Arthur Rimbaud Lettres Du Harar
Arthur Rimbaud Lettres Du Harar
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Lettres du Harar
Trafiquer avec l’inconnu
Repères bibliographiques
© Mille et une nuits, département de la
Librairie Arthème Fayard,
août 2001 pour la présente édition.
978-2-755-50274-9
Postface de
Jérôme Vérain
Couverture de
Olivier Fontvieille
ARTHUR RIMBAUD
n° 350
Chers amis,
J’ai quitté Chypre avec 400 francs, depuis près de deux
mois, après des disputes que j’ai eues avec le payeur général
et mon ingénieur. Si j’étais resté, je serais arrivé à une
bonne position en quelques mois. Mais je puis cependant y
retourner.
J’ai cherché du travail dans tous les ports de la mer
Rouge, à Djeddah, Souakim, Massaouah, Hodeidah, etc. Je
suis venu ici après avoir essayé de trouver quelque chose à
faire en Abyssinie. J’ai été malade en arrivant. Je suis
employé chez un marchand de café, où je n’ai encore que
sept francs. Quand j’aurai quelques centaines de francs, je
partirai pour Zanzibar, où, dit-on, il y a à faire.
Donnez-moi de vos nouvelles.
Rimbaud
Aden-camp
L’affranchissement est de plus de 25 centimes. Aden n’est
pas dans l’Union postale.
– À propos, m’aviez-vous envoyé ces livres, à Chypre ?
Chers amis,
Il me semble que j’avais posté dernièrement une lettre
pour vous, contant comme j’avais malheureusement dû
quitter Chypre et comment j’étais arrivé ici après avoir roulé
la mer Rouge.
Ici, je suis dans un bureau de marchand de café. L’agent
de la Compagnie est un général en retraite. On fait
passablement d’affaires, et on va faire beaucoup plus. Moi,
je ne gagne pas beaucoup, ça ne fait pas plus de six francs
par jour; mais si je reste ici, et il faut bien que j’y reste, car
c’est trop éloigné de partout pour qu’on ne reste pas
plusieurs mois avant de seulement gagner quelques
centaines de francs pour s’en aller en cas de besoin, si je
reste, je crois que l’on me donnera un poste de confiance,
peut-être une agence dans une autre ville, et ainsi je pourrais
gagner quelque chose un peu plus vite.
Aden est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une
goutte d’eau bonne : on boit l’eau de mer distillée. La
chaleur y est excessive, surtout en juin et septembre qui sont
les deux canicules. La température constante, nuit et jour,
d’un bureau très frais et très ventilé est de 35 degrés. Tout
est très cher et ainsi de suite. Mais, il n’y a pas : je suis
comme prisonnier ici et, assurément, il me faudra y rester au
moins trois mois avant d’être un peu sur mes jambes ou
d’avoir un meilleur emploi.
Et à la maison? La moisson est finie?
Contez-moi vos nouvelles.
Arthur Rimbaud
Chers amis,
Je reçois votre lettre du 9 septembre, et, comme un
courrier part demain pour la France, je réponds.
Je suis aussi bien qu’on peut l’être ici. La maison fait
plusieurs centaines de mille francs d’affaires par mois. Je
suis le seul employé et tout passe par mes mains, je suis très
au courant du commerce du café à présent. J’ai absolument
la confiance du patron. Seulement, je suis mal payé : je n’ai
que cinq francs par jour, nourri, logé, blanchi, etc., etc., avec
cheval et voiture, ce qui représente bien une douzaine de
francs par jour. Mais comme je suis le seul employé un peu
intelligent d’Aden, à la fin de mon deuxième mois ici, c’est-
à-dire le 16 octobre, si l’on ne me donne pas deux cents
francs par mois, en dehors de tous frais, je m’en irai. J’aime
mieux partir que de me faire exploiter. J’ai d’ailleurs déjà
environ 200 francs en poche. J’irais probablement à
Zanzibar, où il y a à faire. Ici aussi, d’ailleurs, il y a
beaucoup à faire. Plusieurs sociétés commerciales vont
s’établir sur la côte d’Abyssinie. La maison a aussi des
caravanes dans l’Afrique ; et il est encore possible que je
parte par là, où je me ferais des bénéfices et où je
m’ennuierais moins qu’à Aden, qui est, tout le monde le
reconnaît, le lieu le plus ennuyeux du monde, après
toutefois celui que vous habitez.
J’ai 40 degrés de chaleur ici, à la maison : on sue des
litres d’eau par jour ici. Je voudrais seulement qu’il y ait 60
degrés, comme quand je restais à Massaoua!
Je vois que vous avez eu un bel été. Tant mieux. C’est la
revanche du fameux hiver.
Les livres ne me sont pas parvenus, parce que (j’en suis
sûr) quelqu’un se les sera appropriés à ma place, aussitôt
que j’ai eu quitté le Troodos. J’en ai toujours besoin, ainsi
que d’autres livres, mais je ne vous demande rien, parce que
je n’ose pas envoyer d’argent avant d’être sûr que je n’aurai
pas besoin de cet argent, par exemple si je partais à la fin du
mois.
Je vous souhaite mille chances et un été de cinquante ans
sans cesser.
Répondez-moi toujours à la même adresse; si je m’en
vais, je ferai suivre.
Rimbaud
Maison Viannay, Bardey et Cie, Aden
À vous.
*
Chers amis,
Je suis encore ici pour un certain temps, quoique je sois
engagé pour un autre poste sur lequel je dois me diriger
prochainement. La maison a fondé une agence dans le
Harar, une contrée que vous trouverez sur la carte au sud-est
de l’Abyssinie. On exporte de là du café, des peaux, des
gommes, etc., qu’on acquiert en échange de cotonnades et
marchandises diverses. Le pays est très sain et frais grâce à
sa hauteur. Il n’y a point de routes et presque point de
communications. On va d’Aden au Harar : par mer d’abord,
d’Aden à Zeilah, port de la côte africaine; de là au Harar,
par vingt jours de caravane.
M. Bardey, un des chefs de la maison, a fait un premier
voyage, établi une agence et ramené beaucoup de
marchandises. Il a laissé un représentant là-bas, sous les
ordres duquel je serai. Je suis engagé, à partir du 1er
novembre, aux appointements de 150 roupies par mois,
c’est-à-dire 330 francs, soit 11 francs par jour, plus la
nourriture, tous les frais de voyages et 2 % sur les bénéfices.
Cependant, je ne partirai pas avant un mois ou six semaines,
parce que je dois porter là-bas une forte somme d’argent qui
n’est pas encore disponible. Il va sans dire qu’on ne peut
aller là qu’armé, et qu’il y a danger d’y laisser sa peau dans
les mains des Gallas – quoique le danger n’y soit pas très
sérieux non plus.
À présent, j’ai à vous demander un petit service, qui,
comme vous ne devez pas être fort occupés à présent, ne
vous gênera guère. C’est un envoi de livres à me faire.
J’écris à la maison de Lyon de vous envoyer la somme de
100 francs. Je ne vous l’envoie pas moi-même, parce que
l’on me ferait 8 % de frais. La maison portera cet argent à
mon compte. Il n’y a rien de plus simple.
Au reçu de ceci, vous envoyez la note suivante, que vous
recopiez et affranchissez, à l’adresse : « Lacroix, éditeur, rue
des Saints-Pères, à Paris ».
À M. Lacroix
Roche, le… etc.
Monsieur,
Veuillez m’envoyer, le plus tôt possible, les ouvrages ci-
après, inscrits sur votre catalogue :
Traité de métallurgie (le prix doit être) 4 fr.
Hydraulique urbaine et agricole 3 fr.
Commandant de navires à vapeur 5 fr.
Architecture navale 3 fr.
Poudres et Salpêtres 5 fr.
Minéralogie 10 fr.
Maçonnerie, par Demanet 6 fr.
Livre de poche du charpentier 6 fr.
Chers amis,
Je suis arrivé dans ce pays après vingt jours de cheval à
travers le désert Somali. Harar est une ville colonisée par les
Égyptiens et dépendant de leur gouvernement. La garnison
est de plusieurs milliers d’hommes. Ici se trouvent notre
agence et nos magasins. Les produits marchands du pays
sont le café, l’ivoire, les peaux, etc. Le pays est élevé, mais
non infertile. Le climat est frais et non malsain. On importe
ici toutes marchandises d’Europe, par chameaux. Il y a,
d’ailleurs, beaucoup à faire dans le pays. Nous n’avons pas
de poste régulière ici. Nous sommes forcés d’envoyer notre
courrier à Aden, par rares occasions. Ceci ne vous arrivera
donc pas d’ici longtemps. Je compte que vous avez reçu ces
100 francs, que je vous ai fait envoyer par la maison de
Lyon, et que vous avez trouvé moyen de me mettre en route
les objets que j’ai demandés. J’ignore cependant quand je
les recevrai.
Je suis ici dans les Gallas. Je pense que j’aurai à aller plus
en avant prochainement. Je vous prie de me faire parvenir
de vos nouvelles le plus fréquemment possible. J’espère que
vos affaires vont bien et que vous vous portez bien. Je
trouverai moyen d’écrire encore prochainement. Adressez
vos lettres ou envois ainsi :
Chers amis,
Vous êtes en été, et c’est l’hiver ici, c’est-à-dire qu’il fait
assez chaud, mais il pleut souvent. Cela va durer quelques
mois.
La récolte du café aura lieu dans six mois.
Pour moi, je compte quitter prochainement cette ville-ci
pour aller trafiquer dans l’inconnu. Il y a un grand lac à
quelques journées, et c’est en pays d’ivoire : je vais tâcher
d’y arriver. Mais le pays doit être hostile.
