DU MÊME AUTEUR
Philosophie
M E R L E A U - P O N T Y , Grasset, « Figures », 1982.
L E M O M E N T L A C A N I E N , Grasset, « Figures », 1983 ; rééd. Le Livre de Poche, 2003.
L E N O M D E S H A K E S P E A R E , Gallimard, « L’Infini », 1987.
É L O G E D U S U J E T , Grasset, « Figures », 1990.
H I S T O I R E S D U M A L , Grasset, « Figures », 1995.
L E D I E U D E S É C R I V A I N S , Gallimard, « L’Infini », 1999.
S E U L U N D I E U P E U T E N C O R E N O U S S A U V E R , Desclée de Brouwer, 2002.
P E N S E R E S T U N E F Ê T E , Léo Scheer, « Lignes & Manifeste », 2002.
L E J O U R E S T P R O C H E , Desclée de Brouwer, 2003.
Q U ’ E S T - C E Q U E F A I R E J U S T I C E ? Bordas, 2003.
I L F A U T S A U V E R L A P O L I T I Q U E , Léo Scheer, « Lignes & Manifeste », 2004.
C A T H O L I Q U E , Desclée de Brouwer, 2005.
P O U R B A T A I L L E , Gallimard, « L’Infini », 2006.
Romans et récits
J E , W I L L I A M B E C K F O R D , Denoël, « L’Infini », 1984.
L A G L O I R E D U T R A Î T R E , Denoël, « L’Infini », 1986.
L E R I R E D E S D I E U X , Grasset,1993.
S P L E N D E U R D E F A W Z I , Pauvert, 2001.
Cinéma
G A B I N , L E C I N É M A , L E P E U P L E , Maren Sell éditeur, 2006.
Traductions
A R I S T O T E , Métaphysique, Livres A à E, traduction et notes, Agora, « Pocket », 2007.
L’Infini
Collection dirigée
par Philippe Sollers
BERNARD SICHÈRE
L’ÊTRE
ET LE DIVIN
GALLIMARD
© Éditions Gallimard, 2008.
Avant-propos
La métaphysique comme pensée de l’être est en route
depuis longtemps. Elle est arrivée, auprès de nous, à la forme
catastrophique en même temps que méconnaissable d’un rap-
port à la réalité qui prend sa source dans l’essence de la Tech-
nique (laquelle, rappelons-le avec Heidegger, n’a rien de
« technique » en un sens vulgaire et empirique du terme). La
conséquence en est multiforme, et impossible à désigner sans
la prise en compte sérieuse de cette histoire dans sa vérité : une
volonté d’appropriation planétaire de l’étant qui, tout en étant
« occidentale » en sa source, a franchi depuis toutes les fron-
tières du national et de l’étatique (le Fonds monétaire inter-
national ou la Banque mondiale l’illustrent à l’évidence, et
tout autant les trafics trans-frontières de la drogue, des armes
et du terrorisme dont les agents financiers internationaux ont
parfaitement connaissance sans que cette connaissance
conduise à rien). De cette conséquence, nous ne percevons
guère que le plus apparent : la multiplication, à la surface de la
terre, de conflits armés, d’attentats, de polices anti-guerres et
anti-attentats qui participent elles-mêmes de la guerre, de la
terreur et de la gestion policière des populations. Dans le
12 L’Être et le Divin
même temps, ce qui se voile de plus en plus est la mise en
retrait du divin, que ce soit sous la forme apparemment poli-
cée et démocratique de la bien-pensance laïque, ou sous la
forme explicitement terrorisante du fanatisme religieux. Ces
deux formes, en réalité complices, incarnent un même blas-
phème : un blasphème d’une rare violence à l’égard de l’être,
qui est l’Autre que l’homme depuis toujours se tournant vers
lui, comme à l’égard du divin, qui est ce qui bénit l’homme et
qu’en retour l’homme invoque comme le Tout-Autre à par-
tir duquel il se sait destiné comme homme. Tous les huma-
nismes à la petite semaine, de gauche ou de droite, n’y
changeront rien, pas plus que les crispations religieuses locales
acharnées à défendre leur pré carré au sein de cette guerre
mondiale dont aucun belligérant n’a la clé.
Plutôt que de se lamenter, en des termes apocalyptiques
aussi complaisants que vains (la prophétie sinistre est facile à
qui cherche le succès rapide sans rien changer à son confort),
on préférera s’attacher à la mention salvatrice, seule à l’être
réellement, du « divin » qui n’a cessé de nous regarder et
dont nous avons parfois oublié jusqu’à la possibilité même.
