9. Comment se forme et s'exprime l'opinion publique ?
Objectifs du programme officiel
- Comprendre que l’émergence de l’opinion publique est indissociable de l’avènement de la démocratie :
d’abord monopole des catégories « éclairées », l’opinion publique est désormais entendue comme celle du plus
grand nombre.
- Comprendre les principes et les techniques des sondages, et les débats relatifs à leur interprétation de
l’opinion publique.
- Comprendre comment le recours fréquent aux sondages d’opinion contribue à forger l’opinion publique et
modifie l’exercice de la démocratie (démocratie d’opinion) et de la vie politique (contrôle des gouvernants,
participation électorale, communication politique).
Notions issues du programme officiel
Contrôle des gouvernants - Démocratie - Démocratie d'opinion - Opinion publique - Participation électorale -
Sondages
Plan
9.1. L'émergence de l'opinion publique
9.2. Les principes et les techniques des sondages d'opinion
9.3. Les débats relatifs à l'interprétation des sondages d'opinion
9.4. Les effets des sondages sur l'opinion publique, l'exercice de la démocratie et la vie politique
Cours
9.1. L'émergence de l'opinion publique et l’avènement de la démocratie
L’émergence de l’opinion publique…
Le concept d’opinion publique apparaît pour la première fois au milieu du XVIIIème siècle durant la période
des Lumières. Par convention historique, on situe cette époque entre la fin du règne de Louis XIV (1715) et la
Révolution française (1789).
Dans un premier temps, elle désigne principalement, l’opinion particulière d’une minorité de personnes issues
de l’élite intellectuelle bourgeoise cultivée et qui s’exprime le plus souvent dans les célèbres « salons » (lieux de
réunions littéraires et philosophiques). On y parle ainsi de philosophie, d’arts, de littérature et de sciences en faisant
la part belle à la « raison » comme moyen de s’affranchir des « croyances » héritées de l’ordre social, politique et
religieux alors en place. En effet, les intellectuels voient dans l’approche rationnelle, permise par le développement
des sciences et des connaissances en général, un moyen de lutter contre les formes traditionnelles de
l’obscurantisme, de la superstition, de l’injustice et de l’intolérance qui sont souvent à la base des dérives du pouvoir
politique et religieux de l’époque.
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Plus tard, l’avènement de la Révolution française et le développement progressif de la démocratie
représentative tout au long du XIXème siècle (suffrage universel masculin en 1848), vont conduire à faire de la
représentation parlementaire le lieu symbolique de l’expression de l’opinion publique. En effet, la démocratie
représentative désigne un système politique dans lequel le peuple souverain désigne des représentants chargés de
prendre les décisions politiques et d’organiser le gouvernement du pays au nom du peuple. De ce point de vue, les
parlementaires élus sont supposés représenter leurs électeurs et donc l’opinion du peuple souverain (qui détient
l’autorité suprême). Parallèlement, le développement d’une presse d’opinion plus libre sert de contre-pouvoir
politique tandis que de nouvelles formes et de nouveaux moyens de revendications populaires se développent
(manifestations, émeutes, pétitions, syndicats, etc.). Progressivement, l’opinion publique passe de la réflexion d’un
nombre limité d’intellectuels à celle supposée être l’opinion du plus grand nombre.
Dès le début du XXème siècle, la connaissance de l’opinion publique, la recherche de son soutien par les
personnalités politiques et la revendication, par ces deniers, du fait de parler au « nom de l’opinion » vont favoriser
l’apparition des sondages d’opinion. Leur pratique, qui se développe aux Etats-Unis dès les années 1930 et en France
durant les années 1950, va chercher à faire émerger une mesure précise (quasi scientifique) de l’opinion.
