TEXTE N°6 : François RABELAIS (1483/94-1553), Gargantua (1534/1542), chap.
13 – « Comment
Grandgousier découvrit l’esprit merveilleux de Gargantua à l’invention d’un torche-cul » orth. modernisé e.
« Retournons, dit Grandgousier, à notre propos.
– Lequel ? dit Gargantua. Chier ?
– Non, dit Grandgousier, mais se torcher le cul.
– Mais, dit Gargantua, voulez-vous me payer un tonneau de vin breton, si je vous épate sur ce propos ?
5 – Oui vraiment, dit Grandgousier.
– Il n’est, dit Gargantua, point besoin de se torcher le cul sauf s’il y a ordure. Ordure n’y peut être si on n’a chié :
chier donc il nous faut avant que de le cul torcher.
– Oh, dit Grandgousier, que tu as du bon sens, pe t garçonnet. Ces tout prochains jours je te ferai passer docteur
en gaie science, pardieu, car tu as plus de raison que d’années. Or1 poursuis ce propos torchecula f, je t’en prie. Et
10 par ma barbe, au lieu d’un tonneau, tu en auras soixante. J’entends : de ce bon vin breton, qui ne se fait point en
Bretagne, mais en ce bon pays de Véron2.
– Je me torchai après, dit Gargantua, d’un couvre-chef, d’un oreiller, d’une pantoufle, d’une gibecière3, d’un
panier. Mais oh ! le mal plaisant torche-cul ! Puis d’un chapeau. Et notez que parmi les chapeaux, les uns sont ras,
les autres à poil, les autres veloutés, les autres taffetassés, les autres sa nés. Le meilleur de tous est celui [qui est
15 fait] de poil. Car il fait très bonne abstersion4 de la ma ère fécale.
« Puis je me torchai d’une poule, d’un coq, d’un poulet, de la peau d’un veau, d’un lièvre, d’un pigeon, d’un
cormoran, d’un sac d’avocat5, d’un capuchon, d’une coiffe, d’un leurre6.
« Mais en conclusion je dis et main ens qu’il n’y a pas de torche-cul supérieur à un oison bien duveteux, pourvu
qu’on lui enne la tête entre les jambes. Et croyez-m’en sur mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté
20 mirifique7, tant par la douceur dudit duvet que par la chaleur tempérée de l’oison, laquelle facilement est
communiquée au boyau culier et autres intes ns, jusqu’à venir à la région du cœur et du cerveau. Et ne pensez pas
que la béa tude des héros et demi-dieux qui sont par les Champs Élysées8 vienne de leur asphodèle9 ou de leur
ambroisie, ou du nectar10, comme disent les vieilles d’ici. Elle vient, selon mon opinion, de ce qu’ils se torchent le
cul d’un oison. Et telle est l’opinion de Maître Jean d’Ecosse11. »
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or : mais ou maintenant. mirifique : merveilleuse.
2 8
pays de Véron : contrée au nord de la ville de Chinon, entre Champs Élysées : dans la mythologie gréco-romaine, par e
la Loire et la Vienne. des Enfers réservée aux plus méritants (âmes
3
gibecière : sac à gibier. bienheureuses, héros). Le pré des 9Asphodèles y est
4
abstersion : (méd.) nettoyer une plaie ; (fig.) aider l’autre à l’endroit où vont les morts qui n’ont commis ni mauvaise ni
s’améliorer. excellente ac on.
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sac d’avocat : sac en toile contenant les pièces en vue d’un procès ambroisie et nectar : substances, boissons dont se
(cf. avoir plus d’un tour nourrissent les dieux de l’Olympe.
11
dans son sac ; vider Jean Duns Scot (1266-1308) : théologien et philosophe
son sac). écossais, fondateur de la scolastique, dont le formalisme passe,
6
leurre : simulacre aux yeux des humanistes, pour obscur, si ce n’est parfois
d’oiseau en cuir, absurde. Rabelais le tournait déjà en dérision au chap. 7.
u lisé en
fauconnerie.
MICHEL-ANGE, Léda, copie de G.B. ROMOLO dit LE ROSSO (v.1530-40),
National Gallery, Londres.