Quelques moines birmans admirables, un Tibet qui n’en
finit pas de proclamer son esprit millénaire face à la raison
impériale de la Chine capitaliste athée, une Inde qui oppose
sa vérité sacrée aux Burger King de l’américanisation triom-
phante, des moines chrétiens d’Algérie qu’on égorge comme
des moutons alors qu’ils prient pour leurs assassins : est-ce
que toutes ces voix, qui percent de temps à autre l’écran de
l’indifférent bavardage médiatique, ne nous disent décidé-
ment rien pour nous ramener sur le chemin qui nous est
ouvert depuis toujours ? Reprendre la très ancienne parole de
Avant-propos 13
l’être qui parle depuis la Grèce, reprendre en même temps,
nous fils du Couchant, nous les Hespériens, ce qui a parlé à
jamais dans les trois grandes paroles du Dieu unique, c’est la
tâche impérieuse qui nous revient. Du moins si nous ne vou-
lons pas nous enfoncer sans remède dans l’impasse de cette
domination aveugle et dans la méconnaissance de ce qui
nous est devenu ennemi parce que nous ne sommes plus
capables de l’envisager comme fraternel : en somme, si nous
voulons de nouveau être ceux que le divin salue (dans le
sacré du religieux ou dans le sacré du poème), non les errants
d’une terre que ne bénit aucun Ciel.
C’est une seule et même interrogation qui se poursuit ici,
grâce à la leçon de Hölderlin le poète, à celle de Heidegger le
penseur, à la leçon de tous ceux qui, poètes ou mystiques, pen-
seurs de l’illumination islamique (« Fidèles d’amour » de la
gnose arabo-musulmane) ou penseurs visionnaires de la révé-
lation hébraïque (Rosenzweig), ont perçu d’avance l’envers
vrai de ce monde qui est malheureusement devenu notre
monde, le non-monde de la très nihiliste Volonté de puis-
sance. Cette Volonté inévitablement se brise sur l’impasse de
sa propre rage : pendant ce temps, Dieu attend en retrait et
l’homme meurt.
I
Danger, détresse, salut :
la pensée de haute mer 1
Le mot « danger », Gefahr, est un mot clé de la pensée de
Heidegger : ce n’est donc pas par hasard qu’il le convoque
en 1949 dans le cadre des fameuses Conférences de Brême.
Ces dernières sont un moment décisif de son itinéraire de
pensée en même temps qu’elles représentent la reprise
publique de son travail philosophique au lendemain de la
guerre, dont en un sens la Lettre sur l’humanisme de 1947 a
représenté le coup d’envoi magistral. Réapparition publique
mais non retour à l’Université, puisque ce dernier ne sera
officiel, conformément à l’arrêté de suspension pris à son
encontre par les autorités d’épuration, qu’avec la tenue des
deux semestres du cours de 1951-1952 intitulé Was heisst
Denken ? (Qu’appelle-t-on penser ?) C’est donc hors du cadre
professoral qui lui est encore interdit qu’il prononce, en
1949, sous la rubrique générale Einblick in das, was ist
(« Regard dans ce qui est »), ces quatre conférences aux titres
énigmatiques : Das Ding, Das Ge-stell, Die Gefahr, Die
Kehre 2. Ces conférences vont ensemble, comme une lecture
un peu attentive le révèle, en ce que ces quatre titres
désignent une région d’unification à partir de laquelle il est
18 L’Être et le Divin
possible de commencer à penser (puisque « ce qui donne le
plus à penser, dans notre époque qui donne à penser, est que
nous ne pensons pas encore »). À penser ce qui n’a toujours
pas été pensé, ni auparavant, ni au lendemain de cette guerre
mondiale dont le cours de 1951-1952, non sans une certaine
provocation, assène qu’elle n’a « rien résolu » (« Cette guerre
mondiale n’a rien décidé » : Qu’appelle-t-on penser ? éd. all.,
p. 65 ; trad. franç., p. 109). J’imagine fort bien ici la respira-
tion que peuvent prendre tous ceux qui, en France notam-
ment, ont décidé depuis longtemps que Heidegger était un
penseur indigne et même infâme : quelle provocation,
n’est-ce pas, pour un Allemand, et pour cet Allemand-là qui
plus est, d’asséner, au seuil des années 1950, que la guerre
mondiale n’a rien résolu ! Quelle légèreté pour un intellec-
tuel de prendre ce ton hautain et blasé, alors que lui-même
n’a couru aucun risque tout en s’étant lourdement compro-
mis, cependant que tant de nos héros en revanche... Je
m’arrête : continuer sur cette pente serait lassant et vain.
