s’inscrivent majoritairement dans un registre technique qui favorise la
dévolution de manière générale, mais ne permet pas réellement de dévolution de la
problématique des apprentissages mathématiques. Les six chapitres de la première partie
invitent ainsi à réfléchir sur les objets de dévolution et les objets à déléguer, dans des
disciplines variées. Ce faisant, ils remettent aussi explicitement en question l’activité du sujet
délégataire et questionnent parfois l’usage du sujet à déléguer.
Dans le chapitre 9, Bruno Hubert interroge également l’adhésion du sujet pour considérer la
complexité des processus de dévolution impliqués dans la formation professionnelle. Sa
démarche le conduit à caractériser la dévolution d’un espace professionnel particulièrement
vaste, qui dépasse les situations professionnelles spécifiques impliquées dans le travail de
formation, en intégrant notamment les expériences des sujets impliqués et les récits
personnels qui les accompagnent. Il analyse tout un système d’écriture professionnelle dans
lequel plusieurs espaces de formation sont décrits et montre comment cette étendue
enchevêtrée apparaît nécessaire pour envisager l’adhésion du sujet. En cohérence avec la
sensibilité clinique de ce texte, les deux derniers chapitres de l’ouvrage abordent directement
la question de l’implication du sujet dans les processus de dévolution. Ce regard particulier
nous amène alors à repenser la distinction initiale introduite entre sujets et objets de
dévolution.
Dans le chapitre 10, Pablo Buznic-Bourgeacq interroge la dévolution d’un objet qui n’en est
pas vraiment un, puisqu’il s’agit de l’épreuve vécue par le sujet avant de devenir enseignant et
du savoir qui a pu en émerger, qui n’est jamais vraiment séparable du sujet dévolu. À
l’interface entre didactique et clinique, il montre que le transfert de responsabilité à
l’apprenant renvoie en partie à la dévolution d’une part de soi. Il interroge ensuite cette
situation à partir de son extrapolation, à partir de la vie de sujets passionnés par la discipline
qu’ils enseignent, pour penser la possibilité d’une dévolution de l’épreuve soutenant la
passion qui anime l’existence du savoir.
1.1. Introduction
Depuis au moins les années 1980, les programmes scolaires de mathématiques et la recherche
en mathématiques scolaires se concentrent principalement sur la résolution de problèmes.
S'appuyant sur les mathématiques, leur histoire et leur épistémologie, différents types de
situations d'enseignement, comme les situations de résolution de problèmes, sont proposées
pour améliorer les compétences des élèves, même si les appellations qui leur sont attribuées
dans la littérature varient selon le contexte, la période ou l'auteur. Selon les cas, ces situations
visent à améliorer les compétences générales de recherche de problèmes en mathématiques ou
à cibler un concept ou une technique mathématique particulière qui est ensuite explorée
explicitement avec les élèves.
Dans ces situations d'enseignement des mathématiques, la dévolution des problèmes, des
débats et des démonstrations joue un rôle crucial, car elle porte l'intérêt didactique de ces
situations, qui est essentiellement de nature épistémologique. Sans dévolution, il ne peut y
avoir de véritable apprentissage des mathématiques et de leur nature.
Pour notre part, nous choisissons de désigner l'ensemble de ces situations par l'expression
situations de recherche et de preuve entre pairs (PRP), c'est-à-dire des situations qui visent à
mettre les étudiants dans une situation similaire à celle d'un mathématicien résolvant un
problème.
Nous nous situons dans le cadre de la double approche didactique et ergonomique des
pratiques enseignantes de Robert et Rogalski (2002), et nous considérons donc que les
pratiques des enseignants sont complexes et cohérentes, et soumises à une variété de facteurs
qui expliquent leur stabilité. Autrement dit, si les enseignants enseignent comme ils le font,
c'est qu'ils sont cohérents avec les facteurs qui pèsent sur leur pratique. On peut donc faire
l'hypothèse qu'agir sur certains de ces facteurs peut contribuer à influencer ces pratiques.
Dans ce chapitre, nous nous intéressons à l'un de ces facteurs, les ressources pédagogiques, en
utilisant le sens le plus large du mot « ressources », c'est-à-dire ce que les enseignants «
ressourcent » (Adler 2000). Plus spécifiquement, nous nous intéressons aux situations
mathématiques proposées aux élèves, considérées du point de vue de leur potentiel à servir
l'apprentissage des élèves en résolution de problèmes mathématiques.
Malgré les consignes officielles récurrentes adressées aux enseignants, les résultats
convergent pour conclure que l'enseignement de la résolution de problèmes n'est pas adapté à
cette finalité et que les pratiques pédagogiques ordinaires, c'est-à-dire hors cadre
expérimental, n'apportent pas ou peu de changement. De notre point de vue, il s'agit autant de
contribuer à l'amélioration de l'enseignement de la résolution de problèmes en mathématiques
que de contribuer à l'émancipation des enseignants de leurs pratiques ordinaires en les
enrichissant.
Dans cette perspective de recherche, nous nous intéressons particulièrement aux processus de
dévolution à l’œuvre dans les situations de recherche et de preuve entre pairs en classe, à ce
qui pourrait permettre aux enseignants de sélectionner et d’exploiter de manière plus optimale
ces types de situations en classe et, dans ce chapitre, à ce qui peut entraver ou favoriser les
processus de dévolution que ces situations permettent.
Là où Hersant utilise le cadre de la théorie des situations didactiques et le rôle central de
l’environnement (Brousseau 1998), par exemple pour « enrichir l’environnement afin de créer
le doute et favoriser la dévolution de la preuve » (Hersant 2010, p. 46), on se trouve face à
une question plus large : peut-on proposer aux enseignants des outils conceptuels a priori
accessibles pour encourager la recherche des élèves et le partage de preuves entre pairs, ainsi
que plus largement les débats mathématiques entre élèves, débats qui peuvent concerner la
preuve mais aussi les choix de représentations à utiliser pour modéliser un problème, des
éléments de langage, etc. ?
Pour répondre à cette question, nous présentons dans ce chapitre les potentiels des situations
PRP comme des outils conceptuels pertinents pour les analyser et les mettre en œuvre. Ces
potentiels sont en quelque sorte susceptibles de constituer des repères pour les enseignants
dans la prise de décision concernant ces situations. Plutôt que de construire ce qui pourrait
ressembler à des situations didactiques de « deuxième génération » (Perrin-Glorian 2011),
c’est-à-dire des situations didactiques que les enseignants pourraient appréhender plus
facilement, nous concentrons notre attention sur un outil conceptuel et pragmatique
permettant aux enseignants de choisir, d’analyser, de mettre en œuvre et de construire une
variété de situations parmi celles que l’on trouve dans les manuels, livres, articles, etc.
existants (Perrin-Glorian 2011).
Dans une première approche, ces outils conceptuels sont, dans ce chapitre, mis en œuvre dans
l’analyse de deux situations PRP pour illustrer leur pertinence.
L’expression situations de recherche et de preuve entre pairs est utilisée pour désigner assez
précisément les enjeux problématiques généraux de ces situations pour les enseignants et leurs
élèves. Il s’agit de situations dont le but principal est de former les élèves au processus
d’investigation mathématique et d’échange entre pairs en élaborant des preuves, comme
peuvent le faire les mathématiciens professionnels dans d’autres contextes. Cette expression
peut donc permettre aux enseignants de mieux cerner ces facettes, mais elle ne suffit
généralement pas à transformer leurs pratiques.
Hersant s'est notamment intéressé aux savoirs mathématiques enchâssés dans certaines
situations de PRP et a montré que les savoirs mathématiques ou paramathématiques ne sont
pas toujours reconnus par les enseignants, ce qui freine leur comportement depuis ces
situations jusqu'aux phases d'institutionnalisation. Les enseignants, ne reconnaissant pas ces
savoirs mathématiques ou non comme des savoirs à enseigner, ne serait-ce que parce qu'ils ne
sont pas inclus dans le programme, ne savent pas quoi faire de certaines productions des
élèves et ne voient pas toujours les opportunités de débat et de dévolution de preuves qui
s'offrent à eux.
Les situations PRP sont des situations d’enseignement complexes, des environnements
dynamiques ouverts (Rogalski 2003), ou plus précisément des environnements modifiés par
leur propre dynamique et pour lesquels il n’existe pas de modèle permettant de les maîtriser
de manière déterministe. Dans ces conditions, la question est de savoir quelles ressources sont
susceptibles de permettre aux enseignants d’identifier et de gérer les dévolutions inhérentes à
ces situations.
Dans cette section, nous définissons ce que nous entendons par les expressions potentielles
d’une situation PRP, avant de les relier aux processus de dévolution à l’œuvre dans ces
situations et aux positions enseignantes développées par Bucheton et Soulé (2009), un cadre
fréquemment utilisé en formation des enseignants.
Nous avons vu que la simple terminologie « situations de recherche et de preuve par les pairs
» ne peut suffire à guider les enseignants dans la mise en œuvre optimale de ces situations
dans leurs classes.
L’observation et l’analyse de plusieurs dizaines de situations PRP dans divers contextes de
classe (Georget 2009) nous ont amenés à définir certaines caractéristiques de ces situations
qui, selon nous, aideront les enseignants à les choisir, à les analyser et à les mettre en œuvre
de manière plus optimale qu’ils ne le peuvent habituellement.
Nous avons ainsi défini cinq potentiels pour les situations PRP : le potentiel de recherche, le
potentiel de débat, le potentiel de résistance, le potentiel de résistance dynamique et le
potentiel didactique.
Le terme potentiel reflète l’idée que ces caractéristiques peuvent varier dans le temps en
fonction de divers facteurs tels que, par exemple, l’expérience des étudiants et de l’enseignant
au cours de telles situations en classe ou le cours lui-même.
Le potentiel de recherche d’une situation PRP est constitué des éléments qui permettent aux
élèves d’exercer leurs capacités à chercher un nouveau problème qui ne soit pas une simple
application de techniques vues auparavant. Il est d’autant plus grand que les élèves ont
plusieurs façons de tenter de le résoudre, même s’il n’y a qu’une seule façon pour eux de le
faire. La situation doit aussi pouvoir susciter la curiosité et l’intérêt des élèves, ce que Fabre,
revenant à l’étymologie du terme problème, indique par l’idée de digne d’intérêt (Fabre
1999). Les mathématiques enchâssées dans les problèmes peuvent être une composante
d’intérêt, mais ce n’est pas la seule, la façon dont l’enseignant présentera la situation, souvent
dans une posture d’accompagnement au moins au début, influence aussi le potentiel de
recherche.
Les situations PRP doivent résister aux tentatives des élèves de les résoudre, sinon on ne peut
pas s'attendre à ce qu'elles entraînent les élèves à résoudre des problèmes. Le potentiel de
résistance est une mesure de cette résistance à la résolution.
Cette caractérisation ne suffit cependant pas à distinguer les situations fondées sur des «
problèmes pièges », pour lesquelles le processus de recherche n’est pas progressif. Dans ce
type de situations, on peut passer – ou pas ! – d’un état de recherche à un état de résolution de
problème de manière soudaine sans que le résultat de la recherche précédente ne se perçoive
réellement dans cette résolution soudaine. Nous ne disons pas que ces problèmes n’ont aucun
intérêt didactique ou intellectuel, mais nous pensons qu’il est souvent réduit pour les
étudiants.
Outre les recherches et les débats que peut susciter une situation de PRP, il nous semble
important de définir son potentiel didactique, c’est-à-dire ce que les élèves sont, a priori ,
susceptibles d’apprendre au cours des séances qui leur sont consacrées. Il s’agit là d’une
caractéristique qui délimite ce qu’un enseignant pourra finalement proposer aux élèves en
termes d’institutionnalisation de savoirs mathématiques ou paramathématiques. Il s’agit par
exemple de ce qui peut constituer une preuve mathématique pour les élèves, du fait qu’une
idée individuelle nécessite une évaluation par les pairs et qu’elle peut être enrichie par cette
confrontation, du fait qu’un exemple ne peut prouver une règle générale mais peut contribuer
à l’ élaboration de cette preuve, du fait qu’un contre-exemple suffit à invalider une conjecture
de type universel, etc. Le potentiel didactique peut aussi concerner directement des notions
mathématiques liées aux programmes scolaires.
Nous avons pu présenter ces potentiels à des enseignants en formation initiale ou continue,
mais nos observations de leur pratique restent parcellaires. Cependant, il semble déjà que ces
présentations permettent d'expliciter des aspects de la complexité de ces situations souvent
peu connus. C'est le cas par exemple de la distinction entre potentiel de recherche et potentiel
de débat. Les enseignants pensent souvent que ces deux potentiels varient ensemble : une
phase de recherche fructueuse des élèves implique une phase de débat fructueux. Autrement
dit, un fort potentiel de recherche bien exploité par l'enseignant implique un fort potentiel de
débat. En réalité, ce n'est pas toujours le cas. Ce n'est par exemple pas toujours le cas lorsque
les élèves, après avoir cherché un problème et trouvé une solution unique valable, ne voient
pas l'intérêt d'en débattre ensemble. Le contexte de la situation, plus précisément l'expérience
de l'enseignant ou des élèves, peut jouer un rôle important. Si l'enseignant et les élèves sont
habitués aux débats mathématiques, il est plus facile pour l'enseignant d'explorer avec ses
élèves la profondeur et la pertinence de la solution trouvée, voire de l'améliorer encore, tout
en maintenant l'intérêt des élèves. Par ailleurs, il est fréquent d’observer un désintérêt
croissant des étudiants à mesure que l’enseignant souhaite faire avancer les débats.
Evaluer le potentiel d’une situation, c’est déjà s’interroger sur les objets possibles des
dévolutions dans cette situation, par exemple la recherche d’un sous-problème, d’un élément
qui pourrait donner lieu à débat. Dans le cas d’une séquence de séance qui reste incertaine,
c’est se préparer à analyser la séquence et à agir de la manière la plus éclairée possible et ainsi
à favoriser ces dévolutions. Mieux vaut se préparer à faire cohabiter ces dévolutions avec les
sous-problèmes et les débats qu’ils peuvent susciter.
Nous observons que les postures de Bucheton et Soulé sont souvent sollicitées en formation
lorsqu’il s’agit d’identifier des indicateurs de dévolution, comme l’observation du nombre
d’élèves engagés dans une recherche ou un débat. Les potentiels permettent aux enseignants
de clarifier les choses et d’entrer dans des analyses didactiques sans se limiter à des questions
de position. Ils peuvent donc potentiellement permettre aux enseignants de mieux sélectionner
les situations de PRP proposées aux élèves, ainsi que de mieux les exploiter en classe.
Par exemple, un enseignant peut laisser ses élèves chercher un problème pendant longtemps,
c'est-à-dire qu'il est dans une position de « lâcher-prise », où les élèves font des
mathématiques, mais cela ne suffit pas à les entraîner à la résolution de problèmes, alors que
sans l'apport des potentiels, un enseignant peut ressentir l'inverse. L'évaluation des potentiels
en cours de séance peut permettre à un enseignant, par exemple en observant ou en
interrogeant les élèves, de stopper la recherche, qui pourrait être assimilée à une simple
position de contrôle en la critiquant, afin de mieux préserver le potentiel de débat. Dans cet
exemple, on voit que le potentiel de débat ne s'exprime qu'à travers un jeu sur les postures de
l'enseignant et que l'évaluation des potentiels permet aux enseignants de contrôler différentes
dévolutions d'une situation de PRP en adaptant plus précisément leurs positions. L'analyse des
positions et l'évaluation des potentiels sont complémentaires.
Qu’en est-il des autres potentiels et des autres jeux positionnels ? Un potentiel didactique ne
peut sans doute s’exprimer pleinement que dans des moments d’institutionnalisation, c’est-à-
dire dans des moments où l’enseignant doit plutôt alterner entre une posture de contrôle et une
position de lâcher prise pour concentrer le discours autour de notions mathématiques ou
paramathématiques formalisables pour les élèves.
Les postures de soutien peuvent aussi aller à l’encontre de l’optimisation des potentiels,
notamment pour la recherche ou le débat. C’est par exemple le cas d’un enseignant qui donne
un « c’est bien ! » ou un signe que l’élève a trouvé la solution à un problème. Ce faisant, il
risque de diminuer le potentiel de débat. En effet, l’élève, ayant déjà obtenu des informations
cruciales sur la validité de sa solution, risque d’être moins engagé dans les débats qui
pourraient survenir dans le reste de la séance. Les autres élèves risquent de ne pas comprendre
ou d’être convaincus par ce que l’élève présente, et l’élève aura alors largement l’occasion de
se décharger de la responsabilité de la preuve sur l’enseignant. Une position de soutien peut
donc rapidement et facilement faire obstacle à la dévolution du débat ou de la preuve aux
élèves sans l’éclairage des potentiels.
Dans cette section, nous testons les concepts potentiels des situations PRP sur deux problèmes
mathématiques : les « quatre triangles avec six allumettes » et la situation « nombre de
rectangles dans une grille rectangulaire 3 × 3 ». Ces deux situations sont a priori susceptibles
d’intéresser les enseignants du primaire pour travailler sur la résolution de problèmes avec des
élèves de 7 à 10 ans. Elles sont énoncées simplement et incarnent des connaissances
élémentaires en géométrie à ce niveau d’enseignement, propices à leur dévolution. Nous
présentons ci-dessous ces problèmes et analysons leur pertinence pour constituer des
situations PRP en classe à l’aide d’une analyse de leur potentiel.
L'énoncé du problème pour les quatre triangles avec six allumettes peut être formulé comme
suit : comment peut-on construire quatre triangles avec six allumettes ?
Malgré son apparente simplicité, ce problème a peu de chances d'être résolu par des élèves du
primaire ou même des adultes. En effet, il est naturel de tenter de le résoudre en posant des
allumettes ou du matériel équivalent sur une table, en dessinant sur un morceau de papier ou
en effectuant ces actions mentalement. Autrement dit, la recherche s'orientera naturellement
vers une solution dans un espace à deux dimensions, le triangle étant une figure à deux
dimensions et le mot configuration étant fréquemment utilisé en mathématiques dans des
contextes à deux dimensions.
Qu'en est-il du potentiel de cette situation ? Le potentiel de recherche est prouvé par le fait
que les élèves peuvent chercher pendant de nombreuses minutes tout en testant différents
espaces bidimensionnels et leurs configurations. Le potentiel de résistance peut être qualifié
de fort, puisque l'étape de réflexion à franchir ne va pas de soi et que la seule véritable
indication de progression vers une solution est la seule piste qui mène à la solution du
problème. Autrement dit, cela implique aussi que la résistance dynamique est très faible. Le
potentiel de débat est également faible, puisque la solution, si elle est trouvée, engage peu de
débat, si ce n'est que l'esprit humain peut facilement s'enfermer dans ses représentations
initiales d'un problème donné. Finalement, il s'avère que le potentiel didactique de cette
situation reste faible, ou au pire nul, car certains élèves peuvent avoir le sentiment d'avoir été
plus ou moins trompés par la tendance naturelle de l'esprit humain à limiter ses investigations
en mobilisant les modèles les plus couramment utilisés, sans être convaincus que cette
expérience les aidera à mieux raisonner dans une situation similaire.
En somme, la situation des quatre triangles à six allumettes est une situation qui peut séduire
un enseignant par son potentiel de recherche mais qui s'avère d'un intérêt limité en raison de la
faiblesse de ses autres potentiels, notamment celui de son potentiel de débat. Une autre
formulation de la situation, plus ouverte, pourrait être : est-il possible de construire quatre
triangles à six allumettes ? Compte tenu de notre analyse et malgré la plus grande ouverture
de l'énoncé, le potentiel de débat est accru, mais il reste limité par le fait que les élèves ne
pourront argumenter qu'en trouvant ou non la solution.
Figure 1.1. Le problème du rectangle : combien de rectangles y a-t-il dans cette grille
rectangulaire ?
Une fois que les élèves sont convaincus qu'il existe d'autres rectangles que les rectangles de 9
unités, avec ou sans intervention de l'enseignant, le potentiel de recherche est grand car ces
élèves peuvent tester différentes façons de résoudre le problème : en entourant les différents
rectangles ou en utilisant des marques pour les identifier, en utilisant plusieurs grilles pour
distinguer les cas ou en raisonnant sur les différents types de rectangles sans chercher à les
représenter ou à les marquer tous.
1.5. Conclusion
Les deux exemples de problèmes que nous nous proposons d'analyser a priori et nos multiples
observations tendent à le démontrer, mais ces analyses et conclusions doivent maintenant être
confirmées par des investigations plus fines des pratiques enseignantes, par des observations
et par des entretiens avec les enseignants.
Il peut être pertinent de mener ces observations sur de longues périodes de temps, comme le
suggère la caractérisation des situations de PRP en termes d’environnements dynamiques
ouverts (Rogalski 2003), ainsi que compte tenu du fait que nous considérons les pratiques
enseignantes comme complexes, cohérentes et stables. Il semble donc difficile d’opérer des
changements de positions dominantes, souvent de contrôle, chez les enseignants sur de
courtes périodes de temps.
2.1. Introduction
Les travaux de recherche des deux didactiques des mathématiques et des sciences sont
souvent croisés et contrastés. Il est alors aisé d’établir la « niche écologique » de chacune des
didactiques et de mettre en évidence son territoire. L’exemple emblématique est celui de la
transposition didactique et de la pratique sociale de référence.
Dans ce chapitre, nous avons voulu porter un regard croisé sur la dévolution et l’appropriation
qui servent de problématisation dans les deux didactiques naissantes des mathématiques et des
sciences expérimentales et qui permettent de redécouvrir leurs contextes d’émergence, et les
manières dont les activités et l’élève sont conçus, et enfin de rechercher leurs spécificités
respectives.
Après une présentation du contexte, nous introduirons les deux processus de dévolution et
d’appropriation, qui nous conduiront à caractériser la démarche investigatrice. Enfin, nous
pourrons préciser les spécificités de la connaissance scientifique et de sa didactique.
2.2. Didactique des mathématiques, didactique des sciences : des choix épistémologiques
contrastés
En mathématiques comme dans les sciences expérimentales, dans les discours à l’époque du
renouvellement pédagogique des contenus des années 1970 (renouvellement des
mathématiques modernes et renouvellement de l’enseignement des sciences), il y avait
l’affirmation de la nécessité de respecter autant que possible les caractéristiques
épistémologiques de la discipline, tout en tenant compte de la problématique des
apprentissages des élèves.
Les causes de ce mouvement de renouveau sont multiples. La vague de modernisation
indispensable aux défis des mutations scientifiques, techniques, économiques et sociales de
l’époque ne peut ignorer un secteur aussi dynamique que l’école, qui connaît un essor sans
précédent.
Dans cet effort de modernisation de l'école, qui nécessite un nouveau regard sur les problèmes
d'échec scolaire, Brousseau (1980) soutient que les causes de l'échec scolaire doivent être
comprises en termes de rapport de l'élève aux situations didactiques et non en termes d'
aptitudes ou de caractéristiques générales permanentes (Brousseau 1980, p. 128). En ce qui
concerne l'enseignement des sciences expérimentales, un sentiment général d'obsolescence
des programmes et une désaffection pour les disciplines scientifiques dominent dans les
années 1950 aux États-Unis et vers 1970 en France (Kalali 2008) : ces problèmes forment
désormais la toile de fond de toute réforme curriculaire en sciences.
Il paraît légitime de penser que, parce qu’il s’agit de mathématiques et de sciences, on peut
valoriser les approches rationnelles, fondements des investigations scientifiques concernant
leur enseignement. En effet, les préoccupations fortes d’amélioration du niveau scientifique
général et d’intégration des développements scientifiques et mathématiques conduisent à
promouvoir des enseignements abstraits et élitistes. En même temps, il apparaît que
l’éducation scientifique et la réussite mathématique appellent des recherches qui doivent se
développer dans cette direction.
Selon Martinand (1986), le point de vue de l'appropriation en didactique des sciences permet
de souligner trois positions :
de replacer la maîtrise cognitive des connaissances et des compétences dans leur contexte
et leur signification sociale.
Le terme systémique, me semble-t-il, est plus qu'une métaphore. Je ne sais pas si Brousseau
s'est inspiré de la pensée de Canguilhem, notamment autour de la question de l'environnement
et des interactions que le sujet a avec lui. Il faut reconnaître que l'environnement a un intérêt
indéniable pour le sujet, qui dans son effort d'adaptation à une situation non convenue (on
dirait presque contingente) s'affranchit des informations extérieures que l'enseignant peut lui
apporter pour puiser dans la logique interne de la situation et accéder au niveau du sujet
agissant (n4). Le travail de l'enseignant prend alors une plus grande ampleur (se révèle) : outre
les mathématiques dont il a la charge, il doit permettre les possibilités d'adaptation de l'élève.
La démarche d'investigation promue par la recherche didactique en sciences crée une tension
entre les connaissances et les besoins réels de l'enfant (Astolfi 1990). L'enseignant met en
place l'investigation par le choix des situations de départ, la sélection des questions et l'aide à
la structuration des connaissances sans en préciser les modalités. Les enseignants de sciences
se réfèrent à Wallon, Piaget et Bachelard pour définir les conditions d'acquisition des
connaissances (concepts, réseaux de concepts, etc.) et pour identifier des corrélations moins
aléatoires entre les concepts définis. Host (1980) précise donc l'esprit dans lequel les activités
doivent être menées. Il s'agit de procéder en rupture avec l'expérience commune, ce qui
permet une nouvelle organisation des données de perception et d'action. Comment faire en
sorte que l'activité de l'élève ne se limite pas à la seule activité intellectuelle de recherche de
lois et d'établissement de causalité ? Comment doit-elle favoriser l'action du sujet ?
A partir de l'observation de leur environnement local, les élèves savaient qu'il y avait des
marées dans le port et sur la plage. Cette connaissance situationnelle s'appuyait sur
l'observation quotidienne de l'occupation et du retrait progressif de l'eau. La question se posait
alors, sans que l'enseignant ne l'initie, de l'existence ou non de ces marées sur la côte
rocheuse. La nécessité d'aller sur place pour vérifier s'est alors posée. A partir de l'observation
quotidienne le long de la plage, les marées sont devenues un objet d'étude pris en charge de
manière autonome par les élèves et sur leur temps libre : observations sur place de l'évolution,
tous les jeudis de l'année.
Au-delà, l'exploration de l'almanach a conduit à une autre étape de relevé systématique des
horaires maximum et minimum, suivie d'une étude comparative des horaires pour le littoral de
la Manche, puis pour le littoral atlantique. Les jeunes enfants eux-mêmes ont découvert que
pour l'Atlantique, les horaires étaient à peu près identiques sur toute la côte jusqu'à la
Gironde, alors que pour la Manche, c'était différent.
Après avoir synthétisé les observations fortuites, les élèves sont passés aux observations
munies de mesures. Leur systématisation dans une troisième étape a nécessité la recherche de
connaissances institutionnelles parmi ceux qui les détiennent. Les différences ont été notées
par les élèves, mais ni eux ni le professeur n’en ont compris l’origine. Ce que les élèves ne
savaient pas, c’est que les marées de la Manche sont un cas particulier. Des sources
scientifiques établissent que, contrairement aux océans, les marées de la Manche ne sont pas
directement guidées par les forces d’attraction de la Lune et du Soleil. Elles sont la
conséquence des marées de l’Atlantique qui se propagent sous forme d’onde de Brest à
Dunkerque (Simon 2007). En conséquence, la forme du littoral et du fond marin entrent en
jeu.
2.4.2. Généralisation
A partir de l’exemple pris – c’est notre analyse, qui n’implique en rien Martinand –
l’observation fortuite des marées (milieu matériel non initialement finalisé) ouvre le champ à
des apprentissages importants qui apparaissent comme une nécessité pour comprendre le
phénomène des marées (en particulier des raz-de-marée) devenu objet épistémologique.
Il faut se référer aux trois étapes décrites ci-dessus en termes de progression et d'évolution du
cheminement des élèves, plutôt qu'aux produits finaux pour guider les interventions
didactiques. Sur le plan cognitif de l'acquisition des connaissances, nous proposons trois
niveaux :
En termes de recherche didactique, nous désignons les activités d’investigation par des
activités formatives et de développement5 (Kalali 2019). En partant de l’exemple précédent,
les activités formatives permettent le contact avec la situation nouvelle, l’observation
inattendue (observations, mesures, débats, expériences, etc.). D’autres activités de
développement sont également nécessaires : il s’agit de modéliser ce qu’il faut maîtriser d’un
point de vue géologique (forme des rivages, des fonds marins, etc.), ainsi que d’un point de
vue physique (raz de marée). On peut modéliser le raz de marée en manipulant le bord d’un
bassin rempli d’eau que l’on soulève puis que l’on laisse retomber. Ce formalisme doit être
facilement manipulable pour organiser de nouvelles données ou pour produire de nouvelles
structures de connaissances. On peut faire travailler les élèves sur un modèle plus global, à
l’échelle de la planète ou sur une carte pour voir les variations importantes d’amplitude des
marées sur les côtes françaises à quelques kilomètres de distance.
Les observations munies de mesures, d'analyses et de comparaisons que nous avons décrites
sont de véritables activités d'investigation. Selon Martinand (1986), ces activités impliquent
autant de connaissances, de problèmes, de ressources matérielles et intellectuelles que de rôles
des acteurs impliqués dans le système. Si l'on revient à la « situation » de Brousseau (1988),
qu'il décrit comme une interaction sujet-environnement, on peut aussi noter son organisation
autour de relations, notamment les rôles réels des élèves et des enseignants avec un
environnement matériel, qui peut constituer une référence pour l'apprentissage. La dévolution
vise à faire en sorte que l'action de l'élève ne dérive pas directement de l'interprétation que fait
l'enseignant des dispositifs didactiques. Nous reviendrons plus en détail dans notre analyse sur
les conditions du redéploiement du sujet, en tenant compte des spécificités du savoir, acte
fondateur de la didactique.
Dans la didactique des sciences, le questionnement est inversé. On peut y voir l’organisation
d’un environnement, au sens d’agencer des situations « authentiques » où les élèves sont
placés en situation expérimentale d’essai-erreur, comme on vient de le voir avec l’exemple
des marées de Camaret. Les situations authentiques ne correspondent pas à des savoirs
institutionnels mais à des pratiques scientifiques dans le but d’en extraire un sens du point de
vue de la pensée scientifique, des attitudes et des capacités correspondantes. Le projet de la
didactique des sciences, dès le départ, est celui de développer une éducation scientifique et
technologique au sens de culture scientifique. La science est questionnée comme discipline de
« pensée » et d’« action ».
C’est dans cette double référence épistémologique et psychologique que des activités
d’investigation ont été menées afin de viser des apprentissages significatifs sur le plan de la
pensée scientifique, mettant en évidence des attitudes scientifiques, à travers le
développement en classe de situations riches autour d’exploitations, de cultures, de matériels
et de documentations qui assurent une certaine autonomie donnée aux élèves (Astolfi et al.
1978). Afin d’assurer les progrès et les ruptures qui restent nécessaires dans le cadre de
problèmes biologiques, la question de la structuration à l’aide des opérations qu’elle autorise
permet d’accéder à des schémas, des concepts et des structures qui s’organisent
progressivement selon le niveau d’abstraction requis par la pensée scientifique. Le besoin de
structuration nous amène à nous intéresser aux connaissances, au réseau de concepts qui les
constituent, aux niveaux de formulation, aux cadres et parcours conceptuels, aux matrices
disciplinaires, etc.
Le problème de l'appropriation est essentiellement un problème d'accès aux connaissances
scientifiques. Il vise à transformer les contenus et les pratiques d'enseignement et
d'apprentissage des élèves, en enrichissant le type d'activités proposées aux élèves, par le
développement de la maîtrise des opérations intellectuelles ainsi que des attitudes6, afin de
donner du sens aux apprentissages et d'ouvrir ainsi la voie à de nouvelles perspectives pour
l'enseignement des sciences. La tension entre la visée émancipatrice (construction du sujet) et
le savoir institutionnel (institution du sujet comme du savoir) est palpable dans les recherches.
Dans certains travaux, les acquisitions des élèves servent à évaluer l'action de l'enseignant et,
au-delà, la pratique de l'activité scientifique qui sert de modèle. Dans d'autres, l'élève n'est pas
visé en tant que tel, et les investigations qui portent sur des raisonnements ou des conceptions
spontanés sont envisagées dans le cadre de leur éloignement de la pensée scientifique
expérimentale. Ces activités servent secondairement à accroître l'intérêt des élèves. Cette
préoccupation est souvent présentée par les auteurs comme une nouvelle perspective de
promotion de la culture scientifique7. L’investigation-structuration (Astolfi et Develay 1989),
par les opérations qu’elle permet d’explorer, d’analyser, de fabriquer, d’inventer, de contrôler,
de comparer et de symboliser, résume le processus de connaissance. Car, comme en
mathématiques, la connaissance existe dans une institution une fois qu’elle a été « reconnue
comme utile, formulée, formalisée, validée, mémorisée et qu’elle a acquis un statut
institutionnel : c’est le processus d’institutionnalisation, vu comme une transformation qui
légitime toute connaissance dans une institution » (Margolinas 2014, p. 15).
Cependant, cette préoccupation n’est pas propre à la science. Elle se pose également en
mathématiques. Margolinas (1998) explique que lorsque la connaissance institutionnelle en
question est considérée comme culturellement pertinente, les situations doivent être
caractéristiques des différentes fonctions de la connaissance institutionnelle. L’auteur rapporte
que Brousseau (1982) parle de faire intérioriser par le sujet tous les termes du processus de
connaissance : situation de communication, de preuve, d’institutionnalisation. L’objectif de
faire intérioriser par le sujet tous les termes du processus de connaissance conduit à cette
recherche d’une situation fondamentale d’une connaissance donnée, dont les variables
génèrent les situations adidactiques recherchées.
