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Lectures Linéaires

Le document explore la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle, en se concentrant sur des œuvres telles que 'Les Caractères' de La Bruyère et 'Manon Lescaut' de l'Abbé Prévost. Il met en lumière des thèmes comme la comédie sociale, la condition humaine, et les relations amoureuses, à travers des personnages emblématiques et des réflexions sur la société. Les extraits illustrent les préoccupations morales et les dynamiques de pouvoir dans les interactions humaines.

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Lectures Linéaires

Le document explore la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle, en se concentrant sur des œuvres telles que 'Les Caractères' de La Bruyère et 'Manon Lescaut' de l'Abbé Prévost. Il met en lumière des thèmes comme la comédie sociale, la condition humaine, et les relations amoureuses, à travers des personnages emblématiques et des réflexions sur la société. Les extraits illustrent les préoccupations morales et les dynamiques de pouvoir dans les interactions humaines.

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La littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle :

La Bruyère, Les Caractères (livres V à X) / parcours : la comédie sociale.

–9–

1 Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c’est un homme universel, et il se donne pour
tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table
d’un grand d’une cour du Nord : il prend la parole, et l’ôte à ceux qui allaient dire ce qu’ils en
savent ; il s’oriente dans cette région lointaine comme s’il en était originaire ; il discourt des mœurs
5 de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y
sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu’à éclater. Quelqu’un se hasarde
de le contredire, et lui prouve nettement qu’il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se
trouble point, prend feu au contraire contre l’interrupteur : « Je n’avance, lui dit-il, je raconte rien
que je ne sache d’original : je l’ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour,
10 revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j’ai fort interrogé, et qui ne
m’a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu’il ne
l’avait commencée, lorsque l’un des conviés lui dit : « C’est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et
qui arrive de son ambassade. »

Livre V

De la société et de la conversation

– 29 –

1 Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui répandu sur une colline vers le déclin
d’un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe
menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est
debout auprès de ses brebis ; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de
5 pâturage ; si elles se dispersent, il les rassemble ; si un loup avide paraît, il lâche son chien, qui le
met en fuite ; il les nourrit, il les défend ; l’aurore le trouve déjà en pleine campagne, d’où il ne se
retire qu’avec le soleil : quels soins ! quelle vigilance ! quelle servitude ! Quelle condition vous
paraît la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis ? le troupeau est-il fait pour le
berger, ou le berger pour le troupeau ? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne, s’il
10 est bon prince.
Le faste et le luxe dans un souverain, c’est le berger habillé d’or et de pierreries, la houlette d’or en
ses mains ; son chien a un collier d’or, il est attaché avec une laisse d’or et de soie. Que sert tant
d’or à son troupeau ou contre les loups ?

Livre X

Du Souverain ou de la République 1

– 16 –

Arfure cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint, entendait de loin le sermon d’un
carme ou d’un docteur qu’elle ne voyait qu’obliquement, et dont elle perdait bien des paroles. Sa
vertu était obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré dans le
huitième denier : quelle monstrueuse fortune en moins de six années ! Elle n’arrive à l’église que
dans un char ; on lui porte une lourde queue ; l’orateur s’interrompt pendant qu’elle se place ; elle
le voit de front, n’en perd pas une seule parole ni le moindre geste. Il y a une brigue entre les
prêtres pour la confesser ; tous veulent l’absoudre, et le curé l’emporte.

– 17 –

L’on porte Crésus au cimetière : de toutes ses immenses richesses, que le vol et la concussion lui
avaient acquises, et qu’il a épuisées par le luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de
quoi se faire enterrer ; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les secours ; l’on n’a
vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le moindre docteur qui l’ait assuré de son salut.

– 18 –

Champagne, au sortir d’un long dîner qui lui enfle l’estomac, et dans les douces fumées d’un vin
d’Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu’on lui présente, qui ôterait le pain à toute une province si
l’on n’y remédiait. Il est excusable : quel moyen de comprendre, dans la première heure de la
digestion, qu’on puisse quelque part mourir de faim ?

