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Le Concept

Le document explore le concept de traumatisme chez S. Ferenczi, mettant en lumière ses contributions majeures à la psychanalyse entre 1908 et 1933, notamment sa reformulation métapsychologique de la théorie de la séduction traumatique. Ferenczi élargit la définition du traumatisme en se concentrant sur les effets psychiques complexes et les relations transférentielles, tout en influençant les idées de Freud sur le sujet. Le texte souligne également le conflit théorique entre Ferenczi et Freud, qui a eu des répercussions sur la pratique psychanalytique et la compréhension du traumatisme.

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Le Concept

Le document explore le concept de traumatisme chez S. Ferenczi, mettant en lumière ses contributions majeures à la psychanalyse entre 1908 et 1933, notamment sa reformulation métapsychologique de la théorie de la séduction traumatique. Ferenczi élargit la définition du traumatisme en se concentrant sur les effets psychiques complexes et les relations transférentielles, tout en influençant les idées de Freud sur le sujet. Le texte souligne également le conflit théorique entre Ferenczi et Freud, qui a eu des répercussions sur la pratique psychanalytique et la compréhension du traumatisme.

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Le concept de trauma

chez S. Ferenczi

Thierry BOKANOWSKI

« Le fait historique représenté par le désaccord


entre Freud et Ferenczi fit sur le monde analytique
l’effet d’un traumatisme. Un maître consommé
de la technique analytique comme Ferenczi, auteur
de nombreux articles classiques en psychanalyse,
aveuglé au point d’être incapable de reconnaître
ses erreurs malgré les avertissements répétés de
Freud ; ou bien Freud et Ferenczi, les deux ana-
lystes les plus éminents, incapables de se com-
prendre et d’évaluer correctement leurs découvertes
cliniques, leurs observations et leurs idées théori-
ques respectives : le choc était extrêmement pro-
fond et douloureux. »
M. Balint, in Le défaut fondamental.

S’il est incontestable que les apports de S. Ferenczi en l’espace des vingt-
cinq années pendant lesquelles il a magistralement contribué à l’édification de la
psychanalyse (1908-1933) ont pu marquer le corpus psychanalytique de son
empreinte, on retiendra qu’avec le concept d’introjection (1909), ce sont surtout
ses avancées concernant le traumatisme qui rendent le mieux compte de son
génie créateur. Progressivement élaborées vers la fin de sa vie, entre 1928
et 1933, les hypothèses proposées concernent, pour l’essentiel, une reformula-
tion métapsychologique de la théorie de la séduction traumatique. Celles-ci ont
permis d’élargir le concept de traumatisme en spécifiant la nature du trauma,
concept qui ouvre sur la question de l’objet, tout en décrivant ses effets topiques
(le « clivage autonarcissique »).
Ces avancées, qui apparaissent encore aujourd’hui d’une étonnante moder-
nité, le conduisent à être l’un des premiers à avoir cherché à rendre compte des
interrogations théorico-pratiques auxquelles, dans le creuset de la cure, le psy-
chanalyste se trouve confronté lors des traitements psychanalytiques de fonc-
tionnements psychiques « complexes », « états limites » ou « non névrotiques ».
28 Thierry Bokanowski

Les réponses, tant techniques que métapsychologiques, qu’il tente d’apporter


alors vont être à la source d’un conflit douloureux, voire d’un véritable diffé-
rend, tant sur le plan de certaines conceptions concernant la pratique psychana-
lytique que sur le plan de la théorie qui la sous-tend, entre lui et S. Freud, dont il
avait été, au gré du tissage de leur relation, successivement l’élève prometteur, le
disciple le plus fidèle, devenu, par la suite, un ami et un confident.
Malgré ce qui a pu apparaître à la communauté analytique comme étant
de l’ordre d’un schisme entre les deux hommes qui entachait la fin de leur rela-
tion1, on doit cependant remarquer que les avancées de S. Ferenczi concernant
le trauma semblent avoir profondément influencer celles que S. Freud exprime
dans L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939)2, texte testamentaire
dans lequel il cherche à ressaisir l’ensemble de ses conceptions élaborées
jusque-là sur la question du traumatisme, tout en les prolongeant. Dès lors,
pour rendre compte de l’importance des propositions de S. Ferenczi, qui
concernent non seulement le concept de trauma, mais aussi l’influence qu’elles
ont exercée sur un certain mode de pensée extrêmement actuel en clinique ana-
lytique, est-il indispensable de réévoquer l’histoire même du concept de trau-
matisme dans l’œuvre freudienne3.

LE TRAUMATISME EN PSYCHANALYSE : BREF RAPPEL


DU DÉVELOPPEMENT DES CONCEPTIONS FREUDIENNES

Concept central au sein de l’appareil théorique de la psychanalyse, le


concept de traumatisme garde cette place tout au long du développement de
l’œuvre de S. Freud qu’il traverse de bout en bout en subissant, au gré des
avancées, d’importants remaniements.
La psychanalyse est née de la théorie de la séduction, laquelle, à
l’époque, identifiait la séduction au traumatisme sexuel dû à un objet externe.
Dès le débuts de la création du corpus psychanalytique (entre 1890 et 1897),
S. Freud rapporte l’étiologie des névroses des patients à leurs expériences
traumatiques passées. Pour lui, c’est le traumatisme qui qualifie en premier
lieu l’événement personnel du sujet : cet événement externe, qui est cernable
et datable, devient subjectivement fondamental du fait des affects pénibles
qu’il déclenche. Leur datation peut devenir de plus en plus précoce au fur et

