Autour de Protagoras (490-420 av. J.-C.
Texte 1
Protagoras m’avait écouté : « Socrate, me répondit-il, tu questionnes, toi, comme il faut ; et moi, quand on
questionne comme il faut, j’ai du plaisir à répondre. […] l’objet de mon enseignement, c’est le bon conseil
touchant les affaires qui le concernent proprement : [319a] savoir comment administrer au mieux les affaires
de sa maison à lui, et, pour ce qui est des affaires de l’État, savoir comment y avoir le plus de puissance, et
par l’action, et par la parole. – Je me demande, repartis-je, si je suis bien ton propos : est-ce
effectivement de l’art d’administrer les Cités que tu parles, et dis-tu que tu te fais fort de former des
hommes qui soient de bons citoyens ? – C’est cela précisément, Socrate, répondit-il, qui est en effet le
programme de la profession que je professe. – Comme elle est belle, repris-je, la discipline qu’alors tu
possèdes comme objet de ton enseignement… si toutefois tu la possèdes (car, à toi, il ne sera rien dit d’autre
sinon ce que, strictement, je pense !). Moi en effet, Protagoras, je ne croyais pas que cela pût s’enseigner, [b]
et, d’autre part, je me sens incapable de douter de ce que tu dis.
Socrate conteste ensuite que ce qu’enseigne Protagoras puisse s’enseigner. (319b – 320c)
Socrate : « Or la raison qui m’induit à penser que cela ne s’enseigne pas, que cela n’est pas non plus quelque
chose que des hommes puissent fournir à d’autres hommes, cette raison, il est juste que je la dise. Les
Athéniens en effet, vois-tu, je suis d’accord avec le reste des Grecs pour les déclarer des gens avisés. Cela
dit, quand nous nous réunissons pour l’Assemblée, je les vois, dans le cas où il y a besoin pour l’État de
projeter quelque entreprise d’architecture, appeler à eux les architectes en consultation sur les questions
d’ordre architectural, et, dans le cas où il s’agit de construire des navires, appeler les constructeurs de
navires ; et de même [c] dans tous les autres cas où il s’agit, pensent-ils, de choses qui s’apprennent et qui
s’enseignent. Mais, si quelqu’un d’autre, qui n’est pas, à leur avis, un professionnel, se mêle de leur donner
des conseils là-dessus, si grande que soit sa beauté, sa fortune, sa noblesse, ils n’en sont nullement plus
disposés à accueillir ses avis ; ils le tournent au contraire en dérision,[…] Voilà donc comment ils procèdent
à propos des choses qui, à leur avis, sont d’ordre technique. [d]
Mais, quand il y a besoin de délibérer sur les affaires qui intéressent l’administration de l’État, alors se
lèvent, pour leur donner ses conseils sur ces matières, aussi bien un charpentier, aussi bien un forgeron, un
cordonnier, un négociant, un armateur, un riche ou un pauvre, un noble ou un manant ; et il n’y a personne
pour taper sur les doigts à ces gens-là, comme on le fait aux précédents en leur reprochant, alors que de nulle
part ils ne l’ont appris, qu’ils n’en ont pas non plus trouvé jamais de maître, de prétendre ensuite donner des
conseils ! C’est que, manifestement, on n’estime pas que cela s’enseigne1. [e] […]
Ainsi donc, Protagoras, en portant sur ces cas mon regard, je n’estime pas que le mérite 2 [« aretê » – traduit
souvent par la « vertu »] s’enseigne. Mais, d’autre part, en t’écoutant parler, ma conviction fléchit, et
j’imagine que ce que tu dis a du bon, parce que je tiens pour très étendue l’expérience que tu as acquise, pour
très vaste ton érudition, sans parler de tes découvertes personnelles ! Si donc tu es à même de nous démontrer
d’une façon plus évidente [c] que le mérite [la vertu] est une chose qui s’enseigne, ne te dérobe pas ; donne-
nous au contraire cette démonstration !
