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Tours de Parole

Le chapitre traite du système des tours de parole dans le dialogue, soulignant l'importance de l'alternance entre les locuteurs pour maintenir une interaction verbale efficace. Il décrit les droits et devoirs des participants, ainsi que les attentes qui en découlent, tout en notant que des déséquilibres peuvent survenir dans certains contextes. Enfin, il aborde la gestion des silences et des intervalles entre les tours de parole, qui varient selon le type d'interaction et la culture des interlocuteurs.

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Le chapitre traite du système des tours de parole dans le dialogue, soulignant l'importance de l'alternance entre les locuteurs pour maintenir une interaction verbale efficace. Il décrit les droits et devoirs des participants, ainsi que les attentes qui en découlent, tout en notant que des déséquilibres peuvent survenir dans certains contextes. Enfin, il aborde la gestion des silences et des intervalles entre les tours de parole, qui varient selon le type d'interaction et la culture des interlocuteurs.

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Chapitre 3 Le systéme des tours de parole 1. Introduction. L’objet de cet ouvrage est le fonctionnement du “dialogue” au Sens strict. Or pour qu’il y ait dialogue, il faut que soicnt mis en présence deux interlo- cuteurs au moins, qui parlent “2 tour de réle”. A un premier niveau d’ana- lyse, que !’on peut dire “formel”, toute interaction verbale se présente comme une succession de “tours de parole” — ce terme désignant d’abord le m€canisme d’alternance des prises de parole, puis par métonymie, la contribution verbale d'un locuteur déterminé 4 un moment déterminé du déroulement de I’interaction (production continue délimitée par deux chan- gements de tour, qui peut du reste avoir une longueur extrémement variable, allant du simple morphéme & ’ample “tirade”). L’activité dialogale a donc pour fondement ce principe d’alternance, dont la maitrise précéde de loin, chez l'enfant, celle des régles proprement linguistiques 1, et que les théoriciens du “turn system” définissent en ces termes : dans toute conversation, “speaker’s change occurs”, et méme “recurs” (Sacks, Schegloff et Jefferson 1978 2) ; c’est-a-dire que les parti- cipants sont soumis a un systéme de droits et de devoirs tels que : 1, Un certain nombre d'études ont en effet montré que dés la deuxidme semaine, l'enfant ‘cesse ses vocalisations dés que la mére se met & lui parler, et les reprend d¥s qu'elle se tait. 2. Cet article céldbre constitue en effet la référence majeure en la matitre, Pour un résumé de cet article, on peut voir Coulthard (1977 : 53 sqq), Levinson (1983 296 299), Bachmann et al. (1981 : 145 sqq), Trognon (1984 ; 330 sqq), et Gérard-Naef (1987 : ‘Sur le systtme des tours de parole, volr aussi Duncan (1972, 1973 et 1974), McHoul (1978), Edelsky (1981), Duncan et Fiske (1985) ; et sur le rOle du regard dans le réglage de lalternance : ‘Kendon (1967), et Warhaugh (1985 : 84-5), 160 INTERACTIONS VERBALES > le locuteur en place (Ly : “current speaker”) a le droit de garder la parole un certain temps, mais aussi le devoir de la céder & un moment donné ; . ~ son successeur potentiel (La : “next speaker”) a le devoir de laisser Parler Ly, et de l’écouter pendant qu’il parle 3 ; il a aussi le droit de récla- mer la parole au bout d’un certain temps, et le devoir de la prendre quand Ly la lui c&de, Aussi généraux soient-ils, ces principes créent certaines attentes chez les partenaires en présence, et en cas de non respect par |’un d’entre eux, cer- taines frustrations chez l'autre, qui peut alors tenter un rappel &J’ordre : “Laisse2-moi parler, je vous ai bien laissé parler !” “Ah ! parle, si tu veux, et ne te fais point, de la sorte, arracher les mots de la bouche” (Les ‘fourberies de Scapin, I. 1). “Voyons, Gogo, il faut me renvoyer la balle de temps en temps” (Beckett, En attendant Godot). La formule ababab, par laquelle Sacks et al. résument le syst¢me d’alter- nance des tours — formule trop sommaire sans doute, et qui n’est appro- priée qu’au cas des interactions duelles —, permet tout de méme d’illustrer les trois propriétés essentielles de ce systéme : (1) La fonction locutrice doit étre occupée successivement par différents acteurs . Ajoutons qu’idéalement, une conversation se caractérise aussi par ~ un équilibrage relatif de la longueur des tours : “plus long est le temps de parole, plus long sera le temps d’écoute d’un méme locuteur, c’est-a-dire que les temps de parole sont positivement corrélés entre les locuteurs” (Gérard-Naef 1987 : 36) ; NB. Test certain que dans notre société, les bavards impénitents sont stigmatisés, et qu'il st dans les conversations mal venu de monopoliser la parole excessivement — Donald- son remarquant & ce propos (1979 : 276) qu'une méme conversation entre A et B, mais ob C'est le seul A qui a presque exclusivement tenu le ‘crachoir", sera rapportée par B en ces termes : “Il a parlé de x pendant deux heures”, quand A préférera résumer les choses de la facon suivante : “Nous avons parlé de Dans certains types particuliers d’interactions, comme les débats politiques en période Electorale, le principe d’équilibrage des tours est respecté plus scrupuleusement encore, du fait de I'importance de I'enjeu, ot grdce & 1a vigilance du “meneue". D’autres types 3, Le fait qu'il y ait nécessaire complémentarié entre V'atitude du parleu, et celle de T'€cou- leur, apparait dans ces deux formules symétriques (qut reldvent toutes deux de Ia détivation iit cutolre conventionnelle) : je v'écoute” = /parle/ “Se te parle” = /écoute/, 3 LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 161 d’échanges échappent au contraire & ce principe, comme Vinterview, ou lentretien théra- ~ peutique, qui se caractérisent précis¢ment par un déséquilibre du temps de parole (en A Gliminer aussi le contre-exemple apparent que constituent les coktails, soirées mon- Gaines, et autres formes de bavardage collectif : on a alors affaire & plusieurs conversations Superposées en un méme lieu, mais a l'intéricur de chaque “groupe conversationnel”, 1‘ Resle d'abrégement des chevauchements est effectivement respectéo. — G) ly a toujours une personne qui parle, c’est-A-dire que le temps de la, conversation est pour I’essentiel occupé par de la parole (le “speech stream’ est quasiment continu), et que les intervalles (“gaps”) séparant les tours sont eux aussi réduits au minimum, NLB. - On distingue généralement en analyse conversationnelle deux types de silences : eS + les “pauses”, ou silences “intra-répliques”, qui apparaissent & ]’intérieur d’un tour, et sont ‘enquelque sorte la propriété exclusive du parleur : — ~ les “gaps”, ou silences “inter-répliques”, qui apparaissent entre deux tours, et 1 possident Gone un statut d"“extra-territorialité” (on les appelle parfois “switching pauses ~ Ces “gaps”, qui seuls nous intéressent ici, sont en ‘général extrémement brefs, mais leur durée varie = . selon Ie type d’interaction : ils sont plus courts dans les conversations animées oa —~ T’enchainement se fait “du tac au tac”, que dans les changes de nature plus formelle ; ; Seloa le type d’intervention : plus la fin du premier tour est prévisible, et plus est rapide Je démarrage du second ; ila d’autre part été montré que les enchatnements de type ‘nar qué”, comme les réactions négatives (réfutation, rejet d’une offre, etc.), exigent un temps de production plus long que les enchainements non marqués ; - Selon la culture d’appartenance des participants : la tolérance aux “gaps” prolongés varie <_, sensiblement d’une société & l'autre. En ce qui conceme la durée minimale de cet inter. = valle, certains travaux de I’école de Palo Alto ont montré qu’aux Etats-Unis, le “gap” de rigueur durait généralement cing dixitmes de seconde, alors qu’il n’était en France que de a, trois dixitmes — d’ob les problémes que rencontrent les Américains amenés & converses S— avec des Francais, et leur difficulté 4 “en placer une” dans ce type de situation interculty. ° & 7. ef. Feldstein 1972 — qui se demande aussi si ces pauses appartiennent aux deux inter- Jocuteurs, ou si elles sont encore Ia propriété du locuteur précédent (on sait que le silence qui suit execution d'une oeuvre de Mozart “est encore de Iui”, mais tout le monde n'est pas Mozan...). & | ZT LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 163 rello : ayant dé dds leur plus joune Age dressés & attendre poliment trois dixitmes de seconde avant d’enchatner, ils so lalssent alsément doubler par un partenaire dont les régles de fonctionnement toldrent une réaction plus vive, ct leur tentative de prise de parole éhoug sans qu’ils puissent méme en comprendre la raison. Cela dit, les chifftes avancés dans co domaine sont actuellement sujels a caution, car plas les techniques de mesure s'affinent, et plus 1a notion de “gap minimal” devient problé- matique : d’aprds les récents travaux de Rita Denny, mentionnés par Duncan ct Fiske (1985 ; 312), le “gap" serait cn fait communément, aux Etats-Unis, de 65 millisecondes, et Voscilloscope en aurait méme enregistré de 5 millisecondes... Pauses évidemment non per- ceptibles A T'oreille, ct dont on peut conclure au caracttre nécessairement anticipatoire des mécanismes de production discursive ; mais aussi peut-étre, a la nécessité d’admettre qu’entre l’enchafrement avec, et sans chevauchement, il s‘agit moins d'un seuil que d’un continuum. = Les différents chercheurs s'accordent en tout cas pour considérer que dans nos cultures du moins, au-delA de quelques secondes, le “gap” devient marqué, et le silence pesant : on Eprouve alors le besoin de Ie “meubler”, ou de le justifier 8. Situation heureusement pré- ‘yue par le code conversationnel, qui met & notre disposition certaines “ressources sires”, que Goffman définit comme “des réserves de messages