Si la dévolution permet au sujet d'entrer en jeu, Brousseau (1982) pose le problème du sens,
qui doit être assuré comme objectif, négocié et explicité. Le sens du problème serait l'énoncé
et un ensemble de choses (autres informations).
L'auteur explique que les problèmes en mathématiques et les conditions qui les régissent sont
inévitables mais insuffisants. Le sens des situations-problèmes dépasserait la dévolution qu'il
comporte et à laquelle il faut ajouter des choses. Sans expliciter la nature de ces choses,
Brousseau parle d'une aventure individuelle en citant Lakatos qui lui fait dire qu'elle requiert
des actions, des décisions et des jugements pour exister.
Nous avons proposé le possible et le nécessaire, un mode problématique très présent dans
l'œuvre de Piaget, qui permet de penser les constructions du sujet :
Avec Piaget (1978), nous apprenons que, du point de vue de l’épistémologie constructiviste, il
est aussi important d’expliquer ce qui rend possible les constructions dont témoignent les
structures de la connaissance que ce qui donne à ces structures leur caractère de nécessité. La
nécessité et la possibilité « cognitives » sont le produit de constructions du sujet, elles
n’émanent pas de faits objectifs. Les deux modalités de « nécessité » et de « possible » sont
problématiques dans l’interaction progressive. Pour concevoir la nécessité, il faut rendre compte
d’une sorte de fermeture des structures ; mais aussi, de l’ouverture continue sur de nouvelles
possibilités pour expliquer les dépassements. Si la fermeture est source de nécessité, […] le «
possible » caractérise les débuts d’une genèse, comme différenciation d’un état de départ. Le «
nécessaire » n’est pas plus a priori que le possible n’est prédéterminé : il s’élabore au fil de la
construction et ne s’achève qu’à sa fin, comme expression de l’intégration propre à un système
plus ou moins clos (Piaget 1977, p. 235 ; Kalali 2019).
Sensevy (2007) remet en cause ces deux modalités de Piaget et stipule que « apprendre
consiste donc, dans cette perspective, à construire des différenciations […] et à percevoir des
nécessités » (Sensevy 2007, p. 24). Les propositions qu’il fait concernent les mathématiques,
mais rien n’empêche, selon l’auteur, des adaptations à d’autres disciplines :
l'environnement est un générateur de possibilités et de nécessités ; les élèves doivent tester
les possibilités et les nécessités pour évoluer ;
le possible consiste à différencier, les nécessités consistent à intégrer. Apprendre c'est alors
construire des différenciations et percevoir des nécessités. Dans cette perspective, agir
c'est concevoir le monde à travers des nécessités dans un certain agencement de possibles ;
dans les situations, il y a une sélection de ce que le sujet considère comme pertinent,
possible. L'intégration de ce que le sujet considère comme vrai (caractère vrai/causal) est
la nécessaire.
3.1. Introduction
Cette conception duale de la perception était déjà apparue en 1885 avec la notion d’« image
motrice » (Vigarello 2014, pp. 207-208). On la retrouve dans le champ de l’éducation
physique à travers la notion d’« idée » qui constitue le lien mécanique entre une
représentation mentale préalable au mouvement et le mouvement lui-même. Cette conception
« automatique » était présente chez les principaux concepteurs de l’éducation physique au
début du XXe siècle : Philippe Tissié, Georges Demenÿ et Georges Hébert notamment
(Delattre 2019). Avec l’ approche gestaltiste , l’« idée motrice » ou « intention » devient, dans
les années 1930, davantage un principe régulateur qu’un principe directeur de l’action
(Guillaume 1968). Plus tard, les termes de « représentation » et de « symbolisation »
dominent le développement épistémologique de la discipline, notamment dans le champ de la
didactique disciplinaire :
L’apprentissage moteur est un apprentissage comme un autre […] dans la mesure où il concerne
une activité immergée dans l’action qui est subordonnée, comme les autres, à des activités
symboliques ou représentationnelles […] Cependant, l’apprentissage moteur n’est pas tout à fait
un apprentissage comme un autre puisqu’il appartient à la catégorie des apprentissages
procéduraux, […] il fait intervenir un objet particulier qui est le corps, lui-même en mouvement
dans un environnement d’objets physiques (Marsenach 1991, p. 27).
Par ailleurs, la « double action » draine un nombre important de notions connexes que le
philosophe Michel Serres (2000) résume autour du terme de « corps virtuel ». Il montre que
ce corps virtuel est à la base des processus d’apprentissage corporel de l’être humain,
processus d’apprentissage structurellement indéterminés et supposant par là même un
enseignement spécifique pouvant être assumé par le professeur d’EPS. En effet, ces processus
de « simulation interne », comme le précisait déjà Alain Berthoz dans Le sens du mouvement
(1997), permettent aux praticiens d’ anticiper le cours de leurs actions et de les réajuster en
jouant sur leurs propriétés. C’est dans cette perspective que nous soulevons la possibilité, et
peut-être même la nécessité, de construire les conditions d’une dévolution des questions
posées par ce dédoublement structurel1. Dans cette perspective, la responsabilité du problème
posé aux élèves s’organise autour de leur capacité à « apprivoiser » l’un des processus
consistant à organiser la transformation de leurs conduites motrices, tant individuelles que
collectives, par la dévolution des mécanismes qui la rendent possible. Il ne s’agit pas ici de «
maîtriser » mais de « dompter », car le « double » échappe toujours à celui qui veut le saisir. Il
est structurellement en avance sur l’action elle-même et constitue ainsi une « ombre projective
» dont il faut favoriser le dévoilement.
3.2. L'état actuel de la notion de dévolution dans les écrits didactiques en éducation
physique
La notion de dévolution apparaît dans une gamme variée de textes à visée didactique et
pédagogique en éducation physique. Issu du monde juridique, ce terme a été proposé par Guy
Brousseau en 1982, et plus largement explicité à partir de 1988 de la manière suivante :
Un « transfert » est l’acte par lequel l’enseignant fait accepter à l’élève la responsabilité d’une
situation d’apprentissage (adidactique) ou d’un problème et accepte les conséquences de ce
transfert (Brousseau 1988, p. 325).
Le terme s’est ensuite enrichi de nouvelles considérations (Brousseau 2003)2 et a été ensuite
adopté par d’autres spécialistes, qui l’ont utilisé dans le cadre d’une chaîne d’opérations
didactiques : « définir – déléguer – réguler – institutionnaliser » (Sensevy 2007), afin de
décrire les étapes qui favorisent l’appropriation de ce qu’il y a à apprendre. Selon les
principes descriptifs de la didactique, qu’elle soit scolaire ou non, la notion de délégation
suppose d’être bien identifiée, sinon « certains événements ou comportements en classe, sans
cette description, resteraient invisibles » (Le Paven et al. 2007, p. 9).
Le terme apparaît ainsi en didactique des mathématiques, de manière synchrone donc dans
une période – les années 1980-1990 – où les approches didactiques en éducation physique se
renouvellent. Ce renouvellement vise à « se débarrasser » à la fois des pédagogies dites «
traditionnelles-transmissives », organisées autour d’une logique de modèle à reproduire, et des
modalités pédagogiques qui lui succèdent, dites « incitatives ». Ces pédagogies incitatives,
dites aussi « situationnelles » (Famose 1982), cherchent à favoriser l’auto-adaptation du sujet
à partir de tâches peu prescriptives, organisées à partir d’une connaissance de plus en plus fine
des processus (ressources physiques) favorisant les apprentissages moteurs. La logique
didactique qui lui a succédé, au cours des années 1980, vise l’appropriation active des
connaissances propres du sujet, à partir de la conjonction de l’activité des élèves et de leur
enseignant, à travers un agencement de situations d’apprentissage conçues à cet effet. Dans ce
contexte, la notion de dévolution en EPS vise à décrire le moment d’appropriation d’un
problème par les élèves, problème qui présuppose une activité de résolution qui les conduit
vers la construction de la conduite visée par l’enseignant, afin de tendre vers une compétence
motrice culturelle « extraordinaire » (Marsenach 1991).
le registre « normatif », élaboré par des formateurs ou des experts, fournit des
recommandations sur le contenu de l’enseignement et sur la manière dont il doit être
transmis ;
le registre des « praticiens » reflète l’expérience des praticiens, qui cherchent à la partager
avec le plus grand nombre ;
le registre « scientifique », rédigé par des chercheurs, a pour objectif de : décrire,
comprendre et expliquer les phénomènes d’enseignement et d’apprentissage des
connaissances. Son originalité réside dans l’effort d’inscrire le champ des pratiques
d’intervention ou de formation dans le champ de la recherche, selon un double mouvement
d’analyse et d’accompagnement de ces pratiques (et non de prescription) (Amade-Escot
2007, p. 7).
Français Dans le registre « normatif », trois articles explorent la dévolution comme principe
actif de transformation des pratiques professionnelles : l'article de Henry et Volant (2006) de
la revue académique nantaise Les cahiers EPS , et l'article de Harent (2012) de la revue qui l'a
précédé, E-nov-EPS , après le départ éditorial de l'inspecteur d'académie Michel Delaunay.
L'article de Pontais a été publié dans la revue Contre-pied (2010 et 2015 pour la version «
Web »), du Centre EPS et société , du Syndicat national de l' éducation physique (SNEP), qui
présente une conception explicitement culturaliste. Un autre article de Duret et Guilon (2018)
provient également de la revue E-Nov-EPS . Il s'inscrit dans un registre « praticien » en
explicitant, à partir de la question de la dévolution, une manière de concevoir l'association
sportive. Dans le registre « scientifique », les écrits de Le Paven et al. (2007) sur le champ
éducatif « non scolaire », l'article de Thépaut et Léziart (2008) sur l'enseignement des jeux
collectifs à l'école élémentaire et l'article de Brun (2007) sur l'enseignement des pratiques
artistiques dans le champ universitaire étudient différents processus de dévolution en
éducation physique.
À la lecture de ces textes, il est possible de constater que, de manière générale, les praticiens-
auteurs en éducation physique définissent le terme de dévolution à partir de l’héritage de
Brousseau et de ses successeurs, tout en lui attribuant un spectre large qui s’étend des finalités
aux modalités pédagogiques. La dévolution vise ainsi à « partager le pouvoir avec les élèves »
(Henry et Volant 2006). Elle constitue une véritable démarche de « différenciation
pédagogique » (Harent 2012) afin de déléguer la responsabilité aux élèves et de partager avec
eux le problème à résoudre en leur permettant de jouer avec leurs propres stratégies. Il s’agit
de faire des choix et des décisions concernant plusieurs registres d’activités. Également :
L'enseignant doit provoquer chez l'élève les adaptations souhaitées par un choix judicieux des
problèmes qu'il propose. Il faut que le problème posé à l'élève le fasse agir, réfléchir, développer
son propre mouvement (Pontais 2010).
Pour ce faire, le système développé par l’enseignant articule dans une même opération « la
confrontation à un environnement posant problème (apprentissage) et le projet de l’élève (jeu)
» (Pontais 2010). Ce système peut également être envisagé au sein du fonctionnement d’une
institution éducative telle que l’association sportive d’un établissement scolaire (Duret et
Guilon) où il s’agit de déléguer une négociation collective sur les règles de jeu proposées, le
choix des équipes effectuées lors des séances d’entraînement et le mode de désignation des
représentants.
La dévolution constitue aussi une forme d’ascèse pédagogique consistant à « accepter les
conséquences de ce transfert », difficile à maintenir (Brun 2007) puisqu’il faut à un moment
donné ne pas intervenir directement dans l’activité des élèves, pour les laisser agir au sein
d’un système composite de contraintes et de ressources préalablement bien définies7 et
acceptées :
Selon le statut des textes étudiés, il est possible d’identifier des différences dans la
signification du terme de dévolution. Pour les écrits dits « scientifiques », la dévolution est
davantage considérée comme une catégorie descriptive permettant d’observer les pratiques
pédagogiques dans leurs manières de déléguer la responsabilité d’un problème à l’élève. Dans
les articles « normatifs » ou « praticiens », la dévolution est un concept médiateur permettant
d’élaborer des pratiques pédagogiques qui assurent la cohérence entre l’objectif de
responsabilité et d’autonomie de l’élève et les objets de connaissance étudiés. Dans ces
catégories d’écrits, les principes actifs de sa définition ouvrent de nombreuses possibilités sur
le plan praxéologique.
Dans cette perspective, la notion de dévolution semble pouvoir rendre didactiquement tenable
la tension entre les deux principes clés et transductifs8 de la pédagogie définis par Philippe
Meirieu, le « principe d’éducabilité » et le « principe de liberté ».
Tout le monde peut apprendre et personne ne peut jamais décider que l’apprentissage est
définitivement impossible pour une personne donnée (Meirieu 2018, p. 90).
Comme le montre le texte de Le Paven et al., des phénomènes de dévolution existent autant
lorsque des adolescents autistes pratiquent la danse ou lorsqu’un « bébé nageur » évolue en
milieu aquatique avec ses parents, que lorsqu’un athlète de haut niveau travaille et continue
d’apprendre avec son entraîneur.
La dévolution est cette part de l’engagement librement consenti à l’étudiant dans le cadre d’un
réseau bien défini de contraintes et de ressources. Elle rend possible la « clause proprio motu
» où :
L’enseignant gagne si et seulement si l’élève gagne, mais seulement à condition que l’élève
agisse raisonnablement proprio motu , « par son propre mouvement », par lui-même (Sensevy
2008, p. 44).
C’est bien la possibilité d’agir par son « propre mouvement » qui doit être interrogée au
regard d’une question centrale posée par le texte de Le Paven et al. : « comment fabriquer des
environnements « adaptés » pour que les élèves transforment leurs habiletés motrices
habituelles » (Le Paven et al. 2007, p. 12). De notre point de vue, cette construction
d’environnements adéquats, permettant aux élèves d’agir par eux-mêmes, est rendue possible
par la dévolution d’un double de l’action qui se suffit à lui-même. L’élève peut, par une
activité symbolique qui l’extériorise, « apprivoiser » ce double afin d’anticiper les
conséquences de l’action et d’envisager les transformations futures de ses comportements
moteurs, tout en participant à l’évolution positive de celui de ses partenaires. Cependant, la
présence de ce processus virtuel incarné dans l’action reste « voilée », pour ainsi dire, ce qui
empêche sa dévolution explicite.
Prenons l’exemple de l’article de Thépaut et Léziart (2008) pour illustrer l’idée qu’il y a une
présence « voilée » d’une double dévolution de l’action en éducation physique. Ce texte
précise très explicitement les contenus à enseigner dans la séquence observée avec une classe
de sixième. Il s’agit de construire, dans un jeu collectif apparenté au « ballon capitaine sans
dribble à trois joueurs de champ », un comportement impliquant « un déplacement vers
l’avant afin de donner au porteur du ballon des possibilités d’échanger le ballon ». Ce
comportement vise à être transféré à un jeu plus typique de basket-ball. Les attentes se
déclinent sur le plan tactique en termes de lecture du jeu en s’orientant dans l’espace par
rapport à la cible à atteindre, à sa position sur le terrain, à la position du porteur du ballon et
de ses partenaires et adversaires afin de se rendre disponible. Elle se décline également en
termes de réalisation motrice à travers des ajustements corporels, assurant une coïncidence
positive entre le parcours dans l'espace de jeu du non porteur du ballon et la trajectoire du
ballon à recevoir, tout en permettant la continuité des actions vers la zone cible.
Aussi, dans ce contexte, qu’est-ce que la mise en œuvre d’une tactique ? N’est-ce pas la
capacité, dans le présent perceptif, de « se dédoubler » ? De se dédoubler, c’est-à-dire de se
situer ici et maintenant dans une situation actuelle, tout en projetant la possibilité d’une
situation future dans laquelle le joueur « inten-tionne » son propre parcours spatio-temporel
dans un jeu d’identification et de production d’espace libre ? Qu’est-ce qu’une réalisation
motrice qui permet de récupérer le ballon au bon moment sinon une duplication de son action
assurant l’anticipation des conditions de sa capture ?
Les auteurs mettent en évidence ces contenus qui constituent des externalisations de potentiels
« doubles d’action », ajustés aux possibilités motrices des élèves. Ils élaborent des
symbolisations de ces doubles, sur le plan linguistique, en nommant et en distinguant les
compétences tactiques et motrices à apprendre. Ils ont construit un schéma de jeu explicite qui
représente l’action de jeu visée (voir Figure 1 de Thépaut et Léziart 2008) et qui rend
explicitement compte de la nécessité d’extérioriser ces doubles potentiels. Dans cette
perspective, il ne faut pas les laisser à l’état de virtualités qui s’évanouissent dans une logique
de « pédagogie des situations » qui ne les explicite pas. Le « virtuel » suppose la nécessité d’«
agir » pour exister. Dans cette perspective, Thépaut et Léziart précisent la nécessité de
construire un « espace fictif dans lequel le joueur sans ballon (non porteur du ballon), futur
receveur, est susceptible de pouvoir attraper le ballon », ou ils mettent en évidence la
nécessité d’une « estimation du point de chute du ballon ». De plus, ces « virtualités » ne
peuvent se concrétiser dans le comportement de l’élève que si la dévolution de ces objets est
explicite et inscrite dans un registre de dédoublement en « décalage optimal » ou dans une «
zone proximale » avec les potentialités actuelles des élèves.
Pourquoi l’existence de ce double reste-t-elle voilée malgré son omniprésence ? C’est bien là
le paradoxe qu’il faut dévoiler pour accéder à la possibilité de le dévolution. Dans cette
perspective, il est nécessaire d’identifier l’arrière-plan épistémologique ; Sensevy (2011)
dirait le « fond conceptuel » qui sous-tend cet « oubli ». De notre point de vue, cette double
dévolution bute sur une conception qui fait de l’adaptation son maître mot. Nous allons tenter
de montrer que c’est à travers une conception adoptive, déjà existante sur le terrain, qu’il est
possible d’en prendre soin.
Blais et al. (2014) montrent dans Transmettre, apprendre que le paradigme adaptatif,
dominant dans le domaine de l'éducation, est le résultat de la révolution épistémologique qu'a
été la théorie de l'évolution à la fin du XIXe siècle :
Autant d’idées devenues si familières qu’elles en oublient la base conceptuelle sur laquelle elles
sont accréditées. Elles reposent sur une conception du développement de l’intelligence
considérée comme une faculté adaptative qui permet d’appréhender la réalité de manière de plus
en plus précise, au niveau de l’espèce humaine dans son évolution, d’une part, et au niveau de
l’individu dans son développement, d’autre part (Blais et al. 2014, p. 125).
Leurs travaux critiques sur la conception adaptative s’ajoutent à d’autres critiques, tant dans le
champ éducatif que dans le champ politique. Cette conception adaptative a été « naturalisée »
dans le champ éducatif et particulièrement dans le constructivisme pédagogique. Dans le
champ des pratiques corporelles, le philosophe Michel Bernard (1975) a été le premier à
critiquer cette logique, en analysant les modèles corporels véhiculés par les textes officiels de
la discipline en 1967. Aussi, la toile de fond épistémique, qui structure les tendances en EP,
s’inscrit de manière dominante dans une logique « adaptative » malgré l’affirmation du
caractère « technique » des apprentissages culturels visés (Delattre 2019). Par extension, les
didactiques de l’EP qui ont repris le concept de dévolution suivent ce paradigme que l’on peut
observer dans les textes étudiés, selon différents usages du terme. En effet, en termes
d’épistémologie de l’apprentissage, l’approche adaptative constitue un arrière-plan théorique
en référence à Piaget, Brousseau et Marsenach (Henry et Volant 2006 ; Le Paven et al. 2008 ;
Pontais 2010 ; Harent 2012). Dans cette approche, l’élève cherche à résoudre les problèmes
posés par l’environnement par une activité « adaptative ». Axiologiquement, l’adaptation est
un but explicite (Henry et Volant 2006 ; Harent 2012). Au niveau de l’action, l’adaptation est
synonyme d’ajustements effectués en cours d’action, tant du point de vue de la tâche
dominante en question que des règles en jeu (Harent 2012 ; Duret et Guilon 2018).
Cette conception biologique et naturaliste sous-jacente n’est pas sans ambiguïté par rapport
aux présupposés philosophiques et axiologiques des auteurs dans le domaine de l’éducation
physique, qui, malgré leurs différences, s’inscrivent dans un registre qui présuppose la
sélection et la transmission de « bons » objets culturels. En effet, une culture n’est pas ce qui
s’adapte à une nature supposée, elle se transmet et s’adopte à travers des « dispositifs de
rétention » (Stiegler 2004) qui, dans le cas présent, sont les dispositifs d’éducation physique
proposés. En se référant aux travaux de Stiegler, il est possible de poser que ces « dispositifs
de rétention », qui retiennent la mémoire du passé pour la transmettre activement, sont
toujours composés d’objets matériels. Cependant, ces techniques matérielles, « lorsqu’elles
sont ajustées aux systèmes sociaux, sont toujours oubliées » (Stiegler 2016, p. 33). Les
systèmes sociaux sont, pour notre sujet, les pratiques de l’éducation physique, où les
techniques matérielles sont à la fois omniprésentes dans les textes didactiques d’EPS et, dans
le même mouvement, peu développées dans les théories qui rendent compte de la manière
dont les élèves apprennent.
La perspective de Bernard s’inscrit dans un mouvement théorique plus global qui montre qu’il
existe une rupture fondamentale entre le processus évolutif adaptatif qui rend compte de la
diversité du vivant et des espèces et le processus d’évolution anthropologique. Cette rupture
réside dans le fait, mis en évidence par Leroi-Gourhan (1964) et repris par Stiegler (1994),
que l’être humain n’est humain qu’à partir du moment où il extériorise sa mémoire dans des
objets et plus largement des organes techniques, qu’il adopte en retour par un processus
éducatif. Ce n’est pas l’adaptation à l’environnement qui structure les pratiques humaines
mais l’adoption des composantes de l’environnement : organes techniques et symboliques, et,
au premier chef, langage. Adoption et non adaptation puisque l’individu hérite d’un passé non
vécu avec lequel il s’agit de « faire-corps » pour participer à la vie sociale. Ce passé non vécu
est déposé dans ce que Stiegler appelle un processus épiphylogénétique qui n’est plus
simplement une mémoire génétique ou épigénétique mais l’accumulation récapitulative, non
plus simplement de la phylogenèse par l’ontogenèse, mais de la « matière organique
inorganique » qu’est la technique :
Ce bain épiphylogénétique (qui) contient aussi bien le langage que la technique, le symbole que
l’outil : langage et technique font partie d’un même processus d’extériorisation, ce sont, comme
le dit Leroi-Gourhan, deux aspects d’une même réalité absolument nouvelle dans l’histoire de la
vie. Le fait essentiel est cette extériorisation qui ne précède aucune intériorité – mais qui, en
revanche, donne immédiatement lieu à une intériorisation , c’est-à-dire qui est toujours à la fois
intériorisation et extériorisation (Stiegler et During 2004, p. 54).
Dans cette conception « organologique », l’être humain est considéré comme un être « par
défaut ». L’humain est fondé dans son artificialité, apparaissant (il y a environ 3 millions
d’années) à partir du moment où il extériorise ses fonctions corporelles dans des organes
techniques : des premières haches ou pierres à silex jusqu’aux machines numériques les plus
sophistiquées de notre époque. Le corps humain n’est pas simplement organique, il est
organologique.
En effet, l’être humain est néoténique, c’est-à-dire sans qualité au départ (prématuré), il doit «
s’accoupler » avec des prothèses inorganiques pour survivre et exister. Les organes du corps
se transforment sous les effets de ce couplage avec des organes techniques inorganiques. Le «
corps humain » et la taille du cortex cérébral ont peu changé depuis l’époque de Néandertal ;
ce sont surtout les relations avec les organes techniques qui composent le milieu de vie qui
modifient le fonctionnement du corps et donc son fonctionnement perceptif.
Dans cette perspective, les artefacts techniques, eux-mêmes fabriqués, sont mis en scène au
sein d’une diversité d’organisations sociales qui en prescrivent les règles de fonctionnement.
Organes techniques et organisations sociales conditionnent ainsi le fonctionnement des
organes du corps qui ne se contentent pas de suivre une stricte logique adaptative. Certes, le
sujet développe des processus adaptatifs constitutifs de ses fonctions organiques d’être vivant,
mais plus précisément, il adopte corporellement, et plus ou moins facilement, les organes
techniques et symboliques qui composent son milieu de vie « artefactuel ». Dans ce
processus, des « doubles » se forment, permettant aux individus d’être non pas de simples
organismes réactifs mais des sujets projetant leurs désirs sur le monde, et plus spécifiquement
sur le plan perceptif, avec un pouvoir d’anticipation qui multiplie les possibilités d’action.
C’est ce que disent à la fois Berthoz, Serres et Bernard, malgré leurs différences, et bien qu’ils
ne le théorisent pas tout à fait ainsi. L’adoption d’un objet technique rend possible sa
projection, puisqu’elle consiste à intérioriser les propriétés de l’externe (les organes
techniques et symboliques) et à extérioriser l’interne à travers la génération de conduites –
motrices – dans notre cas.
Reprenons ici quelques exemples du corpus initial pour montrer que le passage de la
conception adaptative à la conception adoptive permet de requalifier la dévolution du double
de l’action, et peut-être plus encore que l’adoption du double elle-même est un bon indicateur
du degré d’intériorisation des organes techniques et symboliques, qui assurent la
transformation et le renouvellement (l’extériorisation) des comportements moteurs des sujets
– élèves.
Thépaut et Léziart, citant Brousseau, critiquent la pédagogie des situations qui laisse l’élève
se débrouiller seul, « s’adapter », sans que l’enseignant n’intervienne dans le processus de
dévolution. Aussi, dans ce type de pédagogie (des situations), « les solutions testées, faute
d’être notées, analysées ou évaluées, sont adoptées ou abandonnées (souligne-t-on) par les
élèves, selon leurs réussites et leurs échecs ». À la lecture de cette citation, il est possible de
comprendre que l’apprentissage, de leur point de vue, est bien un processus d’adoption qui
implique une dévolution explicite. Les chercheurs suivent ces solutions éprouvées, adoptées
ou abandonnées, par exemple la stratégie « avant-le-post » de Hafida :
Lors de la première séquence, elle reste toujours derrière le joueur qui a le ballon, tout en le
suivant et en appelant le ballon. Lors de la deuxième séquence, sans personne à sa place, elle
adopte (nous soulignons) la stratégie de l'avant, qui consiste à se placer près de son capitaine
(cible) et à attendre qu'un partenaire fasse une passe longue, puis à simplement donner le
ballon à son capitaine, sans craindre une interception adverse (Thépaut et Léziart 2008, p. 74).
Hafida « adopte » bien une nouvelle conduite, certes de manière non critique, puisque cette
conduite n’a pas été explicitement mise en évidence, mais l’apprentissage est envisagé dans
ce contexte comme un processus adoptif. Le terme n’est cependant pas ici développé puisque
la théorie de l’apprentissage qui la soutient est adaptative. Pour Hafida, il ne s’agit pas de
s’adapter, mais d’adopter les organes techniques et symboliques qui lui permettent de
transformer ses comportements moteurs pour se rendre disponible au porteur de balle. Cela
suppose que le joueur intériorise de manière critique (c’est-à-dire qu’il ait conscience de la
logique motrice qui sous-tend le processus d’apprentissage) « l’espace fictif dans lequel le
joueur non porteur de balle, le futur receveur, est susceptible de pouvoir attraper le ballon ». Il
est nécessaire que ce joueur soit également capable d’estimer « le point où le ballon tombe »
si le porteur de balle le lui passe.
Certaines propriétés de l’espace peuvent être fixées sur le plateau, une carte ou tout support
technologique de mémoire, montrant les différentes zones de jeu et les interactions qui s’y
déroulent afin de construire des modes de circulation des joueurs et du ballon. L’enseignant
peut aussi permettre aux élèves d’adopter le point de vue d’une stratégie, celui du « poste
avant », par exemple, en identifiant les caractéristiques de cette conduite, en déléguant la
raison pour laquelle elle a émergé dans le jeu ou en recherchant une alternative plus adaptée
(aux circonstances) afin de choisir de l’adopter ou de l’ignorer comme une nouvelle
possibilité d’action.
Le même problème se pose pour l’estimation du point de chute. Les élèves apprennent à
adopter les propriétés de la balle « lancée », en tant que passeur et receveur, et apprennent à
estimer leurs propres capacités de doublement pour la recevoir lors d’une course vers l’avant.
Comment interpréter cette autre idée, « adoptée » par Le Paven et al. de Marsenach :
Il serait peut-être plus heuristique de « remplacer » l’adaptation par l’adoption, ce qui permet
de considérer que le sujet peut s’accoupler aux objets qui composent l’environnement : qu’il
s’agisse d’un ballon, d’un espace de jeu ou d’un cerceau à traverser pour un bébé nageur.
L’acculturation à ces objets peut « instrumentaliser » le praticien (Vigarello 2004) et
augmenter son pouvoir d’agir. Cette instrumentation est consubstantielle à une capacité à se «
dupliquer » virtuellement pour s’adapter au cours de l’action. Ce n’est pas l’adaptation qui est
le processus premier, mais l’adoption qui rend possibles les adaptations ou les ajustements in
situ .
Encore une fois, comment interpréter la question directrice de Henry et Volant qui consiste à
demander :
Comment comprendre et comment caractériser l’intégration d’un comportement adaptatif d’un
élève ? […] (sachant) qu’il convient de répéter une fois de plus que la finalité éducative de
l’éducation physique et sportive reste l’amélioration du comportement adaptatif de l’élève, dans
le contexte des finalités de l’école républicaine (responsabilité, santé, solidarité, sécurité et
citoyenneté, etc.) (Henry et Volant 2006, p. 39).
La conception des auteurs cherche à articuler la logique dite adaptative du sujet prenant forme
à travers des dimensions perceptives, intentionnelles, énergétiques et émotionnelles (Henry et
Volant 2006, p. 39) et à travers des visées axiologiques, représentatives des valeurs portées
par l’école. Or, s’agit-il de s’adapter à ces valeurs ou plutôt de les adopter à travers des
comportements qui tendent vers elles ? Si ces visées ne restent qu’une « toile de fond », alors
comment peut-on y participer activement et en prendre la responsabilité ? La logique adoptive
consiste ici à considérer qu’entre l’activité du sujet qui « lutte » au sein d’un environnement et
les visées éducatives qui lui sont apportées, l’individu acquiert des connaissances qui lui
permettent de se rendre « disponible » aux aléas de cet environnement.
Il développe une forme de plasticité perceptivo-motrice qui lui permet de s’ajuster, c’est-à-
dire d’activer une action « juste » par rapport à des critères rationnellement élaborés, ces
critères étant basés sur les possibilités qui opèrent en lui pour permettre la « duplication » de
soi. Cela va bien au-delà de la question de l’adaptation, qui ne peut s’opérer que comme
micro-régulation au sein d’un système déjà « adopté », comme nous l’avons montré avec
l’exemple donné dans l’extrait de Le Paven et al. ci-dessus.
C’est dans cette perspective que nous interprétons également les exemples de Harent, qui
considère que le processus dévolutif permet « l’adaptation des techniques motrices » aux
élèves. En effet, une technique corporelle ou, plus précisément, sportive constitue une
conduite motrice formalisée (extériorisée) en vue de sa transmission. Or, cette transmission
est souvent réduite à la seule séquence de mouvements considérée comme efficace, que nous
avons appelé ailleurs « gestes culturels signifiants » (Delattre 2019, p. 45). Cette séquence
correspond par exemple à la capture, devant le joueur, d’un ballon lancé vers la cible sans
qu’il soit intercepté par l’adversaire, geste que l’on pourrait simplement appeler « une passe
en avant vers la zone cible ». Or, le potentiel de variabilité et d’ajustement de cette séquence
de gestes suppose l’intériorisation des propriétés du ballon reliées aux capacités de projection
virtuelle des trajectoires potentielles de l’objet. En fonction des actions que le joueur s'estime
capable d'effectuer, tant en termes de déplacement dans un espace orienté qui perturbe l'
adversaire qu'en termes de réception manuelle de l'objet lancé, ce joueur peut prendre le
risque de venir à un endroit précis pour recevoir une certaine balle tout en restant à une «
bonne distance » (estimée) de son adversaire direct. Il s'agit donc d'un processus d'adoption de
la duplication des relations entre la corporéité de l'autre et la sienne, tout en ayant intégré les
circonstances du moment (l'état du rapport de force), l'orientation du jeu par rapport à
l'objectif à atteindre et les protagonistes de l'action. En bref, le potentiel de variabilité et
d'adaptation des comportements du sujet est subordonné à l'intensité des processus d'adoption
qui les rendent possibles. Mais ce processus ne s'« éduque » qu'à condition de « prendre le
risque » d'apprendre, il s'agit aussi d'adopter, un jeu qui suppose des situations d'entraînement
pour « faire main basse » et travailler explicitement « aux limites » de ses possibilités
perceptivo-motrices.
Pour Harent encore, il s’agit d’« adapter les règles du jeu ». Il faut aussi considérer qu’elles
ont d’abord été adoptées par les joueurs puisque les règles forment des conditions de
possibilité et d’impossibilité symbolique de jouer avec les organes techniques et autres corps
au sein d’un dispositif pratique donné. Pour Harent encore, il faut « adapter les contraintes de
la situation à chaque type d’élève » ; types (celui de la position de devant, par exemple ?) qui
peuvent faire l’objet d’un partage, c’est-à-dire aussi d’une adoption, et d’une critique de la
part des élèves, si l’enseignant vise une forme de distanciation par rapport à leur
comportement spontané.
