0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
503 vues88 pages

Arthur Rimbaud Lettres Du Harar

Le document présente la vie d'Arthur Rimbaud, de sa naissance à Charleville en 1854 jusqu'à sa mort en 1891, en mettant l'accent sur ses voyages, ses relations tumultueuses avec Verlaine et sa carrière de commerçant-explorateur. Il contient également des lettres écrites par Rimbaud depuis Aden, où il décrit ses expériences professionnelles et personnelles. Ces lettres révèlent ses aspirations, ses frustrations et son désir d'aventure.

Transféré par

doddskoffi84
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
503 vues88 pages

Arthur Rimbaud Lettres Du Harar

Le document présente la vie d'Arthur Rimbaud, de sa naissance à Charleville en 1854 jusqu'à sa mort en 1891, en mettant l'accent sur ses voyages, ses relations tumultueuses avec Verlaine et sa carrière de commerçant-explorateur. Il contient également des lettres écrites par Rimbaud depuis Aden, où il décrit ses expériences professionnelles et personnelles. Ces lettres révèlent ses aspirations, ses frustrations et son désir d'aventure.

Transféré par

doddskoffi84
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Table des Matières

Page de Titre
Table des Matières
Page de Copyright

Lettres du Harar
Trafiquer avec l’inconnu
Repères bibliographiques
© Mille et une nuits, département de la
Librairie Arthème Fayard,
août 2001 pour la présente édition.
978-2-755-50274-9
Postface de
Jérôme Vérain
Couverture de
Olivier Fontvieille
ARTHUR RIMBAUD
n° 350

Choix de lettres et édition établis par Jérôme Vérain.


Illustration p. 5 : Philipp Paulitschke, 1885. D.R.
Notre adresse Internet : www.1001nuits.com
ARTHUR RIMBAUD

Vie d’Arthur Rimbaud


1854. Le 20 octobre, à six heures, Jean Nicolas Arthur
Rimbaud naît à Charleville (Ardennes).
1861. En octobre, il entre à l’institut Rossat avec son frère
Frédéric.
1865. En avril, les enfants Rimbaud quittent Rossat pour
le collège.
1869. Il compose son premier poème connu en vers
français, Les Étrennes des orphelins, qui sera publié par La
Revue pour tous le 2 janvier 1870.
1870. En janvier, arrive un nouveau professeur à la tête
de la classe de rhétorique, Georges Izambard. Il sympathise
avec Rimbaud, l’initie aux poètes modernes et aux
philosophes, et l’encourage à persévérer dans l’écriture. Le
29 août, Rimbaud fugue pour Paris. En raison d’un billet de
train insuffisant il est arrêté à l’arrivée et écroué à la prison
de Mazas. Sur intervention d’Izambard, il est libéré et se
rend à Douai chez son professeur; il recopie ses poèmes
pour un poète local, Paul Demeny : Sensation, Soleil et
chair, Ophélie, Le Bal des pendus… Il rejoint Charleville sur
ordre maternel le 26 septembre. Le 2 octobre, nouvelle
fugue : Bruxelles et puis Douai dans la famille d’Izambard.
Il recopie ses poèmes récents : Ma bohème, Le Dormeur du
val, La Maline…
1871. Le 25 février, nouvelle fugue vers Paris où il reste
quinze jours. Au retour, il écrit Le Cœur supplicié et, en
mai, les deux lettres à Izambard et Demeny, dites du Voyant.
Fin août, il écrit à Paul Verlaine et joint à sa lettre ses
poèmes; Verlaine l’invite. Il part pour Paris vers le 10
septembre; en poche il emporte Le Bateau ivre écrit pour
surprendre Paris. Avec Verlaine il fréquente les cénacles
littéraires, mais il est très déçu par le monde littéraire.
1872. De mars à mai, séjour forcé de Rimbaud à
Charleville sur la demande de Verlaine dont l’épouse a
exigé ce départ. En mai, il revient à Paris, mais bien vite ne
supporte plus ni la ville ni la situation familiale de Verlaine.
Le 7 juillet, les deux amis s’enfuient et passent près de deux
mois en Belgique. Le 7 septembre, ils gagnent Londres.
Passés les enthousiasmes de la découverte, Rimbaud ne
supporte plus le climat trop froid et triste. Il rentre à
Charleville le 20 décembre.
1873. Début janvier, il ne résiste pas aux appels
désespérés de Verlaine et le retrouve à Londres. Amours
difficiles et violentes. Le 4 avril, ils décident de se donner
un répit et rentrent : Rimbaud à la ferme familiale de Roche,
et Verlaine à Jehonville, en Belgique. Le 24 mai, au cours
d’un déjeuner dans la ville frontalière de Bouillon, ils
décident de repartir ensemble à Londres. Nouvelle
cohabitation difficile. Cette fois c’est Verlaine qui s’enfuit
pour Bruxelles le 3 juillet, Rimbaud l’y rejoint le 8. Le 10,
Verlaine tire deux coups de revolver sur Rimbaud et le
blesse. Rimbaud porte plainte puis la retire, mais Verlaine
sera condamné à deux ans de prison. Rimbaud s’enfuit à
Roche où il compose Une saison en enfer. Sa mère lui
avance l’argent nécessaire à la publication à Bruxelles. Fin
octobre, il est à Paris; les amis de Verlaine lui tournent le
dos. Retour à Roche.
1874. Fin mars, il retourne à Londres avec Germain
Nouveau cette fois. Il recopie d’anciennes Illuminations et
en écrit d’autres. En juin, Nouveau rentre à Paris. Malade,
Rimbaud appelle sa mère qui accourt avec la sœur d’Arthur,
Vitalie : elles resteront avec Arthur du 6 au 31 juillet. À
cette date le poète part probablement pour Scarborough puis
Reading. Retour à Charleville en fin d’année.
1875. Début des grands voyages. Stuttgart en février, en
avril Milan et la côte ligure jusqu’à Livourne où, suite à une
insolation, il est rapatrié à Marseille puis à Charleville. En
décembre, il est très peiné par la mort de sa petite sœur,
Vitalie.
1876. En mars, départ pour Vienne où il est détroussé;
retour à Charleville. En mai, il s’engage dans l’armée
coloniale des Indes néerlandaises : séjour à Harderwijk,
embarquement le 10 juin pour Batavia puis Java. Il déserte
le 15 août et rentre en France, via Le Cap et l’Irlande.
Arrivée à Charleville à la mi-décembre.
1877. Nouvelle errance : Cologne, Brême, Stockholm.
Retour à Charleville en août. Nouveau départ quelques
semaines plus tard : Marseille, où il embarque pour
Alexandrie. Arrêt à Civitavecchia après un malaise. Retour
à Charleville.
1878. Il passe l’été à Roche. Le 20 octobre, à travers
Vosges et Alpes, il rejoint Gênes et s’embarque pour
Alexandrie. Il devient chef de chantier d’une carrière près
de Larnaka (Chypre).
1879. Fin mai, atteint de typhoïde, il rentre à Charleville.
En septembre, il veut repartir, mais une rechute à Marseille
l’oblige au retour.
1880. En mars, il repart pour Alexandrie et devient chef
du chantier de construction de la résidence d’été du
gouverneur anglais de Chypre sur le mont Troodhos. Le 20
juillet, des ennuis l’obligent à quitter l’île. Il cherche du
travail dans tous les ports de la mer Rouge. Il est recruté à
Aden, en tant que chef du magasin et de l’atelier de tri de
café de la maison Mazeran, Viannay, Bardey et Cie. Le 2
novembre, il réussit à convaincre ses employeurs qu’il serait
plus utile sur les plantations. Le 13 décembre, il arrive à
Harar, où il est adjoint au représentant local de la firme.
1881. Vie de commerçant-explorateur. Retour à Aden à la
fin de l’année.
1882. Vie morne à Aden.
1883. En mars, retour à Harar ; il est chef d’agence.
1884. En début d’année, la faillite de la société l’oblige à
rentrer à Aden, le 10 mars. Pierre et Alfred Bardey créent
une nouvelle société; il travaille pour eux.
1885. En octobre, il est tenté par l’aventure personnelle et
s’associe à un trafiquant d’armes, Pierre Labatut. En
novembre, il se rend à Tadjoura pour préparer l’expédition
et attendre les autorisations.
1886. En avril, Labatut tombe malade et rentre en France
où il meurt. Rimbaud s’associe à un autre trafiquant, Paul
Soleillet ; celui-ci meurt d’une crise cardiaque le 9
septembre à Aden. Début octobre, Rimbaud décide de partir
seul pour Ankober. Voyage terrible de quatre mois.
1887. Arrivée à Ankober en février. Le roi n’y est pas, en
route pour Entotto. Le roi paie les fusils un prix dérisoire.
Rimbaud se rend à Harar pour se faire payer. Exténué, il
passe à Aden et part se reposer au Caire. Retour à Aden le 8
octobre.
1888. Il envisage une expédition avec Arman Savouré,
mais sans succès. Passant à Harar en février, il décide d’y
établir sa propre agence, correspondant de César Tian,
négociant à Aden.
1889-1890. Vie sans grand intérêt, de commerçant à
Harar.
1891. Au début de l’année, il souffre du genou droit; la
douleur s’amplifie, la jambe enfle. Le 7 avril, départ pour
Aden sur une civière à dos d’hommes. Voyage horrible. Le
médecin anglais refuse d’opérer. Départ pour Marseille où il
arrive le 20 mai. Sa mère le rejoint à son appel le 23 au soir.
Il est amputé le 27 mai. Fin juillet, il se rend, convalescent,
à Roche, mais un mois plus tard doit retourner à Marseille.
Il souffre beaucoup ; fièvres et délires. Il meurt le 10
novembre à 10 heures du matin.
Lettres du Harar
[Fin 1878, Rimbaud s’embarque pour Chypre. Il y
travaille comme contremaître dans une carrière. Atteint de
typhoïde, il revient dans la ferme familiale en mai 1879.
Nouveau passage à Chypre, en mars 1880, où il est engagé
pour la construction d’un palais sur le mont Troodos. Il
commande à sa famille un ouvrage sur Les Scieries
forestières et agricoles ainsi qu’un Livre de poche du
charpentier. Il repart en juillet pour Alexandrie, d’où il
gagne Aden. Il y est engagé par la firme Mazeran, Viannay,
Bardey et Cie.]

Aden, 17 août 1880

Chers amis,
J’ai quitté Chypre avec 400 francs, depuis près de deux
mois, après des disputes que j’ai eues avec le payeur général
et mon ingénieur. Si j’étais resté, je serais arrivé à une
bonne position en quelques mois. Mais je puis cependant y
retourner.
J’ai cherché du travail dans tous les ports de la mer
Rouge, à Djeddah, Souakim, Massaouah, Hodeidah, etc. Je
suis venu ici après avoir essayé de trouver quelque chose à
faire en Abyssinie. J’ai été malade en arrivant. Je suis
employé chez un marchand de café, où je n’ai encore que
sept francs. Quand j’aurai quelques centaines de francs, je
partirai pour Zanzibar, où, dit-on, il y a à faire.
Donnez-moi de vos nouvelles.
Rimbaud
Aden-camp
L’affranchissement est de plus de 25 centimes. Aden n’est
pas dans l’Union postale.
– À propos, m’aviez-vous envoyé ces livres, à Chypre ?

Aden, 25 août 1880

Chers amis,
Il me semble que j’avais posté dernièrement une lettre
pour vous, contant comme j’avais malheureusement dû
quitter Chypre et comment j’étais arrivé ici après avoir roulé
la mer Rouge.
Ici, je suis dans un bureau de marchand de café. L’agent
de la Compagnie est un général en retraite. On fait
passablement d’affaires, et on va faire beaucoup plus. Moi,
je ne gagne pas beaucoup, ça ne fait pas plus de six francs
par jour; mais si je reste ici, et il faut bien que j’y reste, car
c’est trop éloigné de partout pour qu’on ne reste pas
plusieurs mois avant de seulement gagner quelques
centaines de francs pour s’en aller en cas de besoin, si je
reste, je crois que l’on me donnera un poste de confiance,
peut-être une agence dans une autre ville, et ainsi je pourrais
gagner quelque chose un peu plus vite.
Aden est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une
goutte d’eau bonne : on boit l’eau de mer distillée. La
chaleur y est excessive, surtout en juin et septembre qui sont
les deux canicules. La température constante, nuit et jour,
d’un bureau très frais et très ventilé est de 35 degrés. Tout
est très cher et ainsi de suite. Mais, il n’y a pas : je suis
comme prisonnier ici et, assurément, il me faudra y rester au
moins trois mois avant d’être un peu sur mes jambes ou
d’avoir un meilleur emploi.
Et à la maison? La moisson est finie?
Contez-moi vos nouvelles.
Arthur Rimbaud

Aden, 22 septembre 1880

Chers amis,
Je reçois votre lettre du 9 septembre, et, comme un
courrier part demain pour la France, je réponds.
Je suis aussi bien qu’on peut l’être ici. La maison fait
plusieurs centaines de mille francs d’affaires par mois. Je
suis le seul employé et tout passe par mes mains, je suis très
au courant du commerce du café à présent. J’ai absolument
la confiance du patron. Seulement, je suis mal payé : je n’ai
que cinq francs par jour, nourri, logé, blanchi, etc., etc., avec
cheval et voiture, ce qui représente bien une douzaine de
francs par jour. Mais comme je suis le seul employé un peu
intelligent d’Aden, à la fin de mon deuxième mois ici, c’est-
à-dire le 16 octobre, si l’on ne me donne pas deux cents
francs par mois, en dehors de tous frais, je m’en irai. J’aime
mieux partir que de me faire exploiter. J’ai d’ailleurs déjà
environ 200 francs en poche. J’irais probablement à
Zanzibar, où il y a à faire. Ici aussi, d’ailleurs, il y a
beaucoup à faire. Plusieurs sociétés commerciales vont
s’établir sur la côte d’Abyssinie. La maison a aussi des
caravanes dans l’Afrique ; et il est encore possible que je
parte par là, où je me ferais des bénéfices et où je
m’ennuierais moins qu’à Aden, qui est, tout le monde le
reconnaît, le lieu le plus ennuyeux du monde, après
toutefois celui que vous habitez.
J’ai 40 degrés de chaleur ici, à la maison : on sue des
litres d’eau par jour ici. Je voudrais seulement qu’il y ait 60
degrés, comme quand je restais à Massaoua!
Je vois que vous avez eu un bel été. Tant mieux. C’est la
revanche du fameux hiver.
Les livres ne me sont pas parvenus, parce que (j’en suis
sûr) quelqu’un se les sera appropriés à ma place, aussitôt
que j’ai eu quitté le Troodos. J’en ai toujours besoin, ainsi
que d’autres livres, mais je ne vous demande rien, parce que
je n’ose pas envoyer d’argent avant d’être sûr que je n’aurai
pas besoin de cet argent, par exemple si je partais à la fin du
mois.
Je vous souhaite mille chances et un été de cinquante ans
sans cesser.
Répondez-moi toujours à la même adresse; si je m’en
vais, je ferai suivre.

Rimbaud
Maison Viannay, Bardey et Cie, Aden

– Bien faire mon adresse, parce qu’il y a ici un Rimbaud


agent des Messageries maritimes. On m’a fait payer 10
centimes de supplément d’affranchissement.
Je crois qu’il ne faut pas encourager Frédéric à venir
s’établir à Roche, s’il a tant soit peu d’occupation ailleurs. Il
s’ennuierait vite, et on ne peut compter qu’il y resterait.
Quant à l’idée de se marier, quand on n’a pas le sou ni la
perspective ni le pouvoir d’en gagner, n’est-ce pas une idée
misérable? Pour ma part, celui qui me condamnerait au
mariage dans des circonstances pareilles ferait mieux de
m’assassiner tout de suite. Mais chacun son idée, ce qu’il
pense ne me regarde pas, ne me touche en rien, et je lui
souhaite tout le bonheur possible sur terre et
particulièrement dans le canton d’Attigny (Ardennes).

À vous.
*

Aden, 2 novembre 1880

Chers amis,
Je suis encore ici pour un certain temps, quoique je sois
engagé pour un autre poste sur lequel je dois me diriger
prochainement. La maison a fondé une agence dans le
Harar, une contrée que vous trouverez sur la carte au sud-est
de l’Abyssinie. On exporte de là du café, des peaux, des
gommes, etc., qu’on acquiert en échange de cotonnades et
marchandises diverses. Le pays est très sain et frais grâce à
sa hauteur. Il n’y a point de routes et presque point de
communications. On va d’Aden au Harar : par mer d’abord,
d’Aden à Zeilah, port de la côte africaine; de là au Harar,
par vingt jours de caravane.
M. Bardey, un des chefs de la maison, a fait un premier
voyage, établi une agence et ramené beaucoup de
marchandises. Il a laissé un représentant là-bas, sous les
ordres duquel je serai. Je suis engagé, à partir du 1er
novembre, aux appointements de 150 roupies par mois,
c’est-à-dire 330 francs, soit 11 francs par jour, plus la
nourriture, tous les frais de voyages et 2 % sur les bénéfices.
Cependant, je ne partirai pas avant un mois ou six semaines,
parce que je dois porter là-bas une forte somme d’argent qui
n’est pas encore disponible. Il va sans dire qu’on ne peut
aller là qu’armé, et qu’il y a danger d’y laisser sa peau dans
les mains des Gallas – quoique le danger n’y soit pas très
sérieux non plus.
À présent, j’ai à vous demander un petit service, qui,
comme vous ne devez pas être fort occupés à présent, ne
vous gênera guère. C’est un envoi de livres à me faire.
J’écris à la maison de Lyon de vous envoyer la somme de
100 francs. Je ne vous l’envoie pas moi-même, parce que
l’on me ferait 8 % de frais. La maison portera cet argent à
mon compte. Il n’y a rien de plus simple.
Au reçu de ceci, vous envoyez la note suivante, que vous
recopiez et affranchissez, à l’adresse : « Lacroix, éditeur, rue
des Saints-Pères, à Paris ».

À M. Lacroix
Roche, le… etc.