auxquelles les individus peuvent avoir recours quand ils sont dans une position od ils doivent maintenir un échange tout en n’ayant rien A dire” (1988 : 111). Les aphorismes tels que “un ange passe”, les blagues ou plaisanteries, les commentaires convenus sur le temps qu’il fait, constituent autant de moyens auxquels on peut recourir lorsque ne sachant que dire, on ne saurait [Link] taire. On peut aussi se replier sur une activité non verbale (allumer une cigarette, s’intéres- ser au feu qui danse dans |'atre...) — A moins que l'environnement ne se charge providen- tellement de meubler le silence, et d’en alléger la géne : “Ts regagnaient I’h6tel dans I’animation du soir. Avec les Italiens pétaradant, braillant, gesticulant autour d’eux, ils pouvaient aller edte & céte et se taire sans entendre leur propre silence” (M. Kundera L’insoutenable légereté de I’ étre, Gallimard 1984 : 149). = Signalons pour terminer que ce qui vient d’étre dit ne vaut que pour les situations ot T'échange de paroles est censé constituer I’activité principale des personnes en présence. "il n'est qu’une activité d’accompagnement pour des acteurs dont la “rencontre” n'est pas l’objectif principal — secrétaires travaillant dans le méme bureau, membres d'une famille vaquant a leurs occupations respectives, etc. — les “gaps” (que l'on appelle alors parfois des “lapses”) peuvent s’étendre ad libitum . Il s'agit alors d’interactions d’un type particulier, od les participants sont “‘n a continuing state of incipient talk” (Schegloff ¢ oat Resmle de jusufication (extrait du corpus figurant dans Cosnier et Kerbrat-Orecchioni 1967 :389) : F_...) est-ce que tu wouves enfin par ex est-ce que tu altacheras plus d'importance & la fagon dont une ile et habille qu’ a fagon dont un garyn est hab 20sec) H2—Je réfléchis pour pas te répondre par un oui ou par un non parce que : sépondre tout de suite (..). eek nee WWYNVUBUWHUWIIYD 164 INTERACTIONS VERBALES E st Sacks 1973 : 325) : conversations discontinues, “endémiques” 9, “mille fois bri- kes" 10 et mille fois reprises, = Les principes (2) et (3), que Sacks et al. regroupent sous la formule : “minimization of gap and overlap’, ne sont rien d’autre que des principes d optimisation du rendement de la conversation. Le fonctionnement général { du “turn systemy” constitue sans doute I’illustration la Plus spectaculaire des mécanismes d’inter-synchronisation, et du caractére coopératif des fonction- nements interactionnels, Il n'est done pas éionnant que les éthnométhodo- (— logues, dans leur souci de dégager la “technologie des conversations”, | soient employés & dégager les régles et les signaux sur lesquels repose le bon fonctionnement du systéme “ababab” ; ce sont ces signaux et ces régles que nous allons maintenant envisager. 2. Le réglage de l’alternance. S TI Quels sont les mécanismes qui permettent 4 Ly d’abandonner son tour a — Lg, et qui font que cette opération de relais de la parole se passe sans ani- & croche (i.e. : sans chevauchement ni silence prolongé) ? - Il convient d’abord de mentionner le cas particulier od les tours sont = = alloués par une personne extéricure A l’échange proprement dit, et qui occupe en quelque sorte la fonction de “distributeur officiel des tours” : président de séance, meneur dun débat, “modérateur” d’un colloque — lequel doit assumer, en tant qu’arbitre et gestionnaire de I’échange commu- (=== nicatif, la responsabilité de sa réussite ou de son échec (au terme d'un débat fort vif entre universitaires, l'animateur d’une émission télévisée pouvait ainsi conclure, et s*excuser : “S’espere que nous n’avons pas trop parlé les (== uns sur les autres, mais vous savez, c'est tres difficile de tenir les profes- = seurs d’université” — Dossiers de Iécran, 15 nov.1988). eS NB. A la télévision toujours (La marche du siécle, 26 nov.1987), échange entre une invi- Gea 1M. Cavada : . Elle — “Ca nous arrive qu’on triche. Je pense que ¢a vous arrive aussi Monsieur 9. Terme proposé par André-Larochebouvy (1984a : 65). ~~ 10. Barbey d’Aurevily vantant alns! les voyages en caléche, ob il ext possible de “s'abandon- S&S ses 23 nonchaloir d'une de ces conversations roles et mille Tels brisées, imprégnées du charme de Mhabitude et de Mintimité” (“Léa”, in Mistolres sans nom, Gallimard “folio” 1972 : 200). Ce type de situation consute en effet un cadre propice aux conversations endémiques, 166 INTERACTIONS VERBALES + Plus explicites sont los expressions Pphatiques (qui n‘excluent toutefois pas elles non plus la possibilité d’une relance) telles que “hein 2”, “non 2", voire “qu’est-ce que tu cn penses ?” ; sans parler des formules Deadlanecelven, dont l'usage reste trés exceptionnel, du genre “j'ai fini”, ou “A tol IY, (2) Signaur de nature phonétique 11, et surtout ‘prosodique : + Courbe intonative marquée (selon le type d’énoncé, nettement ascendante, ou descendante, sur les demnidres syllabes). + Pause de la voix — mais on a vu que le “gap” minimal était de trop courte durée pour étre perceptible, et qu’on rencontrait des pauses a l’intérieur des tours. Pour fonctionner comme un signal efficace de fin de tour, la pause doit en fait étre annoncée par + un ralentissement du débit, une chute de I’intensité articulatoire, une voix trainante sur les demitres syllabes de I’énoncé ; et s'accompagner de cer- tains indices non verbaux, @) Signaux de nature mimo-gestuelle : ; Regard soutenu porté en fin de tour sur le destinataire (alors qu’en cours de tour, Ly ne regarde La que par intermittence, histoire de vérifier que le contact est bien maintenu, et de capter les signes mimo-gestuels que produit Vinterlocuteur) ; éventuellement, sollicitation Plus nette de Ly par un mou- vement approprié de la téte (levée du menton, ou simplement des sourcils), + Achévement de la gesticulation en cours, et reliichement général de Ja ten- sion musculaire. Remarques : - Pour manifester au contraire son désir de conserver la parole, on Peut naturellement recourir a des signaux inverses de ceux qui viennent d’étre inventoriés (accélération du débit, augmentation de I’intensité vocale, courbe mélodique appropriée 1, etc.). De tels signaux (“floor-holders”, ou “garde- parole”) apparaissent surtout dans les zones de vulnérabilité du discours, c’est-a-dire lorsque la position émettrice de Ly se trouve particulitrement menacée. Ainsi les pauses internes au tour (a fonction syntactico-sémantique, ou liées 4 une hésitation) risquent-elles d’étre traitées par L2, de bonne ou de 11, Sur le rOle de certains traits phonétiques dans 1a délimitation des tours, voir [Link]. J’€tude de Local et al, (19875), sur l'anglais parlé & Londres par la communauté jamal- x caine, . i : 7 Lt ialogal difftre d'une . of. Fontaney (1987 ; 264) : “L'intonation du discours di : es taepante de oe du discours monologal par Ia fréquence du mouvement ascen dant, dont Ja fonction tts spécifique est de conserver le tour de parole”. TVA LTT?) re LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 167 mauvaise foi, comme des pluces transitionnelles, Pour empécher Lz d’en profiter, Ly +, pout alors recourir A des stratégies telles que : + le “remplissage” do In pauso 13 — par un “heu”, une répétition, un allon- gement vocaliquo, ou simplement une aspiration audible signalant son inten- tion de poursuivre ; » Penchafnement immédiat par un marqueur (“mais”, “pourtant”, etc.) qui transforme une phrase potentiellement compléte en une phrase incomplete — procédé qui n’ost pas toujours efficace, puisque d’aprés une étude de Fer- guson (effectuée d partir d’un corpus de douze heures d’enregistrement), 28 % des interruptions survicnnent pendant ou juste apres I’émission d’une conjonction de coordination ; . un regard détourné ou vagabond, l'absence de regard porté sur Lz ayant sur celui-ci un fort pouvoir inhibiteur en ce qui concerne la prise de parole ; - enfin, une gesticulation arrétée provisoirement en cours de réalisation. Ces divers procédés permettent en principe de différencier une pause interne au tour d’une “switching pause” ; aucun d’entre eux ne peut toute- fois garantir A Ly la conservation de sa position émettrice. - Les indices d’une place transitionnelle (comme ceux de son absence) sont done de nature diverse, et ils ne fonctionnent efficacement qu’en réseau (Duncan et Fiske 1985 : 45 ; Deny 1985 : 55-6) : plus les signaux produits simultanément sont nombreux, plus augmentent corrélativement la probabi lité que Ly prenne effectivement la parole (cette probabilité devenant maxi- male en cas de “full signal”), ainsi que la rapidité de l’enchainement. ~ Car c'est bien en termes de probabilité qu’un tel systéme doit étre traité : les places transitionnelles ne sont jamais que potentielles ; elles sont plus ou moins vraisemblables, possibles, ou exclues, et l’enchainement est plus ou moins attendu ou inattendu (le probléme de l’interruption devant étre traité en tenant compte de ce caractére graduel des signaux de relais). ~ Les signaux paraverbaux jouent un réle fondamental dans le processus d’alternance des tours 14, ainsi que ceux qui passent par le canal visuel : on 13. Voir Edmondson (1981 : 153 qq) sur les différents procédés (“fumbles”) de col- matage des “gaps” potentiels ; et Coulthard (1977 : 57) sur les “outils de préstructura- tion” — “premitrement”, “j'aimerais dire deux choses”, etc. — qui annoncent par avance qu’en principe, le tour ne devra étre considéré comme achevé que lorsque le programme aura été épuisé. 14. Plus fondamental sans doute que les indices verbaux : dans certaines expériences od des sujets glossolales sont amenés & converser entre eux, on voit le systéme des tours fonctionner de facon impeccable, alors que les énoncés produits de part et d’autre sont totalement aberrants en ce qui concerne leur matériel syntaxique et lexical — mais les schemas prosodiques sont conservés, ceci expliquant cela, Voir a l"inverse les difficultés que rencontrent, pour Identifier les fins de tours, les sourds qui pratiquent 1a lecture ipbiale, et parviennent donc & décrypter les unités phoniques produites par leur interlocu- tenr, mais non point les unités prosodiques. 