Texte:
« Kany, ton père et tes frères se sont réunis, ils ont décidé que tu épouseras Famagan. Sache
donc te conduire en conséquence. Dans la rue, au marché, partout où tu seras, n’oublie pas
que tu n’es plus libre. Tu as désormais un mari. Et les gens t’observeront. C’est la parole de
ton père.
Kany resta immobile, les yeux grands ouverts.
Tu auras une bénédiction de Dieu, continua Maman Téné si tu suis tes parents.
A ces mots, Kany se laissa tomber, couvrant son visage de ses mains et sanglota. Maman
Téné mit sa main sur son épaule et d’une voix neutre lui dit.
Tu n’as pas à pleurer, tu n’es ni la première ni la dernière.
Je n’aime pas Famagan, je n’aime pas Famagan, cria Kany au milieu des sanglots.
Il n’est pas question d’aimer, fit Maman Téné, tu dois obéir; tu ne t’appartiens pas et tu ne
dois rien vouloir; c’est ton père qui est le maître et ton devoir est d’obéir. Les choses sont
ainsi depuis toujours.
Mâ, fit Kany qui s’était vivement redressée, pardonne-moi, mais je ne peux pas être la
femme de Famagan. Faites de moi ce que vous voudrez, je préfère mourir ».
Maman Téné demeura interdite. Elle regarda longuement sa fille et porta la main au menton
en signe d’étonnement.
Seydou Badian Kouyaté, Sous l’orage, 1957.
Aïssatou,
J’ai reçu ton mot. En guise de réponse, j’ouvre ce cahier, point d’appui dans mon
désarroi !: notre longue pratique m’a enseigné que la confidence noie la douleur.
Ton existence dans ma vie n’est point hasard. Nos grand-mères, dont les concessions
étaient séparées par une tapade, échangeaient journellement des messages. Nos mères se
disputaient la garde de nos oncles et tantes. Nous, nous avons usé pagnes et sandales sur le
même chemin caillouteux de l’école coranique. Nous avons enfoui, dans les mêmes trous, nos
dents de lait, en implorant Fée-Souris de nous les restituer plus belles.
Si les rêves meurent en traversant les ans et les réalités, je garde intacts mes souvenirs, sel
de ma mémoire.
Je t’invoque. Le passé renaît avec son cortège d’émotions. Je ferme les yeux. Flux et
reflux de sensations; chaleur et éblouissement, les feux de bois; délice dans notre bouche
gourmande, la mangue verte pimentée, mordue à tour de rôle. Je ferme les yeux. Flux et
reflux d’images; visage ocre de ta mère constellé de gouttelettes de sueur, à la sortie des
cuisines; procession jacassante des fillettes trempées, revenant des fontaines.
Le même parcours nous a conduites de l’adolescence à la maturité où le passé féconde le
présent.
Amie, amie, amie ! Je t’appelle trois fois. Hier, tu as divorcé. Aujourd’hui, je suis veuve.
Modou est mort. Comment te raconter ? On ne prend pas de rendez-vous avec le destin. Le
destin empoigne qui il veut, quand il veut. Dans le sens de vos désirs, il vous apporte la
plénitude. Mais le plus souvent, il déséquilibre et heurte. Alors, on subit. J’ai subi le coup de
téléphone qui bouleverse ma vie.
Un taxi hélé ! Vite ! Plus vite ! Ma gorge sèche. Dans ma poitrine une boule immobile.
Vite ! Plus vite ! Enfin l’hôpital !
L’odeur des suppurations et de l’éther mêlés. L’hôpital ! Des visages crispés, une escorte
larmoyante de gens connus ou inconnus, témoins malgré eux de l’atroce tragédie. Un couloir
qui s’étire, qui n’en finit pas de s’étirer. Au bout, une chambre. Dans la chambre un lit. Sur ce
lit : Modou étendu, déjà, isolé du monde des vivants par un drap blanc qui l’enveloppe
entièrement. Une main s’avance, tremblante, et découvre le corps lentement. Dans le désordre
d’une chemise bleue à fines rayures, la poitrine apparaît, velue, à jamais tranquille. Ce visage
figé dans la douleur et la surprise est bien sien, bien siens ce front dégarni, cette bouche
entrouverte. Je veux saisir sa main. Mais on m’éloigne. J’entends Mawdo, son ami médecin,
m’expliquer : crise cardiaque foudroyante survenue à son bureau alors qu’il dictait une lettre.
La secrétaire a eu la présence d’esprit de m’appeler. Mawdo redit son arrivée tardive avec
l’ambulance. Je pense : « le médecin après la mort ». Il mime le massage du cœur effectué
ainsi que l’inutile bouche-à bouche. Je pense encore massage du cœur, bouche-à bouche,
armes dérisoires contre la volonté divine.
