A mon père Noël, hugolâtre et auteur d'un mémoire sur La fin de Satan (V.H.
HUGO ET LA REVOLUTION
Sans la poésie des révoltes qui la précèdent, la révolution serait impossible (Jean Genet sur Angela Davis)
Contemporain de Marx (1818-1883), Victor Hugo (1802-1885) l'emporte sur lui
par sa longévité, mais la rencontre n'a pas eu lieu entre les deux hommes.
Et on peut penser que Karl Marx a associé Victor Hugo à ces parlementaires,
dont ce dernier était, et dont il évoque le comportement avec verve lors du coup
d'Etat du 2 décembre 1851:
« Le 2 décembre les surprit comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, et
les peuples qui, aux époques de dépression, laissent volontiers assourdir leur
crainte secrète par les braillards les plus bruyants, se seront peut-être
convaincus que les temps sont passés où le caquetage d'un troupeau d'oies
pouvait sauver le Capitole » (K. Marx :Le 18 brumaire de Louis Bonaparte-
1852)
Hugo était de ce « troupeau d'oies », mais pour lui, et par lui, vingt ans d'exil
allaient suivre.
Il est reconnu à juste titre comme un monument de la littérature et comme une
figure considérable du XIXe siècle. Voici qui explique qu'il ait été dénigré,
adulé, momifié, instrumentalisé, selon les périodes et les courants politiques et
littéraires, la haine de classe faisant le reste.
Celui à qui le peuple de Paris fit un enterrement monstre proche de l'orgie et de
l'émeute, fut aussi celui dont, au XXe siècle, il fallait apprendre à l'école par
coeur des vers, pas toujours les meilleurs. Dans les années 50 du siècle dernier,
l'anniversaire des cent cinquante ans de sa naissance a été le théâtre
d'affrontements politico-littéraires témoignant de la vitalité de sa pensée, de ses
écrits, de ses positions.
Depuis, les querelles se sont quelque peu apaisées (bel hommage télévisuel
pour le centenaire de sa mort en 1985) et on peut noter par exemple, récemment
(début nov. 2018) un plus qu'honnête docu-fiction sur la vie de Hugo.
Son oeuvre la plus célèbre, Les Misérables, a été le point de départ de
nombreuses oeuvres cinématographiques plus ou moins abouties. Bandes
dessinées, films d'animation, et surtout comédies musicales témoignent que ce
chef d''oeuvre est une source et de scénarios et de succès populaires,
internationaux et commerciaux considérables.
Parallèlement, ce roman est devenu un véritable mythe, celui de la souffrance et
de la révolte populaires, engendrant des monstres comme Javert et les
Thénardier, ou des héros, comme Jean Valjean, Gavroche, Marius ou Enjolras,
des héroïnes comme Fantine, Cosette, Eponine (« Oh! Je suis heureuse! Tout le
monde va mourir. » IV ,livre XIII, ch.6 ).
Ce roman, Les Misérables, conçu comme un roman feuilleton à
rebondissements, mais aussi comme une somme à vocation universelle,
abordant avec audace et fausse modestie les grandes questions du siècle et de
l'humanité, a nourri les espoirs d'une part, les mythes d'autre part de nombreux
lecteurs, mais aussi bien au-delà.
Ainsi, nul n'ignore que dans le roman, il y a une révolte, une émeute et des
barricades, mais alors que Hugo est précis historiquement et géographiquement,
bien peu de gens savent quand cela se passe: un micro trottoir donnerait de
nombreuses réponses fausses et renvoyant à l'imaginaire des interviewé-es .
Quant à Gavroche, chacune et chacun le voit à juste titre comme un enfant du
peuple. Mais qui se rappelle que c'est le dernier enfant des Thénardier? Qui
connaît les dessins fort peu flatteurs de Victor Hugo, caricature d'un Gavroche
dont la beauté (« le beau c'est le laid » ) ne correspond absolument pas à l'image
qu'on se ferait d'un martyr héros de la révolution. De la même manière Cosette
enfant, vivant dans la misère et la maltraitance, est laide. Elle ne devient belle
que lorsqu'elle est protégée et bien nourrie auprès d'un Jean Valjean transformé
et embourgeoisé, que lorsqu'elle se transforme physiquement et que Marius la
voit belle.
