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Les limites du patrimoine et son identité

Le document explore la notion de patrimoine, soulignant qu'il délimite ce que nous possédons et ce qui appartient à autrui, tout en jouant un rôle crucial dans l'identité nationale et collective. Il examine comment le patrimoine a évolué au fil du temps, notamment à travers le prisme de la spatialité et de l'altérité, et comment il est influencé par le tourisme et les mouvements migratoires. Enfin, il met en lumière les transformations récentes de la gouvernance patrimoniale et la manière dont le patrimoine est perçu et géré dans un contexte de diversité culturelle croissante.

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Les limites du patrimoine et son identité

Le document explore la notion de patrimoine, soulignant qu'il délimite ce que nous possédons et ce qui appartient à autrui, tout en jouant un rôle crucial dans l'identité nationale et collective. Il examine comment le patrimoine a évolué au fil du temps, notamment à travers le prisme de la spatialité et de l'altérité, et comment il est influencé par le tourisme et les mouvements migratoires. Enfin, il met en lumière les transformations récentes de la gouvernance patrimoniale et la manière dont le patrimoine est perçu et géré dans un contexte de diversité culturelle croissante.

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Lucie K.

Morisset
Université du Québec à Montréal

Le patrimoine et ses limites

« L’idée de patrimoine est de celles qui, à raison de leur Notre patrimoine marque la limite de ce que nous
simplicité apparente, paraissent s’expliquer d’elles-mêmes possédons, au-delà de laquelle survient ce que d’autres
et pouvoir se passer de définition, parce que tout le monde peuvent posséder : national, bâti, historique, urbain ou
croit entendre ce que cela veut dire ». Convié à la rédac- immatériel, le patrimoine fait frontière. Cette brève
tion de l’article « Patrimoine » de La Grande Encyclopédie réflexion explore quelques manifestations et transforma-
(1886-1902), le juriste Eugène Dramard exprime de la sorte tions du patrimoine sous cet angle : la fonction de faire
son désarroi devant cette perturbation du champ lexical front et, conséquemment, de différencier un dedans (inté-
du droit notarial. Comme en fait foi l’usage relativement rieur à la limite) du dehors qui s’étend au-delà.
commun dès les années 1920 (au Québec toutefois) de la
locution « patrimoine national », le patrimoine est en passe
d’assimiler le « monument » dans l’univers du « monument
d’art et d’histoire » dont l’historien d’art Aloïs Riegl, à la Spatialité et altérité
même époque, s’affaire à cerner le « culte moderne » (Riegl,
1984). Ainsi, tandis que seulement quelques colonnes sont Françoise Choay, ainsi que Jean-Michel Leniaud, ont
consacrées au monument dans La Grande Encyclopédie, le bien démontré la longévité du rapport au passé qui anime
patrimoine inspire une sinueuse discussion de plusieurs les premiers émois patrimoniaux et leurs emprunts au
pages, que le juriste conclut ainsi : « le patrimoine est aussi vocabulaire successoral. Mais outre la temporalité qu’il
bien la faculté de posséder que la possession elle-même. maintient, le patrimoine – sinon sous ce nom, au moins
[…] Quand, avec les Américains, on dit qu’un homme vaut sous la conception qu’on en entretient couramment – cir-
tant, on identifie sa personne avec son patrimoine, et l’on conscrit aussi le lieu d’où nous venons : tout en collectivi-
donne ainsi la signification pratique de l’axiome que le sant la notion d’héritage et, dans la foulée, divers corpus
patrimoine, comme universalité de biens, prend son fon- d’artefacts, le patrimoine prête une forme concrète au ter-
dement dans la personnalité. » ritoire imaginaire de la nation et à l’identité (nationale,