Je vais acheter un cheval et m’en aller. Dans le cas où
cela tournerait mal, et que j’y reste, je vous préviens que j’ai
une somme de sept fois 150 roupies m’appartenant déposée
à l’agence d’Aden, et que vous réclamerez, si ça vous
semble en valoir la peine.
Envoyez-moi un numéro d’un journal quelconque de
travaux publics, que je sache ce qui se passe. Est-ce qu’on
travaille à Panama?
Écrivez à MM. Wurster et Cie, éditeurs à Zurich, Suisse,
et demandez de vous envoyer de suite le Manuel du
voyageur, par M. Kaltbrünner, contre remboursement ou
comme il lui plaira. Envoyez aussi les Constructions à la
mer, par Bonniceau, librairie Lacroix.
Expédiez à l’agence d’Aden.
Portez-vous bien. Adieu.
A. Rimbaud
*
Chers amis,
Chère maman, je reçois ta lettre du 5 mai. Je suis heureux
de savoir que ta santé s’est remise et que tu peux rester en
repos. À ton âge, il serait malheureux d’être obligé de
travailler. Hélas! moi, je ne tiens pas du tout à la vie ; et si je
vis, je suis habitué à vivre de fatigue; mais si je suis forcé de
continuer à me fatiguer comme à présent, et à me nourrir de
chagrins aussi véhéments qu’absurdes dans ces climats
atroces, je crains d’abréger mon existence.
Je suis toujours ici aux mêmes conditions, et, dans trois
mois, je pourrais vous envoyer 5 000 francs d’économies;
mais je crois que je les garderai pour commencer quelque
petite affaire à mon compte dans ces parages, car je n’ai pas
l’intention de passer toute mon existence dans l’esclavage.
Enfin, puissions-nous jouir de quelques années de vrai
repos dans cette vie ; et heureusement que cette vie est la
seule, et que cela est évident, puisqu’on ne peut s’imaginer
une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci !
Tout à vous,
Rimbaud
Chers amis,
J’ai reçu dernièrement une lettre de vous, de mai ou de
juin. Vous vous étonnez du retard des correspondances, cela
n’est pas juste : elles arrivent à peu près régulièrement,
quoique à longues échéances; et quant aux paquets, caisses
et livres de chez vous, j’ai tout reçu à la fois, il y a plus de
quatre mois, et je vous en ai accusé réception.
La distance est grande, voilà tout; c’est le désert à
franchir deux fois qui double la distance postale.
Je ne vous oublie pas du tout, comment le pourrais-je ? et
si mes lettres sont trop brèves, c’est que, toujours en
expéditions, j’ai toujours été pressé aux heures de départ des
courriers. Mais je pense à vous, et je ne pense qu’à vous. Et
que voulez-vous que je vous raconte de mon travail d’ici,
qui me répugne déjà tellement, et du pays, que j’ai en
horreur, et ainsi de suite. Quand je vous raconterais les
essais que j’ai faits avec des fatigues extraordinaires et qui
n’ont rien rapporté que la fièvre, qui me tient à présent
depuis quinze jours de la manière dont je l’avais à Roche il
y a deux ans ? Mais, que voulez-vous ? je suis fait à tout à
présent, je ne crains rien.
Prochainement je ferai un arrangement avec la maison
pour que mes appointements soient régulièrement payés
entre vos mains en France, par trimestre. Je vous ferai
d’abord payer tout ce qui m’est dû jusqu’aujourd’hui, et, par
la suite, cela marchera régulièrement. Que voulez-vous que
je fasse de monnaie improductive en Afrique ?
Vous achèterez immédiatement un titre d’une valeur ou
rente quelconque avec les sommes que vous recevrez, et le
consignerez en mon nom chez un notaire de confiance ; ou
vous vous arrangerez de toute autre façon convenable,
plaçant chez un notaire ou un banquier sûrs des environs.
Les deux seules choses que je souhaite sont que cela soit
bien placé en sûreté et à mon nom; 2° que cela rapporte
régulièrement.
Seulement il faudrait que je sois sûr que je ne suis pas du
tout en contravention avec la loi militaire, pour que l’on ne
vienne pas m’empêcher d’en jouir ensuite, d’une façon ou
d’une autre.
Vous toucherez pour vous-mêmes la quantité qu’il vous
plaira des intérêts des sommes ainsi placées par vos soins.
La première somme que vous pourriez recevoir dans trois
mois pourrait s’élever à 3 000 francs.
Tout cela est fort naturel. Je n’ai pas besoin d’argent pour
le moment, et je ne peux rien faire produire à l’argent ici.
Je vous souhaite réussite dans vos petits travaux. Ne vous
fatiguez pas, c’est une chose déraisonnable ! La santé et la
vie ne sont-elles pas plus précieuses que toutes les autres
saletés au monde?
Vivez tranquillement.
Rimbaud
Chers amis,
Je crois vous avoir écrit une fois depuis votre lettre du 12
juillet.
Je continue à me déplaire fort dans cette région de
l’Afrique. Le climat est grincheux et humide; le travail que
je fais est absurde et abrutissant, et les conditions
d’existence généralement absurdes aussi. J’ai eu d’ailleurs
des démêlés désagréables avec la direction et le reste, et je
suis à peu près décidé à changer d’air prochainement.
J’essayerai d’entreprendre quelque chose à mon compte
dans le pays ; et, si ça ne répond pas (ce que je saurai vite),
je serai tôt parti pour, je l’espère, un travail plus intelligent
sous un ciel meilleur. Il se pourrait, d’ailleurs, qu’en ce cas
même je restasse associé de la maison, – ailleurs.
Vous me dites m’avoir envoyé des objets, caisses, effets,
dont je n’ai pas donné réception. J’ai tout juste reçu un
envoi de livres selon votre liste et des chemises avec.
D’ailleurs, mes commandes et correspondances ont toujours
circulé d’une façon insensée dans cette boîte.
Figurez-vous que j’ai commandé deux tenues en drap à
Lyon, l’année passée en novembre, et que rien n’est encore
venu !
J’ai eu besoin d’un médicament, il y a six mois; je l’ai
demandé à Aden, et je ne l’ai pas encore reçu! – Tout cela
est en route, au diable.
Tout ce que je réclame au monde est un bon climat et un
travail convenable, intéressant : je trouverai bien cela, un
jour ou l’autre ! J’espère aussi ne recevoir que de bonnes
nouvelles de vous et de votre santé. C’est mon plaisir
premier d’avoir de vos nouvelles, chers amis; et je vous
souhaite plus de chance et de gaîté qu’à moi.
Au revoir.
Rimbaud
Chers amis,
Ceci pour vous saluer simplement.
Ne m’adressez plus rien au Harar. Je pars très
prochainement, et il est peu probable que je revienne jamais
ici.
Aussitôt rentré à Aden, à moins d’avis de vous, je
télégraphierai à la maison pour ces malheureux 2 500 francs
qu’on vous doit, et je ferai connaître la chose au consul de
France. Cependant, je crois qu’on vous aura payés à ce jour.
Je compte trouver un autre travail, aussitôt rentré à Aden.
Je vous souhaite un petit hiver pas trop rigoureux et une
bonne santé.
À vous,
Rimbaud
*
[Rimbaud passe l’année 1882 à Aden. Il s’y ennuie ferme.
Nouvelles commandes à sa famille : de livres, de cartes et
d’instruments topographiques. Il attend impatiemment, en
particulier, un appareil photographique et le matériel de
développement. Mais sa mère hésite à en verser le prix : 1
850 F. Début 1883, il se prépare à repartir pour le Harar :
la firme qui l’emploie comme agent renouvelle son contrat
pour trois ans.]
Chère maman,
Je reçois ta lettre du 24 novembre m’apprenant que la
somme a été versée et que l’expédition est en train.
Naturellement, on n’a pas acheté sans savoir s’il y aurait des
fonds pour couvrir l’achat. C’est pour cette raison que la
chose ne s’est décidée qu’au reçu des 1 850 francs.
Tu dis qu’on me vole. Je sais très bien ce que coûte un
appareil seul : quelques centaines de francs. Mais ce sont les
produits chimiques, très nombreux et chers et parmi lesquels
se trouvent des composés d’or et d’argent valant jusqu’à
250 francs le kilo, ce sont les glaces, les cartes, les cuvettes,
les flacons, les emballages très chers, qui grossissent la
somme. J’ai demandé de tous les ingrédients pour une
campagne de deux ans. Pour moi, je trouve que je suis servi
à bon marché. Je n’ai qu’une crainte, celle que ces choses se
brisent en route, en mer. Si cela m’arrive intact, j’en tirerai
un large profit, et je vous enverrai des choses curieuses.
Au lieu donc de te fâcher, tu n’as qu’à te réjouir avec
moi. Je sais le prix de l’argent; et, si je hasarde quelque
chose, c’est à bon escient.
Je vous prierai de vouloir bien ajouter ce qu’on pourrait
vous demander en outre pour les frais de port et
d’emballage.
Vous avez de moi une somme de 2 500 francs, d’il y a
deux ans. Prenez à votre compte les terres que vous avez
achetées avec cela, en concurrence des sommes que vous
débourserez pour moi. L’affaire est bien simple, et il n’y a
pas de dérangements.
Ce qui est surtout attristant, c’est que tu termines ta lettre
en déclarant que vous ne vous mêlerez plus de mes affaires.
Ce n’est pas une bonne manière d’aider un homme à des
mille lieues de chez lui, voyageant parmi des peuplades
sauvages et n’ayant pas un seul correspondant dans son
pays ! J’aime à espérer que vous modifierez cette intention
peu charitable. Si je ne puis même plus m’adresser à ma
famille pour mes commissions, où diable m’adresserai-je ?
