Textes de Manon
Textes de Manon
4 Textes de Manon
5 pour
6 La dissertation
7 Cours
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18 TEXTE 1
19 L’incipit : Première rencontre entre Renoncour et Des Grieux
20 L’incipit correspond à la première rencontre avec Manon et Des Grieux, en février 1715,
21 dans une auberge à Pacy. Renoncour aperçoit Manon avant d’échanger quelques mots
22 avec Des Grieux.
23 -Parmi les douze filles qui étaient enchaînées six à six par le milieu du corps, il y en avait une
24 dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en tout autre état je
25 l’eusse prise pour une personne du premier rang = noblesse malgré sa classe sociale .
26 -Sa tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu que sa vue
27 m’inspira du respect et de la pitié -= beauté éternelle
28 -Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour
29 dérober son visage aux yeux des spectateurs. L’effort qu’elle faisait pour se cacher était si
30 naturel, qu’il paraissait venir d’un sentiment de modestie = femme digne
31 -Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la
32 chambre, je pris le chef en particulier et je lui demandai quelques lumières sur le sort de
33 cette belle fille =le pouvoir de séduction de Manon
34 -Il ne put m’en donner que de fort générales. Nous l’avons tirée de l’Hôpital , me dit-il, par
35 ordre de M. le Lieutenant général de Police. Il n’y a pas d’apparence qu’elle y eût été
36 renfermée pour ses bonnes actions. Je l’ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle
37 s’obstine à ne me rien répondre. Mais, quoique je n’aie pas reçu ordre de la ménager plus
38 que les autres, je ne laisse pas d’avoir quelques égards pour elle, parce qu’il me semble
39 qu’elle vaut un peu mieux que ses compagnes.
40 -Voilà un jeune homme, ajouta l’archer, qui pourrait vous instruire mieux que moi sur la
41 cause de sa disgrâce ; il l’a suivie depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer. Il
42 faut que ce soit son frère ou son amant.
43 -Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis.
44 Il paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n’ai jamais vu de plus vive
45 image de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distingue, au premier coup d’œil,
46 un homme qui a de la naissance et de l’éducation. Je m’approchai de lui.
47 Il se leva ; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses
48 mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du
49 bien.
50 « Que je ne vous trouble point, lui dis-je, en m’asseyant près de lui. Voulez-vous bien
51 satisfaire la curiosité que j’ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît point
52 faite pour le triste état où je la vois ?
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53 « Il me répondit honnêtement qu’il ne pouvait m’apprendre qui elle était sans se faire
54 connaître lui-même, et qu’il avait de fortes raisons pour souhaiter de demeurer inconnu. Je
55 puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables n’ignorent point, continua-t-il en montrant
56 les archers, c’est que je l’aime avec une passion si violente qu’elle me rend le plus
57 infortuné de tous les hommes.
58 Abbé Prévost, Manon Lescaut (1731)
59 1. L’Hôpital général, à Paris, avait été fondé en 1656 sur l’emplacement de l’actuelle
60 Salpêtrière. Il servait de lieu de détention pour les vagabonds et les filles débauchées. Celles-
61 ci y étaient soumises à un régime d’une dureté extrême. 2. Archers : Agents de police sous
62 l’Ancien Régime
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80 TEXTE A
81 - J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquai-je un jour
82 plus tôt ! j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. (regret)
83 -La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon
84 ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à
85 l’hôtellerie où ces voitures descendent. (Le destin fatal)
86 -Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes qui se
87 retirèrent aussitôt ; mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant
88 qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s’empressait de
89 faire tirer son équipage des paniers.
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91 -Elle me parut si charmante, que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni
92 regardé une fille avec un peu d’attention ; moi, disje, dont tout le monde admirait la sagesse
93 et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut
94 d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais, loin d’être arrêté alors par cette
95 faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins âgée
96 que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui
97 l’amenait à Amiens, et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
98 ingénument qu’elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L’amour me rendait
99 déjà si éclairé depuis un moment qu’il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein
100 comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre
101 mes sentiments ; car elle était bien plus expérimentée que moi : c’était malgré elle qu’on
102 l’envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà
103 déclaré, et qui a causé dans la suite tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle
104 intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence
105 scolastique purent me suggérer. Elle n’affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un
106 moment de silence, qu’elle ne prévoyait que trop qu’elle allait être malheureuse ; mais que
107 c’était apparemment la volonté du ciel, puisqu’il ne lui laissait nul moyen de l’éviter. La
108 douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt
109 l’ascendant de ma destinée, qui m’entraînait à ma perte, ne me permirent pas de balancer
110 un moment sur ma réponse. Je l’assurai que si elle voulait faire quelque fond sur mon
111 honneur et sur la tendresse infinie qu’elle m’inspirait déjà, j’emploierais ma vie pour la
112 délivrer de la tyrannie de ses parents et pour la rendre heureuse. Je me suis étonné mille
113 fois, en y réfléchissant, d’où me venait alors tant de hardiesse et de facilité à m’exprimer ;
114 mais on ne ferait pas une divinité de l’amour, s’il n’opérait souvent des prodiges : j’ajoutai
115 mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu’on n’est point trompeur à mon
116 âge : elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la pouvoir mettre en liberté, elle
117 croirait m’être redevable de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j’étais
118 prêt à tout entreprendre ; mais, n’ayant point assez d’expérience pour imaginer tout d’un
119 coup les moyens de la servir, je m’en tenais à cette assurance générale, qui ne pouvait être
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120 d’un grand secours ni pour elle ni pour moi. Son vieil argus étant venu nous rejoindre, mes
121 espérances allaient échouer, si elle n’eût eu assez d’esprit pour suppléer à la stérilité du
122 mien. Je fus surpris, à l’arrivée de son conducteur, qu’elle m’appelât son cousin, et que, sans
123 paraître déconcertée le moins du monde, elle me dît que, puisqu’elle était assez heureuse
124 pour me rencontrer à Amiens, elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin
125 de se procurer le plaisir de souper avec moi. J’entrai fort bien dans le sens de cette ruse ; je
126 lui proposai de se loger dans une hôtellerie dont le maître, qui s’était établi à Amiens après
127 avoir été longtemps cocher de mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. Je l’y
128 conduisis moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer, et que
129 mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait sans prononcer une
130 parole. Il n’avait point entendu notre entretien. Il était demeuré à se promener dans la cour
131 pendant que je parlais d’amour à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me
132 défis de lui par une commission dont je le priai de se charger. Ainsi j’eus le plaisir, en arrivant
133 à l’auberge, d’entretenir seule la souveraine de mon cœur. Je reconnus bientôt que j’étais
134 moins enfant que je ne le croyais. Mon cœur s’ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je
135 n’avais jamais eu l’idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes veines. J’étais dans
136 une espèce de transport qui m’ôta pour quelque temps la liberté de la voix, et qui ne
137 s’exprimait que par mes yeux.
138 Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731
139 Vocabulaire
140 « Marquer le temps de mon départ » : indiquer, noter, faire connaître le moment du départ.
141 « Coche » : Grande voiture à chevaux qui servait au transport des voyageurs, ancêtre de la Cours de
142 français Première Trimestre 1 - page176 diligence.
143 « Hôtellerie » : Maison où les voyageurs sont nourris et hébergés en échange d’une rétribution.
144 « Transport » : Émotion intense qui met une personne hors d’elle-même, manifestation de passion
145 amoureuse.
146 « Dessein » : But, intention.
147 « Balancer » : Hésiter, être indécis, examiner en comparant et en évaluant
148 « Argus » : Surveillant, espion qu’il est difficile de tromper, personne qui voit tout.
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160 Le récit de Des Grieux à Renoncour commence ici, avec la première rencontre entre Des Grieux et
161 Manon. Cette scène relève du topos de la rencontre amoureuse, qu’on trouve dans les romans
162 d’amour. Cette scène obéit à certaines règles, certains schémas, qu’a notamment mis au point Jean
163 Rousset dans Leurs Yeux se rencontrèrent (des extraits de l’ouvrage critique de Rousset seront
164 proposés à l’issue de l’explication). La scène est relatée par Des Grieux. Notre héros est âgé de 17
165 ans. On lui a conseillé d'entrer dans l'état ecclésiastique plutôt que de rejoindre l'Ordre de Malte,
166 dans lequel il a été reçu «de minorité», pour devenir effectivement chevalier une fois ses études
167 terminées. Son père lui a promis de l'envoyer à l'Académie (monter à cheval, faire des armes et tous
168 les exercices que doit savoir un gentilhomme) après ses vacances, suite à ses études de philosophie à
169 Amiens en compagnie de son ami Tiberge. C’est donc dans un moment de loisir, d'attente, de
170 suspense, entre deux engagements, entre deux chemins de vie, que le chevalier rencontre Manon.
171 Le pronom de la première personne du singulier, «Je» permet au souvenir de prendre corps et de
172 nous être présenté précisément : les circonstances de la première rencontre sont exposées de façon
173 exacte et développée, sur un registre réaliste, aussi bien en ce qui concerne les références
174 spatiotemporelles que personnelles. La rencontre entre Manon et Des Grieux apparaît totalement
175 fortuite. Celle-ci s’est jouée d’un rien (« Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité »). Des
176 Grieux évoque d’abord un groupe de femmes (« Il en sortit quelques femmes ») dont Manon se
177 distingue aussitôt, par sa jeunesse, et par le fait qu’elle soit accompagnée (« Mais il en resta une, fort
178 jeune, qui s’arrêta seule dans la cour pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir
179 de conducteur, s’empressait de faire tirer son équipage des paniers»).