… est indissociable de l’avènement de la démocratie
Ainsi il est possible de défendre l’idée selon laquelle l’émergence de l’opinion publique est indissociable de
l’avènement de la démocratie car elle constitue un élément essentiel du fonctionnement démocratique, en
permettant aux citoyens d’influencer le pouvoir politique et en rendant les gouvernants comptables de leurs
décisions :
1- L’opinion publique est un concept né avec la démocratie moderne
L’opinion publique, telle qu’on l’entend aujourd’hui, trouve son origine dans les transformations politiques du
XVIIIe siècle, et plus particulièrement avec la Révolution française. Ce sont les Lumières et les transformations
révolutionnaires qui ont fait de l’opinion publique un acteur politique central, en mettant l’individu et ses idées au
cœur du processus décisionnel. La Révolution française, en affirmant la souveraineté populaire, a consacré le rôle de
l’opinion publique comme outil de légitimité politique.
2- L’opinion publique est au fondement de la légitimité démocratique
Dans un régime démocratique, le pouvoir repose sur le consentement des gouvernés. Ce consentement ne
peut exister sans un espace de débat où les citoyens peuvent exprimer leurs idées et influencer les décisions
politiques. L’opinion publique joue ainsi un rôle central en servant de relais entre les citoyens et les gouvernants,
influençant les décisions politiques et servant de boussole pour l’action publique.
3- L’opinion publique évolue avec la généralisation du suffrage
L’émergence de l’opinion publique accompagne également l’évolution du suffrage universel. Alors que, dans
un premier temps, elle était monopolisée par une élite lettrée (philosophes, journalistes, parlementaires), la
démocratisation du droit de vote au XIXe siècle a progressivement élargi le nombre de citoyens disposant du droit de
vote. L’opinion publique est ainsi passée du cercle restreint des élites éclairées à une conception plus large,
englobant l’ensemble du corps électoral. Cette évolution a modifié la dynamique du débat public, en intégrant des
préoccupations plus diverses et en renforçant le principe de représentativité des institutions démocratiques.
Quelques dates clés de l’évolution du suffrage :
1789 : La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affirme la souveraineté nationale et l’égalité des citoyens
devant la loi, mais sans garantir le suffrage universel.
1791 : La Constitution instaure un suffrage censitaire : seuls les citoyens payant un certain montant d’impôt peuvent
voter.
1848 : La Seconde République établit le suffrage universel masculin pour tous les Français de plus de 21 ans.
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1944 : Le droit de vote est accordé aux femmes (premier vote en 1945).
1974 : Abaissement de l’âge du droit de vote à 18 ans sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing.
4- L’institutionnalisation de l’opinion publique par les sondages
Au XXe siècle, avec l’essor des médias de masse et des sondages d’opinion, l’influence de l’opinion publique
sur la démocratie s’est accrue. Les sondages permettent aux gouvernants de mesurer en temps réel l’état de
l’opinion et d’adapter leurs stratégies en conséquence. Toutefois, cette évolution n’est pas sans susciter des
critiques : certains observateurs dénoncent une construction artificielle de l’opinion publique par les instituts de
sondage, qui donneraient une vision simplifiée et parfois biaisée de la réalité sociale. Néanmoins, même critiquée,
l’opinion publique reste un élément central du jeu démocratique, structurant le débat public et influençant les
décisions politiques.
L’histoire des sondages
1. Les origines des sondages et la quantification des faits sociaux
Depuis le Moyen-Âge, les gouvernants cherchent à mesurer leur population pour lever des impôts et recruter des soldats.
Sous Louis XV (1745), on voit une première forme d’enquête d’opinion avec la collecte systématique des réactions populaires à
des rumeurs fiscales et militaires. Les cahiers de doléances de 1789 sont un autre exemple de consultation populaire massive. Au
XIXe siècle, la police utilise la statistique pour analyser les liens entre criminalité, pauvreté et chômage (Adolphe Quételet et la
"physique sociale").
2. Les premiers sondages aux États-Unis : les votes de paille
Début du XIXe siècle, les journaux américains organisent des "votes de paille" (straw votes) pour tester les intentions
électorales. Ces enquêtes, bien que populaires, manquent de rigueur scientifique et sont souvent utilisées pour des raisons
publicitaires.
3. L’essor des sondages modernes : du marketing à la politique
1935 : E. Roper applique des méthodes de recherche marketing aux sondages d’opinion. 1936 : L’institut Gallup démontre
l’efficacité de l’échantillonnage représentatif en prédisant la victoire de Roosevelt contre Landon, contrairement au Literary
Digest (magazine de l’époque) qui utilisait des méthodes non représentatives. Après une erreur majeure en 1948 (prévision
fausse d’une victoire de Dewey sur Truman), les États-Unis adoptent des méthodes plus rigoureuses.