1. Comme en témoigne M. Balint dans Le défaut fondamental (1968), au chapitre « Le désaccord entre
Freud et Ferenczi, ses répercussions ».
2. S. Freud (1939), L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986.
3. Je renvoie le lecteur à l’article introductif de S. Dreyfus dans ce même volume.
Le concept de trauma chez S. Ferenczi 29

à mesure que l’investigation (l’anamnèse) et l’intervention analytique (l’inter-


prétation) s’approfondissent.
Dès lors, le concept de traumatisme ainsi que l’idée de l’événement trau-
matique ne vont plus quitter son œuvre : ils en deviennent l’un de ses fils
rouges, et cela jusqu’au terme de son parcours théorique, puisque dans l’un de
ses ouvrages testamentaires, L’homme Moïse (1939), S. Freud, pour soutenir
ses avancées théoriques, est conduit à brosser une véritable « vue d’ensemble »
sur la question du traumatisme. Cependant, entre la conception du trauma-
tisme du début de son œuvre (celle des Études sur l’hystérie, 18951) et celle dont
il fait état dans L’homme Moïse (1939), le concept même de traumatisme va
sensiblement se modifier et changer ainsi de nature, de qualité et de finalité au
regard du fonctionnement psychique.
Ainsi, alors que dans le cadre de la première topique, le traumatisme se
référait au sexuel et, de ce fait, était intimement lié à la théorie de la séduction2,
aux lendemains de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le « tournant des
années 1920 » (c’est-à-dire à partir de « Au-delà du principe de plaisir »)3, le
concept de traumatisme devient, dans le cadre de la seconde topique, un
concept emblématique (métaphorique) des apories économiques de l’appareil
psychique : le traumatisme représente une « effraction du pare-excitation ».
L’Hilflösigkeit – la détresse du nourrisson – devient le paradigme de l’angoisse
par débordement, lorsque le signal d’angoisse ne permet plus au Moi de se
protéger de l’effraction quantitative, qu’elle soit d’origine externe ou interne.
Dès lors, les notions de trauma et de traumatique viennent s’adjoindre au
concept de traumatisme dans son sens large4. Un peu plus tard, à partir de
Inhibition, symptôme et angoisse (1926)5, S. Freud, dans le cadre de sa nouvelle
théorie de l’angoisse, met l’accent sur le lien entre le traumatisme et la perte
d’objet. On voit ainsi combien, en l’espace de quelques décennies, de très nom-
breuses évolutions sur le plan métapsychologique (essentiellement d’un point
de vue économique) ont été apportées par S. Freud lui-même, concernant le
concept de traumatisme, et combien celles-ci élargissaient du même coup le
champ théorique en question.

1. S. Freud et J. Breuer (1895), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1965.


2. Que le trauma porte sur la séduction ou le fantasme de séduction ne change rien à l’essentiel
puisque celle-ci reste foncièrement rattachée à la sexualité ; de même, qu’il s’agisse de trauma réel et/ou de fan-
tasme, leurs effets, loin de s’exclure mutuellement, se combinent le plus souvent.
3. S. Freud (1920), Au-delà du principe de plaisir, OCF.P, XV, Paris, PUF, 1996, pp. 273-338.
4. Pour un développement détaillé de la distinction entre traumatisme, traumatique et trauma, voir
T. Bokanowski (2002), Traumatisme, traumatique, trauma, Revue française de psychanalyse, t. LXVI, no 3,
743-755.
5. S. Freud (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, OCF.P, XVII, Paris, PUF, 1992, pp. 203-286.
30 Thierry Bokanowski

LE CONCEPT DE TRAUMATISME INFANTILE CHEZ S. FERENCZI : LE TRAUMA

C’est donc dans ce complet bouleversement et modification du concept


de traumatisme que S. Ferenczi vient ajouter, à partir de 1926-1927, ses déve-
loppements qui vont tant marquer ultérieurement la psychanalyse de son
empreinte et dont on a tout lieu de supposer qu’ils ont influencé les toutes der-
nières propositions freudiennes avancées dans L’homme Moïse (1939). Notons,
ici, que les propositions de S. Ferenczi prennent toute leur ampleur après la
publication par S. Freud, en 1926, de Inhibition, symptôme et angoisse, texte
qui, comme il a été souligné plus haut, introduit (après « Deuil et mélancolie »,
1917)1 la question de l’objet.
Dans « le tournant des années 1920 », à la suite de S. Freud, S. Ferenczi
est conduit à prendre la mesure du caractère démoniaque de la compulsion de
répétition : elle est la cause de l’enlisement, sinon de l’échec, de bien des ana-
lyses, et la cure de l’ « Homme aux loups »2 est là pour le rappeler.
Confrontés à la pertinence clinique de ce processus, et ne pouvant
échapper à ses logiques transférentielles qui conduisent aux impasses théra-
peutiques en tous genres, les psychanalystes de l’époque sont inévitablement
conduits à se poser une série de questions : « Quels sont les moyens envisa-
geables pour y remédier ? Quelles mesures concrètes apporter pour, dans la
mesure du possible, y parer ? Comment procéder pour s’en débarrasser ? »
Cherchant à formuler des réponses à partir de la clinique de cas dits
« difficiles », comme des remises en question théoriques que ces cures entraî-
nent, S. Ferenczi se lance dans la conception et la mise en place de nouvelles
variations techniques. Celles-ci le conduisent, de proche en proche, en l’espace
de moins de quinze ans (1918-1933), à tenter de réévaluer le cadre et de le
modifier, tout en faisant ce que l’on appelle aujourd’hui son « procès »3.
Ainsi, dans un premier temps, propose-t-il la technique dite tech-
nique active. Face aux échecs liés à cette dernière, il se voit contraint de
l’abandonner4. C’est alors qu’il crée la technique dite de relaxation, ou néoca-