180 Ces éléments suscitent la curiosité de Des Grieux. Le chevalier semble ne rien connaître des femmes,
181 et l’apparition de Manon semble, brutalement, lui révéler l’existence d’un autre sexe, d’un autre
182 continent. Il va s’éveiller à un nouveau monde, qui est celui de l’amour, mais aussi de l’aventure, du
183 départ. Le terme de « départ », au début du texte, n’est pas innocent. C’est une nouvelle vie qui va
184 commencer pour lui. L’inexpérience de Des Grieux est d’abord pleinement exprimée et reconnue :
185 Des Grieux n’a jamais « pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention »,
186 et alors qu’il a à peine vu cette inconnue, il est déjà sous l’emprise de l’amour, « enflammé tout d’un
187 coup jusqu’au transport », alors que les deux jeunes gens ne se sont pas encore adressé la parole ! Le
188 franchissement, étape majeure de la rencontre amoureuse, n’a pas encore eu lieu ! En effet, Des
189 Grieux, narrateur de son récit, ne se reconnaît plus, il est complètement retourné, transformé, on
190 oserait presque écrire « converti », sur le plan religieux, amoureux, spirituel. Pour le marquer, il
191 évoque son passé puis le présent. La métamorphose de l’être qui aime, qui s’éveille à l’amour,
192 s’opère bel et bien sous nos yeux. Des Grieux va devenir acteur de sa nouvelle destinée : il agit et va
193 vers Manon. Celui qui avait le défaut d’être « excessivement timide et facile à déconcerter » devient
194 comme hypnotisé, captivé, et il agit : « je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur ». S’il emploie
195 toujours le JE et s’il agit, Des Grieux, à travers la périphrase qui désigne Manon, témoigne de
196 l’ascendant immédiat qu’elle a sur lui. Une scène de rencontre sous le signe de la fatalité Alors que la
197 première partie du texte témoigne d’un emploi massif du JE, une évolution s’opère : c’est le pronom
198 personnel ELLE qui entre en scène et s’impose face au JE, qui témoigne de la présence de Manon, de
199 son entrée dans l’existence de Des Grieux. Ce renversement grammatical et stylistique opéré par
200 l’abbé Prévost témoigne de l’avant/après de la rencontre. Ce ELLE, et la présentation de Manon, dont
201 on ne connaît ni le portrait physique ni le nom, témoignent d’une héroïne déjà expérimentée dans
202 les jeux de l’amour. Manon est en effet habituée à l’intérêt qu’elle inspire aux hommes (« elle reçut
203 mes politesses sans paraître embarrassée »), et Des Grieux s’en rend d’ailleurs compte (« elle était
204 bien plus expérimentée que moi »). Alors que Des Grieux parle et a besoin de se faire comprendre («
205 Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes sentiments »), Manon, elle, fait du silence une
206 arme véritable. Elle est une comédienne qui sait ménager ses apparitions, ses effets, et qui est
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207 économe de ses mots. Elle préserve son mystère (« Elle n’affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit,
208 après un moment de silence »). Les modalisateurs et adverbes tels que « ingénument ») font douter
209 de la sincérité de Manon. Les propos rapportés et l’absence de dialogue, comme de discours direct («
210 Je lui demandai », « Elle me répondit ») témoignent d’une scène qui est reconstituée, qui est
211 racontée à Renoncour grâce aux souvenirs de Des Grieux (nous aborderons la distinction entre JE
212 narrant et JE narré dans la partie d’après). Il faut bien que le destin des deux amoureux soit scellé.
213 Très vite, la puissance du coup de foudre laisse place à certaines contingences matérielles qui laissent
214 présager que la rencontre sera source de malheur. En effet, il est question de contraintes (« c’était
215 malgré elle qu’on l’envoyait au couvent », « volonté du Ciel », « nul moyen de l’éviter », « tyrannie de
216 ses parents ») et de malheurs (« qu’elle ne prévoyait que trop qu’elle allait être malheureuse »).
217 Manon évoque une situation pénible et malheureuse, dans laquelle elle serait, afin d’être délivrée
218 par Des Grieux. Ce dernier va devenir le bras armé de la libération de Manon qui n’entrera pas au
219 couvent. La mention des parents de Manon, la présence de l’argus témoignent de la juvénilité de
220 l’héroïne, juvénilité qui contraste avec la mention du plaisir (« penchant au plaisir », « afin de se
221 procurer le plaisir de souper avec moi »). Des Grieux, lui-même, se présente comme un enfant qu’il
222 ne serait désormais plus (« Je reconnus bientôt que j’étais moins enfant que je ne le croyais »). Cette
223 rencontre est d’ores et déjà placée sous le signe des obstacles, mais sans ces obstacles, point de
224 romanesque, ni d’histoire ! On peut noter que les mauvais auspices sous lesquels est placée cette
225 rencontre sont évoqués dès les premières lignes. En effet, le passage commence par l'élégie (« ah !
226 Que ne le marquais-je un jour plus tôt ! ») puis par le regret exprimé au conditionnel passé (« j’aurais
227 Cours de français Première Trimestre 1 - page178 porté »), avec l’intensité du « toute mon
228 innocence». Tout procède comme dans la chronique d'une catastrophe annoncée. Sous nos yeux
229 ébahis, un couple se forme La seconde partie du texte témoigne d’un retour du JE et d’un Des Grieux
230 qui, transformé par l’amour, redevient acteur de son destin, ou plutôt du nouveau destin qu’il s’est
231 choisi. L’omniprésence des verbes (« Je l’assurai », « j’emploierais », « j’ajoutai », « Je lui répétai », «
232 j’étais prêt à tout entreprendre », « je lui proposai de loger », « Je l’y conduisis moi-même »)
233 témoigne de son apparente nouvelle maîtrise des événements. Des Grieux ne « balance » plus : il se
234 lance à corps perdu dans cette aventure. L’a-t-il décidé ? Rien n’est moins sûr, comme le prouve «
235 mais on ne ferait pas une divinité de l’amour, s’il n’opérait souvent des prodiges » : c’est l’amour, ici
236 sujet du verbe « opérer des prodiges », qui est à l’origine de cette transformation, et de la « douce
237 chaleur » dont parle le héros à la fin du texte. Un couple s’est en tout cas bel et bien formé : l’emploi
238 des déterminants possessifs (« douceur de ses regards », « l’ascendant de ma destinée », « ma
239 réponse », « ma vie », « mon honneur », « ma belle inconnue », etc.), le champ lexical de l’action et
240 de l’audace (« hardiesse et facilité », « assurance générale »), l’emploi des hyperboles («
241 j’emploierais ma vie », « tyrannie de ses parents », « mille choses pressantes »), les périphrases
242 employées pour qualifier Manon (« Ma belle inconnue », « la souveraine de mon cœur », « belle
243 maîtresse »), l’analyse que porte Des Grieux sur elle (« La douceur de ses regards, un air charmant de
244 tristesse »), les verbes de parole (« Je l’assurai », « Je lui répétai », « elle me confessa ») sont les très
245 nombreux indices qui en témoignent. Complexité des personnages : suspension de l’incrédulité du
246 lecteur Le lecteur peut-il croire à l’exactitude des faits énoncés par Des Grieux ? Rien n’est moins sûr.
247 Manon n’est peut-être pas celle que décrit Des Grieux, et Des Grieux n’est peut-être pas non plus
248 celui qu’il prétend être. Plusieurs signaux, émis par l’abbé Prévost, invitent le lecteur à la plus grande
249 vigilance et à une certaine défiance envers les faits relatés par ce narrateur qu’est Des Grieux.
250 Manon, cet être de fuite, semble inaccessible et mystérieuse. Des Grieux, qui apparaît très sûr de lui,
251 de ses sentiments, et de ce nouveau couple, apparaît également, à la fin du texte, déconcerté par
252 Manon, et nous voyons que s’il la qualifie de « belle inconnue », elle est surtout pour lui une
253 inconnue : « Je fus surpris, à l’arrivée de son conducteur, qu’elle m’appelât son cousin, et que, sans
254 paraître déconcertée le moins du monde, elle me dît que… » : Des Grieux réalise soudainement
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255 qu’elle est capable de mentir, et qu’elle est y est manifestement habituée. Nous ne saurons jamais
256 qui est réellement Manon, puisqu’elle n’est pas décrite au travers de détails. Un regard attentif porté
257 au texte montre que toutes les informations données sur elle sont des informations « générales »,
258 presque universelles, qui tendent à en faire un mythe. Manon n’est pas décrite physiquement, et ne
259 le sera jamais. Le personnage de Des Grieux est lui aussi extrêmement complexe, peut-être plus
260 encore que Manon. En effet, rappelons que Des Grieux se confie à Renoncour, après avoir commis
261 maintes fautes. Son récit à un homme de qualité – alors que lui ne l’est pas – peut être vu comme
262 une Cours de français Première Trimestre 1 - page179 confession, comme un moyen de se racheter
263 après la mort de Manon. Il est rompu à l’école de la scolastique, de l’art de la rhétorique. Son langage
264 est donc irréprochable, il sait tourner ses phrases et peut aisément manipuler son auditoire, comme
265 nous l’apprendra la suite du roman. Cette aisance s’observe notamment dans les très nombreux
266 modalisateurs (« fort jeune », « bientôt », « excessivement », « fort bien », « que trop ») qui
267 témoignent d’un texte très construit, alors qu’il est censé narrer un événement frappé du sceau de
268 l’émotion. Plusieurs éléments, dans le texte, témoignent de sa complexité, et d’un manque de
269 transparence et d’alignement. Tout d’abord, rappelons que le texte est structuré autour de deux JE,
270 le JE narrant, qui est le JE du passé, et le JE narrant, qui est celui du moment de la narration, celui qui
271 revient sur les événements. Ces deux entités, JE narrant et JE narrés, sont les clés de voûte de
272 n’importe quel récit rétrospectif. Le Je narrant est celui qui analyse, celui du Des Grieux qui parle à
273 Renoncour : « Hélas ! que ne le marquai-je un jour plus tôt ! j’aurais porté chez mon père toute mon
274 innocence. », « moi qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes », « Je me suis étonné mille
275 fois, en y réfléchissant, d’où me venait alors tant de hardiesse et de facilité à m’exprimer ; », « Je
276 m’en tenais à cette assurance générale », « Je fus surpris », « J’entrai fort bien dans le sens de cette
277 ruse », « Je reconnus bientôt que j’étais moins enfant que je ne le croyais », etc. La sincérité et
278 l’honnêteté de Des Grieux peuvent être remises en doute à travers le changement brutal qui semble
279 s’opérer à la fin du texte : sous les yeux d’un Tiberge muet et qui ne reconnaît pas son ami (« et que
280 mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait sans prononcer une parole »), Des
281 Grieux se révèle capable de duplicité (« J’entrai fort bien dans le sens de cette ruse ; ») et d’initiatives
282 (« je lui proposai de se loger dans une hôtellerie dont le maître, qui s’était établi à Amiens après avoir
283 été longtemps cocher de mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. »). Ce cocher dévoué
284 aux ordres de Des Grieux rappelle les origines sociales de Des Grieux, mais témoigne aussi d’un jeune
285 homme qui est capable d’autorité, d’ascendant sur autrui, et probablement de faire preuve de
286 manipulation. Tiberge, lui, est au second plan, et il est ce second rôle qui reste dans les coulisses et
287 refuse d’assister à la pièce de théâtre qu’il n’a pas choisie de voir (« Il n’avait point entendu notre
288 entretien. Il était demeuré à se promener dans la cour, pendant que je parlais d’amour à ma belle
289 maîtresse »). Tiberge est celui qui restera dans le droit chemin, quand Des Grieux s’en écarte. Tous
290 deux sont construits en négatif. Alors que le début du texte semblait nous présenter un ingénu
291 totalement inexpérimenté, nous découvrons finalement un héros mû par un plaisir qu’il découvre et
292 apprécie instantanément (« Mon cœur s’ouvrit à mille sentiments de plaisirs, dont je n’avais jamais
293 eu l’idée »). On remarquera que le sujet de cette proposition principale « Mon cœur s’ouvrit à mille
294 sentiments de plaisirs » est le cœur de Des Grieux, et non Des Grieux lui-même. Des Grieux se
295 déresponsabilise lorsqu’il évoque les grands changements émotionnels qui s’opèrent chez lui. La
296 dernière phrase du texte (« J’étais dans une espèce de transport qui m’ôta pour quelque temps la
297 liberté de la voix, et qui ne s’exprimait que par mes yeux. ») témoigne du manque de clairvoyance de
298 Des Grieux, déjà enchaîné à sa passion. La formule « une espèce de transport » est étonnante pour
299 un Cours de français Première Trimestre 1 - page180 personnage qui s’exprime de façon précise. Là
300 encore, le verbe « ôter » n’a pas pour sujet Des Grieux, mais « une espèce de transport » : Des Grieux
301 n’est pas maître de ses émotions. Cette impression est renforcée par la structure négative restrictive
302 « ne s’exprimait que »). Des Grieux est donc déjà aveuglé, et la fin sur le mot « yeux » illustre l’ironie
8 p. 8
303 constante de l’abbé Prévost envers ses héros. Conclusion La rencontre de Manon et de Des Grieux
304 est déjà annonciatrice, en tant qu’incipit du récit de Des Grieux, des aventures rocambolesques du
305 couple et de la fin tragique de Manon. Mais, audelà de ces aspects, la rencontre est surtout propice à
306 l’expression d’une complexité certaine des personnages. Manon est une héroïne qui joue de sa
307 capacité à attirer les regards masculins tout en restant inaccessible. Des Grieux, en maniant le
308 langage, oscille toujours entre innocence et justification. Le début de Manon Lescaut scelle le destin
309 de deux personnages : l’un, qui deviendra un mythe littéraire, l’autre qui, pour par
310 ………………………….
