RN Critique
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1. Comme cela a été le cas les années précédentes, ce nous a fait l’adjoindre aux autres documents concernant le
florilège devait être publié dans la rubrique « Au programme d’agrégation mis sur le site de la SERD.
programme » du Magasin du XIXe siècle, dont le n° 3 va paraître
en novembre 2013. Le manque de place dans cette livraison
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Madame de Rênal ne s’indigna pas en manquer, n’attend pas même qu’il ait
toujours ; elle se laissa aller, sans trop y commencé de parler ?
penser, à un intérêt croissant pour le jeune Pourtant plus que personne, avec la
homme, que la timidité retint longtemps à donnée de son livre, l’auteur avait besoin de
distance. Julien n’était pas une âme tendre ; rester dans le vrai. Sa chronique est tout
fier et indomptable, pénétré et rongé du simplement une dénonciation en forme
sentiment de son infériorité sociale et de sa contre l’âme humaine, une sorte
supériorité intérieure, il ne songeait qu’à ne d’amphithéâtre où on le voit occupé à la
pas être humilié et à monter haut et vite. disséquer pièce à pièce, pour mieux mettre en
L’amour le touchait peu comme but et relief la lèpre morale dont il la croit rongée.
comme tendresse ; né du peuple, il se sentait Pour faire accepter au lecteur ce point de vue
flatté d’être aimé d’une belle dame et cela lui très contestable, et à tout le moins
prouvait sa propre valeur. Julien est le type désespérant, le moraliste doit se montrer
assez réel de plus d’une nature cachée, constamment observateur exact et véridique.
souffrante, gauchement refoulée, qui dès S’il se laisse aller à quelque exagération,
l’enfance a rêvé l’excès du bonheur et n’a l’amour-propre et l’optimisme que ses
connu que l’amertume de la misère, et qui ne tableaux dérangent dans leurs calculs, ont
pouvant être magnanime à l’aise serait féroce bientôt fait, au nom des erreurs qu’ils
au besoin ; c’est l’homme de génie des classes contiennent, d’en récuser en masse la vérité.
inférieures qui veut faire irruption à tout prix Ainsi en arrivera-t-il à ceux-ci, et pour notre
dans la société dont il se sent écrasé. Tel il se compte nous ne serons pas des derniers à
montre même aux instants les plus doux. […] protester contre leur fidélité.
Nous ne voulons pas le nier ; plus d’une
turpitude cachée, plus d’un mouvement
1830 : « Album. Le Rouge et le Noir. généreux, plus d’une inconséquence, se
Chronique du XIXe°siècle, par M. de révèlent au cœur de l’homme, mais avec
Stendhal », Revue de Paris, 28 novembre moins de préméditation qu’on ne voudrait ici
1830, t. XX, p. 258-260. nous le faire croire.
II n’y a pas chez nous, pour le mal, tant de
Il y a au titre de ce livre le défaut, ou, si travail et tant d’apprêt ; résultat de calculs
l’on aime mieux, le singulier mérite, qu’il moins profonds, il se produit d’un jet plus
laisse le lecteur dans l’ignorance la plus naïf ; mais aussi admet-il plus de relâche, plus
complète de ce qu’on lui prépare. Le Rouge et d’intermittence, plus de mélange du bien.
le Noir ! Avec notre intelligence, qui n’est Bénie en soit la Providence, car, avec le
point sans doute d’une portée supérieure, monde ainsi fait, il faudrait un trop haut
mais qui, du moins, nous semblait devoir courage pour vouloir continuer de vivre ; si la
suffire à une pareille tâche, nous avons lecture de pareilles fictions vous laissent [sic]
cherché le rapport qui pouvait exister entre le cœur serré et malade d’un horrible
ces mots et la fable du roman : nous le désenchantement, que serait-ce donc de la
déclarons en toute vérité, nous sommes à le réalité, si elle existait ?
découvrir encore. Ceci est plus grave qu’on ne La satire des mœurs contemporaines, que
le croirait. l’auteur a eu l’intention de faire marcher de
Car, entre les mérites par lesquels se fait front avec celle de l’homme en général, nous
remarquer le talent de l’auteur, un de ceux qui a paru de même prodigieusement passionnée,
lui paraissent le moins familier, c’est le et peut-être à force de vouloir en rendre la
naturel. Or la critique n’est-elle pas peinture vive et saillante nous en a-t-il donné
merveilleusement posée pour lui faire ce la charge ; mais le cherché et l’effort
reproche, lorsqu’on le voit en cherche d’un paraissent être le défaut habituel de sa
effet dès le titre, débuter par une énigme ; et manière. Il faut une fois en finir avec ce
n’est-ce point là un homme singulièrement reproche, et dire tous les mérites par lesquels
brouillé avec la simplicité que celui qui, pour son œuvre se recommande. Compliquée d’un
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très-petit nombre d’événements, sa fable est cherchent des inspirations dans leur
cependant à ce point attachante par la grâce antipathie pour elle. Ils exhalent des accents
et la vigueur des détails, qu’une fois engagé divers, selon la diversité de leur caractère. S’ils
avec eux le lecteur ne saurait plus quitter le sont faibles, ils se laissent mollement aller à
livre qu’il n’ait vu, ainsi que disent les des pleurs, ils murmurent tristement une
portières, comment cela finira. À tout instant on élégie plaintive, ou lancent en tout sens les
serait tenté de se prendre de querelle avec traits acérés d’une mordante satire ; s’ils sont
l’auteur, ici pour un sentiment faux, pour une fortement trempés, debout sur les ruines des
situation tourmentée ou bizarre ; là pour une empires, ils prononcent d’un ton lugubre
négligence dans la conduite des événements l’oraison funèbre de la société qui se meurt ;
ou des caractères ; on serait disposé surtout à ou, dévorés par un sombre désespoir, ils se
lui demander raison de ses amants, si répandent en virulentes invectives, ils
étranges, s’adorant (ceci est à la lettre) avec insultent dédaigneusement à l’agonie des âges
des transports de haine, et se détestant avec qui s’éteignent.
tous les raffinements du plus vif amour ; mais C’est dans les époques de révolution, où la
à côté de toute cette pâture jetée à la critique, société s’agite, en proie aux convulsions et
apparaissent des scènes si habilement aux angoisses, où la vie des individus comme
conduites ou si profondément saisissantes ! celle des nations n’est que malaise, tourments
un vif intérêt de drame est si largement et douleurs, qu’apparaît cette poésie qui
répandu sur l’œuvre entière, pour en dérober s’acharne à étaler dans leur hideuse nudité les
les parties moins saillantes et jusqu’aux plaies dont l’homme est affligé ; de cette
défauts, que notre censure doit n’y aller poésie qui commence à Shakspeare [sic], qui,
qu’avec grande mesure. Il ne serait pas par les Confessions de Rousseau et les
impossible que, malgré nos savantes sarcasmes de Diderot, est venue, jusqu’à
protestations, le public, qui veut avant tout nous, dicter à M. de Chateaubriand les
qu’on l’amuse et qu’on l’intéresse, et pour gémissements de René, et s’exhaler dans les
lequel le livre de M. de Stendhal remplit à un soupirs de la muse romantique.
haut degré cette prétention, ne proclamât son C’est que chacun, isolé et marchant sur des
œuvre l’une des plus remarquables qui se ruines, ne trouve plus dans ses yeux que des
soient produites depuis longtemps. La larmes, et dans son cœur que de l’amertume ;
critique est comme la médecine : tous les c’est que la société n’a plus qu’une vie
jours elle condamne des malades qui n’en galvanique, c’est qu’en elle tout mouvement
vivent pas moins leurs trois éditions. n’est plus que la convulsion d’une agonie,
c’est que le siècle où nous vivons aura cessé
avant que l’horloge séculaire ait sonné sa dix-
1830 : « Feuilleton. Le Rouge et le Noir, neuvième heure.
chronique du XIXe siècle, par M. de Hommes forts, qui ne voyez dans une
Stendhal », Le Globe, n° 279, 28 novembre belle vie qu’un beau combat, la société est
1830. malade, dites-vous : déjà vous entendez le
râle, et vous ne savez que pleurer, et vous ne
Dans une société à l’état normal, les savez qu’insulter à une fatalité
beaux-arts forment le concert à l’harmonie imaginaire. Vous n’avez pas le courage de
duquel l’homme accomplit sa tâche. Ce sont supporter le spectacle d’une opération
les musiciens précédant la foule qui se dirige douloureuse, de fouiller à travers les viscères
vers une œuvre de fête. Mais aux époques où gâtées, pour remonter jusqu’aux sources de la
les institutions sociales cessent de réunir la vie, et de là la suivre et lui pratiquer un facile
sympathie de tous, où les hommes agissent en passage ? Ces institutions sociales ne sont-
dehors d’elles, sans union, sans affections elles pas en votre puissance ? N’est-ce point
communes, alors les beaux-arts ne sont plus par elles que, pour vous frapper, doivent
que l’expression de sentiments individuels. passer tous les traits ? Les siècles précédents,
C’est le moi qui soupire, gémit ou éclate en qui vous les ont léguées, n’en avaient-ils pas
injures. Froissés par la société, les poètes
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fait leur ouvrage ? Changez-les donc si elles fortement trempé et une ambition au niveau
ne vous conviennent plus. Pour cela il n’est de sa force. Son père le donne à M. de Rênal,
que de vouloir. le maire de Verrières, pour élever ses enfants.
Aux poètes de notre époque on sera en Julien est en butte aux hauteurs de ce M. de
droit d’adresser un grave reproche, ils ont Rênal, type d’un important maire de village. Il
menti à leur belle définition d’hommes à se dit : « Moi qu’on humilie, je vaux davantage
double vue. Courbés sur le lit du malade, ils [...] Guerre ! Guerre ! » […]
ont su verser sur son front quelques larmes Le voilà maintenant à Paris, sur ce grand
de désespoir. Mais était-ce ce qu’il réclamait théâtre pour lequel il a tant soupiré, et chez
ou bien quelque parole forte de courage, un marquis, pair et cordon bleu. Quelle
quelque vérité de consolation puisée dans distance le sépare de ces gens-là ! que leurs
l’avenir ? armes sont supérieures ! Tu veux t’élever,
Toutes ces réflexions nous ont été Julien, dans les salons de la noblesse : relis
inspirées par le nouveau livre de M. de Napoléon ; il t’eût été plus facile de t’élever
Stendhal. L’auteur, comme on sait, plein de comme lui sur les champs de bataille.
mépris pour nos institutions vieillies et pour Mathilde, fille du marquis de La Mole,
tout ce qui est ordinaire, ne qualifie de beau grande, blonde, aux yeux bleus et à l’air
que ce qui sort de la ligne, que ce qui donne ennuyé, reçoit les hommages de tout le
un soufflet aux choses convenues. En haine monde qui se rassemble dans le salon de son
de nos petitesses, soit crime, soit vertu, il père, de ces officiers si beaux, si élégants, si
remonterait volontiers à ce moyen âge, sinon nés. Mathilde, sous les apparences d’une
meilleur, du moins plus beau que le nôtre. Là on demoiselle uniquement occupée des choses
peut trouver des caractères. de société, cache un esprit aventureux et
M. de Stendhal sent que les êtres les mieux romanesque. Elle a lu Joinville et Brantôme ;
organisés sont les plus maltraités par la et quand elle compare les chevaliers de ces
société qui leur refuse leur place ; à ses yeux il temps à tous ces beaux fils, qu’ils sont étroits
y a autant de perversité et mille fois plus de et exigus ! – « J’ai un caractère », dit cette
bassesse dans cet honnête marchand demoiselle si dédaigneuse et si altière. Aussi
hollandais qui emploie toutes ses facultés que d’ennuis éprouve-t-elle ! Elle n’a pour se
pour acquérir sans vol cet or, unique distraire que la ressource de l’épigramme.
thermomètre auquel tout se mesure, que dans Elle remarque Julien, froid, impassible.
ce brigand qui tue un homme pour la fantaisie Elle découvre en lui de la profondeur, du
de s’emparer de sa maîtresse ou de son fusil. contradictoire, du mystérieux. Est-ce un
Il va nous peindre un de ces hommes au cœur grand homme, un hypocrite ou un valet ?
plus grand que leur fortune, qui veulent Quel contraste avec les autres jolies poupées !
conquérir le poste auquel ils ont droit, et qui, Julien ne la regarde pas. Elle se pique, et veut
en duel avec la société, tombent frappés de la fixer sur elle son attention. Marguerite de
foudre. Valois a pris pour amant un chevalier de La
Julien Sorel, fils d’un charpentier de Mole ; elle a enseveli et baisé toute sanglante
Verrières, dès sa plus tendre jeunesse souffre cette tête qui était tombée pour elle. Mathilde
des brutalités de son père et de ses frères a dit à Julien qu’elle l’aime. – « C’est un
jaloux. Personne qui s’intéresse à lui qu’un piège », dit-il. À la lueur du plus beau clair de
vieux chirurgien-major qui lui a légué sa croix lune, il doit grimper à la fenêtre de sa
d’honneur, le Mémorial de Sainte-Hélène et les maîtresse. – « Si j’y vais, je suis mort ; mais
bulletins de la grande armée. Ce sont les seuls c’est une honte de reculer. » […]
amis qu’il ait au monde : c’est là qu’il a pris ses Nous avons honte en vérité d’avoir fait un
pensées, et aussi dans les souffrances que, si résumé aussi sec de deux volumes qui
jeune encore, il a endurées. C’est un jeune contiennent des pensées ingénieuses, où l’on
homme à grands yeux noirs, à figure pâle et trouve un coloris original et des pages
méditative, à traits irréguliers, disant chaleureuses. Mais si à nous la faute, elle est
beaucoup, beau par conséquent ; il a l’esprit aussi au format du journal. La peinture des
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noms propres. Ce n’est donc pas d’un maire en lutte avec l’amour qu’elle avait entrevu
véritable de Verrières que M. de Stendhal a dans les livres, étourdie, enivrée de son
entendu parler quand il nous montre un bonheur et fière de trouver dans son amant
M. de Rênal, ambitieux subalterne, fort habile une âme grande et forte, sensible comme la
à ménager ses intérêts et curieux en même sienne, digne de comprendre les affections
temps de faire appeler sa maison château. qu’elle a fait naître, et créant une vie nouvelle
Cela suppose une lutte entre le démon de d’extase et de ravissement pour un cœur dont
l’avarice et celui de l’orgueil. Cela suppose de la religion et l’amour maternel n’avaient
plus, chez un maire de la Restauration, le satisfait qu’à demi la brûlante sensibilité.
respect le plus aveugle pour les prêtres, les Alors Julien n’est plus orgueilleux ; il aime
nobles et la Quotidienne. M. de Rênal, avec passion, avec naturel, et je n’hésite pas à
aujourd’hui, pour obtenir l’écharpe aux trois dire que je me suis rappelé les amours de J.-J.
couleurs, serait un patriote décidé ; alors il Rousseau et de madame de Warens. […]
était tout bonnement un ultra, mais un ultra Je n’entreprendrai pas de raconter quelque
enrichi par le commerce et calculant mieux chose du séminaire de Besançon. On y verra
que personne le prix de ses écus. Il en la peinture plus ou moins spirituelle d’une vie
dépensait le moins possible et croyait impossible que l’auteur a organisée sans
cependant les avoir bien employés lorsqu’il intérêt pour le lecteur et sans profit pour sa
avait en quelque chose joué au grand réputation. J’en excepte quelques détails sur
seigneur. Or, il se crut obligé un beau jour de la gourmandise et la stupidité des
donner un précepteur à ses enfants. Il lui séminaristes.
parut que dans le pays on verrait avec une Du séminaire Julien passe à Paris, dans
sorte de respect les enfants de M. de Rênal se l’hôtel du marquis de La Mole : c’est un
promenant, accompagnés de leur précepteur. nouveau monde à décrire et un nouveau
Les précepteurs à Verrières étaient rares et à caractère pour Julien. On peut y voir des
bon marché. Tout bien considéré, M. de remarques pleines de vérité sur les ridicules
Rênal ne vit qu’un homme qui fût capable de du vieux faubourg Saint-Germain et à côté de
remplir ces importantes fonctions, et cet cela, comme dans le reste du livre, des
homme, il crut le payer largement en lui suppositions, qui ne sont nulle part. Il y en a
donnant 36 fr. par mois. […] une qui dure fort longtemps : c’est l’amour de
Voilà un caractère énergique tel que M. de mademoiselle de La Mole pour Julien. Elle
Stendhal n’en a sûrement pas rencontré dans l’aime par orgueil et à condition qu’il se
le département du Doubs. Pour mon compte, montrera plus audacieux, plus fier que sa
je n’avais pas imaginé comme possible sur la maîtresse. Julien la séduit à force de ne pas
terre ce jeune paysan qui réduit l’orgueil en faire attention à elle, et parce qu’il ose planter
théorie, qui devine en profond métaphysicien une échelle contre les fenêtres de son amante,
qu’un autre Napoléon n’est plus possible et au milieu d’une nuit éclairée par la pleine lune.
que, pour dominer dans l’avenir, il faut se Elle avait choisi exprès ce moment pour lui
faire prêtre. Ce philosophe de dix-huit ans, donner rendez-vous. Il en résulte que, dans la
qui, avec un plan de conduite arrêté, s’établit famille la plus aristocratique, une jeune fille,
en maître au milieu d’une société qu’il ne fière jusqu’à l’excès, n’a plus d’autre parti que
connaît pas, qui débute par séduire une d’épouser le fils d’un charpentier. L’auteur
femme, parce qu’il y va de sa gloire, et qui n’y aurait pu à toute force en rester là ; mais le
trouve d’autre bonheur que celui de l’amour- dénoûment eût été commun. […]
propre satisfait, le croirait-on, il va devenir Il retrouve dans sa prison le souvenir de
sensible, amoureux à la folie et animé des ses premières amours, et s’y livre avec délices
passions de tout le monde. Alors commence jusqu’au moment où il monte sur l’échafaud.
un autre livre, un autre style ; alors on voit À cette fin sanglante viennent se joindre des
une femme longtemps vertueuse et liée à son détails qui seront sublimes pour les amateurs
mari par les habitudes de la vie conjugale ; on des scènes de la place de Grève. Je les laisse
la voit remuée par des séductions inconnues, où je les ai trouvés.
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Julien, démasqué, cache son ressentiment, se foi. Sous certains rapports, la position est
rend avec des pistolets dans l’église de atroce et vraie ; mais qu’il a fallu d’efforts
Verrières, et les décharge sur Mme de Rênal. pour le deviner ! […]
Ainsi finit le roman. Julien est exécuté, et sa Mais, avant tout, je dois vous prévenir
tête reste aux mains de Mathilde. L’imprévu qu’en y pensant bien, je crois avoir deviné le
triomphe, la différence passe sous le couteau de sens à donner au titre de cette chronique, Le
la guillotine. Rouge et le Noir, sur lequel l’auteur ne
Le succès que ce livre obtient dans le s’explique pas. Selon moi, M. de Stendhal
monde pourrait nous dispenser de dire par ayant eu dessein de peindre la société telle que
quel côté il brille, et par quel autre côté il ne l’avait faite le jésuitisme de la Restauration, et
répond pas toujours à la curiosité du lecteur, ne voulant pas se hasarder à intituler son
tenue en haleine tout le premier volume, puis ouvrage Le Jésuite et le Bourgeois, par exemple,
lasse d’attendre l’intérêt qui rate au second. ou bien encore les Libéraux et la Congrégation, a
Cependant nous dirons que tout ce qui est imaginé de désigner les uns et les autres par
causerie, aperçus, portraits, raillerie, des couleurs emblématiques : de là ce titre, le
philosophie, impiété, dans le roman de M. de Rouge et le Noir. Seulement, j’ignore encore qui
Stendhal, y est traité avec supériorité. Calme est le rouge, qui le noir, d’autant plus qu’un
sans être mesuré, le style en est jeune, frais et jésuite comme l’entend M. de Stendhal peut
plein de couleur, trop plein quelquefois, car aussi bien être femme et porter une robe de
c’est le vermillon qui domine. Reste à dire gaze et un bonnet avec des fleurs, que des
notre opinion sur les deux têtes qui sortent du aiguillettes de colonel, un cordon bleu de Pair
cadre. À coup sûr, elles sont neuves, bizarres, de France, ou une robe de missionnaire. Mais
étranges, opposées ; c’est le rouge et le noir. je laisse cette petite difficulté à résoudre aux
Elles intéressent comme une partie d’échec plus fins que moi. […]
bien embrouillée par deux forts joueurs ; mais Julien Sorel est un petit jeune homme
il faut savoir jouer. Au reste, malgré ses faible et joli, aux yeux noirs, battu de bonne
longueurs, ce livre est le plus remarquable qui heure par son père et par ses frères, les
ait paru depuis la révolution de juillet, et détestant du fond de l’âme. C’est un jeune
comme elle, le succès ira loin. homme méfiant, envieux, colère en dedans,
fier surtout, plus fier que M. de Rênal avec sa
maison, sa grille en fer, sa fabrique de clous,
1830 : J[ules] J[ANIN], « Variétés. Le son titre de maire de la ville et son précepteur.
Rouge et le Noir, chronique de 1830, par Julien sait pour toute science l’Ancien-
M. de Stendhal », Journal des Débats, Testament en latin ; il l’a appris par cœur, il le
dimanche 26 décembre 1830. récite à tout venant en commençant si l’on
veut par le dernier verset et finissant par le
[…] Je vous prie de ne pas perdre de vue premier. Aussi dès le premier moment, Julien
un instant les deux personnages, M. de Rênal réussit chez M. de Rênal. M. de Rênal
et M. Valenod. Les deux hommes l’admire, les amis et les domestiques de la
représentent deux principes. M. de Rênal est maison l’admirent. Pour surcroît de bonheur,
l’homme ministériel, l’homme important des le Valenod s’avoue en lui-même qu’il est
petites villes. Valenod est le jésuite de robe vaincu cette fois, et il oublie chevaux et
courte, tel qu’il était en province. L’auteur va calèche, pour ne penser qu’au petit
poursuivre dans son livre cette idée féconde. précepteur. Quel triomphe pour M. de
Il va la rattacher à la vie d’un jeune homme Rênal ! […]
qui grandira, ballotté entre les deux Au reste, le petit Julien est d’abord assez
principes ; tantôt libéral, tantôt jésuite, vrai. C’est bien le paysan humilié, isolé,
également embarrassé çà et là, et finissant par ignorant, curieux, plein d’orgueil, égoïste
mourir sur l’échafaud pour échapper à avant tout, profondément égoïste, méchant,
l’affreuse alternative d’être grand seigneur ou n’aimant personne. Somme toute, ce Julien,
bourgeois, se révoltant contre la loi de son M. de Rênal, M. Valenod, l’abbé de Frilair, ce
époque, qui lui permet d’être peuple de bonne
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sont là de très vilains personnages, très hideux savent pas si elles sont belles, qui s’ignorent,
les uns et les autres, surtout si vous les laissez qui regardent leur mari comme le premier
vieillir. homme du monde, tremblantes devant ce
Julien ressemble en outre à tous les savants mari, et croyant l’aimer de tout leur cœur,
de province. En province, il y a peu de livres, douces, modestes, tout entières à leur
la plupart sont à l’index ; c’est ordinairement ménage, chaste et retirées, aimant Dieu et
parmi les livres à l’index que choisit tout jeune priant, sans compter que leur négligé est
homme qui se croit de l’avenir. L’un s’attache élégant, qu’elles sont le plus souvent en robes
au Contrat social qu’il dévore sans y blanches, qu’elles aiment les fleurs, les bois,
comprendre un seul mot, et il se croit un l’eau qui coule, l’oiseau qui chante, la poule
jacobin ; l’autre a volé chez son père un qui couve, femmes charmantes, sans faste,
Dictionnaire philosophique et il se met au rang des sans tristesse, sans gaîté, et qui meurent
esprits forts ; il en est qui font du sentiment souvent sans avoir connu l’amour.
et de la douleur : par exemple Werther est fort Telle était Mme de Rênal.
lu parmi les écoliers de province. À son héros Un soir, sous les marronniers de la maison,
M. de Stendhal n’a donné ni Rousseau, ni à la clarté de la lune, par un doux zéphyr du
Voltaire, ni Goethe, il lui a donné Napoléon : mois de mai, Mme de Rênal touche par hasard
le Mémorial de Sainte-Hélène est le livre favori de la main de Julien, et retire la sienne aussitôt.
