Chapitre 3 : Stratégie au cœur du commerce internationale
Le commerce extérieur est un moteur de la croissance économique : il crée des emplois de
meilleure qualité, réduit la pauvreté et ouvre des perspectives économiques. D’après les
données de la Banques mondiales la libéralisation des échanges accroît la croissance
économique de 1,0 à 1,5 point de pourcentage en moyenne, ce qui se traduit par une
augmentation des revenus de 10 à 20 % après une décennie. Dans ce sens la participation au
commerce international se positionne comme une solution pour accroître le bien-être
commun. Malheureusement certains pays en développement se heurtent fréquemment à des
obstacles qui entravent leur accès aux marchés mondiaux : pratiques anticoncurrentielles,
réglementations pesant sur l’investissement et la croissance des entreprises, infrastructures
inadaptées (installations portuaires, réseau routier, etc.). Même les pays qui appliquent une
politique commerciale libérale et transparente rencontrent des difficultés si leurs marchés ne
sont pas suffisamment intégrés. Dès lors, il est indispensable d’élaborer des stratégies qui
promeuvent la mise en place d’un système d'échanges multilatéral ouvert, réglementé et
prévisible, en aidant les pays en développement à y prendre part et en bénéficier. Pour ce
faire, il est indispensable de placer les échanges et la compétitivité au centre des stratégies
(nationales et internationales) de développement, et à promouvoir des réformes grâce à une
aide au commerce efficace. Il convient de souligner qu’une politique commerciale efficace ne
saurait être envisageable qu’en tenant compte des acteurs privés. En effet, les acteurs privés à
l’instar des firmes multinationales, qui délocalisent leur capital pour organiser leur processus
de production à l’échelle mondial, sont à l’origine d’une partie importante des flux
commerciaux mondiaux. De ce fait, le présent chapitre est organisé autour de deux sections.
La section 1 analyse les stratégies consentis par les acteurs publics pour développer leurs flux
commerciaux. La section 2 analyses les stratégies des acteurs privés à travers le rôle des
firmes multinationales sur le développement du commerce international.
Section I : Stratégies des acteurs publics
Les décideurs politiques œuvrent pour implémenter des stratégies et des pratiques efficaces
pour stimuler les échanges avec l’extérieur. Cela passe le plus souvent par les politiques
d’intégration régionale (A). Par ailleurs, toutes les régions ne sont pas égales. Certaines
disposent d’atouts qui attirent les investissements, les talents et les flux de visiteurs depuis des
décennies. Pourtant, ces inégalités spatiales ont rendu plus difficile la cohésion sociale, la
stabilité politique et la croissance économique dans les endroits qui ont été « laissés pour
compte. Dans le même temps, l’ancrage régional dans la mondialisation a rendu essentiel le
besoin d’identifier des leviers pour attirer les flux de personnes et d’investissement afin de
parvenir à un développement territorial résilient et d’améliorer le bien-être local des
populations et de la planète. Dans cette dynamique les acteurs publics mettent sur pieds des
stratégies pour rendre leur région plus attractive (B).
A) Intégration régionale
Nous présentons ici les différents accords régionaux que les acteurs publics ratifient pour
profiter du commerce international. Nous présenterons également les effets de l’intégration
régionale sur le commerce international.
1) Stratégie de regroupements régionaux
Le regroupement régional ou l’intégration régionale désigne un processus de regroupement
d'économies distinctes en grandes régions économiques. À ce titre, son niveau peut varier
entre les zones de libre-échange (ZLE), les unions douanières (UD), les marchés communs,
les marchés uniques et l'union économique.
a) Les zone de libre-échange
Dans la zone de libre-échange, les barrières aux échanges intrazone sont abaissées ou
supprimées, mais les pays membres ne prélèvent pas de droits de douane communs sur les
importations en provenance des pays tiers. Dit autrement, dans les ZLE toutes les barrières
commerciales entre les membres sont supprimées mais chaque pays maintient ses propres
barrières commerciales avec les non-membres. C’est le cas de l’ALENA (accord de libre-
échange nord-américain), de la ZLECAF (Zone de libre-échange continentale africaine).