1. S. Freud (1915) [1917], Deuil et mélancolie, OCF.P, XIII, Paris, PUF, 1994, pp. 261-280.
2. S. Freud (1914) [1918], À partir de l’histoire d’une névrose infantile, OCF.P, XIII, Paris, PUF, 1994,
pp. 1-119.
3. R. Cahn (1983), Le procès du cadre ou la passion de Ferenczi, Revue française de psychanalyse,
t. XLVII, no 5, 1107-1133.
4. S. Ferenczi (1921), Prolongements de la « technique active » en psychanalyse, in Œuvres complètes,
III (1919-1926), Paris, Payot, 1974, pp. 117-133 ; S. Ferenczi (1926), Contre-indication de la technique active,
in Œuvres complètes, III (1919-1928), Paris, Payot, 1974, pp. 362-373.
Le concept de trauma chez S. Ferenczi 31

tharsis1, laquelle entraîne un profond scepticisme chez S. Freud, qui voit rapi-
dement enelle une régression théorique, sinon une déviation sous la forme de
« laxisme séducteur », ainsi qu’un retour aux conceptions qui étaient les
siennes avant l’abandon de sa neurotica en 1897. Lors de cette seconde période
d’expérimentations techniques, confronté aux impasses liées aux apories du
transfert (stagnation, réaction thérapeutique négative, analyse intermi-
nable, etc.), S. Ferenczi refuse d’imputer la responsabilité des dérives négatives
au seul patient et cherche alors à cerner certains enjeux essentiels au cœur du
processus analytique. Déplaçant le débat théorico-pratique sur l’idée que l’on
peut dépasser la pratique analytique « classique » établie par S. Freud2 en
ayant une conception de la cure moins « orthodoxe » et plus en profondeur, il
propose une conception de la cure plus axée sur l’aspect primaire de la relation
et le transfert de type maternel, qui doivent permettre à l’analyste d’entrer
directement en contact avec l’enfant dans l’adulte (l’infantile de celui-ci) et de
prendre ainsi connaissance des traumatismes subis.
Partant de l’idée que les transferts « rebelles » et « passionnels » sont une
pure répétition (compulsion de répétition) de certains traumas de l’enfance, il est,
dès lors, conduit à aborder les complexités métapsychologiques de conjonctures
traumatiques qui ne relèvent pas uniquement de traumatismes de type sexuel et
fantasmatique, mais qui sont secondaires à l’action de traumas survenus de
manière précoce, parfois même avant le langage. Dans ces cas, le trauma, qui
n’est pas seulement lié aux conséquences d’un fantasme de séduction ou de cas-
tration, trouve son origine dans les avatars d’un certain type de destin libidinal
dont l’action excessive et violente devient, pour le sujet, analogue à celle d’une
excitation sexuelle prématurée. C’est ainsi que les demandes parentales en excès,
comme les « privations d’amour » (sur le plan tant primaire que secondaire) du
fait des « méconnaissances » des besoins de l’enfant, engendrent alors une
« sidération psychique », due, pour l’essentiel, au désespoir. Ces effractions, qui
prennent alors la valeur d’un viol psychique – viol de la pensée et de l’affect, par
disqualification de l’affect et déni de la reconnaissance de l’éprouvé de la part de
l’objet (la mère ou l’environnement) face à une situation de détresse –, ont pour
conséquence la sidération du Moi, ainsi que l’asphyxie, voire l’agonie de la vie
psychique qui entraîne des états extrêmes de douleur.
Dès lors, pour S. Ferenczi, le trauma est la traduction d’une absence, ou
d’une série d’absences, de réponse adéquate de l’objet face à une situation de

1. S. Ferenczi (1928), Élasticité de la technique psychanalytique, in Œuvres complètes, IV (1927-1933),


Paris, Payot, 1982, pp. 53-65 ; S. Ferenczi (1929), Principe de relaxation et néocatharsis, in Œuvres complètes,
IV (1927-1933), Paris, Payot, 1982, pp. 82-97.
2. Analyse qui s’organise sur l’aspect paternel du transfert, la levée du refoulement, la remémoration
ainsi qu’à la reconstruction qui mène à l’élaboration interprétative, comme à la prise de conscience, but et fin
de l’analyse pour S. Freud.
32 Thierry Bokanowski

détresse : cette absence mutile à jamais le Moi, maintient une souffrance psy-
chique en relation à l’intériorisation d’un objet primaire « défaillant » et
entraîne une sensation de détresse primaire (d’Hilflösigkeit) qui, toute la vie
durant, se réactive à la moindre occasion. Ainsi, non seulement le narcissisme
de l’infans, comme ses potentialités, sont gravement endommagés, mais encore
le recours violent aux mécanismes de défense (projection et clivage) devient tel
que l’organisation de l’économie pulsionnelle, comme la symbolisation, et par
voie de conséquence, l’autonomie du Moi en sont gravement perturbés.
Élargissant ainsi la question de la séduction, S. Ferenczi fait une avancée
considérable en envisageant l’étiologie traumatique comme le résultat soit d’un
viol psychique de l’enfant par l’adulte, soit d’une confusion des langues1 entre
ceux-ci, soit encore d’un déni par l’adulte du désespoir de l’enfant.
Comme on le voit, avec de telles avancées, la nature du traumatisme se
modifie considérablement du fait qu’elle met en cause la nature de l’objet face
à une situation de détresse, et par voie de conséquence, celle de l’analyste2.
C’est ainsi que, pour S. Ferenczi, la situation analytique peut venir elle-même
renforcer les modalités initiales de l’organisation du trauma.
Dénonçant, dans le cadre de la cure, les risques que provoquent certaines
contre-attitudes inconscientes de l’analyste (notamment s’il applique une trop
grande « rigidité technique » et se comporte, pendant l’analyse, comme un
« éducateur » animé par une « passion pédagogique »), S. Ferenczi met en
parallèle l’enfant traumatisé par la « confusion de langue » et le patient dont
les traumatismes anciens sont ravivés, voire redoublés, par ce qui aboutit à
l’ « hypocrisie professionnelle » de l’analyste. Ainsi, ramener par le biais de
l’analyse des événements traumatiques à la conscience jusqu’à organiser leur
répétition, puis les observer avec le détachement bienveillant (la « neutralité »)
que prône la technique « classique », semble être pour S. Ferenczi un processus
identique, dans sa structure, à ceux qui ont organisé et étayé ces mêmes trau-
matismes pendant l’enfance du patient.
Transposant alors ce qu’il pense voir se déployer sous ses yeux dans le
cours de ses traitements psychanalytiques, il est conduit à développer la théorie
suivante :
1 / Le traumatisme est précoce (trauma infantile qui peut être instauré
avant l’acquisition du langage).