– 19 –

Sylvain de ses deniers acquis de la naissance et un autre nom : il est seigneur de la paroisse
où ses aïeuls payaient la taille ; il n’aurait pu autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son
gendre.

Livre VI
Des biens et de la fortune

Dans Le Neveu de Rameau, Moi, le philosophe, dialogue avec Lui, « le neveu de Rameau »,
personnage fantasque et artiste raté. Chacun expose sa conception du bonheur, de la vie et de la
condition de l’homme en société.

LUI.

1 Non, non, vous dis-je, je suis trop lourd pour m’élever si haut. J’abandonne aux autres le séjour
des brouillards, je vais terre à terre. Je regarde autour de moi, et je prends mes positions, ou je
m’amuse des positions que je vois prendre aux autres ; je suis excellent pantomime comme vous
en allez juger.

5 Puis il se mit à sourire, à contrefaire l’homme admirateur, l’homme suppliant, l’homme


complaisant ; il a le pied droit en avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le
regard comme attaché sur d’autres yeux, la bouche béante, les bras portés vers quelque objet ; il
attend un ordre, il le reçoit, il part comme un trait, il revient, il est exécuté, il en rend compte ; il est
attentif à tout ; il ramasse ce qui tombe, il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds ; il tient
10 une soucoupe ; il approche une chaise ; il ouvre une porte ; il ferme une fenêtre, il tire des rideaux ;
il observe le maître et la maîtresse ; il est immobile, les bras pendants, les jambes parallèles ; il
écoute, il cherche à lire sur les visages et il ajoute : Voilà ma pantomime, à peu près la même que
celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.

Denis Diderot, Le Neveu de Rameau, 1762-1777


Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle :
Abbé Prévost, Manon Lescaut / parcours : personnages en marge, plaisirs du
romanesque.

Première rencontre : le coup de foudre

1 J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt !
j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter
cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche
d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n’avions pas
5 d’autre motif que la curiosité.
Il en sortit quelques femmes qui se retirèrent aussitôt ; mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta
seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur,
s’empressait de faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante, que moi, qui
n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention ; moi,
10 dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup
jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais, loin
d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur.
Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée.
Je lui demandai ce qui l’amenait à Amiens, et si elle y avait quelques personnes de connaissance.
15 Elle me répondit ingénument qu’elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L’amour
me rendait déjà si éclairé depuis un moment qu’il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein
comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes
sentiments ; car elle était bien plus expérimentée que moi : c’était malgré elle qu’on l’envoyait au
couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà déclaré, et qui a causé
20 dans la suite tous ses malheurs et les miens.

La libération de Manon : une farce théâtrale

1 Nous retournâmes le matin à l’hôpital. J’avais avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et
par-dessus mon justaucorps un surtout qui ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches.
Nous ne fûmes qu’un moment dans sa chambre. M. de T *** lui laissa une de ses deux vestes. Je
lui donnai mon justaucorps, le surtout me suffisant pour sortir. Il ne se trouva rien de manque à son
5 ajustement, excepté la culotte, que j’avais malheureusement oubliée.
L’oubli de cette pièce nécessaire nous eût sans doute apprêtés à rire, si l’embarras où il nous
mettait eût été moins sérieux. J’étais au désespoir qu’une bagatelle de cette nature fût capable de
nous arrêter.
Cependant je pris mon parti, qui fut de sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon.
10 Mon surtout était long, et je me mis, à l’aide de quelques épingles, en état de passer décemment à
la porte.
Le reste du jour me parut d’une longueur insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous
rendîmes dans un carrosse un peu au-dessous de la porte de l’hôpital. Nous n’y fûmes pas
longtemps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre portière étant ouverte, ils
15 montèrent tous deux à l’instant. Je reçus ma chère maîtresse dans mes bras : elle tremblait
comme une feuille. Le cocher me demanda où il fallait toucher : « Touche au bout du monde, lui
dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de Manon. »
Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m’attirer un fâcheux embarras. Le cocher fit
réflexion à mon langage, et lorsque je lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être
20 conduits, il me répondit qu’il craignait que je ne l’engageasse dans une mauvaise affaire ; qu’il
voyait bien que ce beau jeune homme qui s’appelait Manon était une fille que j’enlevais de
l’hôpital, et qu’il n’était pas d’humeur à se perdre pour l’amour de moi.
La délicatesse de ce coquin n’était qu’une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions
trop près de l’hôpital pour ne pas filer doux. « Tais-toi, lui dis-je, il y a un louis d’or à gagner pour
25 toi. » Il m’aurait aidé, après cela, à brûler l’hôpital même.
La mort de Manon : la rédemption