Monsieur,
Veuillez m’envoyer, le plus tôt possible, les ouvrages ci-
après, inscrits sur votre catalogue :
Traité de métallurgie (le prix doit être) 4 fr.
Hydraulique urbaine et agricole 3 fr.
Commandant de navires à vapeur 5 fr.
Architecture navale 3 fr.
Poudres et Salpêtres 5 fr.
Minéralogie 10 fr.
Maçonnerie, par Demanet 6 fr.
Livre de poche du charpentier 6 fr.

Il existe un traité des Puits artésiens, par F. Garnier. Je


vous serais très réellement obligé de me trouver ce traité,
même s’il n’a pas été édité chez vous, et de me donner dans
votre réponse une adresse de fabricants d’appareils pour
forage instantané, si cela vous est possible.
Votre catalogue porte, si je me rappelle, une Instruction
sur l’établissement des scieries. Je vous serais obligé de me
l’envoyer.
Il serait préférable que vous m’envoyassiez par retour de
courrier le coût total de ces volumes, en m’indiquant le
mode de paiement que vous préférez.
Je tiens à trouver le traité des Puits artésiens, que l’on
m’a demandé. On me demande aussi le prix d’un ouvrage
sur les Constructions métalliques, que doit porter votre
catalogue, et d’un ouvrage complet sur toutes les Matières
textiles, que vous m’enverrez, ce dernier seulement.
J’attends ces renseignements dans le plus bref délai, ces
ouvrages devant être expédiés à une personne qui doit partir
de France dans quatre jours.
Si vous préférez être payé par remboursement, vous
pouvez faire cet envoi de suite.
Rimbaud,
Roche, etc.

Là-dessus, vous adresserez la somme qu’on vous


demandera, et vous m’expédierez le paquet.
Cette lettre-ci vous arrivera vers le 20 novembre, en
même temps qu’un mandat-poste de la maison Viannay, de
Lyon, vous portant la somme que j’indique ici. Le premier
bateau des Messageries partira de Marseille pour Aden le 26
novembre et arrivera ici le 11 décembre. En huit jours, vous
aurez bien le temps de faire ma commission.
Vous me demanderez également chez M. Arbey,
constructeur, cours de Vincennes, à Paris, l’Album des
scieries agricoles et forestières que vous m’avez dû envoyer
à Chypre et que je n’ai pas reçu. Vous enverrez 3 francs
pour cela.
Demandez aussi à M. Pilter, quai Jemmapes, son grand
Catalogue illustré de machines agricoles, franco.
Enfin, à la librairie Roret :
Manuel du charron,
Manuel du tanneur,
Le Parfait Serrurier, par Berthaut.
Exploitation des mines, par J. F. Blanc.
Manuel du verrier.
- du briquetier.
- du faïencier, potier, etc.
- du fondeur en tous métaux.
- du fabricant de bougies.
Guide de l’armurier.

Vous regardez le prix de ces ouvrages, et vous les


demandez contre remboursement, si cela peut se faire ; et au
plus tôt : j’ai surtout besoin du Tanneur.
Demandez le Catalogue complet de la Librairie de
l’École centrale, à Paris.
On me demande l’adresse de Constructeurs d’appareils
plongeurs : vous pouvez demander cette adresse à Pilter, en
même temps que le catalogue des Machines.
Je serai fort gêné si tout cela n’arrive pas pour le 11
décembre. Par conséquent, arrangez-vous pour que tout soit
à Marseille pour le 26 novembre. Ajoutez au paquet le
Manuel de télégraphie, Le Petit Menuisier et Le Peintre en
bâtiments.
– Voici deux mois que j’ai écrit et je n’ai pas encore reçu
les livres arabes que j’ai demandés. Il faut faire vos envois
par la Compagnie des Messageries maritimes. D’ailleurs,
informez-vous.
Je suis vraiment trop occupé aujourd’hui pour vous en
écrire plus long. Je souhaite seulement que vous vous
portiez bien et que l’hiver ne vous soit pas trop dur.
Donnez-moi de vos nouvelles en détail. Pour moi, j’espère
faire quelques économies.
Quand vous m’enverrez le reçu des 100 francs que je
vous fais envoyer, je rembourserai la maison
immédiatement.
Rimbaud

Harar, 13 décembre 1880

Chers amis,
Je suis arrivé dans ce pays après vingt jours de cheval à
travers le désert Somali. Harar est une ville colonisée par les
Égyptiens et dépendant de leur gouvernement. La garnison
est de plusieurs milliers d’hommes. Ici se trouvent notre
agence et nos magasins. Les produits marchands du pays
sont le café, l’ivoire, les peaux, etc. Le pays est élevé, mais
non infertile. Le climat est frais et non malsain. On importe
ici toutes marchandises d’Europe, par chameaux. Il y a,
d’ailleurs, beaucoup à faire dans le pays. Nous n’avons pas
de poste régulière ici. Nous sommes forcés d’envoyer notre
courrier à Aden, par rares occasions. Ceci ne vous arrivera
donc pas d’ici longtemps. Je compte que vous avez reçu ces
100 francs, que je vous ai fait envoyer par la maison de
Lyon, et que vous avez trouvé moyen de me mettre en route
les objets que j’ai demandés. J’ignore cependant quand je
les recevrai.
Je suis ici dans les Gallas. Je pense que j’aurai à aller plus
en avant prochainement. Je vous prie de me faire parvenir
de vos nouvelles le plus fréquemment possible. J’espère que
vos affaires vont bien et que vous vous portez bien. Je
trouverai moyen d’écrire encore prochainement. Adressez
vos lettres ou envois ainsi :

M. Dubar, agent général à Aden.


Pour M. Rimbaud, Harar.
*

Harar, 4 mai 1881

Chers amis,
Vous êtes en été, et c’est l’hiver ici, c’est-à-dire qu’il fait
assez chaud, mais il pleut souvent. Cela va durer quelques
mois.
La récolte du café aura lieu dans six mois.
Pour moi, je compte quitter prochainement cette ville-ci
pour aller trafiquer dans l’inconnu. Il y a un grand lac à
quelques journées, et c’est en pays d’ivoire : je vais tâcher
d’y arriver. Mais le pays doit être hostile.
Je vais acheter un cheval et m’en aller. Dans le cas où
cela tournerait mal, et que j’y reste, je vous préviens que j’ai
une somme de sept fois 150 roupies m’appartenant déposée
à l’agence d’Aden, et que vous réclamerez, si ça vous
semble en valoir la peine.
Envoyez-moi un numéro d’un journal quelconque de
travaux publics, que je sache ce qui se passe. Est-ce qu’on
travaille à Panama?
Écrivez à MM. Wurster et Cie, éditeurs à Zurich, Suisse,
et demandez de vous envoyer de suite le Manuel du
voyageur, par M. Kaltbrünner, contre remboursement ou
comme il lui plaira. Envoyez aussi les Constructions à la
mer, par Bonniceau, librairie Lacroix.
Expédiez à l’agence d’Aden.
Portez-vous bien. Adieu.
A. Rimbaud
*

Harar, 25 mai 1881

Chers amis,
Chère maman, je reçois ta lettre du 5 mai. Je suis heureux
de savoir que ta santé s’est remise et que tu peux rester en
repos. À ton âge, il serait malheureux d’être obligé de
travailler. Hélas! moi, je ne tiens pas du tout à la vie ; et si je
vis, je suis habitué à vivre de fatigue; mais si je suis forcé de
continuer à me fatiguer comme à présent, et à me nourrir de
chagrins aussi véhéments qu’absurdes dans ces climats
atroces, je crains d’abréger mon existence.
Je suis toujours ici aux mêmes conditions, et, dans trois
mois, je pourrais vous envoyer 5 000 francs d’économies;
mais je crois que je les garderai pour commencer quelque
petite affaire à mon compte dans ces parages, car je n’ai pas
l’intention de passer toute mon existence dans l’esclavage.
Enfin, puissions-nous jouir de quelques années de vrai
repos dans cette vie ; et heureusement que cette vie est la
seule, et que cela est évident, puisqu’on ne peut s’imaginer
une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci !
Tout à vous,
Rimbaud

Harar, le 2 juillet 1881


Chers amis,
Je reviens de l’intérieur, où j’ai acheté une quantité
considérable de cuirs secs.
J’ai un peu la fièvre à présent. Je repars dans quelques
jours pour un pays totalement inexploré par les Européens;
et, si je réussis à me mettre décidément en route, ce sera un
voyage de six semaines, pénible et dangereux, mais qui
pourrait être de profit. – Je suis seul responsable de cette
petite expédition. J’espère que tout ira pour le moins mal
possible. En tout cas, ne vous mettez pas en peine de moi.
Vous devez être très occupés à présent; et je vous souhaite
une réussite heureuse dans vos petits travaux.
À vous,
Rimbaud
P.-S. – Je ne suis pas en contravention avec la loi
militaire? Je ne saurai donc jamais où j’en suis à ce sujet.

Harar, vendredi 22 juillet 1881

Chers amis,
J’ai reçu dernièrement une lettre de vous, de mai ou de
juin. Vous vous étonnez du retard des correspondances, cela
n’est pas juste : elles arrivent à peu près régulièrement,
quoique à longues échéances; et quant aux paquets, caisses
et livres de chez vous, j’ai tout reçu à la fois, il y a plus de
quatre mois, et je vous en ai accusé réception.
La distance est grande, voilà tout; c’est le désert à
franchir deux fois qui double la distance postale.
Je ne vous oublie pas du tout, comment le pourrais-je ? et
si mes lettres sont trop brèves, c’est que, toujours en
expéditions, j’ai toujours été pressé aux heures de départ des
courriers. Mais je pense à vous, et je ne pense qu’à vous. Et
que voulez-vous que je vous raconte de mon travail d’ici,
qui me répugne déjà tellement, et du pays, que j’ai en
horreur, et ainsi de suite. Quand je vous raconterais les
essais que j’ai faits avec des fatigues extraordinaires et qui
n’ont rien rapporté que la fièvre, qui me tient à présent
depuis quinze jours de la manière dont je l’avais à Roche il
y a deux ans ? Mais, que voulez-vous ? je suis fait à tout à
présent, je ne crains rien.
Prochainement je ferai un arrangement avec la maison
pour que mes appointements soient régulièrement payés
entre vos mains en France, par trimestre. Je vous ferai
d’abord payer tout ce qui m’est dû jusqu’aujourd’hui, et, par
la suite, cela marchera régulièrement. Que voulez-vous que
je fasse de monnaie improductive en Afrique ?
Vous achèterez immédiatement un titre d’une valeur ou
rente quelconque avec les sommes que vous recevrez, et le
consignerez en mon nom chez un notaire de confiance ; ou
vous vous arrangerez de toute autre façon convenable,
plaçant chez un notaire ou un banquier sûrs des environs.
Les deux seules choses que je souhaite sont que cela soit
bien placé en sûreté et à mon nom; 2° que cela rapporte
régulièrement.
Seulement il faudrait que je sois sûr que je ne suis pas du
tout en contravention avec la loi militaire, pour que l’on ne
vienne pas m’empêcher d’en jouir ensuite, d’une façon ou
d’une autre.
Vous toucherez pour vous-mêmes la quantité qu’il vous
plaira des intérêts des sommes ainsi placées par vos soins.
La première somme que vous pourriez recevoir dans trois
mois pourrait s’élever à 3 000 francs.
Tout cela est fort naturel. Je n’ai pas besoin d’argent pour
le moment, et je ne peux rien faire produire à l’argent ici.
Je vous souhaite réussite dans vos petits travaux. Ne vous
fatiguez pas, c’est une chose déraisonnable ! La santé et la
vie ne sont-elles pas plus précieuses que toutes les autres
saletés au monde?
Vivez tranquillement.
Rimbaud

Harar, 2 septembre 1881

Chers amis,
Je crois vous avoir écrit une fois depuis votre lettre du 12
juillet.
Je continue à me déplaire fort dans cette région de
l’Afrique. Le climat est grincheux et humide; le travail que
je fais est absurde et abrutissant, et les conditions
d’existence généralement absurdes aussi. J’ai eu d’ailleurs
des démêlés désagréables avec la direction et le reste, et je
suis à peu près décidé à changer d’air prochainement.
J’essayerai d’entreprendre quelque chose à mon compte
dans le pays ; et, si ça ne répond pas (ce que je saurai vite),
je serai tôt parti pour, je l’espère, un travail plus intelligent
sous un ciel meilleur. Il se pourrait, d’ailleurs, qu’en ce cas
même je restasse associé de la maison, – ailleurs.
Vous me dites m’avoir envoyé des objets, caisses, effets,
dont je n’ai pas donné réception. J’ai tout juste reçu un
envoi de livres selon votre liste et des chemises avec.
D’ailleurs, mes commandes et correspondances ont toujours
circulé d’une façon insensée dans cette boîte.
Figurez-vous que j’ai commandé deux tenues en drap à
Lyon, l’année passée en novembre, et que rien n’est encore
venu !
J’ai eu besoin d’un médicament, il y a six mois; je l’ai
demandé à Aden, et je ne l’ai pas encore reçu! – Tout cela
est en route, au diable.
Tout ce que je réclame au monde est un bon climat et un
travail convenable, intéressant : je trouverai bien cela, un
jour ou l’autre ! J’espère aussi ne recevoir que de bonnes
nouvelles de vous et de votre santé. C’est mon plaisir
premier d’avoir de vos nouvelles, chers amis; et je vous
souhaite plus de chance et de gaîté qu’à moi.
Au revoir.
Rimbaud

– J’ai fait donner l’ordre à la maison de Lyon de vous


adresser à Roche, par la poste, le total de mes appointements
en espèces, du 1er décembre 1880 au 31 juillet 1881,
s’élevant à 1 165 roupies (la roupie vaut à peu près deux
francs et 12 centimes). Prière de me prévenir dès que vous
aurez reçu, et de placer cette somme convenablement.
– À propos du service militaire, je continue à croire que je
ne suis pas en faute; et je serais très fâché de l’être.
Renseignez-moi au juste là-dessus. Il faudra bientôt que je
me fasse faire un passeport à Aden, et je devrai des
explications sur ce point.
Bonjour à Frédéric.

Harar, 9 décembre 1881

Chers amis,
Ceci pour vous saluer simplement.
Ne m’adressez plus rien au Harar. Je pars très
prochainement, et il est peu probable que je revienne jamais
ici.
Aussitôt rentré à Aden, à moins d’avis de vous, je
télégraphierai à la maison pour ces malheureux 2 500 francs
qu’on vous doit, et je ferai connaître la chose au consul de
France. Cependant, je crois qu’on vous aura payés à ce jour.
Je compte trouver un autre travail, aussitôt rentré à Aden.
Je vous souhaite un petit hiver pas trop rigoureux et une
bonne santé.
À vous,
Rimbaud

*
[Rimbaud passe l’année 1882 à Aden. Il s’y ennuie ferme.
Nouvelles commandes à sa famille : de livres, de cartes et
d’instruments topographiques. Il attend impatiemment, en
particulier, un appareil photographique et le matériel de
développement. Mais sa mère hésite à en verser le prix : 1
850 F. Début 1883, il se prépare à repartir pour le Harar :
la firme qui l’emploie comme agent renouvelle son contrat
pour trois ans.]

Aden, 8 décembre 1882

Chère maman,
Je reçois ta lettre du 24 novembre m’apprenant que la
somme a été versée et que l’expédition est en train.
Naturellement, on n’a pas acheté sans savoir s’il y aurait des
fonds pour couvrir l’achat. C’est pour cette raison que la
chose ne s’est décidée qu’au reçu des 1 850 francs.
Tu dis qu’on me vole. Je sais très bien ce que coûte un
appareil seul : quelques centaines de francs. Mais ce sont les
produits chimiques, très nombreux et chers et parmi lesquels
se trouvent des composés d’or et d’argent valant jusqu’à
250 francs le kilo, ce sont les glaces, les cartes, les cuvettes,
les flacons, les emballages très chers, qui grossissent la
somme. J’ai demandé de tous les ingrédients pour une
campagne de deux ans. Pour moi, je trouve que je suis servi
à bon marché. Je n’ai qu’une crainte, celle que ces choses se
brisent en route, en mer. Si cela m’arrive intact, j’en tirerai
un large profit, et je vous enverrai des choses curieuses.
Au lieu donc de te fâcher, tu n’as qu’à te réjouir avec
moi. Je sais le prix de l’argent; et, si je hasarde quelque
chose, c’est à bon escient.
Je vous prierai de vouloir bien ajouter ce qu’on pourrait
vous demander en outre pour les frais de port et
d’emballage.
Vous avez de moi une somme de 2 500 francs, d’il y a
deux ans. Prenez à votre compte les terres que vous avez
achetées avec cela, en concurrence des sommes que vous
débourserez pour moi. L’affaire est bien simple, et il n’y a
pas de dérangements.
Ce qui est surtout attristant, c’est que tu termines ta lettre
en déclarant que vous ne vous mêlerez plus de mes affaires.
Ce n’est pas une bonne manière d’aider un homme à des
mille lieues de chez lui, voyageant parmi des peuplades
sauvages et n’ayant pas un seul correspondant dans son
pays ! J’aime à espérer que vous modifierez cette intention
peu charitable. Si je ne puis même plus m’adresser à ma
famille pour mes commissions, où diable m’adresserai-je ?
Je vous ai dernièrement envoyé une liste de livres à
m’expédier ici. Je vous en prie, ne jetez pas ma commission
au diable ! Je vais repartir au continent africain, pour
plusieurs années; et, sans ces livres, je manquerais d’une
foule de renseignements qui me sont indispensables. Je
serais comme un aveugle ; et le défaut de ces choses me
préjudicierait beaucoup. Faites donc revenir promptement
tous ces ouvrages, sans en excepter un ; mettez-les en une
caisse avec la suscription « livres », et envoyez-moi ici, en
payant le port, par l’entremise de M. Dubar.