1. S. Ferenczi (1933), Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, in Œuvres complètes, IV (1927-
1933), Paris, Payot, 1982, pp. 125-138.
2. Le traumatisme ici concerne tout autant les réponses de l’objet qui avaient fait défaut que celles qui
avaient été données, de manière inappropriée, pour satisfaire les désirs de l’adulte ou pour parer à la détresse
de l’enfant. Nous savons qu’après S. Ferenczi d’autres auteurs ont développé cette ligne de pensée : ce fut le
cas plus particulièrement de D. W. Winnicott, M. Klein ayant pour sa part moins mis l’accent sur la réponse
maternelle que sur les sources endogènes du psychisme.
Le concept de trauma chez S. Ferenczi 33

2 / Il est la résultante :
— des mouvements passionnels des adultes, de leur langage de passion face
aux demandes de tendresse et de vérité des enfants ;
— des désaveux de ces mêmes adultes quant à la souffrance psychique (dis-
qualification des affects) de l’enfant, ce qui peut être vécu par ce dernier
comme un « terrorisme », ce qui a pour conséquence une entrave dans
l’autonomie de penser et une disqualification de la symbolisation ;
— de l’introjection du sentiment inconscient de culpabilité de l’adulte, ce qui
altère l’objet d’amour et le convertit en objet de haine.

3 / Le processus qui se déroule met alors l’agressé, débordé par ses


défenses, en situation de s’abandonner à son inéluctable destin : il se retire de
lui-même et observe l’événement traumatique.
De cette position, le patient, enfant traumatisé, peut éventuellement
considérer l’agresseur (en l’occurrence, ici, le psychanalyste) comme un
malade, un fou, qu’il tente de soigner, comme il avait autrefois tenté de soi-
gner ses propres parents. Ce que S. Ferenczi décrit ici se réfère à un enfant/
patient, excité et démuni, débordé par l’excès (externe, mais surtout interne),
qui, n’ayant pas à sa disposition les moyens de la décharge ni ceux de
l’élaboration, se trouve du coup en pleine détresse. S. Ferenczi note : « Ce qui
se déroule là, devant nos yeux, c’est la reproduction de l’agonie psychique et
physique qui entraîne une douleur incompréhensible et insupportable1. »
Cette douleur reproduit celle éprouvée, dans la petite enfance, à l’occa-
sion d’un traumatisme, qui peut avoir été de type sexuel ; elle a pour consé-
quence, selon un point de vue très souvent repris par S. Ferenczi, un « clivage
de la propre personne en une partie endolorie et brutalement destructrice, et
en une autre partie omnisciente aussi bien qu’insensible ».
Le clivage (autonarcissique) entraîne une évacuation/expulsion/extrojec-
tion d’une partie du Moi ; la partie du Moi laissée vide est remplacée par une
identification à l’agresseur, avec ses affects de type « terrorisme de la souf-
france » ; la partie expulsée/extrojectée du Moi devient omnisciente, omnipo-
tente et désaffectivée : elle donne alors lieu à une configuration psychique de
type « nourrisson savant » (c’est-à-dire un enfant intellectuellement hyperma-
ture, mais affectivement immature)2.

1. S. Ferenczi (1931), Analyse d’enfants avec des adultes, Œuvres complètes, IV (1927-1933), Paris,
Payot, 1982, pp. 98-112.
2. T. Bokanowski (2001), Le concept de « nourrisson savant », une figure de l’infantile (l’infantile, le
trauma et l’asphyxie de la vie psychique), in Le nourrisson savant. Une figure de l’infantile, sous la dir. de
D. Arnoux et T. Bokanowski, Paris, In Press, Collection de la SEPEA, pp. 13-32.
34 Thierry Bokanowski

En résumé, pour S. Ferenczi, le trauma est donc un traumatisme de type


narcissique : si le trauma peut prendre des manteaux d’emprunts en relation
avec la sexualité (fantasmes de séduction, de castration, etc.), il s’inscrit essen-
tiellement dans une expérience avec l’objet, non pas au regard de ce qui a
eu lieu, mais au regard de ce qui n’a pas pu avoir lieu. Cette expérience doulou-
reuse négativante entraîne une « autodéchirure » (un clivage), qui transforme
brutalement « la relation d’objet, devenue impossible, en une relation narcis-
sique » (1934)1.
Ce clivage narcissique, à l’origine des « effets négatifs » du trauma que
S. Freud évoque dans L’homme Moïse (1939), a pour conséquences :
— d’entraver le processus de liaison pulsionnelle, d’organiser une défaillance
dans la constitution du narcissisme et d’entraîner d’importantes carences
représentatives qui mutilent à jamais le Moi ;
— d’engendrer une « paralysie psychique », ou une sidération, tout en mainte-
nant un « terrorisme de la souffrance » et une douleur pouvant confiner au
désespoir, en relation à l’intériorisation d’un objet primaire « défaillant » ;
— d’entraîner, enfin, une sensation de détresse primaire qui, la vie durant, se
réactive à la moindre occasion et donne lieu à des transferts passionnels,
des dépressions de transfert ou des réactions thérapeutiques négatives, etc.,
qui témoignent toutes de l’importance de la destructivité psychique à
l’œuvre.