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collective), son corollaire. Au-delà de l’administration de au xixe siècle) et l’impression d’une homogénéité cultu-
la sauvegarde et de l’histoire des institutions, on touche ici relle de part et d’autre (celle de l’intérieur se différenciant
à l’opération de représentation qui distingue le mieux le de celles à l’extérieur) se sont abondamment nourries au
patrimoine, si abstrait par rapport au monument (commé- développement du tourisme, catalyseur éternel du patri-
moratif) des siècles précédents dont il absorbe une partie moine. On pense évidemment au « grand tour » institué
des rôles : symbolique, le patrimoine se réfère a priori à au xviiie siècle, qui transforma les « ailleurs » des récits
ce qu’il n’est pas. Il discourt sur la spatialité (c’est-à-dire de voyage érudits en scènes de mieux en mieux organisées
la façon des acteurs de la patrimonialisation de se penser pour accueillir notamment les jeunes Britanniques transfi-
dans un espace et de concevoir le patrimoine en référence gurés, au moins pour la forme, en anthropologues-archéo-
à celui-ci) et sur l’altérité (c’est-à-dire la conception d’un logues amateurs. Morcelé et ordonné dans des itinéraires
soi par contraste avec un autre défini par son patrimoine dévolus à forger une culture commune chez ces voyageurs,
propre ou simplement par exclusion de la possession d’un le monde outre-Manche – puisque, comme pour un rite
patrimoine qui est à soi), l’une intérieure et l’autre exté- de passage, c’est bien de franchir une frontière qu’il s’agit
rieure à la frontière qu’il connote. – permet ainsi de découvrir l’autre : le Romain de Pompéi,
Ainsi en est-il des premières constructions patri- le Grec de l’Antiquité, le Turc et ses mœurs étonnantes, les
moniales stricto sensu, que l’historicisme du xixe siècle pyramides du pharaon égyptien, etc. En effet, si la chro-
aiguillonna vers des passés réputés fondateurs : le dit nique fourmille des pratiques plus festives qu’instructives
« style Second Empire » par exemple, adossé à la pre- de ces tourists souvent mieux accointés avec leurs congé-
mière Renaissance, aux châteaux de la Loire et au terri- nères et peu soucieux de leurs contemporains étrangers, il
toire « national » conséquemment balisé par l’histoire. Au faut signaler que l’autre recherché se manifeste principa-
Canada, on connaît bien l’épisode de la conception des lement par le truchement des « monuments anciens », des
premiers édifices de la nouvelle province de Québec, créée « édifices publics » et autres traces, substrats des reliques
en 1867 (en même temps que trois autres provinces de la du culte chrétien dont on a remarqué la permanence dans
Confédération canadienne). Dans la capitale provinciale, l’épopée patrimoniale occidentale, mais aussi héritages
hôtel du Parlement, palais de Justice, Manège militaire différentiels constitués par le passage des siècles. Établi
ont en effet reçu cette même référence à la Renaissance dans une spatialité de confins plus ou moins étranges, le
en France. À défaut de trouver des architectures suffi- patrimoine des tourists met en exergue cette autre qualité
samment achevées dans la Nouvelle-France des xvie et de la frontière dans le phénomène patrimonial et dans la
xviie siècles, le bond transatlantique vers la contrée des vision du monde qu’il rend : celui-ci exprime un double
découvreurs attestait l’authenticité du Québec moderne en rapport à l’autre, discourt (comme l’observait le juriste
spatialisant son historicité et l’hérédité de son territoire. Dramart) sur ce qui est à soi mais aussi sur ce que l’autre
La temporalité agissait surtout comme prétexte d’une reconnaît comme n’étant pas sien. C’est cette reconnais-
spatialité dédoublée, qui justifiait les frontières du Québec sance par différenciation, exercée par un autre anthro-
moderne par une extension territoriale imaginaire dévolue pologique, imaginaire ou réel, qui constitue le capital iden-
à accaparer et à inscrire dans sa continuité « nationale » les titaire du patrimoine.
origines du Canada (français). En parallèle de la temporalité qui, à la manière
Dans cet univers de procédés mythiques, l’affirmation darwinienne, particularise les espaces, spatialité et alté-
de frontières (nationales, comme on l’entend notamment rité fonctionnent ainsi en équilibre. Tandis que l’autre se