Je vous ai dernièrement envoyé une liste de livres à
m’expédier ici. Je vous en prie, ne jetez pas ma commission
au diable ! Je vais repartir au continent africain, pour
plusieurs années; et, sans ces livres, je manquerais d’une
foule de renseignements qui me sont indispensables. Je
serais comme un aveugle ; et le défaut de ces choses me
préjudicierait beaucoup. Faites donc revenir promptement
tous ces ouvrages, sans en excepter un ; mettez-les en une
caisse avec la suscription « livres », et envoyez-moi ici, en
payant le port, par l’entremise de M. Dubar.
Monsieur,
Excusez-moi de soumettre à votre jugement la
circonstance présente.
Ce jour, à 11 heures du matin, le nommé Ali Chemmak,
magasinier à la maison où je suis employé, s’étant montré
très insolent envers moi, je m’étais permis de lui donner un
soufflet sans violence.
Les coolies de service et divers témoins arabes m’ayant
ensuite saisi pour le laisser libre de riposter, ledit Ali
Chemmak me frappa à la figure, me déchira mes vêtements
et par la suite se saisit d’un bâton et m’en menaçait.
Les gens présents ayant intervenu, Ali se retira et peu
après sortit porter contre moi à la police municipale plainte
en coups et blessures et aposta plusieurs faux témoins pour
déclarer que je l’avais menacé de le frapper d’un poignard,
etc., etc., et autres mensonges destinés à envenimer l’affaire
à mes dépens et exciter contre moi la haine des indigènes.
Comparaissant à ce sujet à la police municipale à Aden,
je me suis permis de prévenir M. le Consul de France au
sujet des violences et des menaces dont j’ai été l’objet de la
part des indigènes, demandant sa protection dans le cas où
l’issue de l’affaire semblerait le lui conseiller.
J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Consul,
Votre serviteur,
Rimbaud
Employé de la Maison Mazeran,
Viannay et Bardey, à Aden
*
Aden, le 19 mars 1883
*
[Les affaires commerciales traitées au Harar (café,
peaux, ivoire) donnent de mauvais résultats. En août, un
explorateur, Sacconi, est massacré avec ses trois serviteurs.
Par sa faute, selon Rimbaud : ignorant de l’Islam et des
coutumes locales, il a provoqué les indigènes en
consommant du porc et de l’alcool. L’agent de Bardey
cherche à monter des projets plus lucratifs.]
À M. Hachette (1883)
Je vous serais très obligé de m’envoyer aussitôt que
possible, à l’adresse ci-dessous, contre remboursement, la
meilleure traduction française du Coran (avec le texte arabe
en regard, s’il en existe ainsi) – et même sans le texte.
Agréez mes salutations,
Rimbaud
À Roche, par Attigny (Ardennes)
*
[Début 1884, la société Mazeran, Viannay, Bardey et Cie
fait faillite. Rimbaud doit regagner Aden, où les frères
Bardey, qui réussissent à monter une nouvelle affaire,
l’emploient de juillet 1884 à septembre 1885.]
*
Aden, le 10 septembre 1884
Mes chers amis,
Il y a longtemps que je n’ai reçu de vos nouvelles. J’aime
cependant à croire que tout va bien chez vous, et je vous
souhaite bonnes récoltes et long automne. Je vous crois en
bonne santé et en paix, comme d’ordinaire.
*
Aden, le 14 avril 1885
*
Aden, le 22 octobre 1885
Chers amis,
Quand vous recevrez ceci, je me trouverai probablement
à Tadjoura, sur la côte du Dankali annexée à la colonie
d’Obock.
J’ai quitté mon emploi d’Aden, après une violente
discussion avec ces ignobles pignoufs qui prétendaient
m’abrutir à perpétuité. J’ai rendu beaucoup de services à ces
gens; et ils s’imaginaient que j’allais, pour leur plaire, rester
avec eux toute ma vie. Ils ont tout fait pour me retenir; mais
je les ai envoyés au diable, avec leurs avantages, et leur
commerce, et leur affreuse maison, et leur sale ville ! Sans
compter qu’ils m’ont toujours suscité des ennuis et qu’ils
ont toujours cherché à me faire perdre quelque chose. Enfin,
qu’ils aillent au diable !… Ils m’ont donné d’excellents
certificats pour les cinq années.
Il me vient quelques milliers de fusils d’Europe. Je vais
former une caravane, et porter cette marchandise à Ménélik,
roi du Choa.
La route pour le Choa est très longue : deux mois de
marche presque jusqu’à Ankober, la capitale, et les pays
qu’on traverse jusque-là sont d’affreux déserts. Mais, là-
haut, en Abyssinie, le climat est délicieux, la population est
chrétienne et hospitalière, la vie est presque pour rien. Il n’y
a là que quelques Européens, une dizaine en tout, et leur
occupation est le commerce des armes, que le roi achète à
bon prix. S’il ne m’arrive pas d’accidents, je compte y
arriver, être payé de suite et redescendre avec un bénéfice de
25 à 30 mille francs réalisé en moins d’un an.
L’affaire réussissant, vous me verriez en France, vers
l’automne de 1886, où j’achèterais moi-même de nouvelles
marchandises. J’espère que ça tournera bien. Espérez-le
aussi pour moi ; j’en ai bien besoin.
Si je pouvais, après trois ou quatre ans, ajouter une
centaine de mille francs à ce que j’ai déjà, je quitterais avec
bonheur ces malheureux pays.
Je vous ai envoyé mon contrat, par l’avant-dernière malle,
pour en exciper par devers l’autorité militaire. J’espère que
désormais ce sera en règle. Avec tout cela, vous n’avez
jamais pu m’apprendre quelle sorte de service j’ai à faire; de
sorte que, si je me présente à un consul pour quelque
certificat, je suis incapable de le renseigner sur ma situation,
ne la connaissant pas moi-même ! C’est ridicule !
Ne m’écrivez plus à la boîte Bardey ; ces animaux
couperaient ma correspondance. Pendant encore trois mois,
ou au moins deux et demi, après la date de cette lettre, c’est-
à-dire jusqu’à la fin 1885 (y compris les quinze jours de
Marseille ici), vous pouvez m’écrire à l’adresse ci-dessous :
Monsieur Arthur Rimbaud,
à Tadjouta
Colonie française d’Obock.
*
Tadjoura, le 3 décembre 1885
Monsieur le Consul,
J’ai l’honneur de vous rendre compte de la liquidation de
la caravane de feu Labatut, opération dans laquelle j’étais
associé selon une convention faite au consulat en mai 1886.
Je ne sus le décès de Labatut qu’à la fin de 86, au moment
où, tous les premiers frais payés, la caravane commençait à
se mettre en marche et ne pouvait plus être arrêtée, et ainsi
je ne pus m’arranger à nouveau avec les créanciers de
l’opération.
Au Choa, la négociation de cette caravane se fit dans des
conditions désastreuses : Ménélik s’empara de toutes les
marchandises et me força de les lui vendre à prix réduit,
m’interdisant la vente au détail et me menaçant de les
renvoyer à la côte à mes frais ! Il me donna en bloc 14 000
thalers de toute la caravane, retranchant de ce total une
somme de 2 500 thalers pour paiement de la deuxième
moitié du loyer des chameaux et autres frais de caravane
soldés par l’Azzaze, et une autre somme de 3 000 thalers,
solde de compte au débit de Labatut chez lui, me dit-il,
tandis que tous m’assurèrent que le roi restait plutôt débiteur
de Labatut.
Traqué par la bande des prétendus créanciers de Labatut,
auxquels le roi donnait toujours raison, tandis que je ne
pouvais jamais rien recouvrer de ses débiteurs, tourmenté
par sa famille abyssine qui réclamait avec acharnement sa
succession et refusait de reconnaître ma procuration, je
craignais d’être bientôt dépouillé complètement et je pris le
parti de quitter Choa, et je pus obtenir du roi un bon sur le
gouverneur du Harar, Dedjazmatche Mékonmène, pour le
paiement d’environ 9 000 thalers, qui me restaient redus
seulement, après le vol de 3 000 thalers opéré par Ménélik
sur mon compte, et selon les prix dérisoires qu’il m’avait
payés.
Le paiement du bon de Ménélik ne se termina pas au
Harar sans frais et difficultés considérables, quelques-uns
des créanciers étant venus me relancer jusque-là. En somme,
je rentrai à Aden, le 25 juillet 1887 avec 8 000 thalers de
traites et environ 600 thalers en caisse.
Dans notre convention avec Labatut, je me chargeais de
payer, outre tous les frais de caravane :
1 ° au Choa, 3 000 thalers par la livraison de 300 fusils à ras
Govana, affaire réglée par le roi lui-même ;
2 ° à Aden, une créance à M. Suel, acquittée actuellement avec
une réduction réglée entre les parties;
3 ° un billet de Labatut à M. Audon, au Choa, créance dont j’ai
déjà versé, au Choa et au Harar, plus de 50 % suivant
documents entre mes mains.
Tout ce qui pouvait être, d’ailleurs, au débit de
l’opération a été réglé par moi. La balance étant un encaisse
d’environ 2 500 thalers, et Labatut me restant débiteur par
obligations faites au consulat, d’une somme de 5 800
thalers, je sors de l’opération avec une perte de 60 % sur
mon capital, sans compter vingt et un mois de fatigues
atroces passés à la liquidation de cette misérable affaire.
Tous les Européens au Choa ont été témoins de la marche
de cette affaire, et j’en tiens les documents à la disposition
de M. le Consul.
Agréez, Monsieur le Consul, l’assurance de mon
dévouement respectueux.