Ces avancées, pour aussi innovantes qu’elles soient, rendent inévitable le


conflit avec S. Freud. Pour celui-ci, un véritable fossé théorique se creuse, fossé
dont la ligne de démarcation est la conception du traumatisme infantile. Car,
pour S. Freud, invoquer la compulsion de répétition comme répétition de la
situation traumatique, en rendre l’objet responsable, revient à sous-estimer les
ressources de l’appareil psychique et sa capacité à transformer le trauma, ainsi
que la douleur psychique qui lui est liée : en d’autres termes, pour S. Freud, les
conséquences thérapeutiques et techniques que S. Ferenczi tire de l’intro-
duction de ses découvertes cliniques reviennent à un retour en arrière (notam-
ment à un retour à sa « neurotica », à un avant-1897) et, de ce fait, à une
déviance théorique.

1. S. Ferenczi (1934), Réflexions sur le traumatisme, Œuvres complètes, IV (1927-1933), Paris, Payot,
1982, pp. 139-147.
Le concept de trauma chez S. Ferenczi 35

S. FREUD « LECTEUR » DE S. FERENCZI

S. Ferenczi meurt en 1933. Or S. Freud, qui n’a plus été conduit à parler
du trauma depuis 1926 (Inhibition, symptôme et angoisse), évoque à nouveau
cette conjoncture dans ses écrits considérés comme testamentaires, et cela au
moins à trois reprises : en 1937, dans « Analyse avec fin et analyse sans fin »
(où il envisage l’action du traumatisme sous l’angle de sa participation, de son
poids et de son impact dans la constitution des troubles névrotiques)1 ; puis
en 1938, dans l’Abrégé de psychanalyse (où il évoque les effets de la menace de
castration chez l’enfant, comme étant le « plus fort traumatisme » que l’enfant
puisse subir, mais en même temps comme étant structurant)2 ; enfin en 1939,
lorsque, dans L’homme Moïse, il reprend l’ensemble de la question du trauma-
tisme sous l’angle de ses liens avec la genèse des névroses et dégage, pour la
première fois, une conception du traumatisme au regard de la problématique
du narcissisme et de sa constitution. Dans ce texte, S. Freud souligne que les
expériences traumatiques qui sont originairement constitutives du fonctionne-
ment psychique, comme de son organisation3, peuvent entraîner des atteintes
précoces du Moi et créer des blessures d’ordre narcissique qui entraînent un cli-
vage dans le Moi 4.
Il semble donc que l’on puisse, ainsi, faire l’hypothèse d’un S. Freud
devenu « lecteur », non seulement latent, mais patent de S. Ferenczi, cela pou-
vant être en lien avec le deuil douloureux et conflictuel qu’il a dû faire depuis
la disparition, quelques années auparavant, de son ancien disciple et patient,
ami et confident, dont il avait refusé les conséquences techniques des hypo-
thèses qui lui étaient apparues à l’époque par trop hasardeuses, sinon subver-
sives. N’assisterait-on pas, précisément ici, chez S. Freud, à un « processus
d’introjection » (au sens ferenczien du terme) de l’objet perdu ?
En effet, comme on a pu le voir plus haut, c’est S. Ferenczi qui avait été
le premier à proposer l’hypothèse clinique et théorique des effets des traumas
précoces qui engendrent des clivages avec atteinte du narcissisme, et c’est bien

1. S. Freud (1937), L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF,
1985, pp. 231-268.
2. S. Freud (1938) [1940], Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1975.
3. S. Freud écrit : « Nous appelons traumatismes les impressions éprouvées dans la petite enfance, puis
oubliées, ces impressions auxquelles nous attribuons une grande importance dans l’étiologie des névroses. »
4. Situées dans la « période de l’amnésie infantile », précise S. Freud, les expériences traumatiques « se
rattachent à des impressions de nature sexuelle et agressive, certainement aussi à des atteintes précoces au moi
(blessures narcissiques) ».
36 Thierry Bokanowski

cette idée que Freud semble être conduit à reprendre dans L’homme Moïse
(1939), lorsqu’il parle des blessures narcissiques secondaires à des atteintes
traumatiques précoces.
Cette hypothèse paraît pouvoir être confirmée lorsque, plus avant dans le
texte de 1939, S. Freud évoque pour la première fois, là aussi, deux types
d’effets des traumatismes : leurs effets positifs et leurs effets négatifs1. Positifs,
ils sont organisateurs, car ils permettent par à-coups successifs la répétition, la
remémoration et l’élaboration ; négatifs, ils créent une enclave dans le psy-
chisme (un « État dans l’État », écrit-il), enclave qui empêche les activités répé-
titives, remémoratives et élaboratives ( « les réactions négatives tendent au but
opposé : à ce qu’aucun élément des traumatismes oubliés ne puissent être
remémoré, ni répété » ), le trauma accomplissant ainsi son œuvre destructrice.
Qu’est-ce d’autre, en effet, sinon de cette force négative et destructrice du
trauma dont S. Ferenczi a tenté, à sa façon, de rendre compte dans la toute
dernière phase de son œuvre et notamment dans son Journal clinique (janvier-
octobre 1932)2 ?