1 Hugo unit très tôt la révolution littéraire et artistique à la révolution sociale
(de 1789 à la bataille d'Hernani). A quoi il faut ajouter que cemouveement
littéraire a pour caractéristique aussi ignorée qu'importante de donner toute sa
place à l'histoire récente (après J-C!) et à l'actualité.
« Le romantisme n'est à tout prendre... si l'on ne l'envisage que sous son côté
militant, que le libéralisme en littérature. (nous sommes sous la restauration-
pour encore quelques mois ! Et V. Hugo a 28 ans et des convictions royalistes)
« La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel
doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques...
A peuple nouveau, art nouveau. » (préface à Hernani, mars 1830)
« Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire »
vers 89/90
Sur le sommet du Pinde on dansait ça ira
Les neuf muses seins nus chantaient La Carmagnole
v.116 Aux armes, prose et vers! Formez vos bataillons
Les Contemplations, livre premier VII Réponse à un acte d'accusation (v.65)
Cette articulation entre révolution littéraire et révolution politique, il la
rappellera toute sa vie. Ainsi, 37 ans après la bataille d'HERNANI, lors de la
reprise de sa pièce, il répond à une lettre collective de poètes qui le soutiennent.
Verlaine en fait partie qui, trois ans plus tard, prendra fait et cause pour la
Commune avec Rimbaud.
Voici le début de la réponse de Hugo, corroborant le lien profond entre combat
littéraire et combat politique et social: « La révolution littéraire de 1830,
corollaire et conséquence de la révolution de 1789, est un fait propre à notre
siècle. Je suis l'humble soldat de ce progrès. Je combats pour la révolution
sous toutes ses formes, sous la forme littéraire comme sous la forme
sociale.(nous soulignons) J'ai la liberté pour principe, le progrès pour loi, l'idéal
pour type. »
(Actes et paroles II -1867) collection bouquins tome Politique-p.594)
2 Hugo pense que toute avancée dans le domaine de la justice et de l'éducation
est bénéfique pour la population et pour le progrès : « Détruisez la cave
Ignorance, vous détruisez la taupe Crime....L'unique péril social, c'est
l'Ombre. » Les Misérables-III Marius -livre VII Patron-Minette 2 Le bas-fond
On pense aussi à la formule universellement connue, voire reconnue: « ouvrez
une école vous fermerez une prison ».
Voici Combeferre, émeutier et philosophe, double romanesque de V. H :
« il déclarait que l'avenir est dans la main du maître d'école, et se préoccupait
des questions d'éducation. Il voulait que la société travaillât sans relâche à
l'élévation du niveau intellectuel et moral, au monnayage de la science, à la
mise en circulation des idées, à la croissance de l'esprit dans la jeunesse, et il
craignait que la pauvreté actuelle des méthodes, la misère du point de vue
littéraire borné à deux ou trois siècles dits classiques, le dogmatisme tyrannique
des pédants officiels, les préjugés scolastiques et les routines ne finissent par
faire de nos collèges des huîtrières artificielles. »
On notera avec intérêt, en fonction des dernières lignes de ce passage, que
l'éducation dont rêve Victor Hugo est à l'opposé de l'instruction rigide et de
l'acquisition de recettes.
