ChoCs
futurs
SECRÉTARIAT GÉNÉRAL
DE LA DÉFENSE ET DE
L A S É C U R I T É N AT I O N A L E
ChoCs futurs
Étude prospective à l’horizon 2030 :
impacts des transformations
et ruptures technologiques
sur notre environnement
stratégique et de sécurité
SECRÉTARIAT GÉNÉRAL
DE LA DÉFENSE ET DE
L A S É C U R I T É N AT I O N A L E
A vocation pédagogique, cet exercice de prospective n’exprime pas de position
officielle et ne correspond pas à une quelconque doctrine, livre blanc ou politique
publique. Il reflète le point de vue de chercheurs et l’état des réflexions sur un
ensemble de sujets. Le choix des thématiques résulte du travail de veille
technologique réalisé par le sGDsN, en relation étroite avec le monde de la recherche.
Il pourra être actualisé et augmenté par l’étude ultérieure d’autres sujets.
Sommaire
Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
Introduction ................................................................... 9
Partie 1 : Des tendances qui se consolident . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
La défense antimissile balistique en 2030 : un système militaire
mature au cœur des équilibres stratégiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
La démocratisation de l’accès à l’espace . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
Paix et guerre dans le cyberespace . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
La dissuasion, atout de puissance et facteur de paix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
terrorisme et menaces NrBC : vers un terrorisme technologique ? . . . . . . . . . . . . . . . . . 83
frontières passoires ou frontières intelligentes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95
5
Partie 2 : ruptures technologiques – ruptures stratégiques ......... 111
Les missiles et vecteurs hypervéloces, nouveaux déterminants des puissances ?. . . . . . . . 113
Militarisation et insécurisation de l’espace . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 125
La révolution de l’impression 3D . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
La biologie de synthèse : un saut dans l’inconnu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 149
Comment les neurosciences vont-elles transformer la guerre ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
La cryptographie est-elle à l’aube de la révolution quantique ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175
Le champ de bataille « 3.0 » : intelligence artificielle, robots,
nanotechnologies et armes à énergie dirigée sous l’uniforme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 185
Liste des principaux acronymes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
Avant-propos
Q
uand robert fulton, inventeur du bouleverser notre futur et toutes les équa-
premier sous-marin poseur de tions de sécurité et de défense.
mines, soumit son projet au
Le présent rapport, élaboré en lien avec la
Directoire puis à Napoléon, celui-ci fut re-
fondation pour la recherche stratégique
jeté comme inepte et militairement dé-
(frs), est justement consacré à l’impact sur
loyal. L'Amirauté britannique, plus
notre environnement stratégique de
perspicace, en vit tout l’intérêt, mais pré-
quelques transformations technologiques
féra soudoyer fulton pour qu’il ne déve-
en gestation ou déjà en cours. Il ne s’en-
loppe pas une invention potentiellement
hardit pas trop loin, mais braque le pro-
dangereuse pour la suprématie de sa flotte.
jecteur sur l’horizon 2030, horizon
L'Amérique n'en voulut pas davantage.
raisonnable pour les politiques publiques.
Malgré l’engouement technologique de Il se propose d’attirer l’attention du lecteur
notre siècle, la résistance à l'innovation sur une série de thématiques d’intérêt, no-
existe toujours, par paresse intellectuelle, tamment technologiques, et s’interroge sur
par force des habitudes, par choix de doc- leur impact dans les quinze ans à venir.
trine, ou du fait de contraintes écono-
L’introduction de ce document rappelle les 7
miques. A côté des ruptures stratégiques
qui, subrepticement ou brutalement, affec- profondes transformations qu’a connues
tent l’agencement du monde, il existe des notre environnement international depuis
sauts ou des ruptures technologiques qui, cinq ans, et dresse le tableau géostraté-
même ressentis comme imminents, n’ont gique d’un monde menacé par le désordre
pas été anticipés avec clairvoyance. Le choc et le regain des tensions. Elle met en évi-
est alors plus violent et les effets moins dence, également, l’influence majeure que
bien maîtrisés. Dans tous les cas, l’accélé- pourraient exercer le progrès et la diffusion
ration du temps technologique au XXIe siè- des technologies sur les équilibres straté-
cle rend le rattrapage des occasions giques.
manquées plus difficile et le prix du déni Certaines évolutions déjà observables,
plus élevé. comme l’émergence de la conflictualité
Dans un monde travaillé par des dyna- dans le cybermonde, ou la montée des
miques contradictoires, où l’équilibre des risques associés à la présence de nouveaux
puissances est fortement évolutif et où les acteurs dans l’espace extra-atmosphérique,
mécanismes d’une gouvernance mondiale pourraient se prolonger dans les quinze
sont enrayés, il est devenu plus essentiel prochaines années. Ces tendances qui se
encore de ne pas se tromper sur les révo- consolident font l’objet de la première par-
lutions scientifiques et techniques qui vont tie du rapport.
La seconde partie, quant à elle, envisage de la communauté stratégique française
les ruptures technologiques susceptibles (administrations, think tanks), voire alimen-
d’engendrer des ruptures stratégiques. ter utilement le débat public, dans une
Ainsi, par exemple, la diffusion de la bio- période où les questions de sécurité et de
logie de synthèse et l’impression 3D défense s’imposent au cœur des préoccu-
pourraient entraîner une individualisation pations.
de la menace en mettant des capacités non
négligeables à la disposition d’acteurs non
étatiques. En revanche, le développement
des vecteurs hypervéloces pourrait confé-
rer une avance militaire considérable à un
club restreint d’Etats détenteurs.
Cette étude ne prétend ni être exhaustive,
ni apporter un éclairage définitif sur les
thèmes qu’elle a choisis. Elaborée dans un
dessein pédagogique, elle ne définit pas
davantage une doctrine, ni ne fixe une
feuille de route pour les politiques
publiques dans les domaines qu’elle
aborde. Elle espère, en offrant des
« regards » sur des défis à venir pour Louis Gautier
secrétaire général
l’Europe et pour notre pays, proposer des de la défense
8
pistes de réflexion à l’ensemble des acteurs et de la sécurité nationale
ChoCs futurs
Introduction
P
arler de chocs futurs, c’est intro- Le monde est confronté à une menace ter-
duire la violence et la rupture dans roriste omniprésente, qui a franchi un
la réflexion sur l’avenir. rencontre nouveau seuil avec la progression depuis
brutale de personnes ou de choses ; l’été 2014 de Daech, avatar particulièrement
conflit, affrontement entre entités mais dangereux du terrorisme d’inspiration
aussi entre idées ou intérêts ; émotion for- jihadiste.
tuite et soudaine qui frappe l’intégrité La menace véhiculée par Daech se super-
physique, la sensibilité ou le psychisme ; pose à celle portée de façon continue par
syndrome clinique aigu nécessitant une Al Qaïda et ses groupes affiliés. Cette struc-
thérapie médicale d’urgence… L’espace turation de la scène jihadiste en deux pôles
sémantique du mot choc est inquiétant rivaux contribue à un phénomène de sur-
mais ambigu. Il renvoie à l’action, mili- enchère terroriste au niveau mondial. Elle
taire notamment, à la secousse, à la s’exprime à travers une stratégie d’expan-
blessure, au traumatisme. Comme il sion géographique des groupes terroristes
implique en creux la résilience, le renou- qui cherchent à étendre leur zone d’in-
veau et l’espoir. fluence. Profitant de l’effondrement ou de
L’environnement dans lequel s’inscrivent la faiblesse des Etats, de la porosité de
les études prospectives réunies dans cet leurs frontières et de l’absence de contrôle,
ouvrage est celui d’un monde apolaire qui ils cherchent à s’implanter dans des zones
émerge, qui voit s’affirmer de nouvelles de non-droit, du Nord du Nigeria au sahel
stratégies de puissance et qui met à et à l’Afrique du Nord (sud algérien, Libye,
l’épreuve les fondements communs de la sud tunisien), du Levant (sinaï, syrie, Irak) 11
paix, notamment dans leur incarnation à la péninsule arabique (Yémen) et jusqu’à
européenne. Les évolutions profondes de la Corne de l’Afrique. L’acquisition par ces
l’environnement géopolitique et les rup- groupes terroristes de capacités militaires
tures technologiques prévisibles à très significatives leur permet désormais
l’horizon 2030 sont-elles de nature à d’engager des combats de forte intensité
remettre en cause les équilibres straté- pour le contrôle ou la conquête de terri-
giques ? Et les Etats, par les nouvelles toires. En outre, la désinhibition dont font
capacités et les systèmes de régulation preuve les jihadistes, au regard de la vio-
dont ils se dotent, peuvent-ils résister à lence des outils de propagande, favorise
l’individualisation de la menace qui se l’imitation et le passage à l’acte chez des
profile à travers les progrès techniques ? individus ou des organisations incontrôlés,
Dans ce contexte international troublé, mus par d’autres motivations idéologiques.
entreprendre une réflexion prospective La france est pour sa part confrontée à
peut sembler délicat. L’exercice est pour- une nette aggravation de la menace terro-
tant indispensable, dans un genre qui ne riste. Les incitations répétées à commettre
permet jamais de prévoir le cours exact des attaques planifiées ou inspirées contre
que les événements prendront dans le nos ressortissants et nos intérêts se sont
futur, mais qui prétend au moins éclairer tragiquement concrétisées par les attentats
les grandes tendances qui vont influer sur qui ont frappé la france et l’Europe depuis
les équilibres stratégiques de demain. 2015. Et le retour des combattants étran-
gers, chassés désormais des sanctuaires des Par ailleurs, l’incapacité des pouvoirs en
organisations jihadistes, constitue une place en Afrique du Nord à améliorer la
menace renforcée pour les pays frontaliers situation socio-économique interne contri-
et les pays d’origine de ces revenants. Elle bue à alimenter une contestation sociale,
implique une continuité absolue de la source potentielle de déstabilisation pour
lutte antiterroriste, de l’intérieur à l’exté- ces Etats et pour la région tout entière.
rieur de nos frontières. Au sud de la bande sahélo-saharienne,
Car l’équilibre géostratégique est affecté l’expansion de la secte islamiste Boko
par de multiples facteurs politiques, Haram, forte de plusieurs milliers de com-
démographiques ou économiques, qui battants dans le Nord-est du Nigéria fait
entraînent des risques importants de peser un risque sur la stabilité de la région
déstabilisation et de crises. du lac tchad par les implications humani-
La faillite des Etats a entraîné l’instabilité taires liées aux flux de réfugiés qu’elle
et même la déstructuration de régions entraîne et par l’essaimage de ses thèses
entières, hier en Afghanistan, aujourd’hui dans l’ensemble des pays riverains.
au Levant et en Afrique. Après la vague La multiplication des menaces et des
des révolutions arabes, elle s’incarne crises politiques au Maghreb, au Proche et
avant tout dans la guerre civile qui sévit au Moyen-orient comme dans l’Afrique
en syrie, à l’origine d’un chaos sécuritaire subsaharienne a profondément déstabilisé
et politique sur le flanc sud de l’Europe l’ensemble de la zone. En facteur commun,
qui a favorisé le développement de Daech. les divisions confessionnelles entre
12 Même si cette organisation terroriste perd sunnites et Chiites, exacerbées par les riva-
de son emprise territoriale, elle continuera lités entre l’Iran et l’Arabie saoudite,
de représenter une menace pour la région augmentent le risque de tensions. or,
dans les années à venir. celles-ci, outre qu’elles alimentent des
L’effondrement de l’Etat libyen et l’inca- mouvements massifs de migrants et de
pacité des autorités issues des printemps réfugiés, ne semblent pas devoir trouver de
arabes à répondre aux causes profondes solutions à court ou moyen terme et
des révolutions de 2011 font peser une devraient peser sur le contexte régional des
menace sur la stabilité de l’Afrique du 15 prochaines années.
Nord et de la bande sahélo-saharienne. L’accroissement des flux de réfugiés est
En Libye, la dégradation sécuritaire conti- l’une des conséquences majeures de ces
nue de favoriser l’émergence d’un hub conflits et représente, par son caractère
terroriste qui constitue une zone de bras- massif, une autre source de déstabilisa-
sage, de connexion et de collusion entre tion. fuyant la pauvreté ou la guerre,
les différents groupes jihadistes libyens ou plusieurs millions d’individus ont ainsi été
de la bande sahélo-saharienne (Bss), se déplacés en raison des crises récentes
revendiquant d’Al Qaïda ou de Daech. Le (syrie, Irak, Libye, Nigéria, rCA, rDC). Cet
territoire libyen constitue ainsi une zone afflux concerne en premier lieu les Etats
refuge et une plateforme logistique où les voisins des foyers de crise, marqués par
groupes jihadistes de la Bss peuvent se une grande fragilité économique, et fait
régénérer. peser sur eux une pression importante
ChoCs futurs
alors même que leur stabilité politique est ralentissement prolongé de l’économie
déjà menacée. Mais ce vaste mouvement mondiale pourrait entraîner la contesta-
migratoire touche aussi tout particulière- tion croissante des pouvoirs en place et
ment l’Europe — le nombre de migrants une escalade non maîtrisée des tensions.
traversant chaque année la Méditerranée a un nouveau ralentissement en Chine
ainsi triplé depuis 2011 — où certains pays serait préjudiciable à l’ensemble de l’éco-
y voient à la fois des risques sécuritaire et nomie mondiale. Les réformes
économique inacceptables dans la structurelles profondes des autorités chi-
conjoncture actuelle. noises visent en particulier à soutenir la
demande intérieure et à réduire la vulné-
Car l’économie mondiale connaît de
rabilité de l’économie chinoise aux
grandes incertitudes et une nouvelle crise
variations des prix des matières premières.
catalyserait les tensions nationales
comme internationales. une détérioration de la conjoncture inter-
nationale aurait par ailleurs des
La reprise de l’activité économique mon-
conséquences préjudiciables en Europe,
diale, soutenue par un ensemble de
où une majeure partie des Etats membres
politiques publiques interventionnistes voit sa capacité d’action contrainte par des
(Etats-unis, zone euro), reste aléatoire tant impératifs d’assainissement budgétaire.
les facteurs d’incertitude — politique de la Elle conduirait mécaniquement à un effet
nouvelle administration américaine, de ciseau (baisse de l’activité et donc baisse
ampleur des effets du Brexit, orientations des ressources, déclenchement des stabili-
de la politique budgétaire et résultats des sateurs automatiques et accroissement de
élections à venir en Europe — sont nom- 13
la dépense sociale). une réactivation de la
breux. crise des dettes souveraines, sous l’effet
une nouvelle crise économique mondiale d’une hausse marquée des taux d’intérêt
aurait des conséquences graves qui pour- auxquels les Etats empruntent pour rache-
raient affecter la stabilité internationale. ter celles-ci, pourrait à son tour entraîner
Elle pourrait avoir plusieurs origines : une dislocation de la monnaie unique.
résurgence de la crise de la dette euro- Dans ce contexte économique incertain,
péenne (Italie, Grèce…), éclatement de la les risques de déstabilisation politique
zone euro pour des raisons politiques, n’épargnent plus les Etats les plus déve-
éclatement d’une bulle spéculative (exem- loppés.
ple de l’immobilier), ralentissement brutal
Les Etats du continent européen et de son
du commerce mondial en raison de la
environnement proche sont en effet eux
mise en place de mesures protectionnistes,
aussi exposés à des enjeux d’ordre poli-
chute des cours des matières premières
tique qui peuvent modifier en profondeur
(qui pourrait provoquer l’arrêt de la crois-
les équilibres actuels. Les fragilités intrin-
sance des pays les plus dépendants de
sèques de la russie — faiblesse de la
cette rente, dont l’Afrique).
démographie, ralentissement économique,
Dans les économies émergentes, habituées contestations potentielles du pouvoir —
depuis plus d’une décennie à une crois- sont de nature à entraîner une remise en
sance très dynamique mais irrégulière, le cause du système politique actuel préservé
par l’autoritarisme. La montée des popu- or le spectre d’un affrontement Est-ouest
lismes en Europe ne permet plus d’écarter a fait son retour sur le continent euro-
l’hypothèse de l’élection du leader d’un péen avec la crise de Crimée en 2014. Par
parti nationaliste et xénophobe à la tête la remise en cause des principes interna-
d’une démocratie européenne. Cette vic- tionaux de souveraineté des Etats et
toire pourrait entraîner de fortes d’inviolabilité des frontières qu’elle sup-
protestations à l’intérieur des Etats-mem- pose et par l’implication directe ou
bres et ferait peser une grave menace sur indirecte de la russie dans le conflit (sou-
le périmètre, le cadre institutionnel et les tien à peine masqué aux séparatistes du
principes fondateurs de l’union euro- Donbass, politique d’intimidation,
péenne. déploiement de moyens potentiellement
surprise stratégique par excellence, le vote nucléaires en Crimée et à Kaliningrad),
en faveur du Brexit, lors du referendum du cette annexion a provoqué un très fort
23 juin 2016, a provoqué la crise la plus regain de tension entre l’Est et l’ouest fait
grave que la construction européenne a revenir à nos portes de vieux relents de
connue depuis ses débuts. Les négociations Guerre froide que l’on croyait révolus.
de sortie, qui doivent durer a minima deux Ces risques politiques européens sont
ans à partir du déclenchement de l’article d’autant plus préoccupants que l’élection
50 du traité sur l’union européenne, pla- de Donald truMP à la présidence des
ceront l’union dans une situation inédite Etats-unis suscite de fortes interrogations
et mettront son unité à l’épreuve. A l’issue, sur la politique qu’il va mettre en œuvre.