Par ailleurs, il ne faut pas nier la présence de phénomènes adaptatifs ; ils sont constitutifs des
réactions de l’être vivant face aux pressions de l’environnement. Par exemple, le système
énergétique du pratiquant s’adapte aux sollicitations que ce dernier « s’inflige » à travers les
caractéristiques du dispositif proposé et sa propre activité : intensité de l’effort, durée,
substrat, modalités de déplacement. Le système perceptivo-moteur s’adapte également à
différents contextes de pratique, comme le démontrent clairement les théories écologique
(Cornus et Marsault 2003) et dynamique (Delignières 1998). Or, en éducation physique, si ce
mot (élève) a un sens, il s’agit pour l’élève d’adopter les propriétés des milieux qui
l’accueillent et les processus qui conditionnent son activité motrice pour ne pas s’en extraire,
mais en faire des instruments de développement de sa liberté, au sens de Meirieu. Ce n’est
donc pas simplement le fait d’être un organisme vivant qui caractérise « l’enfant qui s’éduque
» ou « l’élève », mais bien celui d’adopter une antécédence, celle d’une culture et des objets
qui la composent, et de lui permettre de s’affirmer singulièrement comme sujet, par exemple,
dans notre cas, à travers la formation de comportements moteurs « extraordinaires ». Cette
culture qui traverse le sujet se forme à travers des « outils » matériels et symboliques comme
le précisent Blais, Gauchet et Ottavi. Les auteurs s’appuient sur le modèle de Vygotsky pour
étayer leurs propos, le psychologue russe étant également « convoqué » par Brun, dans son
texte sur la dévolution dans les activités physiques artistiques, à travers une citation de Clot,
citant lui-même Vygotsky, disant « je n’ai conscience de moi-même que dans la mesure où je
suis comme un autre pour moi-même ». Cet « autre pour moi-même », nous l’interprétons
pour notre sujet, à travers la présence du double et les possibilités de son « extraction
symbolique » afin de l’apprivoiser. Dans ce contexte, l'adoption de son double, de son « autre
soi » est un enjeu de première importance dans le cadre d'une dévolution qui cherche à «
rendre le sujet responsable » de lui-même à travers des « problèmes », c'est-à-dire des «
comment », c'est-à-dire des processus adaptatifs à adopter.
3.7. Conclusion
Nous avons tenté de montrer que le concept de dévolution a pris plusieurs dimensions au
cours de son « adoption » par les acteurs de la discipline d’EPS et du statut des textes
produits. Ces différentes facettes reposent sur un arrière-plan épistémique « adaptatif », assez
prégnant dans la discipline. Dans la logique adaptative, la prise en compte des doubles
d’action qui conditionnent les possibilités de projection anticipatoire du sujet et celle de leurs
réagencements successifs sont difficilement palpables et pourtant omniprésentes. Nous avons
tenté de montrer que la logique adoptive, qui renvoie à une conception organologique des
activités humaines, met en lumière le fait que les doubles consubstantiels aux comportements
moteurs sont conditionnés par l’intériorisation des organes techniques qui composent les
dispositifs d’éducation physique.
4.1. Introduction
La question principale de ce chapitre est liée à la nature de la dévolution, qui peut être soit
considérée comme intrinsèque, pensée par les concepteurs, dans le cadre de la médiatisation,
soit conçue par l'enseignant, dans le cadre de la médiation.
Après avoir rappelé ce qu’est la dévolution, nous indiquons comment ce concept peut être
contextualisé autour des travaux sur l’éducation numérique, notamment au regard des
recherches sur la dualité médiatisation/médiation.
La dévolution est l'acte par lequel l'enseignant fait accepter à l'élève la responsabilité d'une
situation d'apprentissage (adidactique) ou d'un problème et accepte les conséquences de ce
transfert (Brousseau 1988, p. 325).
En d’autres termes, la dévolution peut être comprise comme le processus par lequel
l’enseignant confie à l’élève la responsabilité de construire son apprentissage.
De même, Astolfi (2008, p. 61) récupère ce concept en le rattachant à la psychologie
constructiviste. Il précise ainsi que « le rôle de l’enseignant est plutôt d’amener les élèves à
assumer intellectuellement un problème qui, au départ, leur est extérieur, afin qu’ils prennent
en charge les moyens conceptuels de sa résolution ».
De ce fait, Astolfi (2008, p. 61), cette fois dans une perspective socioconstructiviste, crée un
lien entre la dévolution et l’interaction de tutelle telle que développée par Bruner (1983),
notamment dans la phase d’inscription où l’enseignant engage l’élève dans une tâche en
suscitant son intérêt afin de provoquer son engagement et s’assurer que l’élève se donne les
moyens de la réaliser.
Après avoir évoqué quelques éléments essentiels sur le lien entre les usages du numérique et
leurs effets sur les apprentissages, nous questionnerons les notions de médias et de
médiatisation et les lierons à la question de la dévolution.
Même si Amadieu et Tricot (2014) restent critiques sur les effets positifs du numérique dans
les apprentissages des élèves, de nombreux travaux, comme ceux de Baron (2013) en sciences
de l’éducation ou de Leroux et al. (2017) en psychologie, convergent sur le fait que les effets
positifs sont plus généralement liés aux pratiques de groupe et surtout collaboratives et plutôt
qu’aux pratiques individuelles. On observe cependant que, dans le domaine de la remédiation
des difficultés d’apprentissage des élèves, bon nombre de pratiques en milieu scolaire sont
liées à des pratiques individuelles. Cela peut simplement s’expliquer par une volonté, lors de
ces séances, de mettre l’accent sur l’individualisation, les difficultés des élèves étant
évidemment propres à chacun d’entre eux. C’est donc dans cette optique que nous nous
sommes intéressés à l’usage du numérique en milieu scolaire, principalement en observant les
dispositifs nationaux mis en place par le ministère de l’Éducation.
Baron (2014) présente une évolution des produits éducatifs numériques généralement utilisés
dans ces systèmes et montre que, initialement, beaucoup d’entre eux étaient liés à l’une des
conceptions behavioristes. En effet, comme l’avait déjà souligné Bruillard (1997) au moment
de l’introduction des ordinateurs dans les écoles, les logiciels d’apprentissage utilisés, liés à
l’enseignement assisté par ordinateur, n’étaient en fait que des descendants des machines à
enseigner conçues par Skinner (1972, 1988). La conception de Skinner de l’apprentissage à
l’aide de ces machines consistait à mettre en œuvre un « enseignement programmé » basé sur
les trois grands principes suivants :
Pour répondre à ces questions, nous nous intéresserons à deux concepts liés à l’analyse des
usages du numérique en éducation : d’une part, la médiatisation et, d’autre part, la médiation.
Dès la fin des années 1990, Bruillard (1997) avait déjà posé les bases du concept de
médiatisation en indiquant que, bien avant l’avènement de l’intelligence artificielle, des
systèmes experts et autres instruments informatiques, ces questions avaient déjà été étudiées
et mises en pratique à travers des machines analogiques d’enseignement, comme celles
d’Halcyon Skinner en 1866 ou de Pressey en 1926.
Si l’on s’intéresse à l’usage des technologies, on peut considérer que la médiation est
directement liée à la mise en forme des contenus de formation. En d’autres termes, la
médiatisation concerne la manière dont, à l’aide d’outils numériques, on transforme les
contenus à enseigner, principalement en utilisant les hypermédias (Peraya 1998, 1999 ;
Glikman 2002). Jacquinot-Delaunay (2002), dans le contexte de la formation en ligne,
développe la même réflexion. Elle indique que « les dispositifs de communication éducative
médiatisée articulent des éléments techniques, sociaux et symboliques et ces interrelations
obligent à repenser la relation pédagogique ». La médiatisation liée à l’usage du numérique
semble donc indiquer qu’il faut penser la pédagogie et pas seulement la technologie.
Dans la même veine, Moeglin (2005) indique que la médiatisation est une sorte de médiation
technique directement liée à la construction de produits multimédias.
Pour Peraya (1998, 1999) comme pour Glikman (2002), la médiation est avant tout humaine
et se caractérise principalement par la relation pédagogique.
Comme le soulignent Meunier et Peraya (2004), cette situation est plus complexe car on peut
distinguer au moins quatre types de médiation :
médiation technologique;
médiation sensorimotrice;
médiation sémio-cognitive;
médiation relationnelle.
Comme nous venons de le voir, notre analyse des effets du numérique sur les apprentissages
se focalise sur les notions de médiation et de médiatisation. Si nous rattachons ces deux
notions à la notion de dévolution telle que nous l’avons présentée précédemment, au sens de
Brousseau (1988) ou d’Astolfi (2008), notre recherche s’articulerait alors autour de deux axes.
Afin d’analyser le lien entre médiatisation, médiation et dévolution, nous présentons ici des
données issues d’un champ de recherche sur les technologies numériques et, plus
particulièrement, d’un dispositif d’aide à la remédiation des difficultés scolaires auprès
d’élèves de la 6e année jusqu’au secondaire supérieur. Nous proposons ici une analyse de
données initialement collectées par une équipe composée de trois autres chercheurs.
Après avoir présenté le système D'Col, nous proposerons les méthodologies de recherche qui
nous ont permis de collecter des données de terrain.
Le dispositif D'Col LMS a été mis en place en France par le Centre national d'enseignement à
distance (CNED) en 2012, d'abord à titre expérimental, avant d'être étendu à l'ensemble du
territoire national en 2014. Il est destiné aux établissements scolaires classés en Réseau
d'éducation prioritaire (REP+) (MEN 2016, 2017). Il propose un soutien scolaire à des élèves
présentant des difficultés diverses. D'Col, comme nous l'avons vu, concernait trois matières
scolaires principales : le français, les mathématiques et l'anglais pour les classes de 6e du
collège.
Ces enseignants accompagnent ensuite les élèves tout au long de l’année lors de cours
spécifiques dédiés au dispositif. Au sein de chaque établissement, cet accompagnement est
organisé en deux plages horaires d’une heure chacune.
Dans le cadre de cette recherche, la médiatisation est plus particulièrement étudiée à travers
les fonctionnalités de la plateforme numérique proposée par D'Col. Elle met à disposition des
apprenants une batterie d'exercices. En 2016, elle comptait ainsi 4 500 exercices sur les
différentes notions du programme de fin d'école élémentaire. Ces exercices sont médiatisés.
Ils peuvent être diffusés par le biais de supports traditionnels, d'ordinateurs ou de tablettes
numériques ; cependant, dans ce cas, les contenus sont différents. Des outils de suivi sont
également à disposition des élèves, et ils peuvent ainsi mettre en place des parcours
d'entraînement en fonction de leurs difficultés scolaires dans les trois matières proposées par
D'Col. Il faut cependant noter que même s'ils présentent une certaine interactivité, les
exercices proposés sont assez classiques (exercices à trous, QCM, etc.).
Le premier est rattaché à un professeur spécialiste D'Col. Lors du cours de soutien à l'école, il
encadre chaque groupe de 10 à 15 élèves. La plupart du temps, il s'agit de professeurs de
français et de mathématiques. De ce fait, même si l'élève étudie l'anglais, une heure D'Col par
semaine est principalement axée sur les compétences linguistiques et l'autre sur les
mathématiques. Le dialogue se fait donc avec les élèves en fonction de leurs demandes. Le
fait que le groupe soit composé d'un nombre réduit d'élèves permet une plus grande proximité
entre le professeur et ses élèves.
La deuxième modalité d’accompagnement se fait toujours par médiation humaine, mais elle
s’exerce en relation avec le champ de l’enseignement à distance. Il s’agit d’une équipe de
tuteurs du CNED. Or, seuls 25 % des élèves sélectionnés parmi les 15 élèves y ont accès. Ils
peuvent bénéficier de cet accompagnement soit au sein de l’établissement lors des cours
D’Col, soit à leur domicile. Ce sont des enseignants du premier et du second degré qui sont
mis à disposition du CNED et qui effectuent ces tâches en parallèle du suivi des élèves du
CNED dans les autres dispositifs concernant l’offre de formation de cet organisme. La
plateforme est ouverte 24h/24 et 7j/7. Cependant, les tuteurs du CNED ne sont accessibles
que les jours ouvrables. Contrairement aux précédents, ils dialoguent uniquement avec les
élèves par le biais de « chats ».
Il faut cependant noter que ce type de produit qui ne dispose pas réellement d’un système
d’exploitation basé sur l’intelligence artificielle atteint rapidement ses limites et n’est capable
que de répondre à des questions simples pour renvoyer l’élève vers les éléments
d’apprentissage, et n’est pas en mesure de faire un véritable diagnostic comme le peut le
tuteur humain. Preuve en est qu’après quelques échecs dans la compréhension du TOM, les
tuteurs du CNED prennent le relais, du moins pour les élèves qui en bénéficient.
Nous avons mis en place une méthodologie d’enquête qualitative. L’équipe a mené au total 40
entretiens auprès d’enseignants spécialisés en France métropolitaine. Ces enseignants
provenaient de 30 écoles différentes et de 10 académies.
Dans un premier temps, la grille d’entretien a été construite pour réaliser une analyse
complète du dispositif. Elle s’est ainsi appuyée sur ses aspects institutionnels, les
représentations et les pratiques déclarées mises en œuvre auprès des étudiants.
Cette grille était semi-directive, afin de traiter un grand nombre de thématiques, même si nous
avons tenté d'adopter une posture non directive, telle que présentée par exemple par Blanchet
(2003), afin de souligner la liberté de parole de l'enseignant.
Au départ, notre guide était composé d'une plus grande diversité de thèmes, par exemple ceux
liés aux aspects institutionnels du système et à la manière dont il avait été présenté aux
enseignants. Cependant, dans le cadre de cette analyse liée à la décentralisation, les
principaux thèmes étudiés ont été les suivants :
le plus important a été leur implication pratique lors de la séance D'Col et leur
positionnement d'accompagnement (exemples de questions ou de relances : pouvez-vous
me décrire une séance D'Col ? Quel a été votre rôle ?). Deux autres points particuliers ont
ensuite également été investigués ;
l'utilisation du numérique en dehors de D'Col afin de mieux connaître les compétences
déclarées des enseignants sur leurs pratiques numériques (exemples de questions ou de
rappels : en dehors de D'Col, utilisez-vous le numérique en classe ?) ;
les représentations sociales – au sens de Moscovici (1961) ou Jodelet (1989, 1991) – des
enseignants sur le dispositif (exemples de questions ou de relances : D'Col est-il une
mesure efficace pour vous ? Permet-il de lutter contre la fracture numérique ?).
Les entretiens ont été réalisés au cours des troisièmes trimestres des années académiques
2014-2015 et 2015-2016. En effet, nous souhaitions que les enseignants rencontrés aient une
bonne connaissance du système et une réelle expérience sur laquelle s’appuyer pour
l’entretien.
Tous les entretiens ont été enregistrés et retranscrits intégralement. La durée moyenne de
chacun est d'environ 45 minutes, le plus court n'a duré que 30 minutes et le plus long n'a pas
dépassé 1 heure 30 minutes. Techniquement, les entretiens ont eu lieu soit en présence des
chercheurs dans les institutions, soit par téléphone lorsque cela n'était pas possible,
notamment en raison des distances ou des contraintes de temps. Dans le cadre de cette
publication, en référence à Bardin (2007), nous avons construit une grille d'analyse permettant
de proposer des indicateurs susceptibles de décrire des situations dans lesquelles la
décentralisation pourrait être analysée.
Plus spécifiquement, nous avons sélectionné dans les discours des enseignants les éléments
liés à deux axes principaux :
Mis à part quelques perceptions négatives liées au LMS, principalement des problèmes liés à
la lenteur de la plateforme en raison d'une connexion Internet à l'école jugée trop lente, les
perceptions des enseignants étaient relativement positives concernant la plateforme numérique
D'Col, comme l'a indiqué cet enseignant :
Enseignant 1 : « De manière informelle, c’est un logiciel qui est maniable, qui est entièrement
maniable pour un enfant. C’est, comment dire… très interactif. L’interface graphique est super
sympa de toute façon, facile à utiliser. »
Ces éléments tendent à démontrer que les aspects techniques liés à l’utilisation de D’Col et à
la médiatisation des contenus d’apprentissage n’ont pas freiné la décentralisation.
D’une manière générale, l’un des points qui pourrait nous amener à penser que les enseignants
voient le dispositif comme un outil qui leur permet de décentraliser est, tout d’abord, le fait
que la médiatisation a été conçue pour permettre à l’élève d’aborder les exercices de manière
plus ludique :
Enseignant 2 : « C'est un bon logiciel, c'est une bonne plateforme de travail pour les étudiants,
c'est amusant et cela encourage les étudiants à progresser. »
Ou:
Enseignante 3 : « Il m’a semblé en tout cas que les élèves ont aimé, donc c’est le principal, ils
n’avaient pas l’impression de travailler, pour eux c’était plutôt une impression de jeu, surtout les
exercices de maths et d’arithmétique, tout ça. Les retours des élèves ont été positifs. »
De même, un autre point lié au système est que la médiatisation proposée par la plateforme a
permis à l'étudiant de recevoir une aide organisationnelle dans la construction de sa séance et
donc dans la gestion de ses apprentissages :
Enseignant 4 : « L’organisation concrète de la séance ? Ils savent qu’en général, c’est dans un
créneau précis du jeudi. Ils savent que dans cet emploi du temps, les 6èmes sont autonomes, on
va dire, je leur laisse 40 minutes. Ça y est, ils sont autonomes. J’apporte le meuble informatique,
ils prennent les ordinateurs, ils ont leur programme dans leur dossier, ils sortent leur programme
et ils reprennent là où ils s’étaient arrêtés. Ils travaillent de manière autonome pendant 40
minutes en général, il y a au moins, oui, 30 à 40 minutes de travail en autonomie sur le logiciel.
»
Les outils numériques de la plateforme ont également permis aux étudiants d'organiser leur
propre programme de travail :
Enseignante 5 : « Finalement, ce n’est jamais plus de cinq, six élèves par groupe. Donc voilà, ils
sont soit dans une salle, soit dans la bibliothèque de l’école. Et puis, finalement, ils sont
vraiment autonomes, ils choisissent la matière, la discipline, et puis ils se connectent avec leur
mot de passe et ils continuent là où ils ont commencé… »
Enfin, certains enseignants ont souligné le travail médiatique effectué avec le système et tout
type de logiciel LMS d'enseignement assisté par ordinateur, indiquant l'importance de la
possibilité de répéter l'exercice. Cela autorisait l'erreur à recommencer. L'étudiant pouvait
donc également commencer le processus de dévolution plus facilement :
Enseignant 6 : « Et puis finalement ils y arrivent, c’est-à-dire que parfois ils font une tentative,
deux tentatives. Le logiciel permet deux tentatives. Généralement ils finissent par valider, ils
sont contents de nous montrer qu’ils ont validé. Ils ont très, très peu d’échecs avec ce logiciel.
Ils ne sont pas allés très, très loin. »
Ou:
Enseignant 7 : « Ils ont trois essais. Ensuite, on leur donne les résultats. Et après avoir vu les
résultats, ils peuvent recommencer tous les exercices. »
L’importance de la médiation humaine a été très largement évoquée par les enseignants qui
s’inquiétaient largement du fait que la médiatisation proposée dans l’application numérique ne
soit pas suffisante à elle seule.
En préambule, il nous semble important de souligner le discours de cette enseignante qui nous
rappelle la fonction primordiale du dispositif : l'enseignante 10 a indiqué que D'Col « permet
une remédiation vraiment intéressante, afin de porter un autre regard sur ce qui a été fait de
manière différente ».
Dans leur situation, les enseignants ont cherché à ce que les élèves prennent la responsabilité
de leur propre apprentissage :
Enseignant 1 : « Cela dit, j’essaie de leur laisser le plus d’autonomie possible, donc je ne leur
fais pas de sermon et je leur donne ensuite des exercices. Je leur laisse découvrir les exercices
après avoir lu les consignes. Je passe derrière eux pour les aider. »
Dans leur travail de médiatisation, les enseignants n’ont pas laissé les élèves devant
l’ordinateur mais ont discuté avec eux afin de faire le point sur l’avancement de leur travail
sur la plateforme numérique :
Professeur 6 : « Alors, ils vont sur le site de D'Col, ils entrent leur mot de passe, ils se
connectent, soit ils continuent ce qui se passait dans leur chapitre, soit ils commencent autre
chose et ce qu'ils ne connaissent pas, eh bien, le professeur, je vais voir les élèves. Je demande
systématiquement où vous êtes, sur quoi vous travaillez et sur quoi vous allez travailler. »
La dévolution totale liée à la médiatisation semble être une illusion ; d’où l’importance que
peut avoir la médiation pour permettre à l’étudiant de se sortir de situations difficiles avec, par
exemple, des incompréhensions qui le conduisent à des blocages :
Prof 10 : « Non parce qu’après ils abandonnent. Ils ont aussi des maths, je crois, bon il faudra
lui demander. Je crois qu’ils ont une séance avec moi et une séance de maths. Bon, ils
abandonnent parce qu’ils sont tout seuls avec l’ordinateur, donc il faut varier les activités aussi.
Ce sont des élèves dont la concentration est assez… Travailler seul, l’autonomie peut être assez
difficile. »
4.5. Conclusion
Le dispositif lui-même est un outil qui permet la dévolution car les exercices médiatisés, au
vu des difficultés académiques rencontrées par ces élèves, permettent, selon leurs enseignants,
un apprentissage plus amusant et, de par leur conception, autorisent l'erreur, ce qui, dans ce
contexte, favoriserait les écoliers en difficulté académique qui pourraient facilement prendre
en charge leur propre apprentissage.
Au contraire, les résultats indiquent aussi que la médiation humaine intervient fortement dans
les séances D'Col car la médiatisation des instruments numériques ne semble pas se suffire à
elle-même. On peut alors se demander si le processus de dévolution dans ce cas ne pourrait
pas finalement se rapprocher de celui décrit par Bruner (1983) dans l'interaction de tutelle.
Cette piste pourrait être une extension de ce travail de recherche.
5. Réflexion sur la dévolution des savoirs dans l'enseignement de la
maternelle en français : Fiches de travail
5.1. Introduction
L’objectif de ce chapitre est d’éclairer les questions qui se posent en ce qui concerne la
dévolution des connaissances au niveau de la maternelle dans les écoles françaises. Par
exemple, avec l’enseignement du français et, en particulier, lorsque l’on considère la fiche de
travail, très présente dans les classes depuis une trentaine d’années, au point que les
programmes 2020 (BOEN n° 31 du 30 juillet 2020) stipulaient qu’elle devait être limitée.
Dans une première partie, nous présentons le contexte afin de problématiser notre propos.
Ensuite, nous passons en revue les recherches sur la dévolution des savoirs en considérant,
d’une part, les maternelles et, d’autre part, les travaux sur la dévolution dans l’enseignement
du français. L’utilisation de fiches de travail en maternelle complète ce travail. La dernière
partie discute des apports de ces résultats en les comparant afin de dégager les points de
tension.
Pour Reuter et al. (2013), la phase de dévolution correspond au moment où l’élève prend en
charge une tâche d’apprentissage à l’initiative de l’enseignant en acceptant la responsabilité
de résoudre le problème proposé. L’élève doit donc être pleinement conscient que ses actions
et que leurs conséquences font partie intégrante de son apprentissage.
Durant la phase de dévolution, qui ne peut être confondue, d'une part, avec le travail des
élèves, et, d'autre part, avec une phase motivationnelle, l'enseignant doit obtenir de chaque
élève ce qu'il veut apprendre, sans pour autant lui révéler ce qu'il doit faire pour y parvenir.
Vivre une dévolution didactique (Jonnaert et al. 2008) c'est vivre une rupture du contrat
didactique au cours de laquelle l'enseignant refuse volontairement l'acte d'enseigner (et non le
refus d'enseigner) afin de placer l'élève en situation d'apprentissage ; la contre-dévolution est
l'acte de refus de cette dévolution par l'élève. Des incertitudes vont naître de cette dynamique
situationnelle qui est une recherche de sens qui forme un processus d'apprentissage.
Si les auteurs postulent que les rituels rendent cette dévolution possible, ce chapitre
s’intéresse à d’autres situations proposées par les enseignants de maternelle, notamment celles
consistant à leur proposer un travail sur des fiches, notamment dans le domaine du langage
écrit. Joigneaux (2015) précise que, depuis les années 1980, époque de leur apparition, les
fiches sont, pour la plupart, proposées dans des ateliers autonomes, même si elles sont
devenues de plus en plus complexes sémiotiquement au fil des années. On peut donc se
demander si ces fiches favorisent la dévolution des savoirs, notamment dans l’enseignement
du français. Autrement dit, comment l’enseignant s’y prend-il pour permettre aux jeunes
élèves de maternelle d’acquérir des connaissances en langage écrit et comment les élèves s’y
prennent-ils pour acquérir ces connaissances, lorsque les fiches sont déjà des supports écrits
en elles-mêmes, que l’enseignant les utilise, le plus souvent, lorsqu’il est avec les élèves, et
que leur utilisation est de courte durée ? Cette problématique est d’ailleurs renforcée par
l’injonction du programme de maternelle 2020 de cesser l’utilisation généralisée des fiches :
Il ou elle [l’enseignant] sait utiliser les médias numériques, qui, comme les autres médias, ont
leur place en maternelle à condition que les objectifs et leurs modalités d’utilisation soient mis
au service d’une activité d’apprentissage. Dans tous les cas, les situations qui s’inscrivent
dans une expérience commune sont préférables aux exercices formels proposés sous forme de
fiches (MEN 2020).
Cette injonction s’enracine dans un geste professionnel très ancré dans la pratique, et ce
depuis longtemps, même chez les nouveaux enseignants.
Matheron (2011) rappelle que les prémisses des processus de dévolution se retrouvent dans
toutes les disciplines scolaires et à tous les niveaux d’enseignement de la maternelle à
l’université, y compris dans les textes curriculaires et la résolution de problèmes. L’auteur
précise qu’à ce titre, les élèves doivent trouver une solution, une réponse en accord avec les
connaissances qu’ils ne possèdent pas. L’enseignant, dans le cadre du contrat didactique,
organise l’environnement dans lequel les élèves vont s’approprier les connaissances de
manière autonome. En maternelle, les journées sont organisées de manière spécifique en
alternant des phases en petits groupes, comme les ateliers, et des regroupements collectifs,
comme les pratiques typiques. Brunot et Grosjean (1999) s’intéressent au processus même
contribuant à l’acquisition de l’autonomie en l’opposant aux apprentissages centrés sur les
contenus et les connaissances. Les auteurs définissent ainsi la pédagogie de l’autonomie
comme :
chercher à amener l'élève à trouver sa propre voie, à lui faire créer son propre chemin. C'est
une démarche mise en place pour qu'il réponde à une problématique qui lui est personnelle,
dans une situation où il y a un enjeu réel (Brunot et Grosjean 1999, p. 25).
Cette construction du savoir repose donc sur une conception particulière de la personne qui
conçoit la construction de soi, la motivation et les situations authentiques porteuses de sens
comme étant au cœur d’un travail à la fois individuel et collectif. À ce propos, nous avons
analysé il y a quelques années la mise en œuvre de 12 ateliers pluridisciplinaires que nous
avions expérimentés en lien avec cet objectif d’autonomie en maternelle :
L’autonomie en classe peut ainsi être redéfinie par une méthodologie et des outils mis à
disposition des élèves dans des situations qui leur permettent de construire leurs connaissances
en travaillant seul ou en petits groupes tout en encourageant leurs choix et leurs initiatives.
L’autonomie recouvre divers domaines ; les trois principaux se retrouvant dans cette
expérimentation. L’autonomie physique, qui est la prise de conscience par l’enfant de ses
possibilités et l’apprentissage des gestes du quotidien, l’amène à se sentir comme une personne
authentique, responsable et capable de se projeter dans l’action. L’autonomie affective, qui
consiste à pouvoir se détacher progressivement de l’adulte et contribue fortement à la
socialisation. Elle n’exclut pas la dépendance mais garantit, par l’autre et les relations
interpersonnelles, la construction du sujet. Enfin, l’autonomie intellectuelle qui conduit l’enfant
à pouvoir penser par lui-même, à structurer sa personnalité (Briquet-Duhazé et Tavignot 2015,
pp. 166–167).
Très peu d’articles scientifiques ont étudié les fiches de travail en maternelle. L’article de
Joigneaux (2015) est, à cet égard, très éclairant en termes de développement historique depuis
les années 1980, ainsi qu’en termes d’analyse sémiotique montrant l’évolution du design. On
ne peut pas dater précisément l’apparition des photocopieurs dans les écoles.
Or, mes journaux de classe soigneusement conservés révèlent que, pour 1985-1986, l’un
d’eux contient des fiches photocopiées pour une classe élémentaire de ville, tandis qu’un autre
journal de classe contient encore des pochoirs réalisés pour une classe élémentaire de
campagne la même année. Tous nos journaux de classe réalisés entre 1981 et 1985, en
maternelle et en primaire, dans différentes écoles, ne contiennent que des pochoirs, et ceux
qui les ont manipulés peuvent témoigner du travail long et minutieux qu’il a fallu effectuer
depuis la conception de l’un jusqu’à sa réalisation. Cela est peu noté dans la littérature
scientifique ou pédagogique ; cela correspond à la même période de changement de
programme (1985 pour l’élémentaire) mais pas encore de programmes pour la maternelle. En
fait, en 1986, apparaissent les lignes directrices pour la maternelle (les premiers programmes
de maternelle ont été publiés en 1995). Il est important de le souligner car la liberté laissée
aux enseignants de maternelle en termes de choix des thèmes, des contenus, des supports et
même de la primauté des domaines enseignés (arts versus pré-alphabétisation) était
importante. Le mot « fiche de travail » n’est pas utilisé dans ce texte. L’avènement du
photocopieur a permis de reproduire plus facilement certains « objets » que l’enseignant ne
pouvait auparavant réaliser à partir du pochoir réalisé entièrement à la main. De la même
manière, le temps gagné en réalisant des photocopies au lieu de pochoirs a certainement
contribué à multiplier leur utilisation dans de nombreux domaines scolaires.
Dans son article, Joigneaux (2015, p. 61) montre l’évolution silencieuse des fiches de travail,
ainsi que le lien qu’elles jouent entre les ateliers autonomes et les moments de regroupement.
Elles sont extrêmement variées en termes de consignes, de signes graphiques, de tâches, etc.
Or, comme le note Joigneaux, c’est surtout « le nombre et les propriétés des éléments
graphiques » qui perturbent la réussite des élèves, ce que l’auteur appelle « la complexité
sémiotique ».
Ils sont « suffisamment autonomes pour assumer ce nouveau champ de responsabilités qui leur
est ainsi dévolu. Autrement dit, ils sont censés pouvoir gérer seuls la cohérence d’un plus grand
nombre de séquences de leurs actions, grâce notamment aux traces écrites que ces actions
peuvent laisser » (Joigneaux 2015, p. 63).
Amigues et Garcion-Vautor (2002, p. 66) soutiennent que la dévolution des situations en
maternelle est un processus qui s’inscrit dans la durée et nécessite une répétition quotidienne
afin que les jeunes élèves s’autorisent à prendre l’initiative. Les auteurs prennent l’exemple de
l’étiquette « présent » chaque matin à l’arrivée, qui participe d’une gestion collective de
l’activité et favorise l’ignorance de son acceptation individuelle au sein du groupe.
Pour Amigues et Garcion-Vautor, le collectif doit susciter des questions qui permettent à
chaque individu de prendre l'initiative, précisément parce que la construction du savoir
collectif au fil du temps a permis que cela se produise :
Comme le soulignent Laparra (2006) et Joigneaux et al. (2012), les élèves de maternelle
manipulent l’écrit sans parfois réellement investir la dimension linguistique. Par exemple, ils
peuvent reproduire la couverture d’un livre en collant le titre au bon endroit sur une carte, non
pas parce qu’ils ont retiré des éléments linguistiques, mais simplement parce que le titre du
livre est dans une police de caractères beaucoup plus grande que le nom de l’auteur ou de
l’éditeur. Avant d’entrer dans la classe, ils accrochent leur manteau au bon endroit, non pas
parce qu’ils ont lu leur prénom écrit au-dessus de leur cintre, mais parce qu’ils ont repéré la
position par rapport aux vêtements de leurs camarades. Les auteurs montrent comment ces
routines d’action utilisent la même procédure répétitive mais ne s’appuient pas sur des savoirs
essentiels, comme l’énumération. De ce fait, les supports pédagogiques, ou plutôt l’utilisation
de supports pédagogiques, induiraient des inégalités de réussite, notamment linguistiques,
entre les élèves, dès la maternelle.
À d’autres moments, ces savoirs d’élèves de maternelle peuvent ne pas être sollicités. Laparra
et Margolinas (2010) donnent l’exemple de noms que les élèves connaissent et qui ne sont pas
réutilisés comme savoirs au sein d’une activité de « vote ». De ce fait, s’ils ne sont pas
recontextualisés, ces savoirs, bloqués dans les activités qui leur ont donné naissance, ne sont
pas transformés en savoirs. Se pose alors la question du transfert des savoirs, qui est un enjeu
important en didactique du français, mais aussi de l’égale prise en compte ou non de l’oral et
de l’écrit dans notre société. Les auteurs concluent que si la didactique des mathématiques
s’est saisie de la question du rôle des savoirs en mathématiques et dans d’autres domaines, la
didactique du français n’a pas encore complètement repris cette question en dehors de ses
propres frontières.
Il y a d’abord l’usage même des termes. Au niveau de la maternelle dans les écoles de langue
française, on ne parle pas de « français » comme de cette discipline scolaire qui couvre la
période allant du primaire au lycée. Margolinas (2014) montre comment les savoirs
institutionnels et les savoirs situationnels diffèrent :
Les connaissances situationnelles vivent donc dans une situation, alors que les connaissances
institutionnelles vivent dans une institution. Pour définir les connaissances situationnelles, il
faut décrire les situations qui les caractérisent. Pour définir les connaissances institutionnelles, il
faut déterminer l’institution qui les produit et les légitime, ce qui conduit parfois à considérer
plusieurs institutions et leurs éventuels conflits (Margolinas 2014, p. 15).
Comme le souligne Joigneaux (2015), c’est bien la manière dont les fiches sont utilisées qui
semble induire des difficultés pour les élèves (du fait de leur complexité et du fait que les
élèves sont complètement autonomes). Comme le soulignent Amigues et Garcion-Vautor
(2002), la dévolution des connaissances en maternelle est un processus qui s’inscrit dans la
durée. On peut donc supposer que l’utilisation de fiches dans un cadre pédagogique
d’acquisition de connaissances, présenté par l’enseignant aux élèves et s’étalant sur une
longue période de temps, pourrait conduire à une dévolution des connaissances en maternelle,
au sein d’ateliers autonomes si cette autonomie fait elle-même l’objet d’apprentissages au
même titre que d’autres apprentissages, notamment ceux liés à la littératie.
Concernant l’autonomie, Lahire (2001) considère que la maîtrise de la lecture est essentielle à
la construction de l’autonomie, ce qui nous amène à déduire que l’élève de maternelle ne
pourrait pas devenir autonome :
Nous avons, dans un article, défini l’autonomie de l’élève de moyenne et grande section au
regard de cette organisation pédagogique de 12 ateliers pluridisciplinaires le matin, à
l’accueil, afin de montrer qu’il était possible à l’élève de maternelle d’être autonome sans
savoir lire. En effet, cette organisation implique de proposer diverses activités aux élèves,
ainsi que des apprentissages, des résolutions de problèmes ou des questionnements en
interaction avec d’autres enfants, en petits groupes afin que la coopération, le dialogue et la
solidarité soient sollicités au lieu de la compétition et de l’individualisme. Choisir une
activité, y compris sur une fiche de travail, sortir et ranger le matériel dont il aura besoin,
connaître les consignes de travail ou trouver les moyens de se les procurer, qualifie en partie
cette autonomie. Il ne peut y avoir d’apprentissage de l’autonomie sans avoir au préalable
expliqué aux élèves ce que représente cette autonomie, non seulement sa valeur et surtout son
réinvestissement mais aussi l’organisation des ateliers eux-mêmes :
L'enfant doit savoir ce que l'enseignant attend de lui et doit pouvoir prioriser son travail en
fonction de ses choix : ne pas avoir pu compléter totalement ou partiellement une fiche de
lecture n'affectera pas son apprentissage et sa confiance en lui s'il comprend, d'une part, qu'il
existe d'autres travaux correspondant à ses dispositions actuelles et si, d'autre part, il reprend la
fiche un peu plus tard et perçoit qu'il est allé au-delà dans l'achèvement et la réussite du travail
demandé et réalisé (Briquet-Duhazé 2009b, p. 3).
Lorsque l’élève est en mesure de reprendre le travail en cours d’année, voire sur deux ans
lorsque l’organisation pédagogique le permet, il construit sa propre notion de progression, ce
qui renforce la confiance dans sa réussite probable avant de commencer l’activité. Lorsque le
même exercice est proposé à l’ensemble de la classe, l’élève en difficulté entrera plus
facilement dans une auto-évaluation défavorable, et le groupe ne joue aucun rôle positif à ce
moment-là. En ce sens, cette longue temporalité correspondrait à l’un des facteurs de
dévolution décrits par Amigues et Garcion-Vautor (2002).
5.6. Conclusion
L’utilisation des fiches d’exercices à l’école maternelle depuis trente ans s’inscrit dans un
temps court d’appropriation des savoirs et de renouvellement de ce travail. Paradoxalement, si
elles concernent des savoirs en didactique du français, ces savoirs s’inscrivent plutôt dans un
temps long (apprentissage de la lecture et de l’écriture par exemple).
Comme le souligne Matheron (2011), les élèves doivent trouver une réponse à un savoir dont
ils ne savent rien et l’enseignant doit organiser la situation didactique pour que cette
appropriation du savoir puisse avoir lieu. Les fiches de travail donnent l’illusion d’une
autonomie, d’une construction autonome du savoir, mais le plus souvent, elles ne peuvent pas
remplacer la direction qui crée une représentation chez les élèves.
C'est pourtant en français que cette orientation fait le plus défaut. Une proposition serait
d'aborder la dévolution en trouvant un compromis entre la fiche de travail et la manipulation,
la fiche jouant le rôle d'un mode d'emploi, d'un plan. Une fiche de travail peut servir de base à
une histoire racontée avec des matériaux (personnages, maisons, etc.) ou de modèle à la
construction d'un mot avec des lettres en relief. Ces positions seraient propices non seulement
à un plus grand travail pratique, source de construction de connaissances comme le
recommandent les programmes, mais aussi à la dévolution des connaissances en français
comme en mathématiques, comme le soutient la recherche.
6. Entre volonté d'adaptation et réelle décentralisation, quel matériel pour
quel apprentissage ? Étude de cas dans une Unité Localisée d'Éducation
Inclusive (Ulis)
6.1. Introduction
Dans un contexte inclusif, tous les enseignants doivent désormais adapter leur enseignement à
tous les élèves à besoins éducatifs particuliers (MEN 2013). Dans la perspective de rendre les
savoirs accessibles à ces derniers, cette réflexion sur les accompagnements aux apprentissages
est importante. En comparant la pratique de deux enseignants (d’élèves de 9-11 ans), ayant
chacun dans leur classe un élève présentant des difficultés spécifiques de langage écrit, nous
avons montré que, dans un cas, la conception par l’enseignant d’un support d’apprentissage
spécifique et adapté à partir du manuel de français permettait à l’élève d’accéder aux savoirs,
tandis que dans l’autre cas, la non-adaptation du manuel constituait un obstacle à l’acquisition
par l’élève des savoirs visés (Leroyer 2015). Cette question des supports d’apprentissage et de
leur adaptation aux élèves à besoins éducatifs particuliers se pose également pour les
enseignants spécialisés qui travaillent avec des élèves à besoins éducatifs particuliers1,
accompagnés dans leur scolarité par un dispositif appelé « Ulis » en France.
Faure-Brac et al. (2012) écrivent que c’est par « le recours à des adaptations pédagogiques
que l’enseignant pourra pallier aux éventuelles difficultés des élèves et leur rendre les
connaissances accessibles et les accompagner vers une plus grande autonomie ». Cette
question de l’autonomie est importante. Si l’on se réfère à l’autonomie cognitive, qui vise à
rendre les élèves autonomes dans la construction des connaissances, l’élève est, entre autres, «
pensé comme responsable de ses actes, capable d’autodétermination » et conduit les
enseignants à « habituer les élèves à se projeter, à s’organiser, à planifier leurs propres
activités » (Lahire 2001). De ce fait, en prenant en compte les spécificités et les besoins de
leurs élèves, notamment des élèves présentant des troubles des fonctions cognitives, une autre
question se pose pour eux : celle de la dévolution. Quelle responsabilité laissent-ils/peuvent-
ils à leurs élèves dans leurs apprentissages ? Que leur délèguent-ils ?
Une question se pose alors : dans quelle mesure les supports d’apprentissage et les adaptations
qu’ils comportent peuvent-ils contribuer au processus de décentralisation ? Pour aider à
répondre à cette question, nous utiliserons une étude de cas. Pour ce faire, nous présenterons
les cadres théoriques qui sous-tendent notre étude. Après la description de notre méthodologie
de recherche, nous présenterons notre étude et ses résultats avant de conclure par une
discussion.
Par exemple, l’un des exemples cités est celui de l’amélioration du support de lecture en
jouant sur la typographie et la mise en page. Cependant, le contenu du support
d’apprentissage peut également être adapté au potentiel d’apprentissage des élèves, puisque
les connaissances en jeu peuvent être « adaptées » aux élèves en fonction de leurs besoins.
Pour définir ce qu'est la dévolution, nous nous référons au cadre de la théorie des situations
didactiques, développée par Brousseau (1990, 1998). Ce dernier définit la dévolution comme
suit :
Processus par lequel l'enseignant parvient, dans une situation didactique, à placer l'élève comme
simple acteur dans une situation adidactique (modèle non didactique). L'enseignant cherche à
faire en sorte que l'action de l'élève soit produite et justifiée uniquement par les besoins de
l'environnement et ses connaissances, et non par l'interprétation des procédures didactiques de
l'enseignant. Pour l'enseignant, la dévolution consiste non seulement à proposer à l'élève une
situation qui doit provoquer chez lui une activité qui n'a pas été convenue, mais aussi à rendre
l'élève responsable de l'obtention du résultat proposé, et à accepter l'idée que la solution ne
dépend que de l'exercice des connaissances qu'il possède déjà (Brousseau 1998, p. 5).
Sachant que « dans une situation d'action, on appelle 'environnement' tout ce qui agit sur
l'élève ou/et sur lequel l'élève agit » (Brousseau 1998), on peut donc considérer les supports
d'apprentissage comme des composantes de l'environnement.
S’appuyant sur les travaux de Bailleul et Thémines (2013), le modèle conçu par Leroyer et
Georget (2017), transféré à l’enseignement (Leroyer 2019), permet de comprendre les
pratiques de dévolution à travers les supports d’apprentissage et les adaptations qu’ils
comportent. Dans ce modèle (voir Figure 6.1), les supports d’apprentissage, dans les
interactions enseignant-élève, contribuent à la transmission des connaissances (Bailleul et
Leroyer 2019).
Figure 6.1. Réflexions sur la transmission des connaissances à partir des supports
d'enseignement/d'apprentissage
Si les supports d’apprentissage produisent des effets sur les élèves, ils se cristallisent aussi en
matérialisant la posture de l’enseignant. Pour l’enseignant, les temps de conception des
situations d’enseignement/apprentissage sont la matérialisation de la rencontre de deux lignes
de tension qui vont générer ses choix : les savoirs à enseigner et l’organisation technique des
situations d’enseignement, d’une part, et les élèves, d’autre part, dans leur dimension
relationnelle et du point de vue des activités et des tâches qui vont leur être proposées.
Selon les choix que fait l’enseignant, d’autres tensions peuvent surgir. De ce fait, du point de
vue de la considération de l’élève par rapport aux savoirs, si les besoins des élèves sont pris
en compte par l’enseignant afin de développer leur rapport aux savoirs, la continuité est
privilégiée. Si ce n’est pas le cas, il y a rupture. Du point de vue de la fonction des savoirs par
rapport à la tâche proposée, si les savoirs sont une fin en soi, on privilégie la théorisation. Si
les savoirs sont une réponse à un problème, on privilégie la pragmatisation. Du point de vue
de la place donnée aux élèves par rapport à l’organisation, si les élèves sont acteurs, on
privilégie l’implication. Si ce n’est pas le cas, c’est l’application qui est privilégiée. Du point
de vue de la logique sur laquelle reposent l’organisation et la tâche proposée, si l’organisation
et les tâches visent à amener les élèves à construire des savoirs, la construction est privilégiée
et dévolue aux élèves. Si l’organisation choisie et les tâches visent à transmettre des savoirs
aux élèves, alors on privilégie la transmission.
le « coach » privilégie la prise en compte des besoins des élèves dans la recherche de
continuité et en les impliquant ;
l’« épistémologue » privilégie la connaissance présentée sans réellement tenir compte des
élèves (rupture) et la connaissance est une fin en soi ;
le « didacticien » s’intéresse aux tâches qui visent la construction de connaissances par les
élèves dans une préoccupation pragmatique où la connaissance est une réponse à un
problème ;
Les deux dimensions des supports d’apprentissage ciblées précédemment (la dimension
technique et la dimension didactique) renvoient à deux postures pédagogiques potentiellement
tendues : la posture de technicien et la posture de didacticien.
Pour un enseignant, permettre aux élèves à besoins éducatifs particuliers d’accéder aux
connaissances, notamment par des supports d’apprentissage adaptés qui les guident
significativement dans la tâche à accomplir, tout en leur laissant une certaine responsabilité
dans leur apprentissage, peut alors paraître difficile à réaliser.
L’analyse des dimensions des supports d’apprentissage et des postures enseignantes à partir
d’une étude de cas nous permet de contribuer à la question posée en introduction.
6.3. Méthodologie
L'étude de cas présentée ici s'appuie sur des données extraites du corpus de recherche relatif
au test de modèle présenté ci-dessus. Cette collecte, fondée sur l'enseignement des
mathématiques, a été réalisée auprès de trois enseignants préparant l'examen du Certificat
d'aptitude professionnelle aux pratiques de l'éducation inclusive (CAPPEI). Elle s'appuie sur
des entretiens semi-directifs (Blanchet et Gotman 2009).
Ces entretiens, menés auprès de chaque enseignant, portent sur les thématiques suivantes :
Nous proposons une relecture des données relatives à l’un de ces trois enseignants. Cette
relecture se fait en trois étapes. Après avoir présenté les caractéristiques de l’enseignant et
celles de ses élèves, nous présentons la séance menée par l’enseignant et ce qu’il en a dit, en
mettant en avant les supports d’apprentissage utilisés. Enfin, nous analysons l’un de ces
supports en particulier, en nous appuyant sur la modélisation présentée précédemment.
Les élèves scolarisés en Ulis peuvent présenter des déficiences cognitives ou mentales, des
troubles spécifiques du langage et des apprentissages, des troubles envahissants du
développement (dont l’autisme), des troubles des fonctions motrices, des troubles des
fonctions auditives, des troubles des fonctions visuelles ou des troubles multiples associés
(polyhandicaps ou maladies invalidantes) (MEN 2015). Dans notre cas d’étude, les élèves
présentent des troubles des fonctions cognitives. Les fonctions cognitives correspondent aux «
processus mentaux mis en œuvre à chaque fois qu’une information est reçue, stockée,
transformée et utilisée : perception, attention, mémoire, images ou représentations mentales,
langage, résolution de problèmes, raisonnement et prise de décision » (Inserm 2013, p. 6).
Pour l’enseignant, il est important d’aller au-delà de ces troubles, de comprendre les
difficultés qui vont se présenter pour chaque élève et de définir les adaptations nécessaires
pour permettre l’apprentissage. Bataille et Midelet (2014) ciblent ainsi sept problèmes qui
peuvent se présenter à l’enseignant pour prendre en compte les besoins particuliers des élèves
et proposent une typologie des adaptations possibles. Cette typologie répond aux questions
suivantes de l’enseignant : « Que faire lorsque le problème est : entendre ; écrire ; dire ; lire ;
raisonner ; voir ; apprendre ? » En ce qui concerne les élèves de Mathieu, les problèmes
correspondent à « parler », « lire », « écrire » et « raisonner ». Ses élèves ont des difficultés à
traiter l’information, à mémoriser des tâches, à planifier leur travail et à verbaliser.
Lors de la première séance, les élèves ont été invités à reproduire une figure géométrique
complexe sur une grille (voir figure 6.2). Ce motif était similaire à celui réalisé à partir des
pièces d'un tangram.
Voici ce que dit le professeur : « Le but est de faire un tangram ; c'est devenu compliqué, il y
avait beaucoup de pièces donc je l'ai simplifié pour avoir un nombre réduit de pièces et le
rendre facile à faire ».
Les productions réalisées par les élèves sont présentées dans la figure 6.3. On constate que
toutes les productions sont basées sur la grille et que la règle est utilisée en tout ou en partie
dans chaque production. On observe des sommets qui ne sont pas sur des nœuds de la grille
(1, 2, 3, 4), des segments qui ne sont pas dessinés selon les lignes de la grille (1, 2, 3, 4), ainsi
que des erreurs dimensionnelles sur la figure (1, 2) et des erreurs de pente sur les segments
obliques (2, 3, 4).
Lors de l'entretien, le professeur a indiqué que compte tenu des difficultés rencontrées par ses
élèves, il avait simplifié la tâche pour la deuxième séance. Il a demandé aux élèves de
reproduire sur la grille une figure géométrique simple : un carré. Voici ce qu'il a dit :
Un premier schéma diagnostique […] c’était la figure entière et je me suis rendu compte avec
les résultats obtenus qu’il y avait pas mal de choses qui interféraient avec ce que je voulais faire,
donc ensuite nous nous sommes concentrés uniquement sur la partie, le carré qui représente la
tête du chat ici, juste sur la forme de cette figure beaucoup plus simple qui, à mon avis, allait
suffire à identifier les besoins. Le projet sera terminé quand nous aurons réussi à reproduire
toutes les figures qui composent le tangram, dont certaines sont plus difficiles que d’autres. J’ai
considéré que la plus simple pour commencer était la tête et, au fur et à mesure, nous irons vers
des figures plus complexes pour finir avec le parallélogramme.
Cette simplification a conduit à n’avoir que des segments horizontaux et verticaux qui suivent
les lignes de la grille dans la session 3.
Dans cette troisième séance intéressante, l'enseignante a voulu que les élèves comparent leur
carré réalisé à un carré « modèle » et identifient ce qu'il fallait faire et donc apprendre pour
dessiner correctement une figure avec une règle.
La séance présentée par l'enseignant est divisée en sept parties. Le tableau 6.1 décrit ces
différentes étapes en indiquant pour chacune ce que les élèves doivent faire et les supports
d'apprentissage dont ils disposent pour chaque tâche.
Analysons la fiche élève (voir Figure 6.4 au format A3 ou A4 selon son utilisation
(individuelle ou collective)).
La fiche est composée de quatre cases tracées sur une grille. La première ligne présente une
case avec une coche et une seconde case avec une croix et la lettre A à l'intérieur. La seconde
ligne présente deux cases, chacune accompagnée d'une croix. La première porte la lettre B à
l'intérieur et la seconde la lettre C à l'intérieur. Les cases A, B et C reproduisent les dessins
réalisés par les élèves lors de la séance précédente. La coche signifie que le dessin est correct
et la croix signifie que le dessin est incorrect. C'est un signe utilisé régulièrement par
l'enseignant. La non-rupture du contrat pédagogique ne doit donc pas constituer un obstacle à
la réalisation de la tâche ; de plus, elle « soulage » la mémoire des élèves.
Si l'on se réfère à la modélisation, cette fiche élève a une dimension technique. Les symboles
et les lettres sont là pour guider les élèves dans leur tâche. Les lettres impliquent une
comparaison entre les cases incorrectes et correctes dans un ordre précis. Cet ordre de
comparaison est une variable importante de la situation qui a été pensée par l'enseignant. Lors
de l'entretien, l'enseignant explique :
Cela va dans un ordre croissant d'erreurs […]. Ici (figure A) il y a assez peu d'erreurs pour moi,
ici (figure B) il y a de nouvelles erreurs et ici (figure C) de nouvelles erreurs encore. Je n'ai pas
voulu commencer directement par celle-là, avec C, qui montrait plusieurs choses.
Ces mots soulignent une posture de technicien qui se reflète dans le matériel d'apprentissage.
A noter que le papier calque fourni par l'enseignant pour faciliter l'identification de ce qui est
réussi ou non a également une forte dimension technique.
La fiche permettait également aux élèves d’identifier leurs « erreurs », ce qui est le premier
pas vers la connaissance. On peut donc considérer qu’elle comporte également une dimension
« didactique » qui apparaît dans les commentaires de l’enseignant : « Je voulais qu’ils partent
d’une observation, qu’ils se rendent compte […] que leurs reproductions n’étaient pas
suffisamment précises […] et qu’ils puissent identifier les besoins qu’ils avaient ». Cette
affirmation, qui renvoie à une posture de didacticien, met en évidence la volonté de
dévolution de l’enseignant. La dévolution a pour but d’identifier les différences entre leurs
productions et le modèle ; elle sert à élaborer le projet d’apprentissage, qui reste sous la
direction de l’enseignant.
La fiche élève conçue par l’enseignant et ce qu’il en dit lors de l’entretien témoignent de la
réflexion de l’enseignant sur la conception de supports d’apprentissage « adaptés » pour
permettre à ses élèves, présentant des troubles des fonctions cognitives, de comparer le carré
dessiné par l’enseignant avec ceux qu’ils ont eux-mêmes dessinés. Anticiper les difficultés
potentielles de ses élèves à réaliser cette tâche le conduit ainsi à élaborer des supports
d’apprentissage adaptés où la dimension technique de ces derniers contribue à l’adidacticité
de la situation et permet à l’enseignant d’observer ses élèves (Margolinas 1995).
Cette adaptation du matériel pédagogique, via une dimension « technique » notable, contribue
à la décentralisation en permettant aux élèves de s’investir dans la situation proposée.
Cependant, on peut se demander : quelles sont les actions et formulations générées par la
dimension « didactique » de ce matériel ? Quelles sont les connaissances qui sous-tendent ces
actions ?
La tâche conçue et proposée par l'enseignant à partir de ce matériel semble centrée sur la
maladresse des élèves, notamment en ce qui concerne l'utilisation de la règle. Les
connaissances qui émergent au cours de la situation correspondent à des connaissances
techniques2, connaissances qui semblent peu significatives au regard des connaissances
géométriques en jeu dans une séquence de reproduction de figures planes dans une grille et
qui pourraient être travaillées avec les élèves, l'analyse de leurs productions montrant que
leurs erreurs ne sont pas uniquement dues à un manque d'habileté.
Si les supports d’apprentissage adaptés permettent aux élèves de s’investir dans la tâche, les
simplifications successives apportées par l’enseignant conduisent par conséquent à un
appauvrissement du contenu mathématique enseigné. Feuilladieu et al. (2015) écrivent
également à ce sujet que « l’accessibilité de la tâche n’implique pas nécessairement
l’accessibilité des connaissances, le lien entre la tâche et les connaissances visées pouvant être
inexistant (tâches non robustes) ou rendu insignifiant lorsque la tâche est simplifiée ».
Dans le cadre de leur formation, il nous paraît donc important d’amener les enseignants des
filières de spécialisation à questionner les adaptations réalisées au regard de la spécificité des
élèves et de leurs besoins, notamment à travers l’étude des supports d’apprentissage, en
interrogeant la place de l’élève dans la construction des savoirs et des connaissances visées.
Nous rejoignons Etienne (2006) qui écrit, dans un article intitulé « De la complexité avant
toute chose » : « Travailler avec ces publics nous oblige encore plus qu’avec d’autres à nous
demander ce que nous voulons leur enseigner, pourquoi et comment ».
PARTIE 2 : La décentralisation au-delà de la didactique
disciplinaire
7. Avant la « dévolution »
7.1. Introduction
Lorsqu’un théoricien invente un nouveau mot ou un nouvel usage d’un mot, cela peut
correspondre à de nombreux motifs. L’un d’eux, me semble-t-il, correspond au souci d’établir
dans ce terme ou cet usage les relations ou les idées que nous mettons le plus souvent en
opposition, et d’attirer notre attention sur le fait que la réalité elle-même s’est déjà chargée de
ce lien. Peut-être ces idées sont-elles contradictoires, et peut-être, par conséquent, ce dont il
est question sous ce terme est-il difficile à saisir, mais en fait la réalité, ou certains de ses
aspects, nous mettent sur la voie en indiquant que ce nouage est pourtant en train de se faire.
C’est comme si cette réalité était toujours un peu plus riche et plus surprenante que ce que
nous cherchons à saisir.
Je crois que c’est le cas du terme « dévolution » inventé par Guy Brousseau, qui « lie »
ensemble deux choses potentiellement contradictoires.
Du côté de l'étudiant, la dévolution serait bien une expérience de fécondation, mais qui ou
quoi est fécond, et la dévolution est-elle l'œuvre d'un Dieu qui sait d'avance ce qu'il veut
créer ? Ou toute fécondation, toute dévolution ne se comprend-elle qu'en fonction d'une
surprise : que fait-on du savoir transmis, dans quelle direction va-t-il ? Est-ce une
responsabilité que l'on transmet, ou est-ce que l'on assume une responsabilité, ne serait-ce que
pour ceux qui se préoccupent de transmettre, de garder une trace de ces initiatives ?
« L’autorité de ceux qui enseignent est souvent un obstacle pour ceux qui veulent apprendre »,
disait Cicéron. Il faudrait alors que l’enseignant s’efface et « laisse jouer » le savoir qu’il
transmet, l’offre ou le rende disponible pour jouer avec. La dévolution ne serait possible que
dans un certain effacement de l’enseignant. Comment alors saisir une telle attitude, de quoi
est-elle faite, et ce qu’est vraiment une « situation dévolutive », plutôt qu’un effort conscient
et volontaire de transmission, voire une responsabilité ? Il y a peut-être des situations, des
connaissances ou des relations, sur lesquelles nous ne pouvons absolument rien faire ;
d’autres, en revanche, que nous pouvons reprendre, et qui nous auront permis de faire nos
propres choix, nos propres pensées et nos propres connaissances. Quelle en est la raison ?
Ainsi comprise, il m'a semblé que cette notion n'était pas sans faire écho à ce que j'avais
appris de la tradition philosophique de l'éducation, du moins d'une certaine tradition, ni sans
faire écho à des questions qui me semblent aussi plus contemporaines dans la discipline
philosophique. Je remonterai du passé au présent en deux ou trois temps, en m'appuyant
d'abord sur certains textes de Michel de Montaigne (« De l'institution des enfants », Les
Essais , I, 26), puis d'Alain ( Les propos sur l'éducation ), pour ensuite formuler quelques
critiques de ces analyses.
Voici une précision avant d’aller plus loin. Nous sommes des praticiens et nous nous
intéressons donc aux pratiques. Cela nous rend souvent méfiants à l’égard de discours trop
généraux, ou seulement théoriques, comme on dit aujourd’hui selon un usage curieux de ce
terme (à quoi sert une théorie si ce n’est à nous apprendre quelle est la réalité d’une certaine
réalité ? Si elles n’y parviennent pas, ce sont de mauvaises théories, ou pas de théories du
tout, mais plutôt des généralités creuses et souvent injonctives). En tant que praticien et
fervent défenseur des théories dites pragmatiques, je m’intéresse avant tout au comment faire,
et le plus souvent aux règles qui permettraient d’assurer ce savoir-faire.
Je crois cependant que sur ce point on peut dire les deux choses suivantes. D'abord, la théorie
pragmatique ne peut se réduire à une préoccupation de savoir comment faire les choses et
comment bien les faire, ni à une préoccupation des règles qui nous conduiraient sûrement à
cette connaissance. L'école pragmatique disait plutôt que si deux idées conduisent aux mêmes
conséquences pratiques, il n'y a pas de sens à examiner longuement ces deux idées pour elles-
mêmes. Ce qui est important pour une idée, c'est qu'elle fasse une différence ou qu'elle ait une
utilité possible. Comme l'a souligné Bouveresse, le pragmatisme, en particulier celui de
Peirce, considère que :
Un concept, une proposition ou une théorie abstraite n’a de sens défini que si nous pouvons en
faire usage ou s’il est susceptible d’influencer notre conduite d’une manière spécifique et
significative (Bouveresse 1987, p. 541).
Il ne s’agit pas tant de faire intervenir le critère d’utilité, mais celui de « l’utilisabilité »
(Bouveresse 1987, p. 541). C’est ainsi que j’utiliserai ce terme.
Deuxièmement, tout ce qui est fait n’est pas, et ne devrait pas nécessairement être, une
question de connaissance. Parfois, nous agissons et réagissons à la situation et, du moins assez
souvent, certainement pas sans réflexion ou certainement pas sans ce que l’on pourrait appeler
des ruminations, de l’attention, un échauffement préalable et même des précautions. Et, bien
sûr, cela ne signifie pas que nous connaissons les règles de cette action. Comme le dit
Wittgenstein :
En pratique, nous utilisons très rarement le langage comme outil de calcul. Non seulement nous
ne réfléchissons pas aux règles d’usage – définitions, etc. – lorsque nous utilisons le langage,
mais lorsque l’on nous demande de donner de telles règles, dans la plupart des cas, nous ne
sommes pas en mesure de le faire. Nous ne sommes pas capables de circonscrire clairement les
concepts que nous utilisons, non pas parce que nous ne connaissons pas leur définition, mais
parce qu’il n’existe pas de véritable « définition » pour eux. Supposer qu’il doit y en avoir une
reviendrait à supposer que chaque fois que les enfants jouent avec un ballon, ils jouent selon des
règles strictes (Wittgenstein 1958, p. 25).
L'école est peut-être le lieu où l'on part du principe que tous les jeux doivent être pratiqués
selon des règles. Nous allons essayer de discuter plus en détail de l'importance de cette
séquence.
Alors, à quoi conduit cette idée de dévolution, que change-t-elle, quelle autre et nouvelle
réalité nous fait-elle voir, considérer et apprécier, et comment nous situe-t-elle par rapport à
cette réalité ?
Nous allons d'abord parler de Montaigne, et présenter un passage pivot de son essai « De
l'institution des enfants », où il est donc question de l'institution des enfants. Je dis pivot car
c'est bien à ce moment que Montaigne, après un bref moment où il a tenté de remobiliser les
éléments fondamentaux de son projet de pensée et d'écriture (en exerçant ou en essayant son
jugement), en est venu à son objet actuel, à savoir l'éducation et la pédagogie.
Nous crions sans cesse dans nos oreilles comme si nous versions dans un entonnoir, et notre
tâche consiste seulement à répéter ce qu'on nous a dit. Je voudrais qu'il [le précepteur] corrige
cette partie, et qu'en arrivant, selon l'étendue de l'âme qu'il a en main, il commence à la mettre
en évidence, lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner par elle-même ; tantôt
l'ouvrant, tantôt la laissant s'ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux qu'il écoute
parler à son tour son disciple. « L'autorité de ceux qui enseignent est un obstacle à ceux qui
veulent apprendre » – Cicéron (Montaigne 1995, p. 115).
D'emblée, il est question d'un rapport que nous reconnaissons tous, plus ou moins, et que nous
reconnaissons encore aujourd'hui. Il est fait de répétition, de cris et de gavage, et chacun de
ces termes mérite d'être repris pour lui-même. Ainsi se dessine le fond des analyses de
Montaigne, dont il veut se détacher, ainsi que notre fond commun dès que nous abordons cette
question de l'école. Car, semble-t-il, nous reconnaissons ici aussi l'école, ou quelque chose de
l'école.
Insister ainsi, comme je le fais, sur la relative permanence de cet arrière-plan revient à nous
inviter à y rester attentifs : ce n’est peut-être pas quelque chose que l’on quitte facilement, ni
même quelque chose que l’on doit s’efforcer de quitter à un moment ou à un autre.
Par exemple : « trop de connaissances, disons-nous, et puis gavage ». Mais quel serait le souci
de transmettre des connaissances adaptées seulement à notre mesure ou sans excès par rapport
à une mesure supposée ? Il faut qu’il y ait un excès de connaissances pour que l’on risque de
dépasser une mesure supposée. Cela ne justifie bien sûr pas toutes les pratiques de gavage,
mais au moins légitime-t-il l’expérience d’un certain excès, de trop de connaissances, ce que
l’on vise quand on parle de gavage. On peut se rapporter à l’excès sans tomber dans le
gavage. Les enseignants, dans leur pratique quotidienne, doivent composer avec l’excès : ne
faut-il pas densifier les cours, faire des synthèses et des résumés ? Ne faut-il pas chercher à
porter à la connaissance des élèves, « toutes les connaissances du monde », toutes les
mathématiques, depuis Thalès et Euclide, toutes les civilisations, celle de la Grèce antique,
ainsi que la tradition arabo-musulmane, toute la littérature, etc. ? L’école est, en ce sens, un
lieu d’excès, un lieu qui ne se mesure pas à notre expérience immédiate, un lieu où il y a
quelque chose comme des livres et des écrits. Mais il ne s’ensuit pas pour autant qu’une école
soit une alimentation forcée, et peut-être faudrait-il soutenir que l’alimentation forcée est le
résultat d’une méconnaissance de l’excès, en tant que tel, de certains aliments, comme si tout
ce que nous avions était nécessairement bon, ajusté et adapté, comme si nous n’étions pas
autorisés à le goûter seulement de loin, sans essayer immédiatement de le faire nôtre.
Si ce fond est donc à peu près toujours là, et son équivoque même entre gavage et excès – et
nous choisirons de l’appeler école de première –, on peut faire une rupture, un contraste, et
c’est à cela que Montaigne nous invite.
Il s'agit de renverser les choses, et de changer les choses tout de suite. La transmission, à
l'école, va dans un sens singulier : elle prétend verser le savoir dans l'élève. C'est ce rapport
que Montaigne veut renverser, et ce renversement doit faire naître l'initiative de l'élève.
On pourrait croire que c'est très simple : d'abord l'initiative de l'école et du maître, puis
l'initiative de l'enfant, de sorte qu'après avoir tout donné à l'école, on en vient à tout donner à
l'enfant. Il n'en est rien, et ce n'est pas la direction que prend Montaigne. Ce qui s'ouvre, c'est
plutôt, d'abord, un partage de la relation : tantôt l'un, tantôt l'autre. Il n'y a plus un centre qui
s'opposerait à l'autre, mais un espace et un temps faits d'une double initiative, ou d'une
initiative partagée, par rapport aux objets, aux situations globales et aux jugements portés par
l'élève à ces occasions. « Parfois ... parfois », parfois initiative de l'élève, parfois initiative du
maître, l'une, on peut le supposer, faisant suite à l'autre.
Cela n’implique pas non plus la fin de toute asymétrie. Le tuteur, en effet, prend en charge
l’espace de la relation elle-même ; il n’est pas seulement partenaire de la relation, mais veille
aussi sur l’espace ouvert afin de veiller à la qualité d’un espace fait d’initiatives de l’enfant,
comme d’initiatives ou de contre-initiatives de l’enseignant. Il veille sur la relation elle-
même. Il est dans la relation, et il est en dehors de cette relation pour en prendre soin. « Tantôt
lui ouvrant la voie, tantôt le laissant l’ouvrir », comme dit Montaigne, et c’est bien le tuteur
qui veille ainsi sur ce tempo. Tout se passe comme si le souci de l’initiative dans un contexte
scolaire n’avait de sens que dans le cadre non seulement d’une initiative partagée, mais aussi
de quelqu’un qui veille et soutient ces initiatives. Peut-être en les laissant partir, comme en les
reprenant, comme nous le verrons plus loin. Nous appellerons cette forme « forme scolaire 2
», car, malgré sa différence avec la première forme, elle est bien quelque chose de l’école : un
enseignant qui veille sur les initiatives les reprend, les corrige, par exemple, autant qu’il
relance sa propre activité ainsi que celle de l’enfant, autant qu’il est ouvert à d’autres
occasions de jugement.