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définit par son origine ou sa position spatiale à l’extérieur constitue le patrimoine, d’autre part avec la perméabilité
de la frontière, le patrimoine caractérise ce qui se situe à croissante des territoires de référence du patrimoine et
l’intérieur de cette frontière ou survient quand l’autre la l’abstraction subséquente des frontières en question.
franchit, pour consacrer la différence de ce qui se trouve Certes, les frontières que pose le patrimoine restent,
dedans. en principe du moins, corollaires de nations. Encore au
Ce patrimoine est aussi, comme le décrypte La Grande début des années 1980, l’État québécois s’oppose au clas-
Encyclopédie, caractérisé par sa constitution de biens fon- sement de la plus ancienne église de la ville de Québec, la
gibles : les artefacts dont il définit la valeur peuvent être cathédrale Holy Trinity, parce que le monument anglican,
remplacés les uns par les autres, voire sortir du patrimoine témoin de l’appartenance du Canada à l’Empire britan-
ou y entrer sans que celui-ci en soit, en valeur, diminué ou nique, détonne sur la trame narrative de la survivance
augmenté. C’est le patrimoine de l’Italie, du Québec, de canadienne-française en Amérique. Il faut dire que cette
l’Égypte et ainsi de suite ; mais ce n’est aucunement « du nation à la spatialité plus historiciste que géopolitique est
patrimoine » comme on désigne un artefact isolé, surtout une destination privilégiée des Étasuniens, qui visitent le
depuis que le patrimoine, qui compte pourtant en français Québec en nombre. Dans les années 1960, la construction
près de 300 co-occurrences, se voit dépourvu des qualifi- d’un « quartier-musée », la place Royale, « d’allure typique-
catifs historique, national, artistique, etc., véhicules de sa ment française », a été entreprise en pensant aux Anglo-
sortie du vocabulaire notarial. Américains qui franchissent les équivoques frontières de
la « Belle Province » pour s’imprégner de cette différence.
Cette élaboration du discours patrimonial corres-
pond à la consolidation du domaine du savoir annoncée
Le patrimoine délimité par les mutations du champ lexical et poursuivie depuis
les premières décennies du siècle. Attribuée à Gustavo
Le xxe siècle a transformé le patrimoine et ses fron- Giovannoni autour de la publication de Vecchie Città ed
tières. Le patrimoine du xxe siècle fait toujours frontière, edilizia nuova (1931), l’invention ante litteram du « patri-
d’autant que l’altérité qui motive ses expressions prend moine urbain » est exemplaire. Reçue par l’historiographie
une importance considérable avec l’accroissement de la comme une expansion de l’objet patrimonial, elle signe
mobilité des personnes et, tout d’abord, avec l’essor du tou- aussi la délimitation de plus en plus précise du patrimoine,
risme, mot du langage courant dans l’entre-deux-guerres. cadré dans une entité plus ou moins organique, dite « îlot »,
S’affirme ainsi, au cœur du champ patrimonial, l’hybride « ensemble », puis « quartier », « secteur sauvegardé » et
entre le monument, destiné à faire souvenir, et les mœurs, « arrondissement historique ». En d’autres mots, plus les
les pratiques et les traces que fréquentaient les tourists. frontières qu’exprime le patrimoine sont mouvantes et
En témoignent les entrecoupements entre, par exemple, le évanescentes, plus se précisent les limites du patrimoine,
Touring club de France (doté dès 1904 d’un Comité des de ce qu’il dénote et contient : des moulins, des maisons,
sites et monuments) et la Commission des monuments des canaux, des phares, des gares ont gonflé le corpus patri-
historiques (qui entreprend en 1922 de consacrer des « sta- monial constitué auparavant pour symboliser la nation (les
tions de tourisme »). Mais ce patrimoine d’un genre nou- sites de bataille et forts, tous proclamés lieux historiques
veau exprime un rapport différent à l’espace, d’une part nationaux du Canada dans les années 1920 et 1930, ou les
à travers la délimitation de plus en plus précise de ce qui châteaux, qui avaient fait les belles heures des Monuments