311 Pour prolonger la réflexion : un autre extrait de Manon Lescaut à mettre en parallèle Le texte que
312 nous vous proposons ci-dessous n’est pas à présenter dans le cadre de l’épreuve orale. Il est un
313 prolongement au texte étudié, une façon de s’arrêter sur un autre extrait de Manon Lescaut afin que
314 vous puissiez, à l’oral, témoigner de votre connaissance de l’œuvre à travers des exemples concrets.
315 Dans cet extrait, Des Grieux affronte son père, veuf, qui désapprouve sa conduite et sa relation avec
316 Manon. On y retrouve une relecture, ou une allusion à la parabole du fils prodigue, ce fils qui, dans la
317 Bible, dilapide sa part d’héritage. Chacun défend ses arguments. Le père de Des Grieux incarne la loi,
318 et il constitue un obstacle à la relation entre Manon et Des Grieux. Je me jetai à ses genoux : « Ah !
319 s’il vous en reste encore, lui dis-je en les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes
320 pleurs. Songez que je suis votre fils… Hélas ! souvenez-vous de ma mère. Vous l’aimiez si
321 tendrement ! Auriez-vous souffert qu’on l’eût arrachée de vos bras ? vous l’auriez défendue jusqu’à
322 la mort. Les autres n’ont-ils pas un cœur comme vous ? Peut-on être barbare après avoir une fois
323 éprouvé ce que c’est que la tendresse et la douleur ? » — Ne me parle pas davantage de ta mère,
324 reprit-il d’une voix irritée ; ce souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de
325 douleur, si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien, ajouta-t-il ; il m’importune et ne
326 me fera point changer de résolution. Je retourne au logis, je t’ordonne de me suivre. » Le ton dur et
327 sec avec lequel il m’intima cet ordre me fit trop comprendre que son cœur était inflexible. Je
328 m’éloignai de quelques pas, dans la crainte qu’il ne lui prît envie de m’arrêter de ses propres mains. «
329 N’augmentez pas mon désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible que je
330 vous suive. Il ne l’est pas moins que je vive, après la dureté avec laquelle vous me traitez : ainsi je
331 vous dis un éternel adieu. Ma mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera
332 peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. » Comme je me tournais pour le quitter : « Tu
333 refuses donc de me suivre ? s’écria-t-il avec une vive colère : va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et
334 rebelle ! — Adieu, lui dis-je dans mon transport ; adieu, père barbare et dénaturé ! » Abbé Prévost,
335 Manon Lescaut, 1731
336 Texte 5
337 « Perfide Manon ! »
338 Des Grieux semble guéri de Manon lorsqu’il soutient sa thèse publiquement en Sorbonne, mais c’est
339 justement à ce moment-là que la jeune fille réapparaît : elle a assisté à l’exercice de dispute et vient
340 s’entretenir avec Des Grieux pour implorer son pardon.
341
342 Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le dessein de cette visite,
343 j’attendais, les yeux baissés et avec tremblement1, qu’elle s’expliquât. Son embarras fut, pendant
344 quelque temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses
9 p. 9
345 yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, 5 d’un ton timide, qu’elle confessait que son infidélité
346 méritait ma haine ; mais que, s’il était vrai que j’eusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y
347 avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans2 sans prendre soin de m’informer de son
348 sort, et qu’il y en avait beaucoup encore à la voir dans l’état où elle était en ma présence, sans lui
349 dire une parole. Le désordre de mon âme, en l’écoutant, ne saurait être exprimé. Elle s’assit. Je
350 demeurai debout, le corps à demi tourné, n’osant l’envisager3 10 directement. Je commençai
351 plusieurs fois une réponse, que je n’eus pas la force d’achever. Enfin, je fis un effort pour m’écrier
352 douloureusement : Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes
353 larmes, qu’elle ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc ? m’écriai-je
354 encore. Je prétends 15 mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est
355 impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même des pleurs,
356 que je m’efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l’unique chose qui me reste à te
357 sacrifier ; car mon cœur n’a jamais cessé d’être à toi. À peine eus-je achevé ces derniers mots, qu’elle
358 se leva avec transport pour venir m’embrasser. Elle m’accabla de 20 mille caresses passionnées. Elle
359 m’appela par tous les noms que l’amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n’y
360 répondais encore qu’avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j’avais été,
361 aux mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J’en étais épouvanté. Je frémissais, comme il
362 arrive lorsqu’on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel
363 ordre 25 de choses ; on y est saisi d’une horreur secrète, dont on ne se remet qu’après avoir
364 considéré longtemps tous les environs. Abbé Prévost, Manon Lescaut (1731) 1. Tremblement :
365 appréhension qui fait trembler. 2. Des Grieux a passé un an dans sa famille, puis près d’un an à Paris ;
366 les exercices de controverse peuvent avoir lieu à la fin de l’année scolaire, en juillet ; d’après la
367 chronologie interne du roman, ils semblent avoir lieu ici à la rentrée, en septembre ou en octobre.
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379 J’étais à la porte, où je prêtais l’oreille, en attendant que Lescaut m’avertît d’entrer. Il vint
380 me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l’argent et les bijoux, et me conduisant
381 vers M. de G… M…, il m’ordonna de lui faire la révérence. J’en fis deux ou trois des plus
382 profondes. Excusez, monsieur, lui dit Lescaut, c’est un enfant fort neuf. Il est bien éloigné,
383 comme vous voyez, d’avoir les airs de Paris ; mais nous espérons qu’un peu d’usage le
384 façonnera. Vous aurez l’honneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers
10 p. 10
385 moi ; faites bien votre profit d’un si bon modèle. Le vieil amant parut prendre plaisir à me
386 voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j’étais un joli
387 garçon, mais qu’il fallait être sur mes gardes à Paris, où les jeunes gens se laissent aller
388 facilement à la débauche. Lescaut l’assura que j’étais naturellement si sage, que je ne parlais
389 que de me faire prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je lui trouve
390 l’air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le menton avec la main. Je répondis d’un
391 air niais : Monsieur, c’est que nos deux chairs se touchent de bien proche ; aussi, j’aime ma
392 sœur Manon comme un autre moi-même. L’entendez-vous ? dit-il à Lescaut, il a de l’esprit.
393 C’est dommage que cet enfant-là n’ait pas un peu plus de monde. Oh ! Monsieur, repris-je,
394 j’en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j’en trouverai, à Paris, de
395 plus sots que moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. Toute
396 notre conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper. Manon, qui était
397 badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai
398 l’occasion, en soupant, de lui raconter sa propre histoire, et le mauvais sort qui le menaçait.
399 Lescaut et Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son portrait au
400 naturel ; mais l’amour-propre l’empêcha de s’y reconnaître, et je l’achevai si adroitement,
401 qu’il fut le premier à le trouver fort risible. Vous verrez que ce n’est pas sans raison que je
402 me suis étendu sur cette ridicule scène. Enfin l’heure du sommeil étant arrivée, il parla
403 d’amour et d’impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi ; on le conduisit à sa chambre
404 ; et Manon, étant sortie sous prétexte d’un besoin, nous vint joindre à la porte. Le carrosse,
405 qui nous attendait trois ou quatre maisons plus bas, s’avança pour nous recevoir. Nous nous
406 éloignâmes en un instant du quartier
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413 Texte complementaire
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419 Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai
420 dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir
421 alors si je l’aimais. J’ai répondu comme je l’avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien
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422 mais que sans doute je ne l’aimais pas. « Pourquoi m’épouser alors ? » a-t-elle dit. Je lui ai
423 expliqué que cela n’avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous
424 marier. D’ailleurs, c’était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a
425 observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu : « Non. » Elle s’est tue un
426 moment et elle m’a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si
427 j’aurais accepté la même proposition venant d’une autre femme, à qui je serais attaché de la
428 même façon. J’ai dit : « Naturellement. » Elle s’est demandé alors si elle m’aimait et moi, je
429 ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre moment de silence, elle a murmuré que
430 j’étais bizarre, qu’elle m’aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la
431 dégoûterais pour les mêmes raisons. Comme je me taisais, n’ayant rien à ajouter, elle m’a
432 pris le bras en souriant et elle a déclaré qu’elle voulait se marier avec moi. J’ai répondu que
433 nous le ferions dès qu’elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la proposition du patron et
434 Marie m’a dit qu’elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j’y avais vécu dans un
435 temps et elle m’a demandé comment c’était. Je lui ai dit : « C’est sale. Il y a des pigeons et
436 des cours noires. Les gens ont la peau blanche. » Puis nous avons marché et traversé la ville
437 par ses grandes rues. Les femmes étaient belles et j’ai demandé à Marie si elle le remarquait.
438 Elle m’a dit que oui et qu’elle me comprenait. Pendant un moment, nous n’avons plus parlé.
439 Je voulais cependant qu’elle reste avec moi et je lui ai dit que nous pouvions dîner ensemble
440 chez Céleste. Elle en avait bien envie, mais elle avait à faire. Nous étions près de chez moi et
441 je lui ai dit au revoir. Elle m’a regardé : « Tu ne veux pas savoir ce que j’ai à faire ? » Je
442 voulais bien le savoir, mais je n’y avais pas pensé et c’est ce qu’elle avait l’air de me
443 reprocher. Alors, devant mon air empêtré, elle a encore ri et elle a eu vers moi un
444 mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche.