168 INTERACTIONS VERBALES E Constate ainsi certaines perturbations de ce processus dans Ia communication entre aveugles, ou dans les échanges téléphoniques (multiplication des che- Yauchements '5, alors qu'il s*agit pourtant d’échanges duels, od 1a gestion de Palternance des tours pose Je moins de problames). Importance en parti- culier du regard : plusieurs auteurs ont remarqué que si Ly produisait tous les autres signaux de fin de tour, mais en omettant de regarder Lg, le relais se faisait mal, et d retardement, NB. Voir aussi les expétiences de Argyle et Cook (1976), qui démontrent que lorsque la eE Fégulation visuelle est entravée (par des écrans, masques ou lunettes noires), les ‘temps de Pause ¢t les interruptions augmentent en conséquence, Li peut abandonner la parole de son plein gré, ou sous la pression. Lo a —— cn effet de son c6té la possibilité d’exprimer son désir, plus ou moins viret Pressant, de prendre la parole, a l’aide de procédés tels que : ~ Main levée, index dressé, ou claquement des doigts, posture d’appel, Ee mimique appropriée — ces procédés explicites de requéte de la parole ne s¢ rencontrant que dans certains types particuliers d’interactions : situation didactique (voir Dannequin 1982, 1989), réunions plus ou moins formelles ~ (od T’on observe souvent qu’un doigt se léve lorsque se profile dans le dis. == Sours de Ly 1a possibilité d'une fin de tour proche, puis s'abaisse lorsque s’éloigne cette possibilité, ou que s’étant actualisée, elle se trouve exploitée | Par un quémandeur de parole plus efficace). ss - Procédés plus discrets, et plus communs : ~ tentative de capter le regard de Ly (I’aspirant au tour s’employant & établir un contact oculaire avec le détenteur du tour) 16 ; — Tedressement du buste, ouverture de la bouche accompagnée d’une inhalation audible ou de divers phénomenes vocaux (coup de glotte, éclaircissement de Ia gorge, toussotement...), amorce d'une gesticulation qui anticipe sur l"émis. — sion verbale (Ie locuteur potentiel “entre dans la danse”) ; — multiplication des régulateurs, verbaux et non verbaux : cf La Chartreuse de Parme (Le livre de poche : 68) : “La bonne cantinitre parla {$— Jongiemps encore, le caporal appuyait ses avis par des signes de téte, ne pouvant tou. 7 ver jour A saisir la parole” — mais ne désespérant pas d’y parvenir... a 15. Les silences (“intra” et “inter”) y sont en revanche réduits au minimum i du fait | sens doute de leur coat, mals aussi de I'absence de contact visuel, les communications <<. es ont particuligrement peur du vide. : ao earaey ane aniaas consiste au contraire, lorsqu’on as a : imtarissble", 4 ] stensiblement le regard, donc & se détourner de la conversation : un tel com- | peel a dans certains cas inhiber le parleur, qui finit par Ifcher le “crachoir”. ~S LS LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 169 Les régulateurs, on lo volt, sont des unttés éminemment ambivalentes, pulsqu’ils peu- ms = leur densité recevolr doux significatlons exnctement opposées + continue” ou Face A cos diverses sollicitations, lo détenteur du tour peut y céder, et abandonner, la parole A son successcur ; il peut aussi le faire patienter Cattends 1", “Jo n'ai pas fini !”, ou plus paradoxalement “j'ai fini 1”) ; ou bien encore faire 1a sourde oreille, ct s’entdter dans son activité de par- ae — la seule alternative étant alors pour L le silence, ou I’interrup- mn. _ Dans tous ces cas de figure, et quelle qu’en soit I’issue, il y a alors négo- ciation du changement de tour. 2.2. La nature du “next speaker”, Une fois que Ly a manifesté son désir d’abandonner la parole, quelqu’un doit la prendre, mais qui ? — le probléme ne se posant évidemment que lorsque le groupe conversationnel comprend plus de deux participants ayant droit & la parole. NB. Plus les participants sont nombreux, et plus le fonctionnement du systéme des tours est complexe. Tl se complique déja avec le “trilogue”, puisque I’on n'a que trés exception- nellement le schéma abcabcabc, et que les possibilités de schémas séquentiels sont en nombre quasiment infini. Le principe d’équilibrage des tours est alors sérieusement mis & mal, en ce qui conceme non seulement leur longueur, mais aussi le nombre des tours assu- rés par les différents participants — alors que dans les interactions duelles, ce nombre est nécessairement le méme, A une unité prés (lorsque c’est le méme locuteur qui ouvre et cl6t interaction) pour les deux participants. Sacks et al. distinguent deux techniques d’allocation du tour, et de sélec- tion du “successeur” : (1) C'est Ly qui sélectionne La (“next tum is allocated by current spea- —— > ker selecting a new speaker”), a l’aide de certains procédés verbaux et/ou non verbaux. - Procédés verbaux : . Nomination explicite de Lz ; procédé trés exceptionnel dans les conversa- tions familitres, mais qui se rencontre communément en situation scolaire (Sinclair et Coulthard 1975 : 37). . Plus subtilement, et sur le mode implicite, le contenu des propos de Ly ~ peut jouer un certain réle dans la sélection de L2 : s’ils “concernent” plus directement x que y, ou s’ils relévent davantage de son domaine de compé- tence, x apparaitra comme un successeur plus légitime que y (en vertu du ee ee \ 170 INTERACTIONS VERBALES “postulat selon lequel ost censé apporter sa contribution au discours celui qui est ten pour détenteur d’un savoir dans le domaine abordé par le locu-, tour — Heddesheimer et Roussel 1986 : 44 17), , Au niveau verbal, on a done affaire A des procédés explicites mais rares, ou fréquents mais pen contraignants, fH HX ~ Plus importants sont les procédés non verbaux : geste d’ostension par- fois }8, ct surtout orientation du corps, et direction du regard, le participant sur lequel se stabilise en fin de tour le regard de Ly étant en principe intro- nisé successcur privilégié (et c'est bien ainsi, d’aprés les observations de Coulthard (1977 : 61), que les choses se Passent en général). NB. - On peut admettre une régle annexe spécifiant que lorsqu'un participant s'est ports candidat a la succession, c’est lui que doit en priorté sélectionner Ly (@ I’aide d'un bref regard signifiant qu'il accéde & la requéte de L2), ce cas de figure étant en quelque sorte intermédiaire entre la sélection par Ly, et I'auto-sélection (que L se contente d’emtérines), Si au contraire Ly préfere choisir quelgu'un d’autre, cela risque de créer chez le sollicitew: du tour un sentiment de frustration, et s'il a de bonnes raisons de penser qu'un tel favor tisme est délibéré, l'impression que L ne joue pas correctement fe jeu du systéme des tours. 7 Silt Personne sélectionnés par Ly ne désire pas prendre la parole, elle va chercher A= fStuiver le regard de son partenaire, qui doit alors recourir au procédé plus contralgnant de lanomination, ou renoncer a son premier choix. = Comme les signaux de fin de tour, et plus encore sans doute, les indices de sélection du,C=— Siow?) Som Souvent fous (fait dont il faudratenir compte dans la définition de Pinta: sion’ Ors indices n’accompagnent pas toujours, tant s'en faut, afin du tour, On peut aint dis- P tinguer : = - Vallocation du tour & quelqu’un de précis TI sng ezation partiellement libre (certains participants sont exclus par Ly, mais il en reste Plusieurs en piste) ! 1S - T’allocation totalement libre. ‘Dans les deux demiers cas, le recours & la seconde technique est indispensable, wl 17. Cet anticle nous propose une classification des modalités de désignation de I'allo- Eataire (nominale/gestuelle/allusive/implicite), lesquelles cotneldent en grande partic avec celles de désignation du “next speaker”, dans Ia mesure ob & la fin d'un tour, crest le Gernier allocutaire de Ly qui fonctionne en méme temps comme son successeur privilégié, 18, Par exemple, le geste blen caractéristique qu’utilise Bernard Pivot pour sélection: her mon son successour (étant donné son role de “modérateur"), mals le successeur de & Mintervenant précédent — geste effectué souvent bien avant que celui-ci ait terminé son tour, et qui consiste a tendre le bras, au bout duquel pend 1a paire de lunettes, vers celui | dont il désire qu'il prenne la parole, SO SS UIA d oo WHA Yd \ Ww WY LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 171 (2) Auto-sélection : Lg se sélectionne lui-méme comme “successeur” de Ly. ., Apres le “gap” do riguour, La commence a parler : étant le “first starter”, il devient le “next speaker”. Les caractéristiques paraverbales des débuts de tour sont généralement les suivantes : registre plus aigu, intensité plus forte, débit accéléré, posture plus tendue, activité gestuelle plus intense — ces caractéristiques s’estom- pant progressivement A mesure que L2 se sent micux assuré dans son statut de parleur (car ce n’est pas tout de prendre Ia parole : encore faut-il la gar- der, et la défendre contre d’éventuels rivaux). Plus encore que dans le cas précédent, les mécanismes de l’auto-sélection sont fragiles, ~ Il peut en effet se faire qu’aucun candidat ne se présente : tion de L} est alors suivie d’un silence plus ou moins prolongé. NLB, Cotte situation est normalement exclue lorsqu’un auditeur avait au préalable mani- festé son désir de parler ; dés lors qu’on lui donne fa parole, il est dans l’obligation abso- Tue de la prendre. Lorsque ce n'est pas le cas, les contraintes sont plus floues puisque chaque successeur potentiel peut se décharger sut les autres du soin de I’enchainement, et qu'un certain temps peut s’écouler avant que I’un d’entre eux se dévoue + —"Qu’est-ce qu'une course A la Caucus ? dit Alice ; non qu’elle désirét beaucoup le savoir, mais le Dodo s’était arréié comme s'il attendait que quelqu'un parlat et personne ne semblait disposé & le faire” (Alice au pays des merveilles, Marabout 1963 : 39). Dans le cas enfin od aucun des participants n‘a la bonne éducation et la bonne volonté d’Alice, il revient Ly de sauver la mise en reprenant la parole, puisqu’il est dans une cer- taine mesure responsable de l’échec du transfert de tour. - Il peut au contraire arriver que plusieurs candidats se présentent en méme temps : il y a alors chevauchement, et pour remédier 4 cette espece de carambolage verbal, les parties concernées doivent procéder & une négo- ciation, qui peut s’effectuer sur un mod¢ implicite ou explicite, courtois-ou conflictuel (“‘pardon”, “je vous en prie”, vs “laisse-moi parler s’il te plait”, “c’est mon tour”, ¢tc.). NB. - Ce“marchandage” de la parole peut aussi s’effectuer avant la prise de tour, entre les différents candidats & la succession, qui déterminent entre cux Ia “‘préséance” (sans parler des cas o¥ celle-ci est fixée par un Gers, ou par le contexte institutionnel) ; et les procédés gestuels peuvent y jouer un certain rdle = HARPAGON.