0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
53 vues4 pages

L'effacement Des Lieux

Dans 'L'effacement des lieux', Janine Altounian explore son héritage en tant qu'analysante et fille de survivants du génocide arménien, mêlant récit autobiographique et théorisation psychanalytique. Elle aborde la nécessité de traduire les expériences traumatiques pour reconstruire l'identité et la mémoire, tout en questionnant les défis contemporains de l'accueil des migrants. Ce livre constitue un acte de résistance et un témoignage poignant sur la transmission de l'héritage et la dignité humaine face à l'effacement historique.

Transféré par

Li Li
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
53 vues4 pages

L'effacement Des Lieux

Dans 'L'effacement des lieux', Janine Altounian explore son héritage en tant qu'analysante et fille de survivants du génocide arménien, mêlant récit autobiographique et théorisation psychanalytique. Elle aborde la nécessité de traduire les expériences traumatiques pour reconstruire l'identité et la mémoire, tout en questionnant les défis contemporains de l'accueil des migrants. Ce livre constitue un acte de résistance et un témoignage poignant sur la transmission de l'héritage et la dignité humaine face à l'effacement historique.

Transféré par

Li Li
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Houria Abdelouahed

pour Oedipe. Org

Janine Altounian
L'effacement des lieux, PUF, 2019

Y a-t-il encore besoin de présenter Janine Altounian ?


Essayiste, collaboratrice à la traduction en français des Oeuvres complètes de
Sigmund Freud, « harmonisatrice » (selon les termes de Jean Laplanche) au sein du
comité éditorial pendant une trentaine d'années, après « Ouvrez-moi seulement les
chemins d'Arménie » , La survivance, L'écriture de Freud, L'intraduisible, Mémoires
d'un génocide arménien, De la cure à l'écriture, elle revient dans son dernier ouvrage
L'effacement des lieux1 sur son parcours d'analysante héritière de survivants du génocide
arménien et traductrice de Freud.
Avec une précision et une rigueur admirables, Janine Altounian, réfléchissant sur le
trauma et son élaboration psychique dans l'après-coup, mêle le récit autobiographique à
la théorisation psychanalytique à partir de cette question : Comment « l'héritier de
survivants, ''migrants'' des années 1920, peut-il affronter les « migrants » d'aujourd'hui ?

Son livre croise l'histoire, la psychanalyse et la littérature et la question génocidaire


sera approchée sous divers angles. L'écriture ne suit aucune linéarité, mais s'écrit « en
spirale ». La lisant, nous reconstituons le trajet de l'auteure et celui du manuscrit de son
père Vahram Altounian, âgé de 14 ans donné par sa propre mère, pour le sauver, à deux
Arabes (des syriens). Le père avait consigné dans ce journal l'histoire de la déportation
de son peuple, son long exil, la soif, la faim, l'extermination, la spoliation de la terre, de
la culture et le droit à la vie.
Ce journal fut exhumé, huit ans après la mort de Vahram Altounian, par sa veuve, la
mère de Janine. Il a été traduit en 1978.

1 Janine Altounian, « Ouvrez-moi seulement les chemins d'Arménie ». Un génocide aux déserts de l'inconscient
(préface René Kaës), Paris , Les Belles Lettres, « Confluences psychanalytiques », 1990, réédité en 2003 ; La
survivance. Traduire le trauma collectif (Préface Pierre Fédida, postface René Kaës), Paris, Dunod, coll.
« Inconscient et culture », 2000, réédité en 2003 ; L'écriture de Freud. Traversée traumatique et traduction, PUF,
2003 ; L'intraduisible. Deuil, mémoire, transmission, Dunod, 2005, réédité en 2008 ; Mémoire d'un génocide
arménien. L'héritage traumatique et travail analytique, Vahram et Janine Altounian (avec la contribution de K.
Beledian, J.-F. Chiantaretto, M. Fraire, Y. Gampel, R. Kaës, R. Waintrater), PUF, 2009 ; De la cure à l'écriture.
L'élaboration d'un héritage traumatique, PUF, 2012 ; L'effacement des lieux. Autobiographie d'une analysante,
héritière de survivants et traductrice de Freud, PUF, 2019. Janine Altounian est l'auteure également d'un grand
nombre d'articles.
Comment se vit la survivance en héritage ?
À l'instar de P. Aulagnier écrivant « condamné à investir », J. Altounian écrit que
l'héritier d'un événement traumatique est condamné à traduire.
La fille du rescapé doit apprivoiser le contenu traumatogène en traduisant.
La traduction a commencé avec la nécessité de restituer non seulement les
représentations, mais également l'absence de représentation qui « ont marqué
l'expérience violente d'un effacement » : ce qui a eu lieu sans avoir lieu (de la pensée
winnicottienne). La traduction dans la langue de l'autre, le tiers, permet de subjectiver
l'effacement de l'individu de sa propre histoire et l' « effacement de soi ».
L'écriture permettra de reconstruire les trajets des personnes chères, à commencer
par le père, parti de Borsa (Turquie) jusqu'à son arrivée à Der Zor (Syrie) et plus tard
son installation en France. Cette carte établie par Krikor Beledian en 1982, Janine
Altounian nous la transmet à son tour. Nous suivons l'exode de ceux qui étaient forcés à
quitter leur terre, nous devenons témoins de la catastrophe. Et nous restons saisis par la
puissance narrative de l'auteure et la précision d'une écriture qui restitue dans l'après-
coup, les dates, les pas, les chutes, l'avancée... des gens aux prises avec l'expérience
génocidaire.

Aussi l'héritage traumatique, pour se subjectiver, nécessite-t-il l'oeuvre de


traduction. Traduire en mots ce qui a angoissé les mots, traduire - dans les mots de
l'autre - l'évènement qui ne s'était pas constitué comme événement psychique, traduire
ces expériences de blanc permet la mise en mouvement de la pensée et des affects.
Revisitant les lieux, l'auteure restitue la langue du manuscrit de son père, déplie les
strates et les temporalités et nous communique ce qui fut consigné en turc et transcrit en
caractères de l'alphabet arménien. Par ce geste, elle retrouve une sensorialité écrasée
par la catastrophe. Renommant les lieux, réinscrivant les humains dans leur histoire,
rendant aux spoliés leurs titres de propriété en rappelant même les prix dans la langue
abandonnée, retrouvant les sonorités enfouis, Janine Altounian accorde à ce texte le
statut et la fonction, comme elle le dit elle-même ailleurs, d'un « texte-linceul ».
L'écriture élaborative offre un « hébergement psychique » (expression de Janine
Altounian) aux héritiers de ceux qui ont subi l'extermination génocidaire.
Ce travail, comme les autres ouvrages de Janine Altounian, sont traversés par la
question du deuil : faire le deuil de « ce qui n'a plus de lieux ». Traduire, ré-écrire,
renommer les lieux, donner à l'espace ses repères et ses contours et réintègre ce qui fut
effacé dans le champ de la communication humaine.
L'écriture devient un « moyen de créer un corps à l'extérieur d'une matrice
informe ». Elle donne, en outre, accès à la tendresse car elle débouche sur la
l'appropriation de son héritage. La traduction-écriture-restitution-construction permet de
retrouver la tendresse et l'amour empêché entre survivants et descendants. Aussi ce
travail est-il une « mise au monde » dans la douleur et le bonheur d'arracher à l'informe
les mots qui conviennent pour redonner une subjectivité et une dignité humaine à ceux
qui ont été la source de ce texte testimonial. Traduire pour le monde c'est inscrire son
histoire dans celle du monde à travers les générations. « La trace suit son chemin à
travers les autres » car le souvenir nécessite le collectif.
Cette écriture traductrice permet d'exorciser la terreur et ouvre sur une parole qui
nomme. « Traduire pour hériter, écrire pour aimer », écrit-elle. Oeuvre d'Eros, l'écriture-
traduction « modifie l'objet traumatisant tandis qu'elle le travaille ».

De la traduction linguistique à la traduction du vécu intraduisible dans la langue d'un


monde qui a accueilli et offert un abri, permet l'oeuvre de transmission aux générations
futures. Ainsi, la transmission devient une injonction. Car il s'agit de la « réhabilitation
de la dignité parentale et, partant, un amour de l'héritage transmis ».

Une question traverse L'effacement des lieux : Qu'en est-il des lieux d'accueil
aujourd'hui ?
Le livre qui ouvre sur l'exil des syriens dans le contexte d'aujourd'hui marqué par la
carence d'accueil, réactivant ainsi le non-lieu, se termine par un regard amer sur la
réalité sociale d'aujourd'hui qui rend difficile l'intégration des immigrés, les héritiers
actuels de ruptures historiques.
Engagée dans ses différents écrits, Janine Altounian insiste sur le rôle de l'école
comme mère adoptive car apprend aux enfants d'émigrés et de survivants les mots de la
pensée et de la relation aux autres. Elle rappelle que l'élaboration du trauma chez ces
dépositaires est favorisée ou empêchée par les conditions sociopolitiques qu'offre le
pays tiers où vivent les héritiers des survivants. L'historisation de leur héritage dépend
des orientations politico-culturelle du pays d'accueil. Or, un héritier d'une culture où
l'ancêtre a été exterminé ne peut « mettre les morts en sécurité », que s'il peut éprouver
un transfert positif à l'égard de ses « hôtes accueillants ».

Ce livre, qui a une valeur testimoniale et une valeur d'écrit testamentaire, comme le
dit l'auteure, a également la valeur d'un acte de résistance dans le monde d'aujourd'hui.

Vous aimerez peut-être aussi