Protagoras, Platon, 319a-320c
1 Protagoras ne peut se satisfaire de l’ontologie parménidienne parce que celle-ci, sacrifiant le multiple, tombe dans le
malheur de la généralité ; le discours de l’ontologie devient discours vide, aussi Protagoras refuse-t-il toute distinction entre
l’opinion et la vérité ; il réhabilite la doxa, dont les perpétuels démentis constituent la loi même de la vie, et les faces d’une
réalité miroitante. Platon évoque cette démonstration de Protagoras à propos du problème du Bien et lui fait déclarer que
« le Bien est quelque chose de bigarré (ποικίλον) ». Protagoras a donc introduit la contradiction dans l’Être de Parménide,
et à ce titre mérité l’admiration de Hegel. Remarques provenant du « que sais-je ? » sur Les sophistes de G. Romeyer-
Dherbey
2 On traduit ordinairement par « vertu » le mot grec dont se sert ici Platon ; et déjà à 319e. Le mot « vertu » doit être pris alors
dans l’acception la plus étendue comme signifiant toute forme de mérite personnel ou d’excellence, en quelque genre d’activité
que ce soit ; ce qui est le cas ici et de même 322d-323a. Si très souvent le mérite envisagé est social et civique, c’est qu’à 319a
le problème a été posé sur ce terrain, et, pour Protagoras en effet, l’existence des sociétés postule nécessairement la fiction, tout
au moins, de la justice (cf. 323b). Bien des fois ailleurs, c’est le sens général de « moralité » qui semble s’imposer : ainsi 324a,
b, c, etc. Plus tard (après 329c), l’objet du débat s’étant circonscrit, « vertu » pourra être employé sans équivoque en son sens
strictement moral. (N.d.T.)
Texte 2
L’homme-mesure (interprétation de Romeyer-Dherbey dans Les sophistes)
Les Antilogies (ouvrage de Protagoras) nous ont montré une nature instable, indécise, jouant toujours le
double jeu ; or, une mesure surgit qui va arrêter ce mouvement de bascule, décider d’un sens et annoncer la
couleur. Cette mesure, c’est l’homme. C’est pourquoi l’écrit sur La Vérité commençait par la célèbre
formule :
« L’homme est mesure de toutes choses, des choses qui sont, qu’elles sont, des choses qui ne sont
pas, qu’elles ne sont pas. » [37].
La formule, dans sa brièveté, reste énigmatique […]
Nous nous trouvons donc devant trois interprétations possibles. La première conduit tout droit, comme l’a
reconnu Platon, au relativisme sceptique, doctrine qui se détruit elle-même en mettant tous les témoignages
sur le même plan : Protagoras devrait avouer en effet qu’il n’est supérieur en jugement « je ne dis pas
seulement à aucun autre homme, mais même pas à un têtard de grenouille ». L’enseignement devient inutile
« si vraie est la vérité de Protagoras », car l’opinion du maître n’a aucune préséance sur celle de l’élève.
Selon cette première interprétation, Protagoras aurait donc affirmé, en quelque sorte bien avant Pirandello :
« À chacun sa vérité. ».
Une deuxième interprétation est préférable et permet de laisser subsister, au sein du phénoménisme, une
objectivité scientifique ; une convergence des jugements est possible dans l’apparaître, et par suite un tri entre
la vérité et l’erreur.
Mais c’est sans doute la troisième lecture de la formule de Protagoras qu’il faut choisir […] Mario
Untersteiner estime que la double extension du terme « homme » est bien présente dans la formule de
Protagoras, il s’agit non pas d’une confusion involontaire, mais d’une fusion voulue. Cette double extension
donne en effet à la formule une plasticité qui lui permet de jouer à tous les niveaux de généralité plus ou
moins restreinte ou plus ou moins large qui se superposent entre l’unicité singulière et la totalité universelle.
L’homme individuel et l’homme universel sont, écrit Untersteiner, « deux moments d’un processus
dialectique » ; la vérité gît précisément dans le passage du premier au second sens : l’opinion personnelle se
vérifie par son accord avec les opinions des autres. L’opinion singulière se fortifie de l’apport des autres
opinions qui lui sont adéquates ; leur rencontre forme la vérité. Si l’opinion singulière n’est confortée par
aucune autre, ou par trop peu, elle disparaît et ne peut prétendre au vrai, du moins tant qu’elle demeure
marginale. Le concept d’homme, parce qu’il est si l’on peut dire à extension variable, entre en tension avec
lui-même : il s’oppose à soi lorsque les avis particuliers divergent, et reprend son unité lorsque les
particularités se concilient. Le moment de la particularité, bien que réel, demeure un moment négatif, qui
tend à replonger du côté des antilogies ; le moment de l’universalisation est positif et constitue le fondement
de ce que Protagoras nomme le discours fort.
G. Romeyer-Dherbey, Les sophistes, Chap I, Protagoras
Questions :
1. Qu’est-ce qu’un sophiste ?
2. Quelle est la définition de la vertu que professe Protagoras ? A quoi sert-elle ? (1er § du texte de
Platon)
3. Pourquoi Socrate doute que cette vertu puisse s’enseigner ? Redonner son argumentation (2nd §)
Connectez cette position avec la citation de Protagoras : « l’homme est mesure de toutes choses ».
4. Quelle est la bonne interprétation de cette citation selon Romeyer-Dherbey (2nd texte)