14
l’Europe peut en sortir renforcée si la soli- Le candidat avait alterné une rhétorique
darité de ses membres se confirme sous militariste visant à restaurer la place des
l’effet de politiques ambitieuses de relance Etats-unis dans le monde et un discours
du projet européen ; a contrario, le Brexit isolationniste, répondant aux attentes d’un
risque de constituer un précédent dange- électorat méfiant du reste de la planète. ses
reux pour certains Etats. prises de position marquent en tout état
sur le plan stratégique, la sortie du de cause un tournant dans les objectifs
royaume-uni prive l’union européenne que se fixent les Etats-unis, traditionnelle-
d’une puissance nucléaire, membre per- ment porteurs de valeurs universalistes,
manent du conseil de sécurité des Nations sur le plan international. Elles posent éga-
unies, investie à titre national dans la pré- lement la question des garanties de
vention des conflits et capable de se sécurité que la puissance américaine est
projeter au-delà de sa périphérie immé- prête à offrir à ses Alliés historiques, que
diate. Elle peut également venir renforcer ce soit en Asie ou en Europe.
la frilosité d’Etats membres désireux de De ces évolutions émerge un ordre mon-
voir l’Europe limiter ses interventions exté- dial apolaire caractérisé par la fin de
rieures à celles de « basse intensité », voire l’hyperpuissance américaine, un recul rela-
ne remplir que des missions purement tif de la supériorité économique et
civiles. La stature politique, stratégique et militaire des nations occidentales, la réaf-
militaire de l’union s’en trouve d’autant firmation de la nation russe et une
affectée. ascension inexorable de la Chine. Cette
ChoCs futurs
nouvelle donne voit s’affirmer de nou- La modernisation de ses armées, le renfor-
velles stratégies de puissance et met le cement de son autonomie dans la
multilatéralisme et l’Europe à l’épreuve. conception et la fabrication de ses pro-
Les Etats-unis conservent tous les grammes capacitaires et l’investissement
moyens de tenir une place majeure sur la dans des nouveaux domaines de guerre
scène internationale par le niveau ren- (hybrides, cybernétique, désinformation)
forcé de leurs dépenses militaires, la constituent les vecteurs privilégiés de la
puissance intacte de leur l’armée, leur réaffirmation de sa puissance. sa contesta-
potentiel d’innovation technologique et le tion du modèle libéral (politique,
statut international privilégié de leur mon- économique) empêche cependant la mise
naie. toutefois, ils ne semblent plus en place de réformes qui lui permettraient
désireux de jouer le rôle hégémonique de développer et de diversifier son écono-
qu’ils ont traditionnellement incarné dans mie, encore très dépendante des
la diffusion des idéaux démocratiques. exportations de matières premières et de
Amorcée sous l’administration oBAMA, produits de l’industrie lourde.
soucieuse de tourner la page d’une décen- La Chine, quant à elle, s’affirme non seu-
nie d’opérations extérieures coûteuses et lement comme une puissance soucieuse
aux effets contestables, cette tendance de son « pré carré » et de ses approvision-
prend désormais une nouvelle ampleur. Le nements — les tensions en mer de Chine
président truMP entend en effet recentrer en témoignent — mais aussi, et de plus en
fortement la stratégie de son pays autour plus, comme un acteur global, susceptible
des intérêts américains (« America First »). d’exercer un leadership parmi les pays
15
Ce désengagement est surtout préoccupant émergents et de promouvoir un multilaté-
pour la sécurité des alliés européens béné- ralisme alternatif, comme l’illustrent
ficiant de la protection américaine. Il l’organisation de coopération de shanghai
favorisera probablement une montée en (mise en place avec la russie) ou le projet
puissance des dépenses militaires des Etats de « nouvelle route de la soie ».
européens et la mise en place progressive sur le plan militaire, Pékin poursuit sa
d’une défense commune, mais ces évolu- montée en puissance et se dote de capaci-
tions prendront nécessairement du temps. tés qui lui permettent d’être présent sur
or la russie remet aujourd’hui ouverte- tout le spectre : à terre, en mer, mais aussi
ment en cause l’ordre mondial hérité de dans les airs, via le développement
la fin de la Guerre froide. face à la volonté d’avions furtifs et de systèmes de défense
de réguler les relations internationales par antimissile balistique. C’est enfin dans l’es-
le droit, elle tente de réhabiliter une pace, où la Chine dispose de programmes
approche réaliste des relations internatio- couvrant l’ensemble de l’activité spatiale
nales, fondée sur des rapports de force. De (communication, navigation, reconnais-
manière opportuniste, elle affirme son sance militaire) que les ambitions
influence dans ses zones d’intérêt tradi- chinoises se renforcent.
tionnel (« étranger proche ») ou celles qui sur le plan économique, une opposition à
servent sa stature de puissance planétaire fronts renversés se dessine, entre des Etats-
(syrie, Libye). unis tentés par un virage protectionniste
et une Chine prête à se poser en défenseur maritimes, profitant de l’insécurité géné-
de la mondialisation et du libre-échange. rale et alimentant celle-ci. Les câbles
A l’appui de ces stratégies de puissance, sous-marins assurant les communications
de nouveaux modes opératoires sont mis numériques deviennent par exemple de
potentielles cibles dans le jeu des puis-
en œuvre et de nouveaux espaces straté-
sances.
giques de confrontation apparaissent.
Le cyberespace, qu’une vision idéale avait
L’évolution et la diffusion rapide des tech-
initialement érigé en havre de liberté et
niques, le recours à des outils nouveaux
d’échanges sans entraves, est d’ores et
d’endoctrinement, de déstabilisation et de
déjà traversé par de multiples formes de
provocation ainsi que la multiplication des
tensions et de risques, qu’il s’agisse de la
terrains possibles d’affrontement transfor-
cybercriminalité, des pratiques de désinfor-
ment l’art de la guerre. A la stratégie et la
mation et de manipulation de l’opinion,
tactique classiques succèdent des modes
ou des attaques informatiques perpétrées
d’action asymétrique incarnés aujourd’hui
par des Etats comme par d’autres types
par le terrorisme et qui risquent de perdu-
d’acteurs. Les actions malveillantes, parfois
rer même après la défaite de l’Etat
à forte visibilité, ont par exemple systéma-
islamique en syrie et en Irak. La frontière
tiquement accompagné les crises que
entre la guerre et la paix devient ainsi de
notre pays a traversées, comme celle des
plus en plus poreuse.
attentats de janvier 2015, et elles ponc-
Cette compétitivité accrue entre des tuent désormais la vie démocratique. Pour
acteurs stratégiques toujours plus nom- éviter que le cyberespace ne soit un nou-
16
breux se traduit par une remise en cause veau Far West, l’avenir proche verra les
des normes de régulation d’accès aux pouvoirs publics et les sociétés civiles
espaces d’intérêts communs ou Global affronter un triple défi : acquérir une cul-
Commons (mer, cyberespace, espace), ture de la cybersécurité et remédier le plus
considérés comme symboles de l’hégémo- efficacement possible aux vulnérabilités ;
nie occidentale d’après-guerre, dont la se doter, dans le cas des Etats, de capacités
maîtrise devient un enjeu majeur et l’ap- offensives et défensives ; poser, enfin, les
propriation la source de rivalités nouvelles. fondements d’une régulation du cyberes-
Les espaces maritimes font en effet l’objet pace au niveau international.
d’une compétition accrue et sont à l’ori- Alors que la pérennité d’un accès sûr et
gine de nombreuses tensions. Pour pacifique à l’espace extra-atmosphérique
garantir leur accès à certaines ressources et s’impose comme condition indispensable
accroître leur contrôle sur des lieux et des à l’indépendance stratégique nationale,
voies stratégiques, des Etats multiplient les l’augmentation de l’insécurité accompagne
revendications sur leurs frontières mari- au contraire la démocratisation de son
times, par une interprétation exorbitante usage. La multiplication des acteurs qui y
du droit international de la mer. De nom- évoluent et la transformation des techno-
breuses menaces criminelles (trafics en logies utilisées vont de pair avec une sorte
tous genres, piraterie, brigandage) se déve- de militarisation de l’espace où de nou-
loppent par ailleurs dans les espaces velles menaces apparaissent (armes
ChoCs futurs
antisatellites, en particulier pour les satel- essentiellement sur la diversification des
lites en orbite basse). vecteurs et leur amélioration, que ce soit
A la recrudescence de ces tensions et l’affir- en termes de portée, de capacité de péné-
mation de politiques agressives de puis- tration des défenses ou de précision
(Chine, Inde, Pakistan, russie). Certains
sance, la communauté internationale
programmes sont, le cas échéant, menés
peine à opposer la régulation des en-
en parallèle de la conduite d’un pro-
ceintes multilatérales traditionnelles.
gramme spatial. De leur côté, une partie
La prolifération met ainsi à l’épreuve les des Etats non dotés, galvanisés par cer-
régimes de contrôle. Le pouvoir syrien a taines oNG, prônent la mise en place
prouvé, par l’emploi d’armes chimiques d’une interdiction immédiate des armes
contre ses opposants, qu’il était prêt à vio- nucléaires pour des raisons humanitaires.
ler le droit international et aller contre Les initiateurs de ce projet devraient être
tous les tabous concernant les armes de mieux avisés que ce faisant, ils risquent
destruction massive. L’impunité dont il a ainsi une rupture du régime global de pro-
bénéficié jusqu’à présent pourrait encoura- lifération, beaucoup plus grave et
ger d’autres Etats à entrer dans une immédiate dans ses effets et sans doute
logique de contournement des régimes de contraire à leurs intentions initiales.
contrôle des armements et de désarme-
L’impunité avec laquelle la syrie a pu uti-
ment, et altérer le traitement des crises à
liser des armes chimiques contre sa
venir. Dans le même temps, la poursuite
population ou la russie violer le droit
des provocations nucléaires du régime
international des frontières en Crimée, 17
nord-coréen impose une réévaluation de
illustre l’affaiblissement du système
cette menace et une réflexion sur la ges-
international de sécurité. Il envoie un
tion d’un Etat proliférateur nucléarisé.
signal d’irrésolution propice à l’émergence
De manière générale, il convient de souli- de nouvelles agressions.
gner la complexité des méthodes
L’oNu est à la fois une enceinte de négo-
déployées par les acteurs proliférants pour
ciation et un cadre normatif qui vise à
contourner les mesures mises en place par
maintenir un consensus minimum sur les
la communauté internationale contre eux
conditions du recours à la force et les
(sanctions, entraves des flux physiques ou
réponses à apporter aux atteintes à la paix.
financiers, contrôle à l’export). Les réseaux
Dans un monde de plus en plus menaçant,
proliférants se réorganisent en perma-
une telle architecture ne peut servir de force
nence, masquent les caractéristiques
de rappel que si les principales puissances
techniques des biens interdits et dissimu-
restent engagées en sa faveur. A défaut, et si
lent l’identité des destinataires finaux.
le régime international de sécurité résultait
Enfin, même si les arsenaux nucléaires de de la simple addition de politiques natio-
la plupart des Etats dotés ont été fortement nales de sécurité, le risque d’instabilité
réduits après la prorogation indéfinie du générale serait dominant, par la difficulté à
traité de non-prolifération (tNP), la dis- désigner des menaces communes et à met-
suasion nucléaire fait actuellement l’objet tre en place à l’échelle mondiale des
de programmes de modernisation, portant réponses coopératives adaptées.
Mais il est peu probable que l’évolution du financiers sur la dette de certains des Etats
système de sécurité collective d’ici 2030 membres. Et les perspectives économiques
permette de répondre efficacement aux sont obérées par le défi démographique
tensions mondiales. La puissance des Etats qu’entraîne le vieillissement de la popula-
dans leurs sphères d’influence semble plus tion européenne, sous le double effet
probable, les Etats-unis et la Chine étant d’une réduction de la natalité et d’un
seuls en mesure de l’exercer à l’échelle allongement de l’espérance de vie.
mondiale. Cet « hiver démographique » est à opposer
Dans cet environnement stratégique en à la « contre-transition démographique »
profonde mutation, l’Europe est à observée en Afrique du Nord et au Moyen-
l’épreuve. Le projet européen est en effet orient ainsi qu’à la croissance
menacé à l’intérieur comme à l’extérieur démographique spectaculaire et inédite de
des frontières de l’union. Ebranlée par le l’Afrique subsaharienne. Alimentés par les
retrait britannique, la volonté partagée effets déjà dévastateurs du réchauffement
d’édifier un espace de paix, de prospérité climatique dans cette partie du monde, les
et de libertés, qui fondait la double dyna- effets de déstabilisation régionale de ces
mique d’intégration et d’élargissement de croissances risquent de se traduire par des
l’union et assurait son attractivité, est affai- flux migratoires potentiellement massifs à
blie. L’union est écartelée entre un statu destination de l’Europe. s’il se pose dès
quo qui ne satisfait personne, une intégra- lors avec une acuité toujours plus forte la
tion plus poussée que refusent de question du développement de l’Afrique
nombreux Etats et le risque de dislocation, subsaharienne, et tout particulièrement
18
dans l’éventualité où le Brexit créerait un sahélienne, l’afflux de migrants et de réfu-
précédent contagieux. giés attise d’ores et déjà les dissensions
entre Etats européens.
A l’extérieur de ses frontières, l’union
européenne est en outre menacée par la La question de l’accès aux ressources
constitue également un des grands défis
survenance de crises nombreuses et simul-
que devra relever l’union au cours des
tanées. La solidarité européenne, valeur
prochaines années. Il s’agit de réduire la
fondatrice du projet européen, doit ainsi
dépendance de l’Europe, à l’égard notam-
faire face à de multiples défis majeurs.
ment de la russie et de la Chine, en ce qui
Le défi est donc d’abord politique et il concerne les matières premières énergé-
revient aux pays fondateurs, dont la france tiques et les matériaux critiques (terres
et l’Allemagne, de trouver les moyens de rares), dans une logique de sécurisation
relancer le projet européen. des productions, des approvisionnements
Il est ensuite économique et financier, et des voies d’acheminement.
alors même que l’espace européen et la Enfin, le défi est sécuritaire. L’union est
zone euro ne sont toujours pas parvenus à confrontée aux répercussions des crises qui
retrouver le niveau de production inté- affectent son voisinage proche. sur son
rieure brute qui était le leur avant la crise flanc Est, l’Europe fait face, impuissante, à
de 2008. L’Europe n’est par ailleurs pas à une intensification et à un durcissement
l’abri d’une nouvelle attaque des marchés des manifestations de réaffirmation de la
ChoCs futurs
puissance russe depuis le déclenchement membres manquent encore d’appétence
de la crise ukrainienne, tandis que les pour un engagement militaire en dehors
signes d’une dégradation de la situation de leurs frontières nationales et pour
dans les Balkans occidentaux se multi- accroître leurs dépenses militaires.
plient. Au sud, la concomitance des crises L’accroissement de la mutualisation capa-
ouvertes ou larvées représente également citaire, qui figure parmi les objectifs des
un enjeu par son effet de projection de la Etats membres dans un contexte où leur
menace, notamment terroriste, jusque sur marge de manœuvre reste limitée par les
le territoire européen. La fin prévisible du contraintes budgétaires, tarde à se déve-
« Califat » n’entraînera pas la disparition lopper.