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historiques français). La diffusion des idées de la Neue Que sont nos frontières devenues ?
Sachlichkeit s’est traduite par la fragmentation et la décan-
tation de patrimoines agricole, autochtone, moderne, Ainsi est apparu ce que l’on appelle au Québec le
documentaire, funéraire, industriel, maritime, fluvial, « patrimoine de proximité », écho du petit patrimoine de
religieux, immatériel, vernaculaire qui sont – seulement France, toutefois clairement défini par sa spatialité de
au Québec – classés, cités, constitués ou reconnus comme voisinage : le patrimoine de proximité circonscrit le petit
arrondissements historiques ou naturels (on compte aussi monde qui nous entoure.
un arrondissement historique et naturel, le Mont-Royal), L’homogénéité culturelle présumée de part et d’autre
biens archéologiques ou historiques, monuments histo- de la frontière des tourists a fait place à une hétérogénéité
riques, œuvres d’art, sites archéologiques ou sites histo- mouvante et omniprésente indifférente aux héritages
riques, voire sites du patrimoine. et autres aspirations mythiques des communautés du
Plus ou moins déparé de son fonctionnement symbo- xxe siècle. Au Canada par exemple, où les grandes villes
lique – car réduit à sa portion matérielle sous l’effet de la affichent des taux records d’accroissement migratoire, que
multiplication et de l’affirmation de ses catégories socio- peut signifier une église de la Nouvelle-France quand le
professionnelles –, le patrimoine essentialisé a reçu une seul héritage commun réside dans la migration ? Signe des
gouvernance propre. Au Québec, le produit de l’État cen- temps, parmi les lieux historiques nationaux plus récem-
tralisé sous la garde du secrétaire de la province est passé ment désignés par le gouvernement canadien à Montréal
aux mains d’un ministère des Affaires culturelles, puis de se trouve « la Main » (à prononcer en anglais [mãn]), quar-
la Culture, puis surtout, depuis le milieu des années 1980, tier consacré au titre de « secteur historique rappelant
aux municipalités dotées du pouvoir de « citer », geste le développement de communautés culturelles ; couloir
patrimonial inspiré du classement par l’État. Dès lors, d’immigrants ». C’est là que la fermeture et la démolition
dans la foulée de la délimitation du patrimoine urbain, la en 2002 d’un magasin fondé par des immigrants polonais
spatialité nationale que connotait le patrimoine s’est ato- dans les années 1930, Warshaw, un bazar sans la moindre
misée à la faveur du transfert progressif de la gouvernance parenté architecturale avec La Samaritaine, a soulevé une
patrimoniale vers ces « gouvernements de proximité », intense (mais brève) lutte populaire. Depuis, une large part
comme on les appelle, qui ont inscrit le patrimoine parmi des bâtiments contenus dans ce lieu historique national
les instruments normatifs de contrôle du développement de la Main, lui-même contenu dans un nouveau « quartier
urbain. Outillés par le contextualisme et la typomorpho- des spectacles », a aussi été remplacée, comme si la patri-
logie, zones de protection du patrimoine architectural, monialisation s’était suffi à elle-même pour remplacer les
urbain et paysager (ZPPAUP, en France depuis 1993) murs de brique, les pans de bois et autres vieilles pierres
et plans d’implantation et d’intégration architecturale au titre de portion visible de la représentation patrimo-
(PIIA, au Québec depuis 1985), mais aussi plans d’urba- niale. Le matérialisme de la gouvernance municipale du
nisme et autres zones d’aménagement concerté réifient, patrimoine agirait-il de concert avec la raréfaction du culte
depuis la surface palpable du patrimoine déployé en plages chrétien pour invalider la « trace » au profit d’un autre
urbaines et délimité en quartiers. C’est alors que chacun dénominateur commun ?
peut avoir « du patrimoine » : son patrimoine distinct de Certes, la mobilité des personnes établit aussi – pro-
celui de l’autre, le voisin. pices à l’expression de nouvelles spatialités – des enjeux de
représentation inédits qui de plus en plus substituent aux