LA « PENSÉE CLINIQUE » DE S. FERENCZI

À partir de son écoute clinique extrêmement féconde et originale,


S. Ferenczi a ainsi développé une « pensée clinique »3 totalement novatrice
concernant l’abord en clinique psychanalytique des conjonctures complexes et
hétérogènes, dites « difficiles », dont les structures multiples, mal définies, pré-
sentent des altérations du Moi avec des défauts de la symbolisation, ainsi que
des troubles de la pensée, secondaires aux avatars de l’amour et de la haine
primaire, lesquels mettent en jeu les relations des catégories de l’originaire avec
les catégories œdipiennes classiques.
C’est cette « pensée clinique » qui est au cœur de son Journal, comme
dans les Notes4 qui, entre octobre et décembre 1932, lui font suite. Dans ces
documents exceptionnels, à caractère strictement privé et qui n’étaient pas des-
tinés à la publication, il tente de rendre compte au jour le jour, avec un souci

1. S. Freud (1939), op. cit., p. 163.


2. S. Ferenczi (1932), Journal clinique (janvier-octobre 1932), Paris, Payot, 1985.
3. J’emprunte cette expression à André Green selon la définition qu’il donne de la pensée clinique dans
son livre, La pensée clinique, Paris, Odile Jacob, 2002.
4. S. Ferenczi (1920/1930-1933), Notes et fragments, Œuvres complètes, IV (1927-1933), Paris, Payot,
1982, pp. 266-316.
Le concept de trauma chez S. Ferenczi 37

d’honnêteté et de remise en question peu commun, de son expérience souvent


douloureuse de clinicien, confronté aux difficultés et aux impasses rencontrées
dans le « vif » du processus de la cure.
Ayant un souci thérapeutique permanent, qui le conduit à chercher à
cerner au plus près les réponses contre-transférentielles et techniques à
apporter aux questions posées par les impasses rencontrées dans les traite-
ments des patients « aux limites », S. Ferenczi propose d’envisager les apories
processuelles qui surgissent comme secondaires aux effets, économiques et
topiques, du trauma – à savoir, le clivage qui peut aller jusqu’à la fragmenta-
tion du Moi du fait de la douleur et qui entraîne l’agonie psychique1.
Véritable précurseur dans l’étude des « cas limites », la « pensée clinique »
de S. Ferenczi résonne encore aujourd’hui d’une étonnante modernité, car elle
jette les fondements de développements ultérieurs apportés par certains auteurs
dont les avancées ont marqué la psychanalyse contemporaine – à savoir, entre
autres, M. Klein (dont il fut le premier analyste) et D. W. Winnicott2.

CLIVAGE, FRAGMENTATION, DOULEUR

Dès le début du Journal (en date du 12 janvier 1932), au sujet d’une


patiente désignée par les initiales R. N., S. Ferenczi aborde la question du cli-
vage et tente d’en définir les contours sur le plan métapsychologique, au regard
de la géographie du trauma3.
Cette patiente a subi pendant la période qui va de sa petite enfance à sa
préadolescence trois attentats sexuels (séductions et viols). Ces traumas, ins-
crits dans la psyché de la patiente, ont entraîné chez elle une « atomisation de
sa vie psychique », une véritable « dislocation » de sa personnalité, « disloquée
jusqu’aux atomes », écrit S. Ferenczi qui voit comme effet de la fragmentation

1. T. Bokanowski (1995), Le couple « trauma-clivage » dans le Journal clinique de Ferenczi, in Sándor


Ferenczi, sous la dir. de T. Bokanowski, K. Kelley-Laîné, G. Pragier, Paris, PUF, « Monographies de la Revue
française de psychanalyse », pp. 133-143.
2. On trouve une trace de la dette de D. W. Winnicott à l’égard de S. Ferenczi dans « Sur D. W. W.
par D. W. W. » (transcription d’un exposé fait au Club 1952, en janvier 1967) : « Je ne sais jamais ce que je
prends en feuilletant Ferenczi ou en jetant un coup d’œil sur une note, en bas d’une page de Freud » ;
D. W. Winnicott (1967), Sur D. W. W. par D. W. W., in La crainte de l’effondrement et autres situations cli-
niques, Paris, Gallimard, 2000, p. 24.
3. Je rappellerai que si, à l’époque, S. Freud avait bien pressenti l’importance du rôle du clivage dans
certains états psychiques (psychoses et perversions notamment), il n’avait pas encore écrit son article princeps
sur le clivage, « Le clivage du moi dans les processus de défense » (1938).
38 Thierry Bokanowski

due aux clivages successifs l’organisation d’une « sorte de psyché artificielle


pour le corps obligé de vivre ».
À partir des éléments cliniques apparus pendant le traitement, S. Ferenczi
inventorie, de manière descriptive, les conséquences des clivages mis en œuvre
lors des différentes conjonctures traumatiques rencontrées par celle-ci jusqu’à
son adolescence :
— la fixation, à l’intérieur de la personne adulte, d’une « enfant séduite ».
Cette adulte se présente débordée par ses pulsions ; excitée, elle ne peut pal-
lier ses excitations qu’en les contre-investissant et en les protégeant par une
transe somnambulique de type hystérique. L’analyste ne peut « entrer en
contact » qu’à « grand-peine » avec cette partie, l’ « affect refoulé pur »,
écrit S. Ferenczi : cette partie se « comporte comme un enfant évanoui qui
ne sait rien de lui-même, qui ne fait que gémir et qu’il faut secouer psychi-
quement, parfois physiquement », ajoute-t-il ;
— les différentes fragmentations créent une personnalité « sans âme », un
« corps sans âme », par dévitalisation du psychisme et disqualification des
sentiments, du vécu et du ressenti ;
— ces fragmentations peuvent aller jusqu’à une atomisation, voire une pulvé-
risation de la vie psychique1.