A. Rimbaud
Ma chère Maman,
J’écris encore une fois pour te prier de ne pas refuser de
m’envoyer les cinq cents francs que je t’ai demandés dans
ma lettre d’hier. Je crois qu’il doit vous rester encore
quelque chose de l’argent que je vous ai une fois envoyé.
Mais, que cela soit ou non, tu me mettrais dans l’embarras
de ne pas m’envoyer ladite somme de cinq cents francs, j’en
ai fort besoin ; j’espère vous la rendre avant la fin de
l’année.
Mais mon argent est engagé, et pour le moment je suis
sans emploi, vivant à mes frais, et j’ai un voyage à faire vers
le 20 septembre.
Envoyez-moi cela par lettre chargée adressée ainsi :
Rimbaud, au Consulat de France,
au Caire.
Monsieur,
Excusez-moi d’avoir à vous demander le renseignement
suivant : à qui peut-on s’adresser à Beyrouth ou ailleurs sur
la côte de Syrie pour l’achat de quatre baudets étalons, en
pleine vigueur, de la meilleure race employée pour la
procréation des plus grands et plus forts mulets de selle en
Syrie ? Quel pourrait en être le prix, et aussi le fret par les
Messageries et l’assurance, de Beyrouth à Aden ?
Il s’agit d’une commande du roi Ménélik au Choa
(Abyssinie méridionale) où il n’y a que des ânes de petite
race et où l’on voudrait créer une race supérieure de mulets,
vu la très grande quantité et le très bas prix des juments.
Dans l’attente de votre réponse, je suis, Monsieur le
Consul,
Votre obligé
A. Rimbaud
au Consulat de France
Aden, Possessions anglaises
*
Aden, le 15 décembre 1887
À Monsieur Fagot,
député de l’arrondissement de Vouziers,
département des Ardennes.
Monsieur,
Je suis natif de Charleville (Ardennes), et j’ai l’honneur
de vous demander par la présente de vouloir bien
transmettre, en mon nom, en l’appuyant de votre
bienveillant concours, la demande ci-jointe au ministre de la
Marine et des Colonies.
Je voyage depuis huit années environ sur la côte orientale
d’Afrique, dans les pays d’Abyssinie, du Harar, des
Dankalis et du Somal, au service d’entreprises
commerciales françaises, et M. le Consul de France à Aden,
où j’élis domicile ordinairement, peut vous renseigner sur
mon honorabilité et mes actes en général.
Je suis un des très peu nombreux négociants français en
affaires avec le roi Ménélik, roi du Choa (Abyssinie
méridionale), ami de tous les pouvoirs européens et
chrétiens, – et c’est dans son pays, distant d’environ 700
kilomètres de la côte d’Obock, que j’ai l’intention d’essayer
de créer l’industrie mentionnée dans ma demande au
Ministère.
Mais, comme le commerce des armes et munitions est
interdit sur la côte orientale d’Afrique possédée ou protégée
par la France (c’est-à-dire dans la colonie d’Obock et les
côtes dépendantes d’elle), je demande par la présente au
Ministère de me donner une autorisation de faire transiter le
matériel et l’outillage décrits, par la dite côte d’Obock, sans
m’y arrêter, que le temps nécessaire à la formation de ma
caravane, car tout ce chargement doit traverser les déserts à
dos de chameaux.
Comme rien de ce matériel ni de cet outillage ne doit
rester en retard sur les côtes que vise la prohibition, comme
rien de tout le dit chargement n’en sera distrait, ni en route,
ni à la côte, et que l’importation dudit matériel et outillage
est exclusivement destinée au Choa, pays chrétien et ami
des Européens ; et comme je dois m’engager à m’adresser,
pour la dite commande, à des capitaux français et à
l’industrie française exclusivement, j’espère que le ministre
voudra bien favoriser ma demande et m’envoyer
l’autorisation dans les termes requis, c’est-à-dire : laisser
passer sur toute la côte d’Obock et les côtes dankalies et
somalies adjacentes, protégées ou administrées par la
France, la totalité de la dite commande à destination du
Choa.
Permettez-moi, Monsieur, de vous prier encore une fois
d’appuyer ma demande auprès du Ministère, dont je vous
serai obligé de me faire parvenir la réponse.
Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération très
distinguée.
Arthur Rimbaud
Adresse : au Consulat de France
Aden (Colonies anglaises)
*
*
Harar, 4 août 1888
Ma chère mère,
Je reçois ta lettre du 26 février.
Ma chère maman,
J’ai bien reçu ta lettre du 29 septembre 1890.
En parlant de mariage, j’ai toujours voulu dire que
j’entendais rester libre de voyager, de vivre à l’étranger et
même de continuer à vivre en Afrique. Je suis tellement
déshabitué du climat d’Europe, que je m’y remettrais
difficilement. Il me faudrait même probablement passer
deux hivers dehors, en admettant que je rentre un jour en
France. Et puis comment me referais-je des relations, quels
emplois trouverais-je ? C’est encore une question.
D’ailleurs, il y a une chose qui m’est impossible, c’est la vie
sédentaire.
Il faudrait que je trouvasse quelqu’un qui me suivît dans
mes pérégrinations.
Quant à mon capital, je l’ai en mains, il est libre quand je
voudrai.
Monsieur Tian est un commerçant très honorable, établi
depuis trente ans à Aden, et je suis son associé dans cette
partie de l’Afrique. Mon association avec lui date de deux
années et demie. Je travaille aussi à mon compte, seul ; et je
suis libre, d’ailleurs, de liquider mes affaires dès qu’il me
conviendra.
J’envoie à la côte des caravanes de produits de ces pays :
or, musc, ivoire, café, etc., etc. Pour ce que je fais avec M.
Tian, la moitié des bénéfices est à moi.
Du reste, pour les renseignements, on n’a qu’à s’adresser
à monsieur de Gaspary, consul de France à Aden, ou à son
successeur.
Personne à Aden ne peut dire du mal de moi. Au
contraire. Je suis connu en bien de tous, dans ce pays,
depuis dix années.
Avis aux amateurs !
Quant au Harar, il n’y a aucun consul, aucune poste,
aucune route ; on y va à chameau, et on y vit avec des
nègres exclusivement. Mais enfin on y est libre, et le climat
est bon.
Telle est la situation.
Au revoir.
A. Rimbaud
*
Harar, le 20 février 1891
Ma chère maman,
J’ai bien reçu ta lettre du 5 janvier.
Je vois que tout va bien chez vous, sauf le froid qui,
d’après ce que je lis dans les journaux, est excessif par toute
l’Europe.
Je vais mal à présent. Du moins, j’ai à la jambe droite des
varices qui me font souffrir beaucoup. Voilà ce qu’on gagne
à peiner dans ces tristes pays ! Et ces varices sont
compliquées de rhumatisme. Il ne fait pourtant pas froid ici;
mais c’est le climat qui cause cela. Il y a aujourd’hui quinze
nuits que je n’ai pas fermé l’œil une minute, à cause de ces
douleurs dans cette maudite jambe. Je m’en irais bien, et je
crois que la grande chaleur d’Aden me ferait du bien, mais
on me doit beaucoup d’argent et je ne puis m’en aller, parce
que je le perdrais. J’ai demandé à Aden un bas pour varices,
mais je doute que cela se trouve.
Fais-moi donc ce plaisir : achète-moi un bas pour varices,
pour une jambe longue et sèche – (le pied est n° 41 pour la
chaussure). Il faut que ce bas monte par-dessus le genou, car
il y a une varice au-dessus du jarret. Les bas pour varices
sont en coton, ou en soie tissée avec des fils d’élastique qui
maintiennent les veines gonflées. Ceux en soie sont les
meilleurs, les plus solides. Cela ne coûte pas cher, je crois.
D’ailleurs, je te rembourserai.
En attendant, je tiens la jambe bandée.
Adresser cela bien empaqueté, par la poste, à M. Tian, à
Aden, qui me fera parvenir à la première occasion.
Ces bas pour varices se trouvent peut-être à Vouziers. En
tout cas, le médecin de la maison peut en faire venir un bon,
de n’importe où.
Cette infirmité m’a été causée par de trop grands efforts à
cheval, et aussi par des marches fatigantes. Car nous avons
dans ces pays un dédale de montagnes abruptes, où l’on ne
peut même se tenir à cheval. Tout cela sans routes et même
sans sentiers.
Les varices n’ont rien de dangereux pour la santé, mais
elles interdisent tout exercice violent. C’est un grand ennui,
parce que les varices produisent des plaies, si l’on ne porte
pas le bas pour varices ; et encore ! les jambes nerveuses ne
supportent pas volontiers ce bas, surtout la nuit. Avec cela,
j’ai une douleur rhumatismale dans ce maudit genou droit,
qui me torture, me prenant seulement la nuit ! Et il faut se
figurer qu’en cette saison, qui est l’hiver de ce pays, nous
n’avons jamais moins de 10 degrés au-dessus de zéro (non
pas en dessous). Mais il règne des vents secs, qui sont très
insalubres pour les blancs en général. Même des Européens,
jeunes, de vingt-cinq à trente ans, sont atteints de
rhumatismes, après deux ou trois ans de séjour!
La mauvaise nourriture, le logement malsain, le vêtement
trop léger, les soucis de toutes sortes, l’ennui, la rage
continuelle au milieu de nègres aussi bêtes que canailles,
tout cela agit très profondément sur le moral et la santé, en
très peu de temps. Une année ici en vaut cinq ailleurs. On
vieillit très vite, ici, comme dans tout le Soudan.
Par votre réponse, fixez-moi donc sur ma situation par
rapport au service militaire. Ai-je à faire quelque service ?
Assurez-vous-en, et répondez-moi.
