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Laval théologique et philosophique
Le Langage philosophique
Charles De Koninck
Volume 20, numéro 2, 1964
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Laval théologique et philosophique, Université Laval
ISSN
0023-9054 (imprimé)
1703-8804 (numérique)
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Citer cet article
De Koninck, C. (1964). Le Langage philosophique. Laval théologique et
philosophique, 20(2), 205–213. [Link]
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Le Langage philosophique *
. . . Un vieux proverbe dit que * les belles
choses sont difficiles » quand il s’agit d’en
apprendre la nature. En particulier, l’étude
des noms n’est pas une petite affaire.
Le Cratyle de Platon.
Quoique la philosophie spéculative soit une activité privée, elle
ne peut se passer des artifices du langage, qui est une œuvre publique
de la pensée commune. Non seulement le philosophe en a-t-il besoin
dans son apprentissage, où il dépend de l’enseignement des hommes
aussi bien que des choses, mais encore se parle-t-il intérieurement à
lui-même. Les mots ont beau être des moyens de communication faits
par la raison pratique, il n’empêche, si paradoxal que cela paraisse,
qu’ils sont nécessaires à la vie solitaire du contemplatif. Notre
pensée est en effet si confuse à l’origine, elle incline tant à se disperser,
q u’il lui faut, pour se porter déterminément sur ceci ou cela, des moyens
sensibles. C ’est ce qu’elle fait quand elle impose aux choses des noms,
qu’elle relie entre eux, moyennant les artifices d ’une grammaire et
suivant une logique rudimentaire.
Cela ne veut point dire que la pensée et le mot soient si indissolu
blement fiés qu’on ne puisse connaître la chose indépendamment du
nom. Tel mammifère rare auquel nous ne connaîtrions pas de nom
spécifique, surgirait devant nous qu’il ne serait désormais plus un pur
inconnu. Il reste cependant que nous en chercherions le nom — et
que nous lui en donnerions un s’il n’en avait pas encore.
Bref, le langage est un instrument de distinction et d ’ordre,
essentiel à la pensée. C ’est le plein sens de l’ assertion d’Albert le
Grand : « tali autem sermone (secundum quod sic significativus est
concepti) utitur homo ad se ipsum et ad alium ».
On parle souvent du vocabulaire technique de la philosophie.
Nous connaissons tous le Vocabulaire technique et critique de la philo
sophie de M . André Lalande, ouvrage fort utile, couronné par l’Aca
démie française. Mais le m ot technique appliqué au langage de la
philosophie, laisse perplexe. Le moins qu’on puisse dire est que ce
terme pourrait s’entendre de multiples manières.
a) Il peut s’agir d ’un mot déjà en cours et dont on tire parti en
lui faisant signifier quelque notion nouvellement acquise ou tout au
* Je tiens à remercier M. Roch Valin pour l’apnui qu’il m’a donné dans la préparation
de cette communication.
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moins plus distincte. Dans ces cas le mot retrace lui-même à notre
profit certains progrès dans notre connaissance des choses, progrès
accomplis soit par l’ attention, soit au moyen du discours. D u même
coup, il nous oblige à ne pas perdre de vue nos premières connaissances,
plus communes et plus fondamentales. C ’est ainsi qu’un grand
nombre de termes employés en philosophie ont des sens relativement
nouveaux. Beaucoup se croiront dès lors justifiés à appeler « spé
ciaux » ces sens nouveaux, sinon « techniques » ; sans doute à tort,
puisque le développement des sens d ’un mot n ’a pas d ’autre source
ici que celle qu’il a dans la langue de tous les jours.1 Autant qualifier
de « techniques » toutes les significations postérieures de mots cou
rants, sous prétexte qu’elles sont moins familières que leur signification
obvie. Quoi qu’il en soit, d ’une part ces mots avaient déjà leur signi
fication avant d ’en recevoir une nouvelle ; d ’autre part, cette dernière
n’est pas étrangère à celle qui la précède, comme elle le serait dans un
mot purement équivoque. On reste ainsi en pays de connaissance —
ou du moins on y garde pied.2 Le m ot forme, par exemple, désigne
d ’abord le contour visible, tangible d ’une chose, telle la figure d’un
cheval ; ce n’est que grâce à une imposition ultérieure, assez éloignée
de celle-ci, que forme finira par désigner ce en vertu de quoi le cheval
est un cheval et non pas une alouette.