1 Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut
jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse
dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et
je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le
5 point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de
mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les
miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce
discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n'y répondis que par les tendres
consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le
10 serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître
que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments,
ni que je vous rapporte ses dernières expressions.
Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce
que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
15 Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement
puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce
volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Choderlos de Lasclos, Les Liaisons dangereuses : lettre VI

Lettre du Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil, au sujet de Madame de Tourvel que


Valmont doit séduire

[…]
1 J’ai dirigé sa promenade de manière qu’il s’est trouvé un fossé à franchir ; et, quoique fort leste,
elle est encore plus timide : vous jugez bien qu’une prude craint de sauter le fossé. Il a fallu se
confier à moi. J’ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos préparatifs et le passage de ma
vieille tante avaient fait rire aux éclats la folâtre dévote : mais dès que je me fus emparé d’elle, par
5 une adroite gaucherie, nos bras s’entrelacèrent mutuellement. Je pressai son sein contre le mien ;
et, dans ce court intervalle, je sentis son cœur battre plus vite. L’aimable rougeur vint colorer son
visage, et son modeste embarras m’apprit assez que son cœur avait palpité d’amour et non de
crainte. Ma tante, cependant, s’y trompa comme vous et se mit à dire : « L’enfant a eu peur ; »
mais la charmante candeur de l’enfant ne lui permit pas le mensonge, et elle répondit naïvement :
10 « Oh non, mais… » Ce seul mot m’a éclairé. Dès ce moment, le doux espoir a remplacé la cruelle
inquiétude. J’aurai cette femme ; je l’enlèverai au mari qui la profane : j’oserai la ravir au Dieu
même qu’elle adore. Quel délice d’être tour à tour l’objet et le vainqueur de ses remords ! Loin de
moi l’idée de détruire les préjugés qui l’assiègent ! ils ajouteront à mon bonheur
et à ma gloire. Qu’elle croie à la vertu, mais qu’elle me la sacrifie ; que ses fautes l’épouvantent
15 sans pouvoir l’arrêter, et, qu’agitée de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que
dans mes bras.
Qu’alors, j’y consens, elle me dise : « Je t’adore ; » elle seule, entre toutes les femmes, sera digne
de prononcer ce mot. Je serai vraiment le dieu qu’elle aura préféré.
Soyons de bonne foi ; dans nos arrangements, aussi froids que faciles, ce que nous appelons
20 bonheur est à peine un plaisir. Vous le dirai-je ? je croyais mon cœur flétri ; et ne me trouvant plus
que des sens, je me plaignais d’une vieillesse prématurée. Madame de Tourvel m’a rendu les
charmantes illusions de la jeunesse. Auprès d’elle je n’ai pas besoin de jouir pour être heureux. La
seule chose qui m’effraie est le temps que va me prendre cette aventure ; car je n’ose rien donner
au hasard. J’ai beau me rappeler mes heureuses témérités, je ne puis me résoudre à les mettre en
25 usage. Pour que je sois vraiment heureux, il faut qu’elle se donne ; et ce n’est pas une petite
affaire. […]

P.S. À propos, ce pauvre chevalier s’est-il tué de désespoir ? En vérité, vous êtes cent fois plus
mauvais sujet que moi, et vous m’humilieriez, si j’avais de l’amour-propre.
Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle :
Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde / parcours : crise personnelle, crise familiale.