Pour qui a fréquenté tant soit peu la pensée de Heidegger,
deux points au moins sont assurés : d’une part, il n’est pas au
monde une cause qui lui paraisse plus essentielle que la cause
de la pensée (« die Sache des Denkens »), d’autre part il n’y a
justement jamais eu chez lui la moindre ombre de suffisance
ou d’arrogance, mais en revanche, et très tôt, la dénonciation
systématique de l’arrogance et de l’outrecuidance lovées au
cœur de l’« humanisme » contemporain en ses diverses
figures, comme au cœur du ravage dont il est, le plus
souvent à son insu, l’artisan (arrogance et outrecuidance
qu’on peut appeler plus brièvement « la subjectivité »). On
demandera peut-être ce que vient faire ici l’humanisme,
Danger, détresse, salut : la pensée de haute mer 19
quand nous parlons de deux guerres mondiales. La réponse
est simple : la seule manière de se mettre en état de
comprendre pourquoi et en quel sens ces deux guerres
mondiales n’ont en effet « rien résolu », comme l’affirme
Heidegger en 1951 (et déjà dans « Dépassement de la méta-
physique », Essais et conférences, trad. franç., p. 106), est de
prêter enfin un peu d’attention non seulement au mot
« humanisme », mais au réel même que ce mot signifie, au
positionnement foncier de l’espèce humaine qui a conduit à
ces deux guerres mondiales fomentées au cœur de l’Europe
avant d’étendre leur fureur à la quasi-totalité de la planète.
Ce que signifie le mot humanisme : l’arraisonnement résolu
(Ge-stell) de tout étant programmé et calculé par une
« volonté de puissance » parvenue au stade ultime de l’affir-
mation de soi, arraisonnement qui est en vérité le plus grand
danger (Gefahr) lové au cœur du règne de la Technique,
danger dont il ne serait possible de s’arracher ou de se libérer
que par une sorte de conversion ou de pivotement (Kehre)
susceptible de nous reconduire vers la merveille originaire de
« la Chose » (das Ding) comme site d’ordonnancement
mutuel, en cette chance qu’est l’œuvre, de l’être et de l’étant,
de l’homme et de l’être, des humains et des divins. Où
commence de s’entendre, je pense, ce que dit la tresse puis-
sante de ces quatre titres qui nous donnent à penser.
En disant cela, je ne réponds nullement aux objections
possibles ni à une légitime demande de clarification : je me
contente de relever ce qui apparaît à la lecture comme
constituant la cohérence profonde de ces conférences et de
leur titre quadruplement déployé. Quatre mots de tête, une
20 L’Être et le Divin
seule et même pensée. À la condition d’ajouter encore deux
autres mots, de façon que la symphonie soit complète : le
mot « détresse » ou plus exactement « urgence » (Not), et le
mot « salut » (Heile). Je ne commente pas ces mots, je ne
leur donne nullement pour le moment l’ampleur véritable
qu’ils ont dans la pensée de Heidegger, je me contente de les
situer dans cette topologie inédite, très stupéfiante, que des-
sinent en silence les quatre discours. Ces quatre mots de tête
ne sont pas des concepts : ce sont des repères dans le balisage
d’un domaine et dans le parcours effectif de ce domaine,
signalant à la fois le point unifiant à partir duquel il est pos-
sible de rassembler le divers de la situation afin de la rendre
intelligible, et le mouvement dynamique, actif, qu’il est pos-
sible d’opérer grâce à une telle pensée-méditation (Anden-
ken) dans le réel même de cette situation. Le mot topologie en
effet ne désigne pas en l’occurrence un artéfact de la pensée
abstraite, une pure construction logique, mais bien le mou-
vement effectif de cette pensée dans l’être ou en regard de
l’être, en ceci qu’il y a contemporanéité exacte entre mouve-
ment dans la pensée et mouvement du positionnement de
l’humain pensant en regard de l’être (c’est ainsi que le cours
de 1951 pose que tout chemin de pensée « va toujours déjà à
l’intérieur de la relation totale de l’être et de l’essence de
l’homme, innerhalb des ganzen Verhältnisses von Sein und
Menschenwesen », Qu’appelle-t-on penser ? éd. all., p. 74 ;
trad. franç., p. 121) 3. C’est cela, bien entendu, que sont
incapables d’entendre la plupart de ceux qui ont décidé
d’avance soit de rejeter tout ce que dit Heidegger (c’est évi-
demment la solution la plus facile), soit de le juger à l’aune
de leur propre mode de penser et des limites qui lui sont
Danger, détresse, salut : la pensée de haute mer 21
malheureusement inhérentes. En vérité, énoncer que « ces
deux guerres mondiales n’ont rien résolu » n’est pas du tout
porter un jugement hautain, cynique, voire aberrant sur la
réalité factuelle de ces deux guerres (avec leurs millions de
morts, leurs deuils, leurs souffrances, leurs atrocités), c’est se
situer en pensant, par la décision de penser (car c’est cela que
veut dire être un Dasein, un existant authentique), à l’inté-
rieur même de ce qui a lieu et qui continue d’avoir lieu mal-
gré ce qu’on appelle un peu vite « la fin de la guerre »
(immense joie, cloches des églises, embrassades, femmes très
belles, baisers rouge à lèvres, boys épanouis : oui, mais
ensuite ?). Quatre mots de tête, quatre tonalités, organique-
ment, profondément reliées ensemble, d’une même pensée,
propres à décrire la situation de fond de l’homme contempo-
rain telle qu’elle s’est affirmée à partir de la double cata-
strophe de ces deux guerres sans que cet homme ait jamais
réellement répondu, de près ou de loin, à la question mas-
quée qui se trouvait posée à travers ces guerres et ces paix...