Julien. Julien se dit : Napoléon à ma place prendrait la
Vous ne sauriez croire tout ce que cette main de Mme de Rênal. Cela dit, le petit
lecture jette de sotte vanité dans la tête du précepteur tremble comme un enfant,
petit rustre. À force de lire le Mémorial, Julien comme on tremble toujours avant de saisir
se croit un héros ; plus d’une fois il se dit : je une main de femme pour la première fois : le
serai Bonaparte ! voilà en effet le malheureux voilà donc qui tremble, qui balbutie, qui en
qui, de propos délibéré, se fait un cœur de fer, perd tout son latin ; il allait même renoncer à
une tête de fer. Bientôt cet enfant n’est plus sa grande entreprise quand Bonaparte lui
qu’un mauvais fanatique, pétri d’orgueil et de revient en mémoire. Alors il reprend courage
misère. Dans ce personnage, si cruellement et il s’anime par ces mots : Si à minuit je n’ai pas
exact, il n’y a pas un mouvement de jeune pris la main de Mme de Rênal, je me jette par la fenêtre
homme, pas un transport naturel. Ce petit demain. Et, par un dernier effort, il s’empare
Julien, au bout de trois mois de professorat, de cette main blanche et potelée, de cette
est un monstre qu’il faudrait jeter à la porte main qu’on ne lui retire pas, et qu’il tient à
de la maison. Si c’est là de la vérité, c’est une présent sans crainte et sans bonheur ! C’est
vérité bien triste ; si c’est là de la nature, c’est ainsi que notre homme se croit un
une horrible nature. On ne saurait imaginer Bonaparte : on n’est pas plus ridiculement un
combien souvent je me sens déchaîné contre héros.
ces esprits méthodiques et inflexibles, qui Cette nuit-là, le bonheur empêche Mme de
considèrent le monde moral avec une loupe, Rênal de dormir. Au contraire, un sommeil de
qui se posent là comme sur un cadavre, plomb s’empare de Julien, et le lendemain, en
disséquant scalpel en main les recoins les plus entrant au salon, il se dit : Il faut dire à cette
hideux de cette nature sans vie. Allons donc, femme que je l’aime. Le fat !
opérateur, dissèque à loisir, compte les taches Ici commencent les amours de cette
livides de ta victime, mets à nu ses moindres aimable femme avec ce misérable. Quand on
viscères, dépouille-la de sa peau blanche et songe que ce Julien a seize ans à peine, et que
veloutée, fais ton métier : plus tard et à ton pour se venger des coups de bâton que lui a
préjudice viendront le poète ou le romancier donnés son père, il va séduire de sang-froid
qui feront leur devoir. une femme qui l’a reçu chez elle, une femme
Je n’ai pas encore parlé de Mme de Rênal. charmante, sa bienfaitrice, une femme qui
Mme de Rênal est une charmante femme l’aime sans le savoir, on ne peut s’empêcher
comme il y en a beaucoup à Paris et surtout de s’écrier que l’auteur de ce livre a menti.
en province ; c’est une de ces femmes qui ne Non, ce jeune homme si atroce n’est pas dans
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la nature. Quoi donc, philosophe, quoi donc, horrible, désespérée, c’est à la fois le vice
romancier, vous voulez refaire Lovelace, et abject et la sottise hypocrite. C’est Tartuffe
pour cela vous choisissez un enfant de seize sans manchettes ; Tartuffe en habit sale, au
ans ! Et vous allez chercher à la charrue un coin de la rue, et se livrant à ses horribles
malheureux jeune homme pour lui faire penchants. Ceci donne à penser. Si tels étaient
traverser tout seul, et tout d’un coup, les en effet ces séminaires d’autrefois, (autrefois
combinaisons les plus actives de la séduction cela veut dire il y a huit jours), M. de Stendhal
et de l’adultère. Et cet enfant n’a que de a fait une bonne action ; en prenant sur lui
l’orgueil et pas un moment d’amour ! […] d’être si atroce, je lui pardonne cette fois.
Je n’ai jamais vu nulle part plus de rage Mais hélas ! au-delà du séminaire, l’atrocité
anti-jésuistique et anti-bourgeoise, que dans le continue. Julien est envoyé à Paris pour être
livre de M. de Stendhal. Sous sa plume, tout le secrétaire de M. le marquis de La Mole. Le
se flétrit sans retour, le plus beau jour, le plus marquis de La Mole représente le noble de
beau sol, les plus heureux sentiments. Il Paris, l’homme élégant, l’homme de cour,
promène avec un admirable sang-froid son aussi bien que M. de Rênal de Verrières
héros, son monstre, à travers mille turpitudes, représente le gentillâtre provincial, rampant,
à travers mille niaiseries pires que des lâche, ambitieux et qui veut parvenir. À Paris,
turpitudes. Singulier plaisir que s’est donné Julien ne change pas : le séminariste crasseux
cet écrivain de réunir en bloc toutes les entre dans le salon doré de Mme de La Mole
criailleries, toutes les misères, toutes les avec autant d’assurance que le petit
dissimulations, tous les mensonges, toutes les charpentier est entré dans la salle à manger de
superstitions, toutes les cruautés de notre état Mme de Rênal. […]
social ; singulier acharnement avec lequel il À ce moment du livre, ce n’est pas de
place la France d’avant notre révolution de Julien qu’on s’occupe, c’est de Mlle de La
Juillet au-dessous de la France barbare et Mole, c’est de Mathilde, qui, après avoir rejeté
pédantesque. Ô mon Dieu ! serait-il donc Julien, s’est remise à l’adorer de plus belle. À
possible que ce soit là la province ? Et plus présent elle adore Julien, Julien l’adore aussi
tard, quand le héros est à Paris, serait-ce bien et se promet bien de ne plus le lui dire. Il n’est
là Paris ? À quoi on répond peut-être : car le plus question de la demoiselle de comptoir à
livre est bien fait. […] Besançon ; car ce roman est fait en partie
La partie remarquable de ce roman est le double ; tout se passe à Besançon comme à
séjour de Julien au séminaire. Ici l’auteur Verrières, à Paris comme à Besançon ; ce sont
redouble de rage et d’horreur. Il est les mêmes jésuites, les mêmes femmes, les
impossible de se faire une idée de cette mêmes amours, les mêmes paroles, le même
hideuse peinture ; elle m’a frappé comme le héros. […]
premier conte de revenants que ma nourrice Donc, Mlle de La Mole est folle. Elle
m’a conté. Voici cette peinture. Le séminaire rappelle Julien dans sa chambre ; elle coupe
de Besançon est ici comme la ville de pour Julien tout un côté de ses beaux cheveux
Verrières, un séminaire en général, composé blonds, qu’elle jette dans le jardin. Pour Julien,
de rustres, de manants, de paysans dégoûtants elle rejette la main de M. le marquis de
et autres aspirants à la prêtrise, heureux Croisenois ; elle devient enceinte de Julien,
d’avoir une soutane et de la soupe ; avides de elle déclare à son père qu’elle aime Julien ;
pain et de choucroute; malheureux sans c’est une fièvre, c’est une folie d’amour. Cette
intelligence, hypocrites subalternes, dévots Mathilde est folle, elle pleure, elle rit, elle
aux grosses mains et aux nez rouges. Dans ce appelle la mort, elle se frappe en héroïne ; on
séminaire comme à Verrières, il y a des n’a jamais imaginé une fille comme cela. Je
jansénistes et des jésuites. Le janséniste est un n’ose pas croire qu’il y ait à Paris une société
fou honnête homme, que le jésuite chasse de qui ressemble à celle que veut peindre M. de
sa place. Le jésuite est un scélérat qui tend Stendhal. Pour un bourgeois d’une étroite
mille pièges à Julien. Ce séminaire est la sphère, de pareilles peintures seront toujours
contre-partie de Verrières : la vie y est invraisemblables.
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Que ceux qui ont vu de près le très grand méfier. C’est un observateur à froid, un
monde, le monde des grands seigneurs, des railleur cruel, un sceptique méchant, qui est
jésuites élevés, les hommes de vieux noms et heureux de ne croire à rien, parce qu’en ne
de haute fortune; que ceux qui ont pénétré croyant pas, il a le droit de ne rien respecter
dans ce sanctuaire qu’on appelle la cour, et de flétrir tout ce qu’il touche. Un auteur
daignent me dire ce qu’ils pensent de Mlle de ainsi fait, corps et âme, s’en va sans
La Mole. Et si, par hasard, ces mœurs sont inquiétude et sans remords, jetant son venin
vraies, que Dieu nous préserve des femmes sur tout ce qu’il rencontre : jeunesse, beauté,
de la cour, des filles à marier à la cour, et aussi grâces, illusions de la vie ; les champs même,
des pères de famille qui vont à la cour ! les forêts, les fleurs, il les dépare, il les brise.
Mais que dis-je ? J’oubliais qu’il n’y a plus […]
de cour. Ajoutez à cet invincible besoin de tout
Nous en sommes aux amours de Julien et peindre en laid et de grossir sa voix pour être
de Mlle de La Mole. Ces amours vont finir par plus effrayant, que M. de Stendhal est un
un mariage, et Julien va devenir à son tour un faiseur de paradoxes. Dans le moment le plus
grand seigneur, quand les jésuites s’en mêlent. vrai de sa fiction, à l’instant même où il
Nous allons revoir enfin Mme de Rênal. s’aperçoit que vous êtes attaché et intéressé,
Mme de Rênal repentante est dirigée par le le voilà qui suspend son récit, qui brise sa
jeune jésuite de Verrières. Le jésuite, pour phrase, qui s’arrête tout court, et qui vous
plaire à M. de La Mole et détacher sa fille de lâche froidement un paradoxe inattendu. Oui,
Julien, dicte à sa pénitente une lettre dans il abuse même du paradoxe. Il est parvenu à
laquelle Julien est traité comme un misérable. rendre odieux le paradoxe, ce puissant
Cette lettre est envoyée à Mathilde. Mathilde auxiliaire de tous les hommes qui font de l’art
montre cette lettre à Julien. Julien est furieux, ou de l’histoire, le paradoxe, digne gardien de
il part, arrive à Verrières pendant l’office ; il l’homme qui parle ou qui écrit, cet infatigable
voit Mme de Rênal, il lui tire deux coups de compagnon qui le repose quand il est fatigué,
pistolet à bout portant, sans autre explication. qui le rassure quand il tremble, qui lui donne
La pauvre femme a l’épaule fracassée. Julien de nouvelles forces quand il est épuisé. […]
est arrêté et jeté en prison : le lendemain il est Qu’il est triste de voir un homme en venir là !
traîné dans les cachots de Besançon. Qu’il est à plaindre l’écrivain qui dit adieu à
Il est des lecteurs pour qui ce dénouement ses dernières ressources d’écrivain ! Que je
sera absurde. L’échafaud, le bourreau, le l’estime malheureux de ne plus croire à rien,
couteau fatal, les jurés, tout cet assemblage de pas même à la fiction qu’il invente, pas même
torture morale et physique doit être amené aux vertus qu’il veut peindre, que dis-je ? pas
dans un sujet avec autant de modération que même au paradoxe qu’il imagine et qu’il
le Dieu d’Horace. Le bourreau tranche trop devrait respecter comme la dernière
vite une difficulté, surtout quand on ne sait ressource, comme le seul génie inspirateur de
pas pourquoi le héros se jette sous sa main. tout homme qui a tout vu, tout écrit, tout
[…] pensé, et n’a plus rien à apprendre, rien à
Je m’aperçois que j’ai parlé bien sentir de nouveau.
longuement de cette chronique, j’aurais bien
mieux fait de parler de son auteur. Si le
dernier roman de M. de Stendhal est, avec de 1830 : « Le Musicien Le
italien »,
si graves invraisemblances et si peu morales, Mercure de France au dix-neuvième
un ouvrage remarquable, vif, colère, plein siècle, décembre 1830, t. XXXI, p. 458.
d’intérêt et d’émotion, s’il mérite d’être lu,
même dans le grand oubli de la littérature Il est un livre que je ne quitte plus depuis
contemporaine, M. de Stendhal est autrement huit jours : l’auteur est parvenu à me distraire
digne d’être étudié. M. de Stendhal est un de de toutes les graves préoccupations politiques
ces écrivains à plusieurs noms, à triple visage, du moment : ce livre c’est Le Rouge et le Noir ;
toujours sérieux, dont on ne saurait trop se cet auteur, c’est celui que la Chronique du
Mercure surnommait dernièrement le La
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donne pour précepteur à ses enfants ; Julien congréganisme ; elle forçait l’ambition à la
séduit madame de Rênal par orgueil, et bassesse. […]
déshonore son bienfaiteur pour se venger des Sous le point de vue des passions M. de
bienfaits qui l’humilient ; bientôt il aime la Stendhal n’est pas heureux : outre le plus grand
femme dont il est maître. […] que nature que nous avons déjà signalé, on sent
Telle est l’action de Rouge et Noir ; un à chaque pas les efforts pénibles de
résumé si rapide ne nous a pas permis de l’imagination, le travail de l’observateur qui a
rapporter la vingtième partie des merveilles vu et n’a point éprouvé. Il surprend mais ne
de cet ouvrage. Non, vraiment, nous n’en satisfait pas. Son Julien est un monstre moral
sommes plus aux dissertations niaisement dans le sens de Geoffroy Saint-Hilaire ; il est
sentimentales, aux passions distillées, jeune et son cœur est vieux ; son amour
détaillées et bavardes du dernier siècle : nous calculé a presque toujours le sang froid de
n’avons plus les géants et les nains, les l’avarice. Le machiavélisme de roué et de
magiciens et les invincibles du Moyen âge ; méchant qu’il porte dans la moins réfléchie, la
mais le surnaturel est revenu. Le Rouge et le moins concertée des passions, est un
Noir n’est pas moins surprenant que La phénomène ridicule d’impossibilité. Ce n’est
Surprenante Histoire du brave Frégus et de la belle pas ce délicieux amour de jeune homme, plein
Gallienne. Si le bras et la force physique des de rêveries douloureuses et ravissantes, qui a
amants sont rentrés dans les limites toujours une larme dans les yeux et un sourire
naturelles, les têtes sont devenues colossales, sur les lèvres, qui dit : j’aime ! comme on dit :
les cœurs immenses, les sentiments je suis coupable, ou j’ai peur. Ce n’est pas
incroyables. L’amour n’est pas plus vif, plus cette tendresse d’âme si pure, si animée, si
respectueux, mais il est plus étrange et tout à triste ; cette folie du cœur qui concentre la vie
fait nouveau ; on ne peut pas dire qu’il ait sur une image, dans une idée ; cette recherche
quelque chose d’humain. D’ailleurs, les de dévouement qui aspire au sacrifice et
tableaux des mœurs actuelles sont aux mœurs déplace l’égoïsme. J’entends des paroles qui
actuelles ce que les romans de chevalerie veulent être brûlantes, je trouve des
étaient à la chevalerie. Comme passion, le sentiments qui veulent être énergiques, mais
coup de pistolet de Julien vaut bien le coup qui ressemblent au délire d’une irritation
d’épée de Rolland [sic] comme vigueur, et son nerveuse et factice, et je me demande : où est
séjour au séminaire n’est pas moins le jeune homme qui aime ? Une espèce de
prodigieux que le voyage d’Astolphe dans la Sylla de seize ans amoureux, comme on
lune, quoique moins amusant. proscrit, comme on conspire à quarante, est
Quant à la thèse de M. de Stendhal (car il une conception encore plus fausse que
en a une), elle est facile à formuler : le régime bizarre. Si Bonaparte eût aimé dans sa
de la Restauration étouffait ou dépravait le jeunesse, M. de Stendhal croit donc qu’il eût
génie. Son héros est une espèce de grand nécessairement porté dans son amour la
homme avorté, abâtardi : son roman une même vigueur de tête que Bonaparte à l’âge
satire, en deux volumes et en prose, contre les d’homme porta dans son ambition. Chacun
quinze dernières années et contre toutes les n’a-t-il pas à chaque âge et pour chaque
époques de paix et de tranquillité qui passion une capacité distincte, une aptitude
n’offrent pas de débouchés à ces quelques spéciale ? Un héros ou le jeune homme qui
hommes fortement trempés, mais obscurs, peut le devenir, boude et pleure et rit et
dont l’énergie sombre et ambitieuse a besoin s’intimide et s’enhardit comme un enfant ; il
d’un grand rôle dans le drame des choses dit comme Paul à Virginie : « Quand je suis
humaines. […] La Restauration, telle que fatigué, ta vue me délasse... Si je te touche
nous la dépeint l’auteur était donc une mare seulement du bout du doigt tout mon corps
d’eau dormante et fangeuse, où se débattaient frémit de plaisir... » Et puis est-ce connaître le
en vain les hommes comme Julien : elle cœur humain que de donner à Julien ainsi fait
tendait à subalterniser le génie, à dégrader les de l’amour pour une femme de même nature,
esprits par la frivolité et les mesquineries du un Julien en jupon. Orgueil, audace,
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exaltation, misanthropie, tout leur est Bonaparte est un stimulant pour l’ambitieux
commun et par cela même il doit y avoir Julien. Une pensée fixe sera sa loi morale : et
répulsion sur tous ces points. Une âme fière n’importe à quel prix, bassesse ou
comme celle de Julien doit aimer la faiblesse désintéressement, héroïsme ou crime, il
tendre et timide qui cherche le bras qui arrivera. Dès lors toute sa vie est un calcul.
soutient et protège : elle veut être le chêne Rien de spontané ne mettra son sort en
auquel se suspend la vigne : le chêne compromis. L’examen des chances
n’embrasse pas le tronc du chêne. Les haines, profitables sera la base de son caractère. C’est
les dédains, les frénésies de Mathilde sont la dernière expression de l’égoïsme que va
fausses [sic] comme un rire forcé : la peinture nous développer M. de Stendhal, l’égoïsme
de sa passion n’a rien de senti. […] sous l’habit du prêtre.
Pour ces emportements d’un amour Et voilà qu’une petitesse d’esprit du maire,
furibond, je les regarde comme une vraie dont il est le subordonné, est le premier
monomanie incapable d’entrer dans un cœur échelon de Julien. M. Rênal [sic] est un
droit. Les passions furieuses ne sont pas les composé de préjugés mesquins et de sotte
belles passions et surtout ne sont pas les envie ; mais il veut à toute force prouver son
vraies passions. La plupart des romanciers rang par ses libéralités dans l’intérieur de son
l’ont oublié. Ils ont peint des imaginations ménage. Les primeurs plaisent à cette âme
délirantes et des âmes folles. Ils nous ont rétrécie et semi-féodale. Un personnage du
montré le beau idéal de l’humanité dans des canton cherche un professeur à ses enfants.
hommes à la torture. Mais moi, j’ai peur que M. Rênal, que la vanité tient aux aguets, a eu
ces passions démesurées, quand elles vent de cette idée ; il devance le concurrent et
tombent dans le cœur d’un homme, ne soient installe Julien chez lui, près de ses enfants, à
quelque punition terrible ou quelque suite tout prix. Les manières timides et
funeste d’un dérèglement inconnu : il faut que décontenancées, la fierté sombre et les jolis
Dieu ait été chassé de son cœur. Des passions traits du professeur, d’ailleurs voué au célibat
honteuses, un orgueil invétéré, un oubli par son avenir ecclésiastique, lui donnent
criminel, voilà peut-être ce qui l’a jeté hors de dans ce logis une importance prodigieuse, et
l’humanité et ce qui le rend entièrement Mme Rênal, la femme du maire, beauté pâle et
semblable à un pauvre insensé. souffrante qui n’a pas ses trente ans trop
gravés sur la figure, se prend d’un
compatissant et perfide intérêt pour le paysan
1831 : « Le Rouge et le Noir, chronique ambitieux.
du XIXe siècle, par M. de Stendhal », Le Ceci se laisse deviner facilement à notre
Temps, 26 janvier 1831. héros, et dans son mépris réfléchi pour
l’aristocratie de position où son hôte est à son
Ambitieux, mais aigri par la misère et les égard, il conçoit l’idée d’attenter à ces fruits
coups, Julien Sorel a honte de sa famille de défendus dont son isolement, sa misère et sa
paysans, de l’esclavage paternel, des travaux naissance semblaient devoir à jamais
de ses frères qui lui sont préférés. Sa l’éloigner. Il médite et consomme à froid
constitution délicate, une éducation due au l’adultère, et par là, se trouve déjà maître
hasard, l’écartent des métiers, de la vie d’une existence de femme, roi sur le cœur
grossière et des manières communes de tout d’une esclave qu’il n’a pas voulu aimer, mais
ce qui l’entoure. Autour de lui il ne se trouve avilir. C’est un tigre que ce petit singe de
plus une époque ni des accidents Napoléon.
contemporains dont il puisse se faire un Tandis qu’il désole une faible femme parce
marchepied militaire ; mais la Restauration a que son ambition de la soumettre est
déchaîné le clergé sur la France : budget, satisfaite, des soupçons viennent au mari.
honneurs, pouvoirs, tout est la proie de Une ou plusieurs lettres anonymes ont
quiconque a sa tonsure à montrer pour titre à troublé le grave maire : non qu’il soit
ce magnifique pillage. Ah bien ! il aura sa part, convaincu, d’abord son orgueil s’y oppose, et
il la lui faut, il sera prêtre. L’exemple de
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puis une fois coupable, sa femme, comme glaces d’un boudoir ; des rois agenouillés
toutes les femmes en ce cas, lui fait voir devant des châsses dans la pensée d’obtenir je
clairement, sans avoir le moins du monde l’air ne sais quelle complicité du ciel pour des
de répondre à ce qu’il lui tait, qu’il existe dans vœux qu’on n’articule jamais tout haut.