du péril jihadiste mais sa dispersion, à tra- De son côté, l’Alliance atlantique,
vers la constitution de nouveaux confrontée aux critiques de Washington
sanctuaires et la possible persistance d’une quant aux différences de contributions
menace endogène, alimentée par le retour financières des Etats membres, pourrait
des « revenants » en provenance des zones aussi être victime d’une forme de désin-
de combat. térêt stratégique de la part des Etats-unis,
sur le plan social, la persistance d’un cli- polarisés par les enjeux de la zone Asie-
mat politique et économique dégradé en Pacifique. L’otAN pourrait connaître
Europe (maintien du chômage de masse, également de profondes divisions
baisse du niveau de vie, difficulté d’intégra- internes, notamment s’agissant des finali-
tion des populations immigrées) pourrait tés de l’Alliance, mais aussi du respect de
conduire à des crises d’importance remet- ses valeurs fondamentales (tensions avec la
19
tant en cause la cohésion nationale, y turquie). L’otAN ne peut assurer sa
compris en france. Elles auraient de facto pérennité qu’en se transformant ou en
des conséquences sécuritaires fortes. s’adaptant. Les pays européens sont ainsi
Ces défis se profilent au moment même placés au pied du mur et incités à augmen-
où les cadres institutionnels qui assu- ter leurs dépenses militaires par l’allié
raient depuis des décennies la stabilité américain sous la protection duquel ils
du continent européen se trouvent fragi- s’étaient, pour la plupart, placés.
lisés. Le relatif désengagement de ses Alliés his-
L’union européenne, en dépit de la toriques (Etats-unis, royaume-uni)
volonté de certains de ses membres, pourrait renforcer l’isolement stratégique
peine toujours à présenter un projet de la france, qui serait davantage isolée à
robuste de politique commune de l’horizon 2030 qu’elle ne l’est aujourd’hui.
défense. Le ralentissement économique a un rapprochement de l’Allemagne, princi-
provoqué une réduction des budgets de pal partenaire politique et économique,
défense qui ne dépassent guère 1 % du pourrait avoir un sens à condition de voir
produit intérieur brut de la plupart des les deux pays rapprocher leurs visions des
Etats. Par ailleurs, en dépit des appels répé- politiques de sécurité et défense.
tés, au sein de l’union ou à l’extérieur, à Dans cet environnement géopolitique
une prise en charge croissante par les instable, de grandes tendances se profilent
Européens de leur sécurité, certains Etats et la technologie apparaît à la fois enjeu,
arbitre et perturbateur des équilibres difficiles à cerner, ces filières ne pourront
stratégiques. être combattues efficacement que par une
A l’horizon 2030, des évolutions ou des mobilisation internationale étroite.
ruptures technologiques seront apparues, * *
dont certaines pourraient alimenter l’insta- *
bilité de l’environnement géostratégique. A partir de ce tableau de notre environne-
Les grandes puissances vont poursuivre le ment rapidement brossé, le sGDsN a
développement de capacités dans le cadre choisi de traiter sous l’angle des défis tech-
éternel de la lutte entre l’épée et la cui- nologiques, de possibles évolutions ou
rasse. Les technologies anti-missiles, ruptures stratégiques à l’horizon 2030.
anti-aériennes, voire anti-satellites vont
aller de pair avec le développement de Les études menées distinguent les grandes
moyens plus intrusifs, qu’ils aient une tendances qui se font jour avec une dyna-
forme physique comme les missiles hyper- mique de modernisation des arsenaux
véloces ou virtuels, notamment dans le nucléaires, le développement des défenses
domaine cybernétique ou informationnel. anti-missiles, l’émergence de nouveaux
acteurs dans l’espace et le cyberespace avec
Les progrès techniques remettent par ail- une possible dérégulation et enfin le ren-
leurs en cause le fait que seuls les Etats forcement des besoins actuels pour le
peuvent disposer de certains instruments contrôle de la frontière ou la prise en
de puissance. La diffusion rapide de nom- compte d’acteurs non-étatiques utilisant
breuses technologies, souvent issues de des moyens NrBC.
20 marchés civils comme l’impression addi-
tive ou la biologie de synthèse, permet Ces études anticipent également les éven-
désormais à des individus isolés ou des tuelles ruptures stratégiques induites par
groupes de développer des capacités des innovations ou des progrès technolo-
potentiellement nuisibles dans de nom- giques majeurs. Elles portent sur les
breux domaines jusqu’ici réservés au instruments de puissance classique inté-
pouvoir régalien. En facilitant l’accès de grant le développement de nouvelles
tous à des moyens jusque-là étroitement capacités comme les armes hypervéloces
contrôlés par l’Etat ou la communauté ou la militarisation de l’espace ; sur les
internationale (dans les domaines bouleversements de la conflictualité avec
nucléaire, bactériologique, chimique ou la robotisation du champ de bataille, le
des armements), la technologie multiplie développement des neurosciences ou de
ainsi les risques d’usage et a pour corol- l’informatique quantique. Elles abordent
laire une individualisation de la menace. les sujets liés à l’individualisation de la
Elle offre aussi de nouveaux instruments et menace avec, par exemple, la diffusion de
de nouvelles possibilités de trafics aux la biologie de synthèse et le développe-
réseaux de criminalité organisée, dont ment de l’impression 3D.
l’activité se joue des réglementations Les choix technologiques ne sont pas
nationales et dont l’influence dans cer- nécessairement les causes premières ni
taines régions risque de mettre à mal principales des bouleversements straté-
l’autorité des Etats les plus fragiles. Parfois giques du monde. Mais leur prise en
ChoCs futurs
compte, en temps et en lieu, déterminera su anticiper les évolutions et adapter son
largement la capacité des Etats, et de la outil de défense en conséquence. C’est
france en particulier, à assurer la pérennité pour qu’elle fasse de même dans les
de leur souveraineté et de leur défense 15 années à venir qu’il convient de prendre
dans un environnement transformé. La en compte ces « chocs futurs ». l
france, au cours des 15 dernières années, a
21
Partie 1
Des tendances
qui se consolident
1
La défense antimissile
balistique en 2030 :
un système militaire
mature au cœur des
équilibres stratégiques
L’essentiel
A l’horizon 2030, les avancées technologiques sur les missiles amèneront les Etats
à poursuivre le développement des systèmes de DAMB déjà lancés afin d’accroître
leurs performances. La combinaison de la maturité des technologies et de la
multiplicité des programmes permettent d’imaginer une défense antimissile intégrée
aux équilibres stratégiques. Pour autant, elle restera un complément et non un
substitut à la dissuasion.
Pour la france, si la dissuasion constituera toujours son ultime garantie de sécurité
à l’horizon considéré, cela n’exclut pas sa participation à la DAMB de l’otAN, ni
un investissement national dans certaines briques technologiques. sur la base des
compétences industrielles qu’elle possède déjà, la france renforcera ses capacités
pour une défense de théâtre. son intérêt industriel est en effet de favoriser le
développement de coopérations européennes qui pourraient amener à la
constitution d’un acteur unique, sur le modèle mis en place pour les missiles.
L
a défense antimissile balistique la bataille balistique (détection et trajec-
(DAMB) est entendue comme l’en- toire des missiles balistiques assaillants,
semble des mesures et moyens gestion des intercepteurs et politique de
nécessaires pour protéger des forces, des tir associée, résultats des interceptions) ; 27
populations ou des territoires contre les
– des senseurs, essentiellement de type
menaces liées aux missiles balistiques.
radar, capables de déterminer précisé-
un système de défense antimissile repose ment la trajectoire des missiles
sur quatre piliers : assaillants et de discriminer les ogives
– un dispositif d’alerte avancée ayant pour parmi les leurres aux fins d’engagement ;
missions principales la caractérisation de – des missiles intercepteurs des missiles
la menace adverse (dont l’acquisition assaillants (généralement par impact
d’informations précises sur les vecteurs), direct ou par détonation de proximité).
la détection des départs de missiles,
l’identification de l’agresseur et l’alerte Les moyens à mettre en œuvre pour assu-
aux populations. Ce système repose rer la mission de DAMB dépendent tout
notamment sur l’utilisation de satellites particulièrement des paramètres tech-
et de radars très longue portée employés niques de la menace considérée (portée et
de manière complémentaire ; vitesse à la rentrée dans l’atmosphère des
missiles assaillants).
– un système de commandement et de
contrôle (système dit C2) permettant de on peut ainsi distinguer deux types de
gérer l’ensemble des informations liées à missions :
– la défense de théâtre (tBMD)1, qui (interception au-delà de l’atmosphère)
concerne des missiles balistiques de avec des zones à défendre de taille beau-
quelques centaines de kilomètres à 1 500 coup plus importante.
km de portée environ. Elle repose le plus Ainsi, à la lumière des éléments qui com-
souvent sur des systèmes de DAMB, dits posent un système de DAMB, il apparaît
de basse couche (interception dans l’at- que celui-ci, pour être opérationnel,
mosphère). L’apport actuel de la défense repose à la fois sur la maîtrise d’éléments
antimissile de théâtre réside avant tout d’ordres :
dans la garantie d’accès aux théâtres
d’opérations dans un contexte de – politique (pouvoir proposer au politique
menace balistique ; les paramètres de décision dans des
délais extrêmement réduits) ;
– la défense de territoire (BMD)2, qui
concerne plutôt les missiles de portée – technique (disposer d’un ensemble de
intermédiaire et intercontinentaux (plus technologies suffisamment avancées
difficiles à intercepter compte tenu de pour être en mesure de détecter, suivre et
leur vitesse plus importante à la rentrée intercepter un missile assaillant) ;
dans l’atmosphère). Elle repose sur des – opérationnels et humain (être capable
systèmes intercepteurs de haute couche d’analyser les informations recueillies et
(interception dans les hautes couches de de mettre en œuvre une chaîne opéra-
l’atmosphère) ou exoatmosphériques tionnelle efficace).
28
1 - Theater ballistic missile defense.
2 - Ballistic missile defense.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
1 – Etat des lieux en 2017
1.1 – Menace balistique en 2017
si des programmes balistiques préoccu- Les programmes balistiques nord-coréen et
pants il y a encore quelques années ont iranien, dont la montée en puissance s’ac-
aujourd’hui été démantelés (Irak, Libye) ou compagne chaque année de campagnes de
largement réduits (syrie), la prolifération tirs de missiles balistiques de plusieurs
balistique conserve une grande acuité. catégories, sont les plus préoccupants.
Certains pays, parmi lesquels l’Inde, la Leurs développements peuvent de surcroît
Corée du Nord, l’Iran et le Pakistan, par- donner lieu, en particulier dans le cas
viennent désormais à développer des nord-coréen, à une prolifération secon-
engins d’une portée de plusieurs milliers
daire par l’exportation de systèmes
de kilomètres qui, pour partie, peuvent ou
balistiques ou de leurs composants à des
pourront atteindre à brève échéance
pays tiers.
l’Europe et même la france. Plusieurs de
ces pays travaillent également sur des lan- Des puissances majeures, comme la Chine
ceurs spatiaux qui, par leur dualité, et la russie, poursuivent par ailleurs des
peuvent contribuer au développement de programmes dynamiques de modernisa-
missiles balistiques à longue portée et tion de leurs arsenaux de missiles 29
entretiennent, parfois volontairement, la tactiques, de portée intermédiaire ou inter-
confusion entre les deux domaines. continentaux. Ces deux pays sont
L’Iran conduit ainsi, depuis la fin des également exportateurs de technologies et
années quatre-vingt, un programme de de missiles, même si cela est plus limité
missiles balistiques. Débuté avec une assis- dans le cas de la russie qui est membre du
tance étrangère (russie, Chine, Corée du régime de contrôle de la technologie des
Nord), puis mené sur un mode de plus en missiles (MtCr).
plus autonome, ce programme est particu-
lièrement dynamique et ambitieux. Il se Dans un tel contexte, un peu partout dans
distingue par sa diversité, avec des missiles le monde, de nombreux pays ou organisa-
balistiques opérationnels à propulsion tions se sont dotés de systèmes de DAMB
liquide et solide, de portées comprises plus ou moins performants en se fournis-
entre 250 et 2 000 kilomètres, et des pro- sant auprès des Etats-unis, de la russie ou
jets de missiles intercontinentaux. L’Iran a de la Chine, ou en développant eux-
aussi procédé à des tests sur des technolo- mêmes leurs propres programmes, à
gies de têtes à capacité manœuvrante. l’instar de l’Inde ou d’Israël.
1.2 – Etat des lieux des programmes de défense antimissile balistique
en 2017
a) Capacités américaines – des intercepteurs haut endo-atmosphé-
riques mobiles (THAAD5) et d’autres
La défense antimissile américaine actuelle intercepteurs de courte et moyenne por-
est issue du National Missile Defense Act de tée (PATRIOT) déployables sur des
1999 qui a entraîné la sortie en 2002 des théâtres d’opération ou dans des zones
Etats-unis du traité ABM3, conclu trente exposées (Guam, hawaï, Corée du sud).
ans plus tôt avec la russie avec pour objec-
tif d’encadrer strictement le développement Les Etats-unis considèrent la DAMB
des DAMB. Les Etats-unis justifient le comme un élément à part entière de leur
déploiement d’une DAMB de territoire par « triade » stratégique (aux côtés du
la menace balistique croissante représentée nucléaire et du conventionnel). Elle est
par les Etats proliférants (Corée du Nord, censée à la fois maximiser l’effet de la dis-
Iran). Washington a néanmoins progressi- suasion nucléaire, en élevant le seuil
vement revu à la baisse son niveau d’efficacité d’une attaque balistique, et
d’ambition, notamment en raison de l’im- assurer une flexibilité de réponse plus
portance de l’effort financier qu’il faut lui importante si la dissuasion venait à
consacrer. L’envergure future du pro- échouer.
gramme est d’ailleurs soumise à des
30 arbitrages budgétaires qui restent à prendre b) DAMB de l’OTAN
par la nouvelle administration américaine.
En Europe, l’Alliance atlantique (otAN)
La DAMB américaine comprend plusieurs développe depuis les années 2000 un pro-
systèmes, qui remplissent à la fois une gramme de défense antimissile. A l’origine
mission de défense des forces en opération limité à la défense de théâtre, c’est-à-dire
et une mission de défense de territoire : destiné à protéger les forces de l’otAN
– un système de commandement et de déployées en opérations, le projet vise
contrôle (C2), associé à un réseau com- depuis 2010 (sommet de Lisbonne) le
plexe de moyens d’alerte et de développement d’une DAMB « des terri-
surveillance disséminés dans le monde toires et des populations ».
entier. Les moyens d’alerte et de détec- A l’heure actuelle, les capacités de DAMB
tion reposent à la fois sur des satellites et de l’otAN reposent essentiellement sur
des radars longue portée ; des moyens américains déployés dans le
– des systèmes d’interception exo-atmo- cadre de « l’European Phased Adaptative
sphériques, fondés sur des intercepteurs Approach » (EPAA). L’EPAA prévoit trois
longue portée basés sur le sol américain étapes de montée en puissance, qui s’éche-
(GBI)4 et sur le système AEGIS embarqué lonnent de 2011 à 2018, et qui reposent
à bord de frégates ; sur la mise à disposition de moyens déjà
3 - ABM : Anti Ballistic Missile.
4 - Ground Based Interceptor. Les sites de GBI se situent à fairbanks en Alaska et à Vandenberg en Californie ; un troisième site
est envisagé sur la côte Est. A terme, une centaine d’intercepteurs devrait être déployée.