provisoires. Quant aux deux mots que j’ai proposé d’ajouter,
« détresse » et « salut », ils n’ont pas exactement le même sta-
tut que les autres, ils ne sont pas internes à la saisie par la
pensée de l’essence, c’est-à-dire du déploiement d’être
(Wesung), de la situation, ils manifestent plutôt la tona-
lité de fond (Grundstimmung, terme essentiel dès les pre-
miers séminaires sur Hölderlin) selon laquelle se déploient le
mouvement, la mouvance, la puissance d’être que signalent
les quatre titres. Pour autant, ils ne représentent nullement
le versant « subjectif » de ce qui serait par ailleurs « objec-
tif » : ils désignent, beaucoup plus sérieusement, la moda-
lité d’être de l’existant humain qui se trouve requis,
22 L’Être et le Divin
dans une telle situation, entre les deux pôles nécessairement
contemporains de la détresse qui le point et du salut qu’il
attend, c’est-à-dire vers lequel il se tourne en un mouvement
qui est la bascule même de l’histoire (la Kehre et, ajoute-
rai-je, la Kehre en tant qu’elle fait époque : c’est en ce point
probablement, j’aurai sans doute à le redire, que se joue la
différence entre les pensées nietzschéenne et heideggérienne
de l’« histoire »).
Tout esprit un peu vif aura peut-être également saisi que
le mot important, dans la description préalable du quadruple
foyer de pensée des quatre conférences, est le pronom per-
sonnel qui s’est glissé mine de rien, comme un furet, dans
l’énoncé : un pivotement, ai-je dit plus haut, « susceptible de
nous reconduire vers la merveille originaire de la “Chose” ».
Qui est donc ce nous ? De qui Heidegger parle-t-il et quel est
son interlocuteur ? Les Allemands ? Oui, bien sûr, les Alle-
mands d’abord, eux qui constituent la part la plus manifeste
de son public de 1949 et de 1951. Mais quels Allemands ?
Tous les Allemands ? Réponse : oui, tous les Allemands, eux
qui sont de fait les vaincus de cette Seconde Guerre après
avoir été ceux de la Première. Il faut en effet avoir ceci en
tête si l’on veut être un peu sérieux : le Heidegger qui
s’efforce de penser en 1949 pense et parle au milieu d’un
champ de ruines, de ce désastre auquel la criminelle folie
nazie a conduit l’Allemagne et les Allemands, tous les Alle-
mands. Mais il y a tout de même des Allemands coupables et
des Allemands innocents ? Il y a dans tout cela des bourreaux
et des victimes, contrairement à ce que semble supposer Jas-
pers quand il suggère confusément l’idée d’une « culpabilité
444 L’Être et le Divin
VII. Le Grec, le juif, le chrétien : encore une fois
le messianisme 373
Derrida face à Levinas 377
À propos de Rosenzweig 397
Appendice en forme de conclusion 421
Notes 429
Textes cités 437
L’Être et le Divin
Bernard Sichère
Cette édition électronique du livre L’Être et le Divin
de Bernard Sichère
a été réalisée le 15/01/2009 par les Editions Gallimard.
Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage,
achevé d'imprimer en octobre 2008
(ISBN : 9782070762057)
Code Sodis : N02291 - ISBN : 9782072022913