le pays des calomniateurs que l’autorité, la M. Stendhal excelle dans ce portrait. Il est
richesse et le bonheur de M. Rênal font sanglant sans être amer, il dit des choses à
mourir de chagrin. Après quoi elle lui dit en faire bouillir le sang de l’air le plus
secret comme quoi M. Julien la désoblige par désintéressé : c’est un diable d’homme qui fait
sa présence, implore qu’on le renvoie, et cela voir des monstruosités dans sa lanterne
si parfaitement et avec tant d’instances, que le magique, et tout cela d’une manière simple,
mari, qui volontiers eût jeté Julien par la naïve parfois, comme un plaisant conteur qui
fenêtre, a les plus fortes démangeaisons de le en a vu bien d’autres. […]
clouer à jamais chez lui. Mme Rênal sent Ici s’élève une figure nouvelle, Mathilde de
toutefois que le départ de Julien peut seul La Mole ; et nous lui devons quelques lignes.
dépister les faiseurs de lettres anonymes : elle Dans les papiers de famille de cette
consent donc vite à ce que veut son mari, seconde héroïne (Mme Rênal étant la
lequel, par une réaction que la dame a bien première), il y a l’histoire d’une aïeule dont
prévue, laisse aussitôt Julien partir. Tout ceci l’amant passa par les mains du bourreau. Sous
est fin et vrai. Henri III, si j’ai bonne mémoire, il avait
Julien est entré au séminaire. Voilà le conspiré, il était noble ; il fut décollé, c’est
séminaire avec sa crasse ignorance, ses gros dans l’ordre. On pendait les roturiers qui se
paysans stupides, les sept péchés capitaux permettaient cette usurpation sur les
couverts de laine noire, se vernissant habitudes de la noblesse. L’aïeule de Mathilde
d’hypocrisie, taciturnes, gourmands, ignobles. acheta la tête, l’embauma et vécut des années
Julien a horreur de cette canaille qui vient à pleurer solitaire sur cette infortune, et près
apprendre un métier en se traînant à genoux ; de cette effrayante relique. Cette légende a
qui parle de Dieu comme d’un outil pour frelaté l’esprit de Mathilde, elle se souhaite
chercher un filon d’or dans la carrière sociale ; une pareille bonne fortune. Parmi ces jolis
qui le haïssent, lui Julien, parce qu’il les nobles qui l’adorent, elle ne voit que des
méprise. freluquets musqués, des petits-fils qui n’ont
On parle du lugubre qui fait frissonner, de plus dans les veines le sang de leurs ancêtres,
la misère qui glace, du froid qui saisit en lisant incapables de conspirer pour lui plaire et de
les œuvres de l’Anglais Maturin. Je ne sais si se faire couper le cou en son honneur.
ces corridors sales, ces mœurs de goujats, ces Elle les écoute avec dédain, et cette bizarre
vilenies de séminaire n’ont pas quelque chose demoiselle se joue des papillons
de plus hideux. Maturin ne montre que des aristocratiques dont l’essaim bourdonne
natures abaissées, des chutes effrayantes. autour d’elle. De prime abord, Julien, avec
M. Stendhal nous montre à la loupe la son insolence, l’expression mal dissimulée de
vermine théologique, auprès de cela la sa haine contre les grands, son orgueil de fer
dégradation est de la grandeur. Julien prend et ses dispositions évidentes à se mettre en
de l’orgueil encore parmi ces créatures qui ne dehors de toute cohue, soit de marquis, soit
voient dans la sacristie qu’un simple garde- d’hommes sans nom, Julien surprend
manger. Vivre au milieu de cela, c’est une Mathilde. Il y a aussi du conspirateur dans ce
torture ! N’importe, Sixte-Quint de gardeur cerveau, de l’héroïsme au fond de cette âme
de pourceaux devint pape. C’est une triste irritée. Elle le devine, elle l’aime, elle se donne
route, mais c’en est une. Il ne croyait pas, le à lui ; puis le renie, le repousse, lui prodigue
jeune homme, que l’ambition dût le faire du mépris, et ne cesse de vouloir l’éloigner
passer par de si rebutantes épreuves. que lorsqu’elle est sûre qu’il n’en mourra pas
Je passe sur bon nombre d’épisodes : des de chagrin. Quand elle a cette certitude, alors
abbés coquets, cardinaux de parade, elle devient son esclave résignée ; elle abjure
préparant leur solennité d’apparat devant les toute fierté, toute force d’âme, et trouve
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quelque consolation à sentir combien l’esprit l’ignorent, parce qu’il va aux succès musqués,
de Julien Sorel est plus vigoureusement et que ce sont les nuls. C’est ordinairement de
trempé que le sien. De tout cela résulte l’algèbre sur le cœur humain : par exemple, il
bientôt un péril pour notre séminariste si prend huit ou dix personnes et les barbouille
oublieux de devenir pape. […] de rouge et de noir. Le lecteur, quand il y a un
De dire maintenant comment la fantaisie lecteur, s’écrie : « Voilà un personnage féroce,
toute romanesque de Mathilde a son et son vis-à-vis est un hypocrite ! » Le lecteur
accomplissement, comment l’aimante se trompe : le sanguinaire est doux comme un
me
M Rênal aime Julien jusqu’à la dernière agneau ; le Tartuffe a le cœur sur ses lèvres, et
ligne du livre en femme vulgaire, et Mathilde réciproquement. Si l’on avise dans ses pages
en écervelée dupe de ses rêves historiques, la candeur incarnée, il faut s’attendre à des
c’est ce que je ne veux pas. Le dénouement actes de fourberie, de même que tout mouton
est original, et le livre est chez le libraire. Mais cachera sous sa laine l’âme d’un garçon
il faut, avant de poser la plume, parler de ce boucher. Quand on sait ceci on sait tout. L’art
style qui, comme le dit l’annonce, est tantôt de M. de Stendhall [sic] c’est le
noir jusqu’au lugubre, tantôt rouge comme du désappointement. Son but, son tic, son mot
sang. Les caractères ont aussi ces deux favori, l’imprévu. Il désappointe les gens si
nuances, et bien marquées. C’est sans doute coup sur coup qu’au bout de trente pages on
là ce que promet le titre, si tant est qu’il est au fait de son secret. On est tellement
promette quoi que ce soit. Du reste, alors préparé à l’imprévu qu’on prévoit tout
M. Stendhal est un désenchanteur par ce qui se prépare. D’ailleurs il n’invente pas :
excellence ; il aime à désoler son monde : il s’il a fait entrer quelqu’un par une fenêtre au
affectionne l’imprévu. S’il parle d’amour, c’est premier volume, soyez sûr qu’il le fera monter
la haine qu’il fait agir ; s’il vous montre un par le même moyen à une seconde fenêtre
beau visage, c’est un masque ; s’il trace une dans un événement tout semblable. Il marque
caricature, s’il annonce un scélérat, soyez sûr la moitié de son ouvrage par un coup de fusil ;
qu’il vous prépare une supercherie et que sa il fait le dénouement par un coup de pistolet :
manière de jouer est de vous cacher son jeu. ainsi de suite. L’imprévu est pour le caractère
Il y aurait un livre à faire sur son livre. Ce de ses héros : la monotonie dans les incidents
serait celui où l’on résoudrait tous les de sa fable. Je vous prie de lire son premier
problèmes qu’il affectionne, et alors, ligne par volume ; je vous conjure de ne pas lire le
ligne, on en viendrait peut-être à dire que tout second. Il y a un jeune entêté, Julien, qui est
est factice et mensonger dans ce livre si immuable dans ses idées de se faire pape, et
spirituellement écrit et coloré. Qu’on ne s’y d’abord il quitte le séminaire et se fait
méprenne pas, ceci est un éloge. Tout autre secrétaire d’un marquis. En conscience tous
que M. Stendhal, avec ce système, n’aurait pas les chemins mènent-ils à Rome ? La fille du
rendu supportables deux in-8° où caractères, marquis en est passionnée par pédantisme :
événements, pensées et portraits, tout enfin elle veut être héroïne à l’instar d’une de ses
est paradoxal. C’est un admirable tour de aïeules du quinzième siècle. C’est une
force. forcenée copiste qui plagie glacialement une
anecdote qu’elle sait par cœur. Je ne sais rien
de moins naturel ; mais c’est bizarre.
1831 : « Aperçu des publications. Rouge L’imprévu est de trouver dans notre société
et Noir, par M. de Stendhall [sic] », d’aujourd’hui une fillette si romanesquement
L’Artiste, 1re livraison, 6 février 1831, t. I, servile. L’imitation est, comme on sait, dans
p. 13. la nature ; mais, en fait de type, on emprunte
plus volontiers à tout le monde qu’à une seule
C’est un livre qui fera peut-être fortune un personne. Pour que l’imitation soit parfaite, il
jour, et qui est au monde depuis trois grands faut que Julien ait la tête coupée. Quelle joie
mois. Les publications de l’auteur vieillissent pour son amante s’il allait à l’échafaud ! car
lentement. Il sera sans nulle doute connu de son aïeule ou bisaïeule avait embaumé jadis la
la postérité ; mais ses contemporains
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tête de son adorateur. M. de Stendhall [sic] Noir, tout comme il aurait pu s’appeler le vert
s’arrange de sorte que Julien prête à son insu et le jaune, le blanc et le bleu. Au reste, sous
le cou à cette merveilleuse pensée de sa douce tous les titres, sous toutes les couleurs, cette
amie. Le bourreau s’en mêle et le roman finit. honteuse production ne sert qu’à constater
Cependant il faut louer le premier volume ; il par une preuve ajoutée à vingt autres, qu’il est
faut le louer au libraire et le lire ; il y a de plus que temps que M. de Stendhal change
l’esprit, de l’esprit fin, des choses vues et encore une fois de nom, et pour toujours de
décrites à la loupe, une immense combinaison manière et de style.
de petits riens qui forment je ne sais quoi qui
plaît. C’est de la jaserie exquise, une manière
de profondeur qui porte sur des détails sans 1831 : A[nselme] P[ETETIN],
consistance. Le second volume est moins « Littérature. Le Rouge et le Noir,
amusant quoique bien plus faux. La Chronique du XIXe siècle, par M. de
sécheresse de la pensée s’y met en saillie avec Stendhal », Revue encyclopédique,
beaucoup moins d’intérêt, et l’on regrette février 1831, t. XLIX, p. 350-359.
d’avoir perdu la moitié de son temps à se
laisser persuader par l’auteur d’aller jusqu’à la On se rappelle ce tragique roman dont les
fin de son ouvrage. journaux rapportèrent, il y a deux ans, les
tristes détails et dont le dénouement fut un
échafaud.
Un jeune paysan, élevé dans un séminaire
1831 : « Revue littéraire et politique », de province, d’où son caractère inquiet, ses
Gazette de France, mercredi 16 février passions ardentes, son impiété profonde
1831. l’avaient fait chasser deux fois, après mille
Que l’auteur de ce roman doit être fier ! il tentatives pour s’ouvrir une carrière, trouve
a trouvé le secret de faire scandale dans cette un asile dans la maison d’un honnête
scandaleuse époque de notre littérature ! propriétaire campagnard et devient le
[…] Le titre n’est-il pas bien combiné ? Le précepteur de ses fils. Une femme habitait
Rouge et le Noir ! Et que direz-vous de la petite sous le même toit, une femme jeune encore
lithographie qui, selon l’usage de ces et belle, belle surtout pour ce pauvre prêtre
messieurs, décore la couverture et le qui toute sa vie avait rêvé l’amour, sans
frontispice ? Une jolie femme qui tient sur rencontrer jamais la réalité de ses songes.
son guéridon une tête de guillotiné, et qui la C’était la mère de ses élèves ; il la voyait à
contemple amoureusement ! Comme les toute heure, il partageait avec elle les caresses
doigts vous démangent d’ouvrir le livre ! Eh de ces enfants dont il était adoré ; enfin il était
bien ! pour satisfaire votre impatience, nous seul avec elle au milieu d’un pays enchanteur.
allons prendre le roman par la queue. Cette Les convenances défendent d’écarter les
tête coupée est celle d’un jésuite ; ce jésuite, voiles diaphanes que de bizarres débats
comme cela est de règle, a séduit les femmes, jetèrent sur la partie intime de cette liaison ;
les filles et ses bienfaiteurs ; il a enfin assassiné mais il faut croire qu’elle fut orageuse. Le
une infortunée qui n’eut que le tort de lui précepteur, congédié ou mécontent, s’éloigna
donner trop de preuves de sa tendresse ; et et fut remplacé. Il était entré dans une famille
pour que cette action héroïque eût tout l’éclat noble qui habitait à quelques lieues. De là il
possible, il a choisi pour le lieu de la scène le épiait avec une diabolique attention ce qui se
temple de Dieu, et pour l’instant de passait dans son ancien séjour. Il apprit des
l’exécution celui où le prêtre montre aux choses qui firent naître dans son cœur de
fidèles la victime de l’expiation. noires idées de vengeance, et plusieurs fois il
Lorsque, revenu de l’extase produite par les laissa s’exhaler dans des lettres pleines de
l’accumulation de tant de merveilles, vous mystérieuses menaces. Enfin vint le moment
témoignerez le désir de savoir quel rapport d’accomplir ses projets.
elles peuvent avoir avec le titre de l’ouvrage, Ceux qui ont habité les campagnes, où le
on vous répondra qu’il s’appelle le Rouge et le sentiment religieux n’est pas entièrement
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éteint, ont éprouvé sans doute une certaine L’accusé fut défendu par un vieil avocat,
émotion, en assistant, par un beau dimanche renommé pour son savoir et son habileté.
de printemps, à la grand’messe. Ce jour-là, les Évidemment l’avocat, les juges, les jurés ne
travaux pénibles sont interrompus, et le comprenaient rien à la cause, et l’admirable
bonheur règne sur tous les visages ; car, pour institution du jury n’était pas faite pour ce cas.
un paysan, le bonheur, c’est le repos. Chacun Le jeune homme le sentit, et c’est peut-être
revêt des habits de fête, et la propreté, cette ce qui rendit si bizarres sa conduite, ses
parure du pauvre, éloigne l’idée de la misère. réponses, son plaidoyer même, qu’il
[…] prononça sans émotion, et qui annonçait un
C’est une fête de ce genre que notre talent dépravé par les études classiques.
séminariste choisit pour exécuter un dessein Berthet fut exécuté.
qu’il avait mûri avec beaucoup de sang-froid. C’est cet événement qui a fait naître le livre
Madame *** assistait à la messe avec une de que ma tâche est d’examiner. Je me garderai
ses amies. À l’instant le plus solennel de la bien de pousser plus loin cette comparaison
cérémonie, elle détourna la tête et aperçut et de reprocher à M. de Stendhal de s’être
derrière elle une figure qui lui apprit son éloigné du type qu’il semblait avoir choisi, et
sort. - Je suis perdue, dit-elle à son amie. d’avoir peint un tableau de fantaisie, au lieu
Deux coups de pistolet partirent : ni l’un d’un portrait.
ni l’autre ne fut mortel. À chacun sa couleur et son style : ce n’était
Pendant la durée du procès, le jeune pas au héros brillant des salons de Paris, de
homme offrit le plus étonnant contraste de Florence et de Rome à pénétrer
faiblesse et de force ; de courage et de peur, profondément dans cette nature qui tient de
de présence d’esprit, d’habileté, de talent l’ange et du démon, à nous donner un
même, et de sottise présomptueuse et nouveau Werther. Quoiqu’il y eût dans cette
ridicule ; de sensibilité profonde et vraie, et de aventure des circonstances toutes neuves, des
méchanceté infernale. teintes originales et vraies, quoique les
Toute la province émue était accourue au traductions poétiques soient de misérables
chef-lieu. Les femmes se disputaient les parodies, il faut avouer que Gœthe, Byron,
tribunes de la Cour d’assises, et y passaient les Ugo Foscolo ont laissé peu de chances de
jours et les nuits, oubliant le sommeil, la réussite. Si le succès est possible, il ne sera
fatigue, la faim. Leurs regards ne quittaient obtenu que par quelque malheureux, rongé
pas cette belle figure, blanche et pure comme longtemps du mal qu’il s’agit de décrire, dans
un visage de femme, rendue plus noble le cas toutefois où, revenu à la santé, il
encore et plus frappante par le bandeau noir pourrait s’en rappeler toute l’horreur.
qui couvrait une blessure dont l’amour était la On me demande sans doute de quelle
cause. Quant au criminel, il n’oubliait pas un maladie je veux parler. Certes, je serais
instant qu’il était le personnage principal du embarrassé de répondre clairement : pourtant
spectacle : ses vêtements étaient choisis avec je vais tâcher d’indiquer ma pensée.
goût, arrangés artistement, drapés comme la Notre civilisation est une machine au
soie d’un portrait qu’on veut faire saillir. Ses moyen de laquelle les faibles enchaînent,
cheveux noirs se déroulaient avec grâce sur resserrent, étouffent les passions puissantes,
un cou découvert, d’une blancheur éclatante ; c’est-à-dire, le génie ou le crime : c’est là son
sa pose étudiée avec soin faisait ressortir une but, et les savants auteurs de nos Codes ne se
taille svelte et souple, et ses grands yeux noirs sont pas donné d’autre tâche.
se promenaient souriants ou pensifs sur En ce temps-ci, il est bon d’avoir de
l’auditoire, et particulièrement sur les l’activité, de l’adresse, de la patience, le
femmes, qui y étaient en majorité. courage des petites choses : il ne faut que cela
Les débats furent ridicules : le mari de la pour réussir : en un mot, beaucoup de bonnes
femme assassinée y assistait, et prenait un qualités à dose médiocre, et pas une grande
intérêt bourgeois au sort du meurtrier ; son vertu. Mais la civilisation, dans sa lutte avec la
rôle fut celui d’un très-honnête homme. nature de l’homme, n’est pas toujours
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victorieuse : il y a des êtres sur lesquels elle est hypocrites, ou mourir de faim, voilà
impuissante, qui la domptent ou meurent. l’alternative qu’ils leur offraient.
Ces êtres sont ou Napoléon, ou Werther, ou Le héros de M. de Stendhal, Sorel, n’hésita
Berthet. […] pas ; c’était une âme forte, persécutée dès
Nous avons dit que le caractère essentiel l’enfance par la brutalité de ceux qui
d’une civilisation avancée est de ne laisser se l’entouraient. […] Le voilà donc tout jeune
développer aucune passion, c’est-à-dire, encore, entrant dans cette longue et pénible
aucune illusion. Eh bien ! l’éducation de vos carrière, étudiant le monde, s’étudiant lui-
fils est combinée tout entière pour faire même pour n’être jamais trahi par son
naître, pour alimenter les passions. Les livres naturel, analysant ses sensations et ne les
qu’on leur donne, sur lesquels ils pâlissent laissant se développer que dans un but,
jour et nuit, sont des poètes, ou des historiens déterminé, et comme un instrument propre à
qui ne valent guère mieux ; des poètes, non agir sur les autres.
pas de ce temps, cela toucherait de trop près On a beaucoup reproché à M. de Stendhal
à la réalité, mais des temps anciens où tout ce caractère qu’on a trouvé invraisemblable et
était figure, illusion, fantasmagorie impossible. Je le regarde, moi, comme une
passionnée. Voilà de quoi on les nourrit conception profonde, originale et vraie, et je
jusqu’à vingt ans. Et comme, pendant tout ce le dis hardiment, sans redouter les
temps, l’être physique se développe et interprétations. Quiconque connaît le monde,
cherche à vivre, les enfants, auxquels il est et voudra être sincère, avouera qu’il était
resté, malgré toutes les précautions, une idée difficile de peindre plus nettement le trait
vague du monde actuel, combinent, pour caractéristique de la jeunesse de ce temps.
former une réalité, les fantômes de J’invoque à cet égard le témoignage de tous
l’Antiquité, ces besoins nouveaux qui les les hommes qui sont partis de très-bas pour
étonnent, et les souvenirs du foyer paternel : arriver très-haut, et qui n’ont pas été servis
ils construisent ainsi des imaginations par un hasard extraordinaire.
monstrueuses, avec lesquelles ils entrent dans Ainsi, ce sang-froid de Sorel qui, dans les
le monde. scènes de passion les plus enivrantes, et pour
Quand ils appartiennent à la classe riche, lui les plus neuves, lui laisse étudier ses
le mal est grand, mais réparable. Ils en sont émotions, raisonner et calculer ses
quittes pour défaire peu à peu, par une transports ; ce sang-froid qui lui fait perdre les
expérience de fautes et de chutes, l’éducation heures d’un bonheur unique dans la vie, est
du collège, et à trente ans, ils peuvent un fait très-général, au siècle où nous
commencer à vivre avec presque autant sommes. Les passions sont devenues très-
d’avantages que s’ils venaient de naître. calmes, très-polies, très-raisonnables, et c’est
Mais, quand l’enfant est sorti d’une famille un perfectionnement qui en vaut bien un
de paysans ou d’artisans, il faut, pour qu’il autre.
puisse vivre, qu’il devienne ou un grand Sorel, jeté dans la bonne compagnie de
homme, ou un grand fripon. Dans tous les Paris, mais sans lui appartenir, et comme un
cas, ce sera un être bien misérable et bien être de nature inférieure, y développe des
dangereux. […] talents et une hypocrisie savante qui le placent
Sous le dernier gouvernement, les jésuites bientôt sur le chemin de la fortune. Il y
avaient adroitement exploité notre marche rapidement, quand un accès de
monstrueux système d’enseignement ; ils passion, indigne d’un si grand génie, le pousse
avaient fondé des milliers de séminaires où la à un acte de vengeance atroce, d’autant plus
vanité des paysans, excitée par le bon marché blâmable qu’évidemment il ne pouvait servir
de la pension, leur faisait jeter leurs enfants en à rien. Toutefois, il n’est pas homme à se
foule. Sortant de là, sans moyen d’existence, désespérer ; et, comme il voit son avenir
avec des goûts de vie douce et luxueuse, ces perdu, il en prend son parti, se résigne à
enfants étaient à leur discrétion : devenir, mourir, et, en attendant, à passer le moins
tristement possible les deux mois que le
21
procès lui laisse en perspective. C’est une idée La Mole, le janséniste Pirard, le grand-vicaire
dramatique et touchante d’avoir donné pour Frilair, le petit Tambeau, et M. de Rênal.
compagne à ses derniers jours, pour complice En résumé, Le Rouge et le Noir est un livre
à ses derniers plaisirs, cette même femme qui d’aristocratie dont le succès sera plus brillant
lui avait appris le bonheur, et qu’il a que général et durable. C’est une peinture
vainement essayé de tuer. Aujourd’hui que la gracieuse, et quelquefois profonde, de la
guillotine, la roue, le gibet sont si fort en société, telle que l’avaient faite les jésuites et
honneur dans la littérature, nous ne pouvons les émigrés de la Restauration. Elle a le
trop remercier l’auteur de nous avoir épargné malheur d’arriver après l’orage populaire qui
le récit du supplice de Sorel, et de l’avoir a renversé tout cela, et par conséquent d’être
abandonné au moment où le pathétique déjà un peu vieille.
disparaissait pour faire place à l’horreur. C’est Un seul coin du tableau promet de rester
un trait de bon goût, comme il y en a encore longtemps vivant et jeune ; c’est ce
beaucoup dans ce livre. ‘ persiflage admirable de sel et d’esprit, quoique
Sans parler des autres sortes de mérite un peu trop répété, dont l’auteur a déchiré
qu’on y trouve, l’ouvrage de M. de Stendhal l’aristocratie d’argent, la seule puissance
est riche de ce mérite négatif, qui consiste à politique qui soit sortie brillante et victorieuse
éviter les écueils littéraires. On pourrait le des décombres des barricades.
comparer à ces hommes de bonne compagnie
que chacun trouve charmants, sans qu’ils
possèdent aucune qualité notable, parce qu’en 1838 : Arnould FRÉMY, « Critique
eux rien ne choque, rien ne repousse, et qu’ils littéraire. Mémoires d un touriste »,
’
ont toujours le talent d’être parfaitement Revue de Paris, août 1838, t. LVI, p. 215-
convenables et en harmonie avec les 217.
circonstances.