5 - Terminal High Altitude Area Defense.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
opérationnels (dispositifs d’alerte avancée, apporter sur une base volontaire des
de veille et de poursuite, ainsi que frégates contributions en nature complétant le
AEGIs) et la mise en place de nouveaux C2 (capteurs, intercepteurs) ;
moyens sur le territoire de l’Alliance – un dialogue doit être entretenu avec les
(radars, sites terrestres d’intercepteurs, Etats tiers, en particulier ceux qui pour-
notamment en turquie, en roumanie et, à raient être affectés par le système de
terme, en Pologne). l’otAN (en cas d’interception au-dessus
La france s’est impliquée avec prudence de leur territoire, par exemple).
dans le développement de la DAMB de Dans la ligne de ces principes, la france a
l’otAN. Elle a posé plusieurs principes constamment insisté pour que l’otAN se
directeurs, depuis le sommet de Chicago dote d’un véritable système de
en 2012, qui visent à préciser le cadre poli- commandement et de contrôle (C2)
tique dans lequel s’inscrit la DAMB : multinational. toutefois, les progrès sont
– la DAMB ne peut se substituer à la dis- lents en raison des difficultés inhérentes à
suasion, elle est complémentaire de cette la mise en œuvre de programmes
dernière ; d’armement complexes dans un cadre
multinational, et du moindre allant des
– les Alliés doivent pouvoir exercer un autres Alliés. Pour parvenir à un contrôle
contrôle politique total sur le système. politique collectif de la DAMB de l’otAN,
Ce point essentiel résulte du constat que le développement de la capacité ne devra
les Alliés n’exercent aujourd’hui qu’un pas être précipité (a minima à l’horizon
contrôle formel sur la DAMB de l’otAN 2025) et devra continuer d’emporter le 31
qui repose à ce stade sur des moyens soutien d’une majorité d’Alliés afin de
essentiellement américains ; surmonter certaines difficultés (divergences
– la DAMB de l’otAN est conçue et de perception de la menace, complexité
dimensionnée pour répondre à une technique du programme, importants
menace de pays proliférants. Elle n’est coûts de développement de la capacité,
pas dirigée contre la russie. Les systèmes etc.).
déployés ne sont pas aptes à intercepter
des systèmes balistiques russes sophisti- c) Russie
qués et elle n’a pas vocation à porter
atteinte aux capacités de dissuasion stra- La russie a déployé, autour de sa capitale,
tégique russes ; le dispositif de défense antimissile que le
traité ABM l’autorisait à acquérir, et celui-
– l’évolution de la menace, la faisabilité
ci est toujours en place. Cette capacité s’est
technique et la soutenabilité financière
développée autour de moyens de surveil-
de la DAMB constituent les trois critères
lance de l’espace, d’alerte avancée et d’in-
clés pour le développement de la capa-
terception, organisée dans un premier
cité ;
temps autour d’intercepteurs à charges nu-
– le financement commun est strictement cléaires GALOSH (système A-35), et dans
limité au système de commandement et les années 1990 (système A-135) des inter-
de contrôle (C2) et chaque allié peut cepteurs endo-atmosphériques GAZELLE et
exo-atmosphériques GORGON. Ces derniers ter des missiles balistiques de courte por-
sont maintenant retirés du service. tée. Elle ne dispose en revanche pas encore
Pour des raisons probablement financières, d’un système complet de DAMB opération-
le dispositif de DAMB russe est inachevé et nel pouvant intercepter des missiles inter-
vieillissant (alerte avancée limitée, moyens continentaux. Pékin conduit des pro-
d’interception seulement endo-atmosphé- grammes technologiques dans ce sens, y
riques). compris dans le domaine de l’interception
La perception par la russie du maintien exo-atmosphérique.
d’une menace balistique orientée contre
elle l’amène à travailler à la modernisation e) Israël
progressive de ses défenses, autour d’une
version non nucléaire (système A-235). La Depuis la guerre du Golfe, en 1991, Israël
modernisation complète de la DAMB de a pris conscience de l’existence d’une
Moscou, compte tenu des investissements menace balistique régionale dirigée contre
qu’implique toute avancée dans ce son territoire et a entrepris de contrer cette
domaine, devrait se prolonger au-delà de menace avec une importante aide améri-
2020. caine. Cette démarche a abouti à
De manière connexe, la russie renforce l’acquisition d’un ensemble de moyens
son outil de défense anti-aérien de façon multicouches contre :
incrémentale, fondé sur les systèmes S300, – les roquettes d’artillerie de courte portée,
S400 et dans le futur S500, intercepteurs Israël s’est doté en 2010 du système IRON
32 sol-air à capacité anti-balistique et contre DOME (système mobile de très courte
les missiles de croisière. Ces systèmes vien- portée) ;
nent compléter la défense de Moscou et
protègent également d’autres sites straté- – les roquettes d’artillerie à longue portée
giques russes. Vu des autorités militaires et les missiles balistiques à courte portée,
russes, le positionnement des sites de Israël a développé le système d’intercep-
déploiement progressif de ces systèmes à tion basse couche DAVID’S SLING ;
l’ouest de la russie est au demeurant en – les missiles balistiques de portée inter-
train d’assurer à la russie une robuste
médiaire, Israël dispose du missile
capacité de déni d’accès aux moyens sta-
ARROW-2 (interception haut-endoatmo-
tionnés en Europe.
sphérique) ;
– les missiles balistiques de portée plus
d) Chine importante (menace iranienne), Israël
La Chine possède une capacité antibalis- dispose du missile intercepteur exoatmo-
tique de théâtre, lui permettant d’intercep- sphérique ARROW-3.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
1.3 – Etat des lieux industriel
seuls les Etats-unis maîtrisent actuelle- restre (sAMP/T) et navale (PAAMS), qui ont
ment l’ensemble des technologies de fait l’objet de coopération avec l’Italie et le
défense antimissile (intercepteurs, cap- royaume uni. Le missile ASTER dispose
teurs, systèmes de commandement et de d’un véritable potentiel de croissance lui
contrôle et architectures permettant de permettant d’évoluer vers l’interception
fonctionner sur le théâtre des opérations des menaces balistiques jusqu’à 1 500 km
autrement que sur des points de défense de portée (ce qui a été lancé avec la ver-
ponctuels). Les Etats-unis restent aussi très sion ASTER BLOCK 1 NT). Afin de passer à
en avance sur la question des communica- une véritable capacité antibalistique basse
tions et des transmissions de données.
couche cohérente et complète, il lui fau-
La russie dispose d’un réel savoir-faire en drait compléter ces systèmes par des
termes de capteurs et d’intercepteurs, systèmes d’alerte avancée et des radars de
autant au niveau des systèmes de théâtre veille/poursuite. Des travaux technolo-
que des systèmes stratégiques. Elle semble giques et de démonstration ont été
en revanche plus en retard sur les systèmes conduits dans ces domaines, mais peu
de C2, notamment sur les architectures valorisés ensuite au sein des forces armées
distribuées qui, en répartissant les fonc- via des programmes d’équipement, les
tions de détection et d’engagement puis
priorités budgétaires étant ailleurs. Ces
d’interception sur de multiples plates-
savoir-faire permettent de répondre aux 33
formes, permettent d’élargir l’empreinte de
besoins nationaux dans le cadre de la mis-
la défense antimissile et sa résilience.
sion de défense de théâtre et de faire de la
Les pays européens restent très en retard france un acteur influent et critique sur les
sur l’ensemble de ces questions, même s’ils questions de DAMB au sein de l’otAN.
maîtrisent plusieurs briques capacitaires
(capteurs, C2, intercepteurs basse couche). Par comparaison, l’industrie israélienne
si l’ambition de disposer à terme d’un C2 est déjà en mesure de se positionner sur
otAN structure une partie de l’effort de les principaux segments de la DAMB (cap-
défense européen, la difficulté d’aboutir à teurs, C2 et intercepteurs) en proposant
une approche commune sur le rôle des des solutions clef en main sur tout ou par-
défenses antimissiles dans les conflits à tie de la mission. La Chine, comme l’Inde,
venir conduit les Etats européens à adopter restent dépendantes de transferts de tech-
une approche dispersée. Leurs capacités nologies et d’importations (russie et Israël
nationales isolées sont certes interopéra- pour l’Inde, russie pour la Chine) pour
bles avec les systèmes otAN, mais sans développer leur capacité opérationnelle
cohérence d’ensemble. mais devraient progressivement apparaître
La france dispose de capacités significa- comme des acteurs importants (y compris
tives dans le domaine des systèmes basse dans la composante spatiale), la défense
couche, à partir de la famille de missiles antimissile étant un élément de plus en
antiaériens ASTER, déclinée en versions ter- plus présent dans leur défense.
2 – situation en 2030
2.1 – La menace balistique en 2030
a) Progrès technologiques sur les La Corée du Nord qui a procédé et procè-
vecteurs dera à de nouveaux tests de missiles à
longue portée dans le Nord de l’océan
A l’horizon 2030, les progrès technolo- Pacifique, par-dessus le Japon pourrait être
giques sur les missiles balistiques se parvenue à achever son programme de
seront poursuivis et continueront de faire développement d’un missile intercontinen-
de cette menace un enjeu de premier tal (ICBM). Ce pays, s’il n’est pas entravé
ordre. Les vecteurs auront progressé en avant, serait dès lors en mesure d’atteindre
termes de : l’ouest américain et une partie de l’Europe.
L’Iran aura de son côté procédé à un tir
– portée, avec un accroissement de celle-ci
démontrant sa capacité à atteindre l’océan
grâce à des architectures multi-étages ;
Atlantique. sur le pourtour méditerranéen,
– précision ; plusieurs Etats pourraient en outre disposer
de missiles balistiques courte portée sus-
– capacités de pénétration, grâce à des
ceptibles d’atteindre l’Europe occidentale.
corps de rentrée manœuvrants associés à
34 L’impact militaire de ces développements
des leurres et l’emport de plusieurs têtes
susceptibles de saturer les défenses ; devrait rester contenu, les systèmes anti-
missiles dont disposeront les Alliés devant
– facilité d’emploi, grâce à un usage géné-
pouvoir prendre en compte efficacement
ralisé de propergols solides comme cette nouvelle menace balistique. Ils indui-
mode de propulsion (facilité de stockage, ront en revanche une plus grande
rapidité de déploiement et de mise en incertitude politique et une potentielle
œuvre). remise en cause des menaces prises en
considération par l’Alliance atlantique.
b) L’espace euro-atlantique sous la
menace d’une frappe balistique par c) Des stratégies de déni d’accès et
un Etat proliférant d’interdiction de zone (A2/AD)
profitent pleinement des progrès
s’agissant des Etats actuellement qualifiés
de proliférants, et plus particulièrement technologiques
de l’Iran, une partie de leurs arsenaux En Asie, la Chine disposera en 2030 d’un
leur permettra, à l’horizon 2030, d’at- nombre suffisant de missiles balistiques
teindre l’essentiel de l’Europe, même si dérivés de l’actuel DF 21 pour faire peser
leurs stocks de missiles aptes à cette mission une menace significative sur les espaces
resteront probablement limités. maritimes jusqu’à 1 500 / 2 000 km de
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
ses côtes. Certains de ces vecteurs grès de Pékin dans ce domaine, sont des
devraient emporter des planeurs hyperso- indicateurs forts de la réalité de cette pros-
niques probablement impossibles à pective.
intercepter à cet horizon. Dans ces condi- Le déploiement de tels systèmes imposerait
tions, la stratégie A2/AD déployée par aux Etats-unis un effort de modernisation
Pékin dans la zone se trouverait substan- des défenses antimissile de ses infrastruc-
tiellement renforcée6. Ceci suppose la tures fixes (Guam) et de ses moyens navals
poursuite par la Chine d’une activité sou- situés à portée des missiles chinois. Les
tenue. Les avancées récemment observées autres nations affichant des velléités de
sur les développements industriels des déploiement naval dans cette zone devront
missiles chinois et l’attention portée par impérativement disposer de DAMB de
les Américains que les Japonais, aux pro- théâtre performantes.
2.2 – Les défenses antimissiles en 2030
a) Les Etats-Unis dominent et maî- b) La DAMB de l’OTAN est opération-
trisent l’ensemble du spectre de la nelle
DAMB En Europe, face à la croissance des arsenaux
A l’horizon 2030, les Etats-unis conserve- balistiques à l’horizon 2030, la DAMB de
ront leur maîtrise sur l’ensemble du l’otAN devrait poursuivre son dévelop- 35
spectre des différentes composantes de la pement (mais avec une cadence de réali-
défense antimissile. sauf arbitrage budgé- sation très incertaine en raison de son
taire contraire peu vraisemblable, ils coût et sans rationalisation collective de
continueront d’investir dans cette capacité l’effort budgétaire en matière de défense).
qui leur permet de renforcer leur propre En plus des capacités déjà déployées sur le
sécurité et de garantir partiellement celle flanc sud, le système pourra s’appuyer sur
de leurs alliés les plus proches. Cet état de le nouveau site d’interception terrestre
fait constituera aussi un réel atout pour basé en Pologne afin d’assurer la protection
leurs industries de défense (sur leur marché du flanc Nord-Est. Ainsi, en s’appuyant
sur des moyens déployés en Méditerranée
national comme à l’export). Ils devraient
et sur le sol des Alliés, une large partie du
continuer à exporter des systèmes vers de
territoire de l’Alliance sera couverte par la
nouveaux Etats amis souhaitant acquérir
DAMB.
des capacités de DAMB.
La « capacité finale opérationnelle », syno-
nyme que le système a atteint son stade de
développement optimal, aura été déclarée.
Il y aura un système de commandement et
6 - Cf. note relative aux armements hypersoniques.
7 - Le processus de validation politique ne passera pas par une autorisation préalable des 29 (impossible à obtenir sur les
délais de réaction à une attaque balistique). Il confirmera que la DAMB peut être déclenchée quelle que soit l’angle d’entrée
d’un tir balistique. Il pourra discriminer les rares cas où les retombées de débris d’une interception d’un tir
vraisemblablement conventionnel sont supérieures à l’impact.
de contrôle (C2) opérationnel et les Alliés missile, ainsi que l’acquisition de différentes
auront trouvé un accord sur les règles briques technologiques concernant l’alerte
d’engagement et le processus politique avancée et les intercepteurs. Au regard des
associé. on ne sait cependant dire progrès accomplis en 2017, et si l’on se fie
aujourd’hui si ce C2 reposera sur des capa- aux précédents américain et russe à qui il
cités développées en commun ou sur des
a fallu une quinzaine d’années pour maî-
moyens strictement américains7.
triser la capacité, le système chinois pourrait
être opérationnel à l’horizon 2030.
c) Russie et Chine ont développé et
La modernisation des systèmes de défense
modernisé leurs capacités de DAMB anti-missile des grandes puissances militaires
La russie aura poursuivi la modernisa- augmentera leur efficacité d’interception
tion de son système de défense antimis- face aux missiles balistiques assaillants.
sile. Les lacunes qui compromettent en Cette meilleure performance du système
2017 la capacité de la russie à faire face à d’interception entraînera mécaniquement
une partie de la menace auront vraisem- une érosion plus ou moins forte de la ca-
blablement été comblées à l’horizon 2030. pacité opérationnelle des missiles balistiques
Celles-ci portent essentiellement sur
assaillants à atteindre leur but même si,
l’échelon spatial du système d’alerte avan-
dans l’immédiat, cette érosion devrait être
cée (insuffisant pour assurer une veille per-
manente), son échelon terrestre compensée par le travail accompli par les
(performances de détection dégradées), de grandes puissances sur l’amélioration d’effi-
36 cacité de pénétration des têtes balistiques.
même que sur le système d’interception
(qui repose uniquement sur des missiles de A cet égard, dans le jeu de « l’épée contre
gamme endo-atmosphérique et qui réduit la cuirasse », à niveau technologique égal,
de facto le domaine d’interception). il faut noter qu’il reste plus simple de
De surcroît, la russie, à l’horizon 2030, concevoir et développer des missiles balis-
aura maintenu voire renforcé des capacités tiques plus performants que de se doter
balistiques pouvant constituer une menace de capacités anti-missiles exhaustives cou-
sur le flanc Est de l’Europe. Ainsi, le dé- vrant l’ensemble du spectre de la menace.
ploiement de missiles ISKANDER (capables
Les performances accrues des défenses an-
d’emporter des charges conventionnelles
timissiles auront par ailleurs conduit les
ou nucléaires) à Kaliningrad, qui était an-
noncé comme provisoire (au titre de l’exer- potentiels Etats proliférateurs et les Etats
cice Grom-2016) aura été rendu permanent nucléaires hors tNP, qui ne disposeront
à l’horizon 2030. que de petits arsenaux, à s’interroger sur
la pertinence d’utiliser l’arme nucléaire
La Chine pourrait de son côté avoir pris
la décision de développer et déployer un dans une situation où son interception
système de DAMB complet. Jusqu’ici, la serait probable (anéantissant ainsi l’effet
Chine a manifesté son intérêt d’acquérir recherché). La planification nucléaire pour
des connaissances en effectuant des re- les petits arsenaux en sera ainsi rendue
cherches et essais dans le domaine anti- plus complexe.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
d) Un risque de course à l’armement course aux armements pourrait se voir re-
entre l’Inde et le Pakistan lancée entre les deux Etats, soucieux de
conserver la crédibilité de leur outil de
Des effets de rupture sont à attendre, plus dissuasion, avec des répercussions pro-
particulièrement pour les puissances nu- gressives sur le format des arsenaux et sur
cléaires ayant une relation de dissuasion la posture des autres Etats nucléarisés qui
de niveau régional, telles que l’Inde et le percevront progressivement l’émergence
Pakistan. d’une menace (Chine d’abord, mais ensuite
Les vecteurs nucléaires de courte et moyenne Israël — ce pays regardant l’accroissement
portée seront potentiellement plus faciles de l’arsenal pakistanais avec une méfiance
à intercepter. Dans un tel contexte, une croissante — et enfin russie et P3).
2.3 – Aspects industriels et technologiques
A l’horizon 2030, les technologies actuel- des éléments du réseau et la répartition des
lement développées devraient avoir permis fonctions de détection et d’engagement puis
des avancées importantes en matière de d’interception sur de multiples plateformes.