b) Il existe en revanche des termes qui n’ ont plus guère de rapport
avec des sens antérieurs. Exemple, le mot atome indiquant une entité
microscopique de la physique mathématique actuelle et dont nous
avons tous entendu parler. L ’atome en question est à vrai dire un
composé extrêmement complexe, qui n’a rien à voir à 1’ « atome »,
pur « indivisible », voulu par Démocrite, Newton ou Dalton. De
sorte que le seul rapprochement à faire entre ces deux significations
relève de l’étymologie au sens d’histoire du m ot — que l’éminent
philologue, A. Meillet, opposait très rigoureusement à l’étymologie
entendue comme « l’art de trouver par des rapprochements de ce
genre [ceux du Cratyle de Platon] le ‘ vrai ’ sens du mot ».
c) Enfin il y a ceux qui sont, dès l’ abord, très abstraits et sans
attache. Abstraction en offre déjà une illustration ; ou encore, syllo
gisme. Le Petit Larousse donne en guise de premier sens d’abstrac
tion : « opération de l’esprit, qui isole d ’une notion un élément en
négligeant les autres ». Voici un vocable emprunté directement au
latin ; or si nous sommes loin de ab et trahere nous le sommes surtout
de abstractio qui ne décrivait d ’abord rien de plus trouble que l’ action,
1. Comme le fait observer mon collègue Roch Valin, disciple du linguiste Guillaume.
2. Whitehead le dit fort bien dans Modes of Thought : « This is a permanent difficulty
of philosophic discussion ; namely, that words must be stretched beyond their common
meanings in the market-place. But notwithstanding this difficulty, philosophy must
found itself upon the presuppositions and the interpretations of ordinary life. In our first
approach to philosophy, learning should be banished. We should appeal to the simple-
minded notions issuing from ordinary civilized social relations. »
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par exemple, de tailler une pierre, cueillir un fruit, etc. Et que veut
dire le m ot « esprit » ? Le Petit Larousse commence par le sens le
plus abstrait : « principe immatériel, âme : soumettre le corps à
l'esprit. » C ’est en tout dernier lieu que le dictionnaire donne deux
sens plus vérifiables, plus voisins des premiers sens du latin spiritus :
« la partie la plus volatile des corps soumis à la distillation », et encore
« Esprit rude, signe qui marque l’aspiration dans la langue grecque ;
esprit doux, signe contraire. » Tout comme si le « principe immatériel,
l’âme », était plus connu que le souffle. Je ne prétends pas que ce dic
tionnaire est à refaire ; je veux simplement attirer l’attention sur un
ordre qui ne convient pas en philosophie. Semblablement, syllogisme,
— du grec sullogismos, que pas un Grec n’aurait pris d ’emblée pour
autre chose qu’un simple calcul, un compte ou relevé, — se mue tout
de suite, pour citer de nouveau le Petit Larousse, en un « argument
qui contient trois propositions (la majeure, la mineure et la conclusion),
et tel que la conclusion est déduite de la majeure par l’intermédiaire
de la mineure. » (Notons bien que même au point de vue « technique »
cette description est parfaitement erronée ; mais passons.) 1
L ’inconvénient majeur de pareils termes est de ne pas avoir de
sens avéré : leur premier sens est trop éloigné des choses que nous
connaissons de prime abord et sur lesquelles il est relativement facile de
tomber d ’accord. Ces choses, nous avons naturellement fait nos
propres mots pour les exprimer, si bien que le rapport est vite effacé
entre elles et les autres, plus abstruses, auxquelles on accède pourtant
sous leur dépendance. Il est manifeste que normalement nous trou
vons des noms aux choses à proportion que nous les connaissons, plutôt
que selon je ne sais quel mode absolu.
