Cest dabord la figure du public qui est témoin dévénements dune plus ou
moins grande gravité, importance ou signification. Cest lune des dimensions
de la notion de crowdsourcing. Ce public peut simposer spontanément,
comme lors dévénements tels que les attentats de Londres ou le Tsunami de
2004. La BBC dans le premier cas et bien dautres rédactions dans le second
cas, sont alors submergées de vidéos de témoins des faits. Ce public peut être
aussi incité à fournir son témoignage contre reconnaissance, voire contre
rétribution53.
Les exemples de Londres et du Tsunami dAsie du sud-est manifestent un autre
phénomène. Il sagit de la forme donnée au témoignage, soit des vidéos. La
révolution verte dIran, les printemps arabes ou la guerre civile syrienne ont
révélé la capacité damateurs à choisir des angles, voire monter leurs images
afin quils puissent être repris directement par les rédactions. Ces exemples
sont pris dans la grande information internationale. La même approche peut
être pratiquée par un pure player local. Cest lexemple de 76actu, à propos
des faits divers, à léchelle dune région.
Une seconde figure du public est celle des personnes qui coopèrent
spontanément au travail des journalistes. Certaines commentent les contenus.
Dautres font des suggestions de sources. Dautres, encore, signalent des
documents permettant dapprofondir ou illustrer un sujet ou le traitement dun
événement. Le Guardian, créa à leur intention un blog dont lobjet était
précisément cet apport documentaire du public. Chaque jour le sommaire
décidé en conférence de rédaction y était présenté. Les coordonnées des
journalistes étaient fournies, afin que les lecteurs-internautes, qui le
souhaitaient, puissent faire connaître les références, sources possibles, noms
dexperts sur le domaine. Après un début prometteur, lexpérience fut arrêtée
faute dapports suffisants. Peut-être, le journal était-il allé trop loin dans cette
voie dune contribution régulière du public. Plus occasionnelle, en tout cas
moins contraignante, est la contribution que constitue la recommandation des
articles, contenus, applications, via les réseaux sociaux. Cette recommandation
peut être purement spontanée. Elle peut également être recherchée et
stimulée par une action spécifique des rédactions.
La troisième figure du public est celle de lexpertise. Cest elle quont
expérimenté et systématisé les sites participatifs. Lappel à des spécialistes non
journalistes dans de très nombreux domaines (économie, sciences,
53
Cf. Lambition initiale de Citizenside, qui concernait tant les témoignages écrits, que les photographies ou les
vidéos, ces deux dernières sétant finalement imposées comme objet de rémunération.
56
environnement, techniques, santé, etc.) peut-être occasionnel. La rédaction
doit alors précisément encadrer et enrichir cette collaboration. La coopération
de certains de ces experts peut prendre aussi une forme régulière. Le rôle de
cet expert contributeur régulier se rapproche alors de celui du rubricard. Pour
HuffingtonPost, Atlantico, LePlus, Figarovox, TheConversation, etc. ces
contributions sintègrent, directement dans le contenu éditorial des sites. Dans
les éditions imprimées elles nourrissent des rubriques telles que Rebonds,
Forum, etc. Dans dautres sites ces contributions prendront également ou
exclusivement leur place dans des espaces dexpression ou des plateformes de
blogs telles que celles du [Link] ou de Médiapart (le club). Les profils des
experts sont le plus souvent largement diversifiés. En fonction des sujets ce
seront des consultants, des praticiens dun domaine (avocat, médecin, juriste,
etc.), ou plutôt des chercheurs et universitaires. Le site TheConversation fait
quant à lui le choix de faire appel exclusivement à des contributeurs
universitaires et chercheurs. Cest dailleurs ce qui fait son identité particulière.
Quelles que soient les figures que revêt le public, sans que ce soit revendiqué
en tant que tel par les rédactions, il sagit de pallier linsuffisance des effectifs
de journalistes. Leur nombre strictement limité ne permet plus dintégrer la
spécialisation requise dans la multiplicité de sujets traités. Le recours aux
experts amateurs se présente comme une réponse aux attentes de qualité
exprimées par les lecteurs et internautes. Certains sites considèrent que ces
contributions relèvent dune forme de rémunération symbolique (notoriété
acquise par les dits experts). La version nord-américaine du HuffingtonPost a
été demblée très en pointe dans cette approche. A linverse un site comme
Slate rémunère ses contributeurs extérieurs, comme un forme de pigistes non
journalistes.
Le développement de rédactions ouvertes est déjà une réalité chez plusieurs
pure players dinformation. Il sinscrit également dans les démarches
dentreprises de presse dans le numérique. Chez certaines, elle est devenue
réalité également sur limprimé. Jusquà quel point cette nouvelle architecture
simposera et à quel rythme ? Il est très difficile de le dire aujourdhui. Il sagit
en revanche dune réponse à expérimenter et préciser, face au risque de
dégradation de qualité quévoquent fréquemment les syndicats de journalistes
ou une auteure comme Julia Cagé54. Les rédactions ouvertes supposent que
lessentiel de leffectif journalistique est investi dans la production de
54
Cf. Sauver les médias, idem.
57
linformation, sous toutes ces formes. Les encadrements sont moins nombreux.
Il est possible de dire que les hiérarchies sont plus plates, au sens où elles
comportent moins de niveaux. Les rédactions ouvertes capitalisent les atouts
des technologies numériques, avec la circulation simplifiée de toute forme de
contenus entre les journalistes de la rédaction, ceux qui sont à lextérieur
comme sous-traitants et les différentes figures de contributeurs faisant partie
du public.
58
6 - Un milieu professionnel créatif, dynamique et mobile.
Il ny a peut-être pas matière à sétonner, quaprès deux décennies de
développement dune presse en ligne sur Internet, se soit constitué un milieu
professionnel spécifique et original. Ce milieu se définit par des compétences,
des références communes et des itinéraires, que ce soit en entreprises
éditrices, en start-up, ou dans des lieux de formation. Il prend progressivement
sa place, y compris dans les hiérarchies (même si un déficit perdure à ce
niveau). Il se reconnaît dans des caractéristiques propres qui tiennent à la
spécificité des supports numériques (rapidité des transformations, dimension
immédiatement internationale, etc.). Ces caractéristiques sont aussi liées à la
particularité dune période dominée par limpératif dinnover sans cesse, alors
quaucune formule ne sest encore imposée faute davoir débouché sur un
modèle économique viable.
Un encadrement faisant le pont entre numérique et imprimé :
Au travers du développement de la complémentarité des supports imprimés et
numériques une génération de cadres, voire de dirigeants, saffirme dans les
entreprises de presse écrite. Elle sest formée au travers de responsabilités, à
différentes périodes, dans le développement de sites web de presse ou de pure
players. Lun des exemples les plus frappant est laccession de Johan Hufnagel
en tant que numéro deux de léditorial de Libération, après avoir été
responsable des sites de Libération, de 20 Minutes, avant de lancer et
développer Slate. Dautres exemples viennent illustrer ce type parcours
articulant, expérience dans limprimé et le numérique. Il est possible de citer le
cas de Frédéric Filloux, qui fut responsable du numérique au groupe Les Echos,
après un itinéraire à Libération, 20 Minutes, puis Schibstedt. Armelle Thoraval,
qui fut également journaliste à Libération sengagera dans le numérique en tant
59
que rédactrice en chef du Parisien.fr55, après une expérience britannique. Elle
dirigera ensuite la rédaction de [Link], puis le pôle féminin de CCMBencmark.
Elle est aujourdhui directrice du numérique de [Link] et
[Link]. Cest aussi le parcours de Luc de Barochez qui dirigea le
numérique de lOpinion, après avoir été responsable de linternational du
Figaro, puis avoir dirigé [Link] ou encore de Pascal Riché qui prend en
charge le développement numérique de lensemble de lObs (avec Rue89 et
LePlus), après avoir été rédacteur en chef à Libération et directeur de la
rédaction de Rue89. En presse magazine Gwendoline Michaelis prend la
direction des rédactions de Femme Actuelle, Flow et AsYouLike, en avril 2015,
après avoir été plusieurs années responsable éditoriale de [Link],
puis rédactrice en chef adjointe de la marque Femme actuelle (en charge de
[Link] et [Link]). Corinne Denis quant à elle assume, à
partir de mai 2015, une responsabilité transversale sur lensemble du
numérique de Lagardère activ, où elle dirige parallèlement Doctissimo et les
titres « familiaux » du groupe. Cest elle qui de 1995 à 1998 avait lancé le site
de lExpress56. Comment ne pas faire le lien avec la récente nomination de Kath
Viner à la tête de The Guardian, après avoir lancé lédition numérique du titre
en Australie et avoir dirigé sa rédaction numérique aux Etats Unis ?
Extrême mobilité :
La deuxième caractéristique de ce milieu de professionnels qui a émergé avec
le numérique est la mobilité et la fluidité des expériences. Des journalistes
passent du développement de sites de presse, à des pure players et des start-
up, dans tous les sens, au gré des opportunités, créations, innovations. Très
nombreux sont ceux qui ont commencé, ou quasiment, leur carrière dans le
numérique. Cest le cas par exemple de Paul Hackermann qui va passer de
lHebdo (Suisse), au BondyBlog, puis à 20 Minutes, avant de prendre la
rédaction en chef du HuffingtonPost ou encore dAude Baron, qui après LePost,
devient directrice de la rédaction de LePlus site de LObs, avant de prendre la
direction de la rédaction numérique dEurosports. De la même manière Jean-
Christophe Boulanger qui fut responsable dEuractiv, va quitter ce site pour
créer Contexte, un autre pure player spécialisé dans linformation sur lEurope,
tout en participant au lancement de [Link]. Mélissa Bounoua dont la
55
La directrice de lactivité numérique du Monde, Isabelle André, a également assuré un temps la direction du
[Link].
56
Elle avait entretemps dirigé les activités multimédias du groupe, avant daccéder à la direction du
développement, puis a direction générale adjointe dExpress-Roularta.
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