DAMB, sans pour autant qu’elles soient in- L’ensemble du système pourra ainsi tirer
carnées dans un grand programme emblé- parti de potentielles redondances sur les
matique du type « guerre des étoiles » de capteurs.
l’ère rEAGAN. Les progrès pourront aussi 37
Ces architectures pourraient avoir des effets
bien porter sur les matériaux, les composants
rapides en termes tactiques, en permettant
électroniques, les algorithmes, les interfaces,
à la défense aérienne élargie, incluant la
les capacités de traitement et de transmission
DAMB de théâtre, de devenir une compo-
de données. seront ainsi améliorées :
sante plus fiable et plus opératoire dans
– la détection des missiles et des corps de des environnements complexes ou en si-
rentrée ; tuation dégradée, ce qui n’est pas encore le
– la capacité à discriminer les têtes des cas aujourd’hui.
leurres ; Enfin, la multiplicité des moyens de frappe
– l’optimisation de l’interception dans les balistique et leur utilisation éventuellement
différentes phases de vol du missile et des coordonnée avec des capacités de frappe
têtes ; dans la profondeur (missile de croisière,
frappe aérienne) conduit à une complexifi-
– l’exploitation des technologies non ciné- cation de l’analyse de la menace et des mé-
tiques (armes laser ou micro-onde). canismes de prise de décision. or, la rapidité
Au-delà de la simple amélioration des per- des tirs balistiques exclut de procéder à ces
formances, les efforts porteront par ailleurs opérations autrement que de manière au-
sur l’obtention de systèmes DAMB plus tomatisée (un missile balistique tiré du
fiables et résilients au travers d’architectures Moyen-orient atteindrait l’Europe occidentale
systématiquement distribuées. La mise en en moins de vingt minutes). D’ici 2030,
réseau d’effecteurs et de capteurs permettra cette automatisation sera devenue systé-
un partage d’informations entre l’ensemble matique.
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
3.1 – stratégie nationale
A l’horizon 2030, la garantie ultime de lations européennes, dans l’esprit de la
sécurité de la france demeurera la dissua- clause de solidarité du traité de Lisbonne
sion nucléaire. Cette position de principe de l’union européenne.
n’exclut pas pour autant une participation
A l’otAN, le déploiement opérationnel
à la défense antimissile des territoires et
d’une capacité de DAMB sera, en 2030,
des populations de l’Alliance atlantique,
devenu une réalité. A côté du sujet tradi-
conformément à la déclaration du sommet
tionnel, porté par la france, du
de Chicago de 2012, ni un investissement
développement en commun du système de
national dans certaines briques d’un sys-
commandement et de contrôle (C2) et à
tème DAMB, l’investissement concomitant
présent de ses améliorations à venir, la
dans la modernisation de la dissuasion
question délicate sera le renforcement des
nous obligeant toutefois à faire des choix.
capacités en Europe du Nord-est et le lan-
Ainsi, dans un contexte d’accroissement de
gage déclaratoire sur la possibilité ou non
la menace balistique, la france pourrait
que cette capacité puisse concerner une
procéder aux arbitrages nécessaires pour
menace autre qu’émanant d’un Etat proli-
investir dans une capacité d’alerte avancée,
38 férant, en particulier si la russie persiste
en capitalisant sur ses acquis technolo-
dans sa logique d’intimidation vis-à-vis du
giques antérieurs, notamment via le
flanc Est de l’Alliance.
démonstrateur Spirale (cf. infra). un tel sys-
tème renforcerait la dissuasion nucléaire Au-delà de ces considérations sur la pro-
en permettant l’identification immédiate tection des territoires et des populations,
de l’auteur d’une attaque balistique, la priorité nationale, en matière de défense
constituerait un contre-point aux systèmes antimissile, devrait demeurer la protection
américains alimentant la DAMB de l’otAN des forces déployées sur les théâtres d’opé-
et pourrait contribuer à l’alerte aux popu- rations.
3.2 – Déclinaison industrielle
La france dispose d’ores et déjà de briques DAMB basse couche et des briques d’un
de compétences industrielles concentrées système plus ambitieux pourraient avoir
sur les capacités d’interception de basse été développés à l’horizon 2030.
couche, ainsi qu’en matière de capacités de En matière d’alerte avancée, le démonstra-
détection et d’alerte avancée. sur cette teur Spirale (AIRBUS DEFENCE AND SPACE),
base, un système national complet de composé de deux satellites géostation-
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
naires infrarouge, a démontré la maîtrise ASTER Block 1 NT, qui permet d’ores et déjà
de la technologie de détection et d’alerte de traiter la menace des missiles balis-
des tirs de missiles balistiques. Dès lors, tiques de portée inférieure à 1 500 km. A
aucun obstacle technique ne s’oppose à la l’horizon 2030, les performances de ces
mise en orbite à l’horizon considéré d’un intercepteurs auront été améliorées. Les
ou plusieurs satellites d’alerte avancée pro- compétences acquises dans le domaine de
duits dans un cadre national ou européen. la propulsion balistique et des acquis tech-
En matière de radar, les travaux amont réa- nologiques dans le domaine de
lisés avec l’oNErA sur le programme de l’interception positionnent, en outre,
radar TLP (Très Longue Portée) permettent à AIRBUS DEFENSE AND SPACE comme fabri-
THALES d’être en capacité de développer quant potentiel de missiles intercepteurs
d’ici 2030 un radar d’alerte avancée et de exoatmosphériques.
trajectographie. A l’horizon 2030, il est fort probable que
La france a également démontré un excel- les Etats-unis, seul Allié à disposer de
lent savoir-faire en matière de radar à moyens d’interceptions exoatmosphé-
antenne active (avec le démonstrateur M3R riques, auront conforté et même accru leur
— Multimission Modular Radar — développé savoir-faire en la matière. Dans ce
par THALES). La poursuite des travaux réa- contexte, la france pourrait faire le choix
lisés dans ce domaine permettrait à la d’une spécialisation dans les capacités de
basse couche, en s’appuyant le cas échéant 39
france de disposer assez rapidement d’un
sur des coopérations européennes (à l’ins-
radar de ce type qui donnerait toute sa
tar de la coopération avec l’Italie et le
cohérence à un système de défense anti-
royaume-uni pour le développement de
missile basse-couche national intégrant le
la famille ASTER). Cette option, qui pour-
système ASTER Block 1 NT. Il pourrait aussi
rait amener à la constitution d’un
constituer une contribution en nature
champion européen autour des capacités
française à la DAMB de l’otAN et ouvrir
françaises, permettrait non seulement de
des perspectives à l’exportation.
contribuer utilement au développement de
s’agissant des intercepteurs, le savoir-faire la DAMB au sein de l’otAN, mais aussi de
est maîtrisé et démontré pour la basse- constituer une capacité d’excellence pour
couche par MBDA avec le programme l’exportation.
4 – scenarii alternatifs
4.1 – une rupture technologique majeure dans le domaine de l’inter-
ception balistique
L’aboutissement des travaux américains si elle ne conduit pas à l’obsolescence de
dans le domaine de l’interception laser la technologie des missiles balistiques,
(airborne laser) constitue une rupture tech- cette évolution doit être prise en compte
nologique remettant en cause la par l’acquisition de capacités nucléaires
supériorité des capacités de pénétration reposant sur d’autres vecteurs (missiles de
des forces balistiques les plus modernes croisière, missiles hyper véloces).
face aux systèmes de défense antimissiles.
4.2 – un accord d’arms control portant sur la DAMB
Des discussions entre les Etats-unis, la ne concernent pas les systèmes couches
russie et la Chine conduisent à des restric- basses et moyennes, déjà développés et
tions sur le déploiement ou les capacités déployés par les Etats-unis, elles permet-
40
de la défense antimissile afin de maintenir tent la conclusion d’un accord sur les
une stabilité stratégique. si ces discussions dispositifs à vocation stratégique. l
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
2
La démocratisation
de l’accès à l’espace
L’essentiel
Dans le domaine des satellites, la concurrence est forte et s’accroîtra tout en se
diversifiant. une restructuration ne peut être exclue, compte tenu de l’apparition
de nouveaux acteurs et de cette « vulgarisation » de l’accès à l’espace. une politique
industrielle adaptée et des arbitrages internes en france seront nécessaires afin de
maintenir un niveau concurrentiel crédible, seul gage de la pérennité de nos
compétences.
D
epuis peu, plusieurs sociétés privées Certains industriels, notamment français,
américaines, parmi lesquelles ont bien compris les extraordinaires enjeux
SPACE X et AMAZON, ont manifesté économiques de cette évolution technolo-
l’ambition de développer et d’exploiter de gique majeure et tentent de participer à ce
nouveaux systèmes spatiaux sur des bases nouveau paradigme très prometteur, connu
sous l’appellation de New Space.
industrielles et technologiques entièrement
nouvelles. L’objectif consiste à rendre ac- Cette dynamique n’est pas sans engendrer
cessibles au plus grand nombre, et pour d’importants risques de prolifération et de
dissémination liés à l’utilisation de com-
des coûts de développement et d’exploita-
posants et d’équipements largement ac-
tion modiques, de multiples services tels 43
cessibles sur le marché. Elle a aussi pour
que les lancements de satellites ou de conséquence un accroissement très signi-
vaisseaux spatiaux, les télécommunications ficatif de l’espace circumterrestre qu’il sera
ou encore l’observation de la terre à très nécessaire de contrôler et de limiter, no-
haute résolution et à très grande capacité tamment au moyen d’instruments juridiques
de revisite. plus contraignants.
1 – Etat des lieux en 2017
Plusieurs annonces de projets de constel- Le secteur des télécommunications n’est
lations de micro-satellites de télécommu- pas le seul à connaître ces bouleversements.
nication ont récemment retenu l’attention. L’observation de la terre fait l’objet d’im-
Celle du réseau OneWeb comporterait près portantes transformations, avec le déve-
de 700 satellites ; le nombre de 4 000 sa- loppement des satellites d’observation
tellites est évoqué pour l'initiative de commerciaux. Ainsi, des sociétés comme
SPACE X ou plus encore pour celle de PLANET LABS ont émergé en mettant en
SAMSUNG, ces deux dernières démarches avant des micro-satellites à haute perfor-
restant à l’état de projets aujourd’hui. mance (permettant même la prise de vidéos
hD pour le projet TERRA BELLA de carto- Enfin, ces évolutions pourraient voir la
graphie de la terre) ou l’emploi de dizaines multiplication des projets de petits, voire
de nano-satellites « Cubesats » délivrant de micro-lanceurs terrestres ou aéroportés
des images de résolution moyenne ou offrant la possibilité de mise en orbite à
faible mais avec un taux important de re- bas coûts de petits satellites.
visite (détails infra.)
L’ensemble de ces projets de satellites et
si cette dynamique se poursuit (les satellites
de lanceurs pourrait transformer durable-
OneWeb ou Blacksky Global sont déjà en
ment le secteur et ses usages, aussi bien
construction), elle induira un changement
d’échelle majeur dans une activité dont la dans les domaines civils que dans les do-
production mondiale annuelle est au- maines militaires. Ces nouvelles capacités
jourd’hui tout au plus d’une trentaine de pourraient induire d’importantes évolutions,
satellites commerciaux de télécommuni- par la banalisation de technologies autrefois
cation et de moins de 100 micro-satellites1 étroitement contrôlées et par la vulgarisation
destinés aux orbites basses. des usages liés à l’extension de la clientèle.
1.1 – L’observation de la terre à bas coût au moyen de micro-satellites
La multiplication récente des projets de masse de véritables flux d’images au plus
micro-satellites à haute résolution et les grand nombre de clients possibles.
44
perspectives d’une industrialisation de leur Certains projets commerciaux faisant usage
production à coûts réduits témoignent des de Cubesats existent depuis quelques années.
progrès constants de la technologie com- Ces projets tirent parti d’un accès facilité à
merciale concernant aussi bien les plate- la technologie (Cots2), de coûts réduits
formes que les charges utiles ou les ainsi que de cycles de production et de
segments-sol. mise en œuvre raccourcis. Ils sont en re-
Il existe aujourd’hui près de vingt entreprises vanche affectés par des performances rela-
privées qui opèrent ou envisagent d’exploiter tivement limitées qui les cantonnent à des
des satellites d’observation de la terre. A applications misant sur le nombre (revisite),
côté des acteurs traditionnels comme plutôt que sur la précision et la résolu-
l’Européen AIRBUS ou l’Américain tion.
DIGITALGLOBE, de nouvelles sociétés sont Des sites proposant des produits liés à la
apparues au cours des quatre dernières plateforme ou à la charge utile pour pro-
années, essentiellement sous la forme de duire des Cubesats à moindre coût sont au-
start-ups fondées aux Etats-unis ou au jourd’hui disponibles. Ainsi, Cubesatshop.com
Canada. Elles misent sur l’emploi de très ou cubesatkit.com proposent à la vente l’en-
petits satellites disposés en grand nombre semble des systèmes nécessaires au fonc-
en orbite basse et visent la diffusion en tionnement du satellite, en incluant des
1 - Les micro-satellites, comparables en taille à une machine à laver, ont une masse comprise entre 50 et 150 kg au lancement.
Comme les mini-satellites, d'une masse au lancement comprise entre 150 kg et 2 tonnes, ils sont exploités en orbite basse,
principalement pour des applications de reconnaissance ou d'observation de la terre.
2 - Commercial off the Shelf.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
capteurs stellaires (pour 80 000 dollars sous forme d’un parallélépipède de 10 x
quand les viseurs stellaires des grands sa- 10 x 30 centimètres et ne pèse que 5 kilo-
tellites commerciaux actuels en coûtent grammes, permettant ainsi leur lancement
plusieurs millions) ou des roues à réaction en grand nombre à bord d’un seul lanceur.
supposément éprouvées pour le vol une autre société américaine, HERA, nette-
spatial. ment plus ambitieuse que PLANETLABS en
Plus récemment, les performances de ces termes de performances, bénéficie pour
Cubesats ont été améliorées par le biais de bâtir ses systèmes de composants sur
nouvelles sociétés d’observation de la terre. étagère disponibles à la NASA. Elle vise
Ainsi, les sociétés les plus avancées (de 31 centimètres de résolution avec des sa-
type PLANETLABS), ont été en mesure de tellites de classes 300 kilogrammes et en-
concevoir un Cubesat de 5 kilogrammes visage aussi l’utilisation de Cubesats agrégés
offrant une résolution de 3 à 5 mètres avec d’une vingtaine de kilogrammes.
une durée de vie de 3 ans. PLANETLABS bé- Enfin, les sociétés canadiennes URTHECAST
néficie d’un réseau-sol implanté dans diffé- ou américaines TERRA BELLA ou BLACKSKY
rents pays (Etats-unis, royaume-uni, GLOBAL (qui ambitionne de déployer 60 mi-
Nouvelle Zélande, Allemagne et Australie) cro-satellites de capacités métriques à l’ho-
avec des antennes de réception de 5 m en rizon 2019) pourraient apparaître comme
bandes X et L. Chaque satellite se présente de nouveaux acteurs du domaine.
45
1.1 – Les constellations de micro-satellites de télécommunication
une industrialisation plus massive encore sont similaires à celles d'un satellite clas-
pour les « megaconstellations » est prévue sique ; ceux qui arrivent en fin de vie
dans le domaine des télécommunications. seront désorbités vers la terre pour être
on parle d’une production de 14 satellites détruits en pénétrant dans l'atmosphère
par semaine pour OneWeb. terrestre. L'utilisation d'une propulsion
Dans le cas de la constellation OneWeb3, électrique de basse puissance (quelques
qui apparaît aujourd’hui avec Leosat4 comme centaines de watts, contre quelques kilo-
le projet le plus avancé, des micro-satellites watts pour les satellites géostationnaires)
d’environ 150 kilogrammes seront lancés est dès lors nécessaire.
par grappe. on peut ainsi imaginer l’envoi Les satellites étant relativement simples, la
de 70 satellites en un lancement. La plate- faisabilité technique semble garantie. Des
forme est pointée vers le centre de la terre inconnues demeurent néanmoins, concer-
avec une précision de plus ou moins nant certaines technologies liées à l'am-
0,5 degré et génère une puissance totale plification de puissance, les cellules solaires,
supérieure à 500 watts. la propulsion électrique, dite à effet hall,
Les exigences de fiabilité sur le système de qui se présente comme l'enjeu industriel
contrôle d'attitude et d'orbite du satellite principal dans ce type de projet.
3 - 640 satellites en orbite basse fournis par AIRBUS.
4 - 100 satellites en orbite basse fournis par THALES ALENIA SPACE.