« L’homme habile »

SUZANNE
[…]
1 Parfois, tu nous envoyais des lettres,
parfois tu nous envoyais des lettres,
ce ne sont pas des lettres, qu’est-ce que c’est ?
de petits mots, juste des petits lots, une ou deux phrases,
5 rien, comment est-ce qu’on dit ?
elliptiques.
« Parfois, tu nous envoyais des lettres elliptiques. »
Je pensais, lorsque tu es parti
(ce que j’ai pensé lorsque tu es parti),
10 lorsque j’étais enfant et que tu nous as faussé compagnie (là que ça commence),
je pensais que ton métier, ce que tu faisais ou allais faire dans la vie,
ce que tu souhaitais faire dans la vie,
je pensais que ton métier était d’écrire (serait d’écrire)
ou que de toute façon
15 - et nous éprouvons l’un et l’autre, ici, tu le sais, tu ne peux pas ne pas le savoir, une certaine
forme d’admiration, c’est le terme exact, une certaine forme d’admiration pour toi, à cause de
ça -,
ou que, de toute façon,
si tu en avais la nécessité,
20 si tu en éprouvais la nécessité,
si tu en avais, soudain, l’obligation ou le désir, tu saurais écrire,
te servir de ça pour te sortir d’un mauvais pas ou avancer plus encore.
Mais jamais, nous concernant, jamais tu ne te sers de cette possibilité, de ce don (on dit
comme ça, c’est une sorte de don, je crois, tu ris) jamais, nous concernant, tu ne te sers de
25 cette qualité – c’est le mot et un drôle de mot puisqu’il s’agit de toi – jamais tu ne te sers de
cette qualité que tu possèdes, avec nous, pour nous.
Tu ne nous en donnes pas la preuve, tu ne nous en juges pas digne.
C’est pour les autres.

Partie I, Scène 3

LOUIS
1 C’était il y a dix jours à peine peut-être
– où est-ce que j’étais ? –
ce devait être il y a dix jours et c’est peut-être aussi pour cette unique et infime raison
que je décidai de revenir ici.
5 Je me suis levé et j’ai dit que je viendrais les voir,
rendre visite,
et ensuite, les jours suivants,
malgré les excellentes raisons que je me suis données,
je n’ai plus changé d’avis.
10 Il y a dix jours,
j’étais dans mon lit et je me suis éveillé,
calmement, paisible – cela fait longtemps,
aujourd’hui un an, je l’ai dit au début,
cela fait longtemps que cela ne m’arrive plus et que je me retrouve toujours, chaque matin,
15 avec juste en tête pour commencer, commencer à nouveau,
juste en tête l’idée de ma propre mort à venir –
je me suis réveillé, calmement, paisible,
avec cette pensée étrange et claire
je ne sais pas si je pourrai bien la dire
20 avec cette pensée étrange et claire
que mes parents, que mes parents,
et les gens encore, tous les autres, dans ma vie,
les gens les plus proches de moi,
que mes parents et tous ceux que j’approche ou qui s’approchèrent de moi,
25 mon père aussi par le passé, admettons que je m’en souvienne,
ma mère, mon frère là aujourd’hui
et ma sœur encore,
que tout le monde après s’être fait une idée de moi,
un jour ou l’autre ne m’aime plus, ne m’aimât plus
30 et qu’on ne l’aime plus
(ce que je veux dire)
« au bout du compte » comme par découragement, comme par lassitude de moi, qu’on
m’abandonnât toujours car je demande l’abandon
[…]

Partie I, Scène 5

[…]
1 ANTOINE –Je suis un peu brutal ?
Pourquoi tu dis ça ?
Non.
Je ne suis pas brutal.
5 Vous êtes terribles, tous, avec moi.
LOUIS – Non, il n’est pas brutal, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
ANTOINE – Oh ! toi, ça va, « la Bonté même » !
CATHERINE – Antoine !
ANTOINE – Je n’ai rien, ne me touche pas !
10 Faites comme vous voulez, je ne voulais rien de mal, je ne voulais rien faire de mal,
il faut toujours que je fasse mal,
je disais seulement,
cela me semblait bien, ce que je voulais juste dire
– toi, non plus ne me touche pas ! –
15 je n’ai rien dit de mal,
je disais juste qu’on pouvait l’accompagner, et là, maintenant,
vous êtes à me regarder comme une bête curieuse,
il n’y avait rien de mauvais dans ce que j’ai dit, ce n’est pas bien, ce n’est pas juste, ce n’est
pas bien d’oser penser cela,
20 arrêtez tout le temps de me prendre pour un imbécile !
il fait comme il veut, je ne veux plus rien,
je voulais rendre service, mais je me suis trompé,
il dit qu’il veut partir et cela va être de ma faute,
cela va encore être de ma faute,
25 ce ne peut pas toujours être comme ça,
ce n’est pas une chose juste,
cela ne se peut pas,
je disais seulement,
je voulais seulement dire
30 et ce n’était pas en pensant mal,
je disais seulement,
je voulais seulement dire…
LOUIS – Ne pleure pas.
ANTOINE – Tu me touches, je te tue.
[…]
Partie II, Scène 2
Bérenger, se regardant toujours dans la glace

1 […] Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau. (Il décroche les tableaux, les jette par terre avec
fureur, il va vers la glace.) Ce sont eux qui sont beaux. J’ai eu tort ! Oh ! Comme je voudrais être
comme eux. Je n’ai pas de corne, hélas ! Que c’est laid, un front plat. Il m’en faudrait une ou deux,
pour rehausser mes traits tombants. Ça viendra peut-être, et je n’aurai plus honte, je pourrai aller
5 tous les retrouver. Mais ça ne pousse pas ! (Il regarde les paumes de ses mains.) Mes mains ont
moites. Deviendront-elles rugueuses ? (Il enlève son veston, défait sa chemise, contemple sa
poitrine dans la glace.) J’ai la peau flasque. Ah, ce corps trop blanc, et poilu ! Comme je voudrais
avoir une peau dure et cette magnifique couleur d’un vert sombre, une nudité décente, sans poils,
comme la leur ! (Il écoute les barrissements.) Leurs chants ont du charme, un peur âpre, mais un
10 charme certain ! Sine pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça
n’est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! Non, non, ce n’est pas ça, que c’est
faible, comme cela manque de vigueur ! Je n’arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr !
Les hurlements ne sont pas des barrissements : Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les
suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais
15 je ne deviendrai rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer. Je voudrais bien, je voudrais
tellement, mais je ne peux pas.
Je ne peux plus me voir. J’ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur
à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien tant pis ! Je me
défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où
20 sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis
le dernier homme, je le renterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas !

Eugène Ionesco, Rhinocéros, scène finale, 1959.

La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle :


Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (aussi connu sous les titres Cahiers de Douai, Recueil
Demeny ou Recueil de Douai), 22 poèmes de “Première soirée” à “Ma Bohème
(Fantaisie)” / parcours : émancipations créatrices.

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,


Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :


Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870

Le dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière


Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent, où le soleil, de la montagne fière,
Luit ; c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue


Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort : il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme


Sourirait un enfant malade, il fait un somme.
Nature, berce-le chaudement : il a froid !

Les parfums ne font pas frissonner sa narine


Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

2 ème livre

Ma Bohème

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;


Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse, et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.


Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,


Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,


Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers


Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent


Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,


Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,


Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Baudelaire, Les Fleurs du mal,1840

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