Commentaire « A la musique » Rimbaud
Introduction :
- A. Rimbaud a 16 ans en 1870. Il étouffe à Charleville-Mézières et rêve de Paris. La rencontre avec son
professeur de littérature G. Izambard est décisive et le jeune homme partira bientôt pour deux fugues
mémorables. Cependant, il profite aussi de Charleville pour écrire et notamment pour croquer des portraits
de ses contemporains, comme dans le poème que nous allons étudier.
- Il s’agit donc du poème « À la musique », composé de 36 vers disposés en 9 quatrains, en alexandrins. Ce
poème qui est le dixième poème du premier Cahier de Douai a été publié pour la première fois en 1891 puis
la même année dans une édition préfacée par Verlaine. Le texte rend compte des préoccupations de
Rimbaud, ce à quoi il aspire et ce qui lui fait horreur, la liberté contre la médiocrité et le monde étriqué du
bourgeois. Il raconte ainsi un jeudi soir à Charleville, sur la place de la gare où il flâne en quête de conquêtes
amoureuses.
- Dans le titre apparait déjà le projet du poème : il sonne comme une antiphrase puisque les bourgeois
s’extasient devant un orchestre militaire jouant de façon hebdomadaire le jeudi, comme une remarque
triviale (« En avant la musique ! ») de ces mêmes bourgeois mais aussi comme un éloge de la vraie
musique…
- Problématique : dans quelle mesure le poète se libère-t-il de la société dans ce poème ?
- Pour répondre à cette question, on étudiera le texte selon trois mouvements :
I. Les 6 premiers vers qui constituent une sorte d’introduction plantent le décor : la satire générale.
Un jeudi soir à Charleville.
II. Les vers 7 à 20 présentent une satire féroce des bourgeois.
III. Après une transition (vers 20 à 24) présentant les voyous, le poète intervient et décrit ses
sentiments, bien éloignés de ceux des bourgeois.
I. Un jeudi soir à Charleville
- Le lieu est précisé avant le poème : « place de la gare, à Charleville ». Cela sonne comme une vengeance
du jeune homme contre cette ville qu’il a tant détesté et qu’il voulait fuir. La gare → départ ?
- La nature est ici compartimentée, domestiquée, et c’est péjoratif : la place est « taillée en mesquines
pelouses » avec une hypallage (ce sont sûrement les pelouses qui sont taillées !), les pelouses sont
mesquines et c’est un « square », c’est-à-dire un carré, régulier, sans fantaisie. L’hyperbole « tout est
correct », le pronom « tout » étant développé par « les arbres et les fleurs » montre bien que rien ne
dépasse, que la nature étouffe. Le terme « correct » a des connotations morales. C’est un mot de
bourgeois.
- Dans ce décor, un groupe d’hommes : les « bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs ». Cf. Flaubert :
« j’appelle bourgeois quiconque pense bassement ». Ces bourgeois sont « poussifs », vocabulaire
dépréciatif et dominés par « les chaleurs » + expressivité du rejet, comme si les bourgeois étaient d’une
lenteur exaspérante sur le terme « portent » au vers 4. Ici présent d’éternité qui montre que les bourgeois
ont une vie réglée, sans fantaisie. Enfin le COD du verbe « portent », à savoir « leurs bêtises jalouses »
1
caractérise plus encore les bourgeois : bêtes (domaine intellectuel) mais jaloux des autres : la bêtise est
prétentieuse et jalouse l’intelligence. Une bêtise consciente d’elle-même n’est plus de la bêtise…
- Enfin l’orchestre est « militaire »1 ce qui sonne comme un oxymore, planté « au milieu du jardin » afin d’en
souligner le caractère incongru et ne joue pas mais « balance » (souligner ici l’expressivité de
l’enjambement au vers 6) sa musique. Celle-ci est La Valse des fifres, autre formulation antithétique le fifre
produisant un son perçant à opposer à la danse langoureuse de la valse. Les « schakos2 » désignent par
métonymie les militaires affublés d’un couvre-chef ridicule et réduits à leur chapeau.
➔ Synthèse : un lieu mesquin, une nature étouffée et des bourgeois en groupe ridicules et caricaturés
regardant un spectacle navrant. Cruauté de la satire qui se poursuit dans le second mouvement.
II. La satire des bourgeois (vers 7 à 20) :
Différents personnages chez les bourgeois. Rimbaud élabore une sorte d’inventaire, relevant les accessoires
symboliques du bourgeois. Le texte relève ici de la caricature.