Les Misérables- Marius, livre IV Les Amis de l'ABC -1 :Un groupe qui a failli
devenir historique
3 Hugo ignore le capitalisme mais constate la lutte des classes
Il pense que la bourgeoisie s'aveugle et alimente les mouvements
révolutionnaires et violents en refusant de satisfaire la justice sociale. Il
condamne les à peu près, le pseudo «bon sens » et le juste milieu. Selon lui:
« Il y a pour toute chose une théorie qui se proclame elle-même « le bon
sens »...Toute une école politique, appelée juste milieu, est sortie de là. »
« Entre l'eau chaude et l'eau froide, c'est le parti de l'eau tiède. » Il conclut, 4 §
plus loin: « ...Ainsi parle cet à peu près de sagesse dont la bourgeoisie, cet à
peu-près du peuple, se contente si volontiers. »
(Les Misérables L'idylle rue Plumet et l'épopée rue St Denis Livre X :le 5 juin
1832 Ch. 1 La surface de la question )
Il dénonce aussi, avec brio, les manipulations et les provocations que l'Etat peut
développer pour faire avorter un mouvement ou une émeute:« Il y a de certaines
agitations qui remuent le fond des marais et qui font monter dans l'eau des
nuages de boue. Phénomène auquel ne sont pas étrangères les polices « bien
faites ».
(IV L'idylle rue Plumet et l'épopée rue St Denis Livre X Le 5 juin 1832 [Link]
enterrement: occasion de renaître.)
4 Hugo récuse l'emploi de la violence , mais assez tôt il proclame que la
violence des injustices perdurant depuis des siècles est cause des violences
révolutionnaires,
« Aveugle qui la dénonce!Niais qui la redoute! La révolution est la vaccine de la
jacquerie » (Les Misérables IV, livre VII L'argot, ch.3)
Il considère que les révolutions sont utiles et nécessaires:
Les Révolutions qui viennent tout venger
Font un bien éternel dans leur mal passager.
Les Révolutions ne sont que la formule
De l'horreur qui pendant vingt règnes s'accumule (vers 231-234)
vers 256 « Alors ,subitement, un jour, debout, debout! » (aurait-il sans le
savoir, nourri l'inspiration de l'auteur de l'Internationale?)
(Les Contemplations-livre cinquième En Marche IV
Poème Ecrit en 1846 (en fait écrit en nov.1854)
Avant, dans le poème*, ( vers 38 à 42) il fustigeait notamment Mme de Sévigné
et ceux de sa classe:
« Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée,
Ne s'étonnait de voir, douce femme rêvant,
Blémir au clair de lune et trembler dans le vent
Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes,
Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes,
Vous ne preniez souci des manants qu'on abat
Par la force, et du pauvre écrasé sous le bât.
*ces vers évoquent la révolte des bonnets rouges et du papier timbré (octobre
1675) Une violente répression s'ensuivit, soutenue fortement par Mme de
Sévigné, directement et localement concernée.
C'est dans une réflexion liée à l'histoire qu'il s'inscrit, à travers des figures plus
que des mouvements populaires, et il se livre alors à une sorte de classement, de
hiérarchie des grands hommes.
Personnages cités, par ordre décroissant: Jean Huss, Luther, Descartes,
Voltaire, Condorcet, Robespierre, Marat°, Babeuf (...« Saint Simon, Owen,
Fourier , sont là aussi, dans des sapes latérales. »)
Ils ont une similitude dans leur diversité: « le désintéressement. »
°« Marat s'oublie, comme Jésus »
III Marius-livre VII Patron-minette ch.1 les mines et les mineurs
Ce qu'il fait, dans ce passage en revue historique, il l'exprime et il l'expose un
peu plus tôt dans les Misérables avec les personnages, autour d'Enjolras, qui se
caractérisent par leur jeunesse et qui sont comme un moyen romanesque de
donner corps à des aspirations révolutionnaires contradictoires qui nourrissent
la réflexion et alimentent le débat:
Ce sont Les amis de l'ABC (abaissé, commente Victor Hugo, amateur
d'homonymies, de calembours) (III Marius, livre IV )«Tous...avaient une
religion: le Progrès »
« Tous étaient les fils directs de la révolution française »
– de la période révolutionnaire 1789/92 aux barricades de juin 1832 (dans le
roman)
« Des souffles, revenus de 89 et de 92, étaient dans l'air. »
« Entre la logique de la révolution (= Robespierre/ le personnage d'Enjolras) et
sa philosophie (= Condorcet/ le personnage de Combeferre), il y a cette
différence que sa logique peut conduire à la guerre, tandis que sa philosophie ne
peut aboutir qu'à la paix »
Sur Combeferre ( rapport à la science, à la culture , à l'éducation)
« Il ne voulait ni halte ni hâte »
Après toute une tirade de Marius exaltant l'oeuvre de Napoléon, celui-ci
termine par: «Qu'y a-t-il de plus grand? » Réponse lapidaire de Combeferre:
«être libre »
Sur Enjolras :nature « Pontificale/ guerrière » « officiant/ militant » « soldat
de la démocratie/ prêtre de l'idéal »: visiblement, cette caractérisation binaire
renvoie à la religion et à l'armée. Mais les premiers chrétiens se définissaient
comme, appartenant à une nouvelle armée, les soldats du Christ, ce qui a
entraîné l'usage élargi du mot militantisme (milites en latin, ce sont les soldats).