Nous avons pris nos réserves : ce tact des En général, il est à remarquer que du
convenances n’est pas le seul talent de M. de moment où l’auteur entre dans la fiction, son
Stendhal. L’homme spirituel qui se cache style renonce entièrement à ses saillies et à ses
sous ce nom a déjà fait ses preuves ailleurs : il bigarrures. Il prend le ton le plus simple ; rien
serait difficile d’être plus brillant, plus ne heurte le cours de sa narration ; c’est la
piquant, plus original. Mais, dans ce genre vérité même. Ces traits de sentiments, et entre
léger, il n’a peut-être été donné qu’au seul autres le souvenir que l’auteur accorde à J.-J.
Voltaire de ne jamais tomber dans la manière Rousseau, sur les bords de la Saône, nous ont
et l’affectation : c’est un malheur que n’a pu rappelé, par je ne sais quel lien, les plus
éviter M. de Stendhal. délicieux passages d’un roman que tout le
Du reste, il excelle à peindre le monde. Il monde a lu, que tout le monde a dans la
reste si peu d’hommes de bonne compagnie, mémoire, et que cependant on oublie si
que ce talent sera apprécié, sans doute, par un souvent de vanter. Ce roman a pour titre :
bien petit nombre de lecteurs. J’avoue Rouge et Noir.
naïvement que beaucoup de traits, Nous oserons dire ce que Fénelon dit de
probablement fort spirituels, ont été perdus l’O fortunate senex ! de Virgile : Malheur à celui
pour moi. J’ai vu plus d’un portrait peint avec qui pourrait lire sans attendrissement le récit
une grande délicatesse, avec une exquise des amours de Julien Sorel et de Mme de
finesse de détails, et je n’ai pas su écrire au- Rênal, si ce n’est la première partie des
dessous le nom de l’original : d’autres seront Confessions de Rousseau, peut-être, notre
plus heureux et goûteront ce plaisir de malice langue n’a rien produit, je crois, de plus
dont mon ignorance me prive. touchant ni de plus délicatement senti que
Souvent, ce ne sont point des individus cette histoire de deux cœurs novices et
que l’auteur s’attache à reproduire, mais des timides à des titres différents et qui se
types de classes ; et alors, il est intelligible cherchent, se fuient, se craignent tour à tour.
pour tous. Nous citerons surtout M. de Est-il rien de plus doux et de plus naturel, en
même temps, que ce sentiment qui enveloppe
22
ces deux êtres comme une première elles sont tombées malgré lui dans le domaine
fraîcheur ? L’amour, avec ses ardeurs, ses de l’admiration publique.
nuances, ses grâces indécises, respire tout Le monde, les convenances particulières,
entier dans le cœur de ce petit paysan ont leur droit, sans doute ; mais la poésie, la
ambitieux, aux idées tortueuses et bizarres pensée, a aussi les siens, et nous nous
comme le cours de la Fidélité. trouvons ici en quelque sorte chargé de les
La seconde partie du livre est sans doute revendiquer devant l’auteur contre l’auteur
moins fraîche et moins tendre que la lui-même. Il faut bien que tôt ou tard un
première, mais je la crois plus forte. L’hôtel écrivain, que tout le monde adore et salue, se
de la Mole est resté comme le modèle de ces résigne à laisser rassembler ses titres et
forteresses aristocratiques où se retranchent compter ses croix et ses chevrons. […]
encore certains restes de préjugés nobiliaires
et de féodalité polie. On croit franchir le seuil
de cette porte cochère surmontée d’une 1839 :Eusèbe G. [Girault de SAINT-
plaque noire ; on frissonne en parcourant ce FARGEAU], Revue des romans : Recueil
grand appartement pour arriver au cabinet où d’analyses raisonnées des productions
se tient le maître de cet hôtel, M. de la Mole, remarquables des plus célèbres
« dont la perruque a trop de cheveux ». romanciers français et étrangers, Paris,
Le caractère de Mathilde est venu opérer Didot, 1839, t. I, p. 67.
une réforme complète parmi les héroïnes de
BEYLE (le chev. L. Alex. Cés.), plus connu
romans. C’est toute une révolution qu’une
création semblable. Il y a là plus de véritable sous le nom de Stendhal, né à Grenoble.
hardiesse et de nouveauté que dans tant de Le Rouge et le Noir, 2 vol. in-8, 1830. - Nous
prétendus caractères romantiques chez qui serions fort embarrassé de dire quel rapport
l’innovation n’a jamais dépassé l’épithète. la fable de ce roman a avec son titre, car il
Nous avons tout à l’heure prononcé le mot s’appelle Le Rouge et le Noir tout comme il
de génie ! Je ne sais en vérité à quels traits et aurait pu s’appeler le Vert et le Jaune, le Blanc
à quels mouvements de cœur nous et le Bleu. Quoi qu’il en soit, Le Rouge et le Noir
l’accorderons, si nous le refusons à certaines n’est pas un livre ordinaire ; voyez plutôt la
pages de Rouge et Noir. petite lithographie qui, selon l’usage, décore la
J’en demande pardon à l’auteur des couverture et le frontispice, et qui représente
Mémoires d’un Touriste, je m’étais promis en une jolie femme qui tient sur son guéridon
commençant de ne pas le confondre avec une tête de guillotiné, et la contemple
l’auteur de Rouge et Noir, de respecter la ligne amoureusement ! Comme les doigts
de démarcation qu’il a semblé vouloir établir démangent d’ouvrir le livre en voyant cela !
lui-même : je voulais, en un mot, être réservé, Eh bien ! pour satisfaire l’impatience du
bienséant, convenable ; mais à présent j’y lecteur, nous allons prendre le roman par la
renonce, car je m’aperçois qu’il est des queue. Cette tête coupée est celle d’un
souvenirs qui nous entraînent malgré nous et jésuite ; ce jésuite a séduit les femmes, les
des rapprochements auxquels on ne résiste filles de ses bienfaiteurs ; il a enfin assassiné
pas. une infortunée qui n’eut que le tort de lui
À quoi bon le nier ? La plume qui a tracé donner trop de preuves de sa tendresse, et
les Mémoires d’un Touriste est celle qui a doté pour que cette action eût tout l’éclat possible,
aussi notre littérature de Rome, Naples et il a choisi pour lieu de la scène le temple de
Florence, de l’Amour, de l’Histoire de la peinture, Dieu, et pour l’instant de l’exécution, celui où
etc. Ces productions ont depuis longtemps le prêtre montre aux fidèles la victime de
franchi le seuil du sanctuaire mystérieux où l’expiation. Deux coups de pistolet partent,
l’auteur a voulu vainement les enfermer. À mais ni l’un ni l’autre ne sont mortels.
présent, il a perdu ses droits sur elles : L’assassin est traduit à la cour d’assises ; il se
émancipées par les suffrages des gens de goût, défend avec audace et sang-froid, est
condamné et exécuté. Et voilà justement
pourquoi l’ouvrage est intitulé Le Rouge et le
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Noir. Mais encore quel rapport ce titre a-t-il car l’Italie est bien plutôt agissante que
avec l’ouvrage ? — Quel rapport ? Ami sentimentale et réfléchie. Fabrice del Dongo
lecteur, vous êtes bien curieux. est prêtre comme Julien Sorel ; il est jeune et
amoureux comme lui ; mais voyez la
différence des caractères ! Fabrice aime
1839 : Arnould FRÉMY, « Critique rarement, mais il aimerait qu’on ne le croirait
littéraire. La Chartreuse de Parme, par pas ; tandis qu’au moment même où Julien
l’auteur de Rouge et Noir », Revue de jure qu’il n’aime pas, on sent fort bien qu’il
Paris, juin 1839, n. s., t. V, p. 57. aimera ; le lecteur le dément, tant il est vrai
qu’on gagne toujours beaucoup à pouvoir
On pourrait citer un grand nombre de caractériser ses personnages. Il y a plusieurs
romans qui doivent être regardés comme à femmes réunies dans Mathilde de la Mole, la
peu près impossibles en Italie ; Werther, vaniteuse, l’amante, la protectrice, la
Clarisse Harlowe, Grandisson, Marianne, Paul et dédaigneuse, l’affligée, la pénitente : le
Virginie, René, Adolphe, et même des récits caractère existe ; mais dans Clélia Conti, il n’y
moins tristes, mais qui exigent un contrepoids a qu’un accent, une surface, et par conséquent
de vanité politique ou sociale tels que Tom- pas de caractère : c’est la voix de la jeunesse
Jones et Gil Blas. Nous citerons même un autre qui appelle l’amour, c’est un cœur tel que le
roman plus moderne, moins consacré, mais climat le produit, un fruit qui tombera de la
non moins recherché peut-être, Rouge et Noir. branche dès qu’il sera mur. Obéissez aux lois
Une production pareille pourrait-elle et aux conditions essentielles de votre sujet,
s’acclimater ailleurs que sur le sol français et ne faites point de sacrifice à certaines
même au milieu des mœurs et des pensées qui conventions ; privez-vous de ces
aboutissent à un centre tel que Paris ? Est-il invraisemblances que la majorité des lecteurs
un héros de roman plus étrange et en même vous pardonnerait assurément, mais que
temps plus attachant que ce Julien Sorel, ce votre propre goût repousse, vous serez vrai
petit paysan qui a tant d’imagination, dans ce cas-là, fidèle à votre point de vue,
d’orgueil, de chances personnelles de tourments, ce authentique, purement italien, mais vous ne
qui manque à Fabrice del Dongo ? Chaque serez pas romanesque. […]
chapitre déroule en quelque sorte un pli Le talent de l’auteur de Rouge et Noir incline
nouveau de ce jeune cœur pétri d’amour et principalement vers l’idolâtrie de la réalité ; du
d’ambition. La lutte entre le lecteur et le héros moment où il entre dans une époque ou une
est éternelle, on le sent dès les premières contrée quelconque, on sent qu’il tient avant
pages, et de là naît l’intérêt du livre. Mais irez- tout à en réfléchir les moindres détails, à
vous chercher parmi les dames de Naples ou réunir les plus subtils fragments de mœurs et
de Rome une madame de Rênal ou une de particularités locales. Il ne faut cependant
Mathilde de la Mole ? Cette pauvre Italie si pas que ce scrupule consciencieux soit poussé
franche et si bonne a-t-elle seulement l’idée trop loin ; l’indépendance du style et de la
de ces orgueilleuses passions qui se pensée en souffrirait à la longue. Ne travailler
développent et s’étendent avec une sagacité, que pour le commun des lecteurs, ce public
des gradations que la complication des mœurs peu délicat qui consomme et qui paie, est un
comporte seule ? grave défaut sans doute, et on n’en voit que
Transplantez cette histoire en Italie, placez trop bien la suite funeste dans plus d’une
ces personnages, ces situations, au milieu des réputation actuelle ; mais, d’un autre côté, ne
passions unies et des sensations adolescentes, travailler que pour soi, pour ses prédilections
sur cette terre où l’amour n’est presque qu’un et ses amours, a bien aussi son désavantage.
jeu, une félicité toute sensuelle, vous vous On tombe souvent alors dans le maniéré,
privez nécessairement d’un grand mobile l’entortillé ; on risque même quelquefois de
d’intérêt. Ces indécisions, ces contrariétés, ces n’être qu’imparfaitement compris ; le style
mouvements tortueux et irréguliers que vous devient léché, gratté, comme disent les
placiez naguère dans la peinture du cœur, il
vous faut maintenant les appliquer à l’action,
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qu’il n’y a dans la volonté rien d’autre que le incompréhensible en certaines parties. Nous
plaisir du moment ? Cette idée du devoir, ne reconnaissons point, dans cette morose
donnée, nous le savons, comme contraste à création du romancier, la vanité de ce
l’idée de l’utile, avait déjà bien assez Français sanguin, jovial, insouciant,
embrouillé son premier roman, où l’on voit le présomptueux, que le physiologiste a plus
héros principal se rendre malheureux à plaisir, d’une fois dépeint. Sans doute M. de Stendhal
en allant se chercher des devoirs dans les a réussi à figurer un personnage on ne peut
visions les plus fantasques, et violer en même plus malheureux ; mais comment, sauf
temps les plus simples devoirs d’humanité. beaucoup de détails parfaits d’observation et
L’idée du devoir est-elle donc d’ailleurs si de justesse, a-t-il pu voir dans le dessin
inhérente aux mœurs de notre époque ? Il général de cette figure l’image et la
nous semble que non ; et si l’auteur n’a voulu personnification de la jeunesse française ?
que présenter une idée négative de l’idée de Cette jeunesse savante, pédante, ambitieuse,
plaisir, ne pouvait-il pas mieux rencontrer ? À dégoûtée, il n’était point fait pour la
défaut du plaisir, ce n’est point le devoir qui comprendre. De son temps, on était tout
meut les générations nouvelles : c’est l’intérêt, autre chose.
c’est l’utile, et cela était vrai en 1827 et en 1830 Quoi qu’il en soit, Le Rouge et le Noir a été
au moins autant qu’aujourd’hui. Quelles sont lu, et nous serions presque tenté d’en
d’ailleurs les circonstances dans lesquelles conclure qu’il n’a pas été compris, car le
M. de Stendhal met à l’œuvre cette idée de patriotisme d’antichambre, pour parler comme
devoir ? Julien Sorel, pour en citer un M. de Stendhal après Turgot, ne lui eût point
exemple, nouvellement établi dans la maison pardonné. Ce livre s’est sauvé par le charme
de M. de Raynal, s’impose, un certain jour, et la nouveauté des détails, qui ont masqué
comme devoir, d’avoir baisé, lorsque dix l’idée fondamentale par la transpiration des
heures du soir sonneront, la main de Mme de opinions politiques de l’auteur, par l’odieux
Raynal, sinon il se brûlera la cervelle. Ici, nous jeté sur quelques figures de prêtres, enfin par
devons l’avouer, l’auteur et nous ne parlons la beauté réelle des deux caractères de
plus une langue commune, et nous ne femmes, beauté touchante chez l’une,
pouvons comprendre celle qu’il parle. À qui énergique et fière chez l’autre. Sur ce propos,
fera-t-on admettre et comprendre cette il est à remarquer que les femmes, dans les
confusion qu’il admet et qu’il comprend sans romans de M. de Stendhal, ont toujours un
doute entre le devoir et l’obligation que rôle plus beau que les hommes, même quand
s’impose un drôle vaniteux de violer les lois les hommes ont un beau rôle, ce qui
de l’hospitalité, les lois de la reconnaissance, tournerait à la gloire de celles qu’il a aimées.
et les devoirs les plus sacrés ? tout cela pour le Malgré tout, il s’est rencontré dans ce roman
plaisir de se brûler la cervelle s’il manque assez de bonnes choses pour que des
d’audace, car il n’a pas même l’amour pour écrivains qui ont trouvé du plaisir à ravaler
excuse ; l’amour ne spécule pas ainsi. Si M. de M. de Stendhal après sa mort aient trouvé de
Stendhal n’a voulu que représenter dans cet l’avantage à le piller de son vivant.
exemple la vanité française, il l’a outrée L’éducation fashionable que reçoit Julien
monstrueusement et au point de la rendre Sorel, devenu secrétaire de M. de La Mole et
aussi inadmissible qu’inintelligible. La vanité diplomate, a été copiée depuis pour
peut pousser un homme au suicide, mais l’éducation du héros d’un autre roman aussi
seulement pour les humiliations qui ont des connu que Le Rouge et le Noir.
témoins, et non pour une simple reculade de Dans cet ouvrage, M. de Stendhal a voulu
la conscience. Ce dernier fait n’est justiciable montrer comment, par la vanité, les Français
que de l’orgueil, qui seul le connaît, et l’orgueil savent se rendre malheureux ; dans La
ne s’impose point d’aussi ridicules devoirs. Ce Chartreuse de Parme, il a essayé de montrer
qu’une âme haute commence par respecter, comment, par la passion, un peuple qui n’a
c’est elle-même. Le caractère de Julien Sorel point de vanité sait se rendre grand, sinon
est donc faux, contradictoire, impossible, heureux.
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jusque dans la bourbe du fossé. Comment prête à se donner : tout cela, par une sorte de
lutter, chétif et inconnu, avec la plupart de ces tyrannie superbe, et non par la témérité
heureux voyageurs solidement montés sur un conquérante d’une passion irrésistible. Tel est
cheval de course ou mollement accoudés sur le premier amour de ce jeune homme, fruit
les coussins de leur calèche emportée avec amer d’une volonté cruelle, appliquant un
une prestigieuse vitesse ? Julien se fait petit et triple sceau sur les richesses enfouies d’une
rusé. Il reçoit sans broncher, humiliations, sensibilité plus qu’humaine. Le second
dédains et menaces. La violence de ses grands surpasse encore le premier, tant Julien déploie
instincts est comprimée par une indéfectible de brutalité froide dans la poursuite opiniâtre
volonté. Pour satisfaire ses désirs, au lieu de mademoiselle de La Mole ! Conquis tout
d’aller franchement au but, il suit avec une d’abord par l’originalité d’esprit et les grâces
ténacité logique les mille détours de la ligne royales de cette orgueilleuse fille, il exerce
brisée. Sa conviction intime, c’est qu’un seul bientôt sur elle une si grande fascination qu’il
mouvement irréfléchi compromettrait à tout l’amène à renouveler cette scène impossible
jamais les secrètes ambitions de son cœur, les et si vraie de la Phèdre de Racine déclarant
folles espérances de sa tête ardente. À chaque son amour à Hippolyte. Un moment il est
heure néanmoins il joue son avenir sur un près de s’abandonner à cette nouvelle
coup de dé. C’est une audace indomptable maîtresse. Il se redresse tout à coup au
dans la conception de ses plans, mais quelle premier retour de l’orgueil féminin, et
fermeté calme dans l’exécution ! Le cerveau mademoiselle de La Mole, habituée
brûle et la main est de marbre. Il marche vers désormais à trembler devant une énigme
le précipice pour le franchir glorieusement ou vivante, accepte le rôle d’esclave comme
s’y abîmer sans retour, avec un air de madame de Rênal. […]
magnifique insouciance. On ne distingue le Ce roman est terrible ; on le lit avec une
fond de sa pensée qu’après l’avoir vue paraître angoisse profonde jusqu’au dénouement, on
dans une action d’éclat. Encore s’efforce-t-il n’ose pas le relire, de peur d’y puiser de
souvent d’effacer la trace lumineuse du rayon nouveau l’immense dégoût de la vie et de la
révélateur, par crainte de livrer le secret de mort, sentiment mille fois plus poignant que
son âme à l’influence d’autrui. celui qui mène au suicide. Heureusement peu
Que de sophismes entasse ce malheureux de lecteurs sont en état de dégager par la
dans le but de comprimer ses généreux élans ! réflexion l’effrayante pensée de l’ouvrage. La
Ne voit-il donc pas que cette jalousie de soi- triste donnée du sujet est développée avec un
même lui enlève le plus délicat parfum des talent infini. La sécheresse ardente des
joies de la vie ? Deux femmes adorables, l’une horizons, qui encadrent le théâtre de l’action
au cœur simple et irréfléchi comme celui si profondément dramatique de Rouge et Noir,
d’une jeune fille, l’autre échauffant ses ajoute encore à l’effet d’un grand nombre de
sentiments au feu d’une imagination exaltée, scènes passionnées, écrites avec une
aiment tour à tour ce fourbe sublime. Ni les simplicité inimitable. Tous les personnages
cris d’amour d’une âme en délire, ni les sont vrais, au point de vue de l’auteur. Le
égarements d’un puissant esprit emporté dans noble de province, M. de Rênal, le bourgeois
les régions de l’impossible par les de petite ville, M. Valenod, les deux abbés
extravagantes fantaisies d’un cerveau Pirard et Castanède, l’homme du monde
bouleversé ne peuvent arracher à Julien cet M. de Croisenois, et ce ministre in partibus, M.
empire de soi qui fait la repoussante grandeur de La Mole, sont des physionomies tracées
de ce caractère. Madame de Rênal se jetterait par un maître. Je ne parle pas de madame de
d’elle-même dans les bras de son amant si Rênal et de mademoiselle de La Mole ; je
celui-ci avait la magnanimité de laisser craindrais de paraître emphatique dans mon
quelque répit à cette vertu expirante. La admiration. On me permettra de ne pas
pauvre femme n’aura pas même le mérite du discuter le plan de Rouge et Noir. Bien des
sacrifice spontané de son honneur. Julien fera événements me semblent inexplicables dans
violence à cette noble créature, il la ravira cette puissante conception ; mais je les
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accepte sur la foi du terrible logicien qui tient l’échafaud à Grenoble. La cause, très-
la plume. dramatique par elle-même, offrait à Beyle un
En abordant La Chartreuse de Parme, mon intérêt particulier : madame M... était parente
esprit se trouve plus à l’aise : car il n’est plus d’un conseiller à la cour royale de Grenoble,
contraint de suivre l’auteur à travers une sorte portant le même nom, et ami d’enfance de
de désert enflammé où l’air manque tout à fait Beyle.
à la respiration haletante. Le héros de ce beau Il n’est pas aisé, je l’avouerai, de se former
livre, empreint d’une grandeur épique, entre une opinion bien arrêtée sur le Rouge et le Noir ;
dans la vie par la porte de l’illusion, que Beyle car, à côté de parties excellentes, il s’en trouve
n’avait point ouverte à Julien. de bien faibles.
Quant au caractère des personnages,
plusieurs sont tracés de main de maître. À
1846 : Romain COLOMB, « Notice sur la toute force même, celui de Julien peut exister.
vie et les ouvrages de M. Beyle Il est l’image souvent trop fidèle de ces êtres
(Stendhal). IIe partie : « Compositions à tempérament maladif, enclins à la méfiance,
littéraires » – “Le Rouge et le Noir, pétris d’orgueil, hypocrites par nature, en
chronique du dix-neuvième siècle, Paris, révolte permanente contre leur origine et la
1831, 2 vol.” », Œuvres de Stendhal. La position qu’elle leur a faite dans le monde.