4. L’introduction des sondages en France
1938 : Jean Stoetzel fonde l’IFOP et introduit le terme "sondage". Les premiers sondages politiques mesurent les réactions
aux accords de Munich (1938) et aux craintes d’une guerre en 1939. Pendant l’Occupation, des instituts comme l’INSEE et la
Fondation Alexis Carrel développent les statistiques et les sondages à des fins politiques et scientifiques.
5. L’explosion des sondages en France
Après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs instituts voient le jour (INSEE, INED, SOFRES…). Années 1970 : Les sondages
deviennent un outil central du débat politique et influencent les stratégies électorales.
9.2. Les principes et les techniques des sondages d'opinion
Si les premiers sondages d’opinion apparaissent comme étant faiblement prédictifs du résultat des élections,
leurs techniques s’améliorent progressivement en particulier grâce aux méthodes d’échantillonnage.
Plutôt que d’interroger, au hasard, un grand nombre d’individus, les sondeurs vont alors se contenter
d’interroger un nombre limité de personnes (échantillon) mais qui soit représentatif de la réalité de la structure
socioprofessionnelle et démographique de la population des électeurs (échantillon représentatif). Appliqués à la
mesure des intentions de votes dans les périodes pré-électorales, ils gagnent alors en fiabilité dans le sens où ils
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prédisent toujours plus finement le résultat probable des élections. Progressivement, ils vont dépasser le cadre de la
mesure des intentions de votes pour s’intéresser à d’autres aspect de l’opinion publique (des sujets de société). C’est
le cas, par exemple, des sondages d’opinion à propos de l’avortement, de la procréation médicalement assistée, du
mariage pour tous ou encore des mesures de protection de l’environnement qui sont, bien entendu, des sujets de
nature éminemment politique.
Pour établir leurs échantillons, les sondeurs peuvent soit :
- effectuer un tirage aléatoire (sondage probabiliste) lorsque la composition interne de l’échantillon n’est pas
de nature à influencer le résultat du sondage. Dans ce cas, on doit pouvoir disposer d’un fichier permettant
d’identifier l’ensemble des personnes de la population étudiée de manière à ce que chaque individu de la population
ciblée ait la même probabilité d’appartenir à l’échantillon. C’est, par exemple, le cas à l’occasion de « l’enquête
emploi » réalisée chaque année par l’Insee.
- effectuer un tirage non aléatoire (sondage par quotas) lorsqu’il est impératif que les personnes de
l’échantillon présentent exactement les mêmes caractéristiques socio-économiques que l’ensemble de la population
étudiée. Dans ce cas, il s’agit de pouvoir identifier les caractéristiques des individus susceptibles d’influencer leurs
opinions ou leurs comportements (âge, sexe, PCS, lieu d’habitation, niveau d’étude, etc.) et de s’assurer que
l’échantillon retenu soit conforme, dans sa composition, à l’ensemble de la population étudiées (même proportion
de chaque caractéristique retenue). C’est la méthode généralement utilisée dans les enquêtes d’opinions.
Parallèlement on notera que la taille suffisante de l’échantillon doit être prise en compte pour réduire la
marge d’erreur. Généralement on considère par expérience qu’un échantillon de 1500 à 2000 personnes est
nécessaire avec la méthode aléatoire tandis que 1000 personnes environ suffisent avec la méthode des quotas pour
limiter la marge d’erreur à 2 ou 3 points quelle que soit l’importance de la population. Ainsi, un sondage politique
créditant un candidat de 52% des suffrages avec 3 points de marge d’erreur serait peut-être juste mais n’offrirait
aucune certitude quant à la victoire du candidat qui pourra en fait obtenir de 49 à 55% des voix. Pour information,
on notera qu’il faudrait quadrupler la taille de ces échantillons pour diviser seulement par deux la marge d’erreur.