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458 Je veux donc bien vous instruire de mes projets : mais jurez-moi qu’en fidèle chevalier, vous
459 ne courrez aucune aventure que vous n’ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d’un héros :
460 vous servirez l’amour et la vengeance ; ce sera enfin une rouerie* de plus à mettre dans vos
461 Mémoires : oui, dans vos Mémoires, car je veux qu’ils soient imprimés un jour, et je me
462 charge de les écrire. Mais laissons cela, et revenons à ce qui m’occupe. Madame de Volanges
463 marie sa fille : c’est encore un secret ! mais elle m’en a fait part hier. Et qui croyez-vous
464 qu’elle ait choisi pour gendre ? Le comte de Gercourt. Qui m’aurait dit que je deviendrais la
465 cousine de Gercourt ? J’en suis dans une fureur !… Eh bien ! vous ne devinez pas encore ? oh
466 ! l’esprit lourd ! Lui avez-vous donc pardonné l’aventure de l’Intendante ? Et moi, n’ai-je pas
467 encore plus à me plaindre de lui, monstre que vous êtes** ? Mais je m’apaise, et l’espoir de
468 me venger rassérène mon âme. Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de
469 l’importance que met Gercourt à la femme qu’il aura, et de la sotte présomption qui lui fait
470 croire qu’il évitera le sort inévitable. Vous connaissez ses ridicules préventions pour les
471 éducations cloîtrées, et son préjugé, plus ridicule encore, en faveur de la retenue des
472 blondes. En effet, je gagerais que, malgré les soixante mille livres de rente de la petite
473 Volanges, il n’aurait jamais fait ce mariage, si elle eût été brune, ou si elle n’eût pas été au
474 couvent. Prouvons-lui donc qu’il n’est qu’un sot : il le sera sans doute un jour ! ce n’est pas là
475 ce qui m’embarrasse : mais le plaisant serait qu’il débutât par là. Comme nous nous
476 amuserions le lendemain en l’entendant se vanter ! car il se vantera ! et puis, si une fois vous
477 formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le Gercourt ne devient pas, comme un
478 autre, la fable de Paris. Au reste, l’héroïne de ce nouveau roman mérite tous vos soins : elle
479 est vraiment jolie ! cela n’a que quinze ans, c’est le bouton de rose ; gauche, à la vérité,
480 comme on ne l’est point, et nullement maniérée : mais, vous autres hommes, vous ne
481 craignez pas cela ; de plus, un certain regard langoureux qui promet beaucoup en vérité :
482 ajoutez-y que je vous la recommande ; vous n’avez plus qu’à me remercier et m’obéir. […]
483 Paris, ce 4 août 17… * Ces mots roué et rouerie, dont heureusement la bonne compagnie
484 commence à se défaire, étaient fort en usage à l’époque où ces lettres ont été écrites. **
485 Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de Gercourt avait quitté la marquise de
486 Merteuil pour l’Intendante de …, qui lui avait sacrifié le vicomte de Valmont, et que c’est
487 alors que la marquise et le vicomte s’attachèrent l’un à l’autre. Comme cette aventure est
488 fort antérieure aux événements dont il est question dans ces lettres, on a cru devoir en
489 supprimer toute la correspondance
490
492 Madame Bovary est un roman de Gustave Flaubert publié en 1857 et condamné, la même année,
493 pour immoralité. Mariée à Charles Bovary, Emma tombe dans l’adultère en le trompant avec
494 Rodolphe, un libertin qui la quittera après l’avoir séduite. L’extrait suivant se situe au début de leur
495 relation
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497 De retour chez elle, Emma s’enferme dans sa chambre pour savourer encore un
498 peu le moment qu’elle vient de vivre. D’abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait
499 les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l’étreinte de ses bras,
13 p. 13
500 tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient. Mais, en s’apercevant dans la
501 glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu 5 les yeux si grands, si noirs, ni d’une
502 telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait. Elle se
503 répétait : « J’ai un amant ! un amant ! » se délectant à cette idée comme à celle d’une autre
504 puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette
505 fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. 10 Elle entrait dans quelque chose de
506 merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l’entourait, les
507 sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire n’apparaissait
508 qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les intervalles de ces hauteurs. Alors elle se
509 rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces 15 femmes
510 adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient. Elle
511 devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue
512 rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié.
513 D’ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N’avait-elle pas assez souffert !
514 Mais elle triomphait maintenant, et l’amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier
515 avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans
516 trouble.
517 partie II, chapitre 9
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529 PREFACE
530 Extrait 1 : Qui est désigné par je ? Quelle est l’ambition de ce roman ?
531 Si le public a trouvé quelque chose d’agréable et d’intéressant dans l’histoire de ma vie, j’ose lui
532 promettre qu’il ne sera pas moins satisfait de cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des
533 Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J’ai à peindre un jeune aveugle, qui refuse d’être
534 heureux, pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes ; qui, avec toutes les
535 qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère, par choix, une vie obscure et vagabonde, à
14 p. 14
536 tous les avantages de la fortune et de la nature ; qui prévoit ses malheurs, sans vouloir les éviter ; qui
537 les sent et qui en est accablé, sans profiter des remèdes qu’on lui offre sans cesse et qui peuvent à
538 tous moments les finir ; enfin un caractère ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste
539 perpétuel de bons sentiments et d’actions mauvaises. Tel est le fond du tableau que je présente. Les
540 personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de cette nature comme un travail inutile.
541 Outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir à
542 l’instruction des mœurs ; et c’est rendre, à mon avis, un service considérable au public, que de
543 l’instruire en l’amusant.
544 Incipit : récit de Renancour
545 Extrait 2 : Quelle image de Manon donne cet incipit ?
546 – Ah ! monsieur, entrez, répondit-elle, et voyez si ce spectacle n’est pas capable de fendre le cœur !
547 La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai à mon palefrenier. J’entrai avec peine, en
548 perçant la foule, et je vis, en effet, quelque chose d’assez touchant. Parmi les douze filles qui étaient
549 enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une dont l’air et la figure étaient si peu
550 conformes à sa condition, qu’en tout autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang.
551 Sa tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu que sa vue m’inspira du
552 respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le
553 permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L’effort qu’elle faisait pour se cacher
554 était si naturel, qu’il paraissait venir d’un sentiment de modestie. Comme les six gardes qui
555 accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier
556 et je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m’en donner que de fort
557 générales. – Nous l’avons tirée de l’Hôpital , me dit-il, par ordre de M. le lieutenant général de police.
558 Il n’y a pas d’apparence qu’elle y eût été renfermée pour ses bonnes actions. Je l’ai interrogée
559 plusieurs fois sur la route, elle s’obstine à ne me rien répondre.
560
561 EXTRAIT 3 : Quelle est la particularité de la narration de ce roman ?
562 J’y retournai en effet, plein d’impatience d’apprendre le détail de son infortune et les circonstances
563 de son voyage d’Amérique. Je lui fis mille caresses, et j’ordonnai qu’on ne le laissât manquer de rien.
564 Il n’attendit point que je le pressasse de me raconter l’histoire de sa vie. – Monsieur, me dit-il, vous
565 en usez si noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude, d’avoir
566 quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non seulement mes malheurs et mes
567 peines, mais encore mes désordres et mes plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu’en me
568 condamnant, vous ne pourrez pas vous empêcher de me plaindre. Je dois avertir ici le lecteur que
569 j’écrivis son histoire presque aussitôt après l’avoir entendue, et qu’on peut s’assurer par conséquent,
570 que rien n’est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis fidèle jusque dans la relation des
571 réflexions et des sentiments que le jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici
572 21 donc son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu’à la fin, rien qui ne soit de lui.
573 ÉPISODE I : JUILLET/AOUT 1712
574 Extrait 4 : S’agit-il d’une scène de coup de foudre ? Pourquoi ? Quel regard Des Grieux
575 porte-t-il sur cet épisode de sa vie ?
576 J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt !
577 j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter
578 cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche
579 d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n’avions pas d’autre
580 motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une,
581 fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui
582 servir de conducteur s’empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si
15 p. 15
583 charmante que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un
584 peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai
585 enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à
586 déconcerter ; 24 mais loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de
587 mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître
588 embarrassée. Je lui demandai ce qui l’amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de
589 connaissance. Elle me répondit ingénument qu’elle y était envoyée par ses parents pour être
590 religieuse. L’amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu’il était dans mon cœur, que je
591 regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit
592 comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C’était malgré elle qu’on
593 l’envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir qui s’était déjà déclaré et qui a
594 causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens.
595 Extrait 5 : Pourquoi le père de Des Grieux le ramène-t-il de force à la maison ?
596 Dans le temps que j’étais ainsi tout occupé d’elle, j’entendis le bruit de plusieurs personnes
597 qui montaient l’escalier. On frappa doucement à la porte. Manon me donna un baiser et
598 s’échappant de mes bras, elle entra rapidement dans le cabinet, qu’elle ferma aussitôt sur
599 elle. Je me figurai qu’étant un peu en désordre, elle voulait se cacher aux yeux des étrangers
600 qui avaient frappé. J’allai leur ouvrir moi-même. À peine avais-je ouvert, que je me vis saisir
601 par trois hommes, que je reconnus pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de
602 violence ; mais deux d’entre eux m’ayant pris par le bras, le troisième visita mes poches,
603 dont il tira un petit couteau qui était le seul fer que j’eusse sur moi. Ils me demandèrent
604 pardon de la nécessité où ils étaient de me manquer de respect ; ils me dirent naturellement
605 qu’ils agissaient par l’ordre de mon père, et que mon frère aîné m’attendait en bas dans un
606 carrosse.
607 Extrait 6 : Montrez que Des Grieux est une double victime : de son père et de Manon.
608 Il me demanda d’abord si j’avais toujours eu la simplicité de croire que je fusse aimé de ma
609 maîtresse. Je lui dis hardiment que j’en étais si sûr que rien ne pouvait m’en donner la moindre
610 défiance. – Ah ! ah ! ah ! s’écria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent ! Tu es une jolie
611 dupe, et j’aime à te voir dans ces sentiments-là. C’est grand dommage, mon pauvre chevalier, de te
612 faire entrer dans l’Ordre de Malte, puisque tu as tant de disposition à faire un mari patient et
613 commode. Il ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu’il appelait ma sottise et ma crédulité.