Joignez-y ces deux ouvrages :


Traité complet des chemins de fer, par Couche (chez
Dunod, quai des Augustins, à Paris) ;
Traité de mécanique de l’école de Châlons.
Tous ces ouvrages coûteront 400 francs. Déboursez cet
argent pour moi, et couvrez-vous comme je l’ai dit; et je ne
vous ferai plus rien débourser, car je pars dans un mois pour
l’Afrique. Pressez-vous donc.
À vous,
Rimbaud

Aden, le 28 janvier 1883


À M. de Gaspary, vice-consul de France, à Aden

Monsieur,
Excusez-moi de soumettre à votre jugement la
circonstance présente.
Ce jour, à 11 heures du matin, le nommé Ali Chemmak,
magasinier à la maison où je suis employé, s’étant montré
très insolent envers moi, je m’étais permis de lui donner un
soufflet sans violence.
Les coolies de service et divers témoins arabes m’ayant
ensuite saisi pour le laisser libre de riposter, ledit Ali
Chemmak me frappa à la figure, me déchira mes vêtements
et par la suite se saisit d’un bâton et m’en menaçait.
Les gens présents ayant intervenu, Ali se retira et peu
après sortit porter contre moi à la police municipale plainte
en coups et blessures et aposta plusieurs faux témoins pour
déclarer que je l’avais menacé de le frapper d’un poignard,
etc., etc., et autres mensonges destinés à envenimer l’affaire
à mes dépens et exciter contre moi la haine des indigènes.
Comparaissant à ce sujet à la police municipale à Aden,
je me suis permis de prévenir M. le Consul de France au
sujet des violences et des menaces dont j’ai été l’objet de la
part des indigènes, demandant sa protection dans le cas où
l’issue de l’affaire semblerait le lui conseiller.
J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Consul,
Votre serviteur,
Rimbaud
Employé de la Maison Mazeran,
Viannay et Bardey, à Aden

*
Aden, le 19 mars 1883

Mes chers amis,


J’ai reçu votre dernière lettre et la caisse de livres m’est
arrivée hier au soir. Je vous remercie.
L’appareil photographique, et tout le reste, est en
excellent état, quoiqu’il ait été se promener à Maurice, et je
tirerai bon parti de tout cela.
Quant aux livres, ils me seront très utiles dans un pays où
il n’y a pas de renseignements, et où l’on devient bête
comme un âne, si on ne repasse pas un peu ses études. Les
jours et les nuits, surtout, sont bien longues au Harar, et ces
bouquins me feront agréablement passer le temps. Car il
faut dire qu’il n’y a aucun lieu de réunion public au Harar ;
on est forcé de rester chez soi continuellement. Je compte
d’ailleurs faire un curieux album de tout cela.
Je vous envoie un chèque de cent francs, que vous
toucherez, et achetez-moi les livres dont la liste suit. La
dépense des livres est utile.
Vous dites qu’il reste quelques cents francs de mon
ancien argent. Quand on vous demandera le prix du
graphomètre (instrument de nivellement) que j’ai
commandé à Lyon, payez-le donc de ce qui reste. J’ai
sacrifié toute cette somme. J’ai ici cinq mille francs, qui
portent à la maison même 5 % d’intérêt : je ne suis donc pas
encore ruiné. Mon contrat avec la maison finit en
novembre ; c’est donc encore huit mois à 330 francs que j’ai
devant moi, soit 2 500 francs environ, soit qu’à la fin de
l’année j’aurai toujours au moins 7 000 francs en caisse,
sans compter ce que je puis bricoler en vendant et achetant
quelque peu pour mon compte. Après novembre, si l’on ne
me rengage pas, je pourrai toujours faire un petit commerce,
qui me rapportera 60 % en un an. Je voudrais faire
rapidement, en quatre ou cinq ans, une cinquantaine de
mille francs; et je me marierais ensuite.
Je pars demain pour Zeilah. Vous n’aurez plus de
nouvelles de moi avant deux mois. Je vous souhaite beau
temps, santé, prospérité.
Tout à vous,
Rimbaud

– Toujours adresser à Aden.

Dunod, 49, quai des Grands-Augustins, Paris :


Debauve, Exécution des travaux, 1 volume F 30,-
Lalanne-Sganzin, Calculs abrégés des terrassements 2,-
Debauve, Géodésie, 1 volume 7,50
Debauve, Hydraulique, 1 volume 6,-
Jacquet, Tracé des courbes, 1 volume 6,-
Librairie Masson :
Delaunay, Cours élémentaire de Mécanique 8,-
Liais, Traité d’astronomie appliquée 10,-
Total F 69,50

Harar, le 6 mai 1883

Mes chers amis,


Le 30 avril, j’ai reçu au Harar votre lettre du 26 mars.
Vous dites m’avoir envoyé deux caisses de livres. J’ai
reçu une seule caisse à Aden, celle pour laquelle Dubar
disait avoir épargné vingt-cinq francs. L’autre est
probablement arrivée à Aden, à présent, avec le
graphomètre. Car je vous avais envoyé, avant de partir
d’Aden, un chèque de 100 francs avec une autre liste de
livres. Vous devez avoir touché ce chèque ; et, les livres,
vous les avez probablement achetés. Enfin, à présent, je ne
suis plus au courant des dates. Prochainement, je vous
enverrai un autre chèque de 200 francs, car il faudra que je
fasse revenir des glaces pour la photographie.
Cette commission a été bien faite; et, si je veux, je
regagnerai vite les 2 000 francs que ça m’a coûté. Tout le
monde veut se faire photographier ici ; même on offre une
guinée par photographie. Je ne suis pas encore bien installé,
ni au courant; mais je le serai vite, et je vous enverrai des
choses curieuses.
Ci-inclus deux photographies de moi-même par moi-
même. Je suis toujours mieux ici qu’à Aden. Il y a moins de
travail et bien plus d’air, de verdure, etc.
J’ai renouvelé mon contrat pour trois ans ici, mais je crois
que l’établissement fermera bientôt, les bénéfices ne
couvrent pas les frais. Enfin, il est conclu que le jour qu’on
me renverra, on me donnera trois mois d’appointements
d’indemnité. À la fin de cette année-ci, j’aurai trois ans
complets dans cette boîte.
Isabelle a bien tort de ne pas se marier si quelqu’un de
sérieux et d’instruit se présente, quelqu’un avec un avenir.
La vie est comme cela, et la solitude est une mauvaise chose
ici-bas. Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir
une famille. Mais, à présent, je suis condamné à errer,
attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le
goût pour le climat et les manières de vivre et même la
langue de l’Europe. Hélas ! à quoi servent ces allées et
venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races
étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et
ces peines sans nom, si je ne dois pas un jour, après
quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me
plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un
fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à
orner et à armer de l’instruction la plus complète qu’on
puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un
ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la
science ? Mais qui sait combien peuvent durer mes jours
dans ces montagnes-ci? Et je puis disparaître, au milieu de
ces peuplades, sans que la nouvelle en ressorte jamais.
Vous me parlez des nouvelles politiques. Si vous saviez
comme ça m’est indifférent! Plus de deux ans que je n’ai
pas touché un journal. Tous ces débats me sont
incompréhensibles, à présent. Comme les musulmans, je
sais que ce qui arrive arrive, et c’est tout.
La seule chose qui m’intéresse, ce sont les nouvelles de la
maison et je suis toujours heureux à me reposer sur le
tableau de votre travail pastoral. C’est dommage qu’il fasse
si froid et lugubre chez vous, en hiver ! Mais vous êtes au
printemps, à présent, et votre climat, à ce temps-ci,
correspond avec celui que j’ai ici, au Harar, à présent.
Ces photographies me représentent, l’une, debout sur une
terrasse de la maison, l’autre, debout dans un jardin de café;
une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout
cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me
servent à laver. Mais je vais faire de meilleur travail dans la
suite. Ceci est seulement pour rappeler ma figure, et vous
donner une idée des paysages d’ici.
Au revoir,
Rimbaud
Maison Mazeran,
Viannay et Bardey, Aden

*
[Les affaires commerciales traitées au Harar (café,
peaux, ivoire) donnent de mauvais résultats. En août, un
explorateur, Sacconi, est massacré avec ses trois serviteurs.
Par sa faute, selon Rimbaud : ignorant de l’Islam et des
coutumes locales, il a provoqué les indigènes en
consommant du porc et de l’alcool. L’agent de Bardey
cherche à monter des projets plus lucratifs.]

Septième étude de marchandises (1883)

Pour la contrée du Harar Sirwal Habeschi. Trouver ou


faire fabriquer un tissu coton (serré chaud et grossier) de la
force de la toile à voile légère, le rayer longitudinalement de
bandes rouges ou bleues de 5 centimètres de largeur
espacées de 20 centimètres.
Faire fabriquer 500 sirwall de la coupe de l’échantillon
ci-joint (non du tissu). Aura vogue dans les tribus gallas et
abyssines, où il existe déjà des types curieux de ce genre.
Kamis. Du même tissu, une simple blouse fermée à la
poitrine, descendant aux hanches, par la manche arrêtée aux
coudes. En fabriquer 500.
Sperraba. 50 glands de laine rouge ou verte tressée,
s’accrochant aux brides et aux selles, chez les Gallas et
Somalis, et 20 mètres franges longues, de même couleur et
de même laine, pour devant le poitrail, de chez les
tapissiers.
Nous avons envoyé au-dehors une compagnie de
chasseurs de tigres, léopards et lions, à qui nous avons
donné des recommandations pour l’écorchage.
À quatre ou cinq heures du Harar, il y a une forêt
(Bisédimo) abondante en bêtes féroces, et nous avons
prévenu les gens des villages environnants et faisons chasser
pour nous.
Nous croyons qu’il existe en France des pièges d’acier
spéciaux pour la capture des loups, qui pourraient très bien
servir pour les léopards. On peut s’en assurer à la société de
louveterie, et après examen nous envoyer deux de ces
pièges.
Rimbaud

À M. Hachette (1883)
Je vous serais très obligé de m’envoyer aussitôt que
possible, à l’adresse ci-dessous, contre remboursement, la
meilleure traduction française du Coran (avec le texte arabe
en regard, s’il en existe ainsi) – et même sans le texte.
Agréez mes salutations,
Rimbaud
À Roche, par Attigny (Ardennes)
*
[Début 1884, la société Mazeran, Viannay, Bardey et Cie
fait faillite. Rimbaud doit regagner Aden, où les frères
Bardey, qui réussissent à monter une nouvelle affaire,
l’emploient de juillet 1884 à septembre 1885.]

Aden, le 5 mai 1884

Mes chers amis,


Comme vous le savez, notre société est entièrement
liquidée, et l’agence du Harar, que je dirigeais, est
supprimée; l’agence d’Aden aussi est fermée. Les pertes de
la Compagnie en France sont, me dit-on, de près d’un
million ; pertes faites cependant dans des affaires distinctes
de celles-ci, qui travaillaient assez satisfaisamment. Enfin,
je me suis trouvé remercié fin avril, et, selon les termes de
mon contrat, j’ai reçu une indemnité de trois mois
d’appointements, jusque fin juillet. Je suis donc
actuellement sans emploi, quoique je sois toujours logé dans
l’ancien immeuble de la Compagnie, lequel est loué jusqu’à
fin juin. Monsieur Bardey est reparti pour Marseille, il y a
une dizaine de jours, pour rechercher de nouveaux fonds
pour continuer les affaires d’ici. Je lui souhaite de réussir,
mais je crains fort le contraire. Il m’a dit de l’attendre ici;
mais, à la fin de ce mois-ci, si les nouvelles ne sont pas
satisfaisantes, je verrai à m’employer ailleurs et autrement.
Il n’y a pas de travail ici à présent, les grandes maisons
fournissant les agences d’ici ayant toutes sauté à Marseille.
D’un autre côté, pour qui n’est pas employé, la vie est hors
de prix ici, et l’existence est intolérablement ennuyeuse,
surtout l’été commencé ; et vous savez qu’on a ici l’été le
plus chaud du monde entier !
Je ne sais pas du tout où je pourrai me trouver dans un
mois. J’ai de douze à treize mille francs avec moi et, comme
on ne peut rien confier à personne ici, on est obligé de
traîner son pécule avec soi et de le surveiller
perpétuellement. Et cet argent, qui pourrait me donner une
petite rente suffisante pour me faire vivre hors d’emploi, il
ne me rapporte rien, que des embêtements continuels !
Quelle existence désolante je traîne sous ces climats
absurdes et dans ces conditions insensées ! J’aurais, avec
ces économies, un petit revenu assuré; je pourrais me
reposer un peu, après de longues années de souffrances; et
non seulement je ne puis rester un jour sans travail, mais je
ne puis jouir de mon gain. Le Trésor ici ne prend que des
dépôts sans intérêts, et les maisons de commerce ne sont pas
solides du tout !
Je ne puis pas vous donner une adresse en réponse à ceci,
car j’ignore personnellement où je me serai trouvé entraîné
prochainement, et par quelles routes, et pour où, et pour
quoi, et comment!
Il est possible que les Anglais occupent prochainement le
Harar ; et il se peut que j’y retourne. On pourrait faire là un
petit commerce ; je pourrais peut-être y acheter des jardins
et quelques plantations et essayer d’y vivre ainsi. Car les
climats du Harar et de l’Abyssinie sont excellents, meilleurs
que ceux de l’Europe, dont ils n’ont pas les hivers
rigoureux ; et la vie y est pour rien, la nourriture bonne et
l’air délicieux; tandis que le séjour sur les côtes de la mer
Rouge énerve les gens les plus robustes ; et une année là
vieillit les gens comme quatre ans ailleurs.
Ma vie ici est donc un réel cauchemar. Ne vous figurez
pas que je la passe belle. Loin de là : j’ai même toujours vu
qu’il est impossible de vivre plus péniblement que moi.
Si le travail peut reprendre ici à bref délai, cela va encore
bien : je ne mangerai pas mon malheureux fonds en courant
les aventures. Dans ce cas, je resterais encore le plus
possible dans cet affreux trou d’Aden ; car les entreprises
personnelles sont trop dangereuses en Afrique, de l’autre
côté.
Excusez-moi de vous détailler mes ennuis. Mais je vois
que je vais atteindre les 30 ans (la moitié de la vie !) et je
me suis fort fatigué à rouler le monde, sans résultat.
Pour vous, vous n’avez pas de ces mauvais rêves; et
j’aime à me représenter votre vie tranquille et vos
opérations paisibles. Qu’elles durent ainsi !
Quant à moi, je suis condamné à vivre longtemps encore,
toujours peut-être, dans ces environs-ci, où je suis connu à
présent, et où je trouverai toujours du travail; tandis qu’en
France, je serais un étranger et je ne trouverais rien.
Enfin, espérons au mieux.
Salut prospère.
Arthur Rimbaud
Poste restante, Aden-Camp
Arabie

Aden, le 29 mai 1884

Mes chers amis,


Je ne sais encore si le travail va reprendre. On m’a
télégraphié de rester, mais je commence à trouver que ça
tarde. Il y a six semaines que je suis ici sans travail ; et, par
les chaleurs qu’il fait ici, c’est absolument intolérable. Mais
enfin, il est évident que je ne suis pas venu ici pour être
heureux. Et pourtant je ne puis quitter ces régions, à présent
que j’y suis connu et que j’y puis trouver à vivre, – tandis
qu’ailleurs je trouverais à crever de faim exclusivement.
Si donc le travail reprend ici, je serai probablement
réengagé, pour quelques années, deux ou trois ans, jusqu’à
juillet 86 ou 87. J’aurai 32 ou 33 ans à ces dates. Je
commencerai à vieillir. Ce sera peut-être alors le moment de
ramasser les quelque vingt mille francs que j’aurai pu
épargner par ici, et d’aller épouser au pays, où on me
regardera seulement comme un vieux et il n’y aura plus que
des veuves pour m’accepter!
Enfin, qu’il arrive seulement un jour où je pourrai sortir
de l’esclavage et avoir des rentes assez pour ne travailler
qu’autant qu’il me plaira!
Mais qui sait ce qui arrivera demain, et ce qui arrivera
dans la suite !
Des sommes que je vous avais envoyées les années
passées, et dont le total formait 3 600, ne reste-t-il rien? S’il
reste quelque chose, avertissez-m’en.
Je n’ai jamais reçu votre dernière caisse de livres.
Comment a-t-elle pu s’égarer?
Je vous enverrais bien l’argent que j’ai ; mais, si le travail
ne reprend pas, je serai forcé de faire ici un petit commerce
et j’aurai besoin de mes fonds, lesquels disparaîtront peut-
être entièrement à bref délai. Telle est la marche des choses
partout, et surtout ici.
Est-ce que j’ai encore un service militaire à faire, après
l’âge de 30 ans? Et, si je rentre en France, est-ce que j’ai
toujours à faire le service que je n’ai pas fait?
D’après les termes de la loi, il me semble qu’en cas
d’absence motivée, le service est sursis, et reste toujours à
faire, en cas de retour.
Je vous souhaite bonne santé et prospérité.
Rimbaud
Maison Bardey, Aden

*
Aden, le 10 septembre 1884
Mes chers amis,
Il y a longtemps que je n’ai reçu de vos nouvelles. J’aime
cependant à croire que tout va bien chez vous, et je vous
souhaite bonnes récoltes et long automne. Je vous crois en
bonne santé et en paix, comme d’ordinaire.

Voici le troisième mois de mon nouveau contrat de six


mois qui va être passé. Les affaires vont mal ; et je crois
que, fin décembre, j’aurai à chercher un autre emploi, que je
trouverai d’ailleurs facilement, je l’espère. Je ne vous ai pas
envoyé mon argent parce que je ne sais pas où aller; je ne
sais pas où je me trouverai prochainement, et si je n’aurai
pas à employer ces fonds dans quelque trafic lucratif.