- Le premier « type » est la « gandin » qui est un dandy ridicule, affectant une mise très recherchée. Le
verbe « parade » montre ici la volonté de démonstration : le jeune homme se montre pour être admiré, se
place afin que les regards se fixent sur lui.
1
Cf. Flaubert Dictionnaire des idées reçues : « Musique. Fait penser à un tas de choses. — Adoucit les mœurs. Ex. : la
Marseillaise »
2
Coiffure militaire rigide et à visière, le plus souvent de forme tronconique, portée par différentes troupes de l'armée
française jusqu'à la première guerre mondiale et, de nos jours, par l'infanterie de la Garde républicaine et par les Saint-
Cyriens. (CNRTL)
2
- Le second type est « le notaire » ; symbolique de la profession : pouvoir de l’argent, aspect économique.
Celui-ci « pend à ses breloques à chiffres » : le notaire est comme esclave des objets qu’il affectionne et
qui sont un signe extérieur de richesse. La « breloque à chiffres » est sûrement une montre à gousset.
- L’énumération se poursuit avec « des rentiers à lorgnon3 ». Chaque bourgeois est croqué par un détail, ici
le lorgnon peu pratique qui souligne l’affectation du bourgeois, désigné d’ailleurs comme un rentier
(toujours importance de l’argent et parasitisme de ces gens improductifs qui ne travaillent pas)). Ces
rentiers « soulignent tous les couacs » : aucune vidée esthétique, fierté de leur savoir. Prosaïsme du terme
« couac » dans le poème et expressivité des sonorités du mot. Le bourgeois est un couac dans la société.
- Ensuite Rimbaud décrit les « gros bureaux bouffis » : la métonymie réduit ici les employés de bureau à
leur meuble : ils sont littéralement des bureaux. Caricature physique renforcée par expressivité de
l’allitération en [B]. L’adjectif « gros » fait d’ailleurs pendant à celui pour désigner les « grosses dames »
comme dans une symétrie. Le terme « dame » mime le respect que les bureaux veulent imposer et le
verbe « trainer » montre la nonchalance bestiale des bourgeois. Les femmes sont comparées par
métaphores à des éléphants puisque les hommes sont d’« officieux cornacs » avec la diérèse : seul le
poète peut voir derrière les apparences et montrer au lecteur que ces bourgeois sont des cornacs. La
caricature est ici lourde et porte en particulier sur le physique.
- Enfin au vers 12, « celles dont les volants ont des airs des réclames » peut désigner les filles des bourgeois,
où tout même la beauté est récupérée pour l’argent (réclame = publicité). Signalons l’anacoluthe, puisque
les « officieux cornacs semblent désigner les « gros bureaux bouffis ».
- La 4ème strophe continue sur le même mode : la nature, domestiquée, est réduite à la couleur des bancs,
les « épiciers retraités » ne sont pas singularisés mais désignés comme un groupe homogène sans
individualité : « des clubs » ; le bourgeois n’a pas d’individualité. Il se singularise éventuellement par des
accessoires mais c’est tout. Toujours les accessoires avec leur « canne à pomme ». Diérèse sur
« sérieusement qui mime le ridicule de la parole des bourgeois qui discutent politique. Le sérieux est
évidemment ridiculisé par la locution adverbiale « en somme » qui marque la simplification et la réduction
du propos. Incapables d’une pensée complexe. Il y a ici une contradiction entre ce qu’ils disent (des
choses banales, réduites) et ce qu’ils pensent dire (prétention à une discussion profonde).
- Enfin, la 5ème strophe présente un portrait plus particulier, celui d’un bourgeois là encore caricaturé par sa
grosseur : « épatant, rondeurs de ses reins, bedaine flamande » avec expressivité de l’allitération en [B] là
encore. Le bourgeois s’étale aussi dans le vers avec le retard par la proposition participiale vers 17, par les
expansions du nom (« à boutons clairs, bedaine flamande ») et par le rejet vers 20 du tabac qui comme le
vers déborde. Le matérialisme est encore noté par l’expression « prisent en argent » : boite en argent qui
contient le tabac, ostentation mais ramassée dans une expression totalisante : c’est directement l’argent
qu’ils portent à leurs narines. Enfin, le tabac qu’ils prisent est « de la contrebande » : hypocrisie du
bourgeois fier de flirter avec la légalité. On entend ici la parole du bourgeois qui fait une confidence qui le
ridiculise : « vous savez… »
➔ SYNTHÈSE : un mouvement tout entier tourné vers la caricature : les bourgeois ont un physique ridicule,
des accessoires ridicules, une pensée étroite et étriquée et ne semblent pas humains mais animaux. La
bêtise renvoie ici à son étymologie : la bête. Par ce poème, le poète transmet sa détestation de ce peuple
de Charleville, ville de garnison et s’émancipe de ce climat étouffant et médiocre.
