L’IA générative et le futur de l’éducation
Stefania Giannini
Sous-Directrice générale pour l’éducation
UNESCO
Juillet 2023
Le rythme effréné de la révolution numérique
Les transformations numériques que nous connaissons actuellement sont à la fois palpitantes,
perturbantes, pleines de promesses et terrifiantes.
Au cours de ma carrière, j’ai été témoin d’au moins quatre révolutions numériques : l’avènement
et la multiplication générale des ordinateurs personnels ; l’essor de l’internet et des moteurs de
recherche ; le développement des réseaux sociaux et de leur influence ; et l’omniprésence
croissante de l’informatique et de la connectivité mobiles.
Les profonds bouleversements amenés par ces révolutions peuvent sembler soudains et parfois
désagréables. Ils changent radicalement la manière dont nous vivons et dont nous enseignons et
apprenons. Il est intéressant de noter que nombre d’entre nous, et en particulier les jeunes,
passent désormais beaucoup plus de temps immergés dans des espaces et des interactions
numériques que dans des échanges hors ligne et sans écran. Il y a à peine une génération de cela,
une telle situation aurait semblé sortie tout droit d’un récit de science-fiction. Les progrès des
technologies numériques semblent ne faire que s’accélérer, et les nouveaux mondes que celles-ci
créent peuvent paraître étranges et désorientants, même lorsque nous savons qu’ils ont le
potentiel d’enrichir nos vies, d’améliorer nos relations et d’ouvrir de nouveaux horizons pour
l’éducation.
Ces récentes révolutions n’ont pas été vécues de la même manière par tous les individus et tous,
et elles ne sont d’ailleurs pas forcément survenues dans le même ordre partout. En effet, dans de
nombreux endroits, c’est la révolution mobile qui a amené l’informatique individuelle, l’accès à
l’internet et les réseaux sociaux. Les quatre révolutions se sont ainsi produites en même temps, ce
qui représente un bouleversement majeur, tout aussi prometteur qu’il soit.
L’IA générative et le futur de l’éducation
Alors que la plupart d’entre nous sont encore en train d’essayer de s’adapter aux importantes
répercussions sociales et éducatives qu’ont eues ces révolutions, ces derniers mois, nous nous
sommes soudainement rendu compte que nous étions en train d’en vivre une nouvelle, à côté de
laquelle les autres semblent insignifiantes en comparaison. Il s'agit de la révolution de l'IA.
L’importance du langage
S’appuyant sur une grande puissance de calcul, des réseaux neuronaux artificiels et des grands
modèles de langage, la technologie de l’IA réussit à imiter avec une impressionnante habileté, à
défaut de l’acquérir réellement, le « pivot » de la civilisation humaine : le langage.
J’ai étudié la linguistique à l’université, ce qui m’a donné de nombreuses occasions de réfléchir à la
structure, à la forme, au sens et au pouvoir du langage. Le langage est important. C’est ce qui nous
distingue des autres animaux. Il est au cœur de notre identité et de notre diversité culturelle. Il
donne du sens au monde qui nous entoure et nous pousse à l’action. C’est le fondement de tout
ce que faisons dans l’éducation et dans presque chaque autre domaine de notre vie. Il est à la
base de l’amour et de la guerre. Il peut émanciper, et il peut manipuler.
Jusqu’à tout récemment, nous avions l’usage et le contrôle presque exclusifs du langage. Le fait
que des machines franchissent aujourd’hui autant de paliers linguistiques aussi vite devrait nous
faire réfléchir. Les processus qui rendent ces progrès possibles sont importants et méritent un
examen minutieux, mais leur résultat est indéniable : les machines peuvent maintenant simuler
des conversations poussées qui vont au-delà de tâches simples.
Nous commençons à comprendre que notre monopole du langage avancé, une aptitude naturelle
cultivée par l’éducation et le trait social le plus caractéristique de notre espèce, ne peut plus être
tenu pour acquis. Reconnaître ce fait nous force à réexaminer les croyances et les suppositions qui
maintiennent en vigueur nos systèmes éducatifs actuels et, de fait, nos sociétés dans leur
ensemble.
Les applications d’IA qui génèrent un langage proche du langage humain soulèvent des questions
fondamentales qui concernent bien sûr l’éducation, mais vont bien plus loin : comment cette
technologie va-t-elle changer notre vision de nous-mêmes en tant qu’humains ? Comment va-t-
elle transformer notre définition de ce qu’est l’intelligence humaine ? Quel effet va-t-elle avoir sur
nos relations avec les autres ?
Nous nous devons aussi de prendre en considération les nouvelles technologies qui étudient nos
langues et les génèrent sans instructions humaines explicites, et donc de manière imprévisible.
Est-il possible qu’à un moment donné, une technologie qui maîtrise le langage et capable
d’apprendre, devienne sentiente, prenne conscience de sa propre existence et souhaite une plus
grande autonomie ? Est-il judicieux de confier des millénaires de connaissances à des machines
qui semblent capables d’apprendre et de réaliser des choses qui dépassent les limites posées par
les humains ?
Qu’en est-il de nos interactions avec ces machines : comment devrions-nous les « traiter » ? Est-il
approprié qu’une machine non humaine parle à un adulte comme s’il s’agissait d’une autre
personne ? Est-ce approprié pour un enfant ? Que penser d’un agent conversationnel (chatbot)
qui peut prendre, sur commande et sans hésitation, la voix d’une personnalité historique, que
celle-ci soit décédée depuis longtemps ou encore vivante ?
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L’IA générative et le futur de l’éducation
Les implications pour le savoir
Les technologies ne sont jamais idéologiquement neutres. Elles présentent et privilégient
certaines visions du monde et reflètent des façons de penser et des savoirs spécifiques. Les
nouveaux modèles et logiciels d’IA générative ne font pas exception.
Les agents conversationnels utilisant l’IA, comme ChatGPT, offrent une expérience utilisateur
fondamentalement différente de celle proposée par la version standard de Google ou d’autres
moteurs de recherche classiques. Les moteurs de recherche sélectionnent et classent un ensemble
de contenus produits en grande partie par des humains pour répondre aux requêtes de leurs
utilisateurs. En revanche, les agents conversationnels basés sur des grands modèles de langage
génèrent des réponses uniques, qui ont donc l’air plus fiables, à partir de contenus produits par
des machines. Les agents conversationnels utilisant l’IA fonctionnent ainsi comme des oracles
omniscients.
Les réponses qu’ils produisent ne trouvent pas leur source dans des esprits humains. Ils
proviennent plutôt d’un dédale de calculs si complexes que même les personnes qui développent
cette technologie ne les comprennent pas totalement. Nous nous trouvons ainsi devant une
invention qui donne à des utilisateurs humains des réponses uniques qui ne peuvent pas être
attribuées à d’autres personnes. Par définition, ces réponses manquent d’humanité.
Les machines qui donnent des réponses immédiates, concises et apparemment fiables à des
questions portant sur des connaissances peuvent être utiles aux apprenants, aux enseignants et à
d’autres personnes. Mais cette technologie peut aussi faire advenir un monde où le savoir des
machines devient dominant, et où des modèles propriétaires d’IA sont élevés au rang de sources
d’autorité mondiales, voire vénérées. Ces modèles mettront en avant certaines visions du monde
et certains savoirs et en occulteront d’autres.
Malgré les promesses de diversification de nos systèmes de connaissances portées par l’IA et
d’autres technologies numériques, il se peut que nous soyons en train de prendre le chemin
inverse. Cela est particulièrement vrai si seuls un ou deux modèles ou plateformes d’IA, dont
certains sont déjà en situation de quasi-monopole, assoient encore plus leur domination sur notre
accès aux connaissances. Tandis que l’IA continue de se répandre dans notre monde, nous devons
préserver et défendre la diversité de nos systèmes de connaissance et développer les technologies
d’IA d’une manière qui protège et accroît nos abondants biens communs informationnels. Nous ne
pouvons pas laisser nos différents systèmes de production de savoir s’atrophier et nous devons
veiller à ce que la création de connaissances ne soit pas dissociée des êtres humains. S’il est
possible qu’un jour, les machines comprennent la morale et l’éthique humaines, nous n’en
sommes pas encore là. Par conséquent, comme l’ont affirmé de nombreux scientifiques et
philosophes, il est urgent d’aligner l’intelligence artificielle sur des valeurs humaines.
Les implications pour le futur de l’éducation
Les progrès de l’IA générative soulèvent des questions de fond quant au futur de l’éducation.
Quel sera le rôle des enseignants une fois que cette technologie sera en large circulation ? À quoi
ressemblera l’évaluation des apprenants maintenant que les logiciels d’IA peuvent réussir haut la
main des examens qui, jusqu’à très récemment, étaient considérés comme impossibles à pirater,
tels que les tests permettant de prouver la maîtrise de certains domaines et les examens de
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L’IA générative et le futur de l’éducation
certification de professionnels qualifiés comme les docteurs, les ingénieurs et les avocats ?
En tant que professeure d’université, je pense depuis longtemps que l’enseignement de l’écriture
est l’une des façons les plus efficaces de cultiver et de démontrer des compétences d’analyse et
de pensée critique. Cependant, l’IA générative me pousse à remettre en question cette conviction,
même si je continue de la défendre.
Dans un monde où les systèmes d’IA générative semblent acquérir de nouvelles capacités tous les
mois, quelles aptitudes, quelles perspectives et quelles compétences nos systèmes éducatifs
devraient-ils promouvoir ? Quels changements sont nécessaires, à l’école et au-delà, pour aider les
élèves à se préparer à un avenir dans lequel l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle
seront probablement de plus en plus étroitement liées et se soutiendront mutuellement ?
Il est possible que nous arrivions bientôt à développer une intelligence artificielle générale. Si nous
franchissons cette étape, les machines nous surpasseront non seulement dans des domaines très
spécifiques comme les échecs, mais aussi dans des domaines plus larges, par exemple pour
recommander des actions visant à limiter les risques du changement climatique. À quoi devra
alors ressembler l’éducation ? Quels seront sa finalité et son rôle dans un monde où les humains
ne sont plus nécessairement ceux qui repoussent les frontières de la compréhension et de la
connaissance ?
Ce sont là des questions complexes. Elles nous forcent à nous pencher sérieusement sur des
préoccupations que nous avons sans doute ignorées pendant trop longtemps.
À leur niveau le plus élémentaire, ces préoccupations sont liées au monde dans lequel nous
voulons vivre. Nos systèmes éducatifs tiennent souvent pour acquis ce à quoi ressemble le monde,
ce à quoi il ressemblera à l’avenir et ce à quoi il devrait ressembler. Ils sont conçus pour aider les
personnes à développer les compétences nécessaires pour trouver leur voie dans ce monde connu
et, espérons-le, s’y épanouir.
L’IA nous oblige à remettre en question ce « monde connu » qui sert généralement de base à
l’éducation. Nombre de nos vieilles croyances et normes, en particulier celles liées à la
connaissance et à l’apprentissage, risquent de ne pas supporter le « poids » de cette nouvelle
technologie. Nous ne pouvons plus nous contenter de nous demander comment se préparer à un
monde d’IA. Nous devons approfondir cette question : « À quoi devrait ressembler un monde avec
l’IA ? Quels rôles devrait jouer cette puissante technologie ? À quelles conditions ? Qui décide de
cela ? »
Les systèmes éducatifs doivent redonner leur pouvoir d’action aux apprenants et rappeler aux
jeunes que nous sommes toujours aux commandes des technologies. Le futur n’est pas tout tracé.
Freiner et réguler l’utilisation de l’IA dans l’éducation
Depuis le début de l’année, nous avons dû nous rendre à l’évidence que ce que disent depuis au
moins une décennie les scientifiques est vrai : le rythme des progrès de l’IA ne fait que s’accélérer.
Aujourd’hui, l’IA évolue à une cadence effrénée, et généralement sans feuille de route. Cela peut
donner l’impression que nous n’avons pas le temps de nous arrêter pour penser et poser des
questions, mais nous devons malgré tout réfléchir à la direction que nous prenons et à ce que
nous voulons vraiment.
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L’IA générative et le futur de l’éducation
La vitesse à laquelle les technologies d’IA générative sont en train d’être intégrées aux systèmes
éducatifs en l’absence de toute vérification, règle ou réglementation est déconcertante. Je suis
frappée de voir qu’actuellement, dans la plupart des pays, la validation d’un nouveau manuel
demande bien plus d’étapes et d’autorisations que l’introduction de logiciels d’IA générative dans
les écoles et les salles de classe. En réalité, les logiciels d’IA n’ont souvent besoin d’aucune
validation. Ils sont « largués » dans la sphère publique sans discussion ou examen préalable. Je ne
connais pas beaucoup d’autres technologies qui sont déployées dans le monde entier auprès
d’enfants et d’adolescents quelques semaines seulement après la fin de leur développement. Dans
de nombreux cas, les gouvernements et les écoles adoptent des technologies radicalement
nouvelles que même les plus éminents technologues ne prétendent pas maîtriser. Il existe très
peu de précédents à cette situation. L’internet et les téléphones mobiles n’ont pas été acceptés
dans les écoles et utilisés auprès d’enfants immédiatement après leur invention. Nous avons
trouvé des manières productives de les intégrer à l’éducation, mais cela ne s’est pas fait du jour au
lendemain.
L’éducation, compte tenu de son rôle de protectrice et de promotrice du développement et de
l’apprentissage, se doit d’être particulièrement consciente des risques que pose l’IA, qu’il s’agisse
des risques déjà connus ou de ceux que nous commençons à peine à entrevoir. Mais trop souvent,
ces risques sont ignorés.
Les écoles et, dans une moindre mesure les universités, doivent être des endroits où nous sommes
sûrs des outils que nous utilisons avec les jeunes et que nous leur recommandons. Bien que nous
ne soyons encore qu’aux balbutiements de ces technologies, nous savons qu’un des risques
principaux et les plus évidents de l’IA est qu’elle manipule ses utilisateurs humains. Nous savons
aussi que les enfants et les adolescents sont très facilement influençables, beaucoup plus que les
adultes. Il existe de nombreux exemples d’IA contournant les garde-fous mis en place par leurs
créateurs et engageant toutes sortes de « conversations » inappropriées pour les enfants et
susceptibles d’avoir une influence négative sur eux. C’est particulièrement vrai lorsque ces outils
sont calibrés pour augmenter leur influence, pour divertir et pour encourager leur utilisation
prolongée, comme c’est le cas actuellement pour les réseaux sociaux.
Nous avons déjà réussi à freiner, à interrompre ou à renoncer à l’usage de technologies que nous
ne maîtrisions pas bien tout en continuant à faire des recherches dessus. Ces recherches sont
essentielles, car elles nous aident à mieux comprendre ces technologies et à déterminer dans quel
contexte, de quelle manière et à quelle fin elles peuvent être utilisées de manière sûre.
Comme pour n’importe quelle autre technologie, et bien qu’il soit à la mode de sous-entendre que
cela ne serait pas possible, l’utilisation de l’IA peut être délimitée ou restreinte. De nombreux pays
disposent de règles solides qui contrôlent et limitent l’utilisation de technologies reconnues
comme dangereuses ou encore trop récentes pour permettre leur diffusion généralisée et
incontrôlée. Bien que ces règles ne soient pas toujours parfaites, elles sont relativement efficaces.
Au fur et à mesure que nous comprenons mieux les conséquences de la prolifération des
applications d’IA générative, les questions de sécurité doivent rester notre priorité. Mettre en
place les contrôles nécessaires prendra probablement du temps. La création et la pérennisation
des organismes de réglementation qui examinent et valident les manuels et les autres matériels
pédagogiques ont elles aussi nécessité beaucoup de temps et d’argent. Ces processus d’examen et
de validation, qui sont déjà en place dans la plupart des contextes, peuvent servir de modèles,
certes rudimentaires, pour la création de systèmes et de processus permettant de vérifier la
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L’IA générative et le futur de l’éducation
compatibilité des technologies de grands modèles de langage basés sur l’IA avec les objectifs
éducatifs. Les ressources éducatives destinées à un usage scolaire auprès d’enfants sont
généralement évaluées selon un minimum de quatre critères principaux : (1) l’exactitude de leur
contenu, (2) leur adéquation à l’âge des enfants ciblés, (3) la pertinence des méthodes
pédagogiques utilisées, et (4) leur adéquation au contexte social et culturel, notamment l’absence
de préjugés. Dans de nombreuses régions du monde, ces ressources sont ensuite examinées par
des groupes d’enseignants et de chefs d’établissements scolaires ainsi que par différents groupes
de la société civile avant de pouvoir recevoir leur approbation officielle. Avant d’être déployés à
grande échelle, les modèles d’IA et les applications qui prétendent avoir une utilité éducative
devraient être examinés selon les mêmes critères, et d’autres encore, au vu de leur complexité et
de leur capacité d’influence. Il est assez incroyable que ces technologies aient jusqu’à maintenant
largement réussi à échapper à toute forme d’examen.
Le secteur de l’éducation doit décider lui-même des critères d’admissibilité qu’il applique aux
nouvelles technologies. Il ne peut pas confier ce travail aux entreprises créatrices d’IA : une telle
autorégulation par l’industrie créerait un conflit d’intérêts intolérable. Pour examiner et approuver
des applications d’IA nouvelles et complexes pour une utilisation officielle à l’école, les ministères
de l’Éducation devront renforcer leurs capacités et probablement se coordonner avec d’autres
branches réglementaires des gouvernements, notamment celles chargées de réguler les
technologies. À l’avenir, il nous faut établir un bien meilleur équilibre entre d’un côté, les experts
en IA qui développent ces technologies et leurs applications, et de l’autre, les experts qui
travaillent avec les gouvernements pour vérifier la sécurité de ces applications ainsi que pour
examiner attentivement et limiter le plus possible les risques de mésusage. Il y a actuellement très
peu d’experts de la sécurité des IA, et encore moins d’experts qui travaillent en réelle
indépendance, en dehors des organisations qui développent des IA à des fins commerciales. Le
récent rapport 2023 sur l’état de l’intelligence artificielle dans le monde (AI Intelligence Index
Report) montre que moins d’un pour cent des doctorants en IA rejoignent le secteur public après
leurs études. On observe la même tendance depuis cinq ans : la majorité des diplômés vont
travailler dans l’industrie, tandis qu’à peine un quart prend le chemin de la recherche universitaire.
Il n’y a tout simplement pas assez d’experts qui travaillent dans le domaine de la régulation de l’IA.
Dans le contexte actuel d’incertitude, d’innovation constante et de manque de contrôles, il paraît
évident qu’il faut adopter une approche plus prudente en ce qui concerne l’IA générative dans
l’éducation.
Une feuille de route pour l’avenir
L’UNESCO collabore avec les pays pour les aider à élaborer des stratégies, des plans et des
réglementations pour garantir que l’IA est utilisée de manière sûre et bénéfique dans l’éducation.
Dans ce contexte, l’Organisation a organisé en mai 2023 la première réunion mondiale des
ministres de l’Éducation afin de promouvoir le partage de connaissances sur l’impact des outils
d’IA générative sur l’enseignement et l’apprentissage. Cette réunion a permis à l’UNESCO
d’élaborer une feuille de route définissant les orientations du dialogue politique mondial avec les
gouvernements, les universitaires et les partenaires de la société civile et du secteur privé.
Nous ne partons toutefois pas de zéro. La Recommandation sur l’éthique de l’intelligence
artificielle de 2021 de l’UNESCO ainsi que le Consensus de Beijing sur l’intelligence artificielle et
l’éducation de 2019 et notre guide pour les décideurs politiques sur l’IA et l’éducation de 2021
sont de précieuses références. Notre publication de 2019, Je rougirais si je pouvais, s’intéressait
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déjà, sous le prisme du genre, aux agents conversationnels basés sur l’IA. Nous sommes d’ailleurs
ravis de constater qu’OpenAI et d’autres entreprises semblent avoir suivi notre recommandation
et évitent aujourd’hui de donner à leurs agents conversationnels le ton et le comportement de
jeunes femmes soumises.
L’UNESCO encourage les pays à donner la priorité aux principes d’inclusion, d’égalité, de qualité et
surtout de sécurité lorsqu’ils envisagent d’utiliser des outils d’IA dans le domaine de l’éducation,
conformément aux engagements pris par les pays dans le cadre du Programme de développement
durable à l’horizon 2030 et, plus récemment, du Sommet sur la transformation de
l’éducation 2022, qui était le plus grand rassemblement de la communauté éducative
internationale depuis une décennie.
En supposant que nous arrivions à mieux comprendre et mieux garantir la sécurité de l’IA, nous
devons faire preuve d’ouverture d’esprit et d’optimisme quant aux différentes manières dont elle
peut aider, compléter et enrichir l’apprentissage essentiel qui a lieu au cours des interactions dans
les lieux physiques et sociaux de l’éducation formelle. Cependant, l’éducation est, et devrait
rester, un acte profondément humain, ancré dans les interactions sociales. Il convient de rappeler
que lorsque la technologie numérique est devenue le médium et l’interface principale de
l’éducation pendant les fermetures d’écoles provoquées par la COVID19, l’éducation s’en est
trouvée fortement restreinte, et ce même si cette période exceptionnelle nous a permis de
déterminer de quelle manière la technologie pouvait le mieux servir l’enseignement et
l’apprentissage et rendre l’éducation plus flexible.
Les nouveaux et futurs défis posés par les technologies numériques dans l’éducation
Les technologies numériques sont malheureusement connues pour accentuer les écarts dans et
entre les pays, dans le domaine de l’éducation et au-delà. L’IA va probablement accélérer
l’automatisation de nombreux emplois. Il est également possible qu’elle augmente sensiblement
la productivité de certains travailleurs, en particulier ceux qui travaillent déjà à des postes et dans
des domaines bien rémunérés. Nous devons veiller à ce que l’IA n’aggrave pas des inégalités qui
sont déjà trop fortes dans de nombreux pays. La mise en œuvre de nouvelles technologies devrait
donner la priorité à la réduction des inégalités et prendre celle-ci comme point de départ, et non
comme objectif annexe. Dans le cas de l’IA générative, nous devons nous poser la question
suivante : son déploiement selon un plan et un calendrier spécifique est-il susceptible de réduire
les inégalités existantes en matière d’éducation ? Si la réponse est non, ce plan et ce calendrier
devraient être revus. Nous devrions exiger de ce nouveau type de technologie qu’elle ouvre des
perspectives à tous et réaffirmer notre engagement en faveur de l’égalité dans l’éducation.
Nous devrions également garder à l’esprit le fait que les nouvelles et puissantes technologies d’IA
générative, de même que les outils et les services numériques plus anciens, peuvent mettre à mal
l’autorité et le statut des enseignants tout en leur demandant plus de travail. Il serait naïf de croire
que les futurs logiciels d’IA ne renforceront pas les mouvements en faveur d’une plus grande
automatisation de l’éducation : des écoles sans enseignants, une éducation sans école et autres
visions dystopiques. Les changements de ce type sont parfois amenés au nom de l’efficacité, et ce
sont souvent les apprenants les plus désavantagés qui sont les premiers touchés.
L’automatisation numérique de l’éducation est depuis longtemps proposée comme « solution »
aux communautés dans lesquelles les problèmes et les lacunes en matière d’éducation sont les
plus prononcés. Dans les mois et les années à venir, il est à prévoir que certaines personnes
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L’IA générative et le futur de l’éducation
plaideront en faveur de l’IA générative pour fournir une « éducation de haute qualité » dans les
régions où les écoles ne fonctionnent pas et où les enseignants sont rares ou pas assez payés pour
pouvoir assurer régulièrement les cours. Dans ces contextes difficiles, les technologies d’avant-
garde ne sauraient être la seule solution, même si elles peuvent contribuer à en façonner une. Des
écoles bien gérées, un nombre suffisant d’enseignants travaillant dans les conditions et avec les
qualifications et les salaires nécessaires pour leur permettre de bien faire leur travail restent les
principaux ingrédients de la recette d’une éducation réussie.
Le monde émergent de l’IA pose aussi un dilemme en matière de choix d’investissement. Dans
quelle mesure devons-nous orienter des investissements, y compris des investissements publics,
vers le renforcement des capacités de machines qui agissent comme des humains intelligents, ou
vers le renforcement des capacités de véritables êtres humains ? Jusqu’à encore récemment, il
était évident que des termes comme « apprentissage », « éduquer », « former », « coacher » ou
« enseignement » concernaient des êtres humains. Cela est de moins en moins le cas. Le marché
de l’« éducation » et de l’« entraînement » des machines est vaste, mondial et en pleine
croissance. Il est aussi le théâtre de plus en plus de compétition entre les entreprises, les acteurs
privés, mais aussi les États-nations. Des milliards de dollars sont en train d’être investis dans des
entreprises d’IA générative alors qu’ils pourraient servir à la formation d’enseignants et à
l’amélioration des écoles et des autres infrastructures physiques et sociales dont ont besoin les
enfants. Il est même possible que les investissements visant à rendre l’IA plus intelligente et plus
compétente dépassent un jour les investissements consacrés à l’éducation des enfants et des
personnes. Bien qu’il soit facile de se laisser enthousiasmer par des machines qui savent lire et
écrire, l’important reste toujours que les personnes sachent lire et écrire. Aujourd’hui, à l’aube de
l’ère de l’IA, plus de 700 millions de personnes dans le monde sont illettrées. Nous savons que de
bonnes écoles et des enseignants bien formés peuvent résoudre ce problème éducatif persistant,
et pourtant, nous continuons de sous-financer l’éducation. Même si l’IA commence à surpasser les
humains dans plusieurs capacités intellectuelles, éduquer les personnes, et surtout promouvoir
l’alphabétisation, restera toujours la priorité.
Repenser l’éducation pour façonner l’avenir
Dans le contexte actuel d’accélération technologique et d’incertitude autour de l’IA, nous avons
besoin de systèmes éducatifs qui aident nos sociétés à réfléchir à ce qu’est l’IA, à ce qu’elle devrait
être et aux garde-fous et limites strictes que nous voulons poser. Trop souvent, nous nous
contentons de nous demander comment une nouvelle technologie va transformer l’éducation. Il
serait plus intéressant de se demander comment l’éducation peut façonner la réception et
orienter l’intégration des nouvelles technologies, que ces technologies existent déjà à l’heure
actuelle ou qu’elles pointent à l’horizon. Nos systèmes éducatifs peuvent définir une trajectoire et
des normes concernant la manière dont nous percevons les technologies révolutionnaires et, par
extension, la mesure dans laquelle nous les laissons nous influencer et influencer le monde autour
de nous.
Voilà peut-être la raison d’être de l’éducation : nous permettre de décider en toute connaissance
de cause de la manière dont nous voulons construire nos vies et nos sociétés. À ce moment
charnière de notre histoire, la mission centrale de l’éducation n’est pas d’adopter de nouvelles
applications d’IA généralement non testées en dépit des objectifs habituels de l’apprentissage
formel, mais plutôt d’aider les personnes à déterminer clairement quand, par qui et pour quelles
raisons cette nouvelle technologie devrait ou ne devrait pas être utilisée.
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L’IA générative et le futur de l’éducation
L’IA nous pousse également à revoir ce que nous faisons en matière d’éducation, comment nous le
faisons et, plus important encore, pourquoi nous le faisons.
Il est temps de relever tous ces défis. Comme nous le rappellent les experts en IA, il en va de notre
bien-être, et peut-être même de notre survie. Notre travail doit tenir compte de l’urgence alors
que nous essayons ensemble de veiller à ce que nos systèmes éducatifs jouent un rôle clé pour
aider l’humanité à faire la transition vers un monde d’IA.
Publié en 2023 par l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture
7, place de Fontenoy, 75352 Paris 07, France
© UNESCO 2023
Pour citer cet article : Stefania Giannini, 2023, Réflexions sur l'IA générative et le futur de l'éducation,
ED/ADG/2023/02
UNESCO 2023
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Crédit pour l'illustration de la première page : © UNESCO/Rob Dobi
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