Dès lors, cherchant à donner une structure d’ensemble au tableau


clinique, S. Ferenczi décrit les effets des différents clivages de la manière
suivante :
« À première vue, l’ “individu” consiste en ces parties : a) en surface, un
être vivant capable, actif, avec un mécanisme bien, voire même trop bien
réglé ; b) derrière celui-ci, un être qui ne veut plus rien savoir de la vie ; c) der-
rière ce Moi assassiné, les cendres de la maladie mentale antérieure, ravivée
chaque nuit par les feux de cette souffrance ; d) la maladie elle-même, comme
une masse affective séparée, inconsciente et sans contenu, reste de l’être
humain proprement dit. »
À la faveur de ces notes, on peut remarquer que, pour S. Ferenczi, le cli-
vage, comme la fragmentation, court-circuitent les mécanismes du refoulement
et entraînent une souffrance qui confine à la douleur, voire à l’agonie (le « Moi
assassiné » ; les « feux de la souffrance, ravivée chaque nuit »). Dès lors, il
conçoit et traite l’amnésie infantile comme un phénomène secondaire au cli-

1. La description de ces états psychiques introduit celles qui seront par la suite décrites sous le vocable
de « moi non intégré », « moi désintégré » ou « moi en morceaux » ; cf. D. W. Winnicott (1945), Le dévelop-
pement affectif primaire, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, pp. 32-47 ; M. Klein (1946),
Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, in M. Klein, S. Isaacs, P. Heimann, J. Rivière (1952), Développe-
ments de la psychanalyse, Paris, PUF, 1966, p. 279.
Le concept de trauma chez S. Ferenczi 39

vage, lié à l’effet de choc du trauma. La part exclue du souvenir survivrait en


secret : clivée de ses possibilités de représentation sur un mode névrotique, elle
ne pourrait pas se traduire par des mots, mais se manifesterait corporellement
(transes hystériques). Ici se dessine très clairement le double fonctionnement de
ce que l’on pourrait nommer parties psychotiques (les « transes » qualifiées
d’hystériques) et non psychotiques de la patiente (« en surface un être vivant
capable, actif », etc.).

LE TRAVAIL DE L’ANALYSTE

La même patiente le conduit, peu de temps après, le 24 janvier 1932, à se


poser la question du contenu des clivages :
« Quel est le contenu du Moi clivé ? [...] Le contenu de l’élément clivé est
donc toujours : développement naturel et spontanéité ; protestation contre la
violence et l’injustice ; obéissance méprisante, voire sarcastique et ironique,
affectée à l’égard de la domination, sachant intérieurement en fait que la vio-
lence n’a rien obtenu : elle n’a modifié que les choses objectives, les formes
de décision, mais non le Moi en tant que tel ; autosatisfaction à propos de
cette performance, sentiment d’être plus grand, plus intelligent que la force
brutale [...]. »
S. Ferenczi décrit ici un mode d’ « autoguérison » par le développement
chez le sujet d’un clivage narcissique, ce qui permet la création d’un narcis-
sisme, apparemment protecteur, mais pouvant aussi devenir « mégalomane »,
voire « surdoué », et qu’il développera plus tard à propos de la métaphore du
nourrisson savant1.
Après avoir décrit la « paralysie de l’activité de penser » comme effet
secondaire du trauma, S. Ferenczi aborde dans ses notes la question du « déni »
comme mécanisme venant renforcer le refoulement. Mais c’est dans une note
importante plus tardive, intitulée Fragmentation, en date du 27 février 1932,
qu’il pose la question du « travail de l’analyste » face aux conjonctures trauma-
tiques et au clivage : « Avantages psychiques : on fait l’économie du déplaisir
qui résulte de la mise en évidence de certaines cohérences, en abandonnant ces
cohérences. Le clivage en deux personnalités qui ne veulent rien savoir l’une de
l’autre, et qui sont groupées autour de différentes tendances, fait l’économie du
conflit subjectif [...]. Tâche de l’analyste : lever le clivage. »

1. T. Bokanowski (2001), op. cit.


40 Thierry Bokanowski

Ici, la description du double fonctionnement des parties psychotiques et


non psychotiques dans le psychisme du sujet comme protection face à l’an-
goisse, la douleur psychique et l’agonie sont de nouveau soulignées par
S. Ferenczi, pour lequel la tâche de l’analyste (le « travail analytique ») a pour
but de « réanimer » la partie clivée, « morte », qui, mise en hibernation, peut
se trouver néanmoins aussi dans l’« agonie de l’angoisse ». Le moyen de lever
le clivage doit se faire par la capacité de l’analyste à pouvoir « penser »
l’événement traumatique, ajoute-t-il.
Autrement dit, traduit dans un langage analytique plus actuel, le travail
de l’analyste consiste à proposer au patient des pensées et des représentations
qui favorisent, par le biais des représentations de mots, une requalification de
l’affect, ou encore de procéder maintenant à l’inscription de l’expérience qui
n’a pu, en son temps, avoir lieu. Cela permet d’espérer, à long terme, une
resymbolisation et une repsychisation des zones agoniques1.
S. Ferenczi poursuit en concluant provisoirement que « la question reste
ouverte de savoir s’il n’y a pas de cas où la réunification du complexe, clivé
par traumatisme, est si insupportable qu’elle ne s’effectue pas totalement et
que le patient reste en partie marqué de traits névrotiques, voire sombre
encore plus profondément dans le non-être ou dans la volonté de ne pas être ».
On peut souligner ici l’extraordinaire intuition clinique de S. Ferenczi qui
relève l’importance pronostique des processus négatifs au sein de la psyché et
dans l’analyse.