Rimbaud
Ma chère maman,
J’ai bien reçu vos deux bas et votre lettre, et je les ai reçus
dans de tristes circonstances. Voyant toujours augmenter
l’enflure de mon genou droit et la douleur dans
l’articulation, sans trouver aucun remède ni aucun avis,
puisqu’au Harar nous sommes au milieu des nègres et qu’il
n’y a point là d’Européens, je me décidai à descendre. Il
fallait abandonner les affaires : ce qui n’était pas très facile,
car j’avais de l’argent dispersé de tous les côtés; mais enfin
je réussis à liquider à peu près totalement. Depuis déjà une
vingtaine de jours, j’étais couché au Harar et dans
l’impossibilité de faire un seul mouvement, souffrant des
douleurs atroces et ne dormant jamais. Je louai seize nègres
porteurs, à raison de 15 thalaris l’un, du Harar à Zeilah ; je
fis fabriquer une civière recouverte d’une toile, et c’est là-
dessus que je viens de faire, en douze jours, les 300
kilomètres de désert qui séparent les monts du Harar du port
de Zeilah. Inutile de vous dire quelles horribles souffrances
j’ai subies en route. Je n’ai jamais pu faire un pas hors de
ma civière ; mon genou gonflait à vue d’œil, et la douleur
augmentait continuellement.
Arrivé ici, je suis entré à l’hôpital européen. Il y a une
seule chambre pour les malades payants : je l’occupe. Le
docteur anglais, dès que je lui ai montré mon genou, a crié
que c’est une synovite arrivée à un point très dangereux, par
suite du manque de soins et des fatigues. Il parlait tout de
suite de couper la jambe; ensuite, il a décidé d’attendre
quelques jours pour voir si le gonflement diminuerait un peu
après les soins médicaux. Il y a six jours de cela, mais
aucune amélioration, sinon que, comme je suis au repos, la
douleur a beaucoup diminué. Vous savez que la synovite est
une maladie des liquides de l’articulation du genou, cela
peut provenir d’hérédité, ou d’accidents, ou de bien des
causes. Pour moi, cela a été certainement causé par les
fatigues des marches à pied et à cheval au Harar. Enfin, à
l’état où je suis arrivé, il ne faut pas espérer que je guérisse
avant au moins trois mois, sous les circonstances les plus
favorables. Et je suis étendu, la jambe bandée, liée, reliée,
enchaînée, de façon à ne pouvoir la mouvoir. Je suis devenu
un squelette : je fais peur. Mon dos est tout écorché du lit ;
je ne dors pas une minute. Et ici la chaleur est devenue très
forte. La nourriture de l’hôpital, que je paie pourtant assez
cher, est très mauvaise. Je ne sais quoi faire. D’un autre
côté, je n’ai pas encore terminé mes comptes avec mon
associé, monsieur Tian. Cela ne finira pas avant la huitaine.
Je sortirai de cette affaire avec 35 000 francs environ.
J’aurais eu plus; mais, à cause de mon malheureux départ, je
perds quelques milliers de francs. J’ai envie de me faire
porter à un vapeur, et de venir me traiter en France, le
voyage me ferait encore passer le temps. Et, en France, les
soins médicaux et les remèdes sont bon marché, et l’air bon.
Il est donc fort probable que je vais venir. Les vapeurs pour
la France à présent sont malheureusement toujours combles,
parce que tout le monde rentre des colonies à ce temps de
l’année. Et je suis un pauvre infirme qu’il faut transporter
très doucement! Enfin, je vais prendre mon parti dans la
huitaine.
Ne vous effrayez pas de tout cela, cependant. De
meilleurs jours viendront. Mais c’est une triste récompense
de tant de travail, de privations et de peines !
Hélas ! que notre vie est misérable !
Je vous salue de cœur.
Rimbaud
*
Marseille, jeudi 21 mai 1891
Ma chère sœur,
Tu ne m’as pas écrit; que s’est-il passé? Ta lettre m’avait
fait peur, j’aimerais avoir de tes nouvelles. Pourvu qu’il ne
s’agisse pas de nouveaux ennuis, car, hélas, nous sommes
trop éprouvés à la fois !
Pour moi, je ne fais que pleurer jour et nuit, je suis un
homme mort, je suis estropié pour toute ma vie. Dans la
quinzaine, je serai guéri, je pense; mais je ne pourrai
marcher qu’avec des béquilles. Quant à une jambe
artificielle, le médecin dit qu’il faudra attendre très
longtemps, au moins six mois ! Pendant ce temps que ferai-
je, où resterai-je ? Si j’allais chez vous, le froid me
chasserait dans trois mois, et même en moins de temps; car,
d’ici, je ne serai capable de me mouvoir que dans six
semaines, le temps de m’exercer à béquiller ! Je ne serais
donc chez vous que fin juillet. Et il me faudrait repartir fin
septembre.
Je ne sais pas du tout quoi faire. Tous ces soucis me
rendent fou : je ne dors jamais une minute.
Enfin, notre vie est une misère, une misère sans fin !
Pourquoi donc existons-nous?
Envoyez-moi de vos nouvelles.
Mes meilleurs souhaits.
Rimbaud
Hôpital de la Conception
Marseille
Ma chère sœur,
Je reçois ta lettre du 21 juin. Je t’ai écrit hier. Je n’ai rien
reçu de toi le 10 juin, ni lettre de toi, ni lettre du Harar. Je
n’ai reçu que les deux lettres du 14. Je m’étonne fort où sera
passée la lettre du 10.
Quelle nouvelle horreur me racontez-vous ? Quelle est
encore cette histoire de service militaire ? Depuis que j’ai eu
l’âge de vingt-six ans, ne vous ai-je pas envoyé d’Aden un
certificat prouvant que j’étais employé dans une maison
française, ce qui est une dispense, – et par la suite quand
j’interrogeais maman elle me répondait toujours que tout
était réglé, que je n’avais rien à craindre. Il y a à peine
quatre mois, je vous ai demandé dans une de mes lettres, si
l’on n’avait rien à me réclamer à ce sujet, parce que j’avais
l’envie de rentrer en France. Et je n’ai pas reçu de réponse.
Moi, je croyais tout arrangé par vous. À présent vous me
faites entendre que je suis noté insoumis, que l’on me
poursuit, etc., etc. Ne vous informez de cela que si vous êtes
sûres de ne pas attirer l’attention sur moi. Quant à moi, il
n’y a pas de danger, dans ces conditions, que je revienne !
La prison après ce que je viens de souffrir, Il vaudrait mieux
la mort !
Oui, depuis longtemps d’ailleurs, il aurait mieux valu la
mort ! Que peut faire au monde un homme estropié? Et à
présent encore réduit à s’expatrier définitivement! Car je ne
reviendrai certes plus avec ces histoires, – heureux encore si
je puis sortir d’ici par mer ou par terre et gagner l’étranger.
Aujourd’hui j’ai essayé de marcher avec des béquilles,
mais je n’ai pu faire que quelques pas. Ma jambe est coupée
très haut, et il m’est difficile de garder l’équilibre. Je ne
serai tranquille que quand je pourrai mettre une jambe
artificielle, mais l’amputation cause des névralgies dans le
restant du membre, et il est impossible de mettre une jambe
mécanique avant que ces névralgies soient absolument
passées, et il y a des amputés auxquels cela dure quatre, six,
huit, douze mois ! On me dit que cela ne dure jamais guère
moins de deux mois. Si cela ne me dure que deux mois je
serai heureux! Je passerais ce temps-là à l’hôpital et j’aurais
le bonheur de sortir avec deux jambes. Quant à sortir avec
des béquilles, je ne vois pas à quoi cela peut servir. On ne
peut monter ni descendre, c’est une affaire terrible. On
s’expose à tomber et à s’estropier encore plus. J’avais pensé
pouvoir aller chez vous passer quelques mois en attendant
d’avoir la force de supporter la jambe artificielle, mais à
présent je vois que c’est impossible.
Eh bien je me résignerai à mon sort. Je mourrai où me
jettera le destin. J’espère pouvoir retourner là où j’étais, j’y
ai des amis de dix ans, qui auront pitié de moi, je trouverai
chez eux du travail, je vivrai comme je pourrai. Je vivrai
toujours là-bas, tandis qu’en France, hors de vous, je n’ai ni
amis, ni connaissances, ni personne. Et si je ne puis vous
voir, je retournerai là-bas. En tout cas, il faut que j’y
retourne.
Si vous vous informez à mon sujet, ne faites jamais savoir
où je suis. Je crains même qu’on ne prenne mon adresse à
la poste. N’allez pas me trahir.
Tous mes souhaits.
Rimbaud
Ma chère sœur,
Je reçois ta lettre du 26 juin. J’ai déjà reçu avant-hier la
lettre du Harar seule. Quant à la lettre du 10 juin, point de
nouvelles : cela a disparu, soit à Attigny, soit ici à
l’administration, mais je suppose plutôt à Attigny.
L’enveloppe que tu m’envoies me fait bien comprendre de
qui c’était. Ça devait être signé Dimitri Righas. C’est un
Grec résidant au Harar et que j’avais chargé de quelques
affaires. J’attends des nouvelles de votre enquête au sujet du
service militaire : mais, quoi qu’il en soit, je crains les
pièges, et je n’ai nullement envie de rentrer chez vous à
présent, malgré les assurances qu’on pourrait vous donner.
D’ailleurs, je suis tout à fait immobile et je ne sais pas
faire un pas. Ma jambe est guérie, c’est-à-dire qu’elle est
cicatrisée, ce qui d’ailleurs s’est fait assez vite, et me donne
à penser que cette amputation pouvait être évitée. Pour les
médecins je suis guéri, et, si je veux, on me signe demain
ma feuille de sortie de l’hôpital. Mais quoi faire ?