Les terminaux demeurent l’un des éléments La plateforme est d'une conception assez
essentiels de la conception d’ensemble. robuste et le choix de micro-satellites
Par choix, leur prix est limité, ce qui devrait relâcher les contraintes sur les
conduit à une relative simplicité technique. actionneurs mécaniques et donc sur le
Ainsi, par exemple, le champ de vue des coût récurrent. Elle doit néanmoins
terminaux a été limité à un cône étroit de- délivrer une puissance importante et c'est
puis le zénith. La faisabilité de ce type de l'enjeu principal pour l’objectif de coût
terminaux repose sur vingt ans de déve- annoncé. La recherche d'industriels aptes à
loppement et de production dans l'industrie livrer des cellules solaires capables de tenir
spatiale5. La conception du système garantit l'environnement radiatif de cette orbite,
tout en offrant des flux et des volumes de
donc a priori un coût terminal faible.
production, laisse penser qu'une solution
Le choix de l'orbite, à 1 200 kilomètres et à base de cellules silicium monocristallin
en inclinaison quasi-polaire, pour une (génération précédente) pourrait être
durée de vie de 5 ans, permet d'envisager adaptée.
des composants issus de l'industrie non
La charge utile est parmi les plus simples
spatiale. Les doses de radiations reçues qui puissent être envisagées pour un
sont en effet largement inférieures à celles satellite de télécommunication. Il subsiste
existant dans l'environnement des satel- cependant certains points techniques à
lites géostationnaires. Les effets dus aux valider sur le plan industriel comme, par
particules de haute énergie (basculement exemple, le rendement des amplificateurs
définitif des portes logiques) devront être de puissance. sur ce sujet, les industriels
46
compensés par le système. En revanche, américains semblent mieux placés que
l’encombrement de ces orbites basses leurs homologues européens. Le contrôle
pourrait à terme poser un problème de des satellites ne pose a priori aucun
pollution électromagnétique. problème.
1.3 – Les petits lanceurs
La mise en place du New Space semble être financement affiché et crédible. La multi-
l’occasion d’un regain d’intérêt pour les plication de ces projets correspond à un
petits lanceurs, dont une vingtaine de pro- besoin de marché. Mais en multipliant les
jets visant une capacité de mise en orbite acteurs et les échanges industriels, elle a
basse (LEo6) de 500 kg ou moins est en pour conséquence de créer les conditions
développement dans le monde. seuls d’une nouvelle prolifération de technolo-
quelques-uns d’entre eux font l’objet d’un gies servant aux missiles balistiques.
5 - une société comme THINKOM, par exemple, serait en capacité de produire ces terminaux. OneWeb a déposé un brevet pour
ses propres besoins.
6 - Low earth orbit.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
2 – situation en 2030
sous réserve d’avoir maîtrisé certaines techniques algorithmiques d’exploitation
avancées techniques, le New Space pour- des données. En d’autres termes, les tech-
rait avoir en 2030 singulièrement modifié niques de développement de la plateforme
la situation dans l’espace, ainsi que le prendront de moins en moins d’importance
paysage de l’industrie de ce secteur et le dans la chaîne de valeur, tandis que la
rapport du grand public avec le domaine maîtrise des techniques algorithmiques
spatial. de fusion et d’exploitation des données
Dans le domaine des télécommunications, deviendra probablement le véritable « cen-
après plusieurs échecs industriels, au moins tre de gravité » stratégique de l’activité.
deux grandes constellations de satellites Cette évolution pourrait donner un avantage
devraient avoir été placées en orbite basse décisif aux pays qui auront investi le plus
à l’horizon 2030. L’une, composée d’une massivement dans ce secteur « aval », et
centaine ou plus de satellites, serait destinée notamment aux Etats-unis, qui auront bé-
à servir les acteurs étatiques et institution- néficié des investissements massifs réalisés
nels. L’autre, qui pourrait compter plusieurs par les grandes « majors » de l’Internet
milliers de satellites, permettrait de distri- depuis le début de la décennie 2010.
buer partout à la surface du globe un
Cette moindre importance des plateformes
service internet à haut débit. Les grands
pour l’accès à l’information générale 47
industriels qui fabriquent des plateformes
ouvrira un accès aux petites entreprises
et des charges utiles (BOEING, AIRBUS et
qui construiront des systèmes polyvalents
TAS) seront probablement amenés à chan-
« low cost », d’environ 150 kilogrammes,
ger leurs procédés de fabrication et à
susceptibles de répondre aux exigences du
miser sur une standardisation de plus en
plus massive des composants. La faible marché (télécommunications en orbite
durée de vie des satellites lancés justifiera basse ; observation submétrique à très
la mise en place et le maintien de chaînes forte revisite). Cette nouvelle activité sti-
de fabrication capables de produire plusieurs mulera le marché des composants à faibles
unités par semaine. coûts pour l’espace avec l’apparition d’un
secteur tiers du spatial « low cost ».
Dans le domaine de l’observation de la
terre, ces mêmes industriels devront af- Le développement de quelques petits lan-
fronter la concurrence de plusieurs fabri- ceurs bon marché (après une « sélection
cants de micro-satellites rustiques destinés naturelle » des projets les plus sérieux),
à intégrer des constellations évoluant en permettant de placer 400 kilogrammes en
orbite basse. La commercialisation des orbite basse sous faible préavis, répondra
images issues de ces satellites à bas coût par ailleurs aux besoins des constellations
pourrait en effet être devenue rentable du en complément d’autres capacités de lan-
fait du rôle croissant joué en aval par les cement plus lourdes.
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
3.1 – Quelles conséquences possibles ?
Pour la france, les évolutions évoquées vers l’étranger, notamment vers les Etats-
dans le scénario de référence sont suscep- unis, devrait apparaître.
tibles de poser certains problèmes.
Le développement de filières de compo-
Elles pourraient entraîner une concurrence sants spatialisés « low-cost » autorisant une
accrue au sein de la base industrielle et qualité minimale (rapport coût/probabilité
technologique de défense (BItD) euro- de pannes) compatible avec les coûts de
péenne et hors Europe pour capter le mar- maintien en condition opérationnelle
ché du spatial « low cost ». Par exemple, (MCo) des constellations, devrait aussi
l’abaissement des exigences techniques prendre corps. Les fabricants de ce type de
liées aux plateformes ou aux instruments composants se trouvent pour l’essentiel en
dans le domaine de l’observation de la dehors de l’Europe (Asie notamment) et
terre réduit le coût du ticket d’entrée pour comptent intensifier encore leur produc-
de nouveaux concurrents qui cherchent à tion pour réaliser des économies d’échelle
investir le marché de l’observation. Cette en multipliant les synergies avec l’électro-
nouvelle concurrence va chercher à ampli- nique grand public.
48 fier ce basculement en pratiquant une po-
litique de prix agressive. on risque alors Le développement de lanceurs capables de
d’assister à une restructuration du tissu mettre en orbite basse des charges de
spatial européen privilégiant de nouveaux quelques centaines de kilos posera, par ail-
acteurs et des produits relativement sim- leurs, la question du positionnement de
ples au détriment des acteurs traditionnels l’industrie spatiale européenne sur ce cré-
(TAS et dans une moindre mesure AIRBUS) neau. L’Allemagne, le royaume-uni et des
capables de concevoir des plateformes de acteurs industriels s’y intéressent actuelle-
très haute performance. or, au-delà de l’as- ment.
pect commercial, le maintien de ce type de De surcroît, la situation décrite supra pour-
compétences est nécessaire à la pérennité rait soulever des risques en matière de pro-
de nos moyens satellitaires de défense. lifération. En particulier, le déploiement de
Les évolutions envisagées donneraient une l’activité spatiale sera très propice aux dé-
importance croissante aux sociétés qui veloppements d’activités balistiques. Le
mettent au point des logiciels complexes lancement de satellites exigeait jusqu’à
de fusion, d’analyse et de traitement des présent le développement de systèmes de
données. La france, qui possède des com- propulsion très spécifiques compte tenu
pétences dans ce secteur, reste néanmoins des masses importantes à propulser. Les ef-
en retrait s’agissant de leur viabilisation et forts spécifiques dans le domaine des mis-
de leur développement commercial. un siles balistiques restaient dans ces
risque accru de fuite de ces compétences conditions relativement identifiables
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
compte tenu des différences de dimensions une politique de développement de vec-
et de masses. Avec l’avènement de petites teur balistique derrière les efforts consentis
charges et la création possible d’un nou- au profit des lanceurs légers, activité qui va
veau marché du lancement spatial léger, il devenir de plus en plus légitime.
sera sans doute plus difficile d’identifier
3.2 – types d’accompagnement possibles
La mise en place du New Space devrait important pour affronter une concurrence
conduire à accroître la place de nouveaux sévère.
entrants dans le tissu industriel existant. Dès lors, il apparaît nécessaire de coordon-
Aussi, face à une concurrence féroce et ner les initiatives industrielles privées et de
sans cesse plus variée, il s’agira d’accompa- mettre en place les moyens d’un fort sou-
gner les développements technologiques tien gouvernemental français et européen.
et industriels créateurs d’emplois et de ser- Ceci devra se traduire à la fois par l’établis-
vices, tout en préservant une capacité sement des conditions nécessaires à la dis-
industrielle de haut de gamme technolo- ponibilité des financements de ce type de
gique. capital risque, par l’inclusion du créneau
Il faudra également protéger notre patri- des micro-satellites dans les instruments
moine technologique et industriel et éviter qui auront succédé au Plan d’Innovation 49
d’Avenir (PIA 3) et au programme de r&D
la prolifération de technologies sensibles,
européen « horizon 2020 » et par la mise
notamment au niveau de la maîtrise d’œu-
en place d’un accès privilégié à un marché
vre des systèmes.
institutionnel européen conséquent.
L’effort à mener sur les micro-satellites de-
a) Investir le secteur des micro et mini- vrait aussi aller de pair avec un effort pro-
satellites par le soutien aux PME et portionnel sur le secteur des petits
l’alignement des grands acteurs lanceurs, sachant que le coût de lancement
est un facteur majeur du développement
Cette priorité de premier rang nécessite de du nouveau paradigme spatial et de son
mettre en capacité de nouveaux acteurs, essor. réussir cet effort nécessitera de par-
souvent petits aujourd’hui, et de pousser venir à ce qu’une coopération efficace se
les constructeurs de lanceurs à s’y adapter. mette en place entre les acteurs publics et
Les PME ont une forte capacité d’innova- les industriels, sachant que tous n’auront
tion et une réactivité adaptée aux nou- pas spontanément envie de faire évoluer le
veaux enjeux. toutefois, la création d’une paradigme actuel consistant à lancer un
nouvelle base technologique dans le do- gros objet avec un gros lanceur.
maine des mini et micro-satellites nécessite s’agissant des capacités de calcul algorith-
des investissements et un soutien financier mique et, derrière lui, de la question du Big
Data, il y a là aussi une vraie question de c) Protection des « nouveaux savoir-
décloisonnement des compétences : il faire » et renforcement de la
existe en france des capacités exception-
nelles dans le domaine du calcul à haute sécurité spatiale
performance et sur le traitement de flux un certain nombre de mesures — de pro-
massifs de données. L’un des enjeux de po- tection, d’encadrement normatif interna-
litique publique sera de les rendre accessi- tional et législatif — sont par ailleurs
bles.
nécessaires pour accompagner le mouve-
ment de modernisation industrielle décrit
b) Soutien de l’industrie traditionnelle plus haut.
pour le développement de systèmes Compte tenu des enjeux industriels et éco-
spatiaux de hautes performances nomiques liés au domaine spatial, les sa-
voir-faire techniques doivent être protégés.
Les systèmes traditionnels de hautes per-
formances devraient conserver une impor- Ceci concerne bien entendu les technolo-
tance majeure pour nombre d’applications gies de base (système, équipements, com-
exigeantes tant civiles que militaires. En posants…) mais également les logiciels de
particulier, elles sont indispensables à la traitement qui se trouveront au cœur de la
pérennité de la dissuasion et à notre capa- valeur ajoutée des données spatiales.
cité de projection de force, points clés en Le souci de prolifération doit également
terme de souveraineté. Ces aptitudes sont être au centre des préoccupations compte
aujourd’hui chez TAS, ASL et AIRBUS DS. Il tenu notamment de l’arrivée massive de
50
va donc falloir maintenir les compétences
nouveaux entrants. Comme cela a été dit
associées.
plus haut, la non-prolifération ne s’exer-
La préservation des capacités de hautes cera plus par le contrôle de composants et
performances pour les systèmes spatiaux matériaux (qui se seront banalisés) mais
nécessite également un soutien des filières par le contrôle des compétences en ma-
de composants de hautes performances, tière de conception des systèmes. Cela
en laissant le créneau du low-cost aux nous éloignera significativement du réfé-
chaînes de production asiatiques. La france,
rentiel actuel du contrôle national
avec des sociétés comme ST MICROELEC-
(CIEEMG et CIBDu) et international
TRONICS et NANOXPLORE en particulier, a
(MtCr, Wassenaar).
une carte à jouer dans la généralisation de
l’utilisation de composants programmables Mais ces mesures nationales de protection
sur les satellites, amenant à améliorer très doivent être accompagnées d’une prise de
sensiblement les performances de calcul conscience plus large.
embarqué tout en diminuant fortement
Il s’agit de renforcer le respect des normes
l’encombrement et le poids de l’électronique
de sécurité spatiale (IADC7, futurs codes de
embarquée.
conduite/traités, etc.) pour hausser les exi-
gences techniques et limiter la proliféra-
tion de l’industrie spatiale « low cost ».
7 - Inter-agency Space Debris Coordination Committee.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
Il s’agit également de promouvoir l’adop- unies ou dans les discussions visant à re-
tion de nouvelles réglementations en ma- vitaliser l’idée d’un code de conduite ;
tière de contrôle des satellites (par exemple
– une mise à jour des textes nationaux (loi
au titre de la hausse du trafic spatial), de
sur les opérations spatiales de 2008 par
contrôle des explosions en orbite et des
exemple) pour « montrer l’exemple » si
réentrées pour les lancements (du fait de
la prolifération des petits lanceurs). Cela nécessaire.
suppose : Enfin, il faut renforcer l’adhésion des pays
– une implication redoublée de la france aux mesures de transparence en place pour
dans les négociations internationales en encadrer l’activité balistique et de lance-
cours sur le « développement durable ment (de type Code de conduite de la Haye) à
des activités spatiales » engagées au travers des pré-notifications de lancement,
Comité des utilisations pacifiques de l’espace des bilans annuels d’activité balistique et
extra-atmosphérique (CuPEEA) des Nations spatiale, des visites de sites, etc.
4 – scenarii alternatifs
4.1 – Les technologies spatiales font l’objet d’une complète reprise en
51
main par l’industrie de l’information : les applications spatiales
se privatisent complètement et l’Etat ne pèse plus dans les
orientations industrielles
Ce scénario fait le pari d’une accélération – de l’existence de services applicatifs privés
des tendances actuelles. Il correspond à la de plus en plus performants et qui « ren-
description de ce qui se passerait si la dent le service » de manière satisfaisante.
france et l’Europe ne mettaient pas en L’acteur public en france garde dans ce
œuvre les préconisations de politiques pu- scénario une capacité minimale de satel-
bliques précédemment énumérées. on ob- lites « patrimoniaux » (observation de la
serverait alors avec le temps une terre, télécommunications), mais la réalité
disproportion croissante entre les investis- des pratiques montre une dépendance ac-
sements privés et publics, ces derniers di- crue vis-à-vis du monde industriel pour
minuant sous l’effet : l’exploitation des données et pour l’exploi-
– de tensions croissantes sur les budgets tation de services extérieurs :
publics (notamment militaires) avec le – l’Etat ne peut plus assurer son rôle de
souci d’optimiser les dépenses ; prescripteur pour décider des orientations
technologiques et dépend largement des
technologies mises au point par l’indus- conception des techniques qui ont été
trie ; développées à l’étranger (aussi bien pour
– la france, faute d’avoir su développer une les capteurs que pour les logiciels de trai-
solide industrie dans le domaine du trai- tement de données).
tement de l’information spatiale et de la La france court le risque de perdre sa sou-
fusion de données en comparaison des veraineté de façon sans doute irréversible
investissements qui ont été réalisés ou- sur un pan d’activité essentiel à son infor-
tre-Atlantique, ne peut plus contrôler la mation stratégique.
4.2 – Les projets de « megaconstellations » sont bloqués pour des
raisons de règlementations internationales et des questions se
posent sur la pérennité du secteur du New space
Ce second scénario alternatif se fonde lui accident catastrophique. Aucune activité
aussi sur des précédents industriels (échec extravéhiculaire des astronautes n’est dés-
des premières grandes constellations ormais envisageable. Compte-tenu de la
comme par exemple Iridium ; récurrence gravité des éventuelles conséquences, la
des effets de bulle dans les nouvelles tech- communauté internationale prend
nologies) ou sur la réalité connue des effets conscience de la nécessité d’une réglemen-
52 accidentels dû à la présence de débris dans tation très stricte sur le « contrôle du trafic
l’espace. spatial » (Space Traffic Management). Ce
A la suite des annonces faites par SPACE X, concept, déjà à l’étude depuis plusieurs an-
SAMSUNG ou BOEING, pour des constella- nées, serait alors au centre des négocia-
tions de plusieurs milliers de satellites tions internationales.