Relevons que la ZLECAF est l’initiative de l’Union africaine (UA) de créer une zone de libre-
échange commune sur l'ensemble du continent africain. L'accord prévoit une suppression des
droits de douane pour 90 % des lignes tarifaires sur 5 ans pour les pays les plus développés et
sur 10 ans pour les pays les moins développés. Les droits de douane devront être supprimés à
une échéance ultérieure pour 7 % des lignes tarifaires. La ZLECAf est susceptible d’améliorer
la compétitivité des économies et des entreprises en raison notamment du développement des
infrastructures transfrontalières, des possibilités de production à grande échelle et d’accès aux
marchés continentaux. La ZLECAF induirait à long terme une baisse des inégalités, une
hausse des revenus des ménages, et une augmentation du PIB du continent si elle est
accompagnée des réformes structurelles appropriées. La baisse des recettes fiscales est
largement compensée par ces bénéfices.
b) L’union douanière
Une union douanière constitue un accord entre deux ou plusieurs pays pour éliminer les
barrières commerciales et réduire ou éliminer les droits de douane. L’union douanière va plus
loin que la zone de libre-échange, puisqu’il y est prévu, en plus, un tarif extérieur commun.
c) Le marché commun
Le marché commun est une union douanière dans lequel les facteurs de production circulent
librement entre pays. Ici il y’a libre circulation des hommes et des capitaux.
d) Le marché unique
Le marché unique est un marché sans frontières qui s’appuie sur trois libertés de circulation.
- La liberté de circulation des biens et des services (ce qui suppose notamment que les
normes techniques soient harmonisées ou communes) ;
- La liberté de circulation des hommes (ce qui suppose l’harmonisation et la
reconnaissance mutuelle des qualifications et des diplômes) ;
- La liberté de circulation des capitaux (ce qui suppose, par exemple, une certaine
harmonisation de la fiscalité sur l’épargne). En cela le marché unique est une étape
vers la constitution de l’union économique.
Les marchés uniques est donc un marché commun qui comporte une harmonisation de
certaines normes ou réglementations internes.
e) L’union économique
Au sens plein l’union économique est un marché unique dans lequel a été mise en place au
moins une politique monétaire commune. L’union européenne, est, au regard de cette
définition, une union économique. L’union économique est le type d'intégration économique
le plus avancé.
2) Les effets dynamiques de l’intégration
L’intégration exerce des effets complexes sur les économies des pays membres et des pays
tiers, effets qui peuvent être étudiés en statique ou en dynamique. On peut tout naturellement
se poser la question de savoir si l’intensification du processus de régionalisation des échanges
observée entre les nations corresponds à un mouvement vers le libre-échange mondial ou à
une tendance au repli sur soi. Globalement nous pouvons relever 5 effets de l’intégration
régionale :
a) Les économies d’échelle
Supposons deux pays A et B. Si dans le pays B, il existe des rendements croissants à l’échelle,
l’intégration entre A et B permet, en suscitant une production accrue en B, de mieux exploiter
ces économies d’échelle, donc d’abaisser les coûts et les prix. Ces diminutions constituent des
sources de gains pour tous les consommateurs de l’union et pour ceux restés en dehors, si les
pays de l’union, par leurs gains de compétitivités exportent vers les pays tiers les produits en
question.
b) Economies de gamme
Des effets bénéfiques du même type sont liés aux économies de gamme. En effet, la
production pour un marché plus vaste est à l’origine de l’argumentation du nombre des vérités
produites, ce qui accroît l’utilité collective.
c) Effet pro-concurrentiel
L’ouverture des marchés A et de B, en mettant en contact des entreprises des deux pays,
engendre la suppression d’entreprises inefficaces.
d) Attraction des investissements direct étrangers (IDE)
Le marché de la zone étant plus vaste que celui de chacun des pays membres, les
investissements directs étrangers sont attirés. Ces IDE entrants sont souvent porteurs de
technologies nouvelles dont la mise en œuvre est source de gains pour la région dans laquelle
ils s’implantent.
e) Effet domino et effet moyeu-rayon
L’existence des accords régionaux crée une dynamique se traduisant par l’accroissement du
périmètre de la zone. Cet élargissement est à l’origine d’un « effet domino » : certains pays
entrant dans la zone, cela convainc d’autres pays de demander leur adhésion. Il existe aussi un
effet « moyeu-rayon ». Ce phénomène est spécifique aux zones constituées d’un centre
développé ayant un très gros poids commercial, entouré de pays périphériques de moindre
importance sur le plan économique. Ces pays périphériques nouent des relations
commerciales avec le centre, ce qui renforce leur dépendance à son égard, mais distend les
liens qui existaient entre eux avant la formation de l’union. Ainsi, dans cette configuration, les
avantages de l’union profiteraient surtout au centre et ce système ne serait pas forcément
bénéfique pour tous.