Impossible de faire un pas ! Je suis tout le jour à l’air, sur
une chaise, mais je ne puis me mouvoir. Je m’exerce sur des
béquilles; mais elles sont mauvaises, d’ailleurs je suis long,
ma jambe est coupée haut, l’équilibre est très difficile à
garder. Je fais quelques pas et je m’arrête, crainte de tomber
et de m’estropier de nouveau!
Je vais me faire faire une jambe de bois pour commencer,
on y fourre le moignon (le reste de la jambe) rembourré
avec du coton, et on s’avance avec une canne. Avec quelque
temps d’exercice de la jambe de bois, on peut, si le moignon
s’est bien renforcé, commander une jambe articulée qui
serre bien et avec laquelle on peut marcher à peu près.
Quand arrivera ce moment ? D’ici là peut-être m’arrivera-t-
il un nouveau malheur. Mais, cette fois-là, je saurais vite me
débarrasser de cette misérable existence.
Il n’est pas bon que vous m’écriviez souvent et que mon
nom soit remarqué aux postes de Roche et d’Attigny. C’est
de là que vient le danger. Ici personne ne s’occuperait de
moi. Écrivez-moi le moins possible, – quand cela sera
indispensable. Ne mettez pas Arthur, écrivez Rimbaud tout
seul. Et dites-moi au plus tôt et au plus net ce que me veut
l’autorité militaire, et, en cas de poursuite, quelle est la
pénalité encourue.
– Mais alors j’aurais vite fait ici de prendre le bateau. Je
vous souhaite bonne santé et prospérité.
RBD
Ma chère sœur,
J’ai bien reçu tes lettres des 4 et 8 juillet. Je suis heureux
que ma situation soit enfin déclarée nette. Quant au livret, je
l’ai en effet perdu dans mes voyages. Quand je pourrai
circuler je verrai si je dois prendre mon congé ici ou
ailleurs. Mais si c’est à Marseille, je crois qu’il me faudrait
en mains la réponse autographe de l’intendance. Il vaut donc
mieux que j’aie en mains cette déclaration, envoyez-la-moi.
Avec cela personne ne m’approchera. Je garde aussi le
certificat de l’hôpital et avec ces deux pièces je pourrai
obtenir mon congé ici.
Je suis toujours levé, mais je ne vais pas bien. Jusqu’ici je
n’ai encore appris à marcher qu’avec des béquilles, et
encore il m’est impossible de monter ou descendre une
seule marche. Dans ce cas on est obligé de me descendre ou
monter à bras-le-corps. Je me suis fait faire une jambe de
bois très légère, vernie et rembourrée, fort bien faite (prix 50
francs). Je l’ai mise il y a quelques jours et ai essayé de me
traîner en me soulevant encore sur des béquilles, mais je me
suis enflammé le moignon et ai laissé l’instrument maudit
de côté. Je ne pourrai guère m’en servir avant quinze ou
vingt jours, et encore avec des béquilles pendant au moins
un mois, et pas plus d’une heure ou deux par jour. Le seul
avantage est d’avoir trois points d’appui au lieu de deux.
Je recommence donc à béquiller. Quel ennui, quelle
fatigue, quelle tristesse en pensant à tous mes anciens
voyages, et comme j’étais actif il y a seulement cinq mois !
Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les
promenades, les déserts, les rivières et les mers ? Et à
présent l’existence de cul-de-jatte ! Car je commence à
comprendre que les béquilles, jambes de bois et jambes
mécaniques sont un tas de blagues et qu’on n’arrive avec
tout cela qu’à se traîner misérablement sans pouvoir jamais
rien faire. Et moi qui justement avais décidé de rentrer en
France cet été pour me marier ! Adieu mariage, adieu
famille, adieu avenir ! Ma vie est passée, je ne suis plus
qu’un tronçon immobile.
Je suis loin encore avant de pouvoir circuler même dans
la jambe de bois, qui est cependant ce qu’il y a de plus léger.
Je compte au moins encore quatre mois pour pouvoir faire
seulement quelques marches dans la jambe de bois avec le
seul soutien d’un bâton. Ce qui est très difficile, c’est de
monter ou de descendre. Dans six mois seulement je pourrai
essayer une jambe mécanique et avec beaucoup de peine
sans utilité. La grande difficulté est d’être amputé haut.
D’abord les névralgies ultérieures à l’amputation sont
d’autant plus violentes et persistantes qu’un membre a été
amputé haut. Ainsi, les désarticulés du genou supportent
beaucoup plus vite un appareil. Mais peu importe à présent
tout cela; peu importe la vie même !
Il ne fait guère plus frais ici qu’en Égypte. Nous avons à
midi de 30 à 35, et la nuit de 25 à 30. – La température du
Harar est donc plus agréable, surtout la nuit, qui ne dépasse
pas 10 à 15.
Je ne puis vous dire ce que je ferai, je suis encore trop bas
pour le savoir moi-même. Ça ne va pas bien, je le répète. Je
crains fort quelque accident. J’ai mon bout de jambe
beaucoup plus épais que l’autre, et plein de névralgies. Le
médecin naturellement ne me voit plus ; parce que, pour le
médecin, il suffit que la plaie soit cicatrisée pour qu’il vous
lâche. Il vous dit que vous êtes guéri. Il ne se préoccupe de
vous que lorsqu’il vous sort des abcès, etc., etc., ou qu’il se
produit d’autres complications nécessitant quelques coups
de couteau. Ils ne considèrent les malades que comme des
sujets d’expériences. On le sait bien. Surtout dans les
hôpitaux, car le médecin n’y est pas payé. Il ne recherche ce
poste que pour s’attirer une réputation et une clientèle.
Je voudrais bien rentrer chez vous, parce qu’il y fait frais,
mais je pense qu’il n’y a guère là de terrains propres à mes
exercices acrobatiques. Ensuite j’ai peur que de frais il n’y
fasse froid. Mais la première raison est que je ne puis me
mouvoir; je ne le puis, je ne le pourrai avant longtemps, – et,
pour dire la vérité, je ne me crois même pas guéri
intérieurement et je m’attends à quelque explosion… Il
faudrait me porter en wagon, me descendre, etc., etc., c’est
trop d’ennuis, de frais et de fatigue. J’ai ma chambre payée
jusqu’à fin juillet; je réfléchirai et verrai ce que je puis faire
dans l’intervalle.
Jusque-là j’aime mieux croire que cela ira mieux comme
vous voulez bien me le faire croire ; – si stupide que soit son
existence, l’homme s’y rattache toujours.
Envoyez-moi la lettre de l’intendance. Il y a justement à
table avec moi un inspecteur de police malade qui
m’embêtait toujours avec ces histoires de service et
s’apprêtait à me jouer quelque tour.
Excusez-moi du dérangement, je vous remercie, je vous
souhaite bonne chance et bonne santé.
Écrivez-moi.
Bien à vous.
Rimbaud
Ma chère Isabelle,
Je reçois ta lettre du 13 et trouve occasion d’y répondre
de suite. Je vais voir quelles démarches je puis faire avec
cette note de l’intendance et le certificat de l’hôpital. Certes,
il me plairait d’avoir cette question réglée, mais, hélas ! je
ne trouve pas moyen de le faire, moi qui suis à peine
capable de mettre mon soulier à mon unique jambe. Enfin,
je me débrouillerai comme je pourrai. Au moins, avec ces
deux documents, je ne risque plus d’aller en prison; car
l’administration militaire est capable d’emprisonner un
estropié, ne fût-ce que dans un hôpital. Quant à la
déclaration de rentrée en France, à qui et où la faire? Il n’y a
personne autour de moi pour me renseigner; et le jour est
loin où je pourrai aller dans des bureaux, avec mes jambes
de bois, pour aller m’informer.
Je passe la nuit et le jour à réfléchir à des moyens de
circulation : c’est un vrai supplice ! Je voudrais faire ceci et
cela, aller ici et là, voir, vivre, partir : impossible,
impossible au moins pour longtemps, sinon pour toujours !
Je ne vois à côté de moi que ces maudites béquilles : sans
ces bâtons, je ne puis faire un pas, je ne puis exister. Sans la
plus atroce gymnastique, je ne puis même m’habiller. Je suis
arrivé à courir presque avec mes béquilles, mais je ne puis
monter ou descendre des escaliers, et, si le terrain est
accidenté, le ressaut d’une épaule à l’autre fatigue
beaucoup. J’ai une douleur névralgique très forte dans le
bras et l’épaule droite, et avec cela la béquille qui scie
l’aisselle, – une névralgie encore dans la jambe gauche, et
avec tout cela il faut faire l’acrobate tout le jour pour avoir
l’air d’exister.
Voici ce que j’ai considéré, en dernier lieu, comme cause
de ma maladie. Le climat du Harar est froid de novembre à
mars. Moi, par habitude, je ne me vêtais presque pas : un
simple pantalon de toile et une chemise de coton. Avec cela
des courses à pied de 15 à 40 kilomètres par jour, des
cavalcades insensées à travers les abruptes montagnes du
pays. Je crois qu’il a dû se développer dans le genou une
douleur arthritique causée par la fatigue, et les chaud et
froid. En effet, cela a débuté par un coup de marteau (pour
ainsi dire) sous la rotule, léger coup qui me frappait à
chaque minute; grande sécheresse de l’articulation et
rétraction du nerf de la cuisse. Vint ensuite le gonflement
des veines tout autour du genou qui faisait croire à des
varices. Je marchais et travaillais toujours beaucoup, plus
que jamais, croyant à un simple coup d’air. Puis la douleur
dans l’intérieur du genou a augmenté. C’était, à chaque pas,
comme un clou enfoncé de côté. – Je marchais toujours,
quoique avec plus de peine ; je montais surtout à cheval et
descendais chaque fois presque estropié. – Puis le dessus du
genou a gonflé, la rotule s’est empâtée, le jarret aussi s’est
trouvé pris, la circulation devenait pénible, et la douleur
secouait les nerfs jusqu’à la cheville et jusqu’aux reins. – Je
ne marchais plus qu’en boitant fortement et me trouvais
toujours plus mal, mais j’avais toujours beaucoup à
travailler, forcément. – J’ai commencé alors à tenir ma
jambe bandée du haut en bas, à frictionner, baigner, etc. sans
résultat. Cependant, l’appétit se perdait. Une insomnie
opiniâtre commençait. Je faiblissais et maigrissais
beaucoup. – Vers le 15 mars, je me décidai à me coucher, au
moins à garder la position horizontale. Je disposai un lit
entre ma caisse, mes écritures et une fenêtre d’où je pouvais
surveiller mes balances au fond de la cour, et je payai du
monde de plus pour faire marcher le travail, restant moi-
même étendu, au moins de la jambe malade. Mais, jour par
jour, le gonflement du genou le faisait ressembler à une
boule, j’observai que la face interne de la tête du tibia était
beaucoup plus grosse qu’à l’autre jambe : la rotule devenait
immobile, noyée dans l’excrétion qui produisait le
gonflement du genou, et que je vis avec terreur devenir en
quelques jours dure comme de l’os : à ce moment, toute la
jambe devint raide, complètement raide, en huit jours, je ne
pouvais plus aller aux lieux qu’en me traînant. Cependant la
jambe et le haut de la cuisse maigrissaient toujours, le genou
et le jarret gonflant, se pétrifiant, ou plutôt s’ossifiant, et
l’affaiblissement physique et moral empirant.
Fin mars, je résolus de partir. En quelques jours, je
liquidai tout à perte. Et, comme la raideur et la douleur
m’interdisaient l’usage du mulet ou même du chameau, je
me fis faire une civière couverte d’un rideau, que seize
hommes transportèrent à Zeilah en une quinzaine de jours.
Le second jour du voyage, m’étant avancé loin de la
caravane, je fus surpris dans un endroit désert par une pluie
sous laquelle je restai étendu seize heures sous l’eau, sans
abri et sans possibilité de me mouvoir. Cela me fit beaucoup
de mal. En route, je ne pus jamais me lever de ma civière,
on étendait la tente au-dessus de moi à l’endroit même où
on me déposait et, creusant un trou de mes mains près du
bord de la civière, j’arrivais difficilement à me mettre un
peu de côté pour aller à la selle sur ce trou que je comblais
de terre. Le matin, on enlevait la tente au-dessus de moi, et
on m’enlevait. J’arrivai à Zeilah, éreinté, paralysé. Je ne
m’y reposai que quatre heures, un vapeur partait pour Aden.
Jeté sur le pont sur mon matelas (il a fallu me hisser à bord
dans ma civière!) il me fallut souffrir trois jours de mer sans
manger. À Aden, nouvelle descente en civière. Je passai
ensuite quelques jours chez M. Tian pour régler nos affaires
et partis à l’hôpital où le médecin anglais, après quinze
jours, me conseilla de filer en Europe.
Ma conviction est que cette douleur dans l’articulation, si
elle avait été soignée dès les premiers jours, se serait calmée
facilement et n’aurait pas eu de suites. Mais j’étais dans
l’ignorance de cela. C’est moi qui ai tout gâté par mon
entêtement à marcher et travailler excessivement. Pourquoi
au collège n’apprend-on pas de la médecine au moins le peu
qu’il faudrait à chacun pour ne pas faire de pareilles bêtises?
Si quelqu’un dans ce cas me consultait, je lui dirais : vous
en êtes arrivé à ce point : mais ne vous laissez jamais
amputer. Faites-vous charcuter, déchirer, mettre en pièces,
mais ne souffrez pas qu’on vous ampute. Si la mort vient, ce
sera toujours mieux que la vie avec des membres de moins.
Et cela, beaucoup l’ont fait; et, si c’était à recommencer, je
le ferais. Plutôt souffrir un an comme un damné, que d’être
amputé.
Voilà le beau résultat : je suis assis, et de temps en temps,
je me lève et sautille une centaine de pas sur mes béquilles,
et je me rassois. Mes mains ne peuvent rien tenir. Je ne puis,
en marchant, détourner la tête de mon seul pied et du bout
des béquilles. La tête et les épaules s’inclinent en avant, et
vous bombez comme un bossu. Vous tremblez à voir les
objets et les gens se mouvoir autour de vous, crainte qu’on
ne vous renverse, pour vous casser la seconde patte. On
ricane à vous voir sautiller. Rassis, vous avez les mains
énervées et l’aisselle sciée, et la figure d’un idiot. Le
désespoir vous reprend et vous restez assis comme un
impotent complet, pleurnichant et attendant la nuit, qui
rapportera l’insomnie perpétuelle et la matinée encore plus
triste que la veille, etc., etc. La suite au prochain numéro.
Avec tous mes souhaits.
RBD
Ma chère sœur,
Je vous écris ceci sous l’influence d’une violente douleur
dans l’épaule droite, cela m’empêche presque d’écrire,
comme vous voyez.
Tout cela provient d’une constitution devenue arthritique
par suite de mauvais soins. Mais j’en ai assez de l’hôpital,
où je suis exposé aussi à attraper tous les jours la variole, le
typhus, et autres pestes qui y habitent. Je pars, le médecin
m’ayant dit que je puis partir et qu’il est préférable que je ne
reste point à l’hôpital.
Dans deux ou trois jours je sortirai donc et verrai à me
traîner jusque chez vous comme je pourrai; car, sans ma
jambe de bois, je ne puis marcher, et même avec les
béquilles je ne puis pour le moment faire que quelques pas,
pour ne point faire empirer l’état de mon épaule. Comme
vous l’avez dit, je descendrai à la gare de Voncq. Pour
l’habitation, je préférerais habiter en haut; donc inutile de
m’écrire ici, je serai très prochainement en route.
Au revoir.
Rimbaud
Monsieur le Directeur,
Je viens vous demander si je n’ai rien laissé à votre
compte. Je désire changer aujourd’hui de ce service-ci, dont
je ne connais même pas le nom, mais en tout cas que ce soit
le service d’Aphinar. Tous ces services sont là partout, et
moi, impotent, malheureux, je ne peux rien trouver, le
premier chien dans la rue vous dira cela.
Envoyez-moi donc le prix des services d’Aphinar à Suez.
Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de
bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être
transporté à bord…
Trafiquer avec l’inconnu
On sait comment Arthur Rimbaud rompt définitivement
avec la poésie, fin 1873. Après d’incroyables pérégrinations,
qui l’emmènent au fil des années en Angleterre, en
Allemagne, en Italie, à Java, en Suède et en Norvège, à
Chypre, il s’installe, à partir de décembre 1880, sur les
bords de la mer Rouge. Alternant les séjours sur les hauts
plateaux du Harar (en Abyssinie) et les replis forcés à Aden
ou au Caire, il y cherche fortune, durant onze ans, par tous
les moyens : négoce du café, de l’encens et des plumes
d’autruche, chasse à l’éléphant, commerce de cotonnades,
trafic d’ivoire et de peaux (tigres, léopards, lions…), vente
d’armes. Il songe même à implanter une nouvelle race de
mulets, et demande des renseignements en ce sens au
consulat de Beyrouth, auxquels il ne donne pas suite1. Il
commande sans cesse à sa mère des livres techniques, par
caisses entières : la lecture des traités de métallurgie,
d’hydraulique ou de maçonnerie lui fera, dit-il, «
agréablement passer le temps » 2. Il n’oublie pas non plus un
attirail hétéroclite des instruments les plus divers :
graphomètre, baromètre, sextant, boussole, théodolite,
longue vue, sans compter le fameux appareil
photographique. Rimbaud veut aussi des dictionnaires
(d’arabe, mais aussi d’ambara) et des cartes : il semble qu’il
ait pris soin, bien plus que d’autres agents dans la région, de
se documenter au mieux sur les langues et les coutumes de
ses interlocuteurs. Son énergie semble sans limite : au
printemps 1888, il parcourt six cents kilomètres à cheval en
onze jours.
« Trafiquer dans l’inconnu » 3, pourtant, ne lui réussit
guère. Ses entreprises dans « l’horreur présumée des pays
lunaires » tournent, l’une après l’autre, au désastre. Le
cauchemar de cette « saison en enfer » se déroule en trois
temps : l’agent des frères Bardey, s’il s’acquitte bien d’un
travail difficile dans des conditions dangereuses et pénibles,
ne gagne guère sa vie ; puis, de l’automne 1885 au
printemps 1887, le marchand d’armes improvisé triomphe
en vain des réticences de l’administration militaire et des
périls d’une expédition en plein désert abyssin : son
invraisemblable périple à dos de chameau ne lui rapporte
que des pertes financières ; assagi et visiblement moins
ambitieux, le « sieur Rimbaud » 4 revient enfin à ses
premiers négoces, à son compte cette fois. Les lettres des
dernières années témoignent d’une sérénité enfin trouvée,
bien que teintée d’amertume, et d’un début de prospérité,
qu’atteste le pécule rapporté en France. Peut-être aurait-il
terminé paisiblement ses jours au Harar, dont il appréciait le
climat tempéré, si la maladie ne l’avait brutalement forcé à
se faire rapatrier.
Les lettres ici réunies, principalement adressées à sa mère
et à sa sœur entre 1880 et 1891, mettent à mal la légende du
jeune aventurier en proie aux ivresses de l’exotisme : c’est
dans l’unique but de se constituer un capital et une
respectabilité (car son passé le poursuit) que Rimbaud
endure la chaleur, la solitude abrutissante, les expéditions
harassantes et tous les dangers de « ces satanés pays » 5.
Réunir assez d’argent, revenir en Europe et se marier :
l’obsession revient comme une litanie, et c’est elle, sans
doute, qui le rend si dur, envers les autres et surtout envers
lui-même. La dépréciation de ses roupies, si laborieusement
amassées, lui est une douleur quotidienne. Quand il
désespère d’atteindre son objectif au Harar, Rimbaud rêve
d’aller plus loin, ou ailleurs : Zanzibar, l’Inde, le Tonkin,
Panama… Pour abandonner aussitôt ces chimères. Quant à
revenir en France, comment le pourrait-il? Il craint (sans
doute à juste titre) de ne pas y trouver sa place, et en redoute
les hivers.
C’est donc contraint par son mal qu’il reviendra à
Marseille, se faire amputer d’une jambe et mourir
misérablement. Ses dernières semaines, comme si tant de
déchéance morale et de douleur physique ne suffisaient pas,
seront encore assombries par l’angoisse de sa situation
militaire incertaine : l’armée, aux yeux de laquelle il est un
déserteur, n’allait-elle pas l’enrôler de force, ou
l’emprisonner? Il fut rassuré in extremis, mais sa place,
décidément, était de l’autre côté de la Méditerranée. La
veille de sa mort, son dernier billet était adressé à une
compagnie maritime, pour réserver un passage à destination
de Suez…
JÉRÔME VÉRAIN
1 Ce projet, moins fantaisiste qu’il n’y paraît, fut mené à bien ensuite, avec
succès, par un autre négociant. Rimbaud avait reçu de Beyrouth les
renseignements demandés en décembre 1887.
2 Lettre du 19 mars 1883.
3 Lettre du 4 mai 1881.
4 C’est l’expression célèbre utilisée par le consul de Massouah dans sa
demande de renseignements adressée à Aden, lorsque le voyageur, « se disant
négociant », mais incapable de prouver son identité, y fait étape, en route vers Le
Caire (5 août 1887).
5 Lettre du 8 octobre 1887.
Repères bibliographiques
ŒUVRES DE RIMBAUD
• Album zutique, Mille et une nuits, 2000.
• Correspondance, 1888-1891, édition de Jean Voellmy,
Gallimard, L’Imaginaire, 1965.
• Illuminations, Mille et une nuits, 1996.
• Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, 1870-1875,
édition de Jean-Marie Carré, Gallimard, L’Imaginaire, 1980.
• Les Lettres manuscrites de Rimbaud, 1870-1891, édition de
Claude Jeancolas, Textuel, 1997.
• Œuvres, édition de Jean-Luc Steinmetz, Garnier-
Flammarion, (3 volumes), 1989.
• Œuvres complètes, édition de Antoine Adam, Gallimard, La
Pléiade, 1972.
• Œuvres complètes, édition de Louis Forestier, Robert
Laffont, Bouquins, 1992.
• L’Œuvre intégrale manuscrite, édition de Claude Jeancolas,
Textuel, 1996.
• Œuvre-vie, édition de Alain Borer, Arléa, 1991.
• Poésies, édition de Claude Jeancolas, Mille et une nuits,
1999.
• Une saison en enfer, Mille et une nuits, 1994.
ÉTUDES SUR RIMBAUD
• Bonnefoy (Yves), Rimbaud, Le Seuil, Écrivains de toujours,
1961.
• Borer (Alain), Rimbaud en Abyssinie, Le Seuil, 1984 ;
Rimbaud, l’heure de la fuite, Gallimard, Découvertes,
1991 ; Un sieur Rimbaud se disant négociant, Lachenal et
Ritter, 1983-1984.
• Brunel (Pierre), Arthur Rimbaud ou l’éclatant désastre,
Champ Vallon, 1983.
• Butor (Michel), Improvisations sur Rimbaud, La Différence,
1989.
• Jeancolas (Claude), Dictionnaire Rimbaud, Balland, 1991 ;
Passion Rimbaud. L’album d’une vie, Textuel,
1998 ;
Les Voyages de Rimbaud, Balland, 1991.
• Lefrère (Jean-Jacques), Arthur Rimbaud, Fayard, 2001.
• Michon (Pierre), Rimbaud le fils, Gallimard, 1991.
• Miller (Henry), Le Temps des assassins, Pierre-Jean Oswald,
1970.
• Petitfils (Pierre), Rimbaud, Julliard, 1982.
• Richard (Jean-Pierre), « Rimbaud ou la poésie du devenir »,
in Poésie et profondeur, Le Seuil, Points, 1955.
• Starkie (Enid), Rimbaud, Flammarion, 1982.
• Steinmetz (Jean-Luc), Arthur Rimbaud, une question de
présence, Tallandier, 1991.
Mille et une nuits propose des chefs-d’œuvre pour le
temps
d’une attente, d’un voyage, d’une insomnie…
Rimbaud's career as a merchant-explorer had a profound impact on his personal life, illustrating a shift from a life of artistic exploration to one of commercial pursuit under harsh and often depressing conditions. During his time in Africa, Rimbaud experienced a challenging lifestyle marked by financial instability and harsh climates, often expressing despair over his circumstances . Despite moments of profitability, these ventures ultimately proved unsatisfactory and strenuous, diminishing his earlier poetic ambitions and contributing to a life filled with personal hardships and health problems, such as his eventual amputation due to disease .
Rimbaud's frequent relocations indicate a restless and continually evolving pursuit of both personal and professional ambitions, characterized by a desire for new experiences and financial opportunities. His movements from Europe to Africa and attempts to integrate into diverse environments reflect an ongoing search for fulfillment, whether through poetic creation or commercial enterprise . Despite repeated setbacks, including financial failures and health issues, Rimbaud's willingness to adapt and explore new possibilities underscores a driven, if tumultuous, approach to his ambitions .
Rimbaud's engagement with diverse cultures and environments in Africa likely broadened his worldviews considerably, influencing both his understanding of different social and economic systems and his personal philosophies. Living in Harar and interacting with locals and other expatriates, Rimbaud confronted the complexities of colonial dynamics, which may have shaped his perspectives on identity and cultural exchange . The challenging yet enriching experiences in these regions, marked by distinct climates and cultural landscapes, likely reinforced both a pragmatic understanding of global affairs and a deeper appreciation for the diverse ways of life beyond Europe .
Rimbaud chose not to return permanently to France, despite his dissatisfaction with life in Africa, because he had established himself in the African commercial environment. He believed he would be unable to find similar opportunities in France due to his lack of connections and the possible requirement to fulfill military obligations . Furthermore, the climates and local conditions in Africa, despite their challenges, were somewhat preferable to the harsh European winter, and there was potential for commercial success, however elusive it might have been .
Rimbaud's strategic considerations regarding continuing his ventures in Africa were multifaceted, involving both practical and existential elements. Practically, he faced the reality of needing stable employment and income, as the uncertainty and dangers in Africa were counterbalanced by the opportunities to establish himself financially and avoid a return to France, where he had limited prospects . Existentially, he weighed the challenge of enduring a harsh and isolating lifestyle against the potential financial autonomy that Africa could offer, constantly assessing whether the investment of effort and risk could yield a viable long-term prospect .
Rimbaud’s letters from Africa reveal a complex state of mind, marked by deep dissatisfaction with his current conditions and a yearning for stability and peace. He frequently described his experiences with frustration and skepticism, acknowledging the harsh climates and precarious nature of his employment in letters to friends and family . Despite these challenges, he expressed a persistent hope for eventual financial success and independence, showcasing a continuous internal conflict between his desire for a better life and the resignation to his difficult circumstances .
Rimbaud's health problems had a significant influence on his career as a trader in Africa, as they eventually forced him to leave his business pursuits. His struggles with typhoid fever and a later infection that required the amputation of his leg severely limited his mobility and capability to conduct business . These health issues, coupled with challenging work conditions and the rigors of his travels, ultimately led to the end of his work as a trader when he returned to France for medical treatment, signifying the decline of his trading ventures .
Rimbaud's letters were a lifeline that maintained his connection to family and friends, offering insight into his experiences and struggles while abroad. Despite physical separation, these correspondences conveyed his emotional state, sharing both his hopes and difficulties, such as financial woes and health issues . They often included requests for news and support, reflecting his reliance on these relationships for emotional and practical guidance. The letters reveal a continued longing for familial attachment and the normalcy of home life, despite the distances and challenges of his circumstances .
Les relations tumultueuses entre Rimbaud et Verlaine ont fortement influencé Rimbaud en le poussant à vivre des périodes de créativité intense et de conflits destructeurs. Après des épisodes de séparation et de réconciliation à Londres et en Belgique, le 10 juillet, Verlaine tire deux coups de revolver sur Rimbaud, ce qui aboutit à la condamnation de Verlaine à deux ans de prison . Ces événements marquent profondément Rimbaud, qui, tout en s'éloignant de l'entourage de Verlaine, compose « Une saison en enfer » pendant sa fuite à Roche . Cette période symbolise le ressort criant entre son génie poétique et ses relations personnelles chaotiques.
Financial instability played a crucial role in shaping Rimbaud's decisions later in his career, driving him to continuously seek more stable and profitable avenues, though often with limited success. He faced multiple instances of financial setbacks, such as losing significant sums on an ill-fated arms trade in Ethiopia, which led to strained resources and an urgent need for reliable income . These experiences pushed him to engage in various risky ventures and to persist in Africa, where he had already invested resources and built a network, highlighting his precarious financial situations' influence on his career trajectory .