(entre 1 500 et 4 500) en orbite basse, Le débat se situe désormais au niveau des
l’ensemble des industriels se dirige vers la Nations unies où se dégage un large
mise en place de constellations gigan- consensus en faveur de l’idée « d’un déve-
tesques, essentiellement pour les télécom- loppement durable des activités spatiales ».
munications. Dans ce contexte, le débat met alors parti-
Dans les années suivantes, les débris géné- culièrement en évidence le danger que re-
rés par le tir antisatellite chinois dix ans présentent les constellations de plusieurs
plus tôt provoquent un accident avec un milliers de satellites placés sur des orbites
satellite d’observation, produisant de nom- basses et qui impliquent de surcroît des ac-
breux débris nouveaux. Cette fois, l’événe- tivités de navigation des satellites à travers
ment a des répercussions importantes sur différentes altitudes8 (d’ailleurs déjà large-
la gestion de l’orbite de la station spatiale ment affectées par la multiplication des dé-
qui doit être surveillée pour empêcher tout bris pour certaines d’entre elles).
8 - Avec notamment la nécessité de redescendre les satellites en fin de vie et de « gérer » des constellations comprenant
plusieurs milliers d’objets.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
Des projets de textes internationaux circu- télécommunications avec la mise en
lent donc sur l’interdiction pure et simple place de gros satellites géostationnaires
de méga-constellations en orbite basse. En toujours plus performants (qui pourrait
dépit de l’opposition des Etats-unis, une aller jusqu’à favoriser l’essor de l’obser-
large majorité de pays emmenés par la vation à très haute résolution depuis l’or-
russie et la Chine obtient que soit consi- bite géostationnaire). Cela ne pourrait
déré un projet de traité dans ce sens. intervenir que grâce à une politique sou-
Compte-tenu des incertitudes liées aux re- tenue de maintien des compétences in-
tombées économiques de ces constella- dustrielles ;
tions, mais aussi en raison de ces – le développement d’activités soutenues
perspectives nouvelles de restrictions inter- dans le domaine des plates-formes haute
nationales, l’industrie renonce à ses projets altitude (ballons, drones) sur l’exemple
de « méga-constellations » et se replie des programmes initiaux engagés par les
massivement sur les technologies terrestres sociétés THALES ALENIA SPACE ou AIRBUS
et aériennes (drones, ballons) de réseaux DS. Ces solutions feraient néanmoins
de l’information. l’objet de très fortes concurrences
Dans son ensemble, le secteur du New internationales et devraient sans doute
Space, fondé sur la multiplication de petits être portées par un investissement
satellites à bas coût (micro, voire nano- gouvernemental.
satellites de quelques kilogrammes),
Incidemment, une telle évolution ne serait
connaît alors un ralentissement généralisé
pas sans conséquence sur la future poli-
des investissements et l’industrie spatiale, 53
tique européenne des lanceurs, avec un in-
qui avait misé sur son essor, doit trouver
vestissement à reconsidérer compte tenu
des solutions alternatives pour son déve-
de la nature des charges à lancer. si
loppement.
ARIANE 6 demeurerait probablement un
Dans une telle situation, l’activité indus- choix encore valide, la question pourrait
trielle pourrait connaître deux évolutions cependant se poser d’un nouveau lanceur
majeures : lourd pour l’Europe, pour répondre à
– le renforcement des programmes spa- d’éventuels besoins pour de futures grosses
tiaux traditionnels dans le domaine des charges géostationnaires. l
3
Paix et guerre
dans le cyberespace
L’essentiel
Dimension en perpétuelle évolution, le numérique influe de façon de plus en plus
déterminante sur la vie quotidienne des individus et des institutions. Les évolutions
de moyen terme sont particulièrement difficiles à anticiper. Elles légitiment la mise
en place de mécanismes de veille sur les évolutions des pratiques et des normes
internationales. En outre, une gouvernance interministérielle plus étroite s’impose,
face aux enjeux de sécurité physiques (attaques) ou sociétaux (situation de normes
en la matière).
C
ertains acteurs et plusieurs applica- L’avenir de cet espace toujours en
tions du numérique qui ont trans- construction pose d’ores et déjà la ques-
formé la vie de nos sociétés tion du rôle des Etats et de la
n’existaient pas il y a 15 ans. Dès lors, responsabilité des futurs acteurs pour
penser à 15 ans l’évolution du domaine et
mieux assurer la sécurité du cyberespace et
ses conséquences en matière de défense et
les modalités de régulation.
de sécurité nationale se révèle un exercice
délicat.
57
1 – Etat des lieux en 2017
1.1 – Le numérique : un domaine en construction
Le « cyberespace » est entendu ici comme domaine d’activités dématérialisées aux
l’espace d’accès au numérique. En enjeux de sécurité propres.
expansion permanente, le cyberespace est
essentiellement constitué d’internet et des a) L’espace des convergences
systèmes d’information embarqués par les
Le numérique naît de convergences tech-
éléments qui lui sont connectés ou qui se nologiques.
connectent entre eux. rapportée à la
La première convergence est issue de la
surface terrestre, sa densité peut atteindre
conversion en données numériques du
667 millions de milliards de systèmes texte, du son et de l’image. Associée à l’in-
d’information par millimètre carré. Le vention de protocoles de transferts de ces
numérique est entendu comme un données spécifiques (tCP/IP), cette conver-
gence conduit à la création et à l’essor s’y répand. Les plus puissants acteurs pri-
d’internet. vés du numérique disposent de moyens
La deuxième convergence est en cours. Elle bien supérieurs à ceux des Etats les moins
résulte de l’apparition de technologies riches. Les entreprises comme les individus
nouvelles, de la poursuite de la numérisa- jouissent de formes de libertés nouvelles
tion systématique des activités humaines mais aussi de moins de protection, affai-
traditionnelles et du développement de blissant les relations de citoyenneté et le
nouveaux usages. Ces évolutions débou- sentiment d’appartenance à une nation.
chent sur : Au nom d’une liberté sans entrave, cer-
tains acteurs dits « technolibertaires »
– le recueil de la donnée (objets connectés n’hésitent d’ailleurs pas à contester les
de toutes natures, terminaux mobiles décisions politiques des gouvernements
plus performants et moins consomma- pour peu qu’elles visent à la régulation de
teurs en énergie) ; leurs activités ou à la taxation de leurs
– la transmission et la disponibilité de la profits.
donnée (réseau de communications élec- C’est pourquoi, au nom de cette révolution
troniques « 5G », « informatique en des activités et des comportements,
nuage ») ; certains considèrent que le numérique
– le traitement des données (« big data », pourrait conduire à une redéfinition des
« deep learning », intelligence artificielle). repères de l’humanité. Laurent
ALEXANDrE, figure française du
Ces technologies sont le plus souvent
transhumanisme, estime ainsi que
58 développées hors du contrôle des Etats,
« l’humanité est déjà lancée sur un toboggan
qui n’ont plus la capacité de les anticiper.
transgressif » par le silence de dirigeants,
présentés comme dépassés par le progrès
b) Les enjeux liés au numérique des technologies et peu conscients des
dépassent, en les englobant, les questions éthiques soulevées. Cette
méconnaissance serait susceptible
questions de sécurité et de défense
d’impacter nos principes ancrés dans le
Le numérique met à l’épreuve le cadre de droit des libertés individuelles, tels que la
souveraineté des Etats et redéfinit partiel- protection des données à caractère
lement leurs frontières et leurs modes personnel. A moyen terme, avec
d’action. Dans l’espace numérique, des l’introduction de « l’homme augmenté »
monnaies sont créées, des mouvements et l’interconnexion des objets, c’est tout
d’opinion d’envergure mondiale se déve- l’écosystème humain qui serait bouleversé.
loppent, un nouveau type de Cette tendance est cependant jugée
confrontation voit le jour et la criminalité anecdotique par certains.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
1.2 – Le cyberespace : un espace aux caractéristiques propres
Le numérique a besoin d’électricité et de depuis tout autre point, lorsqu’une attaque
réseaux de communications électroniques informatique est détectée, elle s’est déjà
pour être accessible via le cyberespace. produite ailleurs et a éventuellement
Contrairement à une idée souvent reprise, réussi.
le cyberespace comprend donc un nombre
Enfin, les infrastructures physiques du
de frontières plus élevé que les domaines
naturels. Ces frontières naturelles et imma- cyberespace sont essentiellement dévelop-
térielles sont éventuellement superposées pées par des acteurs privés, même si les
mais elles ne coïncident pas entre elles. Le utilisateurs du numérique considèrent le
« territoire national numérique » d’un Etat, cyberespace comme un bien commun,
dont les contours restent à définir, ne se non appropriable et les Etats comme un
limite pas aux infrastructures numériques bien collectif — voire comme un bien tuté-
situées sur son territoire. Dans le cyberes- laire — auquel doivent s’appliquer à la fois
pace, et alors que tout système la réglementation qu’ils établissent et le
d’information connecté est accessible droit international.
1.3 – Le numérique : un domaine qui favorise l’offensive et qui offre
un large spectre d’objectifs 59
a) Un domaine favorable à l’attaquant matiques proliférantes à coût d’acquisi-
tion marginal, modes d’attaques
quel qu’il soit – hacker, individu curieux, industrialisables) ;
activiste, délinquant isolé ou membre du
crime organisé, terroriste, agent d’un ser- – humaines (sensibilisation insuffisante,
vice de renseignement, soldat en carence de compétences, organisations
opération — le « cyberattaquant » utilise obsolètes) ;
des techniques comparables et bénéficie – économiques (analyses de risques
d’un environnement permissif. L’avantage incomplètes, coût, existence d’un marché
est à l’attaquant. des failles informatiques) ;
Le numérique est en effet un domaine – politiques et juridiques (choix d’organi-
exposé aux actions offensives pour des rai- sation, absence d’effectivité du droit,
sons : absence de sanction, législations laxistes,
– techniques (faiblesse du niveau de sécu- libre circulation des données).
rité informatique, disponibilité de Le cyberespace est parallèlement favorable
logiciels et d’équipements peu sécurisés, à l’action clandestine. Les techniques d’at-
complexité croissante de « systèmes de taques habituellement utilisées préservent
systèmes », disponibilité d’armes infor- l’anonymat de l’attaquant ou rendent son
identification longue et coûteuse, sans économique, scientifique et technique), est
garantie de succès. Ainsi, l’attribution aussi un objectif fréquemment à l’origine
d’une attaque informatique relève d’une d’attaques informatiques.
décision judiciaire ou politique, prise en une attaque informatique peut être utili-
fonction d’un faisceau d’indices, sans cer- sée pour remplir un objectif militaire de
titude technique absolue et rarement des basse intensité : renseignement, modifica-
preuves opposables. tion de données ou piégeage de ressources
ou de réseaux en amont d’actions de haute
b) Un spectre large d’objectifs intensité.
L’objectif de l’attaquant peut être le gain Mais elle peut aussi être un acte de sabo-
financier (vol de propriété intellectuelle, tage par la modification ou la destruction
chantage au chiffrement de fichiers, à la de ressources informatiques, avec d’éven-
révélation de données, à la disponibilité de tuelles conséquences très critiques :
ressources). La déstabilisation de l’entité dérèglement de systèmes de production,
visée (personne, oIG, Etat, entreprise, destruction d’équipements de sécurité.
oNG) constitue un deuxième type d’effet Enfin, les attaques informatiques peuvent
recherché : défiguration de site internet, être menées dans le cadre d’un conflit
dénis de services, révélation de données. La armé, par exemple en visant des infrastruc-
diffusion de fausses données, qui ne tures stratégiques et critiques (réseaux
constitue pas forcément en soi une attaque énergétiques, de transport et de communi-
informatique, fait en revanche partie de la cation notamment) au risque de
60
panoplie d’instruments utilisés dans des dommages collatéraux importants, le
tactiques hybrides. L’espionnage (politique, cyberespace étant dual par nature.
1.4 – Les modèles nationaux, les acteurs
a) Les modèles nationaux les opérations de défense et d’attaques
informatiques. La stratégie de ces pays
L’organisation des Etats en matière de favorise plutôt le développement de capa-
défense et de sécurité des systèmes d’infor- cités offensives. Parmi les pays les plus
mation est généralement de deux types, actifs, les Etats-unis, le royaume-uni et la
identifiables selon la localisation du centre russie ont adopté ce modèle.
de gravité de l’instruction des sujets, de la
Dans le second modèle, les capacités
prise de décision et de la mise en œuvre
défensives et offensives sont séparées.
des actions.
L’organisation en matière de sécurité et de
Dans le premier modèle, le centre de gra- défense développe une stratégie de
vité est proche ou intégré aux services de protection qui passe par l’augmentation du
renseignement du pays concerné qui coor- niveau de sécurité des systèmes
donnent voire assurent à la fois la sécurité, d’information étatiques et de ceux des
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
infrastructures critiques de la nation, sans Dans la 1ère catégorie, on retrouve la plupart
exclure le recours à des actions offensives des administrations et services de l’Etat, les
de prévention ou de rétorsion. Parmi les opérateurs d’importance vitale, les opéra-
pays les plus actifs, l’Allemagne, la france, teurs et fournisseurs de produits et de ser-
la Chine et Israël ont adopté ce modèle. Les vices de sécurité informatique, mais aussi
orientations portées par la directive les entreprises et citoyens qui doivent éga-
européenne « Network information security » lement être sensibilisés aux enjeux de la
adoptée en 2016 et qui visent à organiser cybersécurité et adopter un comportement
la protection de la disponibilité des responsable.
services produits par les infrastructures Parmi ceux qui nuisent à la sécurité du
devraient favoriser ce second modèle. numérique, citons les délinquants isolés,
les officines et les mercenaires au service
d’entreprises ou d’Etats, souvent appelés
b) Les acteurs « proxys ».
« La stratégie nationale pour la sécurité du Il est à noter le rôle dual de certains Etats
numérique », adoptée par la france en qui piègent les équipements de sécurité ou
2015, désigne les acteurs qui doivent être les systèmes d’information d’infrastructures
mobilisés et impliqués dans la sécurité du critiques de pays adverses, ainsi que celui
numérique du pays et ceux qui nuisent à d’entreprises qui développent des armes
la sécurité du numérique dont l’action doit informatiques ou font le marché de failles
être entravée. de sécurité.
61
1.5 – La défense et la sécurité du numérique dans les organisations
internationales
Aucune organisation spécifique n’est véri- a) Les organisations mondiales :
tablement chargée de la sécurité du l’exemple de l’ONU
numérique. De nombreuses organisations
La question de la sécurité de l’information
internationales traitent en revanche, parmi
est inscrite à l’ordre du jour de
d’autres, des questions liées à la défense et
l’organisation des Nations unies (oNu)
à la sécurité du numérique, qu’elles soient depuis que la fédération de russie a, en
d’envergure mondiale, régionale ou à 1998, présenté pour la première fois un
compétence thématique (oNu, uE, oCDE, projet de résolution à la Première
otAN). Commission de l’Assemblée générale de
l’oNu. sous l’égide du bureau des affaires
de désarmement des Nations unies, un
groupe d’experts gouvernementaux
« chargés d’examiner les progrès de
l’informatique et de la télématique et la importants que ceux des Etats membres en
question de la sécurité internationale » a termes de sécurité numérique.
publié plusieurs rapports dont les deux
dernières livraisons affirment l’applicabilité
du droit international dans le cyberespace,
c) Les organisations spécialisées : les
y compris celle de l’article 51 de la Charte exemples de l’OTAN et de l’OCDE
des Nations unies sur la légitime défense,
En juin 2016, à l’issue d’une réunion des
sans toutefois préciser les notions
ministres de la défense des pays membres
juridiques qui permettraient une telle
de l’organisation du traité de l’Atlantique
applicabilité.
nord (otAN), le cyberespace a été déclaré
organisme rattaché à l’oNu, l’union espace de combat, au même titre que la
internationale des télécommunications terre, l’air et la mer.