— “(...) Que veulent dire ces gestes-la 7 euse.— Nous marchandons, mon frére et moi, qui parlera le premier; car nous avons tous deux quelque chose & vous dire” (L'Avare I, 4). En l’absence de telles précautions, il peut y avoir “gap”, eYou chevauchement : ces deux types de “ratés” sont en effet cumulables et reproductibles — personne ne prend la parole, puis plusieurs locuteurs démarrent en choeur et s'interrompent en méme temps, ctc. (le "interven- 172 INTERACTIONS VERBALES mécanisme étant tout A falt comparable A ce qul se passe parfols A l'occasion du franchisse- ment duno porte), On voit donc que l’alternance des tours ne s’effectue pas toujours de facon parfaitement harmonieuse et “huilée” (“smooth”). Nous allons main- tenant envisager plus systémutiquement les différents types de dysfonction- << Rements qui peuvent affecter ce systtme de regles, aprés avoir rappelé que “>” lorsqu'elles fonctionnent normalement : ~ Ly abandonne Ia parole, aprés avoir signalé par un faisceau d’indices la < fin de son tour ; ~ La la prend alors, et In prend seul, ~ | | soit parce qu’il a été sélectionné par Ly, soit parce qu’il s'est sélectionné Ini-méme comme suecesseur. = t) 3. Les “ratés” du systéme des tours. = Ces ratés sont inévitables, et fréquents, Ils sont imputables Li {Aoit au fait que les indices sur lesquels repose l'application des régles = d'alternance sont souvent flous, et peuvent donner licu 2 méprise : on a I alors affaire & un raté involontaire; ou Feat Ae fait que tout en étantd’accord sur V'interprétation des signaux émis, === les différents partenaires en présence ne sont pas tous forcément disposée 2 $'y soumettre (en particulier, Lo n'est pas toujours prét 4 obéir au dicen ie Ly). 1 y a alors violation délibérée des rbgles, due A une divergence 4 Gobjectifs entre Ly et Ly (W’un voulant que Mautre parle qui ne le désire Pas, ou inversement). 3.1. En ce qui concerne le moment de Palternance ; Le successeur peut prendre la parole (1) trop tard, + Soit que le signal de tour ait été mal Pergu (raté que Ly peut tenter de réparer en rajoutant aprés coup un indicateur plus explicite de fin de tour : “hein 2”, “qu’est-ce que tu en penses ?”) + Soit que le(s) successeur(s) potentiel(s) n’ai(en)t pas le désir, ou les moyens, de produire l’enchainement requis ; (2) trop t6t, NS + LS LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 173 + soit quo Lz alt cru percevoir une fin de tour, qui n’était pas en fait pro- grammée par Ly + Soit qu’il s'empare de Ia parole en connaissance de cause (i.c. : tout en sachant pertinemment que Ly n'a pas terminé son tour). Les ratés du premicr type donnent licu A un silence (“gap” anormalement long) ; nous appellerons “interruptions” les ratés du deuxitme type. Remarques sur la notion d' interruption. + Chaque fois qu’un Lo prend Ia parole alors que Ly n’a pas fini son tour, on dira que L “interrompt” L. N.B, Ces “hétéro-interruptions” doivent étre distinguées des “auto-interruptions”, c’est-A- dire des inachtvements syntactico-sémantiques suivis d’une pause, dont est responsable Yui-méme le locuteur en place, En rhétorique classique, le terme d" ion” (ou de “Séticence”) est réservé A ce type de phénoméne (Fontanier Les figures du discours, 372-3 : “L’Interruption laisse I tout A coup, par T'effet d’une émotion trop vive, une phrase déja commencée, pour en commencer une autre toute différente, ou pour ne reprendre la pre- mitre qu’aprés Iavoir entrecoupée d’expressions qui lui sont grammaticalement étran- gtres”). Notons que de telles interruptions peuvent se rencontrer au milieu d’un tour: “C’est un homme... qui, ... ha ! un homme... un homme enfin”. (Le Tarugfe I, 5) “Ence cas je dirais que... Je ne dirais rien, Car cela ne se peut” (ibid . IV, 3) aussi bien qu’en fin de tour, l'enchainement de La ayant alors pour fonction de contraindre Ly A“achever’ DON DIEGUE. —“Et pour t’en dire encor quelque chose de plus, Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, C'est... RopRIGUE. —De grice achevez. DON DIEGUE. —Le pére de Chiménc. RODRIGUE, —Le... DON DIEGUE. — Ne réplique point, je connais ton amour : Mais qui peut vivre infame est indigne du jour”. - L’interruption au sens oi nous l’entendons ici (et qui se trouve dans Vextrait précédent du Cid représentée juste aprés l’auto-interruption), implique que Lj n’ait pas, de son point de vue, terminé son tour. Mais comme les signaux de fin de tour sont, on 1’a vu, plus ou moins évidents, l'interruption est elle-méme, corrélativement, plus ou moins incontestable ou douteuse. - L’interruption peut s’accompagner ou non d’un chevauchement. 74 INTERACTIONS VERBALES b Chovauchement lorsque Ly se glisse dans un interstice du oar cates ce prend ou feint de jae Pour une place ate Nelle (c’est-d-dire qu'une pause “intra” est traitée ‘comme une paus “inter”); et que Ly, prenant son Parti de ce changement inopiné de locuteur, nonce alors d poursuivre, 2) Les cas de chevauchement sont Plus fréquents, et de nature diverse ; + Lg s’empare de la parole alors que L. ‘1 Continue & parler, et que tien ne per- met de soupgonner Papparition d’une place transitionnelle (aucun signal de fin de tour) : Vinterruption ne Peut etre que délibérée, C’est un petit coup de force exercé Par L2 contre Ly, une forme de violation territoriale, + Ts souvent, le chevauchement se Prodvit au contraire juste avant la fin de tour prévuc, C'est simplement que L se permet @’anticiper sur la place transitionnelle, du fait du tif des derniers mots di anglais, les termes a’ AAA YN HS an i as af oe gs? ( ete oe existence d'un Continuum entre le impli i i i ian doe) eS iplique que } intervention de Ly soit + Autre cas de figure bien Altesté ; A servé 's UN Corpus Par Fer; ordinative, que ’on peut SUpposer non prévue NB. Ce cas S'apparente aU cas (1) difference étan qu’en (1), Ly Tenonce & son ‘Propre eachainement), ainsi qu’a }’a 'on (Voir infra), - Il ne s’agit ici que des Chevauchements S‘effectuan a iteur Te “next Speaker” den ent Place, et le début du di + 4 distinguey is chevauchements observabl cence as, técédemme; is ment, des SeUrs potentiels, (la seule wto-intrusi ee ee BWW A s \ \ LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 175 NB. Le chevauchement s'effectue parfois entre un comportement verbal (production de ppavole) ct un comportement non verbal (ouverture de la bouche, forte inhalation, début de gesticulation). On constate que dans de tels cas, II arrive que le responsable de 1a prise de parole, bien qu’ayant offectivement démarré lo premier, se retire dés lors qu'il constate chez I"nutre de semblables manifestations, Conclusion : pour qu’une conversation produise l’effet de “suivi” sou- haité, il est nécessaire qu'elle comporte certains chevauchements de parole (cf. Varticle de McDermott et Tylbor (1983) intitulé “On the necessity of collusion in conversation”), . Mais il est encore plus nécessaire que ces chevauchements ne sc prolon- gent pas outre mesure. Au terme d’un processus négociatif plus ou moins laborieux (mais qui ne peut en tout état de cause durer plus de quelques secondes), l'un des deux parleurs en compétition se retire (en produisant selon les cas un petit geste de la main et de la téte, A valeur de dénégation — mais non mais non je n’ai rien dit, je vous en prie faites donc... —, ou une mimique de renoncement fataliste, voire de mécontentement indigné), Lorsque le chevauchement, et plus généralement Tinterruption, se produit par inadvertance, Ly peut bien sdr profiter de l’aubaine et maintenir sa prise de parole, mais il est plus usuel qu'il renonce & sa tentative (priorité au pre- mier occupant du terrain conversationnel). Il n’en va évidemment pas de méme lorsque l’interruption est délibérée ; on assiste alors 4 une petite “guerre du crachoir”, & issue variable ; ou Ly refuse de se laisser faire, et résiste au coup de force de Ly : interruption toume court ; ou il abdique, abandonnant la place, et c’est alors Lz qui emporte la négociation : son interruption a “pris”. NEB. Lorsque l’interuption s"accompagne d'un chevauchement, on constate généralement que durant Ia période de “syllocution”, les deux locuteurs se contentent de répéter le méme segment, ui est encore une fois repris le chevauchementterminé par celui quil'a emporté. Ce procédé de “recyclage” de I’énoncé (Gchegloff 1987b : 70) doit étre considéré ala fois comme une stratégie “réparatrice” (reméde au “bruit” survenu dans la communication), et comme un moyen de forcer I'écoute et d’imposer sa propre parole 19, _ Dernier probleme, fort délicat : les interruptions doivent-elles étre consi- dérées ou non comme des “ratés”, et comme des violations des syst#mes des tours ? ‘Pour André-Larochebouvy, “la prise du tour de parole par interruption du tour précédent est un procédé tout & fait admis, qui ne crée aucune ten- sion entre les participants 4 moins qu’on en abuse” (1984a : 133). 19, Schegloff meuant I’accent sur la premitre de ces fonctions, et Viollet (1986 : 189-190) sur la seconde. 176 INTERACTIONS VERBALES ; ion doive Tl semble tout de méme que d’une manitre générale, l’interruption €tre considérée comme une infraction, une illégalité, une Serianee par ae port au systéme “idéal”, une offense conversationnelle — en cours ca Ja parole, on lse le ee d’autrui, et on menace sa face, Un ce: nombre d’arguments vont dans ce sens ; : . s le fait quan éprouve parfois le besoin de s’excuser d’une interruption involontaire (“ah pardon !") et méme délibérée (“excusez-moi de vous interrompre mais...”) ; . 4 + le fait qu’au-deld d'un certain seuil de tolérance, les interruptions peuvent Provoquer une “crise” de I'interaction, et chez celui qui en est Ia principale Victime, des manifestations d’une anormale nervosité (McDermot et al. 1978 3 oe « le fait que dans les échanges de type inégalitaire, Vinterruption soit le pri- vilege des sujets occupant Ia position haute (personnes disposant de I’auto- rité, ou particulitrement autoritaires, comme Madame Pernelle dans la scéne d’ouverture du Tartuffe ). Lorsque c'est au contraire un inférieur qui s'en rend responsable, un tel comportement passe pour “insolent” (voir la scne 2 de l’acte II de ce méme Tartuffe, ot Dorine “la peste” ne cesse @'interrompre le malheureux Orgon, bafoué dans son autorite de pere despo- tique) ; ; ie fait enfin que les interruptions soient beaucoup mieux admises en situa- tion familigre qu’en situation formelle, tout simplement Parce que les régles de la politesse s'y exercent de fagon beaucoup moins contraignante. CQED : Vinterruption est bien une impolitesse, une transgression des régles du “savoir-converser”. Cela dit, il reste qu’en France tout particulitrement, les Sujets conver- sants font preuve d’une grande tolérance envers lee interruptions, si elles Fespectent la régle de réciprocité — c’est-a-dire que le Principe d’alter- nance doit étre étendu a ce Phénoméne : “si la Tegle d’alternance demeure Tespectée (...), !’interruption est Parfaitement acceptée et ne Perturbe en rien Ja bonne marche de la Conversation, elle en fait au contraire partie inté- grante” (André-Larochebouvy 1984a : 130), 1 importe surtout de signaler que Jes effets de Vinterruption sur linter- action, et sur la relation interpersonnelle, sont extrémement variables, en fonction d’un certain nombre de facteurs tels que 20 ; + Te degré de vraisemblance de Ta place transitionnelle, donc de netteté du Phénoméne d’interruption ; j cormelativement, le fait que celle-ci soit pergue comme délibérée ou invo- lontaire ; 20. Voir sur ce méme probléme — celui des “paramétres d'acceptabilité” de Vint erruption — Lycan (1977). iA ara PPeP Mm DM M1 MH DM WN MW & > LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 177 . la nature do Ia situation communicative, et de la relation existant entre les participants ; éventuellement, du pacte explicite établi entre eux (‘Inter- rompez-moi si je me trompe...”) 5 . Paccompagnement verbal (excuses) ct surtout paraverbal (Ie ton et la mimique pouvant donner a I’interruption un caractére brutal et agressif, ou au contraire en adoucir considérablement l’espéce de violence qu’elle com- porte intrinstquement) 5 «Ie contenu enfin de I’énoncé interrupteur, et sa valeur pragmatique. On peut ainsi sur ce demier critére distinguer différents types d’interrup- tions, ordonnées de Ja moins a Ia plus offensante : (1) Interruptions a fonction positive d’entraide. Quand Ly s’empétre dans son discours, ou qu’il est victime d’une “panne lexicale” (selon le mot de Blanche-Benveniste) 2! ; quand il com- met un lapsus, ou s’appréte 4 commettre une gaffe : L2, en Vinterrompant, ne fait que se porter au secours de Ly en danger. Lorsqu’il transgresse sans s’en apercevoir la loi d’informativité, qu’il vous raconte un film que vous avez vu, ou une histoire dréle que vous connaissez déja, les régles de la politesse s’inversent : vous avez non seule- ment le droit, mais le devoir d’interrompre. De cette premiére catégorie relévent aussi les interruptions qu’impose le code de la politesse, et qui constituent non des “menaces” pour la face de Ly, mais au contraire des “anti-menaces” : ainsi lorsqu’on coupe court & une excuse de Ly (“excusez-moi de... — mais non mais non, ce n’est rien !”, Vinterruption ayant pour fonction d’épargner & autrui le désagrément d’un comportement auto-dépréciatif), ou au rejet d’un compliment : ALCESTE “Monsieur... ORONTE L'Etat n’a rien qui ne soit au-dessous 21. On peut dans ce cas parler d'une intervention de “soufflage”, mais & la condition den dis- tinguer en théorie deux types + Le soufflage est explicitement sollicité par Ly, qui appelle Lo & la rescousse : aucune inter- ruption, donc aucune impolitesse, de la part de L2 (pour qui la grossitreté consisterait au contraire & refuser son assistance & Ly). ~ Celle assistance n’est pas, explicitement du moins, demandée par L & Lp, qui la lui fournit cependant, en interrompant Ly — interruption coopérative donc, qui peut toutefois ttre évaluée Gisersement selon les circonstances, et sa propre conception de la civilité : pour Frangois de Cal- fitres (Des mots a la mode et des nouvelles facons de parler (1692), cité par Weil (1983 : 81)), “c'est une incivilité de couper le discours & une personne sous prétexte de lui soulager la mémoire. Comme si elle disait : ‘César défit Pompée & la bataille de... de... de...’ et que nous ajouiassions ‘de Pharsale" ; iI faut attendre qu’elle nous le demande”. 178 INTERACTIONS VERBALES Du mérite éclatant que l'on découvre en vous. ALcESTE Monsicur... ORONTB Oui, do ma par, je vous tiens préférable A tout ce que 'y vols de plus considérable. ALCESTE Monsieur..." (Le Misanthrope, I, 2). Remanque : il serait des plus instructif de comparer ces interruptions effectuées par Oronte avec celles que commit de son cété Alceste), (2) Interruptions simplement coopératives. Sans fournir 4 Ly une aide indispensable, !’intervention a pour lui valeur de soutien : manifestation empressée d'un accord ou d'une adhésion @2 apporte avec enthousiasme de l’cau au moulin de Lj), ou tout simplement marque d’une participation active et d’une implication intense dans l’échange communicatif, Les interruptions et les chevauchements permet- tent d’accélérer le “tempo” des conversations : ils leur donnent un caractére Plus vif et animé, et produisent un effet de chaleur généralement apprécié dans notre société 22 — alors qu’a V’inverse, les conversations oi les tours se suivent bien sagement sans empiéter les uns sur les autres ont un peu lair de languir d’ennui 23, 3) Interruptions non coopératives, qui sont “offensantes” pour Lj, mais plus ou moins légitimées par le fait que ce dernier vient lui-méme da trans- gresser un principe discursif quelconque. Maxime de qualité : Ly fait preuve d'une mauvaise foi patente, débite des Contre-vérités, recourt & des arguments fallacieux, déforme les propos anté: tieurs de L7 — qui interrompt alors Pour remettre les choses en place : “mais je n’ai jamais dit ca!” Principe de pertinence : Ly ne traite pas le sujet fixé, se laisse aller A des digressions intempestives, répond a cété de la question, etc, Principe de “ménagement des faces” ; lorsque Lo se sent insulté, calomnié, injustement mis en cause, il est en droit d’interrompre pour protester ver- 22, On verra dans le second volume (oi sera abordé le Probléme des variations intercultu- relles des systtmes conversatonnels) qu'il n'en est pas de meme dans toules ls soiéts, 23. cf, Blizabeth Celnant (Manuel complet de la bonne compagnie (1832), cité par Weil tou- Jours (ibid : 87)) “Dans un dialogue vif, pressé, amical, on peut s'interrompre tour A tour, ache- ver la phrase commencée, enchérir sur I'¢pithtte, cela contribue & la vivacité du discours, mals ne doit pourtant pas eure trop répére”, LD VT nine — We i \ LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 179 tueusement (“je ne peux pas laisser passer ga”, “je vous arréte : retirez ces propos infiimants”, ote.) Bxemple oxtralt du débat Giscard-Mitterrand, 1974 (analysé par Paolo Baldi 1979) : FM — "Voycz-vous, le changement sans risque dont vous avez parlé, il est sans risque naturellement pour des gens comme vous. Mals pensez maintenant. VG8 — Qu’appelez-vous, Monstcur Mitterrand, des gens comme vous ? FAL — C’est-A-dire des gens qui appartiennent A une certaine caste sociale, qui n’ont pas eu Ase trouver affrontés, comme Ie sont la plupart des femmes ct des hommes qui ont voté pour moi... ‘G8 — Mais Monsieur Mitlerrand, vous n’avez pas le droit de dire des choses pareilles |” Principe d’alternance : lorsque La a affaire & un “intarissable”, I'interrup- tion reste pour lui la scule issue possible, s'il veut pouvoir placer de temps en temps son mot. Chaque fois donc que Lg estime (estimation qui est toujours bien sGr sujette A négociation) que L ne joue pas honnétement le jeu de l’échange verbal, la déontologie du dialogue I’autorise 4 commettre en retour cette infraction qu’est V’interruption 24, (4) Interruptions enfin qui ne sont ni coopératives, ni légitimées par le com- portement de Lj : ce sont celles qui produisent dans I’interaction I’effet le plus violent. NB. Mais ce ne sont sirement pas les plus fréquentes, sauf en cas d’échange fortement agonal, a dominante conflictuelle, D'aprés une étude mentionnée par Acbisher (1985 : 49- 50), et portant sur 60 interruptions présentes dans un corpus de 25 heures de conversations informelles, quatre seulement d’entre elles ont été pergues par les observateurs comme constituant de véritables “violations”. ‘24, Le statut de telles interruptions dépend une fois de plus de l'accompagnement verbal et peraverbal. S'agissant par exemple des infractions la loi d'informativité, "interruption qui peut ‘éventucllement s’ensuivre relevera tantot du cas (1) (exemples précédents), tantot du cas (3) (ex.: “Te fatigue pas je suis au courant 1”), tantOt de la situation intermédiaire : ISABEL — “Que m'allez-vous conter ? Que j'adore Isabelle, con — ‘Que je n'ai plus de coeur ni d’éme que pour elle ; Que ma vie... ssapee— Epargnez ces propos superflus ; Je les sais, je les crois : que voulez-vous de plus ? Je néglige & vos yeux I"offre d’un diadtme ; Je dédaigne un rival : en un mot, je vous aime”. (Comeille, L'Iitusion comique, II, 6). 180 INTERACTIONS VERBALES 3.2, Bn ce quit concerne la nature du successeur : ‘Trois cas de “ratés” peuvent se présenter, Nous n’insisterons pas sur les deux premiers, dont il a été précédemment question. (Q) Aucun candidat ne se présente : “gap” anormalement long. (2) Plusicurs candidats se présentent Ala fois : chevauchement. . 3) Un seul successeur prend la Parole, mais ce n’est pas le bon : je parlerai alors d'intrusion, Tly a différents types d'intrusions : ~ Ly sélectionne L3, mais c’est L3 qui prend la parole cn s*auto-sélection- nant alors que l’allocation du tour n’est en principe pas libre. Exemples : + Dorine qui, comme l'indique la didascalie, “interrompt toujours Orgon au moment qu’il se retourne pour parler a sa fille” (Le Tartuffe I, 2). + Sur le plateau d’Antenne 2, le soir du Premier tour des élections présiden- tielles (24 avr.1988), un journaliste a Pierre Juquin : “Est-ce que vous étes encore communiste ?”. Le représentant du PCF, précipitamment : “Non !” Ces tentatives de Parasitage de la relation interlocutive Ly-Ly, dans laquelle L3 essaie de s*immiscer Par effraction, sont assez fréquentes (et Passablement agagantes), lorsque par exemple on s’adresse 4 l'un des membres d’un couple, et que c'est l'autre qui répond A sa place ; ou a un cafant, et que c’est I’adulte qui s’approprie le tour (de Fornel montrant ainsi (1986c : 177-8) que ces intrusions sont constantes lorsqu’un juge pour cafants interroge un prévenu en présence de sa mere), ~ Ly ne sélectionne personne en Particulier, mais c’est un “exclu”, un inter- dit de parole, qui s’en empare ; c’est-a-dire : ~ Soit un membre du groupe conversationnel, mais qui se trouve en principe Confiné dans un réle de témoin muet (enfant, domestique, etc.) - Soit une personne extérieure au groupe, mais qui se méle a la conversation sans y avoir été conviée (dans un café, une file d’attente, ou tout autre lieu public). Ces intrusions sont généralement mal pergues en France (la diffe. tence de ce qui s’observe parfois aux Etats-Unis), sauf circonstances excep- Honnelles bien entendu. N.B. - Situation intermédiaire entre les deux précédentes : Ly sélectionne Ly, mais c’est un exclu qui enchaine. - L’intrusion peut éure imputable & Ly lui-méme (“auto-intrusion"), lorsqu’aprés avoir marqué de fagon claire la fin de son tour, il n’en redémarre pas moins aussitot aprés (Dun- can (1973 : 32) : “The previous speaker may fail to relinquish his tum after displaying a tom signal”). Les chevauchements sont dans ce cas fréquents (entre Lp et Ly, mais qui peut alors étre assimilé 4 un “next speaker”). Cette réappropriation indue de la parole est souvent mal yécue par Lp, ay & 3 *) ef mm mt nom “nm ® &S dL) JUV IdIdd | \ WW WY LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 181 =Soit cet échange extrait de Dialogue conjugal (Pierre Maranda, Stanké 1985 :78) : Ana —"(u.) Vous autres, les femmes, qu’est-ce qui vous fait marcher ? Tu le sais ISARGLLE — Bien silr que je Ie sais. C'est... FRANCOIS fnute, c'est A mon tour”. Du point de vue d'Isabelle, Frangois se rend coupable d’une auto-intrusion, doublée d'une interruption, Du point de vue de Frangois : sa question étant pure rhétorique (‘Ye vais te dire ce qui vous fait marcher vous autres les femmes”), la pause qui s’ensuit n’est en fait qu'une pause “intra-tour”, qui appello un régulateur, mais pas une véritable prise de tour. Le malentendu entre les interactants porte donc 2 fa fois, et corrélativement, sur la valeur pragmatique de Ja premigre réplique, et sur l'existence ou non en son terme d’une éritable place transitionnelle. Pour en finir avec le probléme de I’intrusion 25 : ~ Elle est cumulable avec ]’interruption, avec ou sans chevauchement. = Comme interruption, intrusion peut donner lieu 4 une négociation plus ‘ou moins laborieuse, et selon I’issue de cette négociation, elle peut réussir, ou échouer. Ty a réussite si L3 parvient finalement a s*imposer auprés de Ly comme son interlocuteur légal. Tly a échec si Ly s’obstine & s’adresser & Ly, en remettant L3 a sa place de non-locuteur Iégitime (‘‘Méle-toi de ce qui te regarde”/“Je ne t’ai rien demandé”, etc.; ou dans l’exemple analysé par de Fornel : “Madame laissez parler votre fils”/“Attendez Madame je vous donnerai la parole apres si yous voulez”/“attendez Madame je parle & votre fils je vous donnerai la parole aprés ne vous inquiétez pas”). NLB. L’opération est délicate, car la formule la plus naturelle pour |’effectuer —“Toi je ne te parle pas” — comporte en son sein une sorte de contradiction 76, 25. A signaler encore un cas ts particulier d’intrusion : lorsqu'une personne présente se méle A ce qui est en fait, pour Ly, un aparié (véritable allocutaire : Ly lui-méme). Or comme le remarque un personage du Saperleau de Gildas Bourdet (Paris : éditions Sorlin, 1982 : 22) : “Mais portail de foutre, quand c’que j’aparte, nul n'est censé d’ouir”. Ce type d'intrusion, volon- taire ou involontaire, se rencontre aussi dans la vie ordinaire, ex.: Li —“Qu'est-ce que je vais bien faire A manger ce soir ? L2—Dzu gigot? L1 —Je ne t’al rien demandé !” (Ia précédente intervention ayant en fait été produite “A part soi). 26, Sur ce type de contradiction, que l'on peut dire “pragmatique” (le contenu de I'énoncé tant démenti par l’énonciation), voir Kerbrat-Orecchioni (1989 : 230-1). Ee 182 INTERACTIONS VERBALES Ee - De méme que l'interruption est d’autant plus évidente que les signaux de fin de tour sont plus nets, de méme l’intrusion est d’autant plus incontes- —— table que la nature du successcur est clairement déterminée — et inverse-@ ment : comme l'interruption, l'intrusion peut donc étre plus ou moins dou- teuse. —s - Comme ceux de l’interruption, les effets interactionnels de ]’intrusion peu- =— vent étre trés variables, en fonction de facteurs du reste similaires. 7 Notons en particulier que I'intrusion d'un La peut étre micux acceptée si aucun Lj ne ‘se porte candidat 4 a succession ; ct qu’elle peut étre “préfacée” par une demande de per- 6 — mission effectuée aupris de Ly, ou de Ly ("je peux répondre pour lui/pour toi 2”). Quant a Vintrusion d'une personne étrangtre au groupe conversationnel, elle peut étre Iégitimée par ‘un at durgence (catastrophe imminente), ou moins dramatiquement, par le souci de se ——— rendre utile ; ou bien encore par le fait que Lz se trouve incidemment impliqué dans les =— Beopas fenus par Ly (mais il peut toujours préférer la stratégie du silence a celle de I’inter- vent ~ L'intrusion étant elle-méme une sorte d’infraction aux régles de la conver- sation, L peut y réagir par une infraction symétrique : I’interruption. Ex. Le Misanthrope, IV,2 : EUIANTE [ Alceste ] “Avez-vous, pour le croire, un juste fondement ? PHUNTE — Peut-éire est-ce un soupgon congu légerement, Ss Et votre esprit jaloux prend parfois des chiméres, ALCESTE Ah, morbleu ! mélez-vous, Monsieur, de vos affaires”. = = 4. Conclusions. = (1) Il est donc possible de dégager une systématique de V'alternance : ===! Vorganisation des tours de parole repose sur l’application de régles précises, Ces régles sont il est vrai peu coercitives. Elles ont un caratére probabi- liste 77, et sont aisément transgressibles : les violations du systéme sont == fréquentes, et souvent bien tolérées. N’empéche que ce sont bien des viola- 27. Voir dans Ja littérature sur Ia question la récurrence frappante de termes tels que “pos- sible”, “potential”, “common”, “overwhelmingly”, etc, Se | E © LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 183 tions, qui sont “marquées” par rapport a l’application des régles du systéme, Jequel so bloque, 4 la limite, lorsque ces violations se répétent trop souvent ; et qui doivent donner licu A réparation — que le terme soit pris au sens de Sacks et al, (1978 : 40 : “The turn-taking system lends itself to, and incor- porates dovices for, repair of its troubles ; and the turn-taking system is a basic organizational device for the repair of any other troubles in conversa- tion”), ou dans le sens de Goffman, la réparation prenant alors la forme dune excuse : “Un silence. lis se regardent a la dérobée comme s'tls n'osaient pas aborder ‘le sujet’. A, Bet, brusquement et ensemble. Exqu'est-ce que... A Oh, pardon ! B Oh, pardon ! c Oh, pardon ! AaB. Jevousen prie ! Baa. Commencez vous-méme ! AaB. Jen’en ferai rien ! Bac. Alors, c’est a vous ! CaAeas. Je voulais vous dire — puisque vous m’y invitez, puisque vous m’y invitez si courtoisement, puisque vous m'y invitez si courtoisement que je ne puis refuser — je voulais vous dire = En somme, qu’avez-vous su ?" (Jean Tardieu, ‘La Sonate et les trois Messieurs, in Thédtre de chambre, Paris : Gallimard 1966, 119-120). (2) Le fonctionnement de ces régles repose sur des indices complexes, et généralement flous. Corrélativement, les violations du syst¢me sont elles-mémes plus ou moins évidentes et marquées, et les phénoménes observables & ce niveau sont généralement sujets a interprétation. (cf. Murray : “These are no absolute syntactical or acoustical criteria for recognizing an ‘occurrence of ‘interruption’ available either to those involved in a speech event nor to ana- Iysis” (1985 : 31), et en conséquence, “interruption is always an interpretation — by ii as well as by analysts — of the intent of the speakers” (1988 : 115)). 184 INTERACTIONS VERBALES Interprétation que doivent effectuer d’abord les participants eux-mémes (L2 doit ainsi se demander s'il s'agit, en tel point de I’échange, d’une pause “intra” appelant tout au plus un régulateur, ou d’une pause “inter” sollici- tant une véritable prise de tour), ct en aval, les analystes de la conversation, A qui il revient de reconstituer par hypothése, en dissociant les différents points de vue, les interprétations respectives des partenaires en présence ; @’évaluer en conséquence leur comportement (Lz interrompt-il délibéré- ment Ly, ou a-t-il cru déceler une place transitionnelle 7), ainsi que les effets potentiels de ce comportement sur la suite de l’interaction, Bx: lorsque le narrateur d’Un sang d’aquarelle (P. Sagan, Gallimard 1987: 79) écrit : “TL Coupait ses phrases céxémonicusement, espérant une interruption de Bremen, mais celui-ci ne disait rien”, ce narrateur prend parti en ce qui conceme intention de Ly, mais il ne nous précise pas side son e6téL (Bremen) ne comprend pas corectement ies signaux produits par Ly, ou s'il le met délibérément sur le grit 28, Qui dit interprétation dit contestation possible, donc négociation néces- saire entre les interactants : le cas mis a part des situations formelles oi les tours sont alloués de I’extérieur, ou préalloués par une convention quel- conque (exemple des “tours de table”), I’altemance des prises de parole doit en effet étre en permanence négociée entre les membres du groupe conver- sationnel — lesquels ne sont pas toujours bien préparés & cette tache : dans. les classes de langue en particulier, Kramsch remarque que le réglage de Valternance échappe le plus souvent aux apprenants, réduits a un role exclu. sivement passif (1984 : 59) ; si bien que lorsqu’ils se trouvent confrontés, €n terre trangére et en situation réelle, au fonctionnement réel — c’est-a- dire compétitif — du systtme des tours, ils se trouvent totalement désem- 28. Le probléme est que I’analyste ne dispose pas toujours de tous les indices Pertinents (Garaverbanx, kinésiques, contextuels) pour l'interprétation des faits, Dans les textes litiéraires on Paticulier, tout repose pour I’essentiel sur les points de suspension, fréquents en fin de réplique dans les dialogues de théAue, mais éminemment polysémiques, donc volontiers ambigus. Ainsi nest-il pas toujours possible de trancher entre I"interruption et I'auto-interruption — sans parler de cas tels que celui-ci : “G.)'Voila, je suis désolé, mais il faut que je te laisse. Fais-moi savoir ce que vous comptez f..." ‘La communication fut coupée” (James Clavell Ouragan, Le Livre de Poche 1987 : 63), oi Jes points de suspension peuvent noter : : une émission complete du mot par le personnage, mais censurée, pour des raisons de bienséance, Tauteur 5 tm inachbvement dt au personnage lul-méme (aulo-interuptoe), s"expliquant de la méme fagon ; , inachévement dQ au falt que te canal communicatif se trouve soudain coupé — et il s‘agit iors d'un type tts paniculler d'interuption, qui n'est imputable ni AL nl & Lp, mals A une intervention extérieure. DQ W z ff e = eS oo = = = ee S I Vu ddddd ra tr ‘ LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 185 parés ct impuissants, D'autant plus que ce fonctionnement repose essenticl- lement sur des indices paraverbaux auxquels ils n’ont guére été sensibilisés, et qui varient de fagon notable d'une société a l’autre. (3) Pour Sacks ct al,, la question pertinente est Ja suivante : “What might be extracted as ordered phenomena from our conversational materials which would not tum out to require reference to one or another aspect of situatedness, identities, and particularities of content or context" (1978 : 10) ; cest-A-dire qu’ils s’intéressent aux régles générales du syst¢me envisagé “per se” 29, sans se soucier des variations li¢es aux données situationnelles, culturelles, et individuelles, qui définissent pourtant autant de sous-systémes spécifiques : = Selon que le canal visuel est ouvert ou non, selon le nombre des partici- pants, selon le type d’interaction (formelle ou spontanée, ordinaire ou médiatique 3, etc.), et la nature de la relation entre les participants (ainsi Voit-on se multiplier les interruptions et les chevauchements en cas de rela- tion familigre et/ou conflictuelle), les mécanismes de I’alternance s’effec- tuent de fagon bien différente. - Varient aussi considérablement, d’une société a l'autre, la tolérance au “gap” et a "interruption, la fagon dont s’ordonnent les prises de parole suc- cessives, et bien d’autres composantes du systtme des tours (variations dont nous reparlerons dans le second volume). Un exemple tout de méme dés a présent : d’aprés les observations d’Albert (1964, 1972), les prises de tour s’effectuent au Burundi selon un odre tres contraignant, déterminé auto- matiquement par le “‘rang” relatif des participants — celui qui occupe la position la plus @levée dans 1a hiérarchie sociale parlant en premier, puis c’est & celui qui occupe le rang le plus proche, et ainsi de suite, jusqu’a épuisement des participants ; si bien que dans une conversation impliquant quatre personnes, la succession des interventions se fera toujours selon le schéma abedabed, etc. ~ A signaler enfin importance des variations individuelles, qui concernent aussi bien Ia nature des signaux produits par Ly, que celle des comporte- ments adoptés en réponse par Lo, Duncan et Fiske notent ainsi que dans leur corpus d’analyse, les regards portés par Ly sur La occupent par rapport a la durée totale de la prise de parole une proportion allant sclon les parleurs de 34% 490% ; ou que dans un méme contexte interactionnel certains partici- pants ne prennent jamais la parole en l'absence du “speaker-gaze signal”, 29, Aniwde critiquée par Murray (1988 : 116), qui parle & ce sujet d’ “overgeneralized claims”. 30. Sur le fonctionnement des tours de parole dans les émissions de la radio ou de la s€lévi- sion, voir Goffman (1981 : chap.5), Charaudeau etal. (1984), et Greatbatch (1988). 186 INTERACTIONS VERBALES cependant que d'autres semblent beaucoup moins inhibés par Vabsence de ce signal — observations dont ils concluent : “All of these effets are legiti- mate components of a participant’s strategy, or personal Style, in the inter- = actions” (1985 : 134), LVN (4) Nous avons jusqu’ici admis l’existence de I’unité-tour (définie comme Vensemble de la production continue d’un Participant, bornée par la parole d’autrui — Goodwin 1981 : 2), ct fait comme si son découpage ne posait a Vanalyste aucun probléme particulier, Or la notion de tour implique que son détenteur occupe véritablement le terrain (“holds the floor”), ce qui n'est pas le cas lorsqu’un participant se contente de produire un régulateur, dont la fonction est au contraire de confirmer l'autre dans son réle de parleur. Ainsi Goffman écrit-il des émis- sions de type “back-channel” : “ces encouragements pourraient compter comme des tours de parole ; pourtant, il est clair que leurs auteurs n’occu- Pent pas ce faisant la scéne, qu’ils ne deviennent Pas des locuteurs ratifiés” ; en conséquence, “on peut écouter un moment sans trop risquer de perdre sa Place de locuteur, tout comme les autres peuvent interrompre momentané- ment sans cesser d’étre les auditeurs” (1981 : 146 et 1975 : 12; trad. 1987 : 156 et 35). On rencontre en fait dans vis-a-vis de ce probleme : > Une conception extensive du tour consiste & y assimiler toute production verbale continue d’un seul et méme Participant — verbale, et méme vocale, Puisqu’un tour peut pour Goodwin prendre la forme d’une amorce de mot, d'un balbutiement indistinct, d’un petit rire, ou d’une simple aspiration sans parler du probléme de l’existence de tours réalisés par des moyens exclusivement mimo-gestuels). Telle est aussi dans une certaine mesure la Position de Schegloff 31 ; ou celle de Hudelot, pour qui le tour, unité objective de type “étique”, peut se constituer de régulateurs et de “phrasillons divers”, par opposition & cette unité “émique” et fonctionnelle qu’est la “contribution” — que l'on appelle plus communément du reste “intervention” —, dont lexistence dévend davantage des choix descriptifs et interprétatifs de l’analyste (1983 : 89 et 1984 : 132-3), - Une conception plus restrictive, partagée par de nombreux spécialistes des conversations (Goffman précédemment cité, mais aussi Duncan, TU Ja littérature deux attitudes bien différentes Lt 31. Pour qui un tour “may contain anything from a single ‘mm’ (or less) to a string of com- plex sentences” (1968 : 1078), fit. S LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 187 Edmondson, Owen 32, André-Larochebouvy, de Gaulmyn, etc.) consiste considérer que les émissions régulatrices ne constituent pas de véritables tours, Jo probléme (qui se trouve dans la premitre conception renvoyé au niveau supérieur) étant alors de savoir od passe la frontitre entre les-contri- butions-qui-ne-constituent-pas-des-tours, et les authentiques tours de parole. Les auteurs précédemment cités considérent comme des “faux tours” . certaines vocalisations Q valeur de pur enregistrement, comme les diffé- Tentes variantes du “hm” . Certains morphémes & valeur de confirmation, ou de demande de confirma- tion, comme “oui” (ou “oui 7”), “non”, “d’accord”, “oh/ah”, “sans blague”, “vraiment ?”, “ga alors”, etc. . Certaines expressions a valeur plus nettement évaluative (‘‘c’est ga”, “c'est juste”, “c'est bien vrai”, “tu as raison”, “c’est bien mon avis”) ou commen- tative (“incroyable”, “quelle horreur”, etc.) . certains signaux exprimant une rupture de compréhension, une demande de clarification, ou une demande de poursuite du discours (“et alors 7”) . certaines reprises, totales ou partielles, intégrales ou avec reformulation, de l’énoncé précédent de Ly, ainsi que les “complétions” (L2 “souffle” un mot a Ly, ou achtve la phrase par lui commencée) ; c’est-A-dire toutes les situations, fort nombreuses et diverses, ob Lz ne parle pas en son nom propre, tnais se fait dans une certaine mesure 1’écho du discours de Ly, ou encore collabore activement & son élaboration. Mais comme le remarque Gérard-Naef, “l’inclusion de telles productions verbales dans la liste des signaux de réception souléve un probléme crucial dans ce type d’étude. En effet, si ces verbalisations sont considérées comme de simples marques d’attention ou d'approbation au méme titre qu'un hochement de téte, elles ne sont plus prises en compte comme tours de parole (...). La question qui se pose est alors celle de Ja définition du tour de parole” (1987 : 40-1) 33, A quoi va en effet ressembler un tour, si on 32. Edmondson (1981 : 157) : “In general, communicative acts of uptake do not constitute tums at talk strickly speaking”. ‘Owen (1981 : 99) : “We distinguish proper tums from back-channel utterances which far from being altemps to take the floor, actually ratify the continuing speaker's right to hold it". "Ja, Schegloff s*éléve lui aussi contre une conception trop extensive de 1a classe des régula- ters —sans qu’il nous informe pour autant des critéres de délimitation de cette classe : “Except Yor the limited set of behavioral productions that are used to do ‘continuers’ it Is not the case that any instance of an indefinitely extendable set of uterances would achieve this outcome or do this Job. Most other forms of talk would be full turns in their own rights, rather than ways of passing the opportunity to produce such a tun” (1982 : 81), Sur cette idée que 1a notion de “tour”, bien que wes largement Tépandue dans la littérature, est en fait mal définie, voir encore Bublitz (1988 : 148 qq). 18s INTERACTIONS VERBALES \ \ Vampute ainsi de tous sos éléments de reprise, d’évaluation, et méme de commentaire de lintervention précédente ? . Le probldme est qu’aucun des critéres proposés pour distinguer vrais et faux tours n’apparatt comme vraiment satisfaisant : 1, Critdre du chovauchement — mais certaines prises de parole authen- tiques peuvent se faire cn “overlap”, et A inverse, les régulateurs peuvent apparaftre lors d'une pause (pause en principe “intra”, mais on a vu que la distinction entre pauses “intra” et “inter” était elle-méme problématique ; en conséquence, la démarche est quelque peu circulaire qui consiste a définir le régulateur par son apparition lors d'une pause “intra”, et celle- ci, parle fait que Ly ne peut en principe la “recouvrir” que par un régula- teur 34...) 2. Crittre phonétique : les émissions régulatrices sont émises avec une intensité vocale généralement plus faible que les vraies prises de tour — mais il s’agit 14 d’un phénoméne graduel, oi il semble bien difficile de fixer un seuil de pertinence. 3. Critére de la longueur de a contribution : constatant Vexistence, dans le corpus envisagé, d'un hiatus assez net entre les “petits tours” (un A cing mots) et les “grands tours” (dix mots ou plus), Cosnier propose alors de “conférer aux seules longues prises de Parole le statut de ‘tour’ ” (1988b : 178) — mais ce critére purement quantitatif n’a guére de pertinence fonc. Honnelle, puisqu’on trouve parmi les exclus d’incontestables régulateurs (ils Teprésenteraient en l’occurrence 60% du total des émissions bréves), des répétitions, des “complétions”, mais aussi des prises de tour avortées, et méme (pour 5% du total) de vraies questions, dont on se demande bien ce qu’elles font dans cette liste de “faux tours” (il est également difficilement admissible que si l'on répond a la question “tu pars en vacances 7” par “oui, dés que j'aurai terminé mon article” plutét que par “oui, demain”, on assume une prise de parole dans le premier cas, mais non dans le second...). 4. Quant au critére fonctionnel, il se heurte au probléme de ambivalence ~~ intrinséque de la plupart des formes comptabilisées parmi les régulateurs : un “oui” ou un “d’accord” 35 peuvent signifier “je t’écoute”, “je comprends ton point de vue”, ou “je le partage” (et dans ce dernier cas il ne s'agit plus d’une simple régulation), les fonctions de “maintenance” (“monitoring”) et d’évaluation du dire précédent étant souvent bien difficiles 4 déméler. Méme un simple “oh” peut correspondre a une grande variété de jeux de langage, d’aprés Heritage, qui conclut : A LL Lf 34, Autre définition circulaire parfois Proposée ; un régulateur, c'est ce qui est produit par une personae se trouvant en situation d'auditeur, et un auditeur, c'est ‘quelqu'un dont les émis- sions n'ont en principe qu'une fonction régulatrice. 35. Sur la polysémie de “d"accord”, voir Bouchard (1987a 95-6), iL “Although it has been almost traditional to treat ‘oh’ and related utterances (such as ‘yes’, “uh huh’, ‘mmm’, etc,) as an undifferentiated collection of ‘back channels’ or ‘signals of y continued attention’, the observations presented in this chapter suggest that such treatments seriously underestimate the diversity and complexity of the tasks that these objects are used to accomplish” (1984b : 335), yy LE SYSTEME DES TOURS DE PAROLE 189 Ws Sans doute des analyses plus fines permettront-elles de mieux cerner, sur Ja base d'un mixage de crittres (considérations prosodiques, contextuelles, et relatives au placement séquenticl de l’élément considéré 36) la différence = entre les régulateurs ct les autres types d'interventions bréves, Mais le pro- bl&me reste A |’heure actuelle presque aussi entier qu’en 1974, ob Duncan et Niederehe exprimaient en ces termes leur embarras : = > “For some of the longer back channels, particularly the brief restatements, the boundary ‘between back channels and speaking tums become uncertain. On an intuitive basis, of these longer back channels appear to take on the quality of a tum”, Ce qui apparait surtout, c’est le caractére fonciérement flou de la classe des régulateurs, et le fait que l’on passe sans solution de continuité d'un régulateur incontestable la véritable prise de parole, et ce . d’un point de vue paradigmatique : tous les degrés se rencontrent entre V’émission vocale qui ne constitue qu’une sorte d’écoute a voix haute, et la production clairement “informée” et extériorisée a l’intention du destina- taire, En d’autres termes : toutes les productions vocales et verbales com- binent, selon un dosage variable, une fonction régulatrice (elles contri- buent toutes & assurer la maintenance de l’interaction), et d’autres fonc- tions pragmatiques, qui peuvent étre tenues pour négligeables dans le cas 5 limite des régulateurs “purs” ; . d'un point de vue syntagmatique : il arrive souvent qu’une contribu- tion qui se présente d’abord comme un régulateur se métamorphose pro- =>3) gressivement en “parole propre” — acquiescement suivi d’une réserve, reprise suivie d'une expansion inédite, complétion permettant & L2 de “profiter de l’occasion pour enchatner sa prestation” (André-Laroche- bouvy 1984a : 126) ; ou au contraire, qu’une prise de parole amorcée mais interrompue se trouve en quelque sorte “dégradée” en émission régulatrice 37. On admettra donc pour conclure 1’existence de contributions a statut intermédiaire, donc négociable entre les partenaires de l’interaction. 36. Ainsi un “oui” survenant apres une question peut i diffi vrale réponse. ‘37. Exempl le extrait du corpus analys¢ dans Cosnier et Kerbrat-Orecchioni (1987 : 388) : (suite de la note p. suiv.) lement étre autre chose qu'une e 190 INTERACTIONS VERBALES E (5) La fagon dont s'effectuent ces négociations, et plus généralement, a fagon dont sc passe l’ulternance — sclon en particulier que Ic tour est laissé, concédé, imposé par Ly A Lg / quémandé, subtilisé, arraché par l,ae Ly — a des retombées importantes sur le déroulement de |’interaction, et sur la construction de la relation interpersonnelle. eé N.B. C'est pourquol il importe au plus haut point de fournir dans la transcription toutes les indications pertinentes en co qui conceme les prises de tour, et en particulier de noter soi- GReusement le début ct 1a fin des chevauchements. Deux exemples : 1. Branoe Inte, 15 dée.1986 + Jeanne Moreau vient d’expliquer & son intervieweur qu’elle— est préte A s"engager dans toute cause humanitaire pour laquelle on la solliciterait, 7 Joumalisto—"Et si c’était un parti politique qui vous demandait votre [Contribution vous refuseriez ? cE IM— Non...” rm Le chevauchement correspond ici & une anticipation : J.M. devance la fin du tour, qu’elle imagine du type “vous accepteriez 2” La suite de la déclaration nous le confirme : ca fait, c'est oui, elle refuserait. 2, Echange attesté entre Ly, chauffeur de taxi, et Ly, cliente qui vient de Jui expliquer que ‘sa propre voiture n’avait pas voulu démarrer, Lj —“Ahelleestcapricieuse 7:: [7 :Comme vous 7 &= = jon elle est vieille” ~ (C1, manifestement ts géné, se confond en excuses). segue Sout de I"intervention de Ly (qui a pris & tort la pause produite par Ly pour un signal de tour, quand L de son c6té se préparait A son enchatnement facéticux) précéde Je ~~ “comme vous", mais ce segment est énoncé en méme temps que le “elle est vieille”. On ‘Voit 4 quel horrible contresens préterait une transcription qui omettrait de spécifier ce der- nier point. — Comme tous les processus négociatifs, dont le systéme des tours fournit une image exemplaire, ceux-ci peuvent s'effectuer sur un mode compétitif, a—_ voire conflictuel. = cf. dans Viollet (1986 : 189) cet extrait d’un débat entre adolescents, od Patricia exprime cxplicitement (‘merde") son exaspération envers Pascal qui ne la laisse pas parler (et qui = Hz — (..) tu veux imiter. tu choisis ce que tu. ¢a te plaft bon tu le portes mais. en : en Port avec que'chose d'autre et.,;'veux dire que m : d'accord un code mais ie faut oui bien réfléchir. avant de dire Fl— i (enfin)} F— oui j'crois mais quand je disais c'est un code j'veux pas dire par I3tin code rigide (..) On dira que F prodult d’abord a 1a faveur d'une pause une intervention timide (accord avec Goauche de réserve), prononcée avec une intensité relativement faible, ca qui autorise Hy 4 In & taiter comme une simple émission régulatrice, avant d'etre A nouveau interrompa par ¥ qui ‘enchaine cette fois “pour de bon”, eS —

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