Chartreuse de Parme, Paris, Hetzel, 1846, Mais c’est une triste exception, et il faut
p. 59-60. détester ce mauvais garnement, dépravé par
Et d’abord quelle signification a ce titre ? des études incomplètes, et auxquelles
Chacun s’est évertué à lui en chercher une ; l’éducation de famille n’avait nullement
tout s’est borné à des conjectures. Je ne préparé son intelligence. Je ne saurais me
saurais dire précisément le mot de l’énigme ; persuader non plus que les salons du noble
cependant voici un petit fait à ma faubourg puissent offrir des types comme
connaissance. mademoiselle de la Mole et la maréchale de
Depuis plus d’une année je voyais sur la Fervaques ; ce sont des êtres imaginaires : il y
table à écrire de Beyle un manuscrit portant, a là des contrastes qu’un même cœur ne peut
en gros caractères sur la couverture, le mot réunir.
Julien : nous ne nous en étions jamais Quelques personnages se présentent avec
entretenus. Un matin de mai 1830, il une physionomie fortement accusée. C’est
s’interrompt brusquement au milieu d’une Fouqué, dont la solide amitié brave sans
conversation, et me dit : si nous l’appelions le hésitation les préjugés toujours si puissants
Rouge et le Noir ? Ne comprenant rien à cette dans une petite ville.
apostrophe tout à fait étrangère au sujet de C’est l’excellent curé Chélan, dont la
notre causerie, je le prie de me l’expliquer. charité et la tendresse pour Julien ne se
Lui, suivant son idée, réplique : « Oui, il faut démentent pas un instant. Ce sont MM. de la
l’appeler le Rouge et le Noir. » Et saisissant le Mole et de Rênal, le janséniste Pirard et le
manuscrit, il substitua ce titre à celui de Julien. grand vicaire Frilair.
Je serais porté croire que cette bizarre Quant à madame de Rênal, c’est une
dénomination fut tout simplement une ravissante création, heureux mélange de
concession à la mode d’alors, et employée grâce, de modestie, de simplicité ; je ne sais
comme moyen de succès. rien de plus intéressant, qui inspire une
Beyle a pris le sujet de ce roman dans un sympathie plus vive, plus tendre, plus
procès criminel qui eut beaucoup de soutenue. Alors que le séjour de Paris semble
retentissement en Dauphiné, dans l’année l’avoir totalement effacée du souvenir de
1828. Le séminariste Berthet, en proie à une Julien, toujours présente à la pensée du
atroce jalousie, tira deux coups de pistolet sur lecteur, il soupire après le moment où elle
madame M..., au milieu de l’église du village reparaîtra sur la scène. Pauvre femme
de Brangue (Isère), cette dame en fut quitte vertueuse et adultère ! Toujours tourmentée
pour une blessure, et Berthet mourut sur par l’amour et le remords ! Quoi de plus
29
cela, qu’il se rende même criminel, on le lui À Paris, Julien est secrétaire du marquis de
pardonnera, pourvu que l’amour, un amour la Mole, pair de France, personnage en grand
sincère, ardent, soit son excuse ; l’indulgence, crédit à la cour, sous la restauration, et dont
en pareil cas, n’est pas d’une austère morale; le jeune homme n’a qu’à se louer.
mais elle est littéraire, poétique, et l’on n’en Comment s’acquitte Julien envers son
demande pas davantage : poésie et rigorisme noble bienfaiteur ? Par un calcul de vanité et
ne marchent guère de compagnie. non par un sentiment d’amour, il forme le
Julien n’est point passionné, ou du moins projet de séduire Mathilde de la Mole, fille de
il se montre loin de l’être suffisamment. ce dernier, jeune personne, belle, fière et
Suivons sa marche, et nous nous en capricieuse, et il réussit dans son dessein
convaincrons. coupable, sans que le succès lui cause des
D’abord, dans la petite ville imaginaire de remords. Puis-je m’intéresser à un pareil
Verrières, il entre comme abbé-précepteur être ?
chez M. de Rênal, maire de la cité et homme Au reste, il lui arrive en cette conjoncture
fort au-dessus de l’aisance. Ce maire, qui ce qu’il avait déjà éprouvé à l’égard de
approche de la cinquantaine, et dont la madame de Rênal : quelque chose qui
chevelure grisonne, a une femme jolie, jeune voudrait ressembler à de l’amour naît par
encore, quoique beaucoup moins que Julien, accès, par bouffées, dans son sein, après la
car ce dernier n’a pas encore dix-neuf ans victoire du sensualisme vaniteux ; mais c’est
accomplis, et madame de Rênal compte six beaucoup plus le fruit des contrariétés, ou du
lustres, l’aîné de ses trois fils a onze ans. caprice, on d’une ardente jeunesse, que celui
Vous croyez, Messieurs, que Julien devient d’une de ces passions véritables qui, à tort ou
épris tout à coup de cette dame ? Détrompez- à raison, rendent excusables bien des erreurs.
vous. Sans doute il ne la voit pas d’un œil Voilà certes des défauts, de grands
indifférent, mais l’amour ne l’enflamme obstacles qui s’opposent à l’intérêt, qu’en sa
point ; c’est madame de Rênal qui conçoit une qualité de principal personnage, de héros de
passion pour Julien. Celui-ci se contente d’y roman, devrait inspirer Julien Sorel, et
répondre, d’abord, soit par vanité, soit par pourtant je n’ai pas encore signalé le pire de
l’effet tout physique d’une belle femme sur un tous : ce jeune homme est un hypocrite, oui,
jeune homme. Il en résulte une liaison un hypocrite dans toute la force du mot,
secrètement adultère, où l’amour, le véritable comme l’avoue l’auteur dans son cinquième
amour n’est que d’un côté. J’en vois la preuve chapitre, tout en convenant que ce mot est
dans cette pensée de Julien, après avoir horrible.
obtenu ou accepté les dernières faveurs de la En effet, Julien ne croit à rien ; il est, dès
dame : « Mon Dieu ! être heureux, être aimé, sa tendre jeunesse, d’un scepticisme renforcé,
n’est-ce que cela ? » En conscience, il est et néanmoins il a longtemps l’intention de
impossible de trouver là de la passion. devenir prêtre, et pour y parvenir, il prend
Je sais bien que, par l’effet des habitudes, tous les dehors d’une piété de conviction, il
peut-être un peu par celui des difficultés à en observe soigneusement toutes les
vaincre pour se satisfaire, notre héros devient pratiques extérieures.
enfin à peu près amoureux, soit, mais non Et plus tard il ne s’abuse point là-dessus, il
passionné, car ensuite il part pour Paris, où à ne se fait pas une de ces illusions auxquelles
peine quelques souvenirs de madame de la faiblesse de l’esprit humain est si
Rênal viennent-ils de loin à loin lui inspirer naturellement portée ; il connaît son
d’assez froids ou paisibles regrets causés par hypocrisie, il la sent, il la calcule, il se cite à
l’absence. lui-même des vers de Tartufe, personnage
Bien plus, son amour, si amour il y a, est qu’il adopte pour son maître, et qui, dit-il, en
assez promptement remplacé par un autre, valait bien un autre : ce sont ses mots textuels.
qui s’élève à peu près au même degré de Oh ! pour le coup, la critique, eût-elle
chaleur qu’avait eu le premier. Ceci demande toute la bienveillance du monde, ne peut
explication. s’empêcher de se rappeler un principe
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immuable : l’hypocrisie tue la sympathie. Les reprises la tuer, n’a pas cessé de l’aimer, et
plus grands génies, Molière lui-même, non-seulement lui pardonne son attentat,
n’auraient pu appeler sur Tartufe l’intérêt du mais même lui témoigne l’amour le plus
public assemblé, ni d’un seul lecteur. Pour les tendre, dans sa prison, presque jusqu’à son
esprits les plus gigantesques, il y a là une supplice, et meurt de chagrin trois jours après
infranchissable barrière. lui
Peut-être, Messieurs, quelques-uns d’entre [Quand Julien est en prison et condamné].
vous pensent-ils que le meurtre dont Julien Comment se dispose-t-il à la mort ? Il
veut se rendre coupable, et qui le mène enfin voudrait qu’on lui amenât un vrai prêtre, et il
à l’échafaud, est le fruit d’une jalousie s’explique là-dessus : ce bon, ce vrai prêtre
d’amour : on se dit, je crois l’entendre, que ce serait celui qui lui parlerait du Dieu de Voltaire.
jeune homme, revenu à ses premières Finalement il dit à un ami : « Tâche de me
affections, mais apprenant que madame de trouver un janséniste », et on lui en amène un.
Rênal l’a oublié au point de lui donner un Vouloir un prêtre voltairien, et croire le
successeur, la blesse d’un plomb assassin qui trouver dans un janséniste, c’est avoir
remplace le poignard d’un Othello, d’un bizarrement profité des études du séminaire !
Orosmane. L’ombre de Pascal et celle d’Arnauld en
Non, Messieurs, il n’en est point ainsi, et pourraient tressaillir d’indignation. […]
voici comment se passent les choses, d’après La fin tragique de cet ouvrage n’inspire ni
le plan singulier de l’auteur : Julien a épousé la terreur ni la pitié, et c’est avoir joué de
secrètement Mathilde, dont ensuite le père se malheur ; car la situation par elle-même
refuse à sanctionner l’hymen clandestin appelait ce double sentiment, et il semble qu’il
quand on le lui déclare ; mais, pressé ait fallu quelques efforts pour glacer à un tel
vivement d’y consentir, ce marquis écrit à degré le cœur et l’imagination des lecteurs
madame de Rênal pour obtenir d’elle des prêts à s’émouvoir, je dirai même piqués
renseignements sur Julien. Cette dame, dans d’avoir été contraints de lire à froid le papier
une réponse qui lui est dictée par son où ils s’attendaient à laisser tomber au moins
directeur, est loin de peindre sous des une larme.
couleurs favorables son ancien amant, car elle C’est [madame de Rênal] une femme
le représente à peu près tel qu’il s’est montré sensible, même timorée, mais victime d’une
dans sa conduite antérieure. La réponse est passion qui la surmonte, et à ce titre elle
communiquée à Julien, qui subitement part inspire au moins la pitié. Ce serait le seul
de Paris en chaise de poste, arrive à Verrières personnage intéressant de l’ouvrage.
un dimanche matin, va chez un armurier, Eh bien cet intérêt, l’auteur a trouvé par
achète une paire de pistolets que, sur sa malheur le moyen de l’altérer dans son
demande, l’armurier charge, puis il court à chapitre 21. Expliquons ceci :
l’église, entre au moment de l’élévation, tire Une lettre anonyme a éveillé dans l’esprit
sur madame de Rênal un coup de pistolet, la de M. de Rênal les plus graves soupçons sur
manque, en tire un second, la blesse à la conduite de sa femme et de Julien. Il a une
l’épaule ; elle tombe, il est arrêté par des entrevue subite avec la coupable, et cette
gendarmes et conduit en prison. dame, qui a des idées religieuses, même des
Ainsi l’assassinat n’a point l’amour jaloux remords, loin de se montrer embarrassée
pour cause, et il n’est produit que par un désir d’une attaque imprévue, la supporte avec un
de vengeance qu’un voyage de quelque sang-froid imperturbable, et se tire d’affaire
étendue n’a point calmé, et qui ne peut jeter en déployant une effronterie ingénieuse,
sur le meurtrier aucun voile d’intérêt ni digne des héroïnes qu’ont peintes dans leurs
d’excuse. contes Boccace et Lafontaine : elle improvise
Et ce qui, par un effet rétroactif, rend le mensonge et la ruse comme si de sa vie elle
Julien plus coupable encore aux yeux du n’eût fait d’autre métier.
lecteur, c’est que cette femme, qu’il n’a fait Aux yeux du lecteur, cela gâte ce qui a
que blesser légèrement en voulant à deux précédé, et même il en résulte pour la suite un
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effet très-défavorable, car la scène est qui a su, sinon racheter, du moins compenser
empreinte d’un cachet trop saillant pour un peu les défauts du plan par la richesse de
qu’on l’oublie. Comment une aussi odieuse quelques détails, principalement par celle des
fausseté peut-elle s’allier avec une âme aperçus et des pensées. Néanmoins je ne
sensible et susceptible de remords religieux ? serais pas surpris qu’un critique plus sévère
C’est incroyable, c’est contre nature : on n’est que moi osât citer ici un vers d’Horace, en
pas à la fois la présidente de Tourvel et la oubliant que M. Beyle n’aimait point et par
femme de George Dandin, et l’auteur qui conséquent récusait les classiques :
opère une telle fusion se met dans le cas de ne
pouvoir ni attendrir ni égayer Infelix operit summa, quia ponere totum
Nesciet…
Le principal mérite de cette production,
j’oserais même dire le seul, consiste dans les
détails : en effet, elle présente quelques
1853 : Léon AUBINEAU, L’Univers. Union
bonnes scènes, plusieurs situations saillantes,
catholique, 8 juillet 1853.
surtout une foule d’aperçus ingénieux, une
espèce de feu roulant de petites pensées M. H. Beyle est mort il y a dix ans, sans
spirituelles, parfois même profondes ; on les avoir beaucoup illustré le nom de Stendhal,
voit scintiller à chaque page ; on sent que dont il a signé quelques écrits. Il est mort
M. Beyle était un habile observateur des plus subitement : c’est là une triste mort, surtout
petits replis du cœur humain ; il va même quand on songe à quelle sorte de besogne cet
parfois jusqu’à la subtilité dans le parti qu’il en écrivain appliquait les minces facultés dont
tire. Sans qu’il s’en doute, peut-être même Dieu l’avait doté. Il ne manquait pas de
contre son intention, il tient un peu à l’école distinction d’ailleurs, et il était plus curieux de
de Marivaux, qui est si décriée, et dont la perfection du style, de la grâce et de
pourtant n’est pas qui veut. l’agrément du discours que la plupart des
Je pourrais, à l’appui de ce que je viens littérateurs. Il y arrivait avec efforts, mais plus
d’énoncer, citer une fourmilière d’exemples. fréquemment que beaucoup de ses rivaux,
Mais voilà bien longtemps, Messieurs, que dont il n’atteignit jamais la réputation. M. de
j’use de votre attention, et deux citations Stendhal n’a jamais été populaire ; et ce qui
pourront, je crois, suffire. étonne au milieu des triomphes littéraires de
« Dans les caractères hardis et fiers, il n’y a nos jours, c’est que l’immoralité de ses écrits
qu’un pas de la colère contre soi-même à a été la cause de leur peu de succès. Il était
l’emportement contre les autres ; les immoral avec un cachet particulier. La plupart
transports de fureur sont, dans ce cas, un des romanciers habillent et dissimulent
plaisir vif. » Cette pensée est vraie, et bien comme ils peuvent le fonds de leurs
exprimée dans sa concision. inventions. Quand ils célèbrent une passion,
J’aimerais pourtant mieux encore le l’adultère, par exemple, ou les autres moyens
passage suivant, qui n’est pas concis, et où littéraires que connaît si bien la muse du dix-
l’auteur s’adresse au critique : « Eh ! neuvième siècle, ils veulent la rendre
Monsieur, un roman est un miroir qui se décevante et lui donner un prétexte dans
promène sur une grande route : tantôt il l’esprit ou dans le cœur de leurs personnages.
reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la M. de Stendhal n’avait pas de ces
fange des bourbiers de la route. Et l’homme condescendances. Aucune parure ne couvrait
qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous d’un voile quelconque l’immoralité de ses
accusé d’être immoral ! son miroir montre la imaginations ; il la montrait toute nue, et il ne
fange, et vous accusez le miroir ! accusez bien la flagellait pas ; il la caressait, l’étalait avec
plutôt le grand chemin où est le bourbier, et complaisance et l’aimait d’autant plus qu’elle
plus encore l’inspecteur des routes qui laisse était plus grande.
l’eau croupir et le bourbier se former. »
En définitive, Le Rouge et le Noir est
l’ouvrage d’un homme de beaucoup d’esprit,
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1853 : Charles MONSELET, « Préface » à moins qu’il l’a dévoilée dans ses romans,
une réédition d’Armance, Paris, D. chagrine ou répugne. Il semble que le Julien
Giraud, 1853, p. VI-VIII. Sorel de Le Rouge et le Noir, par exemple, soit
une de ces créations où il entre beaucoup de
Un homme de lettres doit toujours être la vie et du sang de l’auteur ; c’est la mauvaise
préoccupé du désir de renouveler ses idées et jeunesse de Rousseau recommencée. Après
son vocabulaire. Pour cela il faut qu’il change Stendhal, deux écrivains ont de nouveau
souvent d’air et de milieu ; il faut qu’il voie la étudié ce type d’un mauvais garnement faisant
province, l’étranger, qu’il change ses souffrir sans motif une femme intelligente et
habitudes, qu’il contrarie ses instincts, qu’il douce : Édouard Ourliac dans Suzanne, et
soit quelquefois brutal envers lui-même, George Sand dans Horace. Horace et la Reynie
téméraire, et qu’il ne fuie pas l’imprévu. Il n’y sont les deux frères de Julien Sorel. […]
aurait pas de mal à ce qu’il embrassât par De même que le caractère donne la clef du
intervalles des occupations nouvelles, qu’il se talent, de même aussi la physionomie donne
fit marchand ou laboureur pendant un an, par la clef du caractère : Stendhal était loin d’être
exemple. beau ; il avait cette tournure épaisse et
Un homme qui a partagé avec Stendhal ce vulgaire du bourgeois qui poursuit un négoce
genre de supériorité, c’est Balzac, tour à tour insipide. De sa lutte contre son physique est
imprimeur, antiquaire, propriétaire ; avide de née une partie de son âcreté, de son amour-
toute science : chimie, alchimie, droit, propre maladif. Il portait un corset ; sa
politique, commerce, etc. ; dévoré par le goût littérature aussi.
des voyages : explorant à fond toutes les villes
de France, amoureux à l’Isola Bella, poussant
jusqu’en Russie, voyant partout le meilleur
monde. Mais Balzac domine Stendhal de 1854 : SAINTE-BEUVE, « M. de Stendhal.
toute la hauteur de sa bonne foi. Ses Œuvres complètes », Revue des Deux
Des Souvenirs anecdotiques sur Stendhal ont Mondes, 2 et 9 janvier 1854 et Causeries
été récemment publiés dans une revue par un du Lundi, t. IX.
écrivain qui a commencé autrefois par Le Rouge et le Noir, intitulé ainsi on ne sait
beaucoup de fougue, et qui continue trop pourquoi, et par un emblème qu’il faut
aujourd’hui par beaucoup de tristesse et un deviner, devait paraître en 1830, et ne fut
peu d’amertume. Cet écrivain paraît craindre publié que l’année suivante ; c’est du moins
que l’auteur de la Chartreuse de Parme ne soit un roman qui a de l’action. Le premier
« le dernier artiste littéraire vraiment digne de volume a de l’intérêt, malgré la manière et les
ce nom que nous verrons paraître ». Le invraisemblances. L’auteur veut peindre les
pessimisme nous semble être exagéré ici. classes et les partis d’avant 1830. Il nous offre
D’abord la valeur de Stendhal comme artiste d’abord la vue d’une jolie petite ville de
littéraire est contestable à divers points de vue : Franche-Comté avec son maire royaliste,
premièrement, ainsi que nous l’avons déjà fait homme important, riche, médiocrement sot,
entendre, au point de vue de la langue qui a une jolie femme simple et deux beaux
maltraitée ; ensuite par l’indigence extrême de enfants ; il s’agit pour lui d’avoir un
ses images. Il se croirait taché par une précepteur à domicile, afin de faire pièce à un
métaphore un peu vive qui sauterait de rival de l’endroit dont les enfants n’en ont
l’écritoire sur son papier. La situation lui tient pas. Le petit précepteur qu’on choisit, Julien,
lieu de tout ; hors de la situation, son style est fils d’un menuisier, enfant de dix-neuf ans,
plat comme un paysage de la Beauce. qui sait le latin et qui étudie pour être prêtre,
Ordinairement le caractère donne la clef se présente un matin à la grille du jardin de
du talent. Le caractère de Stendhal était M. de Rênal (c’est le nom du maire), avec une
narquois, tourmenté, gourmé, menteur. Il chemise bien blanche, et portant sous le bras
avait de grandes prétentions à l’art, à la une veste fort propre de ratine violette. Il est
passion et à l’esprit. Ses livres d’art reçu par Mme de Rênal, un peu étonnée
fourmillent de paradoxes. Sa passion, telle du d’abord que ce soit là le précepteur que son
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mari ait choisi pour ses enfants. Il arrive que mais des automates ingénieusement
ce petit Julien, être sensible, passionné, construits ; on y voit, presque à chaque
nerveux, ambitieux, ayant tous les vices mouvement, les ressorts que le mécanicien
d’esprit d’un Jean-Jacques enfant, nourrissant introduit et touche par le dehors. Dans le cas
l’envie du pauvre contre le riche et du protégé présent, dans Le Rouge et le Noir, Julien, avec
contre le puissant, s’insinue, se fait aimer de les deux ou trois idées fixes que lui a données
la mère, ne s’attache en rien aux enfants, et ne l’auteur, ne paraît plus bientôt qu’un petit
vise bientôt qu’à une seule chose, faire acte de monstre odieux, impossible, un scélérat qui
force et de vengeance par vanité et par orgueil ressemble à un Robespierre jeté dans la vie
en tourmentant cette pauvre femme qu’il civile et dans l’intrigue domestique : il finit en
séduit et qu’il n’aime pas, et en déshonorant effet par l’échafaud. Le tableau des partis et
ce mari qu’il a en haine comme son supérieur. des cabales du temps, que l’auteur a voulu
Il y a là une idée. […] Beyle est donc très- peindre, manque aussi de cette suite et de
frappé de cette disposition à faire son chemin, cette modération dans le développement qui
qui lui semble désormais l’unique passion peuvent seules donner idée d’un vrai tableau
sèche de la jeunesse instruite et pauvre, de mœurs. Le dirai-je ? avoir trop vu l’Italie,
passion qui domine et détourne à son profit avoir trop compris le XVe siècle romain ou
les entraînements mêmes de l’âge : il la florentin, avoir trop lu Machiavel, son Prince
personnifie avec assez de vérité au début dans et sa Vie de l’habile tyran Castruccio, a nui à
Julien. Il avait pour ce commencement de Beyle pour comprendre la France et pour
roman un exemple précis, m’assure-t-on, qu’il pût lui présenter de ces tableaux dans les
dans quelqu’un de sa connaissance, et, tant justes conditions qu’elle aime et qu’elle
qu’il s’y est tenu d’assez près, il a pu paraître applaudit. Parfaitement honnête homme et
vrai. La prompte introduction de ce jeune homme d’honneur dans son procédé et ses
homme timide et honteux dans ce monde actions, il n’avait pas, en écrivant, la même
pour lequel il n’avait pas été élevé, mais qu’il mesure morale que nous ; il voyait de
convoitait de loin ; ce tour de vanité qui l’hypocrisie là où il n’y a qu’un sentiment de
fausse en lui tous les sentiments, et qui lui fait convenance légitime et une observation de la
voir, jusque dans la tendresse touchante d’une nature raisonnable et honnête, tel que nous la
faible femme, bien moins cette tendresse voulons retrouver même à travers les
même qu’une occasion offerte pour la prise passions.
de possession des élégances et des jouissances Dans les nouvelles ou romans qui ont des
d’une caste supérieure ; cette tyrannie sujets italiens, il a mieux réussi. […]
méprisante à laquelle il arrive si vite envers
celle qu’il devrait servir et honorer ; l’illusion
prolongée de cette fragile et intéressante 1854 : Elme CARO, « Stendhal, Œuvres
victime, Mme de Rênal : tout cela est bien complètes et Correspondante inédite »,
rendu ou du moins le serait, si l’auteur avait Revue contemporaine, 15 mai et 30 juin
un peu moins d’inquiétude et d’épigramme 1855.
dans la manière de raconter. Le défaut de
Beyle comme romancier est de n’être venu à Ses romans, dont quelques-uns ont acquis
ce genre de composition que par la critique, une certaine célébrité, ne sont guère que la
et d’après certaines idées antérieures et mise en œuvre de ses théories, incarnées dans
préconçues ; il n’a point reçu de la nature ce des personnages fictifs et jetées dans le
talent large et fécond d’un récit dans lequel mouvement invraisemblable d’intrigues
entrent à l’aise et se meuvent ensuite, selon le laborieusement bizarres. Les théories sont
cours des choses, les personnages tels qu’on tristes, très monotones et ne se relèvent guère
les a créés ; il forme ses personnages avec par l’agitation bruyante des personnages, non
deux ou trois idées qu’il croit justes et surtout plus que par la variété romanesque des
piquantes, et qu’il est occupé à tout moment incidents. Tout y est d’une aridité
à rappeler. Ce ne sont pas des êtres vivants, désespérante. On y sent à la fois la sécheresse
du cœur et la pénurie de l’imagination.
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Stendhal n’a jamais su ce que c’est qu’un l’espace et du temps, et mène avec lenteur son
roman, et, malgré le mérite de quelques pages héros dans le monde, sans le quitter d’un pas
très rares, le lecteur ne revient pas sans une depuis sa naissance, ou peu s’en faut, jusqu’à
grande lassitude de ses excursions à travers la crise suprême qui dénoue sa vie et clôt
ces steppes désolés. On ne peut pas faire un l’histoire. On ne saurait trop le redire, ce sont
roman seulement avec des théories et de des biographies romanesques, ce ne sont pas
l’esprit. Il y faut autre chose, un vif sentiment des romans.
de la réalité, une agilité lumineuse de pensée, Un mot encore avant de passer à l’analyse
une aisance naturelle d’allures, le don inné de détaillée de ces œuvres. Nous avons dit qu’on
peindre, l’art du récit animé sans effort, coloré ne faisait pas seulement un roman avec de
sans excès, une méthode instinctive qui l’esprit, il y faut du cœur ; il y faut quelques
groupe, comme en se jouant, les personnages sentiments vrais, nobles, affectueux, élevés ; il
et les scènes autour de la figure et de l’action y faut aussi de l’idéal. Le roman est œuvre
principale, conservant dans la variété la plus d’art, et l’idéal est la vie de l’art. À travers ces
contrastée des effets accessoires l’unité tableaux mouvants et variés qui ont la
vivante du sujet, qui est l’âme même du prétention de représenter la vie, les yeux
roman. Rien de tout cela dans Stendhal. Ses veulent de temps à autre se reposer sur
personnages s’agitent et ne vivent pas, ce sont quelque point lumineux, sur quelque sommet
des théories plutôt que des personnages, des baigné des pures clartés ; le cœur veut
abstractions plus que des hommes. Le roman s’attacher à quelques-unes de ces grandes
s’enchevêtre laborieusement, ne s’engage âmes qui semblent paraître dans le monde
qu’avec effort et se traîne avec lenteur au pour marquer plus haut le niveau de la vie
dénouement à travers une multiplicité humaine. Ne demandez à Stendhal ni ces
fatigante d’événements secondaires et fortuits clartés supérieures de l’idéal, ni cette noblesse
qui naissent on ne sait pourquoi, si ce n’est native des âmes d’élite. Il a bien essayé de
pour ralentir l’action, pour distraire l’intérêt et relever ici et là ses peintures ternes et grises et
fatiguer l’attention du lecteur. Rien ne diffère de les éclairer d’un reflet lumineux ; mais ce
plus de la véritable imagination, qui agrandit reflet, à peine apparu, va s’éteindre dans les
chaque détail et ajoute à chaque scène une brouillards. Il a bien essayé, parfois, d’animer
perspective variée, que cette stérile de son pinceau aride quelques nobles figures,
abondance d’événements surchargés disséminées de loin en loin sur sa toile
d’incidents mesquins, d’aventures indigente et morne. Mais, je ne sais pourquoi,
péniblement romanesques reliées entre elles ces figures grimacent, et il y a toujours, même
par un fil qui s’emmêle et se noue à chaque sur ces physionomies privilégiées, comme
instant. Tout, dans ces œuvres étranges et une secrète convulsion.
laborieuses, est juxtaposé plutôt que Son premier essai, dans ce genre de
composé. Rien ne marche d’un pas libre et compositions, fut un essai particulièrement
d’une franche allure. Ce sont des sinuosités malheureux : Armance, ou Quelques scènes d’un
infinies, des retours et des détours, des salon de Paris en 1827. L’espérance de l’auteur
dédales inextricablement mêlés de voies fut complètement trompée : il avait compté
obliques et de sentiers perdus. […] sur un scandale, et le scandale n’arriva pas.
Remarquez que presque toujours, au lieu de […]
saisir dans la vie de son héros une époque Le Rouge et le Noir, chronique du dix-neuvième
décisive, un moment de crise, et de relier les siècle, parut quelques années après Armance et
scènes diverses à ce point fondamental auquel avec plus de succès. Ce titre a beaucoup
s’attache tout l’intérêt, Stendhal, ignorant ce intrigué la critique, et vraiment il n’y a pas de
grand art de la composition, qui rassemble quoi. Stendhal a voulu tout simplement
toute la force dramatique en une période indiquer par ce titre, emprunté à la langue des
rapide et courte, compose péniblement des tripots, les chances affreusement aléatoires de
biographies étendues et surchargées, éparpille la vie de son héros, et en général, les hasards
l’intérêt à travers les divisions infinies de effrayants de la fortune qui met aujourd’hui
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qu’après tout le traitement d’un évêque vaut chose de gigantesque et de terrible. Julien ne
bien celui d’un général. Il cache, comme un fait que traverser ces sombres régions, livrées
secret honteux, son idolâtrie pour Napoléon ; à l’épouvante et au mystère, et nous passons
il enfouira plus tard, dans sa paillasse, le avec lui du séminaire dans le salon d’un des
portrait du grand homme. Il l’adorera à la plus nobles hôtels du noble faubourg, chez
dérobée, mais devant le monde, il se signera M. de La Mole. Là encore même exagération,
avec horreur quand on prononcera ce nom même raffinement dans le faux. C’est tout un
détesté. C’est, avec sa mine de fillette, le plus monde d’évêques corrompus, de prêtres
infâme petit roué qu’il y ait au monde. Il le simoniaques, de messalines dévotes, de
montrera de reste dans la suite de l’histoire. Il cafards scélérats, de diplomates dignes de la
y a dans la peinture de cette scélératesse corde, avec accompagnement obligé de fats,
précoce, de cet aplomb dans l’hypocrisie, de d’imbéciles et d’écervelés. L’intrigue se débat
cette candeur infâme, une invraisemblance péniblement dans ce prétendu grand monde
criante. Eh quoi ! ce jeune garçon ne connaît qui, pour Stendhal, n’est jamais que le monde
rien de la vie et du monde, et vous en faites de l’infamie décorée et du libertinage dévot.
déjà un monstre par l’imagination et par le Julien par son intelligence haute et froide, par
cœur ! Quelle bizarrerie ! Ajoutez que son grand art de la dissimulation, par ses
Stendhal a la ferme intention de faire admirer ménagements infinis arrive à s’emparer de la
ce jeune drôle et de nous intéresser, de gré ou confiance du vieux marquis de La Mole qui
de force, à ses succès dans le monde. Il lui l’emploie aux missions les plus délicates de la
donne, sans s’inquiéter de la contradiction, diplomatie secrète. Le secrétaire intime voit
une âme de feu, une fierté ombrageuse, une de près et presque sur un pied d’égalité les
dignité intraitable. Dans le même cœur tant grands seigneurs et s’initie aux secrets de la
de fierté et tant de bassesse, tant d’hypocrisie haute fatuité. Il fait si bien que l’orgueilleuse
et tant de dignité ! Est-ce donc de la Mathilde, la fille du marquis, la plus fière
profondeur que d’assembler ainsi des beauté de la cour, s’éprend d’un caprice pour
contraires ? le pauvre secrétaire et se donne à lui. Mais
Voilà son héros, son triste héros lancé quand Julien croit avoir tout gagné, il
dans le roman. Il n’a que dix-huit ans, et c’est s’aperçoit que tout est perdu. La fière jeune
déjà un vieillard par la gravité affectée, par fille le traite comme un laquais avec lequel on
l’austérité des dehors, par la sécheresse s’est oublié. Une lutte terrible s’engage dès
effrayante de ses calculs. Il ne perd pas de lors entre ces deux orgueils intraitables. Julien
temps pour arriver à ses fins. […] est le plus fort et Mathilde reconnaît son
À défaut d’élévation, il y avait au moins, maître. Après des crises violentes, cette fille
dans la première partie, de l’intérêt, des scènes impérieuse va obtenir de son père un
vives et variées, de l’entrain. Le récit était vif consentement tardif à ce mariage presque
et se soutenait dans des conditions impie. Une lettre de madame de Rênal, dictée
suffisantes, sinon de vraisemblance, du moins par son confesseur, et adressée à M. de La
de possibilité. À dater de l’entrée de Julien au Mole vient détruire toutes ces espérances
séminaire, tout change, tout est hors du ton renaissantes, et ce grand bonheur, construit
et de la couleur. Stendhal nous esquisse, dans avec tant d’efforts, s’écroule. Julien part,
une peinture effroyable, l’intérieur d’un silencieux et résolu. Il se rend à l’église de
séminaire et nous explique par le menu les Verrières, le dimanche, et d’un coup de
moyens raffinés dont se sert le pouvoir pistolet il étend à ses pieds madame de Rênal.
occulte de la congrégation pour corrompre Sa vengeance est accomplie. Le reste du
ces jeunes âmes et leur inoculer les poisons roman devient du pur mélodrame : scène de
secrets des pernicieuses doctrines. cour d’assises, scènes de la prison, passion
L’imagination de Stendhal, qui toute sa vie fut folle de madame de Rênal pour son assassin,
préoccupé d’une idée fixe, la police, applique jalousie furieuse de Mathilde de La Mole qui
ses idées fantastiquement lugubres à la réclame ses droits d’épouse, exécution, scène
politique des jésuites qui devient quelque posthume, dans le genre des scènes de
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charnier de Frédéric Soulié, délire amoureux c’est du grotesque impur dans le genre de
de Mathilde qui dérobe au cercueil la tête Robert Macaire.
mutilée de Julien et la couvre d’effroyables Il y a deux caractères de femmes sur
baisers... C’est assez. lesquels Stendhal a évidemment compté pour
Stendhal a mis tout son art à faire de relever un peu le niveau moral de son roman.
l’instrument du supplice un véritable piédestal Nous ne prétendons pas nier que madame de
pour son héros. Julien meurt avec des Rênal n’attache le lecteur par une secrète
phrases, et la dernière impression que nous sympathie. Il y a du charme dans cette grande
laisse ce singulier livre c’est celle de la dame de petite ville, délicieusement gauche,
guillotine devenue presque romanesque et de ignorant tout de l’amour, étrangère à toute
l’échafaud poétisé. coquetterie, à toute affectation. Nous ne
On dit que l’auteur a voulu se peindre, dirons pourtant pas avec M. Colomb, qui
moins l’échafaud, dans Julien. Triste idéal ! et s’extasie devant elle : Pauvre femme !
pourtant cela ne m’étonnerait pas. Julien est vertueuse et adultère ! Nous aimons
peint avec amour. On voit que Stendhal a beaucoup madame de Rênal dans les
caressé avec un soin tout particulier cette premières pages du roman. Mais notre intérêt
étrange conception. Nous savons qu’il a rêvé diminue et notre surprise augmente à mesure
toute sa vie de faire peur aux honnêtes gens que le roman se développe. Madame de Rênal
par la profondeur de ses vices et par les perd beaucoup de son charme en perdant sa
raffinements de son immoralité. Rien ne vertu, et il ne nous est pas possible, comme à
l’enchantait comme de prendre des airs M. Colomb, de faire survivre sa vertu à son
sataniques et de porter sur son front la sinistre adultère. Eh quoi ! c’est cette femme si
majesté de l’abîme. Il jouait au don Juan foncièrement pieuse, si bonne mère, si chaste,
incrédule et athée avec un indicible plaisir. À qui cède si facilement et si vite aux séductions
ce rêve il en joignait un autre, le rêve du don effrontées de ce petit garçon, moitié paysan,
Juan libertin, adoré des femmes. Il lui moitié abbé ? Pas une résistance sérieuse, pas
manquait pour cela bien des choses, entre de lutte, une fascination complète ! Et quelle
autres, la beauté : il n’eut garde de la ménager passion folle, délirante, romanesque, dans le
à Julien et il put ainsi se consoler de ce qu’il reste du livre ! Quelles scènes d’amour
n’était pas, en peignant ce qu’il aurait voulu convulsif dans la prison, lorsque cette pauvre
être. Un scélérat de salon, spirituel, athée, femme affolée vient oublier son repentir, ses
irrésistible pour les femmes du grand monde, remords, ses expiations dans les bras de son
beau et fier, quel idéal pour ce pauvre assassin ! Que tout cela est faux ! Dans cette
Stendhal qui ne fut jamais qu’un athée très âme qui a perdu toute réserve et toute pudeur,
laid, un fanfaron de vices, et un médiocre don puis-je reconnaître cette ingénuité
Juan ! rougissante, cette grâce modeste, cette
Ce roman semble être le pandémonium de timidité vertueuse que l’on nous avait
la méchanceté et de la fourberie humaine. retracée, d’un pinceau presque délicat, au
Quel type effroyable que cet abbé Frilair et début du roman. Stendhal se plaît ainsi à ces
cet abbé Castanède et cette maréchale de jeux de contradiction violente dans les
Fervaques ! Parlerons-nous de ce père caractères. Julien est un monstre d’hypocrisie,
ignoble dont Julien, son fils, fait taire les et, en même temps, c’est un héros de
dernières remontrances la veille de l’échafaud, noblesse, de fierté, de vaillance virile.
en lui promettant quelques milliers d’écus Madame de Rênal est la pudeur même, et la
pour le lendemain de sa mort, et qui, un passion en fait une dévergondée qui court les
dimanche, après diner, montrera son or à tous prisons pour y chercher son infâme amant. Et
ses envieux de Verrières ! À ce prix, leur dira son mademoiselle de La Mole ! Quelle étrange
regard, à ce prix, lequel d’entre vous ne serait pas figure elle fait dans ce roman ! Stendhal a cru
charmé d’avoir un fils guillotiné ? L’horrible, faire une œuvre de maître en nous peignant
poussé à ce point, n’est plus de l’horrible ; cette fille noble, hautaine et belle, l’orgueil
incarné dans la beauté. Mais, à qui fera-t-il
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croire que ce soit là un personnage humain, tard ; il n’y a de différence que dans le temps
une figure vivante ? Elle commence par qu’elles y mettent, et la plus vertueuse, qui est
mépriser Julien comme un domestique de son madame de Rênal, est celle qui cède le plus
père, puis cette âme impérieuse cède au vite et sans phrase. Singulière morale du
charme ; elle aime Julien, lui ouvre sa fenêtre, roman qui s’accorde bien avec la pensée
le cache dans une armoire. Comme tout cela intime de l’auteur ! Stendhal n’eut jamais, on
est noble, vraisemblable ! Une fille de race, le sait, d’autre morale que celle de Julien. Il a
qui a dans son sang l’orgueil intraitable de résumé toutes ses doctrines dans cette
tous ses ancêtres, et qui se livre, comme elle fameuse oraison funèbre que Julien s’adresse
le dit, au premier venu, et qui, lorsque Julien lui à lui-même, dans sa prison, la veille de sa
demande des garanties de ce terrible amour mort […].
auquel il n’ose pas se fier, répond comme une Il faut bien s’entendre sur ce que Stendhal-
héroïne de mélodrame : Déshonorez-moi, ce sera Julien entend par le devoir. Ne soyons pas
une garantie ! Quel mot dans cette bouche si dupes d’un mot. Le devoir, pour Julien, n’a
fière et dans cette âme si haute ! Et plus tard, rien d’analogue à ce que le bon sens vulgaire
quand, après des crises violentes de mépris et entend. Ce n’est ni cette voix intime du
de passion, après des alternatives dramatiques sentiment, ni cet oracle auguste de la raison
de fierté et d’amour, elle se laisse aller sans qui nous prescrit de respecter le droit, la
plus de résistance aux entraînements de son propriété, l’honneur, la femme du prochain.
cœur, comme les invraisemblances Ce n’est pas cette règle innée de l’honnête qui
s’accumulent ! […] Encore une fois, c’est un s’exprime dans l’âme avec tant d’autorité et de
parti pris chez Stendhal d’étonner le lecteur clarté, et qui nous trace la voie à suivre à
par les évolutions contradictoires des travers les circonstances difficiles de la vie.
caractères qu’il fait jouer sous ses yeux. Il Rien de semblable dans le devoir que Julien
croit atteindre ainsi à ce divin imprévu, qui, conçoit, et auquel il a soumis inflexiblement
selon lui, est la grande loi de l’art comme la les derniers détails de sa vie et tous les
règle suprême de la vie. Il n’atteint qu’à des battements de son cœur. Le devoir est pour
effets bizarres, choquants, scandaleux. Il croit lui la règle stricte de l’intérêt, le moyen le plus
donner des preuves d’une sagacité effrayante sûr et le plus prompt de faire fortune, le calcul
dans l’analyse des passions, et il n’aboutit qu’à médité de son égoïsme, ou encore
prouver son inexpérience complète dans l’art l’inspiration réfléchie de son orgueil et la
de conduire les caractères et de mener un vengeance raffinée de sa vanité meurtrie.
roman. L’extrême inconséquence n’est pas Tout le caractère de Julien s’explique à la
plus dans la nature humaine que l’extrême lumière du devoir, défini de cette étrange
logique, et un caractère qui se donne à chaque manière. […]
instant des démentis violents me choque Le Rouge et le Noir est un roman odieux,
autant que pourrait m’ennuyer l’uniformité souvent cynique, effronté, scandaleux ; mais
convenue d’un personnage qui ne changerait il y a une incontestable puissance de
jamais ni d’idées ni de langage. Je veux de la conception dans l’idée de cette lutte
variété dans le roman, comme dans toute gigantesque entreprise par un homme seul, un
œuvre d’art, mais la variété n’est pas la pauvre jeune homme, un fils de paysan,
contradiction. contre le monde, qui le repousse d’un pied
J’y voudrais aussi quelques caractères purs, dédaigneux, et dans lequel il veut se faire une
sur lesquels pût se porter, en toute sécurité, place en dépit de tous les obstacles conjurés
l’affection du lecteur. Je n’en trouve jamais de la fortune et de la société. Il y a même, à
dans Stendhal. Le caractère aimable et travers mille exagérations insensées, un
relativement pur du roman, c’est madame de certain sentiment des périls et des tentations
Rênal, une femme coupable. On remarquera de la civilisation moderne. C’est sans doute la
quelle idée Stendhal se fait des femmes. calomnie du siècle ; mais dans cette calomnie
Aucune de ses femmes n’est chaste. Elles se tout n’est pas faux, et l’idée vraie, quoiqu’à
livrent toutes, un peu plus tôt, un peu plus chaque instant surchargée et dénaturée,
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donne à ce roman, malgré ses digressions, un devant une glace, quoiqu’il leur parût un peu
certain intérêt, non d’émotion, mais de sombrement idéalisé ! C’est encore aussi ce
curiosité. Dans La Chartreuse de Parme, je me Fabrice (de la Chartreuse), ce Julien Sorel d’une
demande où est l’intérêt. C’est une autre époque, quand la vie, qui veloute les
accumulation de scènes, sans aucun plan, sans choses en les usant, eut adouci l’âpre
l’ombre d’unité […]. physionomie du premier. C’est, enfin,
toujours le produit du XVIIIe siècle, l’athée à
tout, excepté à la force humaine, qui voulait
être à lui-même son Machiavel et son Borgia ;
1854 : Amédée de CÉSENA, qui n’écrivit pas, mais qui caressa pendant des
« Stendhal », Le Constitutionnel, 15 mai années l’idée d’un Traité de logique (son traité
1855. du Prince, à lui), lequel devait faire, pour toutes
C’est surtout dans les œuvres les conduites de la vie, ce que le livre de
d’imagination que Stendhal se montre d’une Machiavel a fait pour toutes les conduites des
désespérante médiocrité. Il y règne je ne sais souverains ; voilà ce que nous retrouvons
quel vide d’action, quelle absence d’invention, sans adjonction, sans accroissement, sans
quelle aridité de cœur, quelle nudité de style, modification d’aucune sorte en ces deux
qui me rendent incompréhensible le bruit volumes de Correspondance, où Stendhal se
qu’ils ont fait dans le monde littéraire. montre complètement, mais ne s’augmente
pas ! Nous y avons vainement cherché une
vue, une opinion, une perspective, en dehors
1856 : Jules BARBEY D’AUREVILLY, « De de la donnée correcte, et maintenant
Stendhal. Œuvres posthumes. – acceptée, de cet esprit, moulé en bronze de sa
Correspondance inédite, avec une propre main. […]
introduction par M. P. Mérimée », Le Diminué par la vanité dans son
Pays, 18 juillet 1856 (« Bibliographie »). intelligence, il est souvent aussi diminué par
Repris dans Les Œuvres et les Hommes, elle comme écrivain. Elle lui a donné des
t. IV (« Les romanciers »), Paris, Amyot, manières, des affectations, des grimaces
1865. d’originalité, désagréables aux âmes qui ont la
chasteté du Vrai... Sans doute, il est fort
Quelle que soit la page de sa
difficile de bien déterminer ce que c’est que le
correspondance qu’on interroge, il y est et il y
naturel dans l’originalité. Un critique très-fin (M.
reste imperturbablement le Stendhal du Rouge
de Feletz) n’a-t-il pas prétendu, avec de très-
et Noir, de la Chartreuse de Parme, de l’Amour,
piquantes raisons à l’appui de sa prétention,
de la Peinture en Italie, etc., etc., c’est-à-dire le
que celui-là, que toute la terre appelle le
genre de penseur, d’observateur et d’écrivain
bonhomme, avait littérairement la scélératesse
que nous connaissons. Ici ses horizons
des plus ténébreuses combinaisons ; et
varient ; ils tournent autour de lui comme la
qu’importe, du reste, pour le résultat !
vie de chaque jour que cette Correspondance
qu’importe si, dans ce tour de souplesse du
réfléchit ou domine ; mais l’homme qui les
naturel dans l’originalité, l’effort est voilé par un
regarde, qui les peint ou les juge, n’est pas
art suprême ! Malheureusement, telle n’est
changé.
pas toujours l’originalité de Stendhal. Il la
C’est toujours cet étrange esprit qui
cherche, il la poursuit comme la fortune ;
ressemble au serpent, qui en a le repli, le
mais, si on ne craignait pas l’emploi des mots
détour, la tortuosité, le coup de langue, le
bas pour caractériser des procédés littéraires,
venin, la prudence, la passion dans la froideur,
on dirait qu’il a des ficelles, des trucs pour y
et dont, malgré soi, toute imagination sera
parvenir. Il nous parle quelque part, dans un
l’Ève. C’est toujours (non plus ici dans le
de ses livres, des conscrits qui, à l’armée, se
roman, mais bien dans la réalité) ce Julien
jettent dans le feu par peur du feu : il
Sorel (du Rouge et Noir) « au front bas et
ressemble un peu à ces conscrits-là.
méchant » que les femmes, qui se connaissent
Seulement, ce n’est pas par peur de
en ressemblance, disaient être un portrait fait
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l’énergie entreprenante, l’impétuosité que rien qui attend la France (1829), ses idées sur la
n’arrête, le sang-froid au service de la passion ressemblance que les événements qui vont
ou de la fantaisie. Le dirai-je ? il aime en lui fondre sur nous peuvent avoir avec la
cette douce scélératesse de la témérité révolution de 1688 en Angleterre… » Étrange
outrageante qui lui semble, auprès des excuse d’une chute toute domestique et d’une
femmes, un péché tout véniel, et dont il n’a séduction provoquée ! […]
jamais osé faire que la théorie. Le mérite de Tous ces personnages de Henri Beyle, en
Julien, au contraire, c’est d’oser dire à une tant qu’amoureux, ont quelque chose de faux,
femme qui ne lui est rien et à laquelle il doit d’outré, de sophistique qui est bien
obéissance et respect : « Madame, cette nuit, l’empreinte qu’a pu leur donner l’esprit de
à deux heures, j’irai dans votre chambre ; j’ai l’auteur ; mais ils sont aussi ce que Balzac
quelque chose à vous dire. » Et comme il le appelait cette vivacité de main, cet entrain
dit, il le fait. Henri Beyle a dû souvent rêver audacieux, ce mépris de toute règle, ce
de ces rendez-vous qui ressemblent à l’assaut premier mouvement effronté dont, après en
d’une place qu’on ne s’est pas donné la peine avoir lu l’apologie dans les traités de Beyle et
d’investir, et s’il s’est peint dans l’audacieux l’application dans ses romans, on cherche en
Julien, tel qu’il s’est rêvé lui-même, Julien, vain la trace dans sa correspondance
c’est son idéal. amoureuse. […]
Un habile critique a remarqué qu’aucune Je ne voudrais pas, en finissant, laisser
des héroïnes de Henry Beyle [sic] n’est chaste. mon lecteur sur une fâcheuse impression.
Cela est trop vrai ; mais elles ont presque Henri Beyle est un romancier détestable ;
toutes un autre défaut dont le récit c’était un charmant conteur d’anecdotes. Sa
romanesque s’accommode encore moins conversation en était remplie, sa
peut-être : elles sont sans pudeur. Une jeune correspondance en fourmille, et des
fille de grande naissance, Mathilde de La meilleures. Beyle était aussi un observateur
Mole, écrit au secrétaire de son père : « J’ai d’une rare finesse, et il est possible de
besoin de vous parler ce soir. Au moment où recueillir çà et là, dans la volumineuse
une heure après minuit sonnera, trouvez- collection de ses œuvres, toutes sortes de
vous dans le jardin. Prenez la grande échelle remarques ingénieuses qui s’appliquent à
du jardinier auprès du puits ; placez-la contre tout. Henri Beyle a parlé de tout. Comme
ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de causeur, il était presque toujours un homme
lune. N’importe… » À l’effronterie les femmes de bon sens. C’est quand il aborde un
de Henri Beyle ajoutent parfois cet autre raisonnement, la plume à la main, que neuf
défaut qui caractérise l’amour dans Julien, le fois sur dix il tourne au sophisme.
sophisme du devoir dans le désordre et la
vanité extravagante dans la possession. Cette
même Mathilde qui a besoin de parler aux 1864 : Hippolyte TAINE, « Stendhal
gens à une heure après minuit et au clair de la (Henri Beyle) », Nouvelle Revue de Paris,
lune, un jour que Julien, mécontent d’elle, a 1er mars 1864.
fait le geste de la frapper avec une épée : « J’ai
donc été sur le point d’être tuée par mon Chaque écrivain, volontairement ou non,
amant ! » se dit-elle avec orgueil. « Cette idée choisit dans la nature et dans la vie humaine
la transportait dans le plus beau temps de un trait principal qu’il représente ; le reste lui
Charles IX et de Henri III. » Une autre fois, échappe ou lui déplaît. Qu’est-ce que
Mathilde surprend un remords qui va naître Rousseau a cherché dans l’amour de Saint-
au fond de son cœur ; elle l’arrête au passage Preux ? Une occasion pour des tirades
par ces paroles : « Il est digne d’une fille telle sentimentales et des dissertations
que moi de n’oublier ses devoirs que pour un philosophiques. Qu’est-ce que Victor Hugo a
homme de mérite. On ne dirait point que ce vu dans Notre-Dame de Paris ? Les angoisses
sont ses jolies moustaches qui m’ont séduite, physiques de la passion, la figure extérieure
mais ses profondes discussions sur l’avenir des rues et du peuple, la poésie des couleurs
et des formes. Qu’est-ce que Balzac
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éducation lui fait voir des ennemis dans les maîtres de l’analyse lui ont enseigné la science
riches et les nobles, et parce que l’amour de l’âme. […] un roman est bien plus propre
conquis de deux grandes dames le tire à ses qu’un drame à montrer la variété et la rapidité
propres yeux de la basse condition dans des sentiments, leurs causes et leurs
laquelle il est emprisonné. Mais quand il se altérations imprévues. L’auteur explique son
voit aimé par Fouqué, par le bon curé Chélan, héros mieux que ne ferait le héros lui-même,
par l’abbé Pirard, il est attendri jusqu’aux parce que celui-ci cesse de sentir dès qu’il
larmes, il ne peut supporter l’idée du plus petit commence à se juger. […]
manque de délicatesse à leur égard, les Encore un trait. Quand nous passons d’un
sacrifices ne lui coûtent rien, il revient à lui- sentiment à un autre, ordinairement c’est sans
même, son cœur s’ouvre et révèle toute sa savoir pourquoi, et par les causes les plus
puissance d’aimer. […] légères ; l’âme est changeante, et le même
Quant à l’esprit, Beyle lui a donné le sien, homme dix fois par jour se dément et ne se
c’est tout dire. Condamné à mort, Julien reconnaît plus. On a tort de se figurer un
repasse dans sa mémoire ses espérances héros comme toujours héroïque, ou un
détruites, et plaisante involontairement, dans poltron comme toujours lâche. Nos qualités
ce style pittoresque et vif dont il a l’habitude, et nos défauts ne sont point des états de l’âme
de la même façon qu’on met son chapeau et continuels, mais très-fréquents ; et notre
ses gants, sans la moindre affectation ni le caractère est ce que nous sommes la plupart
moindre effort. […] du temps. Ces alternatives accidentelles et
De pareils caractères sont les seuls qui involontaires sont marquées dans Beyle avec
méritent de nous intéresser aujourd’hui. Ils une justesse singulière. Il n’a pas peur de
s’opposent à la fois aux passions générales et dégrader ses personnages. Il suit les
aux idées habillées en hommes qui peuplent mouvements du cœur, un à un, comme un
la littérature du dix-septième siècle, et aux machiniste ceux d’une montre, pour le seul
copies trop littérales que nous faisons plaisir d’en sentir la nécessité et de nous faire
aujourd’hui de nos contemporains. Ils sont dire : « En effet, cela est ainsi. » […]
réels, car ils sont complexes, multiples, Maintenant comptons que le livre est tout
particuliers et originaux comme ceux des entier composé d’observations pareilles ; on
êtres vivants ; à ce titre ils sont naturels et en rencontre à chaque ligne, accumulées en
animés, et contentent le besoin que nous petites phrases perçantes et serrées.
avons de vérité et d’émotion. Mais, d’autre Ordinairement un auteur ramasse un certain
part, ils sont hors du commun, ils nous tirent nombre de ces vérités, et en compose son
loin de nos habitudes plates, de notre vie livre en ajoutant du remplissage, comme
machinale, de la sottise et de la vulgarité qui lorsqu’avec quelques pierres on bâtit un mur,
nous entourent. Ils nous montrent de grandes en comblant de plâtras les intervalles. Il n’y a
actions, des pensées profondes, des pas dans tout l’ouvrage de Beyle un seul mot
sentiments puissants ou délicats. C’est le qui ne soit nécessaire, et qui n’exprime un fait
spectacle de la force, et la force est la source ou une idée nouvelle digne d’être méditée.
de la véritable beauté. […] Jugez de ce qu’il contient ! Or ce sont ces
Un esprit supérieur se porte naturellement traits qui marquent à un esprit sa place. Car à
vers les idées les plus hautes qui sont les plus quoi mesure-t-on sa valeur, sinon aux vues
générales ; pour lui, observer tel caractère, originales et nouvelles qu’il a de la vie et des
c’est étudier l’homme ; il ne s’occupe des hommes ? […]
individus que pour peindre l’espèce ; aussi le Reste un point capital. Car, pour obtenir le
livre de Beyle est-il une psychologie en action. premier rang, il faut non -seulement avoir des
On pourrait en extraire une théorie des idées, mais les dire d’une certaine manière.
passions, tant il renferme de petits faits C’est peu de les posséder, il faut s’en servir
nouveaux, que chacun reconnaît et que avec grâce. […] Certainement rien ne va plus
personne n’avait remarqués. Beyle fut l’élève droit au cœur, ni ne touche plus
des idéologues, l’ami de M. de Tracy, et ces profondément que les peintures de Beyle ;
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mais il raconte sans se commenter ; il laisse aimable que le rire. De grosses couleurs crues
les faits parler eux-mêmes ; il loue les gens par sont d’un effet puissant, mais lourd ; un esprit
leurs actions. […] fin peut seul attraper les nuances. La raillerie
Beyle fuit l’enthousiasme, ou plutôt il évite dans Beyle est perpétuelle, mais elle n’est
de le montrer ; c’est un homme du monde, point blessante ; il se garde de la colère aussi
qui se comporte devant ses lecteurs comme soigneusement que du mauvais goût. Il se
dans un salon, qui croirait tomber au rang moque de ses héros, de Julien lui-même, avec
d’acteur, si son geste ou sa voix trahissaient une discrétion charmante. […]
une grande émotion intérieure. Sur ce point, Le salon de M. de la Mole et celui de M. de
bien des gens lui donnent raison. Prendre le Rênal fournissent vingt portraits dignes de la
public pour confident, c’est mettre son logis Bruyère, mais plus fins, plus vrais, plus
dans la rue ; on a tort de se donner en différents des figures de fantaisie, plus brefs,
spectacle, de pleurer sur la scène. S’il est de excellents surtout, parce qu’ils sont de la main
bon goût de se contenir devant vingt d’un homme du monde observateur, et non
personnes, il est de bon goût de se contenir d’un moraliste, et qu’on n’y sent pas, comme
devant vingt mille lecteurs. Nos idées sont à dans les Caractères, l’amateur de phrases
tout le monde, nos sentiments doivent n’être parfaites et frappantes, le littérateur jaloux de
qu’à nous seuls. Un autre motif de cette sa gloire, l’écrivain de profession.
réserve est qu’il se soucie peu du public ; il Ce dernier trait achève de peindre Beyle.
écrit beaucoup plus pour se faire plaisir que La part de la forme, disait-il, devient
pour être lu ; il ne se donne pas la peine de moindre de jour en jour. Bien des pages de
développer ses idées et de les mettre à notre mon livre ont été imprimées sur la dictée
portée par des dissertations. La supériorité est originale. Je cherche à raconter avec vérité et
dédaigneuse, et ne s’occupe pas volontiers à clarté ce qui se passe dans mon cœur. Je ne
plaire aux hommes ni à les instruire ; Beyle vois qu’une règle : être clair. Si je ne suis pas
nous impose les allures de son esprit, et ne se clair, tout mon monde est anéanti.
laisse pas conduire par le nôtre. Ses livres sont Au fond, la suppression du style est la
écrits « comme le Code civil », chaque détail perfection du style. Quand le lecteur cesse
amené et justifié, l’ensemble soutenu par une d’apercevoir les phrases et voit les idées en
raison et une logique inflexible ; mais il y a elles-mêmes, l’art est achevé. Un style étudié
place entre chaque article pour plusieurs et qu’on remarque est une toilette qu’on fait
pages de commentaires. Il faut le lire par sottise ou par vanité. Au contraire, un
lentement ou plutôt le relire, et l’on trouvera esprit supérieur est si amoureux des idées, si
que nulle manière n’est plus piquante, et ne heureux de les suivre, si uniquement
donne un plaisir plus solide […] Beyle est, préoccupé de leur vérité et de leur liaison,
pour aller vite, le meilleur guide que je qu’il refuse de s’en détourner un seul instant
connaisse. Il ne vous dit jamais ce qu’il vous pour choisir les mots élégants, éviter les
a déjà appris, ni ce que vous savez d’avance. consonances, arrondir les périodes. Cela sent
En ce siècle, où chacun a tant lu, la nouveauté le rhéteur, et l’on sait mauvais gré à Rousseau
incessante et la vérité toujours imprévue d’avoir « tourné souvent une phrase trois ou
donnent le plaisir le plus relevé et le moins quatre nuits dans sa tête », pour la mieux
connu. polir. Cette négligence voulue donne aux
Il y a pourtant un accent dans cette voix ouvrages de Beyle un naturel charmant. On
indifférente, celui de la supériorité, c’est-à- dirait, en le lisant, qu’on cause avec lui. « On
dire l’ironie, mais délicate et souvent croyait trouver un auteur, dit Pascal, et l’on
imperceptible. C’est le sang-froid railleur d’un est tout étonné et ravi de rencontrer un
diplomate parfaitement poli, maître de ses homme. » […] De là plusieurs qualités
sentiments et même de son mépris, qui hait le singulières, que certaines écoles littéraires lui
sarcasme grossier, et plaisante les gens sans reprocheront, par exemple, la nudité du style,
qu’ils s’en doutent. Il y a beaucoup de grâce la haine de la métaphore et des phrases
dans la mesure, et le sourire est toujours plus imagées. Il est plaisant de voir Balzac
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prétendre « que le côté faible de Beyle est le Mole. Beyle avait l’original en lui, c’est
style » supposant sans doute que le bon goût pourquoi, sans doute, il peignait si bien.
consiste à mettre des enluminures aux
idées. […] Il s’estimait grand coloriste, parce Mon esprit, j’y crois ; car je leur fais peur
qu’il inventait des métaphores évidemment à tous. S’ils osent aborder un
ichthyologiques, et parlait « des avortements sujet sérieux, au bout de cinq minutes de
inconnus où le frai du génie encombre une conversation ils arrivent, tout hors d’haleine et
comme faisant une grande découverte, à une
grève aride ». Ces images prolongées sont chose que je leur répète depuis une heure.
comme des robes écarlates à longues queues
traînantes, où l’idée trébuche ou disparaît.
Beyle, à cet égard, est tout classique, ou plutôt
simple élève des idéologues et du sens 1866 : Albert COLLIGNON, L’Art et la Vie,
commun ; car il faut dire hardiment que le Metz, 1866, p. 115 et suiv.
style métaphorique est le style inexact, et qu’il S’il est vrai que chaque artiste choisit et
n’est ni raisonnable ni français. […] Beyle est porte en soi son microcosme, le monde de
aussi net que les Grecs et nos classiques, purs Stendhal, c’est le monde intérieur, le monde
esprits, qui ont porté l’exactitude des sciences moral. Il étudie la vie de l’âme, ses émotions
dans la peinture du monde moral, et grâce et ses pensées. Il met aux prises les passions,
auxquels parfois on se sait bon gré d’être et en déroule avec joie les actes et les effets.
homme. Entre ceux-ci, Beyle est au premier Quant aux événements dramatiques, il les
rang, de la même façon et par la même raison raconte simplement. Duels, nuits d’amour,
que Montesquieu et Voltaire ; car il a comme exécution capitale : tous ces événements, qui
eux ces mots incisifs et ces phrases perçantes auraient inspiré des tirades émues et
qui forcent l’attention, s’enfoncent dans la larmoyantes à nos féconds romanciers, sont
mémoire et conquièrent la croyance. Tels présentés par Stendhal en deux lignes : « Le
sont ces résumés d’idées contenus dans une duel fut fini en un instant. Julien eut une balle
image vive ou dans un paradoxe apparent, dans le bras. On le lui serra avec des
d’autant plus forts qu’ils sont plus brefs, et qui mouchoirs, on le mouilla avec de l’eau-de-vie,
d’un coup éclairent à fond une situation ou et le chevalier de Beauvoisis pria Julien, très-
un caractère. […] poliment, de lui permettre de le reconduire
Et ce style piquant n’est jamais tendu chez lui dans la même voiture qui l’avait
comme parfois celui de Montesquieu, ni amené. » Voilà le duel de Julien, voici
bouffon, comme parfois celui de Voltaire ; il maintenant son exécution : « Tout se passa
est toujours aisé et noble, jamais il ne se simplement, convenablement, et de sa part
contraint ou ne s’emporte ; c’est l’œuvre sans aucune affectation. »
d’une verve qui se maîtrise, et d’un art qui ne L’intérêt ne provenant pas de ces
se montre point. événements dramatiques, tout le roman roule
Est-ce un écrivain qu’on puisse ou qu’on donc sur la conduite et les sentiments de
doive imiter ? Il ne faut imiter personne ; on Julien. La peinture des milieux où le hasard le
a toujours tort de prendre ou de demander jette, ne servant elle-même que de cadre, il
aux autres, et en littérature c’est se ruiner faut donc examiner en détail, sans crainte
qu’emprunter. D’ailleurs la place d’un d’être long ni de redire, ce caractère étrange
homme comme lui est à part ; si tout le et compliqué. Il faudra voir ensuite s’il est
monde était, ainsi que Beyle, supérieur, naturel et logique, et, pour cela, étudier ses
personne ne serait supérieur, et pour qu’il y principaux ressorts. […]
ait des gens en haut il faut qu’il y ait des gens Ce caractère n’est pas commun, mais on
en bas. - Est-ce un écrivain qu’il faille lire ? ne peut pas dire qu’il soit impossible ou
J’ai tâché de le prouver. S’il nous choque au invraisemblable. Il est naturel, puisqu’en lui
premier coup d’œil, nous devons, avant de le tout dérive de quelques sentiments
condamner, méditer cette définition de dominateurs. Nous avons aussi vu qu’il est
l’esprit qu’il met dans la bouche de Mlle de la logique avec lui-même dans les différents
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présente le premier est le bienvenu. Même, Je citerai cette phrase de Julien sur
tant que le récit ne s’est pas échauffé, cela met madame de Rênal : « Voilà une femme d’un
quelque confusion ; on croit à des génie supérieur réduite au comble du
contradictions et l’on est forcé de revenir en malheur, parce qu’elle m’a connu. » Or, le pis
arrière, pour s’assurer que le fil ne s’est pas est que Julien porte ailleurs sur cette même
cassé. femme des jugements d’imbécile. Ainsi, il fait
Étudions surtout la façon dont les plus loin cette réflexion : « Dieu sait combien
personnages font leur entrée dans l’œuvre. Ils elle a eu d’amants ! elle ne se décide peut-être
semblent s’y glisser de biais. Quand Stendhal en ma faveur qu’à cause de la facilité des
a besoin d’eux, il les nomme, et ils arrivent, entrevues. » Cela me blesse, parce qu’il faut
souvent au bout d’une incidente. Aussi sa vraiment que Julien soit bien peu clairvoyant
petite ville de Verrières, à laquelle il revient de pour ne pas connaître madame de Rênal, et
temps à autre, reste-t-elle d’une organisation par la petite ville où ils vivent, et par leur
fort embrouillée ; on la sent inventée, on ne contact de chaque jour. Il y a de la sorte des
la voit pas. […] sautes d’analyse singulières, souvent à
Madame de Rênal est une des très bonnes quelques lignes de distance ; ce sont de
figures de Stendhal, parce qu’il n’a pas trop continuels crochets, qui déroutent et qui
pesé sur elle. Il a laissé à cette âme une donnent à l’œuvre un caractère voulu. Sans
certaine liberté. Pourtant, je constate qu’il a doute, l’homme est plein d’inconséquences ;
encore voulu la pousser à la supériorité. C’est seulement, cette danse du personnage, cette
là un des caractères de Stendhal, dont vie du cerveau notée minute à minute, et dans
M. Taine croit devoir le louer : il répugne au les plus petits détails, nuit, selon moi, au train
personnage médiocre, il le hausse toujours, plus large et plus bonhomme de la vie. On est
par un idéal d’intelligence. D’abord madame presque toujours là dans l’exception. C’est
de Rênal ne paraît qu’une bourgeoise assez ainsi que les amours de madame de Rênal et
nulle ; mais bientôt le romancier lui donne de de Julien, surtout dans le rôle joué par ce
la femme supérieure, et cela à tous propos. dernier, ont à chaque page des grincements de
Rien n’est joli comme la première entrevue de machine, des raideurs de système dont les
Julien et de cette belle dame ; leurs amours, rouages n’obéissent pas suffisamment. […]
avec le lent abandon de la femme et les calculs Tous les personnages de Stendhal semblent
si froidement naïfs du jeune homme, ont un avoir la migraine, tellement il leur travaille la
accent de vérité un peu apprêtée, qui en fait cervelle. Quand je le lis, je souffre pour eux,
un chapitre des Confessions. Seulement, j’avoue j’ai souvent envie de lui crier : « Par grâce,
être bousculé, lorsque ensuite je les vois tous laissez-les donc un peu tranquilles ; laissez-les
les deux supérieurs, et lorsque madame de quelquefois vivre de la bonne vie des bêtes,
Rênal, à chaque instant, parle du génie de simplement, dans la poussée de l’instinct, au
Julien. « Son génie, dit Stendhal, allait jusqu’à milieu de la saine nature ; soyez avec eux bête
l’effrayer ; elle croyait apercevoir plus comme un brave homme. » Où apparaît
nettement chaque jour le grand homme futur surtout ce caractère voulu de l’œuvre, c’est
chez ce jeune abbé. » Réfléchissez que Julien dans l’étude de l’hypocrisie de Julien. On peut
n’a pas vingt ans et qu’il n’a absolument rien dire que Le Rouge et le Noir est le manuel du
fait, qu’il ne fera même jamais rien prouvant parfait hypocrite ; et, ce qui est
ce génie dont on l’accable. Il est un génie pour caractéristique, c’est que l’étude de
Stendhal, sans doute parce que Stendhal, qui l’hypocrisie est longuement reprise dans La
est l’unique maître de ce cerveau, y met ce Chartreuse de Parme. Une des grosses
qu’il croit être le fonctionnement du génie. préoccupations de Stendhal a été l’art de
C’est là cette lésion dont Napoléon a fêlé les mentir. Comme d’autres naissent policiers, lui
têtes : pour Stendhal, comme pour Balzac, du semblait né diplomate, avec les complications
reste, le génie est l’état ordinaire des de mystère, de duplicité savante qui faisaient
personnages. Nous retrouverons cela dans La la gloire légendaire du métier. Nous avons
Chartreuse de Parme. changé cela, nous savons qu’un diplomate est
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généralement un homme aussi bête qu’un lettre anonyme lui dénonçant les amours de
autre. Stendhal n’en mettait pas moins la sa femme. […]
supériorité humaine dans cet idéal d’un esprit Il ne suffisait pas à Stendhal d’avoir créé
puissant qui se donne le régal de tromper les un Julien, cette mécanique cérébrale si
hommes et d’être le seul à jouir de ses exceptionnelle ; il a voulu créer la femelle de
tromperies. Remarquez, comme je l’ai dit, que ce mâle, il a inventé Mlle de la Môle, autre
Julien est au fond le plus noble esprit du mécanique cérébrale pour le moins aussi
monde, désintéressé, tendre, généreux. S’il surprenante. C’est un second Julien. Imaginez
périt, c’est par excès d’imagination : il est trop la fille la plus froidement, la plus cruellement
poète. Dès lors, Stendhal lui impose romanesque qui se puisse voir ; encore un
uniquement le mensonge comme l’outil esprit supérieur qui a le dédain de son
nécessaire à sa fortune. Il en fait un fanfaron entourage et qui se jette dans les aventures,
d’hypocrisie, et on le sent heureux, quand il par une complication et une tension
l’a conduit à quelque bonne duplicité. Par extraordinaires de l’intelligence. « Elle ne
exemple, il s’écriera avec une satisfaction de donnait le nom d’amour, dit Stendhal, qu’à ce
père : « Il ne faut pas trop mal augurer de sentiment héroïque que l’on rencontrait en
Julien ; il inventait correctement les paroles France du temps de Henri III et de
d’une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce Bassompierre. » Et elle part de là pour aimer
n’est pas mal à son âge. » Autre part, comme Julien, dans un coup de tête longuement
Julien a une révolte d’honnête homme, raisonné. C’est elle qui lui fait une déclaration,
l’auteur prendra la parole pour faire cette et quand il arrive dans sa chambre par la
déclaration : « J’avoue que la faiblesse dont fenêtre, l’idée seule du devoir qu’elle s’est
Julien fait preuve en ce moment, me donne tracé, la décide à se livrer à lui, pleine de
une pauvre opinion de lui. » Nous entrons malaise et de répugnance. Dès lors, leurs
dans le conte philosophique de Voltaire. C’est amours deviennent le plus abominable des
de l’ironie, Julien devient un symbole. Au casse-cou. Julien, qui ne l’aimait pas, se met à
fond, il y a une conception sociale ; puis, par- l’adorer et à la désirer follement par le
dessus, percent un grand mépris des hommes, souvenir. Mais elle craint de s’être donné un
une adoration des intelligences maître, elle l’accable de mépris, jusqu’au jour
exceptionnelles qui gouvernent par n’importe où elle est reprise de passion, à la suite d’une
quelles armes. Encore une fois, tout cela est scène dans laquelle elle s’est imaginée que son
tendu, la pente de l’existence est plus aisée. amant voulait la tuer. Du reste, les brouilles
Quand Stendhal écrit : « Julien s’était voué à continuent. Julien, pour la reconquérir, est
ne jamais dire que des choses qui lui forcé de la rendre jalouse, en obéissant à une
semblaient fausses à lui-même », il nous met longue tactique. Enfin, Mlle de la Mole devient
en garde contre le personnage, qui, d’un bout enceinte et avoue tout à son père, à qui elle
du livre à l’autre, est plus une volonté qu’une déclare qu’elle épousera Julien. Je ne connais
créature. Avec cela, les pages superbes pas d’amours plus laborieuses, moins simples
abondent. On trouve partout ce coup de et moins sincères. Les deux amants sont
génie de la logique dont j’ai parlé ; la vérité parfaitement insupportables, avec leur
éclate dans des scènes inoubliables, comme la continuel souci de couper les cheveux en
première nuit de Julien et de madame de quatre. Stendhal, en analyste de première
Rênal. Jamais l’amour, avec ses mensonges et force, s’est plu à compliquer leurs cervelles à
ses générosités, ses misères et ses délices, n’a l’infini, comme ces joueurs de billard illustres
été analysé plus à fond. Le portrait du mari est qui se posent des difficultés, afin de
surtout une merveille. Je ne connais pas une démontrer qu’il n’est pas de position capable
tempête dans un homme plus magistralement de leur empêcher un carambolage. Il n’y a là
peinte, sans fausse grandeur et avec le son que des curiosités cérébrales.
exact de la réalité, que cette terrible lutte qui Du reste, l’auteur l’a parfaitement compris.
se livre chez M. de Rênal, lorsqu’il a reçu la Il en fait lui-même la remarque, mais avec
cette ironie pincée qui se moque à la fois de
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ses personnages et du lecteur. Il arrête Ce sont des notes d’auteur à peine classées.
brusquement son récit, pour écrire : « Cette Et toujours des scènes éclatantes de vérité,
page nuira de plus d’une façon au malheureux comme dans un jaillissement de la logique.
auteur. Les âmes glacées l’accuseront […] Les cinquante dernières pages analysent
d’indécence. Il ne fait point l’injure aux jeunes les idées de Julien dans sa prison, en face de
personnes qui brillent dans les salons de Paris, la mort prochaine. Stendhal s’est donné là un
de supposer qu’une seule d’entre elles soit régal, une débauche de raisonnements, et rien
susceptible des mouvements de folie qui ne serait plus curieux que de comparer
dégradent le caractère de Mathilde. Ce l’épisode au Dernier jour d’un condamné de
personnage est tout à fait d’imagination et Victor Hugo. C’est très pénétrant, très
même imaginé bien en dehors des habitudes original ; je n’ose ajouter très vrai, car un
sociales qui, parmi tous les siècles, assureront cerveau comme Julien est tellement
un rang si distingué à la civilisation du dix- exceptionnel, que les points de comparaison
neuvième siècle. » Voilà qui est piquant et manquent complètement dans la réalité, les
joli ; mais cela n’empêche pas Mathilde d’être condamnés à mort de cette structure
beaucoup plus une expérience d’auteur intellectuelle étant fort rares. II faut lire cela
qu’une créature vivante. comme un problème de psychologie, posé
Le procédé de Stendhal est surtout très dans des conditions particulières et
visible dans les longs monologues qu’il prête brillamment résolu. Dans ce dénouement
à ses personnages. À chaque instant, Julien, surtout, on sent combien l’histoire est
Mathilde, d’autres encore, font des examens inventée, combien peu elle est écrite sur
de conscience, s’écoutent penser, avec la l’observation immédiate. […] si un procès a
surprise et la joie d’un enfant qui applique son fourni à Stendhal l’idée première de son livre,
oreille contre une montre. Ils déroulent sans il a repris et inventé tous les caractères. Sans
fin le fil de leurs pensées, s’arrêtent à chaque doute le fond de l’œuvre n’est pas
nœud, raisonnent à perte de vue. Tous, à romanesque, quoique les aventures d’un petit
l’exemple de l’auteur, sont des psychologues abbé devenant l’amant de deux grandes
très distingués. Et cela se comprend, car ils dames, assassinant l’une pour l’amour de
sont tous plus les fils de Stendhal que les fils l’autre, et finalement pleuré par les deux,
de la nature. Ainsi, voici une des réflexions jusqu’à la folie et jusqu’à la mort, constituent
que Stendhal prête à Mathilde, parlant des déjà un joli drame ; mais où nous entrons en
gens qui l’entourent : « S’ils osent aborder un plein dans le romanesque ou plutôt dans
sujet sérieux, au bout de cinq minutes de l’exceptionnel, c’est lorsque Stendhal nous
conversation ils arrivent tout hors d’haleine, explique avec amour et sans arrêt les
et comme faisant une grande découverte, à mouvements d’horloge qui font agir les
une chose que je leur répète depuis une personnages.
heure. » Est-ce Mathilde, est-ce Stendhal qui Ceci sort absolument du vrai quotidien, du
parle ? Évidemment, c’est ce dernier, et le vrai que nous coudoyons, et nous sommes
personnage n’est là qu’un déguisement. Je dans l’extraordinaire aussi bien avec Stendhal
laisse de côté le milieu parisien dans lequel psychologue qu’avec Alexandre Dumas
Julien se trouve placé. Il y a là d’excellents conteur. Pour moi, au point de vue de la
portraits ; mais, à mon sens, tout ce monde vérité stricte, Julien me cause les mêmes
grimace un peu ; Stendhal nous donne surprises que d’Artagnan. On verse
rarement la vie, ses femmes du monde, ses également dans les fossés de l’invention, soit
grands seigneurs comme ses parvenus, ses que l’on appuie trop à gauche en imaginant
conspirateurs comme ses jeunes fats, ont je des faits incroyables, soit que l’on appuie trop
ne sais quoi de sec et d’inachevé à la fois, qui à droite en créant des cervelles
les laisse à l’état d’ébauche dans les mémoires. phénoménales, où l’on entasse tout un cours
Jamais les milieux ne sont reconstruits de logique. Songez que Julien meurt à vingt-
pleinement. Les têtes restent de simples trois ans, et que son père intellectuel nous le
profils, découpés sur du blanc ou sur du noir. donne comme un génie qui a l’air d’avoir
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découvert la pensée humaine. J’estime, pour J’ai dit que sa puissance d’analyse, sa
mon compte, qu’entre le fossé des conteurs sensibilité frémissante et la multiplicité de
et le fossé des psychologues, il y a une voie ses expériences, avaient conduit Beyle à
très large, la vie elle-même, la réalité des êtres concevoir et à exprimer quelques vérités
et des choses, ni trop basse ni trop haute, avec profondes sur la France du XIXe siècle. Le
son train moyen et sa bonhomie puissante, Rouge et le Noir renferme l’énoncé le plus
d’un intérêt d’autant plus grand qu’elle nous complet de ces vérités, livre extraordinaire, et
donne l’homme plus au complet et avec plus que j’ai vu produire sur certains cerveaux de
d’exactitude. jeunes gens l’effet d’une intoxication
J’aime moins La Chartreuse de Parme, parce inguérissable. Quand ce roman ne révolte
que sans doute les personnages s’y agitent pas, il ensorcelle. C’est une possession
dans un milieu qui m’est moins connu. Et, si comparable à celle de La Comédie humaine.
l’on veut tout de suite ma pensée, j’avouerai Mais Balzac a eu besoin de quarante volumes
que j’ai grand’peine à accepter l’Italie de pour mettre sur pied le peuple de ses
Stendhal comme une Italie contemporaine personnages. Il peint à fresque et sur le pan
[…]. de mur d’un palais. Le Rouge et le Noir n’a pas
cinq cents pages. C’est une eau-forte, mais
d’un détail infini, et dans la courte dimension
1882 : Paul BOURGET, « Stendhal (Henri de cette eau-forte, un univers tient tout entier.
Beyle). IV. Le Rouge et le Noir », La Que dis-je ? Pour les maniaques de ce chef-
Nouvelle Revue, 15 août 1882, dans la d’œuvre, les moindres traits sont un univers.
série « Psychologie contemporaine Si j’écrivais une chronique par anecdotes, au
(Notes et portraits) ». lieu d’écrire une étude de psychologie mi-
sociale, mi-littéraire par idées générales et
Tout romancier a un procédé habituel de larges hypothèses, je raconterais d’étranges
mise en œuvre, si l’on peut dire, qui tient de causeries entre écrivains connus, dont les
très près à sa façon de concevoir les caractères citations de ces petites phrases, sèches et
de ses personnages. Ce procédé servirait rêches comme les formules du code, faisaient
aisément d’étiage pour qui voudrait mesurer toute la matière. […].
la profondeur psychologique des divers Si je ne me trompe, le point de départ de
écrivains. Tel conteur aboutit toujours et Rouge et Noir a été fourni à Beyle par une
presque tout de suite au dialogue, comme tel continue et dure expérience de la solitude
autre à la description. […] Le procédé de intime. Le mot société lui parut, très jeune,
Stendhal est le soliloque. Certes, les étiqueter une duperie et masquer une
personnages de ses récits sont des hommes exploitation. Son enfance fut malheureuse,
d’action […] ; [ils] vont et viennent, risquent son adolescence tourmentée. Il avait perdu sa
leur vie, osent beaucoup, varient à l’infini les mère. Il haïssait son père et il en était haï. Un
circonstances de leur destinée…, et tout le de ses axiomes favoris fut plus tard que « nos
long du livre cependant, l’auteur les montre parents et nos maîtres sont nos premiers
qui tâtent le pouls à leur sensibilité. Il en fait ennemis quand nous entrons dans le
des psychologues, voire des ergoteurs, qui se monde ». [...]
demandent sans cesse comment ils sont Au sortir de cette adolescence
émus, et s’ils sont émus ; qui scrutent leur cruellement froissée, Beyle fut emporté
existence morale dans son plus intime arcane, dans le tourbillon de la tempête
et réfléchissent sur eux-mêmes avec la lucidité napoléonienne. Il connut le sinistre
d’un Maine de Biran ou d’un Jouffroy. […] égoïsme des champs de bataille et des
dans Le Rouge et le Noir, une page sur deux est déroutes, égoïsme rendu plus cruel à cette
remplie par la discussion que les personnages sensibilité souffrante par l’abîme que ses
soutiennent à chaque instant avec eux-mêmes goûts secrets de réflexion et d’art creusaient
[…]. Un traité de confession ne décompose entre lui et ses compagnons de danger. Plus
pas plus finement les données d’un problème tard encore et continuant d’observer, mais
d’âme. […]
55
au centre d’une société pacifique, il dans un grand lycée. C’est une conspiration
constata, sans beaucoup de regret, un des parents, des maîtres, et volontiers des
antagonisme irréparable entre ses façons de étrangers, pour que ce sujet distingué, comme
chercher le bonheur et celles de ses on dit en style pédagogique, atteigne le plus
concitoyens. Il prit son parti de cette haut degré de sa croissance intellectuelle. Les
rupture définitive entre les sympathies du études sont finies. Les examens sont passés.
monde et sa personne. [...] La volte-face est complète. La conspiration se
Orgueilleuse conviction qui mène celui fait en sens contraire. Car le nouveau venu
qui la possède à la scélératesse aussi bien trouve une société où les places sont prises,
qu’à l’héroïsme. Se décerner ce brevet de où la concurrence des ambitions, dont je
différence n’est-ce pas s’égaler à toute la parlais tout à l’heure, est formidable. Si le
société ? N’est-ce pas du même coup jeune homme de talents et pauvre reste en
supprimer, pour soi du moins, toutes les province, en quoi ses talents le serviront-ils,
obligations du pacte social ? Et pourquoi puisque la vie, là, est toute d’habitudes et
respecterions-nous ce pacte, s’il est l’œuvre fondée sur la propriété ? Il vient à Paris et il
de gens avec lesquels nous n’avons rien de n’a pas d’appui. Ses succès d’écolier, qu’on lui
commun ? Quel cas pouvons-nous faire vantait si fort durant son enfance, ne peuvent
d’une opinion publique dont nous savons lui servir qu’à gagner rudement sa vie dans
qu’elle est forcément hostile à ce que nous quelque condition subalterne. Quelles seront
avons de meilleur en nous ? Il n’y a pas loin ses pensées, si à la supériorité il ne joint pas la
de ces interrogations à la révolte. Beyle en vertu de modestie et celle de patience ? En
fut préservé par sa délicatesse native, et plus même temps que l’éducation lui a donné des
encore par son esprit d’analyse qui lui facultés, elle lui a donné des appétits, et il a
démontra l’inutilité des luttes à la Byron. raison d’avoir ces appétits. Un adolescent qui
Mais son imagination conçut ce que de a lu et goûté les poètes désire nécessairement
telles idées pouvaient introduire de ravages de belles, de poétiques amours. S’il a des nerfs
dans une tête moins désabusée que la sienne, délicats, il souhaite le luxe ; s’il en a de
et il créa Julien Sorel. robustes, il souhaite le pouvoir. C’est là un
Pour qu’un type de roman soit très tempérament tout façonné pour le travail
significatif, c’est-à-dire pour qu’il représente littéraire ou artistique. Mais si notre homme
un grand nombre d’êtres semblables à lui, il n’est ni littérateur ni artiste, et de fortes âmes
est nécessaire qu’une idée très essentielle à sont incapables de cette sagesse désintéressée
l’époque ait présidé à sa création. Or, il se qui se guérit de ses rêves en les exprimant,
trouve que ce sentiment de la solitude de quel drame sinistre se jouera en lui ! Il se
l’homme supérieur, ou qui se croit tel, est sentira impuissant dans les faits, grandiose
celui peut-être qu’une démocratie comme la dans ses désirs. Il verra triomphant qui ne le
nôtre produit avec le plus de facilité. Au vaut pas, et condamnera en bloc un état
premier abord, cette démocratie paraît très social qui semble ne l’avoir élevé que pour
favorable au mérite, et, de fait, elle ouvre les mieux l’opprimer, comme le bétail qu’on
barrières toutes grandes à la concurrence des engraisse pour mieux l’abattre. Le déclassé
ambitions, en vertu du principe d’égalité. apparaît d’abord, puis le révolutionnaire...
Mais en vertu aussi de ce principe, elle met « Il faut en convenir, dit Stendhal à une
l’éducation à la portée du plus grand nombre. page de son Rouge et Noir, le regard de Julien
Et cet excès de logique aboutit à la plus était atroce, sa physionomie hideuse ; elle
étrange contradiction. Si nous examinons, par respirait le crime sans alliage : c’était
exemple, ce qui se produit depuis cent années l’homme malheureux en guerre avec toute
dans notre pays, nous reconnaîtrons que tout la société... »
adolescent de valeur trouve très aisément des Cette guerre étrange, et dont les
conditions excellentes où se développer. S’il épisodes mystérieux ensanglantent d’abord
brille dans ses débuts à l’école, il entre au le cœur qui l’engage, tel est le vrai sujet du
collège. S’il réussit au collège, il a une bourse grand roman de Beyle. Guerre passionnée
56
naturel que la force du lion, ou le besoin de J’imagine que ceux de nos contemporains que
l’être qui a faim, qui a froid ; le besoin, en un ces problèmes préoccupent sont pareils à
mot... moi, et qu’à cette douloureuse question ils
jettent tantôt une réponse de dérision, tantôt
Par-dessous les convenances dont notre une réponse de foi et d’espérance. C’est
cerveau est surchargé, par-dessous les encore une solution que de sangler son âme,
principes de conduite que l’éducation incruste comme Beyle, et d’opposer aux angoisses du
dans notre pensée, par-dessous la prudence doute la virile énergie de l’homme qui voit
héréditaire qui fait de nous des animaux l’abîme noir de la destinée, qui ne sait pas ce
domestiqués, voici reparaître le carnassier que cet abîme lui cache, et qui n’a pas peur !
primitif, farouche et solitaire, emporté par le
struggle for life comme la nature tout entière.
Vous l’avez cru dompté, il n’était
qu’endormi ; vous l’avez cru apprivoisé, il 1887 : Armand de PONTMARTIN, « Le
n’était que lié. Le lien se brise, la bête se vicomte E.-M de Vogüé. Le roman
réveille, et vous demeurez épouvanté que tant russe », Souvenirs d’un vieux critique, 8e
de siècles de civilisation n’aient pas étouffé un série, Paris, Calmann Lévy, 1887, p. 225-
seul des germes de la férocité d’autrefois... 226.
« Cette philosophie, écrit Stendhal lui-
même, lorsqu’il commente les dernières
réflexions de Julien Sorel, cette philosophie
était peut-être vraie, mais elle était de nature à
faire désirer la mort... » Apercevez-vous, à
l’extrémité de cette œuvre, la plus complète
que l’auteur ait laissée, poindre l’aube tragique
du pessimisme ? Elle monte, cette aube de
sang et de larmes, et, comme la clarté d’un
jour naissant, de proche en proche elle teinte,
de ses rouges couleurs, les plus hauts esprits
de notre siècle, ceux qui font somme et vers
qui les yeux des hommes de demain se lèvent,
religieusement. J’arrive, dans cette série
d’études psychologiques, au quatrième des
personnages que je me suis proposé
d’analyser. J’ai examiné un poète, Baudelaire ;
j’ai examiné un historien, M. Renan ; j’ai
examiné un romancier, Gustave Flaubert ; je
viens d’examiner un de ces artistes
composites, en qui le critique et l’écrivain
d’imagination s’unissent étroitement, et j’ai
rencontré, chez ces quatre Français de tant de
valeur, la même philosophie dégoûtée de
l’universel néant. Sensuelle et dépravée chez
le premier, subtilisée et comme sublimée chez
le second, raisonnée et furieuse chez le
troisième, cette philosophie se fait aussi
sombre, mais plus courageuse, chez l’auteur
de Rouge et Noir. Cette formidable nausée des
magnifiques intelligences devant les vains
efforts de la vie a-t-elle raison ? Et l’homme,
en se civilisant, n’a-t-il fait vraiment que
compliquer sa barbarie et raffiner sa misère ?
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1894 : Ferdinand BRUNETIÈRE, par une autre influence, qui est celle des
« L’émancipation du moi par le littératures étrangères.
romantisme », L’Évolution de la poésie
lyrique en France au dix-neuvième siècle,
Paris, Hachette, 1890, t. I, p. 159-161.
Voulez-vous un exemple, Messieurs, de
cet « état d’âme » ou d’esprit ? voulez-vous
voir à nu, comme vous le feriez dans une
planche d’anatomie morale, ou sur une table
d’amphithéâtre, les conséquences de cet excès
ou de cette hypertrophie de l’individualisme ?
Ouvrez Le Rouge et le Noir de Stendhal ; et
rappelez-vous que cette « Chronique de
1830 », – c’est le sous-titre de l’auteur, – a
paru pour la première fois en 1831. Qui de
vous ne connaît Julien Sorel ? et quel endroit
de son existence remettrai-je ici sous vos
yeux ? Les scrupules ne l’embarrassent point,
et jamais l’immoralité ne s’est autorisée de
plus solides principes. Entendez-le
provoquer le jury qui le juge : Je ne vous
demande aucune grâce.... Mon crime est
atroce et il fut prémédité.... Mais quand je
serais moins coupable, je vois des hommes
qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut
mériter de pitié, voudront punir et décourager
en moi cette classe de jeunes gens qui, nés
dans une classe inférieure, et en quelque sorte
opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de
se procurer une bonne éducation, et l’audace
de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches
appelle la société.... (Le Rouge et le Noir, II, 41.)
Écoutez-le proclamer :