(uIt) organise des sommets mondiaux de
la société de l’information et a lancé dès Le centre d’excellence de l’otAN (tallin,
2007 un agenda global de cybersécurité Estonie) a publié en 2013 un manuel rela-
tendant à mettre en place un cadre de coo- tif à l'applicabilité du droit des conflits
pération international. armés aux cyber-attaques employées dans
le cadre d'un conflit armé international ou
non international. Les pays baltes et la
b) Les organisations régionales :
Pologne, très sensibles aux capacités offen-
l’exemple de l’Union européenne sives russes en matière cyber, ont
Dans le respect de la souveraineté des fortement poussé la prise en compte de
62
Etats-membres, l’union européenne a pris cette dimension dans l’action de l’organi-
en compte les questions liées à la sécurité sation.
des systèmes d’information, notamment Pour l’otAN, le problème de l’attribution
par la création d’une agence européenne des attaques informatiques, fondement de
de sécurité des réseaux (ENIsA) et par l’éla- toute réflexion juridique, est considéré
boration d’une directive destinée à
comme résolu.
favoriser la lisibilité de l’organisation des
Etats-membres et à renforcer la continuité L’organisation de coopération et de déve-
de services des opérateurs de services loppement économiques (oCDE) a, pour
essentiels à l’économie et à la société. La sa part, publié en 2008 une recommanda-
directive « Network information security » a tion à propos des « systèmes et réseaux
été publiée en juillet 2016. d’information interconnectés, dont la per-
L’union européenne a par ailleurs créé un turbation ou la destruction aurait un
organisme opérationnel destiné à protéger sérieux impact sur la santé, la sécurité, la
les réseaux de l’organisation, le CErt-uE. sûreté ou le bien-être économique des
Compte tenu de l’étroite imbrication des citoyens ou sur le fonctionnement efficace
politiques nationales et européennes sur du gouvernement ou de l’économie » puis
toute une gamme de sujets stratégiques au en 2015 une recommandation « sur la ges-
plan économique, les systèmes informa- tion du risque de sécurité numérique pour
tiques de l’union sont tout aussi la prospérité économique et sociale ».
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
D’autres enceintes comme l’organisation destinées à renforcer la sécurité du
pour la sécurité et la coopération en cyberespace. Il n’existe pas, semble-t-il, de
Europe (osCE) ou les organisations lieu où les diverses recommandations de
internationales sectorielles ont proposé des ces organisations, souvent redondantes,
normes techniques ou de comportements sont consolidées.
2 – situation en 2030
fin 2016, le « Center for long-term cybersecu- interfèreront inéluctablement et empêche-
rity » de l’université de Berkeley (Californie, ront une telle issue extrême.
Etats-unis) a rendu public un travail col- Dans le premier scénario « Omega », les
lectif d’experts de tous horizons présentant technologies prédictives permettent un
cinq scenarii pour internet à l’horizon ciblage précis des goûts, habitudes et
2020. Ils sont peu optimistes mais reflè- désirs des personnes, les rendant prévisi-
tent bien la panoplie d’évolutions bles et influençables. Ceux qui refusent
vraisemblables sur les années à venir et, de transmettre leurs données sont considé-
au-delà, à l’horizon 2030 qui pour le rés comme des marginaux voire de
cyber apparaît déjà de très long terme. Le potentiels criminels. Les données prédic- 63
point commun de ces scénarii est l’atteinte tives sont utilisées par les Etats pour
systématique aux libertés individuelles. comprendre les envies et les craintes des
trois scénarios retiennent l’attention et citoyens, sécuriser une ville en canalisant
sont susceptibles de se produire en tant la surveillance uniquement sur les indivi-
que tels ou bien de combiner entre eux dus enregistrés à risque, décider des peines
leurs modes opératoires. Le scénario « The encourues par les justiciables ou prévoir
New Normal », banalisant le vol de données les fluctuations de l’économie de marché
par attaques informatiques plus ou moins selon l’évolution du pouvoir d’achat. Les
généralisées, ne présente que peu d’intérêt pays autoritaires connaissent peu d’insé-
puisqu’il est consubstantiel au développe- curité alors que les Etats qui cherchent à
ment des activités numériques, comme de encadrer ces technologies, les démocra-
toute activité humaine. quant au scénario ties européennes en particulier, ont des
caricatural « Sensorium, internet of emotion », taux d’insécurité élevés. Néanmoins, l’in-
qui aboutit au schéma ultime de prédic- stabilité plus ou moins exacerbée et la
tion de la vie et de manipulations résistance de mouvements humanistes
d’individus, il relève d’un scénario de refusant le tout numérique conduisent les
science-fiction. En effet, les questions démocraties à mettre en place une forme
éthiques et humanistes qui ne manque- de régulation et de contrôle.
ront pas de se poser tout au long du Dans le second scénario « Bubble 2.0 »,
processus de transformation numérique en raison d’une faible création de valeur
réelle et de l’augmentation du coût du tra- monde grâce aux propositions technolo-
vail dûe à l’intermédiation numérique de giques qui répondent aux problématiques
la société, une crise économique touche liées à la surpopulation urbaine (trafic rou-
les grands acteurs du numérique. Ceux-ci tier, santé, dépenses publiques, écologie).
choisissent de rendre leurs services payants Les objets connectés sont adaptés pour les
et de vendre leurs données. finalement, les services de sécurité et de police puis au
géants du numérique américains (GAfA) domaine militaire, créant une baisse des
sont vendus et le centre du monde numé- violences urbaines. Les écarts se creusent
rique se déplace de la silicon Valley vers entre villes dont les moyens d’investisse-
singapour, Pékin et séoul. L’union euro- ments diffèrent, puis entre urbains et
péenne, de par une législation exigeante non urbains. Cet écart se reflète aussi en
en matière de données à caractère person- matière d’éducation, de valeur du travail et
nel, voit ses choix politiques récompensés
de santé des populations ainsi que dans le
sur le plan international et son poids
coût des assurances, plus élevé pour les
diplomatique accru. A l’inverse, les Etats-
personnes ne pouvant fournir des données
unis sont pointés du doigt, le soft power
en flux constant à leurs assurances. Les
américain décline et ouvre des brèches
régimes autoritaires voient leurs pouvoirs
diplomatiques dans lesquelles les monar-
renforcés. Ceci accroît encore plus les iné-
chies pétrolières s’engouffrent, renégociant
à la hausse le prix du pétrole. on assiste galités sociétales entre les centres urbains
ainsi à un nouvel éclatement de la bulle et les déserts numériques ainsi qu’entre les
numérique et à une forme de rééquilibrage classes sociales.
64 entre la nouvelle et l’ancienne économie, La dimension pédagogique de ces scenarii,
le marché mondial s’autorégulant plus ou caricaturaux mais pas irréalistes d’un point
moins rapidement avec un retour de de vue technologique (les équipementiers
balancier proportionnel au niveau de travaillent déjà à un « internet des émo-
maturité atteint dans la transformation tions »), devrait favoriser le débat
numérique. démocratique, voire éthique ou philoso-
Dans le dernier scénario « Intentional phique, qui fait aujourd’hui défaut sur les
Internet of Things », l’internet des objets grandes orientations sociétales portées par
s’implante dans les grandes villes du le numérique.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
Les propositions présentées ci-après four- demeurent pertinentes. Elles couvrent, à
nissent les éléments d’une prise de défaut de pouvoir préserver une autono-
décisions favorables à la défense de nos mie stratégique, la maîtrise de la
intérêts, à la paix et à la sécurité interna- dépendance. Elles incluent la constitution
tionales dans le cyberespace. Ces de cursus de formation pour disposer de la
propositions appartiennent aux champs
ressource humaine nécessaire, les poli-
politique, économique ou relèvent de l’éla-
tiques industrielles, qu’il reste à évaluer, la
boration de doctrines ; elles complètent
protection des infrastructures critiques et
les orientations choisies dans la stratégie
nationale pour la sécurité du numérique l’assistance aux victimes. Ces propositions
de 2015 et la stratégie dédiée à la défense ont été complétées, sur le plan des capaci-
et à la sécurité des systèmes d’information tés offensives, par la création d’un
portée par l’agence nationale de la sécurité commandement cyber au sein des armées
des systèmes d’information (ANssI) qui le 1er janvier 2017.
3.1 – Création d’un observatoire des stratégies internationales
65
L’objectif de l’observatoire serait d’éclairer oNG de tous secteurs) en matière de
la décision publique en matière de sécurité sécurité du numérique ;
du numérique et du cyberespace.
– d’effectuer des analyses et travaux d’anti-
ses missions seraient notamment : cipation et de prospective dans les sujets
– de suivre les stratégies des Etats en susceptibles d’avoir un impact en
matière de numérique, de défense et matière de défense et de sécurité du
sécurité du numérique et du cyberes- numérique et du cyberespace.
pace ; Cet observatoire pourrait être confié à
– de consolider les normes, propositions l’ANssI ou à un think tank orienté par
ou recommandations formulées par les l’agence qui se spécialiserait sur les ques-
organisations internationales (oIG et tions numériques.
3.2 – Elaboration d’une doctrine interministérielle de réponse aux
attaques informatiques
Les attaques informatiques traitées ces der- rétorsion, les contre-mesures (à l’instar de
nières années par l’ANssI ont montré que celle prévue par l’article 21 de la loi
les autorités gouvernementales comme les n°2013-1168 du 8 décembre 2013) ou les
intérêts diplomatiques, économiques, actions de légitime défense pouvant être
scientifiques et technologiques de la menées.
france pouvaient être gravement atteints. Ces mesures peuvent être de différentes
un risque majeur existe également quant natures : diplomatiques, économiques et
à la sécurité de la population. financières, commerciales, militaires, etc.
Dans le respect du droit international, une La coordination de l’élaboration de ces
doctrine de réponse aux attaques mesures pourrait être confiée au secrétariat
informatiques touchant aux intérêts de la défense et de la sécurité nationale
fondamentaux de la Nation doit être (sGDsN), en raison de leur dimension
élaborée et évoquer les mesures de interministérielle.
3.3 – Elaboration et défense des positions françaises sur les questions
clés
66
Il s’agit d’élaborer de manière interminis- favoriser le « responsive disclosure » ou les
térielle les positions françaises sur les pratiques de « bug bounty » versus laisser
sujets les plus structurants à court terme et se développer un libre marché des
de porter ces positions dans les organisa- « 0 day » ;
tions internationales. – dans les traités commerciaux, permettre
Les premières concertations pourraient par exception la localisation territoriale
avoir lieu autour des sujets suivants : et la maîtrise juridique et technique de
certains types de données versus soutenir
– soutenir le maintien de l’illicéité des
le « free flow of data ».
attaques informatiques versus laisser se
généraliser l’autorisation donnée aux Nous nous trouvons aujourd’hui dans ce
acteurs privés de riposter (« hack back ») ; domaine, comme dans plusieurs technolo-
gies de rupture, dans une situation non
– faire adopter comme règle de bonne
coopérative. Mais, la conflictualité déjà à
conduite l’interdiction du piégeage
l’œuvre dans le cyberespace amènera très
préemptif des réseaux civils (« grilles »
vite à devoir établir des éléments de régu-
énergie, communications, transports) ;
lation internationale. Pour peser, la france
– promouvoir un marché encadré des doit conforter sa position de crédibilité sur
failles de sécurité, voire l’interdire, et le plan domestique, utiliser le cadre euro-
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
péen pour commencer à promouvoir cer- coopération et de la réflexion sur les méca-
taines règles comportementales et nismes d’alerte et de désescalade qu’elle a
construire une coalition d’Etats pragma- engagées.
tiques. C’est le sens des actions de
4 – scenarii alternatifs : généralisation du « hack
back » ou régulation
Les choix faits par les Etats dans les mois marché des vulnérabilités et de la libre cir-
et années qui viennent sur les sujets de la culation des données seront structurants.
réponse aux attaques informatiques, du
4.1 – Généralisation du « hack back »
si, comme certains Etats le proposent, il de l’objectif recherché (modification ou vol
est permis aux acteurs privés de répondre de données, piégeage, destruction). Les 67
à une attaque informatique par une mises à jour publiées par les éditeurs de
attaque informatique (principe du « hack logiciels ou les producteurs d’équipements
back ») alors même que l’attribution reste embarquant un système d’information
incertaine, la sécurité du numérique ne permettent à la fois d’améliorer les fonc-
pourra plus être assurée et les tensions tionnalités disponibles mais également de
internationales s’accroîtront (nombreuses corriger les failles de sécurité identifiées. Il
attaques créant des effets « domino »). Ce est d’usage courant que ces failles, appe-
choix dévastateur favoriserait le dévelop- lées « 0 day », soient signalées aux éditeurs
pement d’un mercenariat cybernétique au et équipementiers par des utilisateurs ou
service d’acteurs étatiques ou non. La pra- des chercheurs en sécurité les ayant iden-
tique du « hack back » fait à l’heure actuelle tifiées. Ces signalements donnent parfois
l’objet d’un lobbying appuyé en faveur de lieu à une récompense financière (le « bug
sa légalisation auprès des gouvernements bounty »). toutefois, un marché des failles
et au sein des organisations internatio- informatiques s’est développé. Illégal,
nales. librement accessible via internet, il permet
L’essentiel des armes informatiques utili- à des criminels d’acheter avec une mon-
sent les failles techniques des systèmes naie virtuelle les failles qu’ils peuvent
d’information comme vecteurs d’attaques, intégrer à leur code malveillant pour exer-
la partie du code informatique utilisé qui cer leur activité. Légal, il est développé par
représente la charge active dépend ensuite des entreprises qui revendent les failles
découvertes, par exemple à des services de d'armes conventionnelles et de biens et
renseignement. Le contrôle de ces entre- technologies à double usage. L’apport de
prises est désormais l’objet de réflexions ce marché à la sécurité du numérique reste
dans le cadre de l'arrangement de à démontrer.
Wassenaar sur le contrôle des exportations
4.2 – régulation et utilisation plus sûre du numérique
un scenario alternatif serait celui d’un consensus international aura été dégagé
aboutissement des efforts en cours, pour réguler les échanges dans le
notamment dans le cadre de l’oNu, de cyberespace. Au-delà des principes et des
plusieurs Etats, grands opérateurs et de bonnes pratiques, un organe international
nombreux acteurs industriels en faveur de régulation aura été mis en place.
d’un usage pacifique du cyberespace. En L’instauration de pratiques et de
appui de cette dynamique, l’ANssI a comportements favorables à un usage
organisé en 2017 la première conférence pacifique du cyberespace permettra de
internationale sur les rôles et respon- concentrer les actions des Etats vers la lutte
sabilités des acteurs publics et privés de la contre une cybercriminalité en croissance
société numérique. Dans ce scenario, un constante. l
68
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
4
La dissuasion,
atout de puissance
et facteur de paix
L’essentiel
En 2017, la dissuasion nucléaire est une pièce maitresse des politiques de défense.
Neuf1 pays conduisent aujourd’hui des programmes nucléaires à finalité militaire
de manière officielle ou non. une dynamique générale de modernisation des
arsenaux est observée, tandis que se forme aux Nations unies un front de pays
opposés aux armes nucléaires.
Le scénario prospectif privilégié pour 2030 est celui d’une certaine continuité dans
le panorama général des forces nucléaires. A cet horizon, les forces stratégiques
occidentales seront toutes en train de renouveler la génération actuelle de leurs
moyens. Cependant, les forces nucléaires seront probablement confrontées à des
défis plus robustes qu’aujourd’hui à la faveur de développements capacitaires
comme celui des défenses antimissiles et anti-aériennes. La notion de dissuasion
non nucléaire ou de dissuasion inter-domaines (cross-domain deterrence) devrait avoir
pris une importance accrue dans le débat stratégique avec les développements
cybernétiques.
1 – Etat des lieux en 2017 71
1.1 – La dissuasion nucléaire reste une pièce maitresse des politiques
de défense
L
a place de la dissuasion dans les contexte de hausse continue du budget de
politiques de défense des puissances la défense. un nouveau sous-marin lan-
nucléaires est centrale, l’arme ceur d’engins équipé d’un nouveau missile
atomique présentant un rapport « pouvoir balistique a ainsi pu être mis en service
dissuasif — efficacité technique » inégalé. opérationnel ces dernières années, la
chaine de production du bombardier stra-
C’est au premier chef le cas en russie où, tégique Blackjack a été relancée et des
depuis son arrivée au pouvoir, Vladimir grands moyens de simulation mis en
PoutINE n’a cessé de réaffirmer sa volonté chantier. La crise ukrainienne en 2014 a
de redonner aux forces nucléaires russes pris, par ailleurs, une dimension nucléaire
leur lustre de l’époque soviétique, affichant — certes contenue —- lorsque Vladimir
même l’intention d’en moderniser 70 % PoutINE a publiquement indiqué qu’il
des moyens à l’horizon 2020. De fait, aurait été prêt à mettre en alerte ses forces
depuis 2010, les moyens de la dissuasion nucléaires si les Etats-unis ou l’otAN
russe bénéficient d’une priorité dans un avaient cherché à contrer son action en
1 - france, Etats-unis, russie, Chine, royaume-uni, Israël, Pakistan, Inde, Corée du Nord.
Crimée. Des responsables militaires russes rité nucléaire américaines en Asie du
ont également présenté le Danemark et Nord-est amplifient encore l’importance
certains pays accueillant des infrastruc- du fait nucléaire dans les équilibres straté-
tures de la défense anti-missiles de l’otAN giques régionaux. Parmi les membres
comme des « