LES SERVICES DE L'ÉTAT GÉRÉS DE MANIÈRE AUTONOME
(SEGMA) AU MAROC : CADRE THÉORIQUE ET ANALYSE DE
PERFORMANCE
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Dans un contexte mondial caractérisé par des contraintes budgétaires croissantes et une exigence accrue de
qualité des services publics, la modernisation de la gestion publique constitue un enjeu stratégique pour les
économies émergentes. Le Maroc, engagé depuis plusieurs décennies dans un processus de réformes
structurelles de son administration, a développé divers mécanismes visant à concilier l'impératif
d'efficience dans l'allocation des ressources publiques avec le maintien d'un service public de qualité.
Parmi ces innovations institutionnelles figure le modèle des Services de l'État Gérés de Manière Autonome
(SEGMA), dispositif hybride qui incarne une forme intermédiaire entre la gestion administrative classique
et les établissements publics autonomes. Ce modèle, institutionnalisé par le décret royal n° 2-73-183 du 6
avril 1973, permet d'introduire une flexibilité accrue dans la gestion des services publics tout en maintenant
ces entités dans le giron de l'administration centrale.
L'objectif de cet article est double : d'une part, analyser le cadre conceptuel et institutionnel des SEGMA au
Maroc, et d'autre part, évaluer leur performance financière et opérationnelle à travers une analyse critique
du rapport SEGMA 2025. Cette étude s'inscrit dans une démarche scientifique d'évaluation des politiques
publiques, mobilisant les concepts de la finance publique moderne et de l'économie institutionnelle pour
proposer une lecture approfondie de ce dispositif de gestion déconcentrée.
La pertinence de cette analyse réside dans sa capacité à éclairer les mécanismes de fonctionnement d'un
instrument budgétaire spécifique, tout en contribuant à la réflexion plus large sur l'optimisation des finances
publiques dans un pays émergent comme le Maroc. En adoptant une approche à la fois descriptive et
analytique, cet article ambitionne de dépasser la simple présentation factuelle pour questionner l'efficacité
du modèle SEGMA et son adéquation aux défis contemporains de la gouvernance publique.
PREMIÈRE PARTIE : CADRE THÉORIQUE ET INSTITUTIONNEL DES SEGMA AU MAROC
1. Conceptualisation et fondements juridiques des SEGMA
Les SEGMA constituent une catégorie spécifique d'entités administratives qui se distinguent par leur
rattachement à un département ministériel tout en bénéficiant d'une autonomie financière partielle. Institués
par le décret royal n° 2-73-183 du 6 avril 1973, ces services opèrent dans un cadre dérogatoire au droit
commun budgétaire, leur permettant de générer et de gérer des ressources propres. Contrairement aux
établissements publics, ils ne disposent pas de personnalité morale distincte ni d'autonomie juridique
complète, ce qui les maintient sous la tutelle administrative de leur ministère de rattachement.
Cette configuration juridique particulière positionne les SEGMA comme un instrument intermédiaire dans
le spectre des modèles de gestion publique, entre l'administration centralisée traditionnelle et les
établissements publics autonomes. Ce positionnement répond à un double objectif : maintenir ces services
dans le cadre institutionnel de l'État tout en leur conférant une souplesse de gestion inspirée du secteur
privé.
Le cadre juridique des SEGMA a connu plusieurs évolutions depuis leur création, notamment avec la loi
organique relative à la loi de finances n° 130-13, qui a renforcé les mécanismes de contrôle et de suivi
budgétaire tout en préservant leur spécificité opérationnelle. Cette évolution témoigne d'une recherche
d'équilibre permanent entre autonomie et contrôle, caractéristique des réformes de modernisation
administrative.
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2. Objectifs stratégiques et gouvernance
L'instauration des SEGMA s'inscrit dans une démarche de performance et d'efficacité de l'action publique.
Leurs objectifs principaux peuvent être synthétisés comme suit :
Optimisation de l'efficience opérationnelle : Par l'introduction de mécanismes de gestion inspirés
du secteur privé, permettant une meilleure allocation des ressources disponibles.
Flexibilité financière accrue : Grâce à des règles budgétaires assouplies autorisant la rétention et
la mobilisation rapide des recettes générées.
Déconcentration administrative : Facilitant la prise de décision au niveau local et améliorant la
réactivité face aux besoins spécifiques des territoires.
Responsabilisation des gestionnaires : Par l'introduction d'une logique de résultats et de
performance dans l'évaluation des services publics.
En matière de gouvernance, les SEGMA sont soumis à un double contrôle : à priori par les contrôleurs
financiers représentant le ministère des Finances, et à posteriori lors de l'examen de l'exécution de la loi de
finances. Cette architecture de gouvernance vise à concilier l'impératif d'autonomie opérationnelle avec la
nécessité d'un contrôle budgétaire rigoureux, garantissant ainsi la conformité de leur action avec les
orientations stratégiques nationales.
La supervision hiérarchique exercée par le ministère de rattachement assure également une cohérence entre
l'action des SEGMA et les politiques sectorielles définies au niveau central. Cette articulation
institutionnelle constitue à la fois une force, en termes d'alignement stratégique, et une contrainte
potentielle, limitant parfois la capacité d'initiative et d'innovation de ces services.
3. Architecture financière et mécanismes de financement
Le modèle économique des SEGMA repose sur une diversification des sources de financement :
Recettes propres : Constituées principalement par la tarification des prestations fournies aux
usagers (consultations médicales, formations spécialisées, analyses techniques, etc.). Ces recettes
constituent le socle de leur autonomie financière.
Transferts budgétaires : Sous forme de subventions d'équilibre ou d'investissement accordées par
l'État, particulièrement pour les SEGMA opérant dans des secteurs non marchands ou à forte
dimension sociale.
Ressources exceptionnelles : Incluant les dons, legs et contributions volontaires de partenaires
nationaux ou internationaux.
Cette hybridation des ressources confère aux SEGMA une certaine résilience financière tout en maintenant
l'alignement de leurs activités avec les priorités stratégiques nationales. Le principe fondamental qui sous-
tend ce modèle financier est la recherche d'un équilibre entre l'objectif d'autofinancement et la mission de
service public, équilibre qui varie selon la nature des activités et le secteur d'intervention.
La gestion budgétaire des SEGMA obéit à des règles spécifiques, notamment la possibilité de reporter les
excédents d'un exercice à l'autre, contrairement aux services administratifs classiques. Cette flexibilité leur
permet de développer une vision financière pluriannuelle et d'optimiser la programmation de leurs
investissements.
4. Classification sectorielle et analyse de la répartition des SEGMA
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D'après les données extraites du rapport du Ministère de l'Économie et des Finances (2025), l'écosystème
des SEGMA au Maroc présente une forte diversification sectorielle :
Secteur d'intervention Nombre de SEGMA Proportion (%)
Santé 91 53,2%
Enseignement et formation 44 25,7%
Équipement et infrastructures 16 9,4%
Services généraux 9 5,3%
Culture et loisirs 5 2,9%
Agriculture et pêche 2 1,2%
Action sociale 3 1,8%
Développement économique 1 0,6%
Total 171 100%
Cette concentration dans les secteurs de la santé et de l'éducation (près de 79% du total) témoigne de
l'importance accordée aux services sociaux de proximité dans la stratégie de déploiement des SEGMA. Elle
reflète également la volonté d'introduire des mécanismes de recouvrement des coûts dans des domaines
traditionnellement subventionnés.
La répartition territoriale des SEGMA révèle par ailleurs un déséquilibre entre les zones urbaines, qui
concentrent la majorité de ces services, et les zones rurales. Cette distribution inégale soulève des questions
d'équité territoriale et d'accessibilité des services publics dans les régions périphériques, problématique qui
transcende le cadre strictement financier pour toucher aux enjeux d'aménagement du territoire et de
cohésion sociale.
5. Cadre analytique et implications pour la gouvernance financière publique
L'analyse du modèle SEGMA s'inscrit dans une perspective théorique plus large concernant la
modernisation de l'État et les nouvelles approches de gestion publique. Plusieurs cadres conceptuels
peuvent être mobilisés pour appréhender ce phénomène :
La théorie du New Public Management (NPM) : Les SEGMA incarnent plusieurs principes du
NPM, notamment l'orientation client, l'autonomisation managériale et la mesure des performances.
Cette approche, popularisée dans les années 1980, promeut l'introduction de mécanismes
marchands et de techniques de gestion issues du secteur privé dans l'administration publique.
L'économie institutionnelle : La configuration hybride des SEGMA peut être analysée comme
une réponse aux coûts de transaction élevés associés tant à la bureaucratie centralisée qu'à la
privatisation complète. Cette perspective, développée notamment par Williamson (1985), permet
d'interpréter les SEGMA comme une forme organisationnelle intermédiaire visant à minimiser les
coûts de coordination et de contrôle.
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L'approche de la valeur publique : Les SEGMA contribuent à redéfinir la création de valeur
dans le secteur public en équilibrant impératifs d'efficience économique et mission de service
public. Ce cadre conceptuel, proposé par Moore (1995), offre une grille de lecture pertinente pour
évaluer la performance des SEGMA au-delà des seuls critères financiers.
Ces cadres analytiques permettent d'interroger la capacité des SEGMA à répondre aux défis contemporains
de la gouvernance financière publique au Maroc, notamment en termes d'efficience allocative, d'équité
distributive et de soutenabilité budgétaire.
Références bibliographiques
1. Ministère de l'Économie et des Finances (2025). Rapport sur les Services de l'État Gérés de
Manière Autonome. Royaume du Maroc.
2. Décret royal n° 2-73-183 du 6 avril 1973 relatif à l'organisation des Services de l'État Gérés de
Manière Autonome.
3. Loi organique n° 130-13 relative à la loi de finances.
4. Hood, C. (1991). A Public Management for All Seasons? Public Administration, 69(1), 3-19.
5. Moore, M.H. (1995). Creating Public Value: Strategic Management in Government. Harvard
Université Press.
6. Williamson, O.E. (1985). The Economic Institutions of Capitalism. Free Press