LA « CICATRICE TRAUMATIQUE ORIGINELLE » : L’URURTRAUMATISCH

Dès lors, pour S. Ferenczi, la question qui est posée est celle qui consiste
à pouvoir préciser le « lieu psychique » où s’inscrit « originairement » le trauma
et les empreintes qu’il laisse, ce qu’il précise dans la Note clinique en date du
10 avril 1932 :
« La question se pose de savoir s’il ne faut pas rechercher chaque fois le
trauma originaire dans la relation originaire à la mère, si les traumas de

1. Cela évoque ce que D. W. Winnicott sera conduit à décrire ultérieurement dans La crainte de
l’effondrement (1974), quand il propose de voir cette crainte comme une défense face à un trauma qui a été
vécu, mais qui « n’a pas été encore éprouvé » : « Dans ce cas, écrit D. W. Winnicott, la seule façon de se sou-
venir est que le patient fasse pour la première fois, dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert, l’épreuve de
cette chose passée » ; voir D. W. Winnicott (1974), La crainte de l’effondrement, in La crainte de
l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000, pp. 205-216.
Le concept de trauma chez S. Ferenczi 41

l’époque un peu plus tardive, déjà compliquée par l’apparition du père, auraient
pu avoir un tel effet sans la présence d’une telle cicatrice traumatique mater-
nelle-infantile, archi-originaire (Ururtraumatisch). Être aimé, être le centre
du monde, est l’état émotionnel naturel du nourrisson, ce n’est donc pas un
état maniaque, mais un fait réel. Les premières déceptions d’amour (sevrage,
régulation des fonctions d’excrétion, premières punitions par l’intermédiaire
d’un ton brusque, menace, voire correction) doivent avoir dans tous les cas
un effet traumatique, c’est-à-dire, sur le coup, psychiquement paralysant. La
désintégration qui en résulte rend possible la constitution de nouvelles for-
mations psychiques. En particulier on peut supposer la constitution d’un cli-
vage à ce moment-là. »
Dès à l’époque, à l’évidence pour S. Ferenczi, c’est du côté des défaillances
de la relation liée à l’objet primaire, voire des échecs de la capacité pare-
excitante et contenante de celui-ci (ce qui deviendra les « carences de l’envi-
ronnement », ou l’environnement « non facilitateur » chez D. W. Winnicott)
– du fait d’un trop de séduction précoce que cet objet induirait soit par excès,
soit par défaut –, que s’origine l’Ururtraumatisch, lieu de l’origine des troubles
de la symbolisation et de la pensée, de l’aliénation du Je (P. Aulagnier), des états
d’altération du Moi, des états de violence primaire (avatars de l’amour et de la
haine primaires), des troubles de l’auto-érotisme (failles auto-érotiques) qui
seront autant de lits aux dénis et aux clivages à l’origine des transferts passion-
nels, des dépressions anaclitiques et des réactions thérapeutiques négatives, qui
tous expriment une importante destructivité psychique à l’œuvre.

EN CONCLUSION

Véritable précurseur dans l’étude des « cas limites », S. Ferenczi a été


conduit par ses intuitions cliniques à découvrir l’importance du trauma comme
conséquence traumatique des traumatismes primaires, lesquels entravent les
processus de liaison pulsionnelle, tout en organisant une défaillance dans la
constitution du narcissisme, entraînant d’importantes carences représentatives.
Ses avancées préfigurent ainsi celles qui, dans les décennies suivantes,
vont être à la base du développement de la psychanalyse contemporaine. Pour
mémoire, on doit rappeler :
— l’idée que le contre-transfert n’est pas un obstacle, mais un outil précieux
pour la compréhension et la gestion des processus psychiques en cours ;
42 Thierry Bokanowski

— le fait que les effets du narcissisme sur le processus de la cure ne sont pas
une contre-indication à celle-ci ;
— l’importance du rôle précoce de l’objet et de ses empreintes sur l’orga-
nisation psychique du sujet, ainsi que de l’importance de l’environnement ;
— les effets traumatiques (primaires et secondaires), pour l’infans, d’un déni de
la reconnaissance de ses affects et de ses éprouvés (disqualification de l’af-
fect) par l’objet, voire, face à sa détresse, du défaut de réponse de celui-ci ;
— l’importance, pour certains patients dans le cours de l’analyse, de l’éta-
blissement et du développement d’une relation primaire (établissement d’une
« relation symbiotique primitive »), permettant la compréhension des fan-
tasmes précoces mère-enfant ;
— le rôle de l’amour primaire et de la haine primaire : la haine étant un moyen
de fixation plus fort que l’amour ;
— les mécanismes défensifs primitifs (tels l’expulsion, l’excorporation) face aux
craintes d’imposition d’une volonté étrangère ;
— le clivage entre les pensées et le corps ( « clivage somato-psychique » ) ;
— le « clivage du moi » qui peut conduire à la « fragmentation » de la psyché ;
— le « couple trauma/clivage » : le « clivage narcissique » comme conséquences
de traumatismes psychiques précoces (notamment dans les cas de trauma-
tismes d’avant l’acquisition du langage) ;
— le « terrorisme de la souffrance » qui confine à la « douleur psychique »
« sans fond » et « sans nom » ( « désespoir », « agonie » ), etc.
Nous savons combien ces idées, communément admises, sont devenues
aujourd’hui d’usage courant dans la pensée théorique implicite de tout ana-
lyste et font partie des outils théorico-cliniques dont il dispose dans son travail
au quotidien.

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