Si une certaine asymétrie demeure, on peut penser qu’elle sera progressivement surmontée ou
que l’élève en viendra aussi à prendre en charge la continuité elle-même. Par exemple, se
souvenir de ce qui a été dit avant pour le comparer à ce qui est dit maintenant, et entrer ainsi
dans le souci de continuité de la réflexion comme du travail. C’est sans doute une réponse à la
question de quelle responsabilité on parle quand on parle de transfert de responsabilité dans
un contexte scolaire : transférer non seulement une mémoire, mais aussi la capacité de
mémoire et de réflexion, une fabrication de mémoire. L’élève revient, de lui-même, à ce qui a
été dit, à ce qu’il a dit et le reprend. Il réfléchit. La responsabilité commence par des questions
modestes : comparer ce qui a été dit, avant et après, reprendre et amender une première
formulation. C’est bien une responsabilité de savoir au sens où, au-delà des formulations, et
pour les comparer, il faut supposer quelque chose comme une idée, quelque chose de stable
dans ses variations.
En tout cas, la forme, ou le cadre, ou le rituel dans lequel Montaigne veut situer l'institution
des enfants, n'est rien d'autre que cette initiative partagée. L'école forme 2, avons-nous dit.
Qu’est-ce que cela change, demandais-je plus haut, que change cette idée ? Comme nous
l’avons vu, cela change déjà pas mal de choses. Mais je voudrais souligner le point suivant.
Ce qui change, c’est, me semble-t-il, l’attention de l’enseignant : son attention devient
attentive, pourrait-on dire, c’est-à-dire qu’elle naît proprement. Attentive, d’une part, à ce qui
vient de l’élève et, d’autre part, à sa propre puissance de donner suite à cette initiative.
Attentive aussi à ce qu’il propose personnellement, mais justement, dans la mesure où cela a
ou n’a pas d’effet sur celui qu’il éduque, dans la mesure où cela peut être repris ou non par
l’élève. Non pas : « Je te donne le savoir et tu dois le répéter, et je dois m’assurer que tu l’as
compris. » Mais plutôt : « Je te donne quelque chose et je suis attentif à ce que tu en fais, aux
transformations que tu lui fais subir. » Auparavant, dans le modèle initial rejeté par
Montaigne, il n’y a pas d’attention à proprement parler : seulement la répétition et la
vérification de ce que chacun a besoin de savoir, ce qui n’est certes pas anodin, mais pas
d’attention, au sens où l’attention est quelque chose qui éveille ou qui attend. Je veux dire au
sens où l’attention est l’attention à quelque chose qui vient ou qui ne vient pas, qui peut venir
ou ne pas venir, qui est en quelque sorte attendu mais qui n’est pas toujours là. Le chasseur en
ce sens est attentif ; il ne sait pas quand, comment ni même où l’animal apparaîtra, mais il
pense que cette apparition aura lieu ou du moins l’attend. Il pense qu’il peut être surpris.
Qu’est-ce que l’attention éveillée, sinon l’attention vigilante ? Un enseignant pourrait-il être
attentif, s’il avait seulement à l’esprit que les façons dont les élèves s’approprieront ce qu’il
transmet seront quelque peu surprenantes, ou du moins pourront l’être ? Bruner, dans son
texte classique sur le support, mentionne à la fin de son texte – et donc un peu en marge des
grandes lignes d’analyse de son article – que ce qui fait la différence entre un enseignant et
une machine à apprendre, c’est que le premier sait reconnaître qu’il est parfois en face
d’élèves qui emploient des stratégies vraiment bizarres, et semblent donc savoir vraiment ce
qu’ils font (ne suivent-ils pas ces chemins bizarres ?) tout en s’engageant dans des chemins
improbables. Il doit alors, et le fait le plus souvent, se rendre hermétique. Il peut donc parfois
y avoir surprise, mais il faut être prudent en ce sens.
Mais l'enseignant n'est-il pas lui-même un chasseur et doit-il être attentif en ce sens ? Ce n'est
pas sûr. N'est-il pas plutôt un agriculteur, beaucoup plus attentif aux régularités, aux
répétitions, aux attentes connues et régulières, ou à ce qui « ne peut manquer de venir » ? Je
crois que l'attention de l'enseignant doit en effet être double ou même qu'elle est double. Dans
une très large mesure, mue par une attente dont on connaît déjà le but, et dont il n'a pas de
réelles inquiétudes. Mais, d'un autre côté, ne faut-il pas, au moins parfois, prêter attention à
l'imprévu, à ce qui sort des sentiers battus, à ce qui surprend ? N'être qu'agriculteur conduirait
à ne rien vouloir savoir de l'imprévu et à s'endormir, mais n'être qu'un chasseur manquerait
d'emprunter les chemins bien connus de tout apprentissage.
Il semble que l’attention de l’enseignant soit ainsi double : accueillir les initiatives signifie à
la fois les « ramener » à des chemins plus simples (avec tout ce que ce terme implique de
patience et d’attente, car les animaux sont peu à peu ramenés dans leurs enclos), et les prendre
en compte pour eux-mêmes, car le chemin qu’ils tracent est surprenant, inattendu et
intéressant. « Parfois parfois », sans pouvoir le savoir à l’avance. Nous chercherons à
confirmer cette hypothèse dans la suite de nos analyses. Il nous semble nécessaire d’articuler
les deux formes scolaires, 1 et 2 : d’un côté, il y a l’attente d’une certaine conformité, d’une
certaine régularité ; de l’autre, il y a l’attention à l’inattendu, aux chemins étranges, à ses
propres tentatives.
Maintenant, après les situations que Montaigne évoque, que pouvons-nous dire de ce qui s'y
passe, sous la forme de l'attention ainsi ouverte ? Nous allons considérer deux de ces
situations.
7.3.2. Le travail des exemples
Montaigne a écrit :
Que, ce qu'il vient d'apprendre, il le lui fera mettre sous cent faces et accommoder autant de
sujets différents, pour voir s'il l'a toujours bien pris et fait sien (Montaigne 1995, p. 116).
Ici, nous pouvons avancer ceci : on peut s'appuyer sur l'attendu, sur l'école de première. Je
veux dire que plus les exemples inattendus auront de force, plus ils seront en décalage avec ce
qui était attendu. La surprise et l'écart ont du sens précisément parce qu'ils ne sont pas
attendus, et l'école est le lieu où il y a un écart par rapport à ce qui est attendu, autrement dit
où cet écart vaut, en tant que tel, et est pris en considération, à côté de ce qui est attendu. Ce
n'est pas seulement à l'école que notre esprit et nos actions fonctionnent selon une certaine
attente de régularité : le monde social est fait d'une telle attente. Le monde social est fait d'une
telle attente. Le jeu propre de l'école, sa force propre, c'est donc que, dans ce lieu, les écarts
sont autant l'objet d'attention que d'examen, à la fois par contraste et à côté de l'attendu. (Je
reviendrai plus tard sur ce contraste, avec Alain.)
Je crois qu'on retrouve ici encore la double attention dont on parlait plus haut : certains
exemples seront évidemment hors cadre, d'autres, un peu nouveaux et inattendus, en plus de
tous ceux qui resteraient, au moins au début, conformes à l'attendu ou au supposé. Parfois
donc pour les ramener, parfois pour les ouvrir.
C’est à ce moment-là, en effet, qu’ils peuvent eux-mêmes cultiver une recherche d’«
exemples intéressants », d’« exemples bêtes », d’« exemples trop simples », d’« exemples
incompris », etc. Parallèlement, à un autre niveau, on peut essayer de développer chez les
élèves une compétence concernant un problème « trop cool », un problème mal formulé, un
problème stupide, un problème plus ou moins difficile1, etc., autrement dit capable de «
travailler » la notion elle-même2. La différence entre les classes de 1 et 2 deviendrait alors
une différence pour eux-mêmes.
Il sera averti, étant en compagnie, de garder les yeux partout ; car je trouve que les premiers
sièges sont généralement occupés par des hommes moins capables, et que la grandeur de la
fortune n'est guère mêlée à la suffisance.
J'ai vu cependant qu'on parlait, au bout d'une table haute, de la beauté d'une tapisserie ou du
goût de la Malvoisie, perdant bien des beaux traits à l'autre bout.
Il sondera la portée de chacun : un berger, un maçon, un passant ; il faudra tout mettre en œuvre
et emprunter à chacun selon sa marchandise, car tout sert dans un ménage ; la bêtise et la
faiblesse des autres lui seront instruites (Montaigne 1995, p. 119).
Là, je m’appuie sur une autre image de Montaigne. La table haute, l’enfant à la table haute.
L’attention est le plus souvent dirigée vers le « haut bout de la table », et certainement pas
sans raison. Ce haut bout renvoie aux personnes de valeur, et donc plus largement aux choses
de valeur. C’est au fond quelque chose d’important pour l’éducation et l’école. Il transmet,
comme on dit, la partie la plus haute et la plus noble de notre patrimoine culturel. Montaigne
en parlera et dira que les meilleurs objets de transmission sont ceux par lesquels beaucoup
sont déjà passés, et, si beaucoup sont passés par eux, c’est de bon augure pour le fait que nous
aussi pourrons y trouver notre bien.
Mais Montaigne dit aussi autre chose : et vise la capacité à s’intéresser à des choses qui sont,
pour les personnes à table, sans valeur. Dire cela, c’est dire que l’attention de l’élève peut elle-
même créer de la valeur ; qu’il est autrement dit souhaitable et possible pour l’enfant de
s’intéresser à « rien », et de créer ainsi de la valeur pour lui-même. S’intéresser à « rien »,
c’est cesser de s’intéresser à ce qui intéresse tout le monde, c’est s’intéresser nécessairement à
ce qui intéresse tout le monde, au même titre que tout le monde. Je crois que c’est là la source,
sinon la source même de toute créativité, au sens où elle commence par la capacité à trouver
de la valeur sans qu’un signe ou un mot nous indique que c’est là qu’il faut la chercher.
Il ne s’agit pas d’opposer moralement ces deux types d’attention, mais de dire qu’ils ont
besoin l’un de l’autre, qu’il faut les prendre en compte et, en ce qui concerne le second, qu’il
faut aussi le travailler.
Ce sont des choses simples, connues de tous, qui disent que la dévolution n’est pas seulement
un idéal que nous cherchons à atteindre, mais la réalité de certaines pratiques, ou de certains
moments de pratique.
7.4. Alain
Dans un deuxième temps, je m'appuierai sur quelques textes d'Alain de Propos sur l'éducation.
Ce dernier, comme on le sait trop peu, a placé les notions d’essai et d’activité au cœur de sa
théorie de l’éducation. Il a même dit qu’il fallait forcer l’épreuve. (Il ne pensait pas, comme
Montaigne, que l’initiative allait de soi ou qu’il fallait la considérer comme naturelle.) Il disait
qu’il fallait « forcer l’initiative, l’essayer ».
Comment comprendre cela et comment y trouver une dévolution ? Le problème que je posais
au début est clair : comment lier contrainte et liberté ?
Voilà donc l'enseignant qui intervient à ce moment-là, ou qui y trouve sa place. Que dit-il, si
jamais un tel mot peut être dit :
Car il n'y a qu'une chose qui compte pour toi, petit garçon, c'est ce que tu fais. Que tu fasses
bien ou mal, tu le sauras plus tard, mais fais ce que tu fais.
J'irais jusqu'à dire que dans tout travail, il faut d'abord épuiser le désir de bien faire.
Puis, dans « Propos XIX », dans une analyse qui distingue le travail de l’apprenti et le travail de
l’écolier, il écrit ceci :
« Dommage, qu'est-ce que tu vas faire là-bas » est une expression d'atelier. « Montre-moi ce que
tu as fait » est une expression scolaire.
C’est là que naissent le maître et l’apprentissage, selon une certaine parole ou attitude qui
suspend nos peurs, nos scrupules et nos préjugés. L’espace et le temps scolaire naissent ainsi
comme l’espace et l’exigence d’un fait libéré de toute anxiété et même de toute intention de
bien faire. Il faut libérer l’enfant de son désir de bien faire, pour rendre possible le « faire
simple ou seulement ». C’est en ce sens qu’il y a comme une sorte de forçage : faire taire ses
scrupules, ses faux jugements sur soi-même et sur le monde. La responsabilité de savoir
commence là : dans ce passage de l’aspect psychologique de ce que l’on fait ou essaie de
faire, et qui suppose autant l’initiative que le jugement, comme nous le verrons, l’affirmation
d’une subjectivité qui, en même temps qu’elle pose l’action, s’affirme.
On pourrait s’interroger sur les mots plus ou moins prononcés par le professeur tels qu’Alain
les voit : « Il n’y a qu’une chose… ».
Une telle parole peut-elle être dite, et doit-elle l’être ? Ce n’est pas sûr. Ne peut-on pas plutôt
dire qu’elle doit être apparentée à ce qui est implicite dans ce qui va suivre, à savoir une
curiosité, un intérêt, une analyse peut-être de l’action elle-même, ou la trace d’une réflexion ?
Ne peut-on pas dire qu’elle doit être implicite d’une attitude, performative d’une attitude, si je
puis dire ? Peut-être, cependant, pourrait-on les verbaliser en disant : « Arrête de te poser
beaucoup de questions, mais fais ; arrête de douter, commence, ou tu as assez réfléchi, fais, et
puis on verra. » Mais, là encore, c’est aussi la suite qui mesurera la réalité d’une telle parole
ou d’un tel engagement. Nous avons précédemment esquissé quelques éléments de cette
action.
Par ailleurs, et quoi qu’il advienne de cette parole du professeur – parole qui fait le professeur
selon Alain – on peut se demander à quoi elle correspond du côté de l’élève. Il me semble
qu’on pourrait avancer ceci : « Oh professeur, voilà ce que j’ai fait ; je ne sais pas si j’ai bien
compris la consigne, mais voilà comment je l’ai comprise, vous me direz. » C’est une formule
assez simple, mais je crois qu’il suffit de l’expliciter pour reconnaître que, si elle est simple,
ce n’est pas ce que les élèves se disent le plus souvent, étant plus soucieux, me semble-t-il, de
bien répondre que de répondre. Quant au professeur, on pourrait aussi dire que c’est une
parole qui ne doit pas seulement être dite mais qui doit être le performatif d’une attitude.
C’est une certaine image de ce que devait être l’école ou l’apprentissage selon Alain, et c’est
au fond une image à la fois assez simple et un peu étrange, comme si elle était à la fois à
portée de main et pas du tout à portée de main ; facile finalement, évidente d’un certain point
de vue (que fait-on d’autre que de faire et de montrer ce que l’on croit faire ?) et pourtant pas
du tout évidente (le désir de bien faire, en tant que cela répond à une attente, mais aussi la
comparaison incessante, le passage d’espoirs immodérés à des craintes immodérées, ce sont
des choses que nous connaissons, en tant qu’adultes, très fréquemment). Ne faisons-nous
jamais autre chose que répondre ou aller de l’avant à notre manière ? Et pourtant, qui se dit
une chose pareille, qui ne s’est jamais dit une chose pareille, et la question qui ne cesse de
nous dominer n’est pas la question : « Ai-je bien fait ? » « Comment pouvons-nous ici
assumer ce que nous faisons, et la dévolution ne pourrait-elle pas se définir comme cette
conscience que nous n’aurons jamais fait qu’à notre manière ? » Cela n’enferme pas le sujet
dans ses certitudes, cela l’expose, non pas à ce qu’un autre jugerait, mais à ce qu’il peut dire
de nos épreuves, à ce qu’il peut nous en dire, comme cela nous expose à la reprise de nos
initiatives.
Quant à la question didactique, c’est-à-dire les moyens de rendre une telle chose possible, et
donc de « forcer » les élèves à essayer de faire, au-delà de leur faux jugement sur eux-mêmes,
et dans une classe ou pas seulement dans la relation interindividuelle, on peut dire qu’Alain a
essayé de faire progresser. Je voudrais m’attarder sur au moins deux de ces moyens. C’est le
deuxième élément de réponse à la question que nous posions.
Il ou elle trouvera du soutien surtout dans les exercices limités dans le temps. Cela peut
susciter des sourires et de la condescendance, car ce type d'exercice semble être une
pédagogie dépassée. Il ou elle réfléchit beaucoup, par exemple, aux exercices de calcul
mental, et aussi aux exercices préparatoires aux dissertations (recherche de vocabulaire, par
exemple).
Ce qu’il faut noter sur ce point, c’est qu’Alain n’a pas cherché dans cette contrainte à
construire des habitudes de vitesse (calculer vite). Son problème n’était pas de faire des
enfants qui calculeraient vite ou manieraient vite le vocabulaire. Ce qui se jouait dans ce
temps contraint, c’était autre chose : créer une situation de contrainte, qui, on peut le dire,
force l’esprit, le force à surmonter ses soucis, ses atermoiements, ses doutes ; le forcer,
autrement dit, à agir, ou à se décider et, ce faisant, à se montrer. Si le temps nous est compté,
il arrive que nous ayons à faire des choses sans pouvoir trop réfléchir, sans avoir trop de
temps pour réfléchir autant qu’il le faudrait, sans laisser trop de place à nos scrupules. Le
temps peut ainsi nous forcer à faire, et à dire et à juger, peut nous forcer à dépasser nos
doutes, nos questions, nos scrupules, peut nous faire sortir enfin d’un certain rapport du moi à
lui-même et aller au fond pour assumer un savoir ou une responsabilité. C'est comme si Alain
pensait que la pensée risque toujours d'être trop scrupuleuse, et que, dans cet excès de
scrupule, elle n'est pas vraiment pensée, jugement, prétention à savoir. En ce sens, il faut dire
qu'à la manière de Nietzsche (qu'il n'aimait pas), Alain ne fait guère confiance à la conscience
pour nous guider, alors que, d'un autre côté, il croit à notre pouvoir d'action, à notre pouvoir
d'initiative.
Il faut aussi ajouter que, dans ce jugement qui brise les scrupules et ose, quelque chose de
nous-mêmes se montre ou apparaît ; c'est bien nous-mêmes qui entre en jeu, un moi-autre que
ce moi perplexe, inquiet, souterrain, ruminant, réservé, comme ce moi conscient.
Nous faisons, sans trop savoir peut-être, mais nous faisons ou, ce qui paraît être quelque chose
de nous, quelque chose de nos tentatives, dans la mesure où nous n'avons pu suivre les règles
attendues, ou supposées telles, autant que nous l'aurions voulu.
Nous agissons, nous pensons aussi que c'est ce que nous pouvons dire et juger, et il y a une
responsabilité de savoir : nous jugeons, ou plutôt nous faisons semblant de juger. Il y a donc
un moi, plus profond que notre moi conscient et scrupuleux, dans lequel il y a quelque chose
de nous, sinon de nous-mêmes, mais quelque chose de nous, un point où l'individu pense
savoir, je veux dire sans savoir qu'il sait. Il essaie.
Il y a une autre situation qui me paraît très riche en fait, et qui complète l’aspect précédent :
elle articule l’effet forcé sur la récupération.
Alain a critiqué les cours magistraux, du moins les cours appliqués à la petite école, auxquels
il oppose ce qu'il appelle une patience d'atelier qui devrait être celle de toute classe ; et il
poursuit :
Quel serait un cours à ce compte-là ? Voici comment cela se fait : on fait trois phrases devant
l'auditoire, qui écoute, au lieu d'écrire à toute vitesse. Ensuite chacun doit s'efforcer de
reproduire les trois phrases en belle écriture. Le plus habile changera un peu, ce qui est
inventer ; le moins habile rendra les fautes bien visibles, et faciles à corriger. Tous ces devoirs
seront vus par le maître, et aussitôt remis en forme. Après cela on apprendra à insérer une phrase
entre deux autres, ou à compléter les trois phrases par une quatrième ; non sans variations et
inventions, dont les meilleures auront l'honneur d'aller au tableau noir ; et c'est là que se fera le
dernier nettoyage. Et puis encore, tout effacé, il faudra refaire, réciter, varier en récitant,
chercher des exemples, changer les exemples. On dira que c'est long, mais à quoi sert un travail
qui ne laisse rien ? (Propos XXXVII).
Voilà ce qu'on peut appeler un dispositif didactique. De quoi est-il fait ? D'abord d'écouter,
puis de transcrire. D'une différence de temps, et d'une différence entre l'écoute ou le voir et la
reproduction écrite de cette écoute ou de ce voir. Cette petite différence va donner lieu à
d'autres différences au niveau des transcriptions. Alain dit, et je crois que c'est crucial ce qu'il
dit ici, que des fautes très évidentes vont surgir, et ailleurs des inventions, et, j'imagine, tout ce
qui se situerait entre les bévues évidentes et les inventions. (Je retrouve ici ce que je disais
plus haut sur la double attention des enseignants.) Ensuite, ce qui se crée encore, c'est la
reprise de toutes ces initiatives, certes faites par l'enseignant, et faites aussi publiquement,
exposées au tableau comme il le dit, et donc visibles par tous. Enfin, et c'est la dernière fois,
chacun va revenir à son propre travail, le reprendre, avec des corrections autant que des
inventions, et continuer cela jusqu'à la perfection, comme il le dit ailleurs.
Je trouve cette analyse, et ce que l'on pourrait appeler le dispositif didactique qu'elle souhaite
promouvoir, tout à fait fascinante. Du moins, plus je lis à son sujet, plus elle me fascine, et
j'aimerais en décortiquer certains aspects.
Tout d'abord, je crois qu'on peut soutenir qu'il n'y aurait aucune difficulté à l'étendre à d'autres
exemples. Alain le fait d'ailleurs lui-même, mais on pourrait imaginer un cours qui se
déroulerait ainsi : d'abord, on écoute pendant un quart d'heure, sans rien écrire. Puis, après un
quart d'heure d'écoute, on écrit ce qu'on a entendu. Je crois que, comme dans le premier cas,
on aurait un effet motivationnel sur les étudiants en raison du risque que comporte la situation
elle-même. Là encore, on jouerait sur la petite différence entre écouter et transcrire, et cela
donnerait lieu à toute une gamme de réponses, depuis les erreurs évidentes jusqu'aux
variations originales. Enfin, cela donnerait lieu à un travail de répétition, où les erreurs
seraient corrigées et les variations originales et intéressantes seraient accentuées. Chacun
reprendrait son travail ou les traces de son activité psychique.
Ce qui y naît, en second lieu, toutes ces réponses, a un statut particulier, que j'appellerai une
matière. Le statut de ce qui y apparaît me paraît tout à fait singulier : les traces d'une relation.
Je dis une trace, car il y aura eu mouvement psychique, il y aura eu pensée, mais la diversité
de ces pensées ou actes psychiques, à propos d'un même objet, se verra dans les lacunes, soit
fautives, soit originelles, et les unes autant que les autres, à mesure que ce que j'entends
appeler la matière s'institue dans la classe : correction collective et au tableau, avec et sans le
professeur.
C’est quelque chose des individus, de leurs épreuves, qui sont elles-mêmes le résultat d’une
certaine pression, mais c’est aussi un ensemble de réponses diverses liées à la même question
ou à la même tâche. Chaque fois quelque chose d’eux, mais « en réponse à ». Donc, pas
seulement quelque chose d’eux-mêmes, mais quelque chose de la tâche elle-même, ou du
texte lui-même, ou du discours lui-même, et de ce qu’il a suscité. En ce sens, ce sont les traces
d’une certaine activité psychique qui est choisie, ou d’une certaine action psychique. D’un
certain jugement aussi : voilà ce qui a été écrit, voilà ce qui a été dit : voilà ce qui a été vu,
voilà ce qui a été entendu. C’est ce matériel qui est en jeu ou qui fait le travail de la classe. Le
professeur n’a plus affaire à des individus séparés, à un sujet individuel qu’il faudrait former,
il a affaire à un matériel qu’il faut examiner et assumer. Ce matériel ne peut pas se superposer
aux individus, il doit être traité comme un sujet individuel. elle est à certains égards plus
restreinte (beaucoup auront fait les mêmes erreurs, certains auront varié dans le même sens),
et plus ouverte aux autres : rien ne limite a priori les variations , tout comme les sources
d'erreurs. Enfin, dans une même production, il peut y avoir à la fois des erreurs évidentes et
des variations intéressantes. Je dirais même que, dans toutes les productions (c'est ce qui, à
mon avis, rend si difficile le travail de correction dans le sens ou dans presque toutes les
copies, et même les pires copies, et même les copies les plus conventionnelles), il y a toujours
une petite variation : un mot à la place d'un autre, une petite métaphore, un exemple de sa
propre fabrication, etc.
Des différences auront donc été produites par là, de la différence entre écouter et reproduire.
L'esprit ajoutera, complétera, oubliera ou s'ajustera : on verra alors des traces de son activité,
du fait qu'il juge : traces d'un rapport entre une réalité extérieure et une réalité psychique ou
mentale. Il appartient à l'enseignant, ou au système scolaire, d'institutionnaliser ces réponses ;
j'entends ici les situer dans cet espace commun où elles peuvent être mises en relation,
comparées, ajustées et reprises.
Ce qui apparaît est aussi quelque chose de l’esprit, et d’abord sous cette forme d’une
différence entre l’écoute et la reproduction : l’esprit n’est pas une cire impressionnable ; il fait
la différence, il ne voit pas ou voit autre chose que ce qu’il a devant les yeux ou dans les
oreilles, il a une initiative propre. Je crois que cela peut être saisi à travers l’enseignement de
la psychologie cognitive et au moins certaines de ses expériences. Le jugement transforme,
voit à sa manière, et il ne s’agit pas d’en accuser l’individu, mais de commencer à jouer avec
et, d’abord, de le lui faire voir. Quand Alain écrit qu’il y aura autant de fautes évidentes que
d’inventions, il dit que le problème n’est pas du tout de dire à l’esprit qu’il doit bien savoir ou
mieux s’ajuster à ce qu’il voit ou entend, il doit savoir comment s’adapter à ce qu’il voit ou
entend. Aucun reproche n'est fait ici à l'esprit, mais ce qui est explicité et conditionné par un
certain jeu, c'est précisément la déviation de l'esprit par rapport à ce qu'il voit et entend, sa
propre initiative, son jeu, autant d'erreurs que d'inventions. Il y a donc en nous une puissance
que nous ne maîtrisons pas, et nous ne pouvons que chercher à reprendre, à rectifier ou à
développer ce que cette puissance produit. L'esprit, ce que nous appelons tel, n'est en nous que
comme un hôte étranger, jouant son jeu à sa manière. Nous pouvons donc rêver d'une école où
précisément cela ne s'apprend pas tant qu'il ne s'expérimente régulièrement. Nous n'entrons
pas ici dans une opposition à ce qui est attendu, comme nous avons essayé de le dire, mais
plutôt dans ce qui contraste avec cette attente. C'est précisément là que se trouve notre
contraste entre la classe 1 et la classe 2.
7.5. Conclusion
Voilà ce que j’ai cru pouvoir dire du concept de dévolution avant dévolution. Peut-être
l’essentiel est-il la seule catégorie de l’attention, de la naissance de quelque chose comme
l’attention, au double sens où nous avons analysé la notion, selon l’attente de l’« attendu » ou
selon la surprise de l’inattendu. Sur quoi se fonde ce double aspect, sinon sur le travail
incertain de l’esprit, le fait et surtout l’expérience qu’il est en nous comme un hôte étranger ?
Mais je voudrais aussi dire que ce modèle didactique, dont j'ai esquissé les aspects avec
Montaigne et Alain, permet de préciser qu'il n'est pas toujours nécessaire de demander aux
élèves de rendre raison de ce qu'ils font. Évidemment, Alain n'était pas du tout attentif aux
intentions des élèves, mais plutôt à ce qu'ils faisaient et construisaient, et à leur pouvoir
d'examiner et de reprendre ce qu'ils avaient fait. De suivre leurs propres traces, on pourrait
dire, d'obéir.
Il n’est pas toujours nécessaire, et cela peut même être dangereux, de toujours demander aux
élèves de s’expliquer et de penser que de cette façon ils intérioriseront la tâche et ses règles.
Si c’est dangereux, c’est parce que cela peut nuire à cette capacité d’initiative, plus
précisément à cette capacité de juger sans connaître les raisons de nos jugements. C’est après
coup et après avoir fait que nous pouvons examiner, comparer, corriger, reprendre et ajuster.
La valeur des coups que nous posons ne vient pas d’une réflexion en amont, mais plutôt d’une
rumination plus ou moins longue, d’une association plus ou moins longue avec la matière qui
nous aura été proposée. La croyance que parce que nous aurions pensé que nous pouvions et
devions bien faire, l’exigence de toujours devoir-réfléchir-avant-car sinon-nous-ferons-des-
erreurs est, me semble-t-il, nécessairement la croyance que nous devons bien faire, c’est-à-
dire que nous devons répondre à ce qui est attendu.
Ce que j'aurais entendu et analysé comme la fin de la dévolution, le souci donc d'une
responsabilité du savoir, peut se définir ainsi : rien qu'une culture du jugement. J'entends par
là la capacité à discerner les valeurs différentielles des exemples et des problèmes, les valeurs
différentielles des choses (Montaigne), les valeurs différentielles des résultats d'exercices faits
selon une contrainte temporelle ou selon la différence entre ce qu'on entend et ce qu'on fait
(Alain). Valeurs différentielles des revenus de l'activité.
Comme nous l'avons vu, le défi a été pour les élèves eux-mêmes de s'approprier ces
évaluations différentielles, d'y jouer et de s'y amuser, de faire eux-mêmes ces différences. Plus
ou autant qu'une responsabilité, le goût d'une certaine fantaisie, celle de nos esprits, se
transmet ici, jamais à court d'inventions les plus bizarres.
8. Décentralisation et problématisation chez les futurs enseignants des
écoles : quelle appropriation ?
8.1. Introduction
Après avoir inscrit notre contribution dans le cadre de l’analyse du travail et de l’activité des
enseignants et dans ce que l’on pourrait appeler une supra-dévolution avant les autres
dévolutions, nous présenterons ensuite le cadre théorique de la problématisation et préciserons
la manière dont nous y mettons en œuvre le concept de dévolution. Nous illustrerons pour les
enseignants débutants comment les différentes dévolutions évoquées ci-dessus se vivent très
concrètement en pratique. Nous montrerons les difficultés de mise en œuvre d’une telle
démarche, voire les écueils qu’il ou elle peut rencontrer. Nous conclurons en considérant les
interactions réciproques entre dévolution et problématisation pour conclure sur quelques
aspects liés à la formation « à et par la dévolution », et à la formation « à et par la
problématisation ».
Avant de revenir en détail sur la manière dont nous combinons problématisation et dévolution,
il nous semble important de replacer notre propos dans un cadre plus large. En effet, que ce
soit dans l’enseignement ou dans la formation, il est habituel de partir de l’activité productive
des étudiants ou des stagiaires (Samurçay et Rabardel 2004), qu’elle soit provoquée ou
simplement saisie telle quelle, pour générer une activité constructive et réflexive que l’on
souhaite au moins contrôler et orienter. C’est le propre des institutions d’enseignement et de
formation de provoquer de telles activités pour générer apprentissage et développement.
L’apport développemental de cette activité réflexive, composante de tout « apprentissage »,
peut être ramené aux propriétés que Vygotsky (1994, p. 42) attribue à la conscience qui
permet de faire des liens entre les expériences : « être conscient de ses propres expériences
n’est rien d’autre que les avoir à disposition comme objet (stimulus) pour d’autres expériences
» (Vygotsky, 1994, p. 42). S’appuyant sur les travaux de l’auteur, Nonnon (2008, p. 98)
précise que « la duplication de l’expérience, sa répétition dans un autre cadre, notamment par
la parole, est en effet indispensable au travail humain et constitue la conscience ». Parler de
ses expériences suppose de procéder à ce dédoublement « où une expérience, une émotion
initiale doit être reprise et intégrée dans une autre expérience tout à fait différente même si
elle utilise la première » (Nonnon 2008, p. 98-99). La prise de conscience de ce vécu de
l’expérience permet en effet d’identifier chacune d’entre elles. Elle suppose une mise à
distance qui pour l’auteur est quelque chose de difficile et requiert « une sorte de contact
social avec soi-même » (Vygotsky (2003, p. 91), cité par Nonnon (2008, p. 99)). Dans
l’enseignement comme dans la formation, cette mise en objet de l’expérience, cette
duplication et les conditions qui la permettent nous semblent essentielles dans la conduite de
l’apprentissage. L'expérience des étudiants ou des stagiaires constituée par l'enseignant ou le
formateur comme objet devient alors l'objet d'étude. Nous voyons là une première forme large
de dévolution aux apprenants de leur propre activité, de mise à disposition de leur expérience
pour travailler sur celle-ci.