614 Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua de me dire que, suivant le calcul qu’il pouvait 4
615 faire du temps depuis mon départ d’Amiens, Manon m’avait aimé environ douze jours : « car ajouta-
616 t-il, je sais que tu partis d’Amiens le 28 de l’autre mois ; nous sommes au 29 du présent ; il y en a
617 onze que M. B... m’a écrit ; je suppose qu’il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance avec
618 ta maîtresse ; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu’il y a depuis le 28 d’un mois jusqu’au
619 29 de l’autre, reste douze, un peu plus ou moins ». (…)
620 Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. – Ah ! si vous avez quelque bonté pour moi, lui dis-je,
621 c’est elle qu’il faut me rendre. Soyez sûr, mon cher père, qu’elle ne m’a point trahi ; elle n’est pas
622 capable d’une si noire et si cruelle lâcheté. C’est le perfide B... qui nous trompe, vous, elle et moi. Si
623 vous saviez combien elle est tendre et sincère, si vous la connaissiez, vous l’aimeriez vous-même. –
624 Vous êtes un enfant, repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu’à ce point, après
625 ce que je vous ai raconté d’elle ? C’est elle-même qui vous a livré à votre frère. Vous devriez oublier
626 jusqu’à son nom, et profiter si vous êtes sage, de l’indulgence que j’ai pour vous. Je reconnaissais
627 trop clairement qu’il avait raison. C’était un mouvement involontaire qui me 53 faisait prendre ainsi
628 le parti de mon infidèle. – Hélas ! repris-je, après un moment de silence, il n’est que trop vrai que je
629 suis le malheureux objet de la plus lâche de toutes les perfidies.
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630 ÉPISODE II : JUILLET / AOUT 1714
631 Extrait 7 : Donnez un titre à cet extrait.
632 Il était six heures du soir. On vint m’avertir, un moment après mon retour, qu’une dame demandait à
633 me voir. J’allai au parloir sur le champ. Dieux ! quelle apparition surprenante ! j’y trouvai Manon.
634 C’était elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne l’avais jamais vue. Elle était dans sa dix-
635 huitième année. Ses charmes surpassaient tout ce qu’on peut décrire. C’était un air si fin, si doux, si
636 engageant, l’air de l’Amour même. Toute sa figure me parut un enchantement. Je demeurai interdit à
637 sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le dessein de cette visite, j’attendais, les yeux baissés et
638 avec tremblement, qu’elle s’expliquât. Son embarras fut, pendant quelque temps, égal au mien,
639 mais, voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux, pour cacher quelques
640 larmes. Elle me dit, d’un ton timide, qu’elle confessait que son infidélité méritait ma haine ; mais que,
641 s’il était vrai que j’eusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté
642 à laisser passer deux ans sans prendre soin de m’informer de son sort, et qu’il y en avait beaucoup
643 encore à la voir dans l’état où elle était en ma présence, sans lui dire une parole. Le désordre de mon
644 âme, en l’écoutant, ne saurait être exprimé. Elle s’assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné,
645 n’osant l’envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n’eus pas la force
646 d’achever. Enfin, je fis un effort pour m’écrier douloureusement : – Perfide Manon ! Ah ! perfide !
647 perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle ne prétendait point justifier sa
648 perfidie. (…)
649 Extrait : Quelle image de Manon donne cette confession ?
650 En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus être informé de quelle manière
651 elle s’était laissé séduire par B... Elle m’apprit que, l’ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné
652 pour elle ; qu’il avait fait sa déclaration en fermier général, c’est-à-dire en lui marquant dans une
653 lettre que le paiement serait proportionné aux faveurs ; qu’elle avait capitulé d’abord, mais sans
654 autre dessein que de tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire vivre
655 commodément ; qu’il l’avait éblouie par de si magnifiques promesses, qu’elle s’était laissé ébranler
656 par degrés ; que je devais juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m’avait laissé voir
657 des témoignages, la veille de notre séparation ; que, malgré l’opulence dans laquelle il l’avait
658 entretenue, elle n’avait jamais goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu’elle n’y trouvait
659 point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l’agrément de mes manières, mais parce qu’au
660 milieu même des plaisirs qu’il lui procurait sans cesse, elle portait, au fond du cœur le souvenir de
661 mon amour et le remords de son infidélité.
662 -Extrait 8 : Pourquoi Des Grieux vient-il rencontrer le frère de Manon ?Quels sont les trois
663 conseils qu’il lui donne ?
664 Je résolus d’abord d’aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait parfaitement Paris, et
665 je n’avais eu que trop d’occasions de reconnaître que ce n’était ni de son bien ni de la paie du roi
666 qu’il tirait son plus clair revenu. Il me restait à peine vingt pistoles qui s’étaient trouvées
667 heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui expliquant mon malheur et mes
668 craintes, et je lui demandai s’il y avait pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim, ou de
669 me casser la tête de désespoir.
670 – À propos de Manon, reprit-il, qu’est-ce qui vous embarrasse ? N’avez-vous pas toujours, avec elle,
671 de quoi finir vos inquiétudes quand vous le voudrez ? Une fille comme elle devrait nous entretenir,
672 vous, elle et moi. Il me coupa la réponse que cette impertinence méritait, pour continuer de me dire
673 qu’il me garantissait avant le soir mille écus à partager entre nous, si je voulais suivre son conseil ;
674 qu’il connaissait un seigneur si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu’il était sûr que mille écus ne lui
675 coûteraient rien pour obtenir les faveurs d’une fille telle que Manon. Je l’arrêtai. – J’avais meilleure
676 opinion de vous, lui répondis-je ; je m’étais figuré que le motif que vous aviez eu, pour m’accorder
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677 votre amitié, était un sentiment tout opposé à celui où vous êtes maintenant. (…) Quelque émotion
678 néanmoins que ce discours m’eût causée, le besoin que j’avais de lui m’obligea de répondre, en
679 riant, que son conseil était une dernière ressource qu’il fallait remettre à l’extrémité. Je le priai de
680 m’ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma jeunesse et de la figure avantageuse
681 que j’avais reçue de la nature, pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et libérale. Je ne
682 goûtai pas non plus ce parti, qui m’aurait rendu infidèle à Manon. Je lui parlai du jeu, comme du
683 moyen le plus facile, et le plus convenable à ma situation. Il me dit que le jeu, à la vérité, était une
684 ressource, mais que cela demandait d’être expliqué ; qu’entreprendre de jouer simplement, avec les
685 espérances communes, c’était le vrai moyen d’achever ma perte ; que de prétendre exercer seul, et
686 sans être soutenu, les petits moyens qu’un habile homme emploie pour corriger la fortune, était un
687 métier trop dangereux ; qu’il y avait une troisième voie, qui était celle de l’association, mais que ma
688 jeunesse lui faisait craindre que messieurs les Confédérés ne me jugeassent point encore les qualités
689 propres à la ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès d’eux.
690 Extrait 9 : Le portrait de Manon que fait des Grieux est-il juste ?
691 Manon était une créature d’un caractère extraordinaire. Jamais fille n’eut moins d’attachement
692 qu’elle pour l’argent, mais elle ne pouvait être tranquille un moment, avec la crainte d’en manquer.
693 C’était du plaisir et des passetemps qu’il lui fallait. Elle n’eût jamais voulu toucher un sou, si l’on
694 pouvait se divertir sans qu’il en coûte. Elle ne s’informait pas même quel était le fonds de nos
695 richesses, pourvu qu’elle pût passer agréablement la journée, de sorte que, n’étant ni excessivement
696 livrée au jeu ni capable d’être éblouie par le faste des grandes dépenses, rien n’était plus facile que
697 de la satisfaire, en lui faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c’était une
698 chose si nécessaire pour elle, d’être ainsi occupée par le plaisir qu’il n’y avait pas le moindre fond à
699 faire, sans cela, sur son humeur et sur ses inclinations. Quoiqu’elle m’aimât tendrement, et que je
700 fusse le seul, comme elle en convenait volontiers, qui pût lui faire goûter parfaitement les douceurs
701 de l’amour, j’étais presque certain que sa tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes.
702 Elle m’aurait préféré à toute la terre avec une fortune médiocre ; mais je ne doutais nullement
703 qu’elle ne m’abandonnât pour quelque nouveau B... lorsqu’il ne me resterait que de la constance et
704 de la fidélité à lui offrir. Je résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je fusse
705 toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille choses nécessaires que de la
706 borner même pour le superflu.
707 -Extrait 10 : Pourquoi Des Grieux triche-t-il aux jeux ?
708 Le principal théâtre de mes exploits devait être l’hôtel de Transylvanie, où il y avait une table de
709 pharaon dans une salle et divers autres jeux de cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se
710 tenait au profit de M. le prince de R..., qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses officiers
711 étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte ? Je profitai en peu de temps des leçons de mon
712 maître. J’acquis surtout beaucoup d’habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et m’aidant fort
713 bien d’une longue paire de manchettes, j’escamotais assez légèrement pour tromper les yeux des
714 plus habiles, et ruiner sans affectation quantité d’honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire
715 hâta si fort les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des sommes
716 considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec mes associés. Je ne craignis plus,
717 alors, de découvrir à Manon notre perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette
718 fâcheuse nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air d’opulence et de
719 sécurité.
720 -Extrait 11 : Tiberge a-t-il raison ?
721 – Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à l’entretien de vos désordres vous soient
722 venues par des voies légitimes. Vous les avez acquises injustement ; elles vous seront ravies de
723 même. La plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir tranquillement. Tous mes
724 conseils, ajouta-t-il, vous ont été inutiles ; je ne prévois que trop qu’ils vous seraient bientôt
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725 importuns. Adieu, ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s’évanouir comme une ombre !
726 Puissent votre fortune et votre argent périr sans ressource, et vous rester seul et nu, pour sentir la
727 vanité des biens qui vous ont follement enivré ! C’est alors que vous me trouverez disposé à vous
728 aimer et à vous servir mais je romps aujourd’hui tout commerce avec vous, et je déteste la vie que
729 vous menez.
730 Ce fut dans ma chambre, aux yeux de Manon, qu’il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour
731 se retirer. Je voulus le retenir mais je fus arrêté par Manon, qui me dit que c’était un fou qu’il fallait
732 laisser [Link] discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je remarque ainsi les
733 diverses occasions où mon cœur sentit un retour vers le bien, parce que c’est à ce souvenir que j’ai
734 dû ensuite une partie de ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les caresses
735 de Manon dissipèrent, en un moment, le chagrin que cette scène m’avait causé. Nous continuâmes
736 de mener une vie toute composée de plaisir et d’amour.
737 Extrait 12 : Pourquoi Manon est-elle désespérée ?Qu’organise le frère de Manon ?
738 – Nous sommes perdus ! me dit-elle, les larmes aux yeux. Je m’efforçai en vain de la consoler
739 par mes caresses ; mes propres pleurs trahissaient mon désespoir et ma consternation. En
740 effet, nous étions ruinés si absolument, qu’il ne nous restait pas une chemise. Je pris le parti
741 d’envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me conseilla d’aller à l’heure même, chez M.
742 le Lieutenant de Police et M. le Grand Prévôt de Paris. J’y allai, mais ce fut pour mon plus
743 grand malheur ; car outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces deux officiers de
744 justice ne produisirent rien, je donnai le temps à Lescaut d’entretenir sa sœur, et de lui
745 inspirer, pendant mon absence, une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux
746 voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit envisager tant d’avantages à se
747 mettre à sa solde, que, troublée comme elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce
748 qu’il entreprit de lui persuader. Cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et
749 l’exécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de G... M.