B) Stratégies d’attractivité des territoires
Les facteurs traditionnels de l’attractivité sont : un environnement culturel attrayant, des
infrastructures de qualité, de fortes capacités d’innovation, une bonne qualité de vie, une main
d’œuvre de qualité, un cadre juridique attrayant. Relevons que la littérature économique
illustre l’importance de l’infrastructure matérielle et de l’infrastructure de services sur
l’intégration commerciale des pays en développement. Ces études montrent que l’élimination
des contraintes en matière d’infrastructure peut faciliter le processus de réorientation des
ressources vers les secteurs plus productifs. Ainsi, le développement des infrastructures
transfrontalières et transnationales (construction des ponts entre les frontières, modernisation
des routes, etc.), rend favorable de commerce international. Le tableau suivant présente
quelques résultat consécutif à l’amélioration de la qualité des infrastructures.
Section II : Stratégies des acteurs privés
Les théories traditionnelles n’accordent aucune place aux acteurs privés dans l’explication des
échanges commerciaux, puisque selon elle se sont les nations et elles seules qui échangent.
Pourtant les acteurs privés à l’instar des firmes multinationales élaborent des stratégies qui
boostent les échanges commerciaux. En effet, La croissance rapide du commerce mondial
depuis 1045 est largement due au développement des grandes firmes multinationales, qui
organisent leur processus productif à l’échelle du globe, en créant des filiales là où la main
d’œuvre est peu chère et/ou les marchés sont vastes. Les achats de capital à l’étranger par ces
firmes constituent l’investissement direct étranger (IDE). Nous discutons de cet aspect ici (A).
Par ailleurs, les stratégies de positionnement de ces firmes jouent un rôle important dans le
développement du commerce international (B).
A) Firmes multinationales et commerce international : le rôle des IDE
D’après le FMI (Fonds monétaire international), l’IDE est composé de trois éléments :
- Les achats par l’investisseur d’un capital situé à l’étranger ;
- Le réinvestissement dans la filiale des bénéfices de la filiale ;
- Les emprunts et prêts de fonds entre la société-mère et les filiales.
Ces mouvements internationaux de capitaux reposent soit sur les écarts de revenus du capital
entre pays soit sur les stratégies des firmes.
1) Les écarts entre les revenus du capital (modèle de Mundell)
Dans la théorie de HOS, on peut introduire la possibilité que le capital circule entre pays.
Supposons que les marchandises ne puissent être échangées, à cause d’obstacles naturels ou
mis par les Etats (droits de douane, obstacles non tarifaires, coûts de transport). Dans cette
situation, la région qui possède relativement plus de capital (par rapport au travail) c’est-à-
dire le pays A, verse un revenu aux détenteurs de capital plus faible que le pays B où le
capital est relativement rare. Puisque le capital peut se déplacer, il doit, d’après cette analyse,
migrer du pays A vers le pays B. Cette délocalisation du capital se substitue au commerce des
marchandises (freiné par les obstacles) et provoque le rapprochement des dotations relatives
factorielles : le stock de capital du pays A se réduit au profit du pays B, les dotations en
travail restant fixes. Lorsque les dotations relatives deviennent égales, les revenus du capital
sont eux-mêmes égalisés et le mouvement s’arrête.
Ainsi, dans le modèle HOS, le capital se déplace en fonction de la rareté relative du capital
par rapport au travail et ce mouvement rapproche les rémunérations dans les deux pays. Cette
thèse n’explique guère les mouvements de capital entre pays qui possèdent des dotations
relatives factorielles proches donc des rémunérations du capital peu différentes, en principe.
2) Les thèses fondées sur les stratégies de firmes
La théorie de Mundell repose sur une conception financière du capital, sans référence au
comportement des firmes. D’autres approches prennent en compte ce comportement.
Trois raisons sont avancées pour justifier qu’une firme préfère se délocaliser pour servir le
marché où elle s’implante plutôt que d’exporter depuis son pays d’origine :
- Elle dispose d’un avantage monopolistique (de procédé, de produit ou d’accès à des
marchés) qu’elle souhaite rentabiliser sur un marché plus vaste ;
- Elle préfère internaliser certaines opérations (extraction de matières premières,
production de produits semi-finis, commercialisation) en les faisant réaliser par des
filiales à l’étranger plutôt que de passer par le marché, qui lui parait trop risqué ;
- Elle cherche à tirer parti des avantages comparatifs des pays d’accueil possibles, en se
fondant sur les couts en travail, les dotations factorielles, les dimensions des marchés
et leur expansion, la qualité des infrastructures, le climat social, les avantages offerts
par les Etats aux investisseurs étrangers.