3
Cf. Flaubert Dictionnaire des idées reçues : « Lorgnon. Insolent et distingué. »
3
III. Après une transition (vers 20 à 24) présentant les voyous, le poète intervient et
décrit ses sentiments, bien éloignés de ceux des bourgeois.
La strophe 6 décrit ici la jeunesse opposée à la vieillesse rance des bourgeois : « voyous », « pioupious »,
« bébés ». Ils sont aussi déclassés socialement, ce sont des « voyous » (description par les bourgeois, focalisation
interne), ce sont des « bonnes » (métier méprisé) ou des « pioupiou » (terme ridicule désignant le simple soldat
d’infanterie) qui évoque aussi le chant ridicule et touchant des oiseaux. Dédain des bourgeois et tendresse de
Rimbaud pour cette jeunesse. Sensibilité de cette jeunesse que la musique « rend amoureux » ? Ils ne fument pas
du tabac de contrebande mais « des roses » et sont le « long des gazons verts ». Importance de la nature.
Séduction dans la duplicité mais tendresse et expressivité du contre-rejet vers 23 qui montre que les soldats ne se
battent que pour « enjôler les bonnes »
Rupture à la strophe 7 avec le pronom tonique « MOI » et le tiret : opposition poète / bourgeois et même poète /
voyou-pioupiou. Provocation dans la réduplication du pronom « moi je ». Rythme disloqué de l’alexandrin avec la
virgule placée après le verbe. Seul le poète « est » : les autres ne sont pas ! Mais ce verbe être se révélera
finalement au vers suivant être le verbe « suivre » !
- L’expression « débraillé comme un étudiant » semble indiquer que le poète ne se considère pas comme
un étudiant, mais il en prend les caractéristiques.
- Importance de la nature : « marronniers verts ». Expressivité des sonorités : « alertes fillettes ». Vivacité
des jeunes filles, joie, avec rejet expressif vers 28 « vers moi ». Tout tourne autour du poète. Périphrase :
« choses indiscrètes » pour désigner l’amour. Tout parle : sensualité ici à travers la vue, l’ouïe (le rire)
- Cette sensualité se confirme à la strophe 8. Expressivité de la parataxe : « je ne dis pas un mot : je regarde
toujours » : le poète est celui qui sait regarder et profiter de ce qu’il voit : idée des couleurs, de l’œuvre
d’art (« brodés »), de la liberté « mèches folles »)
- Répétition en début du vers 31 de « je suis » : mais il ne suit plus les fillettes mais leur corps. Sensualité
débordante : le vers mime la découverte du corps de la femme : le regard du lecteur épouse celui du
poète qui descend des épaules aux jambes. Hyperbole évidente avec « divin ». Avec débordement de la
strophe 8 sur la dernière strophe : « j’ai bientôt déniché » : activité intense du poète qui construit avec son
imagination le corps féminin. Importance de l’imagination à noter ici.
- Enfin dans la dernière strophe, le verbe « reconstruire » marque bien ce travail de l’imagination : le poète
au travail est aussi celui qui sait reconstruire le corps féminin, avec l’oxymore : « belles fièvres » où ici
l’allitération en [B] au service de la caricature au début du poète est maintenant au service de la
sensualité. Regard des femmes et aposiopèse. On sent la sensualité et le dernier vers vient le confirmer
avec un « baiser » qui est pour l’instant imaginaire. Le poème ouvre à un après, à un ailleurs.
Conclusion :
➔ Un poème à charge, caricature des bourgeois féroce. Émancipation d’une société rance et conformiste.
➔ Un poème qui crée un monde, une société et qui donne à voir l’affrontement des générations et des
classes.
➔ Éloge de la poésie et du poète. Volonté de se mettre en avant. L’individu singulier qu’est le poète est mis
en valeur par Rimbaud. Cf. vision bourgeoise du poète dans LE Dictionnaire des idées reçues de Flaubert :
« Poésie (La). Est tout à fait inutile : passée de mode. Poète. Synonyme noble de nigaud (rêveur). »