Mariama Bâ, Une si longue lettre, 1979.
Khady Myriam et Nogaye s’étaient rencontrées dans cette prison pour femmes trois ans
auparavant, précisément un matin de mai, le jour où Khady avait soufflé ses vingt-sept
bougies. Quand celle-ci venait d’arriver, sa voisine, qui était condamnée à une peine de cinq
ans, avait déjà purgé sa première année. Au début, elles ne se supportaient pas. Nogaye, qui
n’arrêtait pas de s’apitoyer sur son sort, trouvait Khady très renfermée et introvertie. Khady
trouvait sa voisine très bavarde et extravertie. Pour elle, la vie n’était que choix. Choix que
l’individu devait assumer ! Mais au fil du temps, elle avait trouvé Nogaye sympathique,
même si elle n’était pas convaincue de son innocence. En plus, elles partageaient une chose
toutes les deux : la solitude ! Elles se sentaient terriblement seules. Depuis leur incarcération,
personne, que ce soit un parent, un ami ou une simple connaissance, n’était venu leur rendre
visite. Nogaye, qui était très prolixe, avait raconté son histoire à Khady au bout de trois mois
de cohabitation seulement. Une histoire certes différente de celle de Khady, mais c’était son
histoire à elle, celle qui l’avait conduite en prison à l’âge de vingt ans. Cette histoire, Khady la
connaissait par cœur pour l’avoir écoutée à maintes reprises. Malgré leur différence d’âge,
Nogaye la considérait comme une amie, une confidente. Elle connaissait ses moindres secrets.
Tout ce qu’elle avait fait jusqu’ici. C’était la raison pour laquelle Khady Myriam voulait que
Nogaye connaisse également son histoire. Mais elle n’avait pas le verbe facile. Elle ne faisait
pas partie de ceux qui savaient parler, narrer, se confier. Khady n’était pas Nogaye. Elle était
elle-même. Elle ne cherchait pas à être quelqu’un d’autre d’ailleurs. Tout ce qu’elle voulait,
c’était mettre son amie à l’aise. Durant sa jeunesse, elle ne faisait qu’observer les autres agir.
Au sein de sa propre famille, personne ne lui avait donné l’occasion de parler, à l’exception
de sa grand-mère maternelle qui l’aimait bien.
– Écoute, ma Nogaye chérie, je te promets que demain je vais te dire beaucoup de choses.
Demain, Khady va confesser !
– Pourquoi pas maintenant ? lui demanda Nogaye, impatiente.
– Parce qu’il fait nuit et j’ai sommeil. Ou parce que tu ne veux pas parler ! Tu sais, tant que tu
ne parles pas, tu ne seras jamais libérée.
– Il n’y a pas que la parole qui peut nous soulager. J’ai choisi l’acte pour extérioriser mes
sentiments. C’est d’ailleurs cela qui m’a amenée ici. Je te promets que si je ne meurs pas
entre-temps, tu entendras l’histoire de Khady Myriam Diop.
– Sur ce, elle se coucha sur son matelas loin d’être propre et confortable, plutôt crasseux.
– Bon, comme tu veux. En tout cas, sache que je suis là si toutefois tu veux parler. Et bonne
nuit, lui lança Nogaye, qui commençait à bâiller.
– Bonne nuit à toi aussi, répondit Khady tout en se retournant sur son étroit lit. Tandis que sa
voisine dormait profondément dans ce petit trou à rats où la mauvaise odeur régnait en maître,
Khady Myriam méditait. Elle pensait à elle-même, mais surtout au basculement de sa vie.
Hier, elle était une jeune femme pleine d’amertume, certes, mais très responsable et
courageuse. Malgré le lourd fardeau qu’elle traînait depuis sa tendre enfance, certaines
personnes l’enviaient. Rédactrice en chef du quotidien le plus célèbre du pays, sa décision
comptait beaucoup au sein de son organe de presse. Ses articles étaient lus et appréciés.
Désormais, elle était dans cette chambre 7 pour y occuper une place de choix dans le lot des
ombres, des frustrées, des victimes, des malheureuses, des malchanceuses, des coupables, des
innocentes… Pour combien de temps ? Elle n’en savait rien. Pourtant, Khady Myriam Diop
n’avait jamais connu le bonheur. Elle avait trop souffert et ne comprenait pas ce qui se
passait. Elle s’était posé cette question à plusieurs reprises sans avoir jamais, jamais trouvé de
réponse : « Pourquoi moi ? ». C’était la question qu’elle se posait en rêvant, en marchant, en
travaillant, bref, tout le temps. C’était son questionnement permanent. En pensant aux
moments difficiles qu’elle avait vécus, deux grosses larmes coulèrent sur ses joues ovales.
Pour chasser ses propres malheurs, elle regarda celle qui dormait sur l’autre lit de la chambre.
Orpheline de mère à cinq ans, Nogaye avait été élevée par sa grand-mère maternelle, tout
comme Khady. Une grand-mère qui l’aimait beaucoup d’ailleurs. Mais à vingt ans, la jeune
femme s’était retrouvée enceinte. Son petit ami, un père de famille deux fois plus âgé qu’elle,
avait nié les faits. Nogaye, qui se sentait terriblement frustrée, abandonnée, trahie et en colère,
ne voulait pas décevoir et encore moins affronter sa grand-mère qui rêvait, pour elle, d’un
mariage de princesse. Elle prit la pire décision de toute sa vie. Elle alla chez tante Arame, la
sage-femme de son quartier, un matin de juin. Elle en était à son troisième mois de grossesse
lorsqu’elle mit volontairement fin à la vie de l’être qui grandissait en elle. Son désir de mettre
fin à sa gestation lui fut fatal.
L’avortement provoqué qu’elle avait subi l’avait conduite à l’hôpital. L’avortement, une petite
intervention, délicate, dangereuse, injuste et égoïste parfois. Une vie à peine commencée
prend fin. Une autre vie bascule. Celle de la mère, parfois victime, manipulée, désespérée,
parfois maîtresse de ces actes. Quoi qu’il en soit, Nogaye, l’ex-future maman était la seule à
avoir payé les pots cassés. Elle n’avait pas agi seule. Malheureusement pour la pauvre jeune
femme, sa grand-mère, qui pensait à tout sauf à une grossesse, encore moins à un avortement,
avait reçu le choc de sa vie ce jour-là quand le médecin lui avait annoncé ce que sa petite-fille,
sa protégée, venait de faire. La grand-mère, une femme éduquée selon les préceptes de
l’islam, avait toujours considéré l’avortement comme un crime. Pour elle, toute femme qui
avait recours à cet acte ignoble était une meurtrière. Elle avait banni sa petite-fille et ne
voulait plus entendre parler d’elle. Le jour du procès, elle ne s’était même pas déplacée et
avait également interdit à son unique fils et à sa belle-fille de mettre les pieds au tribunal. La
seule personne que Nogaye avait vue ce jour-là, c’était son père. Un père qui n’avait jamais
pris soin d’elle, qui n’avait jamais été là, mais présent le jour où l’on s’y attendait le moins.
Après avoir vu et entendu sa fille dire devant tout le monde qu’elle entretenait régulièrement
des rapports sexuels avec son amant, le papa, déçu, gêné et amer, avait du mal à regarder son
aînée, assise sur le banc des accusés, le banc des coupables. Dans la famille de la pauvre
Nogaye, la sexualité était un sujet tabou quand cela arrangeait le chef de famille. Dans la
famille de la pauvre Nogaye, on préférait trouver une belle excuse à un papa irresponsable
plutôt que de soutenir une jeune femme naïve, trahie et désemparée.
Faty Dieng, Chambre 7, chap. I, L’Harmattan-Sénégal, 2019, pp.13-17.
LA PAROLE DE DIEU
Samba Diallo tremblait de tout son corps et s’ingéniait à répéter correctement son verset, à
réfréner les râles que la douleur lui arracher.
- Sois précis en répétant la parole de ton Seigneur…. Il t’a fait la grâce de descendre son
verbe jusqu’à toi. Ces paroles, le Maître du monde les a véritablement prononcées. Et toi,
misérable moisissure de la terre, quand tu as l’honneur de les répéter après lui, tu te négliges
au point de les profaner. Tu mérites qu’on te coupe mille fois la langue…
- Oui, Maître, grâce…Je ne me tromperai plus.
Ecoute …
Une fois encore, tremblant et haletant, il répéta la phrase étincelante.
Ses yeux étaient implorants, sa voix mourante, son petit corps était moite de fièvre, son cœur
battait follement. Cette phrase qu’il ne comprenait pas, pour laquelle il souffrait le martyre, il
l’aimait pour son mystère et sa sombre beauté. Cette parole n’était pas comme les autres.
C’était une parole que jalonnait la souffrance, c’était une parole venue de Dieu, elle était un
miracle, elle était telle que Dieu lui-même l’avait prononcée. Le Maître avait raison. La Parole
qui vient de Dieu doit être dite exactement telle qu’il lui a plu de la façonner. Qui l’oblitère
mérite la mort.
L’enfant réussit à maîtriser sa souffrance.
Il répéta la phrase sans broncher, calmement, posément, comme si la douleur ne l’eût pas
lanciné.