B) L’économie géographique
L’économie géographique, tente de réaliser une synthèse entre le commerce international, qui
prend en compte les caractéristiques économiques des territoires, et celle qui s’intéresse aux
stratégies de délocalisation des firmes.
a) Force d’agglomération et forces de dispersion
Les modèles d’économie géographique prennent en compte les coûts de transaction (coûts de
transport des biens et coûts d’information, d’autant plus élevés que les marchés sont
lointains), la différenciation des biens et les externalités positives. Celles-ci sont de deux
types, technologiques et pécuniaires. Les externalités technologiques se réfèrent à des facteurs
hors marché : une firme bénéficie de la recherche développement (R-D) et du savoir-faire de
celles qui se trouvent dans son environnement, sans avoir à en supporter le coût. Les
externalités pécuniaires se réfèrent à des facteurs qui transitent par les marchés. Ainsi, la
concentration des firmes dans une région attire les travailleurs et chaque firme de la région
profite de cette offre de main-d’œuvre plus abondante et plus diversifiée ; de même la
concentration des consommateurs sur un territoire permet à toute entreprise installée sur celui-
ci de produire un nombre plus élevé d’objets donc de bénéficier d’économie d’échelle.
La présence de ces externalités est à l’origine de forces centripètes qui vont conduire à
l’agglomération des firmes, dans une région donnée. A contrario, il existe des forces
centrifuges qui freinent ce mouvement d’agglomération et reposent sur la concurrence. En
effet, plus les firmes sont nombreuses dans la région, plus le degré de concurrence augmente,
ce qui, toutes choses égales par ailleurs, réduit leur profit. De même, la concentration des
unités de production se traduit par une augmentation de la demande de biens intermédiaires et
de la demande de travail, ce qui accroît les prix des intrants et les salaires, donc restreint le
profit. Pour déterminer la répartition des activités dans l'espace, il faut donc prendre en
compte ces deux ensembles de forces et faire intervenir, au surplus, le coût de transaction. Un
coût de transaction élevé limite la tendance à l'agglomération, les entreprises qui seraient
tentées de se regrouper dans un centre devant supporter des frais pour desservir les marchés
de la périphérie. Si ce coût s'abaisse, il arrive un moment où il devient avantageux de se
déplacer vers ce qui va devenir un centre, pour profiter des externalités positives qui naissent
au centre et qui compensent ce coût.
b) Les dynamiques d’agglomération : le modèle de Krugman
Les modèles d'économie géographique cherchent à rendre compte des dynamiques de
formation des agglomérations d'activités dans l'espace. Le modèle de référence, proposé par
Krugman (1991)', met en évidence le rôle du coût de transaction sur le processus de
répartition de l'activité industrielle entre deux régions, possédant initialement les mêmes
dotations factorielles. Nous en donnons ici les hypothèses et les conclusions. L'économie est
composée de deux régions 1 et 2 et de deux secteurs, l'agriculture et l'industrie. Le bien
agricole est homogène et produit dans les conditions de la concurrence pure et parfaite. Le
bien industriel est diversifié, chaque entreprise produisant une variété particulière,
conformément au modèle de concurrence monopolistique. Tous les consommateurs possèdent
la même fonction d'utilité. Le bien agricole et chaque variété du bien industriel sont produits
avec deux facteurs : le travail non qualifié, qui ne circule pas entre les régions et le travail
qualifié, spécifique à chaque activité et mobile entre régions. Dans l'agriculture, les
rendements sont constants à l'échelle ; dans l'industrie, les rendements d'échelle sont
croissants. Initialement, chaque région possède la même dotation en travail qualifié et en
travail non qualifié que l'autre. L'entrée d'une firme industrielle nouvelle dans une région
quelconque engendre deux effets contraires :
- Une augmentation de la profitabilité des firmes locales due à des externalités : la firme
nouvelle apporte une variété nouvelle qui attire les consommateurs (dont l'utilité
dépend positivement des variétés nouvelles consommées), ce qui augmente la taille du
marché donc abaisse le coût moyen de chacune ; cette entrée fait venir également des
travailleurs, ce qui abaisse les salaires.
- Une diminution de la profitabilité due à l'augmentation du degré de concurrence :
l'entrée de la firme réduit le profit de chaque firme locale, par la concurrence plus
intense qu'elle provoque sur les marchés de biens et sur les marchés des facteurs.
Le jeu de ces deux effets, combiné avec l'impact du coût de transaction permet de montrer que
le niveau de ce coût joue un rôle essentiel dans la dynamique d'agglomération. Si le coût de
transaction prend la valeur maximum (CM) aucun déplacement de firmes n'a lieu entre les
régions (ou les pays).