Dans une logique de formation, il faut aussi préciser ce que l’on vise comme développement
professionnel et ce que l’on souhaite que le praticien développe comme compétences. En
effet, Pastré (2004) précise que « pour construire une formation qui vise à acquérir et
développer des compétences professionnelles, il faut commencer par analyser l’activité des
praticiens sur le terrain ». Il s’agit d’avoir une épistémologie de la pratique et des activités qui
s’y rattachent afin de former au métier en identifiant au préalable ce qu’est le « savoir-
enseigner », permettant ainsi la meilleure présentation possible du « savoir enseigné ». Pour
l’auteur, qui s’intéresse aux organisateurs de l’activité d’enseignement, l’objet de leur activité
« c’est le savoir, le savoir à acquérir ». Il résume la transformation de la manière suivante : «
le savoir sera assimilé par les sujets, ou [] le savoir sera transformé en savoir ». Il poursuit
que, dans un sens ou dans un autre, cette transformation s’appelle « apprentissage » (Pastré
2007, p. 83). L'activité de l'enseignant consiste à transformer l'activité des élèves et la manière
dont ils conceptualisent les situations. La difficulté réside dans le fait que cette
conceptualisation n'est accessible qu'à travers des indices. L'activité d'apprentissage n'est pas
directement observable. L'activité de l'enseignant consiste alors à faire progresser les élèves
dans les activités qu'ils réalisent du registre pragmatique au registre épistémique. Si l'activité
productive des élèves est requise dans les situations d'enseignement-apprentissage,
l'enseignant doit vérifier que le registre épistémique est bien utilisé dans l'activité constructive
des élèves. Si la réussite est importante, il ne suffit pas d'apprendre.
Comment l’enseignant « s’y prend-il » pour que les élèves rencontrent l’école, son cadre,
ses enseignements et ses acteurs ?
Comment l’enseignant « s’y prend-il » pour s’assurer que les connaissances/pratiques sont
traduites dans le contexte éducatif de l’école et mises en pratique ?
Comment l’enseignant « s’y prend-il » pour aider/guider les élèves à apprendre sans rien
faire à leur place ?
pour le premier, l’obstacle est la « croyance » selon laquelle enseigner, organiser la classe
et établir des liens avec les élèves suffisent à les faire apprendre ;
pour le troisième, l’obstacle est lié à la « croyance » qu’il suffit de faire et de réussir pour
apprendre.
Ces classes de problèmes s'exprimeront de manière spécifique selon les contextes et les
acteurs et prendront donc des formes différentes.
Ces trois problèmes professionnels peuvent être traités dans une approche pédagogique
fondée sur une situation complexe qui constitue, pour chaque séquence d’enseignement, un fil
rouge que l’on pourrait qualifier de « fil rouge du sens ». Cette approche constitue alors une
solution possible aux problèmes professionnels. Elle se divise en deux types de « boucles »
d’enseignement-apprentissage (Coston et Ubaldi 2013) :
Une grande boucle basée sur une situation complexe qui est référencée tout au long de la
séquence en termes de permanence. C'est le premier niveau de référence. Cette situation
complexe présente un problème ciblé, c'est une situation-problème, et ses caractéristiques
ne changent pas. Son but, ses contraintes et ses critères de réussite doivent rester les
mêmes tout au long de la séquence, car les changer serait changer la nature du problème
posé. Elle est construite à partir de pratiques sociales de référence (Martinand 1986, 1989)
et donne lieu à des formes de pratiques scolaires (Mascret 2009) ou à des situations de
pratiques scolaires (Le Bas 2008b). C'est le deuxième niveau de référence. Cette situation-
problème complexe n'a pas de fonction d'apprentissage au sens où elle n'a pas pour
vocation de transformer les manières de penser et/ou les manières de faire des élèves, mais
elle participe au processus d'apprentissage. Elle assure par exemple des fonctions
d'évaluation diagnostique, des fonctions d'évaluation formative et des fonctions
d'évaluation sommative. Elle est porteuse d'une compétence complexe à un niveau
taxinomique élevé, qui porte à son tour des compétences plus modestes. Elle permet ainsi
aux élèves de « rentrer » et de « rentrer » dans la séquence. L’analyse des résultats des
élèves à l’évaluation diagnostique leur est partagée. Elle permet d’identifier et d’expliciter
un certain nombre d’apprentissages. Le retour régulier à la situation-problème complexe
permet de mettre en évidence les progrès réalisés et, si nécessaire, d’actualiser les besoins
d’apprentissage restant à combler. La dernière rencontre avec la situation-problème
complexe permet d’évaluer les apprentissages réalisés par comparaison en mobilisant les
critères de réussite. Ainsi se boucle la grande boucle évoquée plus haut. Notons au passage
que cette grande boucle porte en elle les principes d’une évaluation positive.
Des petites boucles dans lesquelles les transformations vont s’effectuer sont mises en
place en parallèle. Elles viennent en appui des besoins d’apprentissage qui ont émergé
dans le processus de la « grande boucle ». Elles sont donc porteuses d’autres types de
situations aux fonctions différentes. Il s’agit de véritables situations d’apprentissage que
l’on peut qualifier de « hors plan » ou dérivées des situations du plan. On dit que les
situations sont « hors plan » lorsqu’elles permettent aux élèves de travailler par exemple
un point de grammaire ou de conjugaison spécifique qui leur a posé problème dans la
production de leur écriture créative. Dérivées du plan, les situations tentent de rester plus
proches de la complexité de la situation de référence, mais tentent néanmoins d’éclaircir
un peu le problème posé par le récit créatif. L’accroche « créatrice d’ambiance » du récit
peut avoir été identifiée dans les productions des élèves comme peu « efficace ». Il est
alors possible de la travailler seule sans nécessairement remettre immédiatement les élèves
à l’écriture. Il peut alors s’agir de déterminer, à partir de plusieurs propositions
d’enseignants, laquelle des accroches serait la plus pertinente en termes d’effets, et
d’identifier les principes d’écriture qui contribuent à ce résultat en termes de forme. Dans
un deuxième temps, les élèves peuvent alors réengager ces éléments dans leur écriture.
Les situations d’entraînement, de répétition et de stabilisation/systématisation nécessaires
à l’apprentissage appartiennent à la catégorie des situations hors plan. Plus largement, on
peut dire que les situations hors plan n’ont pas valeur de situations-problèmes, ce qui n’est
pas le cas des situations dérivées.
Le passage de la « grande boucle » (BL) à la « petite boucle » (SL) est toujours périlleux pour
les élèves comme pour l’enseignant en termes de sens du travail. Les situations « hors plan »
et « dérivées du plan » peuvent provoquer une perte de sens par rapport au projet plus large
porté par la grande boucle. De la grande boucle aux petites boucles et inversement, un
véritable travail explicatif est requis de la part de l’enseignant pour assurer les
décontextualisations vers la seconde et les recontextualisations4 vers la première. En termes
de temporalité, si la situation de référence conçue sur des formes spécifiques de pratique
scolaire se joue sur un temps long, le temps d’une séquence, les situations dérivées et hors
plan se jouent sur un temps plus court, le temps d’une séance. En conséquence de ces
dimensions temporelles, la situation de référence met l’accent sur une résolution du problème
posé dans un laps de temps relativement long, ce qui nous oblige à la penser comme
permettant aux élèves d’exprimer pleinement ce qu’ils ont à dire sur le « sujet » étudié et d’y
parvenir au moins, tout en leur montrant les limites de cette situation déjà existante. En
revanche, les situations dérivées, tout en rendant les choses moins complexes, peuvent
encastrer encore davantage les problèmes, puisque leur résolution se fait au niveau de la
séance et, surtout, avec l’aide de l’enseignant dans une logique de problématisation et de
régulations didactiques que nous allons maintenant expliquer.
8.2.4. Problématisation et dévolution
Nous n'avons pas réussi dans la situation complexe que le professeur nous a proposée, mais
nous sommes capables de produire quelque chose, nous avons identifié pourquoi nous l'avons
produit et pourquoi nous ne pouvons pas produire ce qui est attendu, nous devons donc nous
mettre au travail pour le faire.
Dans notre prestation initiale, nous avons identifié un certain nombre d'éléments qui
fonctionnaient bien et d'autres qui fonctionnaient moins bien. Les premiers sont des supports,
les seconds doivent être travaillés pour que nous puissions améliorer notre prestation initiale.
Nous en avons besoin pour avancer. Nous allons y parvenir en répondant à ces besoins de
manière progressive. Cela impliquera un vrai travail qui nous obligera à faire les choses
différemment.
Nous considérerons ainsi qu’il y a tout d’abord une dévolution de la situation/jeu, et donc une
dévolution de la situation de référence de la même manière qu’il y aura par l’explicitation, des
dévolutions du hors plan et des situations dérivées. Cette première dévolution doit permettre
une confrontation au problème posé de la manière la plus authentique possible en termes
d’engagement des élèves. Ces derniers doivent tester sans retenue ce qu’ils portent du point de
vue des connaissances en jeu. Cette confrontation s’exprime à travers une performance. Après
cette première « mise à disposition », qui peut prendre un certain temps selon l’âge des élèves
et la complexité des situations proposées, une seconde dévolution vise à mettre à distance la
performance produite afin de l’évaluer en mobilisant des critères de réussite ou de validation.
Ici, on donne aux élèves des raisons qui visent à expliquer et comprendre la nature de la
réponse qu’ils ont produite et à en percevoir les limites, car si le problème est bien posé, sa
solution appelle à construire des connaissances que les élèves ne possèdent pas encore. La
dévolution suivante part du principe, dans un cadre socioconstructiviste bachelardien, que les
élèves ne pourront résoudre seuls le problème. Elle s’inscrit dans l’espace d’intervention
laissé ouvert par la zone proximale de développement (Vygotski 1997). Même si la situation
est bien construite et l’environnement riche, l’activité cognitive des élèves doit être guidée et
soutenue au moins par des régulations didactiques entendues comme « les communications
verbales et les gestes de nature didactique de l’enseignant, adressés à un ou plusieurs élèves
engagés dans une tâche donnée, à la suite d’une phase d’observation » (Boudard et Robin
2012, p. 25). Toujours pour ces auteurs, il s’agit de « gestes d’aide à l’étude » (Chevallard
1999) qui s’apparentent à des « tentatives d’influence sur les intentions cognitives et
métacognitives des élèves ». « Elles ne visent pas nécessairement à réduire l’écart à une
norme, mais à réorienter l’action vers des chemins plus porteurs », comme le souligne Vial
(2001), cité par Boudard et Robin (2012, p. 25). Dans ce contexte, les élèves (dévolus) se
voient alors fournir des contenus d’enseignement (Marsenach et al. 1991) qui leur permettent
d’avancer vers la solution sans pour autant la leur donner. On leur donne des outils, des
repères et des indices pour qu’ils puissent avancer dans la construction des connaissances,
mais c’est à eux de les combiner, de les agencer ou de les reconfigurer pour produire la
solution. Ils permettent aux élèves d’organiser leurs nouvelles tentatives et de jouer avec les
paramètres de l’environnement différemment que lors de leur tentative initiale. Dans cette
dévolution, l’enseignant est confronté au problème suivant : comment peut-il aider les élèves
sans le faire à leur place ? Notons que cette dévolution se joue sur le mode de la réticence
didactique (Sensevy et Quilio 2002). Si certaines choses sont données (ostensions), d’autres
sont temporairement cachées et pourront être données plus tard (rétentions) en fonction de la
« progression » de l’apprentissage.
Les tableaux 8.1 et 8.2 tentent de synthétiser les différentes dévolutions et leurs liens avec la
problématisation.
Tableau 8.1. Fonction des différents écarts par rapport aux phases de problématisation
Il est temps Il est temps de prendre Moment de formulation Moment
d'apprendre les jeux, du recul par rapport à et de validation des d'institutionnalisation
d'affronter le problème, l'action ; de actions ou projets de des connaissances ou de
d'identifier le problème reconstruire le recherche pour reconnaissance du
et la position du problème. résoudre le problème et problème dans un autre
problème identifier d'autres contexte
possibilités
L'enseignant fait une L'enseignant délègue à Durant cette phase, L'enseignant guide,
observation des élèves à l'élève la causalité de ses l'enseignant délègue la régule et coordonne, il
des fins d'évaluation difficultés, à travers un responsabilité de la fait dévoluer à l'élève des
diagnostique et régule jeu de questions-réponses construction des savoirs de socialisation
leurs actions afin qu'ils qui lui permet de connaissances à l'élève, car l'élève donne ce qu'il
s'approprient le jeu. Il fait réfléchir aux raisons, et dans la mesure où celui- a produit concernant le
dévoluer le jeu à l'élève, de les identifier en ci doit choisir entre statut (même provisoire)
c'est-à-dire qu'il lui référence à un différentes solutions et de savoir socialement
permet de s'y investir, de comportement cognitif considérer une relation partagé par le groupe et
se l'approprier en lui récurrent, stabilisé et entre les décisions qu'il a révélateur d'un degré
donnant du sens et de obsolète, qui représente prises et leurs résultats. d'expertise reconnu et
mobiliser toutes les l'origine de ses significatif en termes de
connaissances qu'il difficultés. compétences.
possède déjà.
Tableau 8.2. Discours/raisonnement des élèves en rapport avec les différentes dévolutions et les phases de
problématisation associées
Développement du Dévolution de la Dévolution de la Dévolution des
jeu ; identification et causalité de ses responsabilité de la connaissances de
positionnement du difficultés ; construction des socialisation ;
problème reconstruction du connaissances, de la reconnaissance de la
problème recherche d'une solution au pertinence de la solution
problème et de dans d'autres contextes
l'identification d'autres sans perdre de vue le
possibilités problème
Que va-t-on faire ? Qu’est-ce qui fait que Sur quoi travaillons-nous Que pouvons-nous
Que devons-nous faire nous « n’avons produit aujourd'hui par rapport à ce partager de ce que nous
? Avons-nous réussi ? que cela » ? Que devons- que nous devons faire et à ce avons appris et construit
nous apprendre pour que nous avons dit devoir au-delà de la salle de
progresser dans ce que apprendre ? Qu'essayons-nous classe ? De quels
nous avons fait et de faire, à quoi cela nouveaux pouvoirs de
ferons ? ressemble-t-il et pourquoi ? réflexion et d’action
disposons-nous ?
8.2.5. Limites d'une présentation linéaire pour rendre compte du processus de
problématisation
La figure 8.1, inspirée du losange de problématisation (Fabre et Musquer 2009, 2010), tente
de rompre avec la présentation linéaire précédemment évoquée. Elle schématise le processus
de problématisation et les dévolutions qui l’accompagnent. La problématisation se joue
horizontalement du problème à la solution (axe pragmatique), mais elle est aussi et surtout
envisagée verticalement dans la construction du problème, qui vise à identifier et/ou examiner
les besoins organisationnels du problème et ses données afin de les mettre en relation (axe
épistémique). Sans ce « travail vertical », qui s’apparente à une activité de conceptualisation,
il n’y a pas de problématisation. Fabre (2006, p. 29) parle alors de « Problématisation ».
Présentés de cette manière, le processus de problématisation et les dévolutions que nous avons
souhaité lui associer sont moins linéaires. Les différentes opérations s’imbriquent et peuvent
parfois être contradictoires. Il faut se déplacer dans le losange de problématisation, mais le
chemin n’est pas linéaire. Il faut avancer dans la solution sans omettre l'accroissement de la
compréhension et de l'explication imposé par la construction du problème, ce qui nous oblige
parfois à faire certains pas en arrière. Le succès et les solutions obtenues sans compréhension
sont toujours très attrayants. Sur l'axe horizontal, nous avons l'exploration du possible tandis
que sur l'axe vertical, nous avons l'étude du possible10.
Ces éléments posés, nous allons maintenant nous intéresser à la manière dont les enseignants
débutants en milieu scolaire s’approprient cette démarche pédagogique et comment ils font
vivre le processus de problématisation et les dévolutions qui y sont associées. Seront ici
pointées les difficultés que rencontrent ces jeunes enseignants, les doutes qu’ils expriment et
les nouveaux pouvoirs d’intervention qu’ils croient avoir développés. Nous aurons ici
potentiellement des manifestations des obstacles évoqués plus haut dans ce chapitre. Du point
de vue de la formation et des formateurs, la dévolution de cette démarche et de ces conditions
d’opportunité aux enseignants stagiaires en milieu scolaire (EPS) peut aussi être envisagée
indirectement.
Les données de recherche sont issues des observations faites lors des visites de formation,
dont les fiches de préparation des séquences dans lesquelles s'inscrivent les séances
observées. Nous disposons également de quelques rapports de visite. En plus des entretiens
post-formation réalisés à la fin de l'observation de formation, des entretiens ciblés sur la
recherche ont été réalisés à la fin de l'année de formation. La présentation des résultats
utilisera les deux échelles de problématisation rattachées à la grande boucle et aux petites
boucles, et par inférence, nous pourrons tirer quelques conclusions quant au contenu des
dévolutions réalisées.
Pour une « adhésion totale », les tentatives sont efficaces en termes de partage du travail avec
les élèves. Les critères de réussite sont maintenus et organisent les retours sur les
productions/performances. Le problème est posé. Le partage des résultats de l’évaluation
diagnostique et leur co-analyse ont conduit à une formulation explicite des besoins
d’apprentissage qui peuvent être valorisés, par exemple sur une affiche utilisée dans l’activité.
Cependant, la situation initiale peut être trop large en termes de problème posé, les
connaissances insuffisamment ciblées et les besoins qui émergent potentiellement trop
nombreux. La confrontation initiale à la situation complexe peut être trop courte pour que les
élèves se l’approprient et s’y engagent pleinement. L’analyse des productions/performances
des élèves en termes de procédures n’est pas systématisée. Ce n’est qu’en fin d’ année que les
interventions se focalisent sur le « comment ». Des comparaisons sont faites pour montrer la
progression des élèves. La situation de référence (situation complexe) est utilisée au cours de
la séquence pour montrer la progression des élèves.
FrançaisCommentant ses succès, une enseignante débutante a déclaré : « On ne peut pas tout
mettre en place, parce que c'est quand même assez gros. C'est dur pour l'enseignant, pas pour
les élèves, il n'y a rien, ils s'habituent. » Une autre a expliqué : « J'avais peur qu'ils ne
réussissent pas et ne s'engagent pas dans le projet, mais à la fin, ils le font, on dédramatise. »
Une autre stagiaire a ajouté : « Je n'ai pas rencontré tant de difficultés, parce que la [situation
complexe de référence] est bonne pour les confronter aux difficultés au début, parce que sinon
on ne sait pas où elles sont. Je trouve cette façon d'enseigner plus formatrice pour les élèves,
j'y adhère. Je trouve que lorsqu'il s'agit d'implication des élèves, ça change. » À la question de
la chercheuse qui soulignait le changement de logique qui s'est opéré (la situation complexe
au début de la séquence au lieu d'une accumulation de leçons qui s'appliquent dans une
situation plus ou moins complexe à la fin de la séquence), une enseignante stagiaire a répondu
: « Je n'ai pas de problème avec l'inversion de la logique ; on voit qu’ils y sont investis.
Pour ces stagiaires au sein de la BL, la dévolution des jeux associés à la position du problème
a été effective. La reconstruction du problème qui a eu lieu au niveau BL a commencé à faire
appel aux procédures des élèves pour expliquer leurs productions/bénéfices. Cependant, les
besoins mobilisés par l'enseignant sont restés implicites. Au niveau BL, les progrès ont
continué à être dévolus aux élèves à partir des confrontations intermédiaires et finales avec la
situation de référence de la séquence, mais les résultats ont été privilégiés, les procédures et
les nécessités négligées. Quant à l'institutionnalisation, qui pourrait être considérée comme la
dévolution d'une formalisation communicable du ou des savoirs construits, elle est restée une
simple tâche de mise en texte des connaissances qui efface toute trace des échanges et des
débats qui avaient eu lieu. En d'autres termes, l'institutionnalisation n'a pas restitué les
réflexions qui ont pu avoir lieu lors des situations LS et a donc adopté la forme scolaire
attendue.
L’adhésion « à demi-mot » est un compromis acceptable pour les enseignants stagiaires qui
débutent la démarche mais n’assument pas pleinement le risque qu’elle comporte. Nous avons
noté des tentatives de retarder le moment de la confrontation avec la situation complexe de
référence. Les enseignants stagiaires ont eu tendance à vouloir préparer les élèves à cette
confrontation en leur apportant des « contributions » au préalable ou en leur proposant des «
petites activités » pour les « préparer ». Les critères de réussite n’ont pas perduré, soit parce
qu’ils ne sont pas fonctionnels, soit parce que les stagiaires les ont trouvés trop exigeants et
trop engageants pour les élèves. Il y avait en effet une sorte de réticence à confronter les
élèves à des problèmes pour lesquels ils n’auraient pas de réponse immédiatement disponible.
Le « problème » était perçu comme potentiellement stigmatisant, surtout pour les élèves en
difficulté. Il semblait difficile pour ces enseignants stagiaires d’accepter l’idée que les élèves
ne puissent pas réussir.
On voit que la situation initiale a été décomposée en petits morceaux alors qu’elle était conçue
(parfois avec les formateurs) comme livrable dans son intégralité. La situation complexe de
référence n’a pas été réutilisée en fin de séquence. Une évaluation plus académique et
conventionnelle (à coller dans le cahier) a été réalisée. Les élèves n’ont alors pas eu
l’occasion de voir s’ils avaient progressé. Commentant la manière dont elle a conçu ses
séquences, une enseignante stagiaire a déclaré : « La seule chose que tu as au début, ce sont
les programmes et tu veux faire telle ligne, telle ligne, et ensuite passer par là [la situation
complexe de référence], on a l’impression que ça va te faire perdre du temps. » Et elle a
continué : « Ce qui fait perdre du temps, c’est de monter un projet, où tu ne travailles pas
forcément les compétences qui sont écrites noir sur blanc et que tu vas évaluer. » Ceci met en
évidence la difficulté de passer du premier niveau de lecture du programme, dans lequel les
enseignants stagiaires ne voyaient que des objets précis à travailler, à un niveau de lecture
plus lointain où ils identifieraient des compétences plus « denses » qui leur permettraient de
penser leur situation de référence complexe à laquelle ces mêmes objets pourraient se
rattacher. De plus, si les programmes ne proposent pas toujours la formulation de ce type de
compétences (il faut les rechercher), le travail de recomposition de ces objets disparates et de
recontextualisation de ceux-ci pour les situations de pratique réelles (au sens large) que les
enseignants stagiaires doivent réaliser ne leur est pas aisé.
Dans ce contexte, les différentes dévolutions ont été rendues difficiles et aléatoires. L’entrée
progressive « par petits pas » dans la situation complexe de référence n’a pas permis de
dévolutionner le jeu et donc de présenter le problème de manière très concrète aux élèves, fait
renforcé par le fait que les critères de réussite ne survivent pas. La dévolution des causes de
réussite et d’échec, qui emprunte au registre de la causalité et de la nécessité, n’est tout
simplement pas possible puisque les données du problème n’existent pas réellement. Comme
celle-ci n’a pas été posée, c’est un autre problème. Au mieux, le BL a fini par « se matérialiser
» et a permis une dévolution des progrès réalisés, soit par une confrontation à la situation
complexe de référence (souvent la première fois dans son intégralité), soit par un discours
avec l’enseignant qui dit les choses.
Comme nous l’avons déjà dit, l’adhésion peut aussi être « résistante » et certains enseignants
stagiaires ont ouvertement signifié leur refus de changer et d’organiser leurs cours
différemment. En effet, il y a eu peu ou pas d’investissement dans le processus. Tout a été fait
par ces enseignants stagiaires pour préserver leur mode de fonctionnement spontané («
enseigner la leçon et ensuite appliquer »).
Nous avons observé des dispositifs formels de motivation des élèves qui s’apprêtaient à faire
des concessions à la formation, une formation plutôt opportuniste car les formateurs étaient
présents dans la classe. Néanmoins, il y avait des situations marquantes qui étaient souvent
présentées oralement et en groupe-classe avec des phrases telles que : « Que pouvez-vous me
dire de ? » Les élèves s’exprimaient ensuite sur le sujet en question et l’enseignante
poursuivait la leçon qu’elle avait planifiée. La transition était très formelle et se faisait « étape
par étape ».
Enfin, là aussi, les enseignants stagiaires ont exprimé des difficultés en termes de conception
de situations complexes de référence : « Très vite, je pense que c’est plutôt de ma faute, car
c’est extrêmement difficile de trouver [une situation complexe de référence] qui tienne (on en
a parlé avec Mme X) et en tant que débutant, notre stock de [situations complexes de
référence] est nul pour le moment. » La quantité de travail et la double localisation de la
formation ont également été évoquées par une autre situation complexe de référence comme
une difficulté à appréhender les propositions de la formation : « Au fond oui, surtout quand on
doit être sur deux fronts avec autant de travail à l’École supérieure du professorat et de
l’éducation. »
Dans ces conditions, les dévolutions évoquées ne pouvaient pas se produire. La démarche de
problématisation n’était pas concevable. Nous serions tentés de dire que nous nous situions
dans un autre paradigme d’intervention. L’esprit du travail n’était pas de « blâmer l’élève pour
un problème ou une question en suspens » (Reuter et al. 2007).
Le tableau 8.3 tente de résumer les quelques résultats que nous venons de présenter.
Des données du problème peuvent être mises en avant (registre empirique/pragmatique), mais
elles sont rarement mises en relation explicite avec les nécessités (registre
épistémique/théorique) dont elles dépendent et par rapport auxquelles elles peuvent être
appréhendées. Le questionnement devient alors tâtonnant, peu homogène et multipliant à tort
les demandes cognitives de divers registres, ce qui peut être contreproductif dans ce contexte.
Dans la résolution du problème en lien étroit avec sa construction, le « comment aider sans
faire à la place » oscille entre une logique de donner trop d’aide (qui donne et oriente trop) et
une logique de redécouverte. Le juste milieu est vraiment difficile à trouver pour les
enseignants stagiaires. Dans ce contexte d’excès (trop d’accès ou pas d’accès), les contenus
d’apprentissage ne prospèrent pas toujours. L’enseignant ne parvient pas à déléguer
l’appropriation/adoption/manipulation des indices, inférences, critères et outils aux élèves
pour les aider à avancer vers la solution. L’enseignant ne parvient pas à déléguer aux élèves le
jeu dans les paramètres de l’environnement qu’il va falloir agencer, recombiner et réorganiser
dans de nouvelles configurations. Même si ces opérations peuvent être menées dans le registre
empirique, l’appel à la conceptualisation et au registre épistémique et théorique n’intervient
que très rarement. Comme avec la BL, on est alors plus dans une logique de «
problématisation » que de problématisation.
Au vu de ces résultats, nous nous interrogeons sur la formation et ses propositions. Sommes-
nous sur la bonne voie ? Ne sommes-nous pas trop éloignés des possibilités/ressources de nos
enseignants stagiaires et de leur logique de fonctionnement spontané ? Le basculement à
opérer, l’inversion de la logique, n’est-il pas trop éloigné de leurs préoccupations et trop pour
eux dans ce temps de formation réduit ? Néanmoins, les enseignants stagiaires en « adhésion
pleine » et les enseignants stagiaires en « adhésion mitigée » nous montrent des difficultés,
comme des réussites. Ils sont capables d’étendre la démarche à d’autres disciplines et
montrent qu’elle leur donne de réels pouvoirs d’intervention. Elle crée en même temps le
besoin de se plonger dans des investigations didactiques (problème professionnel 2) pour
permettre de construire les différents types de situations. Même si cette démarche est reprise
en M1, première année de formation des enseignants (master 1) et mise en œuvre dans le
cadre de stages en pratique accompagnée, le passage au stage en responsabilité peut remettre
en cause ce qui a été construit auparavant. Afin d'éviter le sentiment que cette approche doit
être utilisée tout le temps et pour tous les types de connaissances, d'autres approches qui
nécessitent elles-mêmes une dévolution sont désormais présentées aux enseignants stagiaires
et travaillées.
Il s’agit alors de recourir à des analyses « froides » éloignées des pratiques réelles pour
dresser une description générique du métier à partir des expériences spécifiques de chaque
enseignant stagiaire. C’est l’occasion de s’intéresser à l’axe vertical de l’étude des possibles et
de l’identification et/ou de l’examen des besoins. Là aussi, l’hétérogénéité des situations de
pratique (du cycle 1 au cycle 3 pour les enseignants du primaire), ainsi que l’hétérogénéité des
capacités réflexives de chaque enseignant stagiaire, sont source de difficulté. Les temporalités
des différents lieux de formation (Ouitre et Buznic-Bourgeacq 2019) ne sont pas aisées à
orchestrer. Cela nécessite pour les formateurs d’expliquer et de réaliser des opérations
pédagogiques qu’ils ne prennent pas toujours le temps de faire ou que les enseignants
stagiaires ne comprennent pas forcément. À cela se double la temporalité de la vie des
enseignants stagiaires (déplacements fréquents, contraintes familiales, problèmes de logement
dus à la fin de la formation ou à la perte des résidences, isolement…) qui peuvent contribuer à
leur manque de disponibilité pour la formation. La didactisation de ces situations de formation
et l’articulation des grandes boucles et des petites boucles, comme nous venons de l’évoquer,
restent très difficiles, surtout lorsque l’on souhaite rester au plus près des contextes, des
expériences et des parcours singuliers de chacun.
Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans revenir sur l’association qui y est faite entre
problématisation et dévolution. Comme toute démarche, la problématisation n’échappe pas à
un certain formalisme et technicisme ni à certains excès qui pourraient « tuer » ses ambitions.
La problématisation évoquée dans ce chapitre en fait partie. Le processus formel, linéaire, de
la prise de position à la résolution, en passant par la reconstruction du problème, peut aussi se
faire « à froid » sans pleinement considérer les individus qui doivent s’approprier les
opérations cognitives requises par la problématisation et l’aligner sur ce qu’ils sont et ce
qu’ils savent. Le tout peut être « livré » sans explication dans un mécanisme qui pourrait faire
oublier les sujets en action. Penser la problématisation en termes de dévolution nous semble
une voie prometteuse pour éviter ce que nous venons de dénoncer. Le souci de rendre
l’étudiant ou le formé responsable de la gestion des problèmes et des questions qui lui sont
posées, le souci de les rendre disponibles et de faire de cette prise en charge un passage obligé
explicite pour l’apprentissage nous semble une perspective intéressante pour penser
l’apprentissage scolaire et professionnel.
9. L'écriture professionnelle comme espace complexe de dévolution
9.1. Introduction
Dans les formations aux métiers de la relation, et particulièrement dans celles destinées aux
enseignants, des espaces consacrés au retour sur la pratique se sont progressivement
développés selon le modèle du praticien réflexif de Donald Schön (1983), qui apparaît
désormais comme un « quasi-changement paradigmatique » (Tardif et al. 2012). Par la parole
orale ou écrite, chacun est contraint de revenir sur son expérience professionnelle pour
prendre conscience des savoirs et des comportements professionnels qui se construisent dans
l’action, mais cette injonction à la réflexivité, étape nécessaire dans le processus de
professionnalisation, rencontre souvent « des obstacles et des résistances » (Altet et al. 2013).
Nous proposons donc, pour faire accepter aux enseignants la nécessité de recourir à l’écrit en
formation professionnelle, de l’appréhender comme un espace complexe en dévolution
(Brousseau 1998). Nous nous appuierons sur des données recueillies dans le cadre d’un
dispositif d’analyse de l’activité des enseignants et des élèves, dans le contexte des
enseignants expérimentés dans les écoles. Nous montrerons que pour qu’il soit possible de
dévolutionner un espace d’enseignement professionnel (Piot 2005) de manière propice au
travail épistémique au niveau de l’agir professionnel, par l’écriture, cela suppose une
dévolution de l’espace-temps au-delà de la stricte situation professionnelle abordée :
Sur le plan théorique, nous revisiterons le concept de dévolution afin d’établir un lien entre la
didactique de l’écriture et l’analyse de l’activité, dans une perspective didactique clinique.
Depuis une vingtaine d’années, de nombreuses études ont montré que les futurs enseignants
de formation professionnelle comme les étudiants de master recherche éprouvent des
difficultés face à l’écriture (Dabène et Reuter 1998). Christine Barré-De Miniac (2011) a ainsi
insisté sur la nécessité d’une « didactique de l’alphabétisation » pour les accompagner face à
de nouveaux textes d’écriture. Nous lui donnons raison sur ce point, d’autant plus que, comme
tout individu qui aborde l’activité professionnelle, l’enseignant en formation cherche à rompre
avec les savoirs théoriques, les apprentissages scolaires se concrétisant par la parole qui
s’exprime ou produit « une trace dans l’espace extérieur de la classe ou sur la feuille de papier
» (Mosconi et al. 2000, p. 102). Le monde du travail impose l’action, ce qui tend à dévaloriser
la médiation de la parole comme rencontre avec la réalité et à créer des tensions, notamment
dans les dispositifs d’alternance. Dans ces conditions, l’un des enjeux sera de réussir à
déléguer l’écrit, autrement dit à faire accepter aux personnes en formation professionnelle que
l’écriture sur leur activité est indispensable pour qu’elles développent leurs compétences, ce
qui, malgré tous les travaux scientifiques sur la question, est loin d’être évident et constitue
donc un défi. Sans cette délégation, le recours à l’écrit risque fort de se limiter à une simple
injonction institutionnelle à laquelle les formés répondront en essayant de se conformer à ce
qu’ils croient être le discours attendu, d’autant plus si les frontières entre le compte rendu et
l’évaluation finale des compétences ne sont pas clairement perçues par les sujets (Hubert
2014).
Il n’est souvent pas possible de déléguer d’emblée l’écrit ; en conséquence, pour éviter les
situations de blocage, une première étape de délégation du récit dans sa forme orale est
nécessaire. Alors que les enseignants stagiaires se plaignent à plusieurs reprises, et parfois à
juste titre, de ne pas avoir d’espace pour discuter de leurs premières expériences en classe,
leur réticence à rendre compte de leurs pratiques peut paraître pour le moins paradoxale.
Pourtant, n’est-ce pas aussi le signe d’une confiscation de la parole authentique à des fins
d’analyse trop vite systématisée et source d’incompréhensions ? (Cifali 2019). N’y a-t-il pas
besoin d’un temps de délégation du langage, d’apprivoisement d’un récit oral proche du
discours de connivence, puis de prendre l’habitude d’écrire ces paroles pour en faire une trace
et pouvoir communiquer, à la manière de la pratique avec les enfants qui apprennent l’écrit ?
Pourquoi voudrait-on faire l’impasse sur le temps de l’émotion qu’Atkins et Murphy (1993)
reconnaissent comme faisant partie du processus réflexif.
EXTRAIT 2-1 – Premier stage de pratique accompagnée – narration orale en petit groupe de
pairs retranscrite par écrit et donnée a posteriori (Christelle, Master 1, MEEF) :
Suite à une mauvaise expérience lors de ma deuxième séance de géographie dans les DOM-
TOM, je dois avouer que j’ai commencé à douter de moi, de mes préparatifs et de mes
performances. Cela m’a également empêché de dormir plusieurs fois. J’ai changé ma façon de
travailler, ma préparation et le déroulement de ma séance. Ce jour-là, je suis arrivée à l’école
avec un nœud au ventre, la tête embrouillée par de nombreux doutes, de nombreuses questions.
Je suis tellement mal à l’aise que j’évite même le regard de la prof qui m’entraîne. Lorsqu’elle
me donne le feu vert pour avoir le cours, je donnerais n’importe quoi pour tomber malade et
quitter la salle de classe, pour échapper à mes responsabilités.
Dans cette dernière phrase, Christelle présente une image d’elle-même qui n’est pas facile à
mettre en mots car elle se montre comme prise par le désir de s’échapper. De plus, elle ne
s’autorisera ce récit que parce qu’a été pris le temps de créer un espace qui autorise une parole
engagée, le temps d’apprendre à oser dire, le temps d’apprivoiser le processus
d’alphabétisation (Barré-De Miniac 2011), c’est-à-dire que simultanément elle a pris le temps
de s’approprier la forme narrative dans la complexité des jeux qu’elle induit entre réalité et
fiction, de regarder ce qui se joue avant même de passer à l’écrit et de prendre en compte les
difficultés éditoriales liées à cet usage de l’écrit, qui ne sont pas négligeables, y compris pour
les enseignants en formation. À ce stade, l’environnement est construit par le formateur pour
que l’enseignant puisse y apprendre, mais l’enseignant ignore encore les intentions du
formateur (Laparra et Margolinas 2010, p. 143).
À condition que le cadre rassure et que les apprenants soient convaincus qu’il est possible de
raconter leurs expériences en classe sans se mettre en danger au regard de l’évaluation de leur
formation, la communication orale leur permet d’acquérir une certaine confiance dans le récit
comme exutoire, ainsi qu’un processus de réappropriation : « Car, même avec l’avènement de
l’écriture, c’est encore à bien des égards une langue fondamentalement orale que l’on
entreprend d’écrire » (Goody 1994, p. 267).
Dans un autre temps et par l’écriture, Christelle parviendra à relier cette première situation
d’enseignement marquée par la peur à un événement antérieur qui a grandement influencé sa
façon d’aborder sa pratique.
EXTRAIT 2-2 – Première séance de pratique accompagnée – premier compte rendu écrit issu
de la lecture de la transcription du récit oral (Christelle, Master 1, MEEF) :
Cette mauvaise expérience d’une séance de géographie me rappelle un souvenir douloureux que
je pensais avoir enfoui et surmonté depuis longtemps. En fait, ce n’est probablement pas le cas.
L’échec de ma vie, c’est le CAPES que j’ai raté trois fois. Cet échec a été très difficile à
accepter à l’époque. Il a bouleversé ma vie. J’ai dû tout changer et trouver la motivation pour
aller dans une autre direction, mais ma passion pour l’enseignement m’a rattrapée et m’a
ramenée à l’école. Cet échec m’a fait craindre de ne pas réussir, de me tromper. Je souffre d’un
doute perpétuel qui pèse lourd. Je me rends compte que cet échec m’a fait développer une image
négative de moi-même, une tendance à tout dramatiser. Dans ce cas-là, les autres élèves parlent
souvent de moi en me sous-estimant.
Les temps du récit sont multiples et la situation de travail ne peut être saisie si elle se limite au
récit d’une situation de classe particulière : il y a le présent de l’énonciation, le présent de la
séance racontée, qui est déjà au passé composé, le temps de la séance précédente, qui fait lui-
même surgir le souvenir de l’échec du Certificat d’Aptitude à l’Enseignement du Secondaire
(CAPES) qualifié d’« échec de ma vie », le temps de l’entre-deux aussi, le temps de l’autre
voie et le temps de la réécriture.
EXTRAIT 2-3 – Première séance de pratique accompagnée – deuxième récit écrit après
relecture de son premier écrit (Christelle, Master 1, MEEF) :
En effet, le caractère volatile du récit oral limite « le passage du statut de ressource potentielle
à celui de ressource mobilisable » (Piot 2009). Or, l’écrit ne sera légitimé que s’il s’impose
comme un outil supérieur :
L'écrit, parce qu'il crée une trace ( scripta manent ), permet de sortir du caractère spontané et
éphémère de l'œuvre, fournit matière à discussion et nous conduit à reprendre l'expérience pour
en faire un objet de connaissance (Crinon 2002).
Pour que les futurs enseignants soient convaincus de la nécessité d’utiliser l’écriture, il faut
qu’ils ressentent ce que dit Vygotski :
La structure du langage n’est pas le simple reflet, comme dans un miroir, de la structure de la
pensée. De même, le langage ne peut pas habiller la pensée comme une robe. [ ] En se
transformant en langage, la pensée se réorganise et se modifie. Elle ne s’exprime pas, mais
prend forme dans le mot (Vygotsky 1985, p. 331).
Dans le domaine des récits de vie, le récit est un moment du processus de production d’un
récit de vie : « C’est celui de l’énonciation orale et/ou écrite par le narrateur de sa vie passée.
Le récit de vie commence pleinement par le travail sur cette matière » (Lainé 1998, p. 142),
même si Jean-Louis Le Grand (2000) conteste à juste titre cette différenciation, puisque le
récit commence avec les premières formulations. Cependant, nous nous attarderons
néanmoins sur cette idée de « travail sur la matière » que constitue notamment la mise en
texte de quelque chose avec ses choix plus ou moins conscients. Nous venons d’insister sur la
nécessité de ne pas faire l’impasse sur cette étape de l’énonciation lorsqu’il s’agit de revenir à
l’activité professionnelle, si l’on veut dépasser la stricte situation évoquée, interroger à travers
le sujet tout ce qui concerne la personne, tout ce qu’elle a construit antérieurement à la
situation professionnelle.
En 1996, Mireille Cifali (1996) fustigeait déjà les théoriciens qui dévalorisaient ce récit, le
considérant « loin d’une connaissance et surtout d’une explication de ce qui s’est passé ».
A cet égard, des exemples de textes littéraires peuvent être sollicités, à la manière des
propositions avancées par Cifali et André (2007), pour faire prendre conscience des virtualités
offertes selon les options prises par le récit, c'est-à-dire selon la manière dont l'histoire est
racontée. L'entrée fictionnelle permet de devenir un personnage que la personne, comme ses
pairs, va considérer à travers la lecture d'un texte :
– Oui, c’est vrai. Même si mon véritable sujet était les procédés industriels, sans personnages, je
ne pourrais rien faire (Houellebecq 2010, p. 138).
C’est l’espace potentiel du texte que le formateur devra essayer de transmettre aux stagiaires
pour qu’ils prennent conscience que, par ce biais, ils peuvent devenir les personnages de leurs
histoires. D’autre part, la responsabilité du choix des situations incombe à l’enseignant : « La
transmission de connaissances implique l’acquisition de connaissances et donc
l’investissement de situations qui leur permettent de se rencontrer » (Laparra et Margolinas
2010, p. 146).
Après avoir vécu des situations narratives orales lors des séances précédentes, chacun doit
choisir un moment précis de son activité de classe où une question lui a été posée, où il s’est
senti mal à l’aise, où il s’est senti particulièrement heureux, etc., et écrire une histoire à ce
sujet : « L’écriture fictionnelle se situe quelque part à côté de l’écriture littéraire, elle ne peut
pas se confondre avec elle » (Plane 2006). L’enseignant qui se livre à cet exercice sait très
bien qu’il n’écrit pas une page de roman et que l’enjeu n’est pas la beauté du texte, mais le
travail préliminaire l’a convaincu ou non de s’engager dans ce que Tauveron (2009) appelle
une fictionnalisation du réel, pour mieux comprendre ce qui se joue dans l’activité
professionnelle. L’une des consignes de cette écriture est aussi de différer tout commentaire
de l’auteur et de laisser ainsi exister la situation en tant que texte, ce qui favorise un temps de
suspension du jugement propice à la réflexivité future : « Ne pas trop savoir ni trop penser ni
trop dire. Faire de la fiction comme s’il n’y avait rien. Comme si toute l’humanité n’était pas
encore cultivée ou instruite » (Handke 2013, p. 86).
EXTRAIT 3-1 – Premier stage pratique accompagné – première écriture fictionnelle (Cindy,
Master 1, MEEF) :
Ça y est, c'est le grand jour. Mon cartable, mes clés, ne soyez pas en retard. Il me restera encore
deux ou trois trucs à régler pour ma séance mais j'ai toute la matinée pour ça. Ouf ! … J'ai hâte
d'être à ce soir. Me voilà devant l'établissement et la voiture de Mme P. est déjà là. C'est vrai que
je ne suis finalement pas en avance.
Bonjour Cindy, ça te dérange si on fait la séance de sciences ce matin ? La salle d'art n'est pas
libre cet après-midi.
Euh, non… J’allais régler les détails ce matin et faire le point dans ma tête sur le
fonctionnement d’un volcan, mais ça n’a pas marché. Au moins, j’ai ma robe de princesse…
Alors, le matériel… les tasses, le bicarbonate de soude, le vinaigre, les tables en U. […]
Voilà, les élèves s’installent autour des tables sur lesquelles j’ai préalablement disposé le
matériel. Chaque groupe a son volcan, ses produits, je leur donne les consignes et c’est parti.
Tous les élèves semblent s’investir dans leur expérience et je les trouve même plutôt calmes. Ce
n’est peut-être pas sorcier après tout. Vient ensuite la phase collective de comparaison des
résultats et de conclusion de l’expérience. Je demande à chaque groupe, un par un, ce qu’il a pu
conclure de l’éruption volcanique qu’il a obtenue et j’insiste sur le fait que deux produits
interagissent pour provoquer les éruptions : le bicarbonate et le vinaigre. Je récite ensuite la
seule phrase que j’ai apprise du cours théorique que m’a donné Mme P. : « Le bicarbonate de
soude se trouve au fond des lacs. Il réagit avec l’acidité du vinaigre et c’est exactement la même
réaction qui se produit dans les volcans. Le résultat est une production de gaz plus ou moins
forte selon le type d’éruption volcanique. » Je continue à commenter les différences que nous
avons constatées avec différents types de volcans lorsque j'entends une petite voix au fond de la
salle qui dit : « Oui, mais mademoiselle, il n'y a pas de vinaigre dans les volcans ! » Ce n'est pas
faux ! Que dire à cela ? Je suis celui qui n'a pas entendu la première fois, puis une deuxième
fois. Après trois tentatives, l'élève en question abandonne l'idée d'avoir une réponse.
Les quelques activités préparatoires dévoluent l’espace du récit à Cindy qui devient curieuse,
c’est-à-dire que consciemment ou inconsciemment, elle refigure les contours de l’action : «
C’est plus précisément la fonction sélective du récit qui offre à la manipulation l’occasion et
les moyens d’une stratégie astucieuse qui consiste d’emblée en une stratégie d’oubli autant
que de souvenir » (Ricoeur 2000, p. 103). C’est cet espace d’invention entre ce qui reste et ce
qui est oublié que privilégie l’écriture, qui génère, dans l’analyse de l’activité, un autre
rapport à la situation réelle, davantage du côté de la fonction poétique ou de l’imagination,
comme l’envisage Collier (2010) à propos des milieux artistiques.
Le prologue ancre la personne dans son récit de vie, à travers un dialogue avec son propre
enfant, comme un écho à la scène professionnelle qui va suivre. Ce grand jour fait-il penser à
la rentrée scolaire de son enfant ou, au moment où il écrit ces lignes, imagine-t-il que son
élève aurait pu être cet enfant ? On ne le sait pas, mais en tout cas, ce préambule permet à
l’auteur et au lecteur de regarder la scène comme si un film se déroulait sous leurs yeux, à
ceci près que cette vidéo repose sur la subjectivité du sujet, qui montre son activité
professionnelle à travers le récit qu’il invente. Le « storytelling » dépasse alors le bavardage
et les sentiments, ainsi que la simple restitution d’un récit, pour se reformer en un conte dont
on peut éventuellement tirer un autre type de leçon que celui joué en classe. D’une certaine
manière, on revient ici au besoin fondamental qu’a chacun de dramatiser sa vie et à la
tradition du conte populaire écouté comme une consolation qui vengeait tout. On peut faire un
parallèle avec l’expression utilisée par Peter Handke (2013) – « interprétation sans opinion »
– à propos de la représentation théâtrale, de la projection de la réalité, ainsi que d’une barrière
d’illusion entre réalité et perception, l’illusion du magicien qui, par sa technique, met les
choses au jour, ainsi que l’illusion romantique prônée par l’école réaliste des écrivains
français du XIXe siècle. La représentation par le texte fictionnel, parce qu’elle se donne à voir
davantage comme une reconstruction que comme une reproduction, mobilise les ressources de
l’imagination et rend ainsi plus compréhensible la réalité et ses manifestations.
Il s’agit du processus d’invention qui transforme la situation professionnelle, par des moyens
symboliques, en valeurs et connaissances susceptibles de recadrer l’action du sujet au sein des
interactions sociales que notre dispositif cherche à favoriser. Il s’agit en effet d’une écriture
dévolutive, c’est-à-dire, au sens de Vygotsky (1985), de faire accepter à l’apprenant que la
représentation linguistique qui donne au protagoniste la dimension d’un personnage, réalisera
la pensée en lui donnant une forme, ce qui constitue aussi un défi didactique pour
l’enseignant.
L’étape suivante du protocole de formation consiste à partager son histoire avec deux pairs –
ceux de son choix – qui se chargent de la recevoir d’abord comme un texte à lire, ce qui
inscrit notre travail dans la tradition phénoménologique et herméneutique de Paul Ricoeur.
Les pairs peuvent alors, sans adopter une posture de conseil professionnel, renvoyer par écrit
quelques questions demandant des explications ou quelques remarques sur le vocabulaire
utilisé ou sur ce qui les frappe à la lecture de cette histoire, éventuellement aussi sur ce qui
n’est pas dit. Les pairs ont grandement apprécié cette lecture car ils s’y sont reconnus, comme
si la fiction constituait une communauté de référence possible : « Un espace
d’intercompréhension dans lequel les gens se meuvent et qui leur donne la possibilité de
comprendre les engagements des gens » (Cros 2011, p. 143). La fictionnalisation évite l’écueil
de l’imposition extérieure de « bonnes pratiques » : « Voilà ce qui ne va pas et ce que tu aurais
pu faire. » Au contraire, les questions renvoyées ont pour but d’aider l’auteur à relire lui-
même la situation professionnelle par la médiation du texte, comme dans une réflexion après-
coup sur cette situation distanciée par la fiction : « quel rapport y a-t-il entre la robe de
princesse et la leçon sur les volcans ? » ou encore « en classe, toutes les questions ne sont pas
les bienvenues ».
À partir de ces impulsions et grâce au texte produit, l’enseignant va ensuite pouvoir réfléchir,
par le prisme des mots et des pairs, et cette réflexion s’avère être un mouvement complexe qui
va au-delà de la simple réflexion. Une fois les textes lus, chacun prendra connaissance des
remarques et des questions formulées par les deux pairs, et celles-ci serviront de base à la
discussion. Nous nous référons au cadre de la Clinique dialogique défini par Martine Lani-
Bayle (2019) où il s’agit d’une forme d’écoute attentive et impliquée qui vise à entraîner,
depuis le terrain où elle se joue, l’élaboration de nouvelles connaissances issues d’un
mouvement partagé de conscientisation. Le formateur délègue ensuite une partie du discours
professionnel aux pairs, bien que le stagiaire conservera la possibilité par la suite de se faire
lire son histoire au formateur pour qu’à son tour, sans céder au conseil professionnel, il puisse
renvoyer (le plus souvent par mail) ses deux ou trois questions sur le texte. À travers ces
dévolutions progressives : narrations orales, écriture de récits fictionnels et lectures entre
pairs, se dévoluent ainsi deux dimensions centrales de l’espace professionnel
d’enseignement : d’une part, la dimension herméneutique au cœur du travail de l’enseignant
(Piot 2005), qui consiste à interpréter, au-delà des indices de surface, ce qui structure la
dynamique des élèves ; et, d’autre part, la dimension collective, véritable enjeu de
professionnalisation. De plus, l’intertextualité viendra nourrir l’espace de compréhension
mutuelle ; lors d’une séance qui suivit, Fabien dira avoir « pensé au vinaigre de Cindy » en
faisant le récit suivant.
Mathématiques, en CE2 et CM1, quantités et mesures. J'ai dessiné un jeu de boules sur le
plateau. Deux boules de deux joueurs différents sont proches du cochonnet et il est très difficile
de savoir approximativement laquelle est la plus proche. On demande aux élèves de trouver
comment départager les deux joueurs, les réponses seront mises au tableau par paires. Ça y est,
je crois que j'ai ma situation-problème lorsqu'un élève lève la main : « Monsieur, c'est quoi la
boule ?
Les récits en appellent d’autres, et cet ensemble imbriqué crée des espaces de discours à la
fois éprouvés et reflétant le métier dans des temporalités discontinues. Michel Alhadeff-Jones
(2018, p. 21) considère « l’expérience du temps vécu comme un tissu dans lequel
s’entremêlent une multitude de formes de changement (physique, biologique, psychologique,
social, culturel, etc.) ayant leurs régularités propres et s’influençant les unes les autres ».
L’acquisition de savoirs professionnels, et notamment didactiques, est à comprendre dans la
dévolution de cette multitude enchevêtrée.
Après la séance de travail trinôme, chacun a rédigé un second essai sur ce que la narration de
cette situation de travail a mis en évidence pour lui comme savoir professionnel utilisable, tant
sur le plan identitaire personnel que sur les plans pédagogique, didactique, relationnel, etc.
Les écrits obtenus affrontent alors la longue temporalité et lient le pouvoir d’agir dans la
sphère professionnelle à la compréhension de l’histoire personnelle.
EXTRAIT 3-2 – Première séance d’exercices accompagnés – deuxième écriture, après lecture
du premier écrit fictionnel par deux pairs (Cindy, Master 1, MEEF) :
Je me suis souvenue de certains souvenirs de cours. À l’époque, les questions n’étaient pas les
bienvenues car on nous demandait d’écouter et d’apprendre, c’est tout. La plupart du temps, une
question posée était un motif de réprimande ou une façon de se faire remarquer négativement.
Les bons élèves étaient ceux qu’on n’entendait pas, les élèves « sages » (comme les images).
Comme si poser des questions était un signe de non-intelligence. Parfois même, un élève était
réprimandé pour avoir dit quelque chose qu’il n’était pas censé savoir encore.
À travers cette évocation de ses souvenirs de classe, Cindy prend peu à peu conscience que
c'est toute sa représentation du métier d'enseignante, construite au fil de ses années d'écolière,
dont elle doit se libérer si elle ne veut pas continuer à faire semblant de ne pas entendre les
petites voix des enfants.
L’attitude que j’ai adoptée en ignorant totalement le questionnement de cet élève peut être
comprise comme un réflexe d’autodéfense face à une perte de contrôle de la situation. Dans ma
conception de l’enseignant, celui-ci n’a pas le droit d’ignorer une réponse, c’est lui qui détient le
savoir. Il est omniscient et toute preuve contraire peut être utilisée contre lui.
Cindy envisage d’autres manières possibles de voir les choses, mais cette remise en cause de
la toute-puissance de l’enseignante ne fait que commencer et il faudra d’autres temps qui
résonnent avec elle pour l’ancrer dans la réalité de ses pratiques, temps délaissés par tout désir
institutionnel d’évolution pédagogique affiché ces dernières années (Hubert 2014). Pourtant,
cette dévolution des récits ouvre un espace d’entre-deux où l’interaction (Winnicott 1975)
entre histoire personnelle, pratiques de classe et discours théorique devient possible, un
espace professionnel d’enseignement au sens défini par Thierry Piot (2005), lieu de
verbalisation et de transformation de l’action de classe en ressource symbolique potentielle
pour soi et ses pairs. Dans ce cadre, les références aux sciences de l’éducation peuvent alors
jouer leur rôle de support, car elles sont susceptibles d’être mises en relation avec des
situations incarnées dans l’espace professionnel qui dessinent une conciliation (Hubert et
Poché 2011) entre les savoirs cliniques, didactiques (qu’ils soient professionnels ou
disciplinaires) et institutionnels du sujet.
Autrement dit, le discours didactique est légitimé par la dévolution des récits. Cindy elle-
même s’interroge sur les conditions de la modélisation expérimentale en sciences de la vie et
de la terre, elle se pose la question de la transposition didactique, et elle est par conséquent
dans une position beaucoup plus favorable pour considérer la didactique comme un champ
essentiel de son espace de travail. De même pour Fabien, qui s’astreint à présenter une
situation-problème mais qui craint de prendre le temps de jouer réellement aux boules pour
donner corps à son enseignement. La logique du sens se heurte au fait qu’il doit sortir avec sa
classe pendant 10 minutes et que le professeur débutant a peur d’être débordé ; le récit offre
des espaces-temps pour joindre les deux.
9.1 montre la dynamique complexe de dévolution qui s’est développée avec les quatre formes
successivement abordées qui permettent l’implication du stagiaire, un processus de
subjectivation, une mise à distance et un mouvement vers l’institutionnalisation des
connaissances.
Figure 9.1. Un espace complexe de dévolution. Pour une version couleur de cette figure, voir
www.iste.co.uk/buznic/education.zip
Ce qui caractérise le corpus de 60 ensembles d’écrits comme celui de Cindy, c’est justement
que la fictionnalisation a favorisé, d’une part, la prise en compte d’éléments biographiques et
des formes singulières données par les sujets de connaissance, tandis que, d’autre part, la
médiation du texte et des pairs a participé à la possible décontextualisation des situations de
travail et à la constitution de connaissances collectives : « La formulation, la formalisation, la
mémorisation et la reconnaissance d’une valeur culturelle et sociale sont nécessaires pour
qualifier la connaissance comme connaissance (c’est le processus d’institutionnalisation) »
(Laparra et Margolinas 2019, p. 146). On pourrait multiplier les exemples. L’exemple
d’Amélie, qui s’étonne dans son récit que ses élèves soient motivés par l’apprentissage de la
lecture de l’heure et qui écrira alors :
Quand j’étais à l’école, apprendre à lire l’heure était une grande difficulté, voire une épreuve !
Cela me paraissait totalement abstrait « Comment leur apprendre que lorsque la grande aiguille
est sur le 6, il est 30 minutes… ». Toutes ces notions n’avaient aucun sens pour moi et le fait
d’être l’une des dernières à acquérir cet apprentissage m’a laissé un mauvais souvenir. À travers
cette histoire, j’ai pris conscience que l’angoisse que je ressentais en tant qu’élève se transférait
sur le professeur.
Ou celle de Raphaëla qui raconte son attachement à un enfant en difficulté et finit par parler
de son petit frère handicapé qui n'a pas trouvé sa place à l'école.
Dès le premier stage, je me suis rendue compte que j'étais trop disponible pour certains élèves, à
tel point qu'après avoir aidé plusieurs fois la même élève pour des exercices, elle ne voulait plus
que je parte aider d'autres élèves et ne travaillait que lorsque j'étais à côté d'elle.
Entrer dans les histoires de chacun peut paraître anecdotique, mais ces quelques exemples
illustrent la nécessité d’offrir aux enseignants des moyens qui leur permettent d’explorer
comment leurs rapports au savoir et aux autres se sont construits, pour mieux se connaître
eux-mêmes, s’inscrire dans le métier et s’ouvrir à des éclairages nécessairement
déstabilisants, comme ceux de la didactique disciplinaire.
9.6. Conclusion
L’analyse de notre corpus demande donc aux formateurs de ne pas prendre pour acquis
l’écriture des pratiques professionnelles mais de les considérer comme un espace-temps
complexe en dévolution. Pour que les apprenants acceptent ce recours à l’écriture, plusieurs
niveaux de dévolution sont apparus comme complémentaires : celui du récit oral, qui laisse le
temps d’un récit de connivence ; celui de l’écriture fictionnelle, qui facilite l’engagement de la
refiguration ; celui de la lecture de textes, qui appelle de multiples interprétations par les
pairs ; et celui de la réécriture, qui, à l’aide de tous ces allers-retours, conduit au chemin du
discours réflexif, qui identifie les savoirs mobilisables. Il s’agit là d’un véritable enjeu
didactique pour le formateur car le concept de dévolution doit alors être envisagé au-delà de la
situation professionnelle étudiée, en reprenant la répétition et la spirale, de manière
comparable à celle de l’enseignant qui accompagne l’entrée des enfants dans l’écriture. Ce
sont ces différentes dévolutions qui construisent l’espace professionnel au sein duquel se
déploie l’histoire personnelle en confrontant didactiques professionnelles et disciplinaires.
Cela suppose cependant de pouvoir s’inscrire dans des temporalités qui ne sont pas seulement
dictées par l’urgence du présent.
10. Le domaine d'étude : déléguer ses propres épreuves
Ah ! Sans doute savons-nous combien nous allons perdre ! Tout d’un coup, c’est tout un
univers qui se décolore, c’est tout notre repas qui se désodorise, toute notre impulsion
psychique naturelle qui se brise, se retourne, se décourage. Nous avions tant besoin d’être
entiers dans notre vision du monde ! Mais c’est justement ce besoin qu’il faut surmonter.
Allez !
10.1. Se décentraliser
Depuis une quinzaine d’années, les travaux menés dans le champ de la didactique clinique ont
montré comment l’expérience personnelle du sujet, avant qu’il ne devienne enseignant,
oriente le contenu et la forme de son enseignement (Terrisse et Carnus 2009 ; Carnus et
Terrisse 2013). Par ailleurs, le concept de conversion didactique a été structuré pour décrire ce
phénomène sous la forme de différents régimes et registres de conversion (Buznic-Bourgeacq
2015). Cependant, le questionnement didactique auquel nous invite l’intégration du concept
de dévolution dans le travail de problématisation nous conduit à repenser ce processus de
conversion didactique à deux niveaux.
Je propose d’aborder ces deux questions à partir de la notion d’épreuve, envisagée du point de
vue de la sociologie (Martucelli 2015), de la didactique (Thémines et Le Guern 2014) et de la
didactique clinique (Terrisse 1998), et jugée pertinente pour caractériser la dimension
existentielle du savoir, à la fois initiatique, épistémologique et vivante. Le concept de « savoir
vivant » (Buznic-Bourgeacq et Heuser 2019) permettra de donner une forme épistémique à
cette épreuve et d’illustrer certaines de ses manifestations dans plusieurs disciplines
d’enseignement.
L’objectif de ce texte est alors triple. Il s’agit tout d’abord d’une problématique conceptuelle
et épistémologique, visant à lier l’épistémique et l’existentiel, le didactique et le clinique, à
travers les notions d’épreuves et de savoirs vivants, afin de penser le processus de dévolution
de l’expérience du sujet à l’activité didactique de l’enseignant. Dans une perspective
heuristique, une problématisation des questions de dévolution est alors initiée, dans le but de
montrer, à plus long terme, que certains obstacles à la dévolution se construisent par rapport à
la passion du sujet, avec la difficulté d’accepter l’abandon de soi inhérent à la dévolution de
sa propre épreuve, de répéter cette épreuve de manière compulsive et de ressentir
l’engagement de ses élèves envers un sujet passionné. Il s’agit enfin d’ouvrir une réflexion
plus pragmatique sur quelles pourraient être les conditions d’une dévolution de ses propres
épreuves qui n’entacherait pas la passion du sujet qui s’y engage et parviendrait alors à
entretenir la vie qui justifie l’acte d’enseigner.
L’une des difficultés de l’idée de sujet est que, derrière elle, il y a deux significations
antagonistes qui peuvent fonctionner comme les pôles d’un continuum . L’une, héritière de la
modernité, effet du cogito cartésien , redevable de la subjectivité transcendantale kantienne, la
voit comme une unité de conscience, ayant accès à elle-même par le train de la pensée.
L’autre, bouleversée par le structuralisme linguistique et la psychanalyse, renvoyée à ses
origines aristotéliciennes, sans chair ni os, la voit comme un simple support réceptif, un
simple effet des structures qui peuvent l’accueillir. Je crois qu’il faut savoir considérer ce
continuum comme une dialectique et réintégrer alors la notion d’autonomie pour pouvoir
penser le sujet (Castoriadis 1990 ; Descombes 2004). C’est ce qu’ont fait la psychanalyse, la
philosophie issue de la voie linguistique, et même l’existentialisme d’ailleurs. Parfaitement
responsable de ses actes et simultanément du fait que le sujet soit un jouet des structures.
Réintroduire l’autonomie pour penser le sujet conduit alors à souligner son pouvoir de
s’instituer (Descombes 2004, p. 210), c’est-à-dire la possibilité de participer à la construction,
à la déconstruction et à la reconstruction des systèmes normatifs dans lesquels il évolue et
devient ainsi véritablement sujet. L’une des formules inaugurales dans le champ de la
didactique clinique est assez précise sur ce que le chercheur peut apprendre de tout cela : «
Seul le sujet peut dire quelque chose de la part qu’il prend à ce qui lui arrive » (Terrisse 2000,
p. 96). Prendre en compte le sujet consiste à identifier comment ce dont il se sent responsable
et ce qu’il considère comme une épreuve s’articule dans sa vie et comment cela perdure dans
son expérience personnelle ; à la manière dont Sartre nous invitait à nous intéresser à « ce que
nous faisons nous-mêmes de ce qui a été fait de nous » (Sartre 1952, p. 63).
Quel peut alors être son domaine, celui du sujet, celui de la persistance d'une existence
confrontée à l'autonomie ? Que celle-ci soit considérée comme responsable d'elle-même ou
comme agent inconscient de la persistance de sa propre répétition, comment circonscrire son
domaine et lui attribuer des caractéristiques épistémologiques ?
La notion d’épreuve, puisée par Martucelli (2015) dans les sciences sociales et dans ses
prolongements didactiques (Thémines et Le Guern 2014 ; Ouitre 2018) et cliniques (Terrisse
1998 ; Buznic-Bourgeacq 2018), me semble pouvoir donner forme à un tel champ. En tant
que champ épistémologique du sujet, l’épreuve apparaît en effet dialectique, existentielle et
initiatique. Considérée depuis sa tradition humaniste et depuis la philosophie de l’existence,
telle que Martucelli (2015) propose de la voir comme l’une de ses deux filiations, une épreuve
est ici envisagée comme un défi-épreuve.
Elle est dialectique. Elle s’identifie « au niveau de l’individu » (Martuccelli 2015, p. 50), elle
part de « l’expérience vécue par les individus » (Martuccelli 2015, p. 55), tout en maintenant
la dialectique du sujet en s’intéressant « au travail des structures à partir des expériences »
(Martuccelli 2015, p. 55). Envisagée du point de vue de la sociologie, elle intègre à la fois « la
dimension structurelle et historique » et « le travail et le résultat différentiel que fournissent
les acteurs » (Martuccelli 2015, p. 53). Tout en s’intéressant au sujet de manière diachronique,
elle évite les illusions biographiques décrites par Bourdieu ou Clot, puisque le sujet ne se
forme ni en dehors de la « matrice des relations objectives » (Bourdieu 1986, p. 72), ni
comme la simple « inertie d’une trajectoire » (Clot 1989, p. 3). Chercher l’épreuve comme
domaine du sujet, ce n’est pas enquêter sur la vie individuelle du sujet isolé, ni déduire des
structures sociales la fortune du sujet, c’est considérer comment le sujet porte et s’engage
singulièrement dans un ensemble de tensions structurelles. Dans le champ de l’enseignement,
la perspective sociologique a été poursuivie par Barrère (2007), qui a identifié des épreuves
structurelles du travail des enseignants du second degré, appelées le « deuil de la discipline »,
la « cyclothymie de la relation », le « fantôme de l’impuissance » et un « manque de
reconnaissance ». Plus récemment, Périer (2014) a poursuivi cette démarche auprès des
enseignants débutants. Ce travail d’identification des épreuves a également été mené dans une
perspective didactique, dans les cours de géographie (Thémines et Le Guern 2014), en puisant
dans l’expérience des enseignants, des épreuves structurelles dans l’enseignement de la «
France » : une absence de dimension géographique de la France pour les élèves, une théorie
disciplinaire à reconstruire entièrement compte tenu d’un background en histoire, ou encore
une difficulté à faire découvrir la France aux élèves, compte tenu de son identité polymorphe.
Enfin, et pour resituer le sujet dans le champ de la didactique clinique, Terrisse (1994) a
introduit la notion en l'important de l'étude psychanalytique des sportifs de haut niveau. Il a
aussi identifié une épreuve structurale de l'acte d'enseigner : la confrontation avec le « pas tout
à fait transmissible » (Terrisse 1994, p. 87). Il y a dans l'épreuve du sujet quelque chose qui lui
échappe et que, devenu enseignant, il ne peut pas totalement transmettre. Il me semble alors
que ce phénomène est proche du « deuil de la discipline » identifié par Barrère et qui rejoint
ma problématique concernant la dévolution de sa propre épreuve par le sujet passionné : il
renvoie à un abandon de soi, dont personne ne veut, et qui fait obstacle à la dévolution.
Le domaine du sujet, considéré sous l’angle d’un procès, renvoie ainsi à l’expérience
singulière d’un sujet porteur, entre autres, de structures sociales, professionnelles, didactiques
et disciplinaires, l’ayant confronté au Réel et organisant son existence, désormais convertie en
idéal symbolique.
Pour donner une forme épistémique à ce champ, il faut ensuite pouvoir capitaliser sur les
connaissances qui y ont été construites. C’est une très bonne idée de nommer ces
connaissances les « connaissances d’épreuves », comme Vincent nous y invitait lors du
colloque intitulé « Savoirs, épreuves et confiances » organisé à Rouen en mars 2019 (Vincent
et al. 2020). Je crois que ces « connaissances d’épreuves » renvoient en grande partie à ce que
nous avons appelé les « connaissances vivantes » (Buznic-Bourgeacq et Heuser 2019). Nous
leur avons attribué quatre caractéristiques. Elles sont « persistantes, tenaces, répétitives »,
elles sont « incarnées et éprouvées, indissociables de l’entité, non totalement symbolisables et
extériorisables », elles sont « rationalisées dans des systèmes normatifs propres au sujet, à son
éthique personnelle », et elles sont enfin « inscrites dans une histoire personnelle ». Ces
constructions épistémiques subjectives témoignent ainsi du dépassement des épreuves qui, au-
delà de sa contingence, marque le sujet et construit son domaine. J’en propose ci-dessous un
exemple à partir du cas d’Alain. L’enjeu est ici plus particulièrement de montrer l’articulation
de ces notions avec l’idée d’un sujet passionné qui suit un même mouvement dialectique,
existentiel et initiatique. En effet, la passion constitue une figure heuristique de
compréhension du sujet (Buznic-Bourgeacq 2020). Elle rappelle la forme dialectique de sa
constitution, celle d’un sujet principalement affecté mais simultanément agi par une force qui
le définit, comme en témoigne la formule intrinsèquement pensée « développer sa propre
fascination ». Elle souligne en même temps, dans ses contours romantiques, la brutalité qui
sous-tend la vie subjective et, dans ses tournures mystiques, l’ensemble de l’épreuve qui
conduit à la transformation radicale du sujet. Si la passion fait le sujet, les épreuves permettent
de voir le sujet et le savoir des épreuves ou le savoir vivant pour l'envisager transmettre, voire
peut-être involuer.
Comment alors le sujet, devenu enseignant, peut-il ouvrir son champ à la responsabilité d'un
autre, un élève, et déléguer ainsi un savoir vivant ou un savoir des épreuves qu'il y a
construites et qui l'ont développé avec passion ?
D’emblée, Brousseau en a bien saisi l’idée. Bien que portée par l’enseignant, la dévolution est
quelque chose que l’enseignant doit personnellement accepter : « un acte par lequel
l’enseignant fait accepter à l’élève la responsabilité d’une situation ou d’un problème
d’apprentissage (adidactique) et accepte lui-même les conséquences de ce transfert »
(Brousseau 1998, p. 303). Ces conséquences ne sont pas faciles à accepter. Plusieurs
déterminants de cette difficulté ont déjà été mis en lumière par la recherche en didactique
clinique, mais encore de manière éparse : le désir de « participer » à l’apprentissage de l’élève
(Carnus 2001), qui peut être satisfait, bien que de manière factice, en donnant directement les
solutions à l’élève ; le désir de maintenir une position symbolique d’enseignant, un sujet qu’il
est censé connaître (Buznic-Bourgeacq 2013), plus facilement assuré par la démonstration de
connaissances ; une crainte de la contingence inhérente au transfert de responsabilité à autrui
et la plus grande difficulté à en garder le contrôle (Buznic-Bourgeacq 2013 ; Carnus et
Alvarez 2019) ; l’impossibilité de supporter l’approximation de l’activité adaptative parfois
maladroite de l’élève face à la responsabilité d’un nouvel apprentissage (Buznic-Bourgeacq et
al. 2008 ; Touboul et al. 2012). Parmi ces déterminants de la difficulté à accepter les
conséquences du transfert de responsabilité à l’élève, il me semble que l’on peut distinguer
deux catégories : celles renvoyant à la survivance du rôle idéal d’enseignant construit par le
sujet, et celles renvoyant à la survivance de sa passion. Seul le dernier déterminant renvoie ici
à la seconde catégorie.
Je souhaite donc m'en tenir à son analyse et l'étendre à la question de la dévolution de son
propre procès comme domaine du sujet passionné.
Fanny, Tom et Anita sont des sujets passionnés. Ils pratiquent la danse ou la boxe depuis de
nombreuses années, parfois à très haut niveau, se confrontant toujours aux structures sociales
sous-jacentes, se confrontant toujours à la réalité brutale de leur pratique, jusqu’à polariser
leur existence, se convertissant toujours symboliquement en un nouveau sujet. C’est par
exemple aussi le cas d’Alain (Heuser 2015), professeur de karaté, qui nous a amené à
construire la notion de savoir vivant (Buznic-Bourgeacq et Heuser 2019). Il voit la structure
sociale de cette activité comme « l’acceptation de la confrontation », afin de « ne pas se
laisser envahir par la peur du coup de l’autre », à partir de la réalité brutale de son expérience
– « avoir les dents et le nez cassés suite à un coup de tête volontairement donné » – qui a
polarisé son existence – « j’avais très peur des autres » – et lui a permis de devenir « un grand
» qui a trouvé « un moyen de se rassurer ». Lorsque les savoirs enseignés appartiennent au
domaine du sujet, celui-ci peut avoir tendance à entrer dans un processus de répétition de son
épreuve en incarnant le savoir vivant qui lui est consubstantiel, et, en incarnant le savoir, le
déléguer est d’autant plus difficile. Ce processus renvoie à l’une des formes de conversion
didactique que j’ai aussi appelée le « régime de la rencontre et du manque » (Buznic-
Bourgeacq 2015), où l’incarnation par l’enseignant de la réalité de la rencontre rend difficile
de s’en détacher.
Nous nous sommes demandés en introduisant ce texte ce qui pouvait être effectivement
dévolu de la passion du sujet, au-delà d’un savoir épistémologiquement circonscrit ou d’un
problème techniquement formalisé. On aura compris que la nécessité d’entretenir la passion
du sujet qui anime le processus de dévolution reste indéniable : effacer cette passion rend
impossible soit le maintien de l’enseignant dans la position qui l’y a conduit, soit même
l’interrogation de l’élève. La formalisation du champ du sujet permet de proposer une
première manière épistémologique de penser ce qu’il semble essentiel de maintenir tout au
long du processus de dévolution. Telle que nous l’avons conceptualisée, il s’agit de
l’expérience singulière d’un sujet, des structures sociales, professionnelles, didactiques et
disciplinaires, entre autres, dont il est porteur, de ce qui organise son existence par rapport au
Réel et à un idéal symbolique auquel il s’est converti.
L’étude des images inhérentes aux quatre éléments – feu, air, eau, terre – que proposait
Bachelard peut en effet être une manière de penser comment les domaines de la connaissance
et de l’activité humaine émergent en fait de processus structurels dans la psyché humaine.
Cette perspective nous conduirait alors à identifier dans le registre imaginaire ce qui peut
produire un attachement subjectif à ces domaines qui deviennent potentiellement
organisateurs de l’existence de sujets singuliers et de leurs idéaux. Le processus
d’attachement passionnel à ces domaines de la connaissance renverrait ainsi au processus de
sublimation. Il s’agirait alors de :
[…] trouvant dans les images les éléments d’un métapsychisme […] [témoignant de] l’action
des archétypes de l’inconscient […] [et] examinant toute la région psychique intermédiaire entre
les pulsions inconscientes et les premières images qui surgissent dans la conscience. […] Par la
sublimation se développent les valeurs esthétiques qui nous apparaîtront comme des valeurs
indispensables à l’activité psychique normale (Bachelard 1948, p. 12).
Comme le souligne un des enseignants interrogés par Barrère : « C’était mon problème aussi,
comment ne pas déprimer intellectuellement » (Barrère 2007, p. 11). Comme le dit Anita dans
l’ouvrage de Touboul : « J’étais d’autant plus frustrée de retomber à ce niveau lointain ».
Dans l’échelle de la dépression ou de la frustration, il semble que la difficulté de dévolution
des événements qui alimentent la passion prenne des tournures névrotiques. Pour se
passionner pour ce qui est enseigné, il est en effet très probable que le niveau auquel les
élèves pratiquent l’apprentissage apparaisse dérangeant. Cependant, lorsque le sujet est
parvenu à saisir ce qui constituait sa propre passion, ce qui circonscrivait son propre domaine
au sein d’un champ de connaissance, alors peut-être peut-il se retrouver dans le processus de
dévolution, qui ne prend plus la forme d’un abandon de soi, mais celle d’un partage de sa
passion. Pour cela, il semble nécessaire que le sujet enseignant ait eu accès à ce qui détermine
sa propre passion.
Quelle expérience personnelle de pratique sociale significative a-t-il vécue ? Quel défi
existentiel cette expérience anthropologique a-t-elle suscité ? Quelle brutalité d’existence a-t-
elle rencontrée ? Qu’est-il devenu une fois surmonté ? Une fois ces questions travaillées par le
sujet, la construction de dispositifs didactiques qui laissent à l’apprenant la responsabilité de
l’expérience personnelle et sociale, de l’enjeu existentiel et de la passation symbolique
devient possible.
J’ai mené récemment des entretiens de recherche auprès de jeunes enseignants de huit
disciplines différentes pour identifier les ressorts de leur passion pour ces disciplines et
comment, souvent malgré eux, ils ont tenté de les transmettre avec la responsabilité donnée à
leurs élèves. Ces entretiens très riches donneront lieu à une publication à venir, dont certains
extraits alimenteront une publication récente (Buznic-Bourgeacq 2020) ; je voudrais conclure
ici par un exemple simple qui me semble perturber les considérations habituelles sur la
dévolution en mathématiques, où le concept de « dévolution » a été utilisé pour décrire le
processus d’émergence de la dévolution. De nombreux enseignants décrivent le fondement de
leur passion pour les mathématiques dans la « réassurance » qu’elles procurent à ses
praticiens. Cette « réassurance » se manifeste par le fait que « l’on peut vérifier que l’on est
juste en train de mentir directement pendant l’exercice », qu’« il n’y a pas besoin de se
justifier », « pas de bla bla bla » et ainsi les mathématiques produisent de la « confiance ».
Cette dimension des mathématiques est alors formulée dans plusieurs matières de la manière
suivante : « ça roule tout seul », « c’est fluide ». Les enseignants qui ont trouvé leur propre
enjeu dans cet aspect des mathématiques ont tendance à s’attacher à des exercices
relativement fermés et répétitifs, allant ainsi plutôt à l’encontre de ce que l’on entendrait
classiquement aujourd’hui par la nécessité de résoudre un problème ouvert, une tâche
complexe ou des situations de référence larges. Pourtant, lorsqu’ils le font, ces exercices
fermés et répétitifs sont ceux qui organisent les séances les plus réussies de l’année, tant pour
eux-mêmes que pour les élèves. Ils y consacrent la « réassurance », la « fluidité » et la «
confiance » inhérentes aux mathématiques. Ils lui ont donné leur propre épreuve et ont
entretenu leur passion.
11. Un jeu à jouer et un jeu joué : une dévolution « sous influences »
11.1. Introduction
Parler de jeu et de dévolution peut paraître incongru, le jeu étant par nature non didactique.
Pourtant, replacé dans un temps éducatif, avec un intermédiaire entre lui et le joueur, un tiers
éducateur qui revendique le savoir porté par cette activité ludique, il n’y a rien d’étonnant à le
considérer associé à la dévolution.
L’objectif de ce chapitre est donc de questionner la dévolution des jeux, en considérant cette
dévolution sous influences et, dans ce cas, celle du sujet-tiers éducateur.
La réflexion proposée ici présentera donc une situation avec un jeu à dévoluer : la thèque, un
jeu similaire au baseball. Après quelques éléments théoriques, nous verrons en quoi cette
situation à dévoluer diffère de la situation réellement dévolue, et nous essaierons de
comprendre cette différence. Le titre de ce chapitre fait référence à la dévolution sous
influence. Nous essaierons donc de voir comment cette dévolution est placée sous influence.
En 2013, la réforme des rythmes scolaires a été mise en place, divisant le temps de classe sur
quatre jours et demi au lieu de quatre et proposant un temps d'activités périscolaires mis en
place par les collectivités territoriales dans le cadre de projets éducatifs de la région. Ce temps
de loisir en fin d'école s'affiche clairement comme temps éducatif :
Ces temps sont encadrés par différents types de personnels : bénévoles, employés municipaux
ou coordinateurs d’activités BAFA2 ou en formation. Par exemple, Jules est un jeune
animateur, puisqu’il travaillait comme animateur BAFA depuis seulement deux ans au début
de notre étude et avait débuté une démarche de formation BAFA.
Il est possible de cerner les attentes éducatives de la communauté à travers les discours des
organisateurs de l’époque et les orientations liées au PEDT. On constate donc que les activités
proposées « ne doivent pas se limiter à des activités dites d’éveil » (MEN 2013, p. 5). Le
terme « activités d’éveil » désigne les activités mises en œuvre dans le cadre d’une pédagogie
de l’éveil élaborée au début des années 1970, inspirée de méthodes actives qui « résultent
d’une volonté de rénovation pédagogique de l’école élémentaire, d’une rupture avec les
normes traditionnelles qui la régissaient depuis les premiers pas de l’école Jules Ferry »
(Kahn 2008, p. 1). Ces activités de sensibilisation visaient à « cultiver des attitudes et des
compétences » plutôt qu’à transmettre des connaissances, favorisant « l’apprentissage à
apprendre » plutôt que la « rétention des connaissances » (Kahn 2008, p. 5).
En ce sens, le temps libre, non formel, de l’enfant, même s’il est souvent encadré par des
professionnels du loisir éducatif (directeurs et coordinateurs d’activités de centres de loisirs,
associations d’éducation populaire…), devrait davantage s’apparenter à l’éducation formelle,
antichambre de la classe, qu’au loisir. Le temps de l’enfant doit lui sembler valorisant. Les
activités extrascolaires doivent « favoriser le développement personnel de l’enfant, sa
sensibilité et ses capacités intellectuelles et physiques, son épanouissement et son implication
dans la vie de la communauté » (MEN 2013, p. 5) afin d’assurer une continuité pédagogique
avec l’école. Cette attente permet difficilement de voir comment les activités « ne devraient
pas se limiter à des activités dites d’éveil », qui peuvent répondre à ces attentes, si ce n’est à la
formalisation nécessaire du temps d’activités extrascolaires pour légitimer son caractère
éducatif et assurer une continuité avec le temps scolaire. Mettre en œuvre des activités
ludiques dans le cadre du TAP ne paraît donc pas simple au regard du « statut difficile du non-
formel » (Lescouarch 2016), puisque le jeu doit conserver toute sa spécificité, que nous
aborderons dans le cadre théorique, tout en répondant aux attentes éducatives relativement
formelles du TAP.
Avant d'aller plus loin dans notre réflexion théorique et d'identifier les enjeux de la dévolution
du jeu, nous présenterons la situation de jeu proposée aux enfants.
Dans le cadre de ces TAP, Jules, l'animateur, proposera aux enfants d'encadrer une partie de la
thèque.
Le thèque est un jeu d'opposition par équipes. Un joueur, placé sur la base de départ, de
l'équipe attaquante doit frapper une balle pour l'envoyer suffisamment loin pour que ses
coéquipiers puissent marquer des points en se déplaçant sur le terrain d'une base à l'autre (en
vert sur le schéma de la figure 11.1). L'équipe adverse doit intercepter la balle pour arrêter la
course. Il s'agit d'une sorte de version simplifiée du baseball.
Figure 11.1. Exemple d'organisation spatiale du jeu de thèque3. Pour une version couleur de
cette figure, voir www.iste.co.uk/buznic/education.zip
Pour jouer et gagner, il est nécessaire de mener et de maîtriser une confrontation collective.
Le problème posé lors de cette séance est de comprendre la règle et d'identifier son rôle dans
le jeu, d'anticiper le déplacement du ballon et de ses coéquipiers. L'attrait du ballon pour le
joueur apparaît comme un obstacle à la compréhension de son rôle et à la mise en place d'une
stratégie collective. Dans le premier cas, l'enfant peut souhaiter posséder le ballon, ou, dans le
second cas, il peut souhaiter le conserver dans l'idée de marquer seul. Dans les deux cas,
conserver le ballon apparaît comme un obstacle selon les modes d'organisation du joueur. Par
conséquent, le problème à résoudre lié au ballon diffère selon les joueurs.
Que faut-il déléguer de ce jeu ? Comme le souligne Margolinas (2019), on ne peut pas parler
de dévolution de connaissances sans penser à l’institution dans laquelle se déroulent la
situation et les connaissances en question. Dans le cas présent, comme mentionné ci-dessus,
l’idée proposée aux enfants fait partie d’une activité extrascolaire. Si ces moments se situent à
la fin de l’école, ils doivent en principe être détachés de sa forme tout en laissant une place
importante au caractère éducatif de la situation.
De cette façon, les situations doivent permettre à l’enfant de s’épanouir et d’apprendre tout en
favorisant, comme l’explique Seb, coordonnateur des temps parascolaires, « des objectifs
basés sur le plaisir » (Desvages-Vasselin 2018).
Ce n’est pas la seule institution dans laquelle cette situation s’inscrit. En effet, Jules se définit
comme un gamer. Il est passionné de jeux vidéo, auxquels il joue quotidiennement en ligne.
Mais, en ce qui concerne ce que l'on pourrait appeler une institution de joueurs, il y a aussi
des savoirs identifiables. Selon Jules, l'un des défis majeurs des jeux auxquels il joue est la
stratégie.
Il s’avère donc nécessaire de dévolutionner le jeu de thèque, c’est-à-dire ce qui le caractérise
et les connaissances qu’il véhicule à l’égard de ces institutions, ainsi que les problèmes
ludiques qu’elles posent. Envisager la dévolution du jeu nécessite un petit détour théorique
pour bien saisir de quel jeu on parle, comment on l’observe et comment il s’avère influencé.
11.3.1. Un jeu
Déléguer le jeu, c'est le déléguer dans sa globalité, c'est-à-dire sa finalité, ses règles, les
connaissances et les compétences du jeu identifiées par les institutions de référence (la mise
en œuvre de stratégie et de tactique pour gagner, par exemple) tout en favorisant le fun, le
plaisir intrinsèque à toute situation dite ludique.
Cependant, nous considérons qu’une analyse d’une situation ludique dans le cadre éducatif ne
peut se limiter à la forme ludique et que le contenu, et en l’occurrence les contenus des
connaissances en jeu, doivent être questionnés. En ce sens, identifier la nature du problème
permet d’identifier les enjeux de connaissances. Inspiré des concepts de Ludus et de Paidia de
Caillois (Caillois 1958), le problème ludique à résoudre relève de ce que Duflo (1997) appelle
des règles constitutives ou régulatrices (Caillois 1958) et est source de plaisir intrinsèque. Il se
distingue de ce que l’on appellera un problème didactique où le jeu apparaît comme un outil
d’apprentissage de connaissances et de compétences repérables dans le cadre des disciplines
scolaires (Reuter 2013). Le plaisir n’émane pas intrinsèquement du jeu mais plutôt de la
situation, du contexte. De ce fait, en identifiant le problème ludique, le jeu peut être vu
comme une situation-problème signifiante qui implique naturellement le joueur. Cette
situation problématique nécessite des connaissances pour être surmontée. Le potentiel
éducatif apparaît alors comme faisant partie des connaissances nécessaires pour résoudre le
problème ludique.
Considérant, comme le font Musset et Thibert, qu’il faut un joueur et un jeu (Musset et
Thibert 2009) pour qu’il y ait jeu, l’attitude des joueurs et le sens qu’ils donnent à la situation
apparaissent essentiels à la compréhension des tensions inhérentes au couple jeu-
apprentissage.
Ces éléments théoriques fournissent un cadre d’analyse pour comprendre ce qui est dévolu
des jeux dans la situation mise en œuvre par Jules. Ils ne suffisent cependant pas à saisir les
différences entre le jeu à dévoluer et le jeu dévolu que nous présenterons plus loin. En ce sens,
il nous semble pertinent de questionner le sujet qui dévolue la situation, et l’interface entre le
jeu et le joueur.
11.3.2. Un sujet
Pour envisager le jeu comme une situation adidactique dans ce contexte, il est nécessaire de
s’intéresser au médiateur présent entre le jeu et le joueur et d’identifier l’influence de ce tiers
sur la situation. En effet, la dévolution semble influencée par le poids du sujet, son « déjà leur
décideur » (Carnus 2015), c’est-à-dire son histoire, ses expériences, ses conceptions et ses
intentions. C’est en ce sens que les cadres d’analyse de la didactique clinique (Buznic-
Bourgeacq 2009, 2015 ; Terrisse et Carnus 2009, 2013) offrent l’occasion de rendre compte
du poids du sujet sur sa mise en œuvre effective.
En nous appuyant sur une théorie du sujet didactique (Buznic-Bourgeacq 2009 ; Terrisse et
Carnus 2009), nous considérons le sujet comme un sujet singulier de par son histoire, ses
conceptions et ses intentions, ainsi qu’un sujet soumis, contraint par des institutions. Enfin,
Carnus (2009) montre que le sujet apparaît divisé entre ce qu’il fait, ce qu’il dit, ce qu’il fait et
ce qu’il ne peut s’empêcher de faire. Ce partage du sujet nous oblige à considérer la
dimension de l’inconscient qui « éclaire de la part de l’aveugle » (Carnus 2009) dans la
dévolution des jeux. La situation observée révèle ainsi des décalages entre jeux à dévoluer et
jeux dévolus résultant du poids du sujet et ce, à son insu. La dévolution du jeu de thèque est
influencée par le « déjà-là » de Jules, un « déjà-là » constitué entre autres par son histoire
personnelle et professionnelle. Son histoire professionnelle est la combinaison de son
expérience professionnelle, de la construction de son identité professionnelle construite dans
et avec son groupe et individuellement, influencée par la relation à l’Autre, construite à
nouveau individuellement et avec son groupe. Mais qu’appelle-t-on la relation à l’Autre ?
L’Autre apparaît comme celui avec qui il y a un partage de territoire professionnel mais qui
n’est pas reconnu comme un pair. L’animateur est l’Autre de l’enseignant et vice-versa. La
dévotion au jeu semble alors se dérouler au sein d’une relation inconsciente à l’ Autre. Ce
concept permet de considérer le sujet dans sa relation complexe à l’Autre, afin de construire
son identité professionnelle, considérant alors que cette relation influence ses pratiques
professionnelles. En s’appuyant sur les travaux de Charlot (1997) ou de Reuter et al. (2013)
sur la notion de rapport au savoir, le sujet est ainsi interrogé dans sa relation complexe à
l’Autre, ainsi que par rapport au poids de cette relation, de ce rapport à la dévolution du jeu.
Tout au long de ce chapitre, nous allons essayer de comprendre comment un jeu se dévolue
dans une situation réelle observée et, surtout, comment cette situation de jeu est influencée et
comment elle se dévolue. Quel est le poids du sujet dans la dévolution du jeu qu'il met en
œuvre ? Nous supposons en effet que le pouvoir de décision déjà existant du sujet et sa
relation à l'Autre influencent le développement des jeux.
La séance de thèse est analysée à partir de ses discours et de ses observations de la situation
réelle, dans le cadre d’une démarche de construction de cas (Terrisse et Buznic-Bourgeacq
2011) et d’analyse didactique clinique (Terrisse et Carnus 2009). Cette démarche a pour
objectif d’identifier le poids du sujet, de son histoire personnelle et professionnelle sur sa
dévolution de jeux. Elle est construite en trois temps à partir d’un entretien « déjà là », d’une
observation de séance « d’essai » et d’un entretien « après coup », et permet, à partir des
données recueillies, d’analyser le rapport du sujet aux jeux et à l’Autre et leur influence sur
ses pratiques réelles.
En quoi le jeu à dévoluer n’est-il pas le jeu dévolu dans la situation présentée ? Arrêtons-nous
un instant sur la situation mise en œuvre. Jules présente le jeu très brièvement car il dispose
d’un temps limité pour l’activité, environ 25 minutes. Dans ce jeu, concernant la tâche
productive (Rabardel et Samurçay 2004), l’enfant vise en attaque à lancer la balle de façon à
ce qu’elle ne soit pas attrapée rapidement, puis à courir de base en base et revenir à la base de
départ pour marquer un point. Pour les défenseurs, la tâche est d’attraper la balle et de
l’envoyer au receveur/lanceur le plus rapidement possible.
Sur le plan constructif, les tâches sont nombreuses : identifier son rôle, mettre en œuvre
individuellement et collectivement une stratégie basée sur l'analyse de l'espace et du temps
pour soit empêcher les adversaires de récupérer rapidement le ballon, soit passer le plus
rapidement possible le ballon au receveur/lanceur. Il faut aussi tenir compte des indices de la
situation pour adapter ses déplacements et ses lancers à ceux de ses coéquipiers. La vitesse de
l'équipe adverse et du terrain créent des contraintes spatio-temporelles.
C'est au cours du jeu, lorsque les enfants cherchent à savoir s'ils vont gagner, que Jules établit
les critères de réussite. Jules a en effet dévolu les mécanismes et les rôles du jeu :
La théorie, c'est avec une batte et les règles sont presque les mêmes qu'au baseball, mais comme
vous ne le savez pas… […] On va faire deux équipes ! Il va y avoir une équipe de lanceurs, une
équipe de receveurs. Le lanceur va devoir… va devoir quoi ? Si c'est lui le lanceur… Il va
devoir lancer la balle en premier ! Et les lanceurs vont devoir lancer la balle. D'accord ? Donc,
le lanceur, tu ne lances pas la balle n'importe où. D'accord ? Et le receveur, tu dois l'attraper et la
ramener au lanceur le plus vite possible. D'accord ? Si tu l'attrapes directement avant qu'elle ne
touche le sol, ça élimine le frappeur, d'accord ? D'accord ? D'accord, c'est parti, deux équipes !
(Desvages-Vasselin 2018, p. 740).
Cependant, mobilisé par la discipline et les rappels à l’ordre nécessaires, il ne délègue pas le
but du jeu, les règles. Les joueurs ne savent pas quand et comment gagner, ce qui semble être
l’essence d’un jeu. Au-delà de la confrontation avec un adversaire, jouer est un défi lancé à
soi-même. Caillois (1958) décrit le Ludus comme une forme enrichie de la Paidia en raison
des difficultés qu’il propose de surmonter. Il décrit le plaisir naissant d’« une difficulté créée,
à dessein, arbitrairement définie, de telle sorte que, finalement, le fait de la surmonter
n’apporte aucun avantage autre que le contentement intime de l’avoir résolue » (Caillois
1958, p. 79).
En ce sens, il montre que la tension naît de la « lutte contre l’obstacle », qui représente un défi
pour soi-même, source de plaisir intrinsèque. Comment éprouver ce plaisir sans savoir qu’on
peut gagner, qu’on a gagné, sans pouvoir évaluer sa réussite face à l’obstacle ? C’est la
dévolution d’un des éléments constitutifs du jeu qui semble ainsi influencée. Jules expliquera
lors des entretiens que l’on peut élaborer le score de manière à ne léser aucun des joueurs.
L’influence du sujet sur la dévolution des règles implique donc un effet de contrat que l’on
peut comparer à l’effet Topaze, permettant à chacun de réussir mais empêchant les principes
du jeu de s’exprimer.
Les interventions de Jules prennent deux formes : les interventions sécuritaires et les
interventions stratégiques. En effet, Jules multiplie les rappels à l'ordre, alors que les enfants
qui attendent de jouer se roulent dans l'herbe, se font des batailles d'herbe et se courent après
sans vraiment se soucier de ce que font leurs coéquipiers dans le jeu. Ses rappels à l'ordre sont
nombreux mais peu fermes, car il est là pour être « cool », ce qui aura pour conséquence qu'un
enfant se blessera à la fin de la séance.
En revanche, c’est Jules dans ses interventions qui garde le contrôle sur les stratégies mises en
œuvre, sur l’observation de l’espace pour guider les mouvements des joueurs. Il n’a pas
dévolu le problème ludique permettant au joueur d’acquérir les connaissances nécessaires à sa
résolution. Brousseau (1998) affirme : « L’enseignant refuse d’intervenir en proposant les
connaissances qu’il veut voir apparaître » (Brousseau 1998, p. 59). Les enfants impliqués
agissent donc en cohérence avec les interventions de Jules et leur liberté d’action est ainsi très
limitée. Trop d’accompagnement de Jules réduit ainsi une autre des caractéristiques
essentielles de la forme ludique développée par Brougère (2005), la prise de décision, tout en
restreignant le rôle des joueurs dans la résolution du problème, le Ludus de Caillois (1958).
Les joueurs ne jouent pas tous réellement à la thèque, mais plutôt à un jeu de course guidé par
les « arrêts » et les « parcours » de Jules. Il les guide, leur dit comment agir, comment se
placer, quand courir. Il le dit ainsi : « Allez, vous arrivez jusque-là ! Vous autres, restez à la
porte. […] vous commencez par là. […] » (Desvages-Vasselin 2018, p. 368). Le potentiel
éducatif de la situation est donc aussi réduit par rapport à ce qui pourrait être dévolu.
Il apparaît donc clairement qu'il y a un décalage entre le jeu à déléguer et ce qui est délégué.
L'analyse des discours de Jules permet de comprendre le poids de son rôle déjà déterminant
dans la délégation du jeu.
La dévolution du jeu apparaît ici réduite à sa finalité et à son caractère frivole. En effet, Jules
est attaché à ce que les enfants jouent et s’amusent. Comme il l’exprime à plusieurs reprises,
il n’est pas dans l’intention de Jules que les enfants pensent : « Quand ils jouent, ils ne s’en
servent pas [leur tête], je leur apprends la stratégie. […] Je les laisse jouer au début, puis je
leur apporte, euh, des solutions. » Ils ne sont pas en classe, ils ne sont pas là pour être sérieux.
C’est le paradoxe de cette situation. Du point de vue de l’institution TAP comme de
l’institution du joueur, la situation de jeu requiert des connaissances stratégiques. Jules dit
que, « dans le jeu, […] je leur apprends la stratégie ». Pourtant, il prend en charge toute la
partie stratégique. Dans le jeu, il veut être dans le jeu et maintient donc l’analyse du jeu et
l’élaboration de la stratégie. Surtout, le poids de l’Autre, son rapport au savoir scolaire amène
Jules à rejeter la connaissance de toutes les pratiques du temps extrascolaire.
Il y a d'une part une incompréhension avec l'espace scolaire, que Lescouarch (2016) explique
dans le projet éducatif rédigé par les collectivités territoriales organisatrices des TAP :
De plus, il a construit une faible estime de lui-même, liée à son histoire familiale compliquée,
à son quotidien avec un père autoritaire et violent et aux problèmes d’obésité qui en
découlent. Il projette cette estime de soi dévalorisante dans la pensée de l’Autre, ce qui
remettrait en cause son professionnalisme. Cette histoire singulière, ponctuée de plaisirs
partagés autour des jeux avec son frère lorsqu’il était enfant ou aujourd’hui avec des joueurs
en ligne lors de parties de jeux vidéo, influence la dévolution effective du jeu. Il construit un
rapport de plaisir et de stratégie au jeu. Il veut que les enfants s’amusent (« c’est ça, qui… il
faut qu’ils jouent ensemble… »). En tant que « grand frère », il veut que ce petit monde se
passe bien, quitte à perturber la légitimité du jeu en « foutant un peu la partition […] sinon ils
vont la foutre en l’air et d’autres vont s’emballer… » (Desvages-Vasselin 2018, p. 388). Il
procède ainsi à un petit ajustement de la partition lorsque cela est nécessaire et prend en
charge la partie cognitive du jeu de thèque, dévoluant uniquement la responsabilité motrice du
jeu.
Jules est ainsi tiraillé entre ce qu’il suppose devoir être, un facilitateur qui est là pour faire
s’amuser les enfants tout en assurant leur sécurité, et le rôle impossible pour lui d’assumer :
incarner l’autorité et transmettre le savoir, le savoir et l’apprentissage étant incarnés par
l’Autre. La dévolution du jeu est donc fortement influencée par son histoire personnelle et
professionnelle, son rapport hédoniste et stratégique au jeu et son rapport défiant à l’Autre.
Elle est au cœur de tensions difficiles à gérer entre la nécessité de gérer le temps, d’assurer la
sécurité tout en étant « cool », et de gérer les différences entre les jeux dévolus qui
permettraient la mise en œuvre d’une situation adidactique et les jeux dévolus qui deviennent
une situation plutôt non didactique et non ludique.
Ce chapitre envisage un pont entre didactique et jeu, entre dévolution et jeu, considérant la
présence d'un tiers médiateur entre le jeu et le joueur, d'autant plus que ce tiers se revendique
responsable d'un temps éducatif, et est donc porteur d'apprentissage. Nous avons pu observer
les différences entre le jeu à dévoluer et le jeu dévolu, le jeu de thèque perdant un certain
nombre de ces caractéristiques et perdant ainsi ce qui le caractérise.
Il apparaît que la dévolution des jeux est placée sous l’influence de l’institution où elle prend
forme et celles du sujet hôte, à son insu, sous le poids de son pouvoir décisionnel déjà présent.
Ces influences modifient sans doute le jeu, puisque les enjeux de la thèque ne sont pas
clairement énoncés aux joueurs, transformant ainsi le jeu de la thèque en un simple jeu de
course et de lancer où, même là, on ne sait pas vraiment comment gagner. Ces influences
modifient le jeu, mais il semble qu’elles pèsent aussi sur le joueur qui s’en trouve transformé.
De ce fait, en lien avec le questionnement du poids du sujet sur la dévolution, nous présentons
ici une réflexion sur l’influence de la dévolution sur les sujets.