Ce sont les mots de cette sorte dont l’usage malavisé me semble
mortel en philosophie. Cet usage est aujourd’ hui prépondérant, c’est
un fait, et mérite pleinement cette fois l’accusation de technicité. On
peut apporter au moins deux raisons, d ’ailleurs conjuguées, qui expli
quent ce fait.
1. Je n’ai aucunement l’intention de faire la critique de ce très utile dictionnaire,
lequel, après tout, ne fait guère qu’enregistrer les mots employés couramment et suivant
l’ordre de fréquence des significations dans l’usage actuel. Pour les auteurs de dictionnaires
ou de grammaires, c’est l’usage qui compte. Mais cela ne veut point dire que l’ordre des
différentes significations d’un mot en usage soit en tout raisonnable, encore qu’on le puisse
toujours expliquer. Je n’ai pas non plus l’intention de faire ici la sociologie du langage.
Il peut être toutefois utile de noter que le sens abstrait d’un mot, ou tout autre sens éloigné
des choses que nous connaissons en premier, peut devenir monnaie courante. Mais cet
usage peut néanmoins couvrir une multitude de confusions. Nous l’avons vu pour le
mot « esprit ». Il y a bien des gens qui contestent absolument la réalité de ce que signifie
fondamentalement le français « esprit » ou l’anglais « spirit ». En revanche, personne ne
nie le souffle, « breeze » ou « breath ». Si nous n’avons cure d’un sens plus directement
vérifiable, des mots employés en philosophie, si nous commençons par un vocabulaire
étranger aux choses plus connues, si nous prenons leur troisième ou leur douzième sens
comme s’il était le premier, nous nous jetons irrémédiablement dans le bourbier.
208 L A V A L TH ÉO L O G IQ U E E T PH ILO SO P H IQ U E
Le vocabulaire « philosophique » de la plupart de nos langues
occidentales foisonne de termes exotiques, empruntés surtout à nos
langues classiques, le grec et le latin. À commencer par le vocable
philosophie. Il est entendu qu’il vient, en fin de compte, de philos,
« ami », et de sophia, « sagesse ». Mais cette traduction des racines
du mot étranger philosophia n’éclaire que médiocrement. Encore
faut-il tenir compte du fait que le mot sophia signifiait d ’abord l’habi
leté manuelle, la maîtrise d ’un métier, puis la finesse et la sûreté de
jugement dans la pratique. À peine en troisième lieu dénommait-il ce
qu’on traduit : « sagesse spéculative ». Dans le mouvement dit
analytique, à la mode actuellement dans le monde de langue anglaise, le
vocable Philosophy n’a plus rien à voir au sens qu’on lui a tradition
nellement accordé depuis les Grecs — en quoi je ne fais que répéter
une observation toute récente de Bertrand Russell, un des maîtres,
dès l’origine, de ce mouvement. Quant aux autres philosophies à la
mode, nous pouvons citer la conclusion de l’excellent Pourquoi des philo
sophes ? de M . Revel : « leur philosophie est devenue le contraire de la
philosophie », elle a « peu à peu dégénéré en cette litanie béate de
formules . . . »
Cela nous amène à l’ autre raison, qui est la tendance de notre
intelligence à s’évader dans la technicité. L ’enseignement de la
philosophie devrait être un des plus ardus qui soient, puisqu’il pré
suppose tant de choses chez le maître comme chez l’élève. « On ne
voit guère — dit fort bien M . Revel — comment il pourrait y avoir une
connaissance philosophique sans connaissance tout court. Comment
croire, par exemple, que Descartes ou Spinoza puissent découvrir le
principe de toutes les passions humaines, quand leurs analyses de
passions particulières sont plus pauvres et plus fausses que celles de la
plupart des moralistes, des dramaturges et des romanciers de leur temps ?
Le Traité des passions est très utile pour comprendre le système de
Descartes, mais sûrement pas pour comprendre les passions mêmes,
au sujet desquelles il ne dit que des banalités. »
S’il est un savoir où l’ on ne peut débuter à mi-chemin, c ’est avant
tout la philosophie, dont l’acquisition dépend largement de la maîtrise
de disciplines beaucoup plus à portée mais pas toujours faciles. Une
discipline dont la difficulté est extrême, la logique, qu’on doit étudier à
l’abord de la philosophie, viendrait en dernier lieu si l’ on devait tou
jours aller du facile au difficile. (De même dans l’ordre de la pro
duction matérielle, il arrive que la fabrication de l’ outil soit plus
difficile que l’œuvre qu’il permet de réaliser.) On conçoit sans peine
que guider le débutant en philosophie, en cette discipline d’acqui
sition tardive et relativement ingrate, est toute une tâche. Or
l’instrument le plus mûr pour le faire est précisément le mot, en parti
culier le mot à plusieurs significations ordonnées. Mais c’est égale
ment le plus malléable et celui dont on peut le plus aisément abuser.
LE L A N G A G E P H ILO SO P H IQ U E 209
Au lieu d ’attirer l’attention de l’élève sur les choses qu’il connaît déjà
au moins confusément et qui risqueraient de lui fournir un critère sûr,
rien de plus simple que de lui imposer à l’ abord une logorrhée de voca
bles techniques — et plus ce sera technique, plus cela aura un air
d ’autorité.
Le pire est qu’on finit par prendre cette exigence expéditive pour
de la rigueur scientifique. D ’autre part, le succès de cette solution —
solution commode à la difficulté de bien poser un problème et d ’y
chercher réponse — affecte vite les problèmes eux-mêmes ; dissoudre
devient résoudre. C ’est ce que, dans Les philosophes et leur langage,
M . Y von Belaval appelle « le mécanisme de compensation qui concrétise
dans le verbe ce qui se déconsiste dans le sens ». À force de rendre les
mots insignifiants on les rend clairs peut-être, au sens cartésien du
terme, mais au détriment des choses dont on est censé traiter et dont
on se joue, pour ne rien dire des esprits qu’on charge ainsi de matière
morte. Car ce ne sont plus vraiment des mots, mais plutôt des sons
qui, à défaut de mieux, se signifient en quelque sorte eux-mêmes.
Ainsi, dit Aristote, fait-on porter le discours sur des mots dépourvus
de toute pensée. « C ’est une maladie possible, évidemment : de la
façon dont un aveugle de naissance raisonne des couleurs. »
Dans Philosophical Style, M . Brand Blanshard remarque que l’on
trouve « some purveyors of philosophy who pass ail understanding, no
matter whose. A master expositor, W. K. Clifford, said of an ac-
quaintance : « He is writing a book on metaphysics, and is really eut
out for it ; the clearness with which he thinks he understands things
and his total inability to express what little he knows will make his
fortune as a philosopher. » Unhappily, the gibe has point. There are
philosophers, or pseudo-philosophers, to understand whom would be a
reflection on the reader’s own vvit. »
À juste titre, en effet, on accuse la philosophie — par quoi il
faudrait entendre plutôt : les philosophes — de ne se distinguer la
plupart du temps que par un mépris pudique mais infini pour les choses
réellement connues de tous — celles qu’Aristote appelait « préconnues ))
et qui, chez Platon, faisaient l’objet de la réminiscence.1 D ’où du
reste à l’endroit de la science et des savants ce qu’on a décrit comme
1. Cf. D iogène L aërce, Vie d’Épicure : « Par préconception ils entendent une sorte
d’appréhension ou droite opinion ou notion, ou idée universelle amassée dans l’esprit ;
savoir, le souvenir d’un objet extérieur souvent présenté, par exemple, telle chose et telle est
un homme ; car, aussitôt le mot « homme » proféré, nous pensons à sa façon [figure exté
rieure visible, palpable, et ce qu’en saisit encore la pensée] par un acte de préconception, où
les sens prennent le devant. C’est ainsi que l’objet premièrement désigné devient discer
nable et manifeste. Aussi n’aurions-nous jamais entrepris une recherche sans avoir su ce
que nous cherchions. Par exemple, la chose qui se tient là-bas est un cheval ou une vache.
Nous n’aurions donné de nom à quoi que ce soit si nous n’en avions pas d’abord appris la
forme par manière de préconception. » Ceci n’exclut du reste pas les cas où, comme en
mathématiques, le défini est parfois établi par une définition dénommée « créatrice »
(Hermann W eyl).
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« une curieuse attitude, faite à la fois d ’admiration craintive et de
vague supériorité de principe. La philosophie devient une sorte
d ’épistémologie peureuse. » Le grand philosophe espagnol, Ortega y
Gasset, fait observer dans un essai sur Kant que toute la philosophie
moderne est marquée d ’une « horror al error, a ser engañado, à être
dupe. » D ’où aussi, en revanche, l’espèce d ’inconscience passionnée
qui fait faire des systèmes,1 n’ ayant en commun que d’être des systè
mes.
Admettons toutefois que, si essentielle qu’elle soit en philosophie,
l’analyse des termes les plus fondamentaux, tirés du langage ordinaire,
est en même temps d’une grande difficulté — sans parler des choses
signifiées. Paul Valéry écrivait, parmi ses Mauvaises pensées et autres :
« Chaque homme sait une quantité prodigieuse de choses qu’il ignore
qu’il sait. Savoir tout ce que nous savons ? Cette simple recherche
épuise la philosophie. » Loin d ’y voir la tâche entière de la philosophie,
on doit néanmoins reconnaître que la majorité des choses que nous
savons, nous les savons très mal, et qu’il est besoin d’un effort pour
améliorer n’importe quel savoir. C ’est par une constatation d ’igno
rance et un désir efficace d ’y remédier que commence la philosophie,
témoin Socrate. Ce n’est nullement par une constatation de suffisance
à la Descartes, aux yeux duquel tout ce dont on savait parler devenait
ipso facto clair et distinct ; Dieu, l’infini, l’âme, le mouvement, et le
reste ; ainsi, à qui désire savoir ce que c’est que l’existence, Descartes
donne le conseil suivant : « Il faut seulement savoir ce qu’on entend
par ce mot. Aussitôt, en effet, on connaît la chose, autant qu’on peut
la connaître. » La philosophie moderne s’est inaugurée, en ce sens,
par un défaitisme d ’impatients. Faire du point de départ le point
1. On lit, dans The Wisdom of China, de Lin Yutang, l’observation que voici : « In
reviewing Chinese thought one is struck by the vast differences from the West both in style
and method and in values and objectives. For what is the Chinese philosophy, and does
China have a philosophy, say, like that of Descartes or Kant, a logically built and cogently
reasoned philosophy of knowledge or of reality or of the universe? The answer is proudly
« No ». That is the whole point. So far as any systematic epistemology or metaphysics
is concerned, China had to import it from India. The temperament for systematic philo
sophy simply wasn’t there, and will not be there so long as the Chinese remain Chinese.
They have too much sense for that. The sea of human life forever laps upon the shores of
Chinese thought, and the arrogance and absurdities of the logician, the assumption that
« I am exclusively right and you are exclusively wrong, » are not Chinese faults, whatever
other faults they may have. The very language of the Chinese philosophers is the market
slang of the plebeians. China simply lacks the academic jargon which the American
sociologists and psychologists love and which is so necessary for the construction of any air
tight academic theory. The fortress of academic aloofness from human life that Western
scientists build around themselves by that jargon is one of the most amazing intellectual
phenomena of the modern age. I notice that the scientists who popularize science and who
write in the language that the common man can understand have a tendency to fall out of
favor with the Royal Academies. In China, no college professor can call a « black-out #
the « termination of illumination », and it is evident that we cannot build a systematic
philosophy without this academic jargon. »
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d ’arrivée, c’est trouver une sécurité qui, même en philosophie, est
« mortals’ chiefest enemy ».
Encore une fois, c’est parce qu’ils expriment les choses telles que
nous les connaissons d ’abord que la signification des mots dans l’usage
commun a tant d ’importance. Connaissance embrouillée et vague, à
coup sûr, mais sans laquelle nous ne saurions pas même poser des
questions. La chose du monde la mieux partagée n’est rien d ’ autre
que cela.1 « Qu’est-ce donc que le temps ? » se demande saint
Augustin dans un passage souvent cité et pour cause. « Quand
personne ne me le demande, je le sais ; dès qu’il s’agit de l’expliquer,
je ne le sais plus. » Et pourtant, ainsi qu’il venait de le dire, « Est-il
dans nos conversations une idée qui nous revienne plus familière et
mieux connue que l’idée de temps ? » On pourrait y joindre des
notions comme celles de mouvement, de lieu, de tout, de mode,
d’être, et combien d’ autres. Car de fait les choses premières et plus
certaines à notre point de vue ne semblent l’être qu’aux dépens de la
clarté — tout comme, au niveau des sens, ce qui est le plus sûr, savoir
le tangible, est aussi le moins clair. Ces choses sont en réalité les plus
confusément connues et les moins aisées à définir ou à décrire. Il n’en
reste pas moins que le langage ordinaire recèle des relations de signi
fications dont les paresseux empressés ne soupçonnent pas l’à-propos
en philosophie. Il est bon de retenir cette remarque de C. S. Lewis
dans The Four Loves : « Of course language is not an infallible guide,
but it contains, with ail its defects, a good deal of stored insight and
experience. If you begin by flouting it, it has a way of avenging itself
later on. W e had better not follow Humpty Dum pty in making
words mean whatever we please. »
Autrement dit, il nous faut avoir quelque connaissance avant de le
savoir — ce que Platon, dans le Ménon, appelle des « pensées qui, une
fois réveillées par l’interrogation, deviennent des connaissances »,
et dont il rendait compte par sa théorie de la réminiscence, recevable
tout au moins comme mythe. En nous le défini doit précéder, d ’une
manière ou d ’une autre, la définition ou les propriétés qu’on lui dé
couvre. Celui qui n’aurait de contact qu’avec la pleine définition ne
1. C’est sans doute parce que les grandes personnes ont pour la plupart l’imagination
enduite de mots trop détachés de ce que nous connaissons vraiment (ce qui leur fait croire
que les atomes de la physique existent de la façon dont existent les pommes) que le Socrate
de Platon préfère s’entretenir avec des jeunes dont l’esprit n’est pas encore encroûté — à la
réserve des adolescents qui passent incontinent à la sénilité. Nous ne croyons pas forcer la
note en citant, comme exemple du vide qui sépare l’homme de soi-même, ces paroles d’An
toine de Saint-Exupéry dans Le Petit Prince : « Les grandes personnes ne comprennent
jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur
donner des explications. » Le savant n’est que trop souvent un homme qui ne sait pas se
parler en homme des choses qu’il sait, ce qui fait que dans la même mesure et pour autant
il ne sait pas. Ortega y Gasset, Eddington, Cassirer, Schrôdinger, Heisenberg et bien
d’autres, ont fait à ce sujet, en langage ordinaire, des observations gênantes pour nombre
de leurs collègues.
212 L A V A L TH É O L O G IQ U E E T PH ILO SO PH IQ U E
connaîtrait presque toujours qu’une chimère, semblable dès lors à celui,
déjà mentionné, qui n’aurait de contact qu’avec un terme purement
abstrait et technique. Ce n’est même pas de Yobscurum per obscurius,
mais, quant à lui, de l’ignorance toute simple. On pense à certains
manuels types où tout n’est que réponse, sans qu’on sache à quoi ni a
fortiori pourquoi.
Cependant, outre que la distance du défini à la définition est en
général si considérable qu’il y a toutes les chances qu’on s’égare, il
reste toujours difficile de bien distinguer entre ce qui est une conception
commune et ce qui est déjà une conception propre, comme les dénomme
saint Thomas. Qu’à cela ne tienne, diront certains esprits : qu’on
dresse, une fois pour toutes, la liste complète des mots signifiant ces
conceptions communes, prétendues nécessaires à la philosophie. Mais
voilà qui sent le manuel et nous remet dans la technicité dont nous
parlions. Une pareille classification, forcément artificielle, ne peut se
faire qu’après mûre expérience à la suite d ’un long usage des mots.
Sans doute est-ce la raison pour laquelle Aristote ne traite des diffé
rentes relations de significations des mots-clefs, qu’au cours de ses
livres de métaphysique (au livre delta — ou livre cinquième selon l’ordre
dès longtemps reconnu par la tradition et démontré chaque fois à
nouveau par ses plus grands commentateurs depuis Alexandre d ’Aphro-
dise). Or, on sait que, au jugement d ’Aristote, l’accès à la métaphy
sique n’était possible que tout à la fin de l’apprentissage philosophique.
Quoi qu’il en soit, Aristote nous a fourni de cette tâche un exemple
sans second, dans ce livre des Métaphysiques. Non seulement il y prend
la peine d ’examiner les diverses significations des mots les plus impor
tants dont on se sert en philosophie, mais il y dégage l’ordre d’imposition
de ces mots. Évidemment, il l’a fait pour le grec. Quelle que soit
la langue dans laquelle on exerce la philosophie, il est manifeste qu’on
devrait pouvoir y accomplir quelque chose de comparable. Mais
également, dans la mesure où celle-ci est chargée d’emprunts directs
au grec ou au latin (ou, beaucoup plus rarement, à une autre langue),
force nous sera de connaître convenablement ces langues.1 Sinon, la
1. Dans l’ouvrage déjà cité,Whitehead fait remarquer que « The abstraction, inherent
in the development of language, has its dangers. It leads away from the realities of the
immediate world. Apart from a balanced emphasis, it ends in the triviality of quick-witted
people. And yet, for all its dangers, this abstraction is responsible for the final uprise of
civilization. » Le danger de cette abstraction est de perdre ses racines dans le langage
ordinaire pour autant que celui-ci exprime ce que personne ne peut nier sans se condamner
au silence. « In comparing modem thought, poursuit-il, with ancient records, we must
remember the difficulties of translation, and the difficulties of any thinker battling with
the verbal expression of thought which penetrates below the ordinary usages of the market
place. For instance, how differently would Aristotle’s metaphysical reflections read if we
persisted in translating one of his metaphysical key-words by the English term « wood »,
and also insisted on giving the most literal meaning to that word. » L’anglais, cependant,
pas plus que le français, n’a rien ajouté au sens du mot « wood », « bois », pour le faire
signifier « timber » ou « lumber », « bois de construction », ou encore moins pour désigner
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langue employée en philosophie est vouée à une technicité croissante
et nous resterons dans le bourbier où nous sommes. Aussi bien,
comme le rappelait dernièrement un critique du Times Literary
Supplément, il n’est qu’un point sur lequel tous les philosophes du jour
s’accordent et c ’est qu’il faut relire les Grecs.1
C h a r l e s D e K o n in c k .
d’une façon très générale « ce de quoi une chose est faite », qu’il s’agisse d’une maison, d’un
arbre, ou d’un syllogisme. Le mot grec hylè signifie d’abord bois, bois de chauffage, bois de
construction, n’importe quel matériau de construction. Puis « ce de quoi une chose est
faite » finit par signifier, chez Aristote et ses successeurs, le sujet du devenir absolu, relevé
au terme d’un long discours dialectique. Le mot latin materia correspond à hylè ; c’est au
mot latin que nous empruntons « matière », « matter ». Si nous comprenons bien, White
head veut dire que le sens le plus abstrait d’un mot ne doit pas se substituer au sens le plus
concret et familier, mais bien plutôt s’y ajouter. — Alois Yon l’avait bien dit dans Ratû)
et les mots de la famille de reor : « Il est impossible d’emprunter directement les mots du
vocabulaire abstrait, sous peine de se mettre à parler tout de suite un langage hermétique,
accessible aux seuls initiés. »
1. Cf. Oliver Wendell H o l m e s , dans The Autocrat of the Breakfast Table (1858) :
« There was Aristoteles, a very distinguished writer, of whom you have heard, — a philo
sopher, in short, whom it took centuries to iearn, centuries to unlearn, and is now going
to take a generation or more to learn over again. »