Le Maître lâcha l’oreille sanglante. Pas une larme n’avait coulé sur le fin visage de
l’enfant. Sa voix était calme et son débit mesuré. La Parole de Dieu coulait, pure et limpide,
de ses lèvres ardentes. Sa tête endolorie était bruissante. Il contenait en lui la totalité du
monde, ce qu’il a de visible et ce qu’il a d’invisible, son passé et son avenir. Cette parole qu’il
enfantait dans la douleur, elle était l’architecture du monde, elle était le monde même.
Cheikh Hamidou KANE, L’aventure ambiguë, Julliard, Collection 10-18,1961, pp.13-14.
L’autoroute électronique ne cesse de faire de nouveaux adeptes et de gagner en
popularité. Malgré cela, un certain nombre d’irréductibles refusent encore d’utiliser cette
technologie de pointe. Cette réticence nous paraît excessive et totalement injustifiée, surtout si
l’on considère les nombreux aspects positifs du Net.
D'abord, Internet est un instrument de recherche remarquable. En effet, en quelques
minutes seulement, l’utilisateur de l’autoroute électronique accède à une banque de données
parmi les plus riches qui soient.
Ensuite, la Toile est un outil de communication d’une rare efficacité. Grâce au courrier
électronique, le monde est devenu un petit village.
Certes, certains utilisateurs abusent parfois des plaisirs que procure la navigation dans
Internet et y consacrent un peu plus de temps que ne le souhaiterait leur entourage, négligeant
ainsi d’autres obligations ou activités. Cependant, il est difficile aujourd’hui de résister à une
telle ouverture sur le monde, à une telle facilité de trouver autant de réponses et
d’informations, en aussi peu de temps, et tout cela depuis. Ainsi, des individus se trouvant
dans des coins diamétralement opposés du globe peuvent communiquer rapidement et
facilement. son domicile.
En somme, l’inforoute est un merveilleux outil d’information et de
communication, pourvu qu’on en use avec modération en profitant des bienfaits qu’il est
censé procurer.
Les cérémonies au Sénégal
Le Sénégal est un pays dont plus de 20% de la population vivent avec moins d’un dollar par
jour. Cependant, malgré cette situation, les sénégalais, plus particulièrement les femmes,
restent attachées à leurs traditions, coutumes et croyances.
Les« ndawtal », « ndioukeul », « diakhal »,yelloumame »,et « soukeurou koor » étaient jadis
pratiqués pour raffermir les liens entre les familles. Ils étaient bien sûr modérés à nos
économies. Désormais ces pratiques sont faites d’une manière démesurée. En effet, on a
tendance à renvoyer une cérémonie comme le baptême, non pas pour s’épargner des dépenses
non nécessaires, mais bien au contraire, pour mieux faire dans la prodigalité. C'est à dire,
prendre davantage de temps pour glaner çà et là des sommes d’argent supplémentaires
qu’elles vont malheureusement dilapider en un après-midi. Et souvent, c’est des mois de durs
labeurs, des sommes péniblement collectées dans des tontines qui partent en fumée en
seulement quelques heures.
Les cérémonies de mariage sont aussi l’occasion de s'adonner aux gaspillages. La dot est
maintenant élevée à des sommes faramineuses contrairement aux recommandations de
l’islam. Dans l’islam, celle-ci est fixée entre 16000 et 20000f et était destinée à aider la
mariée à pouvoir s’acheter les accessoires nécessaires à la bonne gestion de son ménage.
Maintenant, elles constituent un moyen pour les femmes d’étaler la richesse et la noblesse de
la famille du mari. Plus la dot est élevée, plus les cadeaux offerts à la belle famille sont
nombreux et prestigieux.
Le phénomène qui démontre le plus ce gaspillage est celui du face à face intitulé
« diakarloo ». Lors de cette cérémonie la mariée porte plusieurs tenues, toutes plus chères les
unes que les autres, sans compter les dépenses pour les repas et autres.
Les cérémonies religieuses, notamment d’un retour des lieux saints de l’islam, ne sont pas
en reste. Elles sont devenues des occasions de rivalités inopportunes .On rivalise en dépenses
de prestige, avec en toile de fond les dépenses ostentatoires du « ADJARATOU » s’érigeant
pour l’occasion en distributeur de gros billets de banques et faisant étalage de son
occasionnelle force de frappe financière.
À ce stade de l’analyse, cette consécration, par des actions de grâces, sape ce cinquième pilier
de l’islam.
Enfin, on n’hésite même pas à faire étalage de nos économies lors des funérailles, en
donnant des cadeaux à la belle famille de la veuve mais aussi en préparant des mets copieux et
variés. Ce qui est le plus déplorable, c’est que ces actes sont souvent perpétrés par des
femmes issues de la classe moyenne ou même de milieux défavorisés. Ainsi, rare sont celles
qui parviennent à faire des réalisations telles construire une maison, aider ses enfants à
entreprendre ou préparer leurs avenirs professionnels.