750 Extrait 13 : Comprenez-vous la réaction de Manon ?
751 Enfin, n’étant plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos
752 appartements. J’aperçus, dans celui de Manon, une lettre cachetée qui était sur sa table. L’adresse
753 était à moi, et l’écriture de sa main. Je l’ouvris avec un frisson mortel ; elle était dans ces termes :Je
754 te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur et qu’il n’y a que toi au monde que je
755 puisse aimer de la façon dont je t’aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l’état
756 où nous sommes réduits, c’est une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu qu’on puisse être bien tendre
757 lorsqu’on manque de pain ? La faim me causerait quelque méprise fatale ; je rendrais quelque jour le
758 dernier soupir, en croyant en pousser un d’amour. Je t’adore, compte là-dessus ; mais laisse-moi,
759 pour quelque temps, le ménagement de notre fortune. Malheur à qui va tomber dans mes filets ! Je
760 travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t’apprendra des nouvelles de ta
761 Manon, et qu’elle a pleuré de la nécessité de te quitter.
762 Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à décrire car j’ignore encore
763 aujourd’hui par quelle espèce de sentiments je fus alors agité.
764 Extrait 14 : Pourquoi cette scène est-elle théâtrale ? Etes-vous d’accord avec ce qu’affirme
765 Des Grieux dans le dernier paragraphe ?
766 Elle m’interrompit :
767 – ... Tenez, dit-elle, mon chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me percent
768 le cœur lorsqu’ils viennent de vous. Je vois ce qui vous blesse. J’avais espéré que vous consentiriez au
769 projet que j’avais fait pour rétablir un peu notre fortune, et c’était pour ménager votre délicatesse
770 que j’avais commencé à l’exécuter sans votre participation ; mais j’y renonce, puisque vous ne
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771 l’approuvez pas. Elle ajouta qu’elle ne me demandait qu’un peu de complaisance, pour le reste du
772 jour ; qu’elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu’il lui avait promis de lui
773 apporter le soir un beau collier de perles avec d’autres bijoux, et par-dessus cela, la moitié de la
774 pension annuelle qu’il lui avait promise.
775 – Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de recevoir ses présents ; je vous jure qu’il ne pourra
776 se vanter des avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l’ai remis jusqu’à présent à la ville. Il est
777 vrai qu’il m’a baisé plus d’un million de fois les mains ; il est juste qu’il paie ce plaisir, et ce ne sera
778 point trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix à ses richesses et à son âge. (…)
779 L’heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre longtemps. Lescaut était avec sa
780 sœur dans la salle. Le premier compliment du vieillard fut d’offrir à sa belle un collier des bracelets et
781 des pendants de perles, qui valaient au moins mille écus. Il lui compta ensuite, en beaux louis d’or la
782 somme de deux mille quatre cents livres, qui faisaient la moitié de la pension. Il assaisonna son
783 présent de quantité de douceurs dans le goût de la vieille cour. Manon ne put lui refuser quelques
784 baisers ; c’était autant de droits qu’elle acquérait sur l’argent qu’il lui mettait entre les mains. J’étais
785 à la porte, où je prêtais l’oreille, en attendant que Lescaut m’avertît d’entrer.
786 Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l’argent et les bijoux, et me conduisant vers
787 M. de G... M..., il m’ordonna de lui faire la révérence. J’en fis deux ou trois des plus profondes. –
788 Excusez, monsieur, lui dit Lescaut, c’est un enfant fort neuf. Il est bien éloigné, comme vous voyez,
789 d’avoir les airs de Paris ; mais nous espérons qu’un peu d’usage le façonnera. Vous aurez l’honneur
790 de voir ici souvent monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi ; faites bien votre profit d’un si bon
791 modèle. Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir Il me donna deux ou trois petits coups sur la
792 joue, en me disant que j’étais un joli garçon, mais qu’il fallait être sur mes gardes à Paris, où les
793 jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l’assura que j’étais naturellement si
794 sage, que je ne parlais que de me faire prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites
795 chapelles. – Je lui trouve l’air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le menton avec la main. Je
796 répondis d’un air niais : – Monsieur, c’est que nos deux chairs se touchent de bien proche ; aussi,
797 j’aime ma sœur Manon comme un autre moi-même. – L’entendez-vous ? dit-il à Lescaut, il a de
798 l’esprit. C’est dommage que cet enfant-là n’ait pas un peu plus de monde. – Ho ! monsieur, repris-je,
799 j’en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j’en trouverai, à Paris, de plus sots
800 que moi. – Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province. Toute notre
801 conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper Manon, qui était badine, fut sur le
802 point, plusieurs fois, de gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai l’occasion, en soupant, de lui
803 raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le menaçait. Lescaut et Manon tremblaient pendant
804 mon récit, surtout lorsque je faisais son portrait au naturel ; mais l’amour propre l’empêcha de s’y
805 reconnaître, et je l’achevai si adroitement, qu’il fut le premier à le trouver fort risible. Vous verrez
806 que ce n’est pas sans raison que je me suis étendu sur cette 116 ridicule scène. Enfin, l’heure du
807 sommeil étant arrivée, il parla d’amour et d’impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi ; on le
808 conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d’un besoin, nous vint joindre à la
809 porte. Le carrosse, qui nous attendait trois ou quatre maisons plus bas, s’avança pour nous recevoir.
810 Nous nous éloignâmes en un instant du quartier.
811 Quoiqu’à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce n’était pas la plus injuste
812 que je crusse avoir à me reprocher. J’avais plus de scrupule sur l’argent que j’avais acquis au jeu.
813 Cependant nous profitâmes aussi peu de l’un que de l’autre, et le Ciel permit que la plus légère de
814 ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie.
815 Extrait 15 : Donnez un titre à cet [Link] Grieux devient-il fou ?
816 J’entrai dans sa chambre, et l’ayant tiré à l’autre bout opposé à la porte, je lui déclarai qu’il m’était
817 impossible de demeurer plus longtemps à Saint-Lazare ; que la nuit était un temps commode pour
818 sortir sans être aperçu, et que j’attendais de son amitié qu’il consentirait à m’ouvrir les portes, ou à
819 me prêter ses clefs pour les ouvrir moi-même.
820 – Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m’ôter la vie, pour reconnaître la considération
821 que j’ai eue pour vous ? – À Dieu ne plaise, lui répondis-je. Vous avez trop d’esprit et de raison pour
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822 me mettre dans cette nécessité ; mais je veux être libre, et j’y suis si résolu que, si mon projet
823 manque par votre faute, c’est fait de vous absolument. – Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air pâle et
824 effrayé, que vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? – Eh non ! répliquai-je avec
825 impatience. Je n’ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre. Ouvrez-moi la porte, et je suis le
826 meilleur de vos amis. J’aperçus les clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre,
827 en faisant le moins de bruit qu’il pourrait. Il fut obligé de s’y résoudre. À mesure que nous avancions
828 et qu’il ouvrait une porte, il me répétait avec un soupir : – Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait cru ? – Point
829 de bruit, mon père, répétais-je de mon côté à tout moment.
830 Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais
831 déjà libre, et j’étais derrière le père, avec ma chandelle dans une main et mon pistolet dans l’autre.
832 Pendant qu’il s’empressait d’ouvrir, un domestique, qui couchait dans une petite chambre voisine,
833 entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon père le crut
834 apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d’imprudence, de venir à son
835 secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi sans balancer. Je ne le marchandai point ; je
836 lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. – Voilà de quoi vous êtes cause, mon père, dis-je assez
837 fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d’achever, ajoutai-je en le poussant
838 vers la dernière porte. Il n’osa refuser de l’[Link] sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas,
839 Lescaut qui m’attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
840 -Extrait 16 : Pourquoi Manon est-elle difficile à cerner ?Quel est l’intérêt de la dernière
841 phrase ?
842 Elle me parut pâle et maigrie, en soupant. Je ne m’en étais point aperçu à l’Hôpital, parce que la
843 chambre où je l’avais vue n’était pas des plus claires. Je lui demandai si ce n’était point encore un
844 effet de la frayeur qu’elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m’assura que, quelque
845 touchée qu’elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait que d’avoir essuyé pendant trois mois mon
846 absence. – Tu m’aimes donc extrêmement ? lui répondis-je. – Mille fois plus que je ne puis dire,
847 reprit-elle. – Tu ne me quitteras donc plus jamais ? ajoutai-je. – Non, jamais, répliqua-t-elle ; et cette
848 assurance fut confirmée par tant de caresses et de serments, qu’il me parut impossible, en effet,
849 qu’elle pût jamais les oublier. J’ai toujours été persuadé qu’elle était sincère ; quelle raison aurait-elle
850 eue de se contrefaire jusqu’à ce point ? Mais elle était encore plus volage, ou plutôt elle n’était plus
851 rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque, ayant devant les yeux des femmes qui
852 vivaient dans l’abondance, elle se trouvait dans la pauvreté et dans le besoin. J’étais à la veille d’en
853 avoir une dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la plus étrange aventure
854 qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance et de ma fortune.
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870 la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu d’étonnement. Je vis un homme fort bien mis
871 mais d’assez mauvaise mine. Dans l’embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une
872 profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d’ouvrir la bouche. Elle lui présenta son miroir
873 : – Voyez, monsieur, lui dit-elle, regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de
874 l’amour. Voici l’homme que j’aime, et que j’ai juré d’aimer toute ma vie. Faites la comparaison vous-
875 même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon cœur, apprenez-moi donc sur quel fondement, car je
876 vous déclare qu’aux yeux de votre servante très humble, tous les princes d’Italie ne valent pas un des
877 cheveux que je tiens.
878 Pendant cette folle harangue, qu’elle avait apparemment méditée, je faisais des efforts inutiles pour
879 me dégager, et prenant pitié d’un homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit
880 outrage par mes politesses. Mais, s’étant remis assez facilement, sa réponse, que je trouvai un peu
881 grossière, me fit perdre cette disposition. – Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire
882 forcé, j’ouvre en effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l’étais figuré.
883 -Extrait 18 : Donnez un [Link] expliquez-vous le comportement de Des Grieux ?
884 La résolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et par un tour bizarre de mon sort, il arriva que
885 je devins la sienne
886 Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des compliments fort recherchés sur
887 la liberté qu’il prenait de venir dîner avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait
888 promis la veille de s’y rendre aussi, et qui avait feint quelques affaires pour se dispenser de venir
889 dans la même voiture. Quoiqu’il n’y eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le cœur,
890 nous nous mîmes à table avec un air de confiance et d’amitié. G... M... trouva aisément l’occasion de
891 déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus pas lui paraître gênant, car je m’absentai exprès pendant
892 quelques minutes. Je m’aperçus, à mon retour qu’on ne l’avait pas désespéré par un excès de 204
893 rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde. J’affectai de le paraître aussi. Il riait
894 intérieurement de ma simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l’après-midi, nous fûmes l’un pour
895 l’autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant son départ, un moment d’entretien
896 particulier avec Manon, de sorte qu’il eut lieu de s’applaudir de ma complaisance autant que de la
897 bonne chère.
898 Aussitôt qu’il fut monté en carrosse avec M. de T..., Manon accourut à moi, les bras ouverts,
899 et m’embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta ses discours et ses propositions, sans y
900 changer un mot. Ils se réduisaient à ceci : il l’adorait. Il voulait partager avec elle quarante
901 mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu’il attendait après la mort de
902 son père. Elle allait être maîtresse de son cœur et de sa fortune, et, pour gage de ses
903 bienfaits, il était prêt à lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre,
904 trois laquais et un cuisinier.
905 -Texte 19 : Qu’est-ce qui peut choquer le lecteur dans ce passage ?
906 Le cocher, m’ayant aperçu, vint quelques pas au-devant de moi pour me dire, d’un air mystérieux,
907 qu’une jolie demoiselle m’attendait depuis une heure dans le carrosse ; qu’elle m’avait demandé, à
908 des signes qu’il avait bien reconnus, et qu’ayant appris que je devais revenir, elle avait dit qu’elle ne
909 s’impatienterait point à m’attendre. Je me figurai aussitôt que c’était Manon. J’approchai ; mais je vis
910 un joli petit visage, qui n’était pas le sien. C’était une étrangère, qui me demanda d’abord si elle
911 n’avait pas l’honneur de parler à M. le chevalier des Grieux. Je lui dis que c’était mon nom. – J’ai une
912 lettre à vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m’amène, et par quel rapport j’ai
913 l’avantage de connaître votre nom. Je la priai de me donner le temps de la lire dans un cabaret
914 voisin. Elle voulut me suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. – De qui vient
915 cette lettre ? lui dis-je en montant. Elle me remit à la [Link] reconnus la main de Manon. Voici à
916 peu près ce qu’elle me marquait : G... M... l’avait reçue avec une politesse et une magnificence au-
917 delà de toutes ses idées. Il l’avait comblée de présents ; il lui faisait envisager un sort de reine. Elle
22 p. 22
918 m’assurait néanmoins qu’elle ne m’oubliait pas dans cette nouvelle splendeur ; mais que, n’ayant pu
919 faire consentir G... M... à la mener ce soir à la Comédie, elle remettait à un autre jour le plaisir de me
920 voir ; et que, pour me consoler un peu de la peine qu’elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me
921 causer, elle avait trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui serait la
922 porteuse de son billet. Signé : « Votre fidèle amante, MANON LESCAUT. » (…)Je jetai les yeux sur la
923 fille qui était devant moi : elle était extrêmement jolie, et j’aurais souhaité qu’elle l’eût été assez
924 pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je n’y trouvai point ces yeux fins et languissants,
925 ce port divin, ce teint de la composition de l’Amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes que la
926 nature avait prodigués à la perfide Manon. (…)L’accès de rage que je venais de sentir se changea
927 dans une profonde douleur ; je ne fis plus que pleurer en poussant des gémissements et des soupirs.
928 – Approche, mon enfant, approche, m’écriai-je en parlant à la jeune fille ; approche, puisque c’est toi
929 qu’on envoie pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et le désespoir,
930 contre l’envie de se donner la mort à soi-même, après avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de
931 vivre. Oui, approche, continuai-je, en voyant qu’elle faisait vers moi quelques pas timides et
932 incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix à mon cœur, viens me dire que tu m’aimes,
933 afin que je m’accoutume à l’être d’une autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrais peut-être
934 t’aimer à mon tour. Cette pauvre enfant, qui n’avait pas seize ou dix-sept ans, et qui paraissait avoir
935 plus de pudeur que ses pareilles, était extraordinairement surprise d’une si étrange scène. Elle
936 s’approcha néanmoins pour me faire quelques caresses, mais je l’écartai aussitôt, en la repoussant
937 de mes mains. – Que veux-tu de moi ? lui dis-je. Ah ! tu es une femme, tu es d’un sexe que je déteste
938 et que je ne puis plus souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque trahison. Va-
939 t’en et laisse-moi seul ici.
940 -Extrait 20 : Comment comprenez-vous l’expression « le délire du plaisir » ?
941 Je demeurai avec eux jusqu’au moment où je vis paraître G... M..., et je me retirai alors
942 quelques pas au-dessous, dans un endroit obscur pour être témoin d’une scène si
943 extraordinaire. Le garde du corps l’aborda, le pistolet au poing, et lui expliqua civilement
944 qu’il n’en voulait ni à sa vie ni à son argent, mais que, s’il faisait la moindre difficulté de le
945 suivre, ou s’il jetait le moindre cri, il allait lui brûler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu
946 par trois soldats, et craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je le
947 vis emmener comme un [Link] retournai aussitôt chez Manon, et pour ôter tout
948 soupçon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu’il ne fallait pas attendre M. de G... M...
949 pour souper, qu’il lui était survenu des affaires qui le retenaient malgré lui, et qu’il m’avait
950 prié de venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardais comme une
951 grande faveur auprès d’une si belle dame. Elle seconda fort adroitement mon dessein. Nous
952 nous mîmes à table. Nous y prîmes un air grave, pendant que les laquais demeurèrent à
953 nous servir. Enfin, les ayant congédiés, nous passâmes une des plus charmantes soirées de
954 notre vie. Pendant ce temps-là, notre mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions
955 dans le délire du plaisir et le glaive était suspendu sur nos têtes. Le fil qui le soutenait allait
956 se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les circonstances de notre ruine, il faut
957 en éclaircir la cause.
958 -Extrait 21 : Cet épisode était-il prévisible ?
959 J’allais me mettre au lit, lorsqu’il arriva. La porte de la chambre étant fermée, je n’entendis point
960 frapper à celle de la rue ; mais il entra suivi de deux archers, et s’étant informé inutilement de ce
961 qu’était devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse, pour tirer d’elle quelque lumière. Il
962 monte à l’appartement, toujours accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit.
963 Il ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue. – Ô Dieu ! c’est le vieux G... M..., dis-je à Manon.
23 p. 23
964 Je saute sur mon épée ; elle était malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers,
965 qui virent mon mouvement, s’approchèrent aussitôt pour me la saisir. Un homme en chemise est
966 sans résistance. Ils m’ôtèrent tous les moyens de me défendre.
967 -Extrait 22 :Comment expliquer la bonne entente des pères ?
968 En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le trouva avec son fils, à qui le garde
969 du corps avait honnêtement rendu la liberté. Je n’ai jamais su les particularités de leur conversation,
970 mais il ne m’a été que trop facile d’en juger par ses mortels effets. Ils allèrent ensemble, je dis les
971 deux pères, chez M. le lieutenant général de police, auquel ils demandèrent deux grâces : l’une, de
972 me faire sortir sur-le-champ du Châtelet ; l’autre, d’enfermer Manon pour le reste de ses jours, ou de
973 l’envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans
974 aveu pour le Mississippi. M. le lieutenant général de police leur donna sa parole de faire partir
975 Manon par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent aussitôt m’apporter ensemble la
976 nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un compliment civil sur le passé, et m’ayant félicité sur
977 le bonheur que j’avais d’avoir un tel père, il m’exhorta à profiter désormais de ses leçons et de ses
978 exemples. Mon père m’ordonna de lui faire des excuses de l’injure prétendue que j’avais faite à sa
979 famille, et de le remercier de s’être employé avec lui pour mon élargissement. Nous sortîmes
980 ensemble, sans avoir dit un mot de ma maîtresse.
981 Épisode IV : avril 1715/juin 1716 (la déportation en Amérique)
982 -Extrait 23 : Quelle impression donne ce changement de vie ?
983 Je n’eus point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors des jeunes gens qui
984 fussent disposés à se joindre volontairement à la colonie. Le passage et la nourriture me furent
985 accordés gratis. La poste de Paris devant partir le lendemain, j’y laissai une lettre pour Tiberge. Elle
986 était touchante et capable de l’attendrir sans doute, au dernier point, puisqu’elle lui fit prendre une
987 résolution qui ne pouvait venir que d’un fond infini de tendresse et de générosité pour un ami
988 malheureux. Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable. J’obtins du
989 capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la bonté de nous regarder d’un autre œil que
990 le commun de nos misérables associés. Je l’avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour
991 m’attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une partie de mes infortunes. Je ne crus
992 pas me rendre coupable d’un mensonge honteux en lui disant que j’étais marié à Manon. Il feignit de
993 le croire, et il m’accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques pendant toute la navigation.
994 (…)
995 Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage désiré. Le pays ne nous offrit
996 rien d’agréable à la première vue. C’étaient des campagnes stériles et inhabitées, où l’on voyait à
997 peine quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace d’hommes ni
998 d’animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques pièces de notre artillerie, nous ne fûmes
999 pas longtemps sans apercevoir une troupe de citoyens du Nouvel-Orléans, qui s’approchèrent de
1000 nous avec de vives marques de joie. Nous n’avions pas découvert la ville. Elle est cachée, de ce côté-
1001 là, par une petite colline.
1002 La maison du gouverneur nous parut un peu distinguée par sa hauteur et par sa situation. Elle est
1003 défendue par quelques ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé. Nous fûmes d’abord
1004 présentés à lui. Il s’entretint longtemps en secret avec le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il
1005 considéra, l’une après l’autre, toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau. Elles étaient au
1006 nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre une autre bande, qui s’était jointe à la nôtre.
1007 Le gouverneur, les ayant longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui
1008 languissaient dans l’attente d’une épouse. Il donna les plus jolies aux principaux et le reste fut tiré au
1009 sort. Il n’avait point encore parlé à Manon, mais, lorsqu’il eut ordonné aux autres de se retirer il nous
1010 fit demeurer elle et moi. – J’apprends du capitaine, nous dit-il, que vous êtes mariés et qu’il vous a
1011 reconnus sur la route pour deux personnes d’esprit et de mérite. Je n’entre point dans les raisons qui
1012 ont causé votre malheur mais, s’il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre que votre figure me le
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1013 promet, je n’épargnerai rien pour adoucir votre sort, et vous contribuerez vous-même à me faire
1014 trouver quelque agrément dans ce lieu sauvage et désert.
1015 -Extrait 24 : Pourquoi des Grieux et Manon veulent-ils à présent se marier ?
1016 J’allai chez le gouverneur comme j’en étais convenu avec Manon, pour le prier de consentir à la
1017 cérémonie de notre mariage. Je me serais bien gardé d’en parler, à lui ni à personne, si j’eusse pu me
1018 promettre que son aumônier, qui était alors le seul prêtre de la ville, m’eût rendu ce service sans sa
1019 participation ; mais, n’osant espérer qu’il voulût s’engager au silence, j’avais pris le parti d’agir
1020 ouvertement. Le gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement cher.