Par ailleurs, les sondages électoraux sont étroitement encadrés par une « Commission des sondages » qui
veille à l’application d’un certain nombre de règles contraignantes pour les instituts de sondage en période
électorale. Elle a pour objet d'empêcher que la publication de sondages électoraux vienne influencer ou perturber la
libre détermination du corps électoral. Pour ce faire, la loi stipule que :
- la publication ou la diffusion des sondages électoraux s'accompagne d'indications précises. Elle impose aux
instituts de sondage de résumer dans une « notice » rendue publique les conditions d'élaboration des sondages
qu'ils réalisent. Enfin, elle crée une autorité dénommée « Commission des sondages » chargée de veiller au respect
de cette réglementation.
- La publication, la diffusion ou le commentaire de tout sondage électoral la veille et le jour de chaque tour de
scrutin sont interdits.
9.3. Les débats relatifs à l'interprétation des sondages d'opinion
Ceci étant, les sondages d’opinion font l’objet d’un certain nombre de critiques.
La formation des opinions individuelles
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Plusieurs arguments permettent de montrer l’influence que subit chacun dans la formation de sa propre
opinion :
- La formation d’une opinion sur un sujet donné nécessite de disposer du maximum d’informations
objectives disponibles sur le sujet. Cette nécessité implique deux limites au caractère proprement individuel de
l’opinion. En effet, il est d’une part difficile pour un seul individu de disposer de toutes les informations nécessaires
pour se forger un avis en toutes connaissances de causes. D’autre part, les arguments ou informations disponibles
transitent le plus souvent par d’autres individus ayant eux-mêmes leur propre opinion et donc naturellement enclin
à ne pas fournir (même involontairement) toutes les informations objectives disponibles sur le sujet concerné.
- Ensuite l’être humain est naturellement enclin à s’appuyer sur les messages qu’il reçoit des autres. Il se
forme sa propre opinion au contact des autres individus susceptibles de lui fournir des arguments qu’il reprendra à
son compte (c’est le dernier qui a parlé qui a raison). En somme l’influence d’autrui est déterminante même si elle
n’est pas consciente puisqu’il est humain de ne pas se reconnaître comme influençable ni de se soumettre à autrui
de façon volontaire.
La psychologie sociale reconnaît d’ailleurs comme normale cette attitude qui consiste à se forger sa propre
opinion grâce aux arguments développés par d’autres lorsqu’ils défendent leur propre opinion. De même ce courant
a pu montrer clairement que les individus se conforment souvent aux idées partagées par le plus grand nombre au
sein d’un groupe dont ils se sentent membres. Cette idée renvoie donc aux notions de normes sociales, d’intégration
et d’exclusion (au sein d’un groupe donné il est beaucoup plus facile d’être d’accord avec les autres que de s’opposer
à eux). Parallèlement ce courant cherche à comprendre comment un individu doté d’un fort charisme ou un autre
réputé disposer d’informations privilégiées peuvent parfois contribuer à modifier l’opinion d’une foule.
La réalité de l’existence de l’opinion publique
D’un certain point de vue, l’opinion publique désigne aujourd’hui une réalité imprécise et largement
discutable sur plusieurs aspects : disponibilité de l’information nécessaire, fiabilité et exhaustivité des informations
disponibles, capacité des individus à comprendre l’information, tendance naturelle des individus à rechercher des
informations qui confortent une opinion préétablie, existence ou non de discussions et de débats contradictoires
suffisants, influences subjectives des leaders d’opinion ou du groupe...
De ce point de vue, l’opinion publique telle qu’elle apparaît à travers les sondages d’opinion n’existerait que
par la volonté qu’ont les journalistes, les hommes politiques et les sondeurs d’être les portes paroles d’une opinion
qui en réalité n’existerait pas. C’est parce que son existence sert leurs intérêts que ces individus tendraient à
accorder une validité trop importante à ce qu’ils présentent comme l’opinion majoritaire de tous les français.
En ce sens, l’opinion publique telle qu’elle est présentée et utilisée de nos jours n’est pas le résultat d’un
débat auquel tout le monde aurait participé. De ce point de vue, les sondages ne pourraient parvenir qu’à saisir que
des points de vue différents qui seraient donc additionnés de façon abusive. La même réponse à une même question
pouvant cacher des opinions individuelles très diverses, la signification collective du sondage n’a plus aucun sens et
ne s’approche en rien d’une véritable opinion publique.
Selon le sociologue français Pierre Bourdieu (1930 – 2002) les sondages d’opinion ne sont ainsi qu’une
création réalisée par certaines élites en vue de mieux justifier l’ordre social qu’elles ont institué. Selon lui, la liberté
d’opinion serait un mythe au service des classes dirigeantes car l’opinion publique serait en fait manipulée sous le
couvert d’une expression apparemment spontanée. Dans le même ordre d’idée, le sociologue français Patrick
Champagne (1945 - ), pense que l’opinion publique a été annexée et monopolisée par les instituts de sondage et les
politologues simplement pour justifier et développer leur propre activité.
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Par ailleurs, si les opinions individuelles sont sous influence, il en est de même dans certains cas pour l’opinion
publique. C’est l’exemple de la propagande des régimes totalitaires ou encore des manipulations visant à publier des
sondages orientés pour faire en sorte que ceux qui n’ont qu’une connaissance médiocre du sujet se rallient à une
fausse opinion majoritaire.
Les critiques relatives aux techniques de sondages
Outre les limites relatives aux techniques d’échantillonnage et à la gestion de fameuses « marges d’erreurs »,
la manière dont sont réalisés les sondages peut porter à critiques :
- Existence d’un biais dans le choix des questions qui reflètent nécessairement les intérêts et les
problématiques des commanditaires (ceux qui commandent le sondage) plus que des sondés. De ce point de vue, le
sondage impose au sondé de prendre position à un instant donné sur une question qu’il ne s’est peut-être jamais
posée.
- Existence de biais dans la manière dont sont formulées les questions en fonction des termes et de la
tournure employée ou encore en fonction de l’ordre dans lequel elles sont posées.
Une autre présentation des critiques adressées aux sondages est possible :
a) Critique objectiviste
Les sondages mesurent des intentions et non des comportements réels. Le vote est un fait concret, alors que
l’intention de vote exprimée dans un sondage peut être influencée par de nombreux facteurs et évoluer.
b) Critique subjectiviste
Les sondages imposent des catégories de pensée aux sondés. Les réponses dépendent de la formulation des
questions et du niveau d’information des répondants. Une personne interrogée sur un sujet complexe (ex. politique
européenne) peut donner une réponse influencée par son manque de connaissances.
c) Critique nominaliste
L’opinion publique est une construction artificielle créée par les sondages. Agréger des opinions individuelles en
un pourcentage global masque les inégalités et les rapports de force sociaux. Selon Pierre Bourdieu, les sondages
créent une "fausse unanimité" qui légitime certaines décisions politiques.
d) Critique institutionnelle
Les sondages influencent les comportements électoraux (ex. vote utile, abstention). Ils façonnent l’agenda
politique en orientant les débats et en dictant les priorités des gouvernants. L’expression populaire devient privatisée
: les instituts de sondage, les médias et les partis contrôlent ce qui est considéré comme "l’opinion publique".
9.4. Les effets des sondages sur l'opinion publique, l'exercice de la démocratie et la vie politique
Partant de ces critiques, il est donc légitime de s’interroger sur les effets de l’existence des sondages d’opinion
à la fois sur la constitution même de l’opinion publique mais aussi, plus largement, sur leur capacité à renforcer, ou
non, le caractère démocratique des régimes politiques qui y recourent et sur la manière dont ils influencent la façon
même de faire de la politique.
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Partant du constat d’un recours de plus en plus fréquent aux sondages d’opinions on peut donc s’interroger
sur la manière dont ces derniers modifient l’exercice de la démocratie et de la vie politique. Pour désigner l’évolution
qui a consisté à placer les sondages d’opinion au cœur du fonctionnement démocratique contemporain on parle de
« démocratie d’opinion ».
De ce point de vue, notre système démocratique actuel ne serait plus organisé autour d’idées défendues par
tel ou tel parti ou courant politique mais d’idées directement issues du résultat de sondages censés représenter
l’état réel de l’opinion sur différents sujets de société. Au-delà des sondages, cette « démocratie d’opinion » serait
également largement sous l’influence des médias et aurait un impact significatif sur la « communication politique »
(on parle aussi de « marketing politique »).
D’un certain point de vue, les sondages viendraient compléter d’autres formes d’expressions collectives
(manifestations, pétitions, etc.) pour faciliter l’expression de l’opinion populaire. Ils pourraient alors être considérés
comme un moyen (parmi d’autres) d’améliorer le caractère démocratique des systèmes politiques contemporains.
En ce sens, la démocratie d’opinion aurait pour effets positifs :
- d’obliger les politiques à mieux tenir compte des préoccupations réelles de la population,
- assurerait un meilleur contrôle de l’action des dirigeants politiques,
- favoriserait l’expression des opinions entre deux périodes électorales.
L’influence des sondages sur le résultat des élections
Concernant le débat selon lequel les sondages d’opinions seraient de nature à influencer la participation
électorale (vote ou abstention) et le résultat concret des élections, il semble que la réalité des effets des sondages
soit d’autant plus difficile à évaluer qu’ils peuvent être relativement contradictoires :
- Dans certains cas, le fait qu’un candidat soit donné gagnant dans les sondages pourra inciter les électeurs à
ne pas aller voter (croyance que l’élection est jouée d’avance) tandis que, pour d’autres, le même phénomène
pourra les inciter à soutenir ce candidat afin de suivre, par conformisme, ce qu’ils pensent être le choix majoritaire.
- De la même manière, le fait qu’un candidat soit donné largement vainqueur pourra inciter certains électeurs
à voter pour d’autres candidats soit pour exprimer une forme de protestation, soit pour inciter le futur élu à faire
évoluer son programme.
- A contrario, le fait qu’un candidat soit donné perdant pourra inciter certains à ne pas le soutenir (élection
perdue d’avance) ou, au contraire, à voter pour lui afin de soutenir ses idées ou d’exprimer une forme de
protestation jugée sans conséquence.
Il en va de même lorsque certains électeurs, tenant compte des sondages d’opinion, optent pour ce que
certains appellent un « vote utile ». Le concept de vote utile désigne le cas d’un électeur qui ne fondrait pas son vote
sur la réalité de ses opinions (il ne vote pas pour son candidat favori) mais en fonction d’une stratégie rationnelle
basée sur le résultat des sondages :
- soit qu’il s’agisse de voter pour un candidat donné afin qu’un autre, proche dans les sondages, ne soit pas élu
et cela, même si le candidat choisi ne correspond pas au premier choix de l’électeur.
- soit qu’il s’agisse de ne pas voter pour son candidat favori alors qu’il est donné gagnant dans les sondages,
afin de l’obliger à faire évoluer son programme.
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L’influence des sondages sur la vie politique
De manière plus évidente, il semble que le développement des sondages d’opinion soit de nature à modifier le
comportement des responsables politiques.
Ce phénomène part d’abord du constat que les hommes et les femmes politiques commandent un nombre
toujours croissant de sondages destinés :
- à la fois à leur permettre d’intégrer, dans leurs programmes, ce qu’ils constatent être les principales
préoccupations de la population
- et, dans le même temps, à construire une communication politique (marketing politique) leur permettant de
se présenter comme étant « proches » de la population (course à la popularité).
Si, d’un certain point de vue, ces évolutions dans le comportement des acteurs politiques peuvent sembler
souhaitables, d’un autre point de vue, elles peuvent faire craindre quelques dérives lorsqu’elles incitent certains
responsables politiques :
- à faire preuve de démagogie pour « plaire » à l’opinion au détriment de leurs convictions personnelles
profondes,
- à devoir justifier sans cesse leurs décisions du fait d’une pression médiatique permanente,
- ou encore à privilégier les actions de court terme plutôt que les réformes de fond.
Lexique
Contrôle des gouvernants : ensemble des actions par lesquelles les citoyens disposent du pouvoir de contrôler
l’action de leurs représentants élus.
Démocratie : système politique dans lequel le peuple est « souverain » c'est-à-dire que c’est lui qui dispose, in
fine, du pouvoir politique.
Démocratie d'opinion : forme contemporaine d’exercice de la démocratie dans laquelle le peuple est amené à
exprimer ses opinions de façon permanente et non plus, exclusivement, en période électorale. De ce point de vue,
notre système démocratique actuel ne serait plus organisé autour d’idées défendues par tel ou tel parti ou courant
politique mais d’idées directement issues du résultat de sondages d’opinion censés représenter l’état réel de
l’opinion sur différents sujets de société.
Opinion publique : ensemble des idées et des opinions que partagent les citoyens, à un instant donné, au
sujet du fonctionnement de la société dans laquelle ils vivent, autrement dit, au sujet de la « politique »
(organisation de la vie en société). Certains sociologues critiquent l’idée selon laquelle les sondages d’opinion
seraient l’expression concrète de l’opinion publique.
Participation électorale : au sens strict, la participation électorale désigne le fait, pour un électeur
régulièrement (légalement) inscrit sur les listes électorales, d’aller voter au tour d’une élection (d’un « scrutin »). Au
contraire, un électeur inscrit qui n’irait pas voter à un tour d’une élection serait comptabilisé comme
« abstentionniste ». On parle alors « d’abstention ».
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Sondages (d’opinion) : instrument statistique visant à établir l’état de l’opinion publique sur un sujet donné et
à un instant donné. Il repose sur la passation d’un questionnaire (enquête) auprès d’un échantillon de la population
jugé « représentatif » (de cette population).
Résumé
La notion « d’opinion publique » désigne ensemble des idées et des opinions que partagent les citoyens, à
un instant donné, au sujet du fonctionnement de la société dans laquelle ils vivent, autrement dit, au sujet de la
« politique » (organisation de la vie en société).
L’émergence de l’opinion publique est indissociable de l’avènement de la démocratie. Si, dans les premiers
temps de la démocratie, elle est surtout l’expression des opinons des élites, elle désigne en principe aujourd’hui
l’opinion du plus grand nombre.
De nos jours, ce sont les résultats des « sondages d’opinion » qui sont supposés être la traduction concrète
de l’opinion publique. Ils reposent sur l’interrogation d’un échantillon dit « représentatif » de l’ensemble de la
population. Par l’adjectif « représentatif » on entend que l’échantillon retenu doit être une représentation, en
miniature, de la réalité de la structure socioprofessionnelle et démographique de la population.
Les sondages d’opinion peuvent reposer soit sur la technique d’échantillonnage aléatoire soit sur la
technique dite « des quotas ».
Les critiques faites à l’encontre du recours et de l’utilisation qui est faites des sondages d’opinion portent
sur : 1- les biais dans la manière dont se forment les opinions individuelles, 2- le fait qu’ils seraient une création
artificielle des élites politiques et journalistiques visant à justifier leur propre existence (P. Bourdieu), 3- la fiabilité
des techniques de sondage (échantillonnage, marge d’erreur, biais des questions, …).
La notion de « démocratie d’opinion » désigne une forme contemporaine d’exercice de la démocratie dans
laquelle le peuple est amené à exprimer ses opinions de façon permanente et non plus, exclusivement, en période
électorale.
En ce sens, les sondages d’opinion peuvent être considérés comme un moyen complémentaire à d’autres
(manifestations, pétitions, …) facilitant l’expression populaire et donc le caractère démocratique des régimes
politiques concernés.
Néanmoins, la question de l’influence des sondages sur le résultat des élections se pose régulièrement. En
effet, ils peuvent être de nature à influencer la participation électorale ainsi que le vote des électeurs. Le concept de
« vote utile » désigne le cas d’un électeur qui ne fondrait pas son vote sur la réalité de ses opinions (il ne vote pas
pour son candidat favori) mais en fonction d’une stratégie rationnelle basée sur le résultat des sondages.
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La question se pose également de l’influence des sondages sur la vie politique en ce sens qu’ils permettent
au personnel politique de mieux tenir compte de l’opinion populaire mais aussi au sujet de leurs effets sur les
stratégies de communication politique des candidats (course à la popularité, discours démagogiques).
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