Sur Feuilly , (seul) ouvrier, éventailliste-internationaliste, pour la liberté des
nations (1772 partage de la Pologne): « 1772 sonne l'hallali, 1815 est la curée »
Sur Bahorel. Il « n'aimait rien tant qu'une querelle, si ce n'est une émeute et rien
tant qu'une émeute, si ce n'est une révolution. » C'est lui qui montant vers la
barricade avec Gavroche et ses amis de l'ABC, s' adresse au bourgeois criant
éperdu « voilà les rouges ! » :
« -Le rouge, les rouges, répliqua Bahorel. Drôle de peur, bourgeois. Quant à
moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon rouge ne
m'inspire aucune épouvante. Bourgeois, croyez -moi, laissons la peur du rouge
aux bêtes à cornes. »
Cette réplique est devenue célèbre, anonyme et ramassée en1968: « laissez la
peur du rouge aux bêtes à cornes».
Mais Hugo s'implique dans le passage et exprime son point de vue : « La
protestation du droit contre le fait persiste à jamais. Le vol d'un peuple ne se
prescrit pas (=pas de prescription). Ces hautes escroqueries n'ont point d'avenir.
On ne démarque pas une nation comme un mouchoir. »
5 Hugo est l'un des seuls écrivains et artistes à se rapprocher tout au long de sa
(longue) vie des intérêts du peuple et des révolutionnaires de son temps.
S'il condamne la démolition de la colonne Vendôme, il est aussi un des très
rares écrivains contemporains à ne pas condamner la Commune. Il y risque sa
vie et celle des siens. Il va se battre de longues années, jusqu'au succès pour
obtenir l'amnistie des communardes et des communards.
Mais, pour en finir ou presque, son dernier roman, Quatre vingt treize (écrit en
1872), est , selon Jean Gaudon, un « règlement de comptes qu'un écrivain de
70 ans a à régler avec lui-même » et la question du combat contre
l'obscurantisme et pour le peuple et la révolution y est traitée de bout en bout
avec la question de l'usage, ou pas, de la violence révolutionnaire.
Nous conclurons avec une réflexion percutante qui souligne les dangers courus
au vingtième siècle par de grands mouvements révolutionnaires dont l'échec est
sans doute assez lié à l'idée qu'il faut apporter aux peuples malgré eux les
changements qui sont jugés aller dans le cours de l'histoire. Aussi recommande-
t-il: « Vénérez, quoi qu'il fasse, quiconque a ce signe: la prunelle étoile. »
Et surtout, il déclare, nous déclarons avec lui:
« On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut. Malheur
à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas faire. »
(V Jean Valjean- Livre premier La guerre entre 4 murs Chapitre 20: Les morts
ont raison et les vivants n'ont pas tort: digression/réflexion de plusieurs pages)
Vincent Taconet
Fin Novembre 2018-
Intervention aux rencontres « Actualités de Marx et pensées critiques »
« De quoi (r)évolution est-elle le nom? »