LA10 : On ne badine pas avec l’amour
II.5
Si, au début de la scène, Camille argumente en de longues tirades, à présent deux tirades de Perdican
concluent ce débat. En quoi les deux temps de cette argumentation complètent-ils l’image de la
relation amoureuse mise en scène par Musset ?
1ère partie : Un réquisitoire (lignes 1 à 13)
Questions rhétoriques, exclamations expressives, introduites par l’interjection « Ah ! » → tonalité
polémique, signe de la colère de Perdican. Le glissement du reproche à Camille, interpellée, « Sais-tu
ce que c’est que des nonnes, malheureuse fille ? », à la critique généralisée aux nonnes avec la répétition
en anaphore de « savent-elles » = formulation d’un double reproche, que la tirade va développer.
La première question, qui vise à définir « des nonnes », s’en prend directement à la religion : « Elles qui
te représentent l’amour des hommes comme un mensonge, savent-elles qu’il y a pis
encore, le mensonge de l’amour divin ? » → chiasme, qui place en son centre le reproche de « mensonge
», met en parallèle l’argument précédemment invoqué par Camille, « l’amour des hommes » considéré
comme « un mensonge », et celui sur lequel insiste Perdican, « le mensonge de l’amour divin »
Glissement de « mensonge » à « crime « = gradation dans l’accusation = celui de l’endoctrinement des
jeunes filles au couvent, encore innocentes.
Verbe « chuchoter » → manipulation mentale, car elles disent ces « paroles » à l’oreille, en cachette,
comme l’on avouerait un péché. Ce reproche parcourt la fin de cette tirade : reprise exclamative
familière, « comme elles t’ont fait la leçon ! » + métaphore : « le masque de plâtre que les nonnes t’ont
plaqué sur les joues ».
Accumulation des exemples du résultat de cet endoctrinement, d’abord l’attitude de Camille lors de
leurs retrouvailles, son admiration du tableau d’une aïeule en costume de religieuse : « Comme j’avais
prévu tout cela quand tu t’es arrêtée devant le portrait de notre vieille tante ! ». Phrases négatives =
refus successifs pendant leurs échanges suivants : « Tu voulais partir sans me serrer la main ; tu ne
voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde tout en larmes ».
Personnification du décor, qui partage le chagrin de Perdican.
Dernier argument, qui fait tomber ce masque : introduit par le connecteur « mais » + personnification
du cœur, métaphore de la lecture : « mais ton cœur a battu ; il a oublié sa leçon, lui qui ne sait pas lire »
→ sensibilité naturelle de Camille, qui l’a donc emporté sur la rationalité acquise → partage
possible : « et tu es revenue t’asseoir sur l’herbe où nous voilà. » (connecteur « et » à valeur de
conséquence + présentatif « voilà »)
→ Conclut par une amère ironie à travers le syllogisme en 3 temps : « Eh bien ! Camille, ces femmes ont
bien parlé ; elles t’ont mise dans le vrai chemin il pourra m’en coûter le bonheur de ma vie » = discours
religieux qui le prive de la possibilité d’être aimé de Camille ; mais la conclusion contredit ce « vrai
chemin », en démasquant ce mensonge avec le paradoxe : « mais dis-leur cela de ma part : le ciel n’est
pas pour elles. »
2ème mouvement : Un plaidoyer
La réaction de Camille à travers sa question « Ni pour moi, n’est-ce pas ? » = ambiguë : blessée dans son
orgueil ? amertume désabusée devant l’incompréhension de Perdican ? Ou bien encore cherche-t-elle à
enfin obtenir une réponse tranchée à sa question initiale : doit-elle, on non, prendre le voile ? Perdican
change alors de ton → plaidoyer lyrique en faveur de l’amour.
Exorde (l'exorde a pour fonction d'attirer la bienveillance de l'auditoire, d'exposer le sujet du discours
et parfois d'en indiquer les articulations essentielles) = rupture qui feint d’accepter le choix de
Camille, « Adieu, Camille, retourne à ton couvent » ; mais lexique péjoratif dans l’hypallage qui
personnifie les « récits hideux » prenant la place des « nonnes » → reprend la critique pour lui dicter,
à son tour, une leçon à travers l’impératif : « réponds ce que je vais te dire ».
Ce discours adopte, dans un premier temps, le pessimisme du discours religieux porté par Camille :
deux énumérations généralisantes (« tous les hommes … toutes les femmes ») → neuf adjectifs
dressant un sombre portrait des hommes, puis six adjectifs décrivant péjorativement les femmes.
Conclusion sur des images destinées à susciter un dégoût croissant de l'humanité : « le monde n’est
qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de
fange ».
Connecteur « mais » → contradiction, un éloge de l’amour, du couple, mis en valeur par les oppositions
lexicales des termes mélioratifs, en réponse aux hyperboles péjoratives : « mais il y a au monde une
chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. »
→ généralisation (« on », présent de vérité générale) dans une phrase à nouveau antithétique :
concession pessimiste sur un rythme ternaire, souligné par l’anaphore de l’adverbe : « On est souvent
trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ». Puis reprend l’éloge, dans une perspective
temporelle (évocation du bilan à la fin de sa vie) qui introduit le discours rapporté directement : Musset
reprend ici à l’identique, avec le pronom « je », le sentiment exprimé par George Sand dans la lettre
qu’elle lui a écrite le 12 mai 1834.
Visionnage : mise en scène de Gérard Gelas, 2006, théâtre du Chêne noir
Cette mise en scène de Gérard Gelas en 2006 à Avignon rapproche la pièce de notre époque
contemporaine d'abord par les costumes choisis. Le décor stylisé joue un rôle symbolique : le pont,
signe parfois de l’union amoureuse, peut se séparer en deux (parfois trois) éléments quand les
personnages eux-mêmes s’écartent l’un de l’autre. Il choisit aussi de marquer la fin de la scène par un
temps sonore.
L’extrait met en valeur l’importance accordé au jeu des acteurs, dont, cependant, le choix peut
surprendre car tous deux paraissent plus âgés que les vingt et un ans de Perdican et les dix-huit ans de
Camille. De ce fait, leur jeunesse est atténuée, remplacée par une dramatisation. Ainsi, cette scène
repose sur la violence de Perdican, exprimée tant par son ton de voix que par sa gestuelle puisqu’il va
jusqu’à lever la main sur Camille. Il dénonce, avec des intonations qui marquent son dégoût, le
comportement des religieuses, accusées de corrompre l’âme des jeunes filles qu’elles doivent éduquer.
Cela permet de souligner le contraste introduit par « mais ton cœur a battu » : la douceur du discours,
presque chuchoté, se charge alors d’une tendresse interrompue par le brusque éloignement qui recrée
une rupture. La dernière tirade ramène Perdican près de Camille, et un temps de silence prépare la
tirade lyrique finale. Si le comédien scande son portrait péjoratif de l’humanité, jusqu’à l’animalisation
qu’il semble cracher avec dégoût, à nouveau le connecteur « mais » introduit un changement à la fois de
ton, mais surtout avec la gestuelle qui rapproche les deux protagonistes : Perdican étreint Camille,
étreinte que celle-ci accepte, en y répondant même par son attitude.