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imaginaires nationaux ceux de métropoles souveraines et patrimoine et le rapport à l’autre qui l’animait dans ce qua-
concurrentes, cités-État du xxie siècle qu’on caractérise drant-ci du monde et au xixe siècle : le patrimoine mondial
par leur quête d’image « dans le concert de la mondialisa- réhabilite le tourist dans la différenciation des territoires
tion », selon l’expression consacrée. Mais le patrimoine ne et, avec lui, la frontière que l’on doit franchir pour aller, du
différencie pas particulièrement les « villes créatives » et dehors au dedans, acquérir le knowledge. Mais cet espéranto
autres spectacularisations ; c’est plutôt à l’intérieur – dans la patrimonial repose sur un paradoxe : tout en présupposant
proximité, précisément, comme si la densification de l’alté- un héritage commun de l’humanité (non plus des seuls
rité provoquait un rétrécissement de la spatialité – qu’il fait Européens ou des tourists britanniques), il transgresse au
maintenant frontière ou, à tout le moins, voit son pouvoir moins autant qu’il intègre, par la promotion de sites trans-
d’être autre chose ramené à sa plus simple expression : le frontaliers (les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle)
front – à l’autre ou au changement. À Montréal, par exemple, ou par le truchement d’inscriptions indépendantes des gou-
Vincent Sous-Marins, spécimen d’une chaîne de restaura- vernements territoriaux (Jérusalem inscrit à la demande de
tion rapide associé non sans raison par ses détracteurs à une la Jordanie). Les débats qui entourent encore la ratification
« gargote à l’architecture quelconque », a récemment fait de la Convention du patrimoine mondial par la Palestine
obstacle, par l’entremise des instruments d’urbanisme, à la confirment, sinon une stratégie volontariste, au moins
construction d’un immeuble d’appartements pour avoir été cette fonction constante du patrimoine de faire frontière en
promu au titre de patrimoine, interdit de démolition, puis posant, à défaut de symboliser une culture commune, un
rétrogradé à celui de « patrimoine immatériel » (!). dedans et un au-delà.
Cependant le patrimoine, qui n’est jamais qu’une Que le patrimoine se résume à la patrimonialisation
représentation, peut aussi, selon la modulation des rap- – s’arrêtant là où commence celui de l’autre – ou qu’il pré-
ports à l’autre, se déployer dans l’espace plus ou moins ima- tende déployer une culture mondiale lisse, sans dedans
ginaire de la mondialisation : on parle alors de patrimoine ni dehors, la fonction frontalière du patrimoine demeure
mondial. Née elle aussi de la consolidation du domaine par-delà les fluctuations des rapports à l’autre ou à l’espace
du savoir dans la seconde moitié du xxe siècle, cette créa- qu’elle continue de baliser. Mais à suivre cette continuité
ture sous la gouverne de l’Organisation des Nations unies comme nous l’avons fait, il semble que l’ubiquité patri-
pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) désigne moniale contemporaine révèle aussi un changement : une
actuellement 936 sites et biens réputés témoigner d’une « gargote », forme d’exacerbation du local dénué d’altérité,
« valeur universelle exceptionnelle ». ne représente pas la ville de la même façon que les pyra-
On a beaucoup écrit sur l’accroissement exponentiel mides peuvent ou ont pu signifier l’Égypte. Pareillement,
de cette liste du patrimoine mondial, dotée plus récemment sous le projecteur égalisant des visions planétaires ou
d’une cousine dévolue, par inclusion, à considérer égale- dans les territoires identitaires atomisés des métropoles
ment le « patrimoine culturel immatériel de l’humanité ». mondialisées, la vogue voulant que la patrimonialisa-
Certes, l’idée voulant que la conception du patrimoine tion procède dorénavant par appropriation sociale trahit
soit suffisamment stable pour désigner par les mêmes peut-être de nouvelles perturbations du champ lexical, de
locutions des corpus planétaires de biens ou de pratiques ce patrimoine de plus en plus hors du registre de la trace,
interpelle lorsque l’on a vu son jeune âge et son caractère mais dont encore « tout le monde croit entendre ce que cela
changeant. Il pourrait donc être rassurant de retrouver dans veut dire », de ce patrimoine dont, manifestement, on ne
le patrimoine mondial le modus operandi traditionnel du sait plus que faire, sinon des frontières.

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Lucie K. Morisset

R ÉFÉR ENCES BIBLIOGR APHIQUES

Andrews, J., Letters to a Young Gentleman, Londres, Walter & Giovannoni, G., L’Urbanisme face aux villes anciennes (traduit de
Browne, 1784. l’italien par Jean-Marc Mandosio, Amélie Petita et Claire Tandille),
Paris, Seuil, 1998.
Berthelot, M. et Dreyfus, F.-C. (dir.), La Grande Encyclopédie,
Paris, Henri Lamirault, 1886-1902 (32 volumes). Riegl, A., Le Culte moderne des monuments (traduit de l’allemand
par Daniel Wieczorek), Paris, Seuil, 1984.

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