1021 C’était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il n’était point marié. La beauté de
1022 Manon l’avait touché dès le jour de notre arrivée ; et les occasions sans nombre qu’il avait eues de la
1023 voir, pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu’il se consumait en secret
1024 pour elle. Cependant, comme il était persuadé, avec son oncle et toute la ville, que j’étais réellement
1025 marié, il s’était rendu maître de son amour jusqu’au point de n’en laisser rien éclater et son zèle
1026 s’était même déclaré pour moi, dans plusieurs occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son
1027 oncle, lorsque j’arrivai au fort. Je n’avais nulle raison qui m’obligeât de lui faire un secret de mon
1028 dessein, de sorte que je ne fis point difficulté de m’expliquer en sa présence. Le gouverneur m’écouta
1029 avec sa bonté ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu’il entendit avec plaisir, et,
1030 lorsque je le priai d’assister à la cérémonie que je méditais, il eut la générosité de s’engager à faire
1031 toute la dépense de la fête. Je me retirai fort content. Une heure après, je vis entrer l’aumônier chez
1032 moi. Je m’imaginai qu’il venait me donner quelques instructions sur mon mariage ; mais, après
1033 m’avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le gouverneur me défendait d’y
1034 penser, et qu’il avait d’autres vues sur Manon. – D’autres vues sur Manon ! lui dis-je, avec un mortel
1035 saisissement de cœur, et quelles vues donc, monsieur l’aumônier ? Il me répondit que je n’ignorais
1036 pas que M. le gouverneur était le maître ; que Manon ayant été envoyée de France pour la colonie,
1037 c’était à lui à disposer d’elle ; qu’il ne l’avait pas fait jusqu’alors, parce qu’il la croyait mariée, mais,
1038 qu’ayant appris de moi-même qu’elle ne l’était point, il jugeait à propos de la donner à M. Synnelet,
1039 qui en était amoureux. Ma vivacité l’emporta sur ma prudence. J’ordonnai fièrement à l’aumônier de
1040 sortir de ma maison, en jurant que le gouverneur, Synnelet et toute la ville ensemble n’oseraient
1041 porter la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme ils voudraient l’appeler.
1042 -Extrait : Quelle impression a-t-on en lisant ce récit de mort ?
1043 Des Grieux se bat en duel avec Synnelet et doit fuir la contrée.
1044 J’avais acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix mois que j’étais en Amérique, pour
1045 ne pas ignorer de quelle manière on apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs
1046 mains, sans courir à une mort certaine. J’avais même appris quelques mots de leur langue et
1047 quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions que j’avais eues de les [Link]
1048 marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c’est-à-dire environ deux
1049 lieues, car cette amante incomparable refusa constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de
1050 lassitude, elle me confessa qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous
1051 assîmes au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son
1052 premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait pansée elle-même avant notre
1053 départ. Je m’opposai en vain à ses volontés. J’aurais achevé de l’accabler mortellement, si je lui eusse
1054 refusé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
1055 conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses soins en silence et
1056 avec honte.
1057 Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut
1058 jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans
1059 ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer. Nous
1060 avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je
1061 n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point
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1062 du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein,
1063 pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit,
1064 d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un
1065 langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour.
1066 Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans
1067 lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs
1068 approchait.
1069 N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières
1070 expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait.
1071 C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement. Mon âme ne
1072 suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que
1073 j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais
1074 plus heureuse.
1075 -Extrait 25 Que pensez-vous de l’excipit ?
1076 Ce fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant seul, un jour sur le rivage,
1077 je vis arriver un vaisseau que des affaires de commerce amenaient au NouvelOrléans. J’étais attentif
1078 au débarquement de l’équipage. Je fus frappé d’une surprise extrême en reconnaissant Tiberge
1079 parmi ceux qui s’avançaient vers la ville.
1080 Ce fidèle ami me remit de loin, malgré les changements que la tristesse avait faits sur mon visage. Il
1081 m’apprit que l’unique motif de son voyage avait été le désir de me voir et de m’engager à retourner
1082 en France ; qu’ayant reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s’y était rendu en personne pour
1083 me porter les secours que je lui demandais ; qu’il avait ressenti la plus vive douleur en apprenant
1084 mon départ et qu’il serait parti sur le champ pour me suivre, s’il eût trouvé un vaisseau prêt à faire
1085 voile ; qu’il en avait cherché pendant plusieurs mois dans divers ports et qu’en ayant enfin rencontré
1086 un, à Saint-Malo, qui levait l’ancre pour la Martinique, il s’y était embarqué, dans l’espérance de se
1087 procurer de là un passage facile au Nouvel-Orléans ; que, le vaisseau malouin ayant été pris en
1088 chemin par des corsaires espagnols et conduit dans une de leurs îles, il s’était échappé par adresse ;
1089 et qu’après diverses courses, il avait trouvé l’occasion du petit bâtiment qui venait d’arriver pour se
1090 rendre heureusement près de moi. Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si
1091 généreux et si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le maître de tout ce que je possédais. Je
1092 lui appris tout ce qui m’était arrivé depuis mon départ de France, et pour lui causer une joie à
1093 laquelle il ne s’attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu’il avait jetées autrefois dans
1094 mon cœur commençaient à produire des fruits dont il allait être satisfait. Il me protesta qu’une si
1095 douce assurance le dédommageait de toutes les fatigues de son voyage.
1098 Le long de ce trajet, Monsieur, j’étais guidé de ville en ville, non pas par ma fantaisie, mais par une
1099 fascination irrésistible et lointaine dont je ne doute pas plus que de l’existence de Dieu. Quatre fois
1100 dans la vaste Espagne j’ai rencontré Concha Perez. Ce n’est pas une suite de hasards : je ne crois pas
1101 à ces coups de dés qui régiraient la destinée. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que
1102 je visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre. Et en effet tout s’accomplit.
1103 Ce fut à Cadix. J’entrai un soir dans le Baile de là-bas. Elle y était, elle dansait, Monsieur,
1104 devant trente pêcheurs, autant de matelots et quelques étrangers stupides. Dès que je la vis, je me
1105 mis à trembler. Je devais être pâle comme la terre ; je n’avais ni souffle ni force. Le premier banc près
1106 de la porte fut celui où je m’assis, et, les coudes sur la table je la contemplai comme une ressuscitée.
1107 Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les seins fous, en secouant à chaque
1108 main des castagnettes assourdissantes. Je suis certain qu’elle m’avait vu, mais qu’elle ne me
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1109 regardait pas. Elle achevait son bolero dans un mouvement de passion furieuse et les provocations
1110 de sa jambe et de son torse visaient quelqu’un au hasard dans la foule des spectateurs.
1111 Brusquement elle s’arrêta au milieu d’une grande clameur : « Che quapa ! criaient les hommes. Olé !
1112 Chiquilla ! Olé ! Olé ! Oltra vez ! ». Et les chapeaux volaient sur scène ; toute la salle était de bout.
1113 Elle saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de mépris. Tous la connaissaient
1114 par son nom. J’entendais des « Conchita » qui faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu’à
1115 ma nuque. On lui donnait à boire ; on touchait ses bras nus ; elle mit dans ses cheveux une fleur
1116 rouge qu’un marin allemand lui donna : elle feignit la volupté devant un jeu fat assis avec des
1117 femmes, et caressa la joue d’un homme que j’aurais tué.
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1156 J’avais de la peine, de la vraie, pour une fois, pour tout le monde, pour moi, pour elle, pour tous les
1157 hommes. C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin
1158 possible pour devenir soi-même avant de mourir. 15 Des années ont passé depuis ce départ et puis
1159 des années encore…J’ai écrit souvent à Détroit et puis ailleurs à toutes les adresses dont je me
1160 souvenais et où l’on pouvait la connaître, la suivre Molly. Jamais je n’ai reçu de réponse. La Maison
1161 est fermée à présent. C’est tout ce que j’ai pu savoir. Bonne, admirable Molly, je veux si elle peut
1162 encore me lire, d’un endroit que je ne connais pas, qu’elle sache 20 bien que je n’ai pas changé pour
1163 elle, que je l’aime encore et toujours, à ma manière, qu’elle peut venir ici quand elle voudra partager
1164 mon pain et ma furtive destinée. Si elle n’est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons !
1165 J’ai gardé tant de beauté d’elle en moi, si vivace, si chaude que j’en ai bien pour tous les deux et pour
1166 au moins vingt ans encore, le temps d’en finir. 25 Pour la quitter il m’a fallu certes bien de la folie et
1167 d’une sale et froide espèce. Tout de même, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort,
1168 demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais tout-à-fait aussi froid, vilain, aussi
1169 lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m’a fait cadeau dans le cours de ces
1170 quelques mois d’Amérique. © Éditions Gallimard (1952) 1. Léon Robinson est un ami de Bardamu, et
1171 en quelque sorte son double. Il apparaît dans les moments décisifs du roman, qui s'achève sur sa
1172 disparition. 2. La machine : le train
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1194 ton timide, qu’elle confessait que son infidélité méritait ma haine ; mais que, s’il était vrai que j’eusse
1195 jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans2
1196 sans prendre soin de m’informer de son sort, et qu’il y en avait beaucoup encore à la voir dans l’état
1197 où elle était en ma présence, sans lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l’écoutant, ne
1198 saurait être exprimé. Elle s’assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n’osant l’envisager3 10
1199 directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n’eus pas la force d’achever. Enfin, je
1200 fis un effort pour m’écrier douloureusement : Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta,
1201 en pleurant à chaudes larmes, qu’elle ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous
1202 donc ? m’écriai-je encore. Je prétends 15 mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur,
1203 sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-
1204 même des pleurs, que je m’efforçai en vain de retenir. Demande ma vie, qui est l’unique chose qui
1205 me reste à te sacrifier ; car mon cœur n’a jamais cessé d’être à toi. À peine eus-je achevé ces derniers
1206 mots, qu’elle se leva avec transport pour venir m’embrasser. Elle m’accabla de 20 mille caresses
1207 passionnées. Elle m’appela par tous les noms que l’amour invente pour exprimer ses plus vives
1208 tendresses. Je n’y répondais encore qu’avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation
1209 tranquille où j’avais été, aux mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J’en étais épouvanté.
1210 Je frémissais, comme il arrive lorsqu’on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit
1211 transporté dans un nouvel ordre 25 de choses ; on y est saisi d’une horreur secrète, dont on ne se
1212 remet qu’après avoir considéré longtemps tous les environs.
1214 1. Tremblement : appréhension qui fait trembler. 2. Des Grieux a passé un an dans sa famille, puis
1215 près d’un an à Paris ; les exercices de controverse peuvent avoir lieu à la fin de l’année scolaire, en
1216 juillet ; d’après la chronologie interne du roman, ils semblent avoir lieu ici à la rentrée, en septembre
1217 ou en octobre. 3. L’envisager : la regarder au visage, la regarder en face.
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