Celui qui n’est pas un grand négociant pourvu de fonds


ou de crédits considérables, celui qui n’a que de petits
capitaux, ici risque bien plus de les perdre que de les voir
fructifier ; car on est entouré de mille dangers, et la vie, si
on veut vivre un peu confortablement, vous coûte plus que
vous ne gagnez. Car les employés, en Orient, sont à présent
aussi mal payés qu’en Europe ; leur sort y est même bien
plus précaire, à cause des climats funestes et de l’existence
énervante qu’on mène.
Moi, je suis à peu près fait à tous ces climats, froids ou
chauds, frais ou secs, et je ne risque plus d’attraper les
fièvres ou autres maladies d’acclimatation, mais je sens que
je me fais très vieux, très vite, dans ces métiers idiots et ces
compagnies de sauvages ou d’imbéciles.
Enfin, vous le penserez comme moi, je crois : du moment
que je gagne ma vie ici, et puisque chaque homme est
esclave de cette fatalité misérable, autant à Aden
qu’ailleurs; mieux vaut même à Aden qu’ailleurs, où je suis
inconnu, où l’on m’a oublié complètement et où j’aurais à
recommencer! Tant, donc, que je trouverai mon pain ici, ne
dois-je pas y rester? Ne dois-je pas y rester, tant que je
n’aurai pas de quoi vivre tranquille ? Or, il est plus que
probable que je n’aurai jamais de quoi, et que je ne vivrai ni
ne mourrai tranquille. Enfin, comme disent les musulmans :
C’est écrit ! – C’est la vie : elle n’est pas drôle !
L’été finit ici fin septembre ; et, dès lors, nous n’aurons
plus que 25 à 30° centigrades dans le jour, et 20 à 25 la nuit.
C’est ce qu’on appelle l’hiver, à Aden.
Tout le littoral de cette sale mer Rouge est ainsi torturé
par les chaleurs. Il y a un bateau de guerre français à Obock,
où, sur 70 hommes composant tout l’équipage, 65 sont
malades des fièvres tropicales ; et le commandant est mort
hier. Encore, à Obock, qui est à quatre heures de vapeur
d’ici, fait-il plus frais qu’à Aden, où c’est très sain et
seulement énervant par l’excès des chaleurs.
Bien à vous,
Rimbaud
*

Aden, le 30 décembre 1884

Mes chers amis,


J’ai reçu votre lettre du 12 décembre, et je vous remercie
des souhaits de prospérité et bonne santé, que je vous rends
semblablement pour chaque jour de la prochaine année.
Comme vous le dites, ma vocation ne sera jamais dans le
labourage, et je n’ai pas d’objections à voir ces terres
louées : j’espère pour vous qu’elles se loueront bientôt et
bien. Garder la maison est toujours une bonne chose. Quant
à venir m’y reposer auprès de vous, ce me serait fort
agréable : je serais bien heureux, en effet, de me reposer;
mais je ne vois guère se dessiner l’occasion du repos.
Jusqu’à présent, je trouve à vivre ici : si je quitte, que
rencontrerai-je en échange ? Comment puis-je aller
m’enfouir dans une campagne où personne ne me connaît,
où je ne puis trouver aucune occasion de gagner quelque
chose ? Comme vous le dites, je ne puis aller là que pour me
reposer; et, pour se reposer, il faut des rentes ; pour se
marier, il faut des rentes; et ces rentes-là, je n’en ai rien.
Pour longtemps encore, je suis donc condamné à suivre les
pistes où je puis trouver à vivre, jusqu’à ce que je puisse
racler, à force de fatigues, de quoi me reposer
momentanément.
J’ai à présent en main treize mille francs. Que voulez-
vous que je fasse de cela en France? Quel mariage voulez-
vous que ça me procure ? Pour des femmes pauvres et
honnêtes, on en trouve par tout le monde ! Puis-je aller me
marier là-bas, et néanmoins je serai toujours forcé de
voyager pour vivre ?
Enfin j’ai trente ans passés à m’embêter
considérablement et je ne vois pas que ça va finir, loin de là,
ou du moins que ça va finir par un mieux.
Enfin, si vous pouvez me donner un bon plan, ça me fera
bien plaisir.
Les affaires vont très mal ici, à présent. Je ne sais pas si je
vais être rengagé, ou, du moins, à quelles conditions on me
rengagera. J’ai quatre ans et demi ici; je ne voudrais pas être
diminué, et cependant les affaires vont très mal.
L’été aussi va revenir dans trois ou quatre mois, et le
séjour ici redeviendra atroce.
C’est justement les Anglais, avec leur absurde politique,
qui ruinent à présent le commerce de toutes ces côtes. Ils ont
voulu tout remanier, et ils sont arrivés à faire pire que les
Égyptiens et les Turcs qu’ils ont ruinés. Leur Gordon est un
idiot, leur Wolseley un âne, et toutes leurs entreprises une
suite insensée d’absurdités et de déprédations. Pour les
nouvelles du Soudan, nous n’en savons pas plus qu’en
France, il ne vient plus personne de l’Afrique, tout est
désorganisé, et l’administration anglaise d’Aden n’a intérêt
qu’à annoncer des mensonges; mais il est fort probable que
l’expédition du Soudan ne réussira pas.
La France aussi vient faire des bêtises de ce côté-ci : on a
occupé, il y a un mois, toute la baie de Tadjoura, pour
occuper ainsi les têtes de routes du Harar et de l’Abyssinie.
Mais ces côtes sont absolument désolées, les frais qu’on fait
là sont tout à fait inutiles, si on ne peut pas s’avancer
prochainement vers les plateaux de l’intérieur (Harar), qui
sont alors de beaux pays, très sains et productifs.
Nous voyons aussi que Madagascar, qui est une bonne
colonie, n’est pas près de tomber en notre pouvoir ; et on
dépense des centaines de millions pour le Tonkin, qui, selon
tous ceux qui en reviennent, est une contrée misérable et
impossible à défendre des invasions.
Je crois qu’aucune nation n’a une politique coloniale
aussi inepte que la France. – Si l’Angleterre commet des
fautes et fait des frais, elle a au moins des intérêts sérieux et
des perspectives importantes. Mais nul pouvoir ne sait
gâcher son argent, en pure perte, dans des endroits
impossibles, comme le fait la France.
Dans huit jours, je vous ferai savoir si je suis rengagé, ou
ce que je dois faire.
Tout à vous,
Rimbaud
Aden-Camp

*
Aden, le 14 avril 1885

Mes chers amis,


Je reçois votre lettre du 17 mars, et je vois que vos
affaires vont aussi bien que possible.
Si vous vous plaignez du froid, je me plains de la chaleur,
qui vient de recommencer ici. On étouffe déjà, et il y en a
encore pour jusqu’à fin septembre. Je souffre d’une fièvre
gastrique, je ne puis rien digérer, mon estomac est devenu
très faible ici et me rend très malheureux tout l’été; je ne
sais pas comment je vais passer cet été-ci, je crains fort
d’être forcé de quitter l’endroit, ma santé est fort délabrée,
une année ici en vaut cinq ailleurs. En Afrique, au contraire
(au Harar et en Abyssinie), il fait très bon, et je m’y plairais
beaucoup mieux qu’en Europe. Mais depuis que les Anglais
sont sur la côte, le commerce de tous ces côtés est ruiné
entièrement.
J’ai toujours les mêmes appointements : je n’en dépense
pas un sou. Les 3 600 francs que je touche, je les ai intacts à
la fin de l’année, ou à peu près, puisqu’en quatre ans et
quatre mois, j’ai encore en main 14 500 francs. L’appareil
photographique, à mon grand regret, je l’ai vendu, mais sans
perte. Quand je vous disais que mon emploi vaut 6 000
francs, j’évalue les frais de nourriture et de logement qu’on
paie pour moi, car tout est très cher ici. Je ne bois que de
l’eau absolument, et il m’en faut pour quinze francs par
mois ! Je ne fume jamais, je m’habille en toile de coton :
mes frais de toilette ne font pas 50 francs par an. On vit
horriblement mal ici, pour très cher. Toutes les nuits de
l’année, on dort en plein air, et cependant mon logement
coûte 40 francs par mois ! Ainsi de suite. Enfin, on mène ici
la vie la plus atroce du monde ; et, certainement, je ne reste
plus ici l’an prochain. Vous ne voudriez pour rien au monde
vivre de la vie que je mène ici : on vient en croyant gagner
quelque chose, mais un franc ailleurs en vaudrait cinq ici.
On ne reçoit aucuns journaux, il n’y a point de
bibliothèques ; en fait d’Européens, il n’y a que quelques
employés de commerce idiots, qui mangent leurs
appointements sur le billard, et quittent ensuite l’endroit en
le maudissant.
Le commerce de ces pays était très bon, il n’y a encore
que quelques années. Le principal commerce est le café dit
moka : tout le moka sort d’ici, depuis que Moka est désert.
Il y a ensuite une foule d’articles, cuirs secs, ivoires,
plumes, gommes, encens, etc., etc., etc., et l’importation est
aussi très variée. Nous ici, nous ne faisons guère que le café,
et je suis chargé des achats et expéditions. J’ai acheté pour
huit cent mille francs en six mois, mais les mokas sont
morts en France, ce commerce tombe tous les jours, les
bénéfices couvrent à peine les frais, toujours fort élevés.
Les affaires sont devenues très difficiles ici, et je vis aussi
pauvrement que possible, pour tâcher de sortir d’ici avec
quelque chose. Tous les jours, je suis occupé de 7 heures à 5
heures, et je n’ai jamais un jour de congé. Quand cette vie
finira-t-elle ?
Qui sait ? On nous bombardera peut-être prochainement.
Les Anglais se sont mis toute l’Europe à dos.
La guerre est commencée en Afghanistan, et les Anglais
ne finiront qu’en cédant provisoirement à la Russie, et la
Russie, après quelques années, reviendra à la charge sur
eux.
Au Soudan, l’expédition de Khartoum a battu en retraite;
et, comme je connais ces climats, elle doit être fondue aux
deux tiers. Du côté de Souakim, je crois que les Anglais ne
s’avanceront pas pour le moment, avant de savoir comment
tourneront les affaires de l’Inde. D’ailleurs ces déserts sont
infranchissables, de mai à septembre, pour des armées à
grand train.
À Obock, la petite administration française s’occupe à
banqueter et à licher les fonds du gouvernement, qui ne
feront jamais rendre un sou à cette affreuse colonie,
colonisée jusqu’ici par une dizaine de flibustiers seulement.
Les Italiens sont venus se fourrer à Massaouah, personne
ne sait comment. Il est probable qu’ils auront à évacuer,
l’Angleterre ne pouvant plus rien faire pour eux.
À Aden, en prévision de guerres, on refait tout le système
des fortifications. Ça me ferait plaisir de voir réduire cet
endroit en poudre, – mais pas quand j’y suis !
D’ailleurs, j’espère bien n’avoir plus guère de mon
existence à dépenser dans ce sale lieu.
Bien à vous,
Rimbaud

[Rimbaud quitte le service des frères Bardey fin


septembre 1885. Il signe un nouveau contrat chez Pierre
Labatut : il s’agit, cette fois, de vendre des armes à Ménélik
II, roi du Choa, en guerre contre l’empereur Jean, soutenu
par les Anglais.]

Aden, le 28 septembre 1885

Mes chers amis,


Je reçois votre lettre de fin août.
Je n’écrivais pas, parce que je ne savais si j’allais rester
ici. Cela va se décider à la fin de ce mois, comme vous le
voyez par le contrat ci-joint, trois mois avant l’expiration
duquel je dois prévenir. Je vous envoie ce contrat, pour que
vous puissiez le présenter en cas de réclamations militaires.
Si je reste ici, mon nouveau contrat prendra du 1er octobre.
Je ferai peut-être encore ce contrat de six mois; mais l’été
prochain, je ne le passerai plus ici, je l’espère. L’été finit ici
vers le 15 octobre. Vous ne vous figurez pas du tout
l’endroit. Il n’y a aucun arbre ici, même desséché, aucun
brin d’herbe, aucune parcelle de terre, pas une goutte d’eau
douce. Aden est un cratère de volcan éteint et comblé au
fond par le sable de la mer. On n’y voit et on n’y touche
donc absolument que des laves et du sable qui ne peuvent
produire le plus mince végétal. Les environs sont un désert
de sable absolument aride. Mais ici, les parois du cratère
empêchent l’air d’entrer, et nous rôtissons au fond de ce trou
comme dans un four à chaux. Il faut être bien forcé de
travailler pour son pain, pour s’employer dans des enfers
pareils ! On n’a aucune société, que les Bédouins du lieu, et
on devient donc un imbécile total en peu d’années. Enfin, il
me suffirait de ramasser ici une somme qui, placée ailleurs,
me donnerait un intérêt sûr à peu près suffisant pour vivre.
Malheureusement, le change de la roupie en francs à
Bombay baisse tous les jours ; l’argent se déprécie partout;
le petit capital que j’ai (16 000 francs) perd de sa valeur, car
il est en roupies ; tout cela est abominable : des pays affreux
et des affaires déplorables, ça empoisonne l’existence.
La roupie se comptait autrefois 2 francs 10 centimes dans
le commerce ; elle n’a plus à présent que 1,90 de valeur !
Elle est tombée ainsi en trois mois. Si la convention
monétaire est résignée, la roupie remontera peut-être jusqu’à
2 francs. J’ai à présent 8 000 roupies. Cette somme
donnerait dans l’Inde, à 6 %, 480 roupies par an, avec
laquelle on peut vivre.
L’Inde est plus agréable que l’Arabie. Je pourrais aussi
aller au Tonkin ; il doit bien y avoir quelques emplois là, à
présent. Et s’il n’y a rien là, on peut pousser jusqu’au canal
de Panama, qui est encore loin de finir.
Je voudrais bien envoyer en France cette somme, mais
cela rapporte si peu; si on achète du 4 %, on perd l’intérêt de
deux ans ; et du 3 %, ça n’en vaut pas la peine. D’ailleurs,
au change actuel des roupies, il faudrait toujours que
j’attende ; à présent, on ne me donnerait pas plus de 1,90
pour paiement comptant en France. 10 % de perte, comme
c’est agréable après cinq ans de travail !
Si je fais un nouveau contrat, je vous l’enverrai.
Renvoyez-moi celui-ci quand vous n’en aurez plus besoin.
Bien à vous,
Rimbaud
Je soussigné, Pierre Labatut, négociant au Choa
(Abyssinie), déclare m’engager à payer à M. Arthur
Rimbaud, dans le délai d’un an, ou plus tôt, à partir de la
date du présent, la somme de 5 000 dollars Marie-Thérèse,
valeur reçue comptant à Aden à ce jour, et je prends à ma
charge tous les frais du dit sieur Rimbaud, lequel se rend au
Choa avec ma première caravane.
Pierre Labatut
Aden, le 5 octobre 1885

*
Aden, le 22 octobre 1885

Chers amis,
Quand vous recevrez ceci, je me trouverai probablement
à Tadjoura, sur la côte du Dankali annexée à la colonie
d’Obock.
J’ai quitté mon emploi d’Aden, après une violente
discussion avec ces ignobles pignoufs qui prétendaient
m’abrutir à perpétuité. J’ai rendu beaucoup de services à ces
gens; et ils s’imaginaient que j’allais, pour leur plaire, rester
avec eux toute ma vie. Ils ont tout fait pour me retenir; mais
je les ai envoyés au diable, avec leurs avantages, et leur
commerce, et leur affreuse maison, et leur sale ville ! Sans
compter qu’ils m’ont toujours suscité des ennuis et qu’ils
ont toujours cherché à me faire perdre quelque chose. Enfin,
qu’ils aillent au diable !… Ils m’ont donné d’excellents
certificats pour les cinq années.
Il me vient quelques milliers de fusils d’Europe. Je vais
former une caravane, et porter cette marchandise à Ménélik,
roi du Choa.
La route pour le Choa est très longue : deux mois de
marche presque jusqu’à Ankober, la capitale, et les pays
qu’on traverse jusque-là sont d’affreux déserts. Mais, là-
haut, en Abyssinie, le climat est délicieux, la population est
chrétienne et hospitalière, la vie est presque pour rien. Il n’y
a là que quelques Européens, une dizaine en tout, et leur
occupation est le commerce des armes, que le roi achète à
bon prix. S’il ne m’arrive pas d’accidents, je compte y
arriver, être payé de suite et redescendre avec un bénéfice de
25 à 30 mille francs réalisé en moins d’un an.
L’affaire réussissant, vous me verriez en France, vers
l’automne de 1886, où j’achèterais moi-même de nouvelles
marchandises. J’espère que ça tournera bien. Espérez-le
aussi pour moi ; j’en ai bien besoin.
Si je pouvais, après trois ou quatre ans, ajouter une
centaine de mille francs à ce que j’ai déjà, je quitterais avec
bonheur ces malheureux pays.
Je vous ai envoyé mon contrat, par l’avant-dernière malle,
pour en exciper par devers l’autorité militaire. J’espère que
désormais ce sera en règle. Avec tout cela, vous n’avez
jamais pu m’apprendre quelle sorte de service j’ai à faire; de
sorte que, si je me présente à un consul pour quelque
certificat, je suis incapable de le renseigner sur ma situation,
ne la connaissant pas moi-même ! C’est ridicule !
Ne m’écrivez plus à la boîte Bardey ; ces animaux
couperaient ma correspondance. Pendant encore trois mois,
ou au moins deux et demi, après la date de cette lettre, c’est-
à-dire jusqu’à la fin 1885 (y compris les quinze jours de
Marseille ici), vous pouvez m’écrire à l’adresse ci-dessous :
Monsieur Arthur Rimbaud,
à Tadjouta
Colonie française d’Obock.

Bonne santé, bonne année, repos et prospérité. Bien à


vous,
Rimbaud

*
Tadjoura, le 3 décembre 1885

Mes chers amis,


Je suis ici en train de former ma caravane pour le Choa.
Ça ne va pas vite, comme c’est l’habitude ; mais enfin, je
compte me lever d’ici vers la fin de janvier 1886.
Je vais bien. – Envoyez-moi le dictionnaire demandé, à
l’adresse donnée. À cette même adresse, par la suite, toutes
les communications pour moi. De là on me fera suivre.
Ce Tadjoura-ci est annexé depuis un an à la colonie
française d’Obock. C’est un petit village Dankali avec
quelques mosquées et quelques palmiers. Il y a un fort,
construit jadis par les Égyptiens, et où dorment à présent six
soldats français sous les ordres d’un sergent, commandant le
poste. On a laissé au pays son petit sultan et son
administration indigène. C’est un protectorat. Le commerce
du lieu est le trafic des esclaves.
D’ici partent les caravanes des Européens pour le Choa,
très peu de chose; et on ne passe qu’avec de grandes
difficultés, les indigènes de toutes ces côtes étant devenus
ennemis des Européens, depuis que l’amiral anglais Hewett
a fait signer à l’empereur Jean du Tigré un traité abolissant
la traite des esclaves, le seul commerce indigène un peu
florissant. Cependant, sous le protectorat français, on ne
cherche pas à gêner la traite, et cela vaut mieux.
N’allez pas croire que je sois devenu marchand
d’esclaves. Les marchandises que nous importons sont des
fusils (vieux fusils à piston réformés depuis quarante ans),
qui valent chez les marchands de vieilles armes, à Liège ou
en France, 7 ou 8 francs la pièce. Au roi du Choa, Ménélik
II, on les vend une quarantaine de francs. Mais il y a dessus
des frais énormes, sans parler des dangers de la route, aller
et retour. Les gens de la route sont les Dankalis, pasteurs
bédouins, musulmans fanatiques : ils sont à craindre. Il est
vrai que nous marchons avec des armes à feu et les bédouins
n’ont que des lances : mais toutes les caravanes sont
attaquées.
Une fois la rivière Hawache passée, on entre dans les
domaines du puissant roi Ménélik. Là, ce sont des
agriculteurs chrétiens; le pays est très élevé, jusqu’à 3 000
mètres au-dessus de la mer ; le climat est excellent ; la vie
est absolument pour rien; tous les produits de l’Europe
poussent ; on est bien vu de la population. Il pleut là six
mois de l’année, comme au Harar, qui est un des contreforts
de ce grand massif éthiopien.
Je vous souhaite bonne santé et prospérité pour l’an 1886.
Bien à vous,
A. Rimbaud
Hôtel de l’Univers, Aden

[La vente d’armes à Ménélik tourne à la catastrophe.


Rimbaud a dû attendre jusqu’au printemps1886
l’autorisation du gouvernement français de quitter la côte.
Entre-temps, Labatut, atteint d’un cancer, rentre en France
et y meurt. Le nouvel associé de Rimbaud, Paul Soleillet,
succombe à une congestion. La caravane – trente chameaux
– quitte finalement Tadjoura en septembre, et atteint
Ankober en février 1887. Mais les 2 000 vieux fusils lui sont
achetés à un prix dérisoire par Menelik, et de « prétendus
créanciers de Labatut » extorquent à Rimbaud des sommes
importantes.]

Aden, le 30 juillet 1887


À Monsieur de Gaspary,
Vice-consul de France, à Aden

Monsieur le Consul,
J’ai l’honneur de vous rendre compte de la liquidation de
la caravane de feu Labatut, opération dans laquelle j’étais
associé selon une convention faite au consulat en mai 1886.
Je ne sus le décès de Labatut qu’à la fin de 86, au moment
où, tous les premiers frais payés, la caravane commençait à
se mettre en marche et ne pouvait plus être arrêtée, et ainsi
je ne pus m’arranger à nouveau avec les créanciers de
l’opération.
Au Choa, la négociation de cette caravane se fit dans des
conditions désastreuses : Ménélik s’empara de toutes les
marchandises et me força de les lui vendre à prix réduit,
m’interdisant la vente au détail et me menaçant de les
renvoyer à la côte à mes frais ! Il me donna en bloc 14 000
thalers de toute la caravane, retranchant de ce total une
somme de 2 500 thalers pour paiement de la deuxième
moitié du loyer des chameaux et autres frais de caravane
soldés par l’Azzaze, et une autre somme de 3 000 thalers,
solde de compte au débit de Labatut chez lui, me dit-il,
tandis que tous m’assurèrent que le roi restait plutôt débiteur
de Labatut.
Traqué par la bande des prétendus créanciers de Labatut,
auxquels le roi donnait toujours raison, tandis que je ne
pouvais jamais rien recouvrer de ses débiteurs, tourmenté
par sa famille abyssine qui réclamait avec acharnement sa
succession et refusait de reconnaître ma procuration, je
craignais d’être bientôt dépouillé complètement et je pris le
parti de quitter Choa, et je pus obtenir du roi un bon sur le
gouverneur du Harar, Dedjazmatche Mékonmène, pour le
paiement d’environ 9 000 thalers, qui me restaient redus
seulement, après le vol de 3 000 thalers opéré par Ménélik
sur mon compte, et selon les prix dérisoires qu’il m’avait
payés.
Le paiement du bon de Ménélik ne se termina pas au
Harar sans frais et difficultés considérables, quelques-uns
des créanciers étant venus me relancer jusque-là. En somme,
je rentrai à Aden, le 25 juillet 1887 avec 8 000 thalers de
traites et environ 600 thalers en caisse.
Dans notre convention avec Labatut, je me chargeais de
payer, outre tous les frais de caravane :
1 ° au Choa, 3 000 thalers par la livraison de 300 fusils à ras
Govana, affaire réglée par le roi lui-même ;
2 ° à Aden, une créance à M. Suel, acquittée actuellement avec
une réduction réglée entre les parties;
3 ° un billet de Labatut à M. Audon, au Choa, créance dont j’ai
déjà versé, au Choa et au Harar, plus de 50 % suivant
documents entre mes mains.
Tout ce qui pouvait être, d’ailleurs, au débit de
l’opération a été réglé par moi. La balance étant un encaisse
d’environ 2 500 thalers, et Labatut me restant débiteur par
obligations faites au consulat, d’une somme de 5 800
thalers, je sors de l’opération avec une perte de 60 % sur
mon capital, sans compter vingt et un mois de fatigues
atroces passés à la liquidation de cette misérable affaire.
Tous les Européens au Choa ont été témoins de la marche
de cette affaire, et j’en tiens les documents à la disposition
de M. le Consul.
Agréez, Monsieur le Consul, l’assurance de mon
dévouement respectueux.
A. Rimbaud

[Après l’échec de son expédition, Rimbaud part pour Le


Caire, où il restera quelques semaines, désargenté et
désorienté. En cours de route, à Massouah, il a des
difficultés pour encaisser les traites signées par les ras
Makonnen : ses papiers ne sont pas en ordre, et les services
consulaires le retiennent un moment.]

Le Caire, 23 août 1887

Mes chers amis,


Mon voyage en Abyssinie s’est terminé.
Je vous ai déjà expliqué comme quoi, mon associé étant
mort, j’ai eu de grandes difficultés au Choa, à propos de sa
succession. On m’a fait payer deux fois ses dettes et j’ai eu
une peine terrible à sauver ce que j’avais mis dans l’affaire.
Si mon associé n’était pas mort, j’aurais gagné une trentaine
de mille francs; tandis que je me retrouve avec les quinze
mille que j’avais, après m’être fatigué d’une manière
horrible pendant près de deux ans. Je n’ai pas de chance !
Je suis venu ici parce que les chaleurs étaient
épouvantables cette année, dans la mer Rouge : tout le
temps 50 à 60 degrés; et, me trouvant très affaibli, après
sept années de fatigues qu’on ne peut s’imaginer et des
privations les plus abominables, j’ai pensé que deux ou trois
mois ici me remettraient ; mais c’est encore des frais, car je
ne trouve rien à faire ici, et la vie est à l’européenne et assez
chère.
Je me trouve tourmenté ces jours-ci par un rhumatisme
dans les reins, qui me fait damner; j’en ai un autre dans la
cuisse gauche qui me paralyse de temps à autre, une douleur
articulaire dans le genou gauche, un rhumatisme (déjà
ancien) dans l’épaule droite; j’ai les cheveux absolument
gris. Je me figure que mon existence périclite.
Figurez-vous comment on doit se porter, après des
exploits du genre des suivants : traversées de mer et voyages
de terre à cheval, en barque, sans vêtements, sans vivres,
sans eau, etc., etc.
Je suis excessivement fatigué. Je n’ai pas d’emploi à
présent. J’ai peur de perdre le peu que j’ai. Figurez-vous que
je porte continuellement dans ma ceinture seize mille et
quelques cents francs d’or; ça pèse une huitaine de kilos et
ça me flanque la dysenterie.
Pourtant, je ne puis aller en Europe, pour bien des
raisons; d’abord, je mourrais en hiver; ensuite, je suis trop
habitué à la vie errante et gratuite ; enfin, je n’ai pas de
position.
Je dois donc passer le reste de mes jours errant dans les
fatigues et les privations, avec l’unique perspective de
mourir à la peine.
Je ne resterai pas longtemps ici : je n’ai pas d’emploi et
tout est trop cher. Par force, je devrai m’en retourner du côté
du Soudan, de l’Abyssinie ou de l’Arabie. Peut-être irai-je à
Zanzibar, d’où on peut faire de longs voyages en Afrique, et
peut-être en Chine, au Japon, qui sait où?
Enfin, envoyez-moi de vos nouvelles. Je vous souhaite
paix et bonheur.
Bien à vous.
Adresse : Arthur Rimbaud,
poste restante, au Caire (Égypte)
*

Le Caire, 25 août 1887

Ma chère Maman,
J’écris encore une fois pour te prier de ne pas refuser de
m’envoyer les cinq cents francs que je t’ai demandés dans
ma lettre d’hier. Je crois qu’il doit vous rester encore
quelque chose de l’argent que je vous ai une fois envoyé.
Mais, que cela soit ou non, tu me mettrais dans l’embarras
de ne pas m’envoyer ladite somme de cinq cents francs, j’en
ai fort besoin ; j’espère vous la rendre avant la fin de
l’année.
Mais mon argent est engagé, et pour le moment je suis
sans emploi, vivant à mes frais, et j’ai un voyage à faire vers
le 20 septembre.
Envoyez-moi cela par lettre chargée adressée ainsi :
Rimbaud, au Consulat de France,
au Caire.

Je n’ai que quelques centaines de francs pour le moment à


ma disposition, et cela ne me suffit pas. D’un autre côté, je
suis appelé à Zanzibar, où il y a des emplois, en Afrique et à
Madagascar, où l’on peut épargner de l’argent.
Ne crains rien, je ne perds pas ce que j’ai, mais je ne puis
y toucher avant six mois; et d’un autre côté, je ne puis rester
ici plus d’un mois, la vie d’ici m’ennuie et coûte trop. Je
pense donc recevoir cette somme vers le 15 septembre au
Consulat, et en tout cas je l’attendrai.
Bien à vous,
A. Rimbaud

Pour la lettre chargée :


Au Consulat de France,
au Caire, Égypte.
*

Aden, le 8 octobre 1887


Chers amis,
Je vous remercie bien. Je vois que je ne suis pas oublié.
Soyez tranquilles. Si mes affaires ne sont pas brillantes pour
le moment, du moins je ne perds rien ; et j’espère bien
qu’une période moins néfaste va s’ouvrir pour moi.
Donc, depuis deux ans, mes affaires vont très mal, je me
fatigue inutilement, j’ai beaucoup de peine à garder le peu
que j’ai. Je voudrais bien en finir avec tous ces satanés
pays ; mais on a toujours l’espoir que les choses tourneront
mieux, et l’on reste à perdre son temps au milieu des
privations et des souffrances que vous autres ne pouvez
vous imaginer.
Et puis, quoi faire en France ? Il est bien certain que je ne
puis plus vivre sédentairement; et, surtout, j’ai grand peur
du froid, – puis, enfin, je n’ai ni revenus suffisants, ni
emploi, ni soutiens, ni connaissances, ni profession, ni
ressources d’aucune sorte. Ce serait m’enterrer que de
revenir.
Le dernier voyage que j’ai fait en Abyssinie, et qui avait
mis ma santé fort bas, aurait pu me rapporter une somme de
trente mille francs ; mais par la mort de mon associé et pour
d’autres raisons, l’affaire a très mal tourné et j’en suis sorti
plus pauvre qu’avant.
Je resterai un mois ici, avant de partir pour Zanzibar. Je
ne me décide pas gaîment pour cette direction ; je n’en vois
revenir les gens que dans un état déplorable, quoiqu’on me
dise qu’on y trouve des choses à entreprendre.
Avant de partir, ou même si je ne pars pas, je me
déciderai peut-être à vous envoyer les fonds que j’ai laissés
en dépôt en Égypte ; car, en définitive, avec les embarras de
l’Égypte, le blocus du Soudan, le blocus de l’Abyssinie, et
aussi pour d’autres raisons, je vois qu’il n’y a plus qu’à
perdre en détenant des fonds, peu ou fort considérables,
dans ces régions désespérées.
Vous pouvez donc m’écrire à Aden, à l’adresse suivante :
Monsieur Arthur Rimbaud, poste restante.
Si je pars, je dirai là qu’on fasse suivre.
Vous devez me considérer comme un nouveau Jérémie,
avec mes lamentations perpétuelles; mais ma situation n’est
vraiment pas gaie.
Je vous souhaite le contraire, et suis votre affectionné,
Rimbaud

[Rimbaud ne se décourage pas. Il nourrit de nouveaux


projets : implantation d’une nouvelle race de mulets et, à
nouveau, vente d’armes. Mais le gouvernement français lui
refuse finalement les autorisations nécessaires. En mai
1888, il décide de retourner définitivement au Harar, afin
d’y travailler à la fois pour son propre compte et en
association avec César Tian, négociant à Aden.]
Aden, 12 octobre 1887
Au Consul de France à Beyrouth

Monsieur,
Excusez-moi d’avoir à vous demander le renseignement
suivant : à qui peut-on s’adresser à Beyrouth ou ailleurs sur
la côte de Syrie pour l’achat de quatre baudets étalons, en
pleine vigueur, de la meilleure race employée pour la
procréation des plus grands et plus forts mulets de selle en
Syrie ? Quel pourrait en être le prix, et aussi le fret par les
Messageries et l’assurance, de Beyrouth à Aden ?
Il s’agit d’une commande du roi Ménélik au Choa
(Abyssinie méridionale) où il n’y a que des ânes de petite
race et où l’on voudrait créer une race supérieure de mulets,
vu la très grande quantité et le très bas prix des juments.
Dans l’attente de votre réponse, je suis, Monsieur le
Consul,
Votre obligé
A. Rimbaud
au Consulat de France
Aden, Possessions anglaises

*
Aden, le 15 décembre 1887
À Monsieur Fagot,
député de l’arrondissement de Vouziers,
département des Ardennes.

Monsieur,
Je suis natif de Charleville (Ardennes), et j’ai l’honneur
de vous demander par la présente de vouloir bien
transmettre, en mon nom, en l’appuyant de votre
bienveillant concours, la demande ci-jointe au ministre de la
Marine et des Colonies.
Je voyage depuis huit années environ sur la côte orientale
d’Afrique, dans les pays d’Abyssinie, du Harar, des
Dankalis et du Somal, au service d’entreprises
commerciales françaises, et M. le Consul de France à Aden,
où j’élis domicile ordinairement, peut vous renseigner sur
mon honorabilité et mes actes en général.
Je suis un des très peu nombreux négociants français en
affaires avec le roi Ménélik, roi du Choa (Abyssinie
méridionale), ami de tous les pouvoirs européens et
chrétiens, – et c’est dans son pays, distant d’environ 700
kilomètres de la côte d’Obock, que j’ai l’intention d’essayer
de créer l’industrie mentionnée dans ma demande au
Ministère.
Mais, comme le commerce des armes et munitions est
interdit sur la côte orientale d’Afrique possédée ou protégée
par la France (c’est-à-dire dans la colonie d’Obock et les
côtes dépendantes d’elle), je demande par la présente au
Ministère de me donner une autorisation de faire transiter le
matériel et l’outillage décrits, par la dite côte d’Obock, sans
m’y arrêter, que le temps nécessaire à la formation de ma
caravane, car tout ce chargement doit traverser les déserts à
dos de chameaux.
Comme rien de ce matériel ni de cet outillage ne doit
rester en retard sur les côtes que vise la prohibition, comme
rien de tout le dit chargement n’en sera distrait, ni en route,
ni à la côte, et que l’importation dudit matériel et outillage
est exclusivement destinée au Choa, pays chrétien et ami
des Européens ; et comme je dois m’engager à m’adresser,
pour la dite commande, à des capitaux français et à
l’industrie française exclusivement, j’espère que le ministre
voudra bien favoriser ma demande et m’envoyer
l’autorisation dans les termes requis, c’est-à-dire : laisser
passer sur toute la côte d’Obock et les côtes dankalies et
somalies adjacentes, protégées ou administrées par la
France, la totalité de la dite commande à destination du
Choa.
Permettez-moi, Monsieur, de vous prier encore une fois
d’appuyer ma demande auprès du Ministère, dont je vous
serai obligé de me faire parvenir la réponse.
Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération très
distinguée.
Arthur Rimbaud
Adresse : au Consulat de France
Aden (Colonies anglaises)
*

Harar, le 15 mai 1888


Mes chers amis,
Je me trouve réinstallé ici, pour longtemps.
J’établis un comptoir commercial français, sur le modèle
de l’agence que je tenais dans le temps, avec, cependant,
quelques améliorations et innovations. Je fais des affaires
assez importantes, qui me laissent quelques bénéfices.
Pourriez-vous me donner le nom des plus grands
fabricants de drap de Sedan ou du département? Je voudrais
leur demander de légères consignations de leurs étoffes :
elles seraient de placement au Harar et en Abyssinie.
Je me porte bien. J’ai beaucoup à faire, et je suis tout
seul. Je suis au frais et content de me reposer, ou plutôt de
me rafraîchir, après trois étés passés sur la côte.
Portez-vous bien et prospérez.
Rimbaud

*
Harar, 4 août 1888

Mes chers amis,


Je reçois votre lettre du 27 juin. Il ne faut pas vous
étonner du retard des correspondances, ce point étant séparé
de la côte par des déserts que les courriers mettent huit jours
à franchir; puis, le service qui relie Zeilah à Aden est très
irrégulier, la poste ne part d’Aden pour l’Europe qu’une fois
par semaine et elle n’arrive à Marseille qu’en quinze jours.
Pour écrire en Europe et recevoir réponse, cela prend au
moins trois mois. Il est impossible d’écrire directement
d’Europe au Harar, puisqu’au-delà de Zeilah, qui est sous la
protection anglaise, c’est le désert habité par des tribus
errantes. Ici, c’est la montagne, la suite des plateaux
abyssins : la température ne s’y élève jamais à plus de 25
degrés au-dessus de zéro, et elle ne descend jamais à moins
de 5 degrés au-dessus de zéro. Donc pas de gelées, ni de
sueurs.
Nous sommes maintenant dans la saison des pluies. C’est
assez triste. Le gouvernement est le gouvernement abyssin
du roi Ménélik, c’est-à-dire un gouvernement négro-
chrétien ; mais, somme toute, on est en paix et sûreté
relatives, et, pour les affaires, elles vont tantôt bien, tantôt
mal. On vit sans espoir de devenir tôt millionnaire. Enfin !
puisque c’est mon sort de vivre dans ces pays ainsi…
Il y a à peine une vingtaine d’Européens dans toute
l’Abyssinie, y compris ces pays-ci. Or, vous voyez sur quels
immenses espaces ils sont disséminés. À Harar, c’est encore
l’endroit où il y en a le plus : environ une dizaine. J’y suis le
seul de nationalité française. Il y a aussi une mission
catholique avec trois pères, dont l’un français comme moi,
qui éduquent des négrillons.
Je m’ennuie beaucoup, toujours ; je n’ai même jamais
connu personne qui s’ennuyât autant que moi. Et puis, n’est-
ce pas misérable, cette existence sans famille, sans
occupation intellectuelle, perdu au milieu des nègres dont
on voudrait améliorer le sort et qui, eux, cherchent à vous
exploiter et vous mettent dans l’impossibilité de liquider des
affaires à bref délai ? Obligé de parler leurs baragouins, de
manger de leurs sales mets, de subir mille ennuis provenant
de leur paresse, de leur trahison, de leur stupidité !
Le plus triste n’est pas encore là. Il est dans la crainte de
devenir peu à peu abruti soi-même, isolé qu’on est et
éloigné de toute société intelligente.
On importe des soieries, des cotonnades, des thalaris et
quelques autres objets : on exporte du café, des gommes,
des parfums, de l’ivoire, de l’or qui vient de très loin, etc.,
etc. Les affaires, quoique importantes, ne suffisent pas à
mon activité et se répartissent, d’ailleurs, entre les quelques
Européens égarés dans ces vastes contrées.
Je vous salue sincèrement. Écrivez-moi.
Rimbaud
*

Harar, 25 février 1890

Chères mère et sœur,


Je reçois votre lettre du 21 janvier 1890.
Ne vous étonnez pas que je n’écrive guère : le principal
motif serait que je ne trouve jamais rien d’intéressant à dire.
Car, lorsqu’on est dans des pays comme ceux-ci, on a plus à
demander qu’à dire ! Des déserts peuplés de nègres
stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs : que
voulez-vous qu’on vous écrive de là ? Qu’on s’ennuie,
qu’on s’embête, qu’on s’abrutit ; qu’on en a assez, mais
qu’on ne peut pas en finir, etc., etc. ! Voilà tout, tout ce
qu’on peut dire, par conséquent; et, comme ça n’amuse pas
non plus les autres, il faut se taire.
On massacre, en effet, et l’on pille pas mal dans ces
parages. Heureusement que je ne me suis pas encore trouvé
à ces occasions-là, et je compte bien ne pas laisser ma peau
par ici, – ce serait bête ! Je jouis du reste, dans le pays et sur
la route, d’une certaine considération due à mes procédés
humains. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Au contraire,
je fais un peu de bien quand j’en trouve l’occasion, et c’est
mon seul plaisir.
Je fais des affaires avec ce monsieur Tian qui vous a écrit
pour vous rassurer sur mon compte. Ces affaires, au fond,
ne seraient pas mauvaises si, comme vous le lisez, les routes
n’étaient pas à chaque instant fermées par des guerres, des
révoltes, qui mettent nos caravanes en péril. Ce monsieur
Tian est un grand négociant de la ville d’Aden, et il ne
voyage jamais dans ces pays-ci.
Les gens du Harar ne sont ni plus bêtes, ni plus canailles
que les nègres blancs des pays dits civilisés; ce n’est pas du
même ordre, voilà tout. Ils sont même moins méchants, et
peuvent, dans certains cas, manifester de la reconnaissance
et de la fidélité. Il s’agit d’être humain avec eux.
Le ras Makonnen, dont vous avez dû lire le nom dans les
journaux et qui a conduit en Italie une ambassade abyssine,
laquelle fit tant de bruit l’an passé, est le gouverneur de la
ville du Harar.
À l’occasion de vous revoir. Bien à vous,
Rimbaud

Harar, le 21 avril 1890

Ma chère mère,
Je reçois ta lettre du 26 février.

Pour moi, hélas ! je n’ai ni le temps de me marier, ni de


regarder se marier. Il m’est tout à fait impossible de quitter
mes affaires, avant un délai indéfini. Quand on est engagé
dans les affaires de ces satanés pays, on n’en sort plus.
Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par
minute. Depuis le temps que ça dure, je crains d’avoir
bientôt une tête comme une houppe poudrée. C’est désolant,
cette trahison du cuir chevelu; mais qu’y faire ?
Tout à vous,
Rimbaud
*

Harar, le 10 novembre 1890

Ma chère maman,
J’ai bien reçu ta lettre du 29 septembre 1890.
En parlant de mariage, j’ai toujours voulu dire que
j’entendais rester libre de voyager, de vivre à l’étranger et
même de continuer à vivre en Afrique. Je suis tellement
déshabitué du climat d’Europe, que je m’y remettrais
difficilement. Il me faudrait même probablement passer
deux hivers dehors, en admettant que je rentre un jour en
France. Et puis comment me referais-je des relations, quels
emplois trouverais-je ? C’est encore une question.
D’ailleurs, il y a une chose qui m’est impossible, c’est la vie
sédentaire.
Il faudrait que je trouvasse quelqu’un qui me suivît dans
mes pérégrinations.
Quant à mon capital, je l’ai en mains, il est libre quand je
voudrai.
Monsieur Tian est un commerçant très honorable, établi
depuis trente ans à Aden, et je suis son associé dans cette
partie de l’Afrique. Mon association avec lui date de deux
années et demie. Je travaille aussi à mon compte, seul ; et je
suis libre, d’ailleurs, de liquider mes affaires dès qu’il me
conviendra.
J’envoie à la côte des caravanes de produits de ces pays :
or, musc, ivoire, café, etc., etc. Pour ce que je fais avec M.
Tian, la moitié des bénéfices est à moi.
Du reste, pour les renseignements, on n’a qu’à s’adresser
à monsieur de Gaspary, consul de France à Aden, ou à son
successeur.
Personne à Aden ne peut dire du mal de moi. Au
contraire. Je suis connu en bien de tous, dans ce pays,
depuis dix années.
Avis aux amateurs !
Quant au Harar, il n’y a aucun consul, aucune poste,
aucune route ; on y va à chameau, et on y vit avec des
nègres exclusivement. Mais enfin on y est libre, et le climat
est bon.
Telle est la situation.
Au revoir.
A. Rimbaud

*
Harar, le 20 février 1891

Ma chère maman,
J’ai bien reçu ta lettre du 5 janvier.
Je vois que tout va bien chez vous, sauf le froid qui,
d’après ce que je lis dans les journaux, est excessif par toute
l’Europe.
Je vais mal à présent. Du moins, j’ai à la jambe droite des
varices qui me font souffrir beaucoup. Voilà ce qu’on gagne
à peiner dans ces tristes pays ! Et ces varices sont
compliquées de rhumatisme. Il ne fait pourtant pas froid ici;
mais c’est le climat qui cause cela. Il y a aujourd’hui quinze
nuits que je n’ai pas fermé l’œil une minute, à cause de ces
douleurs dans cette maudite jambe. Je m’en irais bien, et je
crois que la grande chaleur d’Aden me ferait du bien, mais
on me doit beaucoup d’argent et je ne puis m’en aller, parce
que je le perdrais. J’ai demandé à Aden un bas pour varices,
mais je doute que cela se trouve.
Fais-moi donc ce plaisir : achète-moi un bas pour varices,
pour une jambe longue et sèche – (le pied est n° 41 pour la
chaussure). Il faut que ce bas monte par-dessus le genou, car
il y a une varice au-dessus du jarret. Les bas pour varices
sont en coton, ou en soie tissée avec des fils d’élastique qui
maintiennent les veines gonflées. Ceux en soie sont les
meilleurs, les plus solides. Cela ne coûte pas cher, je crois.
D’ailleurs, je te rembourserai.
En attendant, je tiens la jambe bandée.
Adresser cela bien empaqueté, par la poste, à M. Tian, à
Aden, qui me fera parvenir à la première occasion.
Ces bas pour varices se trouvent peut-être à Vouziers. En
tout cas, le médecin de la maison peut en faire venir un bon,
de n’importe où.
Cette infirmité m’a été causée par de trop grands efforts à
cheval, et aussi par des marches fatigantes. Car nous avons
dans ces pays un dédale de montagnes abruptes, où l’on ne
peut même se tenir à cheval. Tout cela sans routes et même
sans sentiers.
Les varices n’ont rien de dangereux pour la santé, mais
elles interdisent tout exercice violent. C’est un grand ennui,
parce que les varices produisent des plaies, si l’on ne porte
pas le bas pour varices ; et encore ! les jambes nerveuses ne
supportent pas volontiers ce bas, surtout la nuit. Avec cela,
j’ai une douleur rhumatismale dans ce maudit genou droit,
qui me torture, me prenant seulement la nuit ! Et il faut se
figurer qu’en cette saison, qui est l’hiver de ce pays, nous
n’avons jamais moins de 10 degrés au-dessus de zéro (non
pas en dessous). Mais il règne des vents secs, qui sont très
insalubres pour les blancs en général. Même des Européens,
jeunes, de vingt-cinq à trente ans, sont atteints de
rhumatismes, après deux ou trois ans de séjour!
La mauvaise nourriture, le logement malsain, le vêtement
trop léger, les soucis de toutes sortes, l’ennui, la rage
continuelle au milieu de nègres aussi bêtes que canailles,
tout cela agit très profondément sur le moral et la santé, en
très peu de temps. Une année ici en vaut cinq ailleurs. On
vieillit très vite, ici, comme dans tout le Soudan.
Par votre réponse, fixez-moi donc sur ma situation par
rapport au service militaire. Ai-je à faire quelque service ?
Assurez-vous-en, et répondez-moi.
Rimbaud

Aden, le 30 avril 1891

Ma chère maman,
J’ai bien reçu vos deux bas et votre lettre, et je les ai reçus
dans de tristes circonstances. Voyant toujours augmenter
l’enflure de mon genou droit et la douleur dans
l’articulation, sans trouver aucun remède ni aucun avis,
puisqu’au Harar nous sommes au milieu des nègres et qu’il
n’y a point là d’Européens, je me décidai à descendre. Il
fallait abandonner les affaires : ce qui n’était pas très facile,
car j’avais de l’argent dispersé de tous les côtés; mais enfin
je réussis à liquider à peu près totalement. Depuis déjà une
vingtaine de jours, j’étais couché au Harar et dans
l’impossibilité de faire un seul mouvement, souffrant des
douleurs atroces et ne dormant jamais. Je louai seize nègres
porteurs, à raison de 15 thalaris l’un, du Harar à Zeilah ; je
fis fabriquer une civière recouverte d’une toile, et c’est là-
dessus que je viens de faire, en douze jours, les 300
kilomètres de désert qui séparent les monts du Harar du port
de Zeilah. Inutile de vous dire quelles horribles souffrances
j’ai subies en route. Je n’ai jamais pu faire un pas hors de
ma civière ; mon genou gonflait à vue d’œil, et la douleur
augmentait continuellement.
Arrivé ici, je suis entré à l’hôpital européen. Il y a une
seule chambre pour les malades payants : je l’occupe. Le
docteur anglais, dès que je lui ai montré mon genou, a crié
que c’est une synovite arrivée à un point très dangereux, par
suite du manque de soins et des fatigues. Il parlait tout de
suite de couper la jambe; ensuite, il a décidé d’attendre
quelques jours pour voir si le gonflement diminuerait un peu
après les soins médicaux. Il y a six jours de cela, mais
aucune amélioration, sinon que, comme je suis au repos, la
douleur a beaucoup diminué. Vous savez que la synovite est
une maladie des liquides de l’articulation du genou, cela
peut provenir d’hérédité, ou d’accidents, ou de bien des
causes. Pour moi, cela a été certainement causé par les
fatigues des marches à pied et à cheval au Harar. Enfin, à
l’état où je suis arrivé, il ne faut pas espérer que je guérisse
avant au moins trois mois, sous les circonstances les plus
favorables. Et je suis étendu, la jambe bandée, liée, reliée,
enchaînée, de façon à ne pouvoir la mouvoir. Je suis devenu
un squelette : je fais peur. Mon dos est tout écorché du lit ;
je ne dors pas une minute. Et ici la chaleur est devenue très
forte. La nourriture de l’hôpital, que je paie pourtant assez
cher, est très mauvaise. Je ne sais quoi faire. D’un autre
côté, je n’ai pas encore terminé mes comptes avec mon
associé, monsieur Tian. Cela ne finira pas avant la huitaine.
Je sortirai de cette affaire avec 35 000 francs environ.
J’aurais eu plus; mais, à cause de mon malheureux départ, je
perds quelques milliers de francs. J’ai envie de me faire
porter à un vapeur, et de venir me traiter en France, le
voyage me ferait encore passer le temps. Et, en France, les
soins médicaux et les remèdes sont bon marché, et l’air bon.
Il est donc fort probable que je vais venir. Les vapeurs pour
la France à présent sont malheureusement toujours combles,
parce que tout le monde rentre des colonies à ce temps de
l’année. Et je suis un pauvre infirme qu’il faut transporter
très doucement! Enfin, je vais prendre mon parti dans la
huitaine.
Ne vous effrayez pas de tout cela, cependant. De
meilleurs jours viendront. Mais c’est une triste récompense
de tant de travail, de privations et de peines !
Hélas ! que notre vie est misérable !
Je vous salue de cœur.
Rimbaud

P.-S. – Quant aux bas, ils sont inutiles. Je les revendrai


quelque part.

*
Marseille, jeudi 21 mai 1891

Ma chère maman, ma chère sœur,


Après des souffrances terribles, ne pouvant me faire
soigner à Aden, j’ai pris le bateau des Messageries pour
rentrer en France.
Je suis arrivé hier, après treize jours de douleurs. Me
trouvant par trop faible à l’arrivée ici, et saisi par le froid,
j’ai dû entrer ici à l’hôpital de la Conception, où je paie dix
francs par jour, docteur compris.
Je suis très mal, très mal, je suis réduit à l’état de
squelette par cette maladie de ma jambe gauche [sic] qui est
devenue à présent énorme et ressemble à une énorme
citrouille. C’est une synovite, une hydarthrose, etc., une
maladie de l’articulation et des os.
Cela doit durer très longtemps, si des complications
n’obligent pas à couper la jambe. En tout cas, j’en resterai
estropié. Mais je doute que j’attende. La vie m’est devenue
impossible. Que je suis donc malheureux ! Que je suis donc
devenu malheureux !
J’ai à toucher ici une traite de francs 36 800 sur le
Comptoir national d’Escompte de Paris. Mais je n’ai
personne pour s’occuper de placer cet argent. Pour moi, je
ne puis faire un seul pas hors du lit. Je n’ai pas encore pu
toucher l’argent. Que faire. Quelle triste vie ! Ne pouvez-
vous m’aider en rien ?
Rimbaud
Hôpital de la Conception
Marseille
*

Télégramme de Rimbaud à sa mère


Marseille [22 mai 1891]
Déposé 2 h 50 du soir.

Aujourd’hui, toi ou Isabelle, venez Marseille par train


express. Lundi matin, on ampute ma jambe. Danger mort.
Affaires sérieuses régler. Arthur. Hôpital Conception.
Répondez.
Rimbaud

Marseille, 30 mai 1891


Au ras Mekonnen, gouverneur du Harar
Excellence,
Comment vous portez-vous ? Je vous souhaite bonne
santé et complète prospérité. Que Dieu vous accorde tout ce
que vous désirez. Que votre existence coule en paix.
Je vous écris ceci de Marseille, en France. Je suis à
l’hôpital. On m’a coupé la jambe il y a six jours. Je vais
bien à présent et dans une vingtaine de jours je serai guéri.
Dans quelques mois, je compte revenir au Harar, pour y
faire du commerce comme avant, et j’ai pensé à vous
envoyer mes salutations.
Agréez les respects de votre dévoué serviteur.
Rimbaud

Marseille, 23 juin 1891

Ma chère sœur,
Tu ne m’as pas écrit; que s’est-il passé? Ta lettre m’avait
fait peur, j’aimerais avoir de tes nouvelles. Pourvu qu’il ne
s’agisse pas de nouveaux ennuis, car, hélas, nous sommes
trop éprouvés à la fois !
Pour moi, je ne fais que pleurer jour et nuit, je suis un
homme mort, je suis estropié pour toute ma vie. Dans la
quinzaine, je serai guéri, je pense; mais je ne pourrai
marcher qu’avec des béquilles. Quant à une jambe
artificielle, le médecin dit qu’il faudra attendre très
longtemps, au moins six mois ! Pendant ce temps que ferai-
je, où resterai-je ? Si j’allais chez vous, le froid me
chasserait dans trois mois, et même en moins de temps; car,
d’ici, je ne serai capable de me mouvoir que dans six
semaines, le temps de m’exercer à béquiller ! Je ne serais
donc chez vous que fin juillet. Et il me faudrait repartir fin
septembre.
Je ne sais pas du tout quoi faire. Tous ces soucis me
rendent fou : je ne dors jamais une minute.
Enfin, notre vie est une misère, une misère sans fin !
Pourquoi donc existons-nous?
Envoyez-moi de vos nouvelles.
Mes meilleurs souhaits.
Rimbaud
Hôpital de la Conception
Marseille

Marseille, le 24 juin 1891


à Mademoiselle Isabelle Rimbaud,
à Roche, canton d’Attigny
Ardennes (France).

Ma chère sœur,
Je reçois ta lettre du 21 juin. Je t’ai écrit hier. Je n’ai rien
reçu de toi le 10 juin, ni lettre de toi, ni lettre du Harar. Je
n’ai reçu que les deux lettres du 14. Je m’étonne fort où sera
passée la lettre du 10.
Quelle nouvelle horreur me racontez-vous ? Quelle est
encore cette histoire de service militaire ? Depuis que j’ai eu
l’âge de vingt-six ans, ne vous ai-je pas envoyé d’Aden un
certificat prouvant que j’étais employé dans une maison
française, ce qui est une dispense, – et par la suite quand
j’interrogeais maman elle me répondait toujours que tout
était réglé, que je n’avais rien à craindre. Il y a à peine
quatre mois, je vous ai demandé dans une de mes lettres, si
l’on n’avait rien à me réclamer à ce sujet, parce que j’avais
l’envie de rentrer en France. Et je n’ai pas reçu de réponse.
Moi, je croyais tout arrangé par vous. À présent vous me
faites entendre que je suis noté insoumis, que l’on me
poursuit, etc., etc. Ne vous informez de cela que si vous êtes
sûres de ne pas attirer l’attention sur moi. Quant à moi, il
n’y a pas de danger, dans ces conditions, que je revienne !
La prison après ce que je viens de souffrir, Il vaudrait mieux
la mort !
Oui, depuis longtemps d’ailleurs, il aurait mieux valu la
mort ! Que peut faire au monde un homme estropié? Et à
présent encore réduit à s’expatrier définitivement! Car je ne
reviendrai certes plus avec ces histoires, – heureux encore si
je puis sortir d’ici par mer ou par terre et gagner l’étranger.
Aujourd’hui j’ai essayé de marcher avec des béquilles,
mais je n’ai pu faire que quelques pas. Ma jambe est coupée
très haut, et il m’est difficile de garder l’équilibre. Je ne
serai tranquille que quand je pourrai mettre une jambe
artificielle, mais l’amputation cause des névralgies dans le
restant du membre, et il est impossible de mettre une jambe
mécanique avant que ces névralgies soient absolument
passées, et il y a des amputés auxquels cela dure quatre, six,
huit, douze mois ! On me dit que cela ne dure jamais guère
moins de deux mois. Si cela ne me dure que deux mois je
serai heureux! Je passerais ce temps-là à l’hôpital et j’aurais
le bonheur de sortir avec deux jambes. Quant à sortir avec
des béquilles, je ne vois pas à quoi cela peut servir. On ne
peut monter ni descendre, c’est une affaire terrible. On
s’expose à tomber et à s’estropier encore plus. J’avais pensé
pouvoir aller chez vous passer quelques mois en attendant
d’avoir la force de supporter la jambe artificielle, mais à
présent je vois que c’est impossible.
Eh bien je me résignerai à mon sort. Je mourrai où me
jettera le destin. J’espère pouvoir retourner là où j’étais, j’y
ai des amis de dix ans, qui auront pitié de moi, je trouverai
chez eux du travail, je vivrai comme je pourrai. Je vivrai
toujours là-bas, tandis qu’en France, hors de vous, je n’ai ni
amis, ni connaissances, ni personne. Et si je ne puis vous
voir, je retournerai là-bas. En tout cas, il faut que j’y
retourne.
Si vous vous informez à mon sujet, ne faites jamais savoir
où je suis. Je crains même qu’on ne prenne mon adresse à
la poste. N’allez pas me trahir.
Tous mes souhaits.
Rimbaud

Marseille, 29 juin 1891

Ma chère sœur,
Je reçois ta lettre du 26 juin. J’ai déjà reçu avant-hier la
lettre du Harar seule. Quant à la lettre du 10 juin, point de
nouvelles : cela a disparu, soit à Attigny, soit ici à
l’administration, mais je suppose plutôt à Attigny.
L’enveloppe que tu m’envoies me fait bien comprendre de
qui c’était. Ça devait être signé Dimitri Righas. C’est un
Grec résidant au Harar et que j’avais chargé de quelques
affaires. J’attends des nouvelles de votre enquête au sujet du
service militaire : mais, quoi qu’il en soit, je crains les
pièges, et je n’ai nullement envie de rentrer chez vous à
présent, malgré les assurances qu’on pourrait vous donner.
D’ailleurs, je suis tout à fait immobile et je ne sais pas
faire un pas. Ma jambe est guérie, c’est-à-dire qu’elle est
cicatrisée, ce qui d’ailleurs s’est fait assez vite, et me donne
à penser que cette amputation pouvait être évitée. Pour les
médecins je suis guéri, et, si je veux, on me signe demain
ma feuille de sortie de l’hôpital. Mais quoi faire ?
Impossible de faire un pas ! Je suis tout le jour à l’air, sur
une chaise, mais je ne puis me mouvoir. Je m’exerce sur des
béquilles; mais elles sont mauvaises, d’ailleurs je suis long,
ma jambe est coupée haut, l’équilibre est très difficile à
garder. Je fais quelques pas et je m’arrête, crainte de tomber
et de m’estropier de nouveau!
Je vais me faire faire une jambe de bois pour commencer,
on y fourre le moignon (le reste de la jambe) rembourré
avec du coton, et on s’avance avec une canne. Avec quelque
temps d’exercice de la jambe de bois, on peut, si le moignon
s’est bien renforcé, commander une jambe articulée qui
serre bien et avec laquelle on peut marcher à peu près.
Quand arrivera ce moment ? D’ici là peut-être m’arrivera-t-
il un nouveau malheur. Mais, cette fois-là, je saurais vite me
débarrasser de cette misérable existence.
Il n’est pas bon que vous m’écriviez souvent et que mon
nom soit remarqué aux postes de Roche et d’Attigny. C’est
de là que vient le danger. Ici personne ne s’occuperait de
moi. Écrivez-moi le moins possible, – quand cela sera
indispensable. Ne mettez pas Arthur, écrivez Rimbaud tout
seul. Et dites-moi au plus tôt et au plus net ce que me veut
l’autorité militaire, et, en cas de poursuite, quelle est la
pénalité encourue.
– Mais alors j’aurais vite fait ici de prendre le bateau. Je
vous souhaite bonne santé et prospérité.
RBD

Marseille, le 10 juillet 1891

Ma chère sœur,
J’ai bien reçu tes lettres des 4 et 8 juillet. Je suis heureux
que ma situation soit enfin déclarée nette. Quant au livret, je
l’ai en effet perdu dans mes voyages. Quand je pourrai
circuler je verrai si je dois prendre mon congé ici ou
ailleurs. Mais si c’est à Marseille, je crois qu’il me faudrait
en mains la réponse autographe de l’intendance. Il vaut donc
mieux que j’aie en mains cette déclaration, envoyez-la-moi.
Avec cela personne ne m’approchera. Je garde aussi le
certificat de l’hôpital et avec ces deux pièces je pourrai
obtenir mon congé ici.
Je suis toujours levé, mais je ne vais pas bien. Jusqu’ici je
n’ai encore appris à marcher qu’avec des béquilles, et
encore il m’est impossible de monter ou descendre une
seule marche. Dans ce cas on est obligé de me descendre ou
monter à bras-le-corps. Je me suis fait faire une jambe de
bois très légère, vernie et rembourrée, fort bien faite (prix 50
francs). Je l’ai mise il y a quelques jours et ai essayé de me
traîner en me soulevant encore sur des béquilles, mais je me
suis enflammé le moignon et ai laissé l’instrument maudit
de côté. Je ne pourrai guère m’en servir avant quinze ou
vingt jours, et encore avec des béquilles pendant au moins
un mois, et pas plus d’une heure ou deux par jour. Le seul
avantage est d’avoir trois points d’appui au lieu de deux.
Je recommence donc à béquiller. Quel ennui, quelle
fatigue, quelle tristesse en pensant à tous mes anciens
voyages, et comme j’étais actif il y a seulement cinq mois !
Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les
promenades, les déserts, les rivières et les mers ? Et à
présent l’existence de cul-de-jatte ! Car je commence à
comprendre que les béquilles, jambes de bois et jambes
mécaniques sont un tas de blagues et qu’on n’arrive avec
tout cela qu’à se traîner misérablement sans pouvoir jamais
rien faire. Et moi qui justement avais décidé de rentrer en
France cet été pour me marier ! Adieu mariage, adieu
famille, adieu avenir ! Ma vie est passée, je ne suis plus
qu’un tronçon immobile.
Je suis loin encore avant de pouvoir circuler même dans
la jambe de bois, qui est cependant ce qu’il y a de plus léger.
Je compte au moins encore quatre mois pour pouvoir faire
seulement quelques marches dans la jambe de bois avec le
seul soutien d’un bâton. Ce qui est très difficile, c’est de
monter ou de descendre. Dans six mois seulement je pourrai
essayer une jambe mécanique et avec beaucoup de peine
sans utilité. La grande difficulté est d’être amputé haut.
D’abord les névralgies ultérieures à l’amputation sont
d’autant plus violentes et persistantes qu’un membre a été
amputé haut. Ainsi, les désarticulés du genou supportent
beaucoup plus vite un appareil. Mais peu importe à présent
tout cela; peu importe la vie même !
Il ne fait guère plus frais ici qu’en Égypte. Nous avons à
midi de 30 à 35, et la nuit de 25 à 30. – La température du
Harar est donc plus agréable, surtout la nuit, qui ne dépasse
pas 10 à 15.
Je ne puis vous dire ce que je ferai, je suis encore trop bas
pour le savoir moi-même. Ça ne va pas bien, je le répète. Je
crains fort quelque accident. J’ai mon bout de jambe
beaucoup plus épais que l’autre, et plein de névralgies. Le
médecin naturellement ne me voit plus ; parce que, pour le
médecin, il suffit que la plaie soit cicatrisée pour qu’il vous
lâche. Il vous dit que vous êtes guéri. Il ne se préoccupe de
vous que lorsqu’il vous sort des abcès, etc., etc., ou qu’il se
produit d’autres complications nécessitant quelques coups
de couteau. Ils ne considèrent les malades que comme des
sujets d’expériences. On le sait bien. Surtout dans les
hôpitaux, car le médecin n’y est pas payé. Il ne recherche ce
poste que pour s’attirer une réputation et une clientèle.
Je voudrais bien rentrer chez vous, parce qu’il y fait frais,
mais je pense qu’il n’y a guère là de terrains propres à mes
exercices acrobatiques. Ensuite j’ai peur que de frais il n’y
fasse froid. Mais la première raison est que je ne puis me
mouvoir; je ne le puis, je ne le pourrai avant longtemps, – et,
pour dire la vérité, je ne me crois même pas guéri
intérieurement et je m’attends à quelque explosion… Il
faudrait me porter en wagon, me descendre, etc., etc., c’est
trop d’ennuis, de frais et de fatigue. J’ai ma chambre payée
jusqu’à fin juillet; je réfléchirai et verrai ce que je puis faire
dans l’intervalle.
Jusque-là j’aime mieux croire que cela ira mieux comme
vous voulez bien me le faire croire ; – si stupide que soit son
existence, l’homme s’y rattache toujours.
Envoyez-moi la lettre de l’intendance. Il y a justement à
table avec moi un inspecteur de police malade qui
m’embêtait toujours avec ces histoires de service et
s’apprêtait à me jouer quelque tour.
Excusez-moi du dérangement, je vous remercie, je vous
souhaite bonne chance et bonne santé.
Écrivez-moi.
Bien à vous.
Rimbaud

Marseille, 15 juillet 1891

Ma chère Isabelle,
Je reçois ta lettre du 13 et trouve occasion d’y répondre
de suite. Je vais voir quelles démarches je puis faire avec
cette note de l’intendance et le certificat de l’hôpital. Certes,
il me plairait d’avoir cette question réglée, mais, hélas ! je
ne trouve pas moyen de le faire, moi qui suis à peine
capable de mettre mon soulier à mon unique jambe. Enfin,
je me débrouillerai comme je pourrai. Au moins, avec ces
deux documents, je ne risque plus d’aller en prison; car
l’administration militaire est capable d’emprisonner un
estropié, ne fût-ce que dans un hôpital. Quant à la
déclaration de rentrée en France, à qui et où la faire? Il n’y a
personne autour de moi pour me renseigner; et le jour est
loin où je pourrai aller dans des bureaux, avec mes jambes
de bois, pour aller m’informer.
Je passe la nuit et le jour à réfléchir à des moyens de
circulation : c’est un vrai supplice ! Je voudrais faire ceci et
cela, aller ici et là, voir, vivre, partir : impossible,
impossible au moins pour longtemps, sinon pour toujours !
Je ne vois à côté de moi que ces maudites béquilles : sans
ces bâtons, je ne puis faire un pas, je ne puis exister. Sans la
plus atroce gymnastique, je ne puis même m’habiller. Je suis
arrivé à courir presque avec mes béquilles, mais je ne puis
monter ou descendre des escaliers, et, si le terrain est
accidenté, le ressaut d’une épaule à l’autre fatigue
beaucoup. J’ai une douleur névralgique très forte dans le
bras et l’épaule droite, et avec cela la béquille qui scie
l’aisselle, – une névralgie encore dans la jambe gauche, et
avec tout cela il faut faire l’acrobate tout le jour pour avoir
l’air d’exister.
Voici ce que j’ai considéré, en dernier lieu, comme cause
de ma maladie. Le climat du Harar est froid de novembre à
mars. Moi, par habitude, je ne me vêtais presque pas : un
simple pantalon de toile et une chemise de coton. Avec cela
des courses à pied de 15 à 40 kilomètres par jour, des
cavalcades insensées à travers les abruptes montagnes du
pays. Je crois qu’il a dû se développer dans le genou une
douleur arthritique causée par la fatigue, et les chaud et
froid. En effet, cela a débuté par un coup de marteau (pour
ainsi dire) sous la rotule, léger coup qui me frappait à
chaque minute; grande sécheresse de l’articulation et
rétraction du nerf de la cuisse. Vint ensuite le gonflement
des veines tout autour du genou qui faisait croire à des
varices. Je marchais et travaillais toujours beaucoup, plus
que jamais, croyant à un simple coup d’air. Puis la douleur
dans l’intérieur du genou a augmenté. C’était, à chaque pas,
comme un clou enfoncé de côté. – Je marchais toujours,
quoique avec plus de peine ; je montais surtout à cheval et
descendais chaque fois presque estropié. – Puis le dessus du
genou a gonflé, la rotule s’est empâtée, le jarret aussi s’est
trouvé pris, la circulation devenait pénible, et la douleur
secouait les nerfs jusqu’à la cheville et jusqu’aux reins. – Je
ne marchais plus qu’en boitant fortement et me trouvais
toujours plus mal, mais j’avais toujours beaucoup à
travailler, forcément. – J’ai commencé alors à tenir ma
jambe bandée du haut en bas, à frictionner, baigner, etc. sans
résultat. Cependant, l’appétit se perdait. Une insomnie
opiniâtre commençait. Je faiblissais et maigrissais
beaucoup. – Vers le 15 mars, je me décidai à me coucher, au
moins à garder la position horizontale. Je disposai un lit
entre ma caisse, mes écritures et une fenêtre d’où je pouvais
surveiller mes balances au fond de la cour, et je payai du
monde de plus pour faire marcher le travail, restant moi-
même étendu, au moins de la jambe malade. Mais, jour par
jour, le gonflement du genou le faisait ressembler à une
boule, j’observai que la face interne de la tête du tibia était
beaucoup plus grosse qu’à l’autre jambe : la rotule devenait
immobile, noyée dans l’excrétion qui produisait le
gonflement du genou, et que je vis avec terreur devenir en
quelques jours dure comme de l’os : à ce moment, toute la
jambe devint raide, complètement raide, en huit jours, je ne
pouvais plus aller aux lieux qu’en me traînant. Cependant la
jambe et le haut de la cuisse maigrissaient toujours, le genou
et le jarret gonflant, se pétrifiant, ou plutôt s’ossifiant, et
l’affaiblissement physique et moral empirant.
Fin mars, je résolus de partir. En quelques jours, je
liquidai tout à perte. Et, comme la raideur et la douleur
m’interdisaient l’usage du mulet ou même du chameau, je
me fis faire une civière couverte d’un rideau, que seize
hommes transportèrent à Zeilah en une quinzaine de jours.
Le second jour du voyage, m’étant avancé loin de la
caravane, je fus surpris dans un endroit désert par une pluie
sous laquelle je restai étendu seize heures sous l’eau, sans
abri et sans possibilité de me mouvoir. Cela me fit beaucoup
de mal. En route, je ne pus jamais me lever de ma civière,
on étendait la tente au-dessus de moi à l’endroit même où
on me déposait et, creusant un trou de mes mains près du
bord de la civière, j’arrivais difficilement à me mettre un
peu de côté pour aller à la selle sur ce trou que je comblais
de terre. Le matin, on enlevait la tente au-dessus de moi, et
on m’enlevait. J’arrivai à Zeilah, éreinté, paralysé. Je ne
m’y reposai que quatre heures, un vapeur partait pour Aden.
Jeté sur le pont sur mon matelas (il a fallu me hisser à bord
dans ma civière!) il me fallut souffrir trois jours de mer sans
manger. À Aden, nouvelle descente en civière. Je passai
ensuite quelques jours chez M. Tian pour régler nos affaires
et partis à l’hôpital où le médecin anglais, après quinze
jours, me conseilla de filer en Europe.
Ma conviction est que cette douleur dans l’articulation, si
elle avait été soignée dès les premiers jours, se serait calmée
facilement et n’aurait pas eu de suites. Mais j’étais dans
l’ignorance de cela. C’est moi qui ai tout gâté par mon
entêtement à marcher et travailler excessivement. Pourquoi
au collège n’apprend-on pas de la médecine au moins le peu
qu’il faudrait à chacun pour ne pas faire de pareilles bêtises?
Si quelqu’un dans ce cas me consultait, je lui dirais : vous
en êtes arrivé à ce point : mais ne vous laissez jamais
amputer. Faites-vous charcuter, déchirer, mettre en pièces,
mais ne souffrez pas qu’on vous ampute. Si la mort vient, ce
sera toujours mieux que la vie avec des membres de moins.
Et cela, beaucoup l’ont fait; et, si c’était à recommencer, je
le ferais. Plutôt souffrir un an comme un damné, que d’être
amputé.
Voilà le beau résultat : je suis assis, et de temps en temps,
je me lève et sautille une centaine de pas sur mes béquilles,
et je me rassois. Mes mains ne peuvent rien tenir. Je ne puis,
en marchant, détourner la tête de mon seul pied et du bout
des béquilles. La tête et les épaules s’inclinent en avant, et
vous bombez comme un bossu. Vous tremblez à voir les
objets et les gens se mouvoir autour de vous, crainte qu’on
ne vous renverse, pour vous casser la seconde patte. On
ricane à vous voir sautiller. Rassis, vous avez les mains
énervées et l’aisselle sciée, et la figure d’un idiot. Le
désespoir vous reprend et vous restez assis comme un
impotent complet, pleurnichant et attendant la nuit, qui
rapportera l’insomnie perpétuelle et la matinée encore plus
triste que la veille, etc., etc. La suite au prochain numéro.
Avec tous mes souhaits.
RBD

Marseille, le 20 juillet 1891

Ma chère sœur,
Je vous écris ceci sous l’influence d’une violente douleur
dans l’épaule droite, cela m’empêche presque d’écrire,
comme vous voyez.
Tout cela provient d’une constitution devenue arthritique
par suite de mauvais soins. Mais j’en ai assez de l’hôpital,
où je suis exposé aussi à attraper tous les jours la variole, le
typhus, et autres pestes qui y habitent. Je pars, le médecin
m’ayant dit que je puis partir et qu’il est préférable que je ne
reste point à l’hôpital.
Dans deux ou trois jours je sortirai donc et verrai à me
traîner jusque chez vous comme je pourrai; car, sans ma
jambe de bois, je ne puis marcher, et même avec les
béquilles je ne puis pour le moment faire que quelques pas,
pour ne point faire empirer l’état de mon épaule. Comme
vous l’avez dit, je descendrai à la gare de Voncq. Pour
l’habitation, je préférerais habiter en haut; donc inutile de
m’écrire ici, je serai très prochainement en route.
Au revoir.
Rimbaud

[Le 23 juillet 1891, Rimbaud est transporté par chemin


de fer à la ferme familiale, à Roche. Il y séjourne un mois,
avant de regagner l’hôpital de Marseille. Atteint d’un
cancer, il y mourra le 10 novembre. La veille encore, il
prenait ses dispositions pour repartir au Harar…]

Marseille, 9 novembre 1891


Au directeur des Messageries maritimes
Un lot : une dent seule.
Un lot : deux dents.
Un lot : trois dents.
Un lot : quatre dents.
Un lot : deux dents.

Monsieur le Directeur,
Je viens vous demander si je n’ai rien laissé à votre
compte. Je désire changer aujourd’hui de ce service-ci, dont
je ne connais même pas le nom, mais en tout cas que ce soit
le service d’Aphinar. Tous ces services sont là partout, et
moi, impotent, malheureux, je ne peux rien trouver, le
premier chien dans la rue vous dira cela.
Envoyez-moi donc le prix des services d’Aphinar à Suez.
Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de
bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être
transporté à bord…
Trafiquer avec l’inconnu
On sait comment Arthur Rimbaud rompt définitivement
avec la poésie, fin 1873. Après d’incroyables pérégrinations,
qui l’emmènent au fil des années en Angleterre, en
Allemagne, en Italie, à Java, en Suède et en Norvège, à
Chypre, il s’installe, à partir de décembre 1880, sur les
bords de la mer Rouge. Alternant les séjours sur les hauts
plateaux du Harar (en Abyssinie) et les replis forcés à Aden
ou au Caire, il y cherche fortune, durant onze ans, par tous
les moyens : négoce du café, de l’encens et des plumes
d’autruche, chasse à l’éléphant, commerce de cotonnades,
trafic d’ivoire et de peaux (tigres, léopards, lions…), vente
d’armes. Il songe même à implanter une nouvelle race de
mulets, et demande des renseignements en ce sens au
consulat de Beyrouth, auxquels il ne donne pas suite1. Il
commande sans cesse à sa mère des livres techniques, par
caisses entières : la lecture des traités de métallurgie,
d’hydraulique ou de maçonnerie lui fera, dit-il, «
agréablement passer le temps » 2. Il n’oublie pas non plus un
attirail hétéroclite des instruments les plus divers :
graphomètre, baromètre, sextant, boussole, théodolite,
longue vue, sans compter le fameux appareil
photographique. Rimbaud veut aussi des dictionnaires
(d’arabe, mais aussi d’ambara) et des cartes : il semble qu’il
ait pris soin, bien plus que d’autres agents dans la région, de
se documenter au mieux sur les langues et les coutumes de
ses interlocuteurs. Son énergie semble sans limite : au
printemps 1888, il parcourt six cents kilomètres à cheval en
onze jours.
« Trafiquer dans l’inconnu » 3, pourtant, ne lui réussit
guère. Ses entreprises dans « l’horreur présumée des pays
lunaires » tournent, l’une après l’autre, au désastre. Le
cauchemar de cette « saison en enfer » se déroule en trois
temps : l’agent des frères Bardey, s’il s’acquitte bien d’un
travail difficile dans des conditions dangereuses et pénibles,
ne gagne guère sa vie ; puis, de l’automne 1885 au
printemps 1887, le marchand d’armes improvisé triomphe
en vain des réticences de l’administration militaire et des
périls d’une expédition en plein désert abyssin : son
invraisemblable périple à dos de chameau ne lui rapporte
que des pertes financières ; assagi et visiblement moins
ambitieux, le « sieur Rimbaud » 4 revient enfin à ses
premiers négoces, à son compte cette fois. Les lettres des
dernières années témoignent d’une sérénité enfin trouvée,
bien que teintée d’amertume, et d’un début de prospérité,
qu’atteste le pécule rapporté en France. Peut-être aurait-il
terminé paisiblement ses jours au Harar, dont il appréciait le
climat tempéré, si la maladie ne l’avait brutalement forcé à
se faire rapatrier.
Les lettres ici réunies, principalement adressées à sa mère
et à sa sœur entre 1880 et 1891, mettent à mal la légende du
jeune aventurier en proie aux ivresses de l’exotisme : c’est
dans l’unique but de se constituer un capital et une
respectabilité (car son passé le poursuit) que Rimbaud
endure la chaleur, la solitude abrutissante, les expéditions
harassantes et tous les dangers de « ces satanés pays » 5.
Réunir assez d’argent, revenir en Europe et se marier :
l’obsession revient comme une litanie, et c’est elle, sans
doute, qui le rend si dur, envers les autres et surtout envers
lui-même. La dépréciation de ses roupies, si laborieusement
amassées, lui est une douleur quotidienne. Quand il
désespère d’atteindre son objectif au Harar, Rimbaud rêve
d’aller plus loin, ou ailleurs : Zanzibar, l’Inde, le Tonkin,
Panama… Pour abandonner aussitôt ces chimères. Quant à
revenir en France, comment le pourrait-il? Il craint (sans
doute à juste titre) de ne pas y trouver sa place, et en redoute
les hivers.
C’est donc contraint par son mal qu’il reviendra à
Marseille, se faire amputer d’une jambe et mourir
misérablement. Ses dernières semaines, comme si tant de
déchéance morale et de douleur physique ne suffisaient pas,
seront encore assombries par l’angoisse de sa situation
militaire incertaine : l’armée, aux yeux de laquelle il est un
déserteur, n’allait-elle pas l’enrôler de force, ou
l’emprisonner? Il fut rassuré in extremis, mais sa place,
décidément, était de l’autre côté de la Méditerranée. La
veille de sa mort, son dernier billet était adressé à une
compagnie maritime, pour réserver un passage à destination
de Suez…

JÉRÔME VÉRAIN
1 Ce projet, moins fantaisiste qu’il n’y paraît, fut mené à bien ensuite, avec
succès, par un autre négociant. Rimbaud avait reçu de Beyrouth les
renseignements demandés en décembre 1887.
2 Lettre du 19 mars 1883.
3 Lettre du 4 mai 1881.
4 C’est l’expression célèbre utilisée par le consul de Massouah dans sa
demande de renseignements adressée à Aden, lorsque le voyageur, « se disant
négociant », mais incapable de prouver son identité, y fait étape, en route vers Le
Caire (5 août 1887).
5 Lettre du 8 octobre 1887.
Repères bibliographiques
ŒUVRES DE RIMBAUD
• Album zutique, Mille et une nuits, 2000.
• Correspondance, 1888-1891, édition de Jean Voellmy,
Gallimard, L’Imaginaire, 1965.
• Illuminations, Mille et une nuits, 1996.
• Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, 1870-1875,
édition de Jean-Marie Carré, Gallimard, L’Imaginaire, 1980.
• Les Lettres manuscrites de Rimbaud, 1870-1891, édition de
Claude Jeancolas, Textuel, 1997.
• Œuvres, édition de Jean-Luc Steinmetz, Garnier-
Flammarion, (3 volumes), 1989.
• Œuvres complètes, édition de Antoine Adam, Gallimard, La
Pléiade, 1972.
• Œuvres complètes, édition de Louis Forestier, Robert
Laffont, Bouquins, 1992.
• L’Œuvre intégrale manuscrite, édition de Claude Jeancolas,
Textuel, 1996.
• Œuvre-vie, édition de Alain Borer, Arléa, 1991.
• Poésies, édition de Claude Jeancolas, Mille et une nuits,
1999.
• Une saison en enfer, Mille et une nuits, 1994.
ÉTUDES SUR RIMBAUD
• Bonnefoy (Yves), Rimbaud, Le Seuil, Écrivains de toujours,
1961.
• Borer (Alain), Rimbaud en Abyssinie, Le Seuil, 1984 ;
Rimbaud, l’heure de la fuite, Gallimard, Découvertes,
1991 ; Un sieur Rimbaud se disant négociant, Lachenal et
Ritter, 1983-1984.
• Brunel (Pierre), Arthur Rimbaud ou l’éclatant désastre,
Champ Vallon, 1983.
• Butor (Michel), Improvisations sur Rimbaud, La Différence,
1989.
• Jeancolas (Claude), Dictionnaire Rimbaud, Balland, 1991 ;
Passion Rimbaud. L’album d’une vie, Textuel,
1998 ;
Les Voyages de Rimbaud, Balland, 1991.
• Lefrère (Jean-Jacques), Arthur Rimbaud, Fayard, 2001.
• Michon (Pierre), Rimbaud le fils, Gallimard, 1991.
• Miller (Henry), Le Temps des assassins, Pierre-Jean Oswald,
1970.
• Petitfils (Pierre), Rimbaud, Julliard, 1982.
• Richard (Jean-Pierre), « Rimbaud ou la poésie du devenir »,
in Poésie et profondeur, Le Seuil, Points, 1955.
• Starkie (Enid), Rimbaud, Flammarion, 1982.
• Steinmetz (Jean-Luc), Arthur Rimbaud, une question de
présence, Tallandier, 1991.
Mille et une nuits propose des chefs-d’œuvre pour le
temps
d’une attente, d’un voyage, d’une insomnie…

La Petite Collection (extrait du catalogue) 316. Octave


MIR-BEAU, La Folle. 317. Jules VERNE, L’Éternel Adam.
318. Jules RENARD, Crime de village. 319. Bram
STOKER, La Coupe de cristal. 320. Edgar Allan POE, Le
Mystère de Marie Roget. 321. Fredric BROWN, Cauchemar
nocturne. 322. Horace Mc COY, Le Nettoyeur. 323. Robert
BLOCH, Les Hurleurs. 324. William IRISH, Silhouette.
325. COLLECTIF, Attention au départ ! 326. Walt
WHITMAN, Le Poète américain. 327. Emmanuel KANT,
Projet de paix perpétuelle. 328. Bram STOKER, L’Homme
de Shorrox. 329. Salim JAY, Tu ne traverseras pas le
détroit. 330. Khalil GIBRAN, Esprits rebelles. 331. José-
Louis BOCQUET, La Grosse Vie. 332. DIDEROT, Pensées
philosophiques. 333. PÉTRARQUE, L’Ascension du mont
Ventoux. 334. D. H. LAWRENCE, Pornographie et
Obscénité. 335. Noël BALEN, La musique adoucit les
meurtres. Face A. 336. Noël BALEN, La musique adoucit
les meurtres. Face B. 337. Laurent TAILHADE, La Noire
Idole. 338. Pierre LOUŸS, Manuel de civilité à l’usage des
petites filles. 339. Charles BAUDELAIRE, Du vin et du
haschisch. 340. PASCAL, L’Art de persuader.
341.MARIVAUX, Le Spectateur français. 342. Madame de
La FAYETTE, La Princesse de Montpensier. 343. Charles
NODIER, Trilby. 344. Gérard de NERVAL, La Main
enchantée. 345. Gérard de NERVAL, Sylvie. 346.
VOLTAIRE, L’Ingénu. 347. VOLTAIRE, Micromégas. 348.
DIDEROT, Ceci n’est pas un conte. 349. Guy de
MAUPASSANT, La Peur. 350. Arthur RIMBAUD, Lettres
du Harar. 351. CONDORCET, Réflexions sur l’esclavage
des nègres. 352. Gustave FLAUBERT, L’Homme-plume.
353. Paul VERLAINE, Fêtes galantes. 354. ÉRASME,
Traité de civilité puérile. 355. Jacques VACHÉ, Lettres de
guerre. 356. Jules VALLÈS, Le Testament d’un blagueur.
357. Georges FEYDEAU, Mais n’te promène donc pas toute
nue ! 358. Jean-Baptiste BOTUL et Henri-Désiré
LANDRU, Correspondance inédite entre un précurseur du
féminisme et un philosophe méconnu. 359. Arthur Conan
DOYLE, La Ligue des Rouquins. 360. Jacqueline
HARPMAN, En quarantaine. 361. Alfred JARRY, L’Amour
absolu. 362. TIQQUN, Premiers Matériaux pour une
théorie de la jeune fille. 363. Jonathan SWIFT, Modeste
proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’être à
la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre
utiles au public.

Pour chaque titre, le texte intégral, une postface,


la vie de l’auteur et une bibliographie.

Common questions

Alimenté par l’IA

Rimbaud's career as a merchant-explorer had a profound impact on his personal life, illustrating a shift from a life of artistic exploration to one of commercial pursuit under harsh and often depressing conditions. During his time in Africa, Rimbaud experienced a challenging lifestyle marked by financial instability and harsh climates, often expressing despair over his circumstances . Despite moments of profitability, these ventures ultimately proved unsatisfactory and strenuous, diminishing his earlier poetic ambitions and contributing to a life filled with personal hardships and health problems, such as his eventual amputation due to disease .

Rimbaud's frequent relocations indicate a restless and continually evolving pursuit of both personal and professional ambitions, characterized by a desire for new experiences and financial opportunities. His movements from Europe to Africa and attempts to integrate into diverse environments reflect an ongoing search for fulfillment, whether through poetic creation or commercial enterprise . Despite repeated setbacks, including financial failures and health issues, Rimbaud's willingness to adapt and explore new possibilities underscores a driven, if tumultuous, approach to his ambitions .

Rimbaud's engagement with diverse cultures and environments in Africa likely broadened his worldviews considerably, influencing both his understanding of different social and economic systems and his personal philosophies. Living in Harar and interacting with locals and other expatriates, Rimbaud confronted the complexities of colonial dynamics, which may have shaped his perspectives on identity and cultural exchange . The challenging yet enriching experiences in these regions, marked by distinct climates and cultural landscapes, likely reinforced both a pragmatic understanding of global affairs and a deeper appreciation for the diverse ways of life beyond Europe .

Rimbaud chose not to return permanently to France, despite his dissatisfaction with life in Africa, because he had established himself in the African commercial environment. He believed he would be unable to find similar opportunities in France due to his lack of connections and the possible requirement to fulfill military obligations . Furthermore, the climates and local conditions in Africa, despite their challenges, were somewhat preferable to the harsh European winter, and there was potential for commercial success, however elusive it might have been .

Rimbaud's strategic considerations regarding continuing his ventures in Africa were multifaceted, involving both practical and existential elements. Practically, he faced the reality of needing stable employment and income, as the uncertainty and dangers in Africa were counterbalanced by the opportunities to establish himself financially and avoid a return to France, where he had limited prospects . Existentially, he weighed the challenge of enduring a harsh and isolating lifestyle against the potential financial autonomy that Africa could offer, constantly assessing whether the investment of effort and risk could yield a viable long-term prospect .

Rimbaud’s letters from Africa reveal a complex state of mind, marked by deep dissatisfaction with his current conditions and a yearning for stability and peace. He frequently described his experiences with frustration and skepticism, acknowledging the harsh climates and precarious nature of his employment in letters to friends and family . Despite these challenges, he expressed a persistent hope for eventual financial success and independence, showcasing a continuous internal conflict between his desire for a better life and the resignation to his difficult circumstances .

Rimbaud's health problems had a significant influence on his career as a trader in Africa, as they eventually forced him to leave his business pursuits. His struggles with typhoid fever and a later infection that required the amputation of his leg severely limited his mobility and capability to conduct business . These health issues, coupled with challenging work conditions and the rigors of his travels, ultimately led to the end of his work as a trader when he returned to France for medical treatment, signifying the decline of his trading ventures .

Rimbaud's letters were a lifeline that maintained his connection to family and friends, offering insight into his experiences and struggles while abroad. Despite physical separation, these correspondences conveyed his emotional state, sharing both his hopes and difficulties, such as financial woes and health issues . They often included requests for news and support, reflecting his reliance on these relationships for emotional and practical guidance. The letters reveal a continued longing for familial attachment and the normalcy of home life, despite the distances and challenges of his circumstances .

Les relations tumultueuses entre Rimbaud et Verlaine ont fortement influencé Rimbaud en le poussant à vivre des périodes de créativité intense et de conflits destructeurs. Après des épisodes de séparation et de réconciliation à Londres et en Belgique, le 10 juillet, Verlaine tire deux coups de revolver sur Rimbaud, ce qui aboutit à la condamnation de Verlaine à deux ans de prison . Ces événements marquent profondément Rimbaud, qui, tout en s'éloignant de l'entourage de Verlaine, compose « Une saison en enfer » pendant sa fuite à Roche . Cette période symbolise le ressort criant entre son génie poétique et ses relations personnelles chaotiques.

Financial instability played a crucial role in shaping Rimbaud's decisions later in his career, driving him to continuously seek more stable and profitable avenues, though often with limited success. He faced multiple instances of financial setbacks, such as losing significant sums on an ill-fated arms trade in Ethiopia, which led to strained resources and an urgent need for reliable income . These experiences pushed him to engage in various risky ventures and to persist in Africa, where he had already invested resources and built a network, highlighting his precarious financial situations' influence on his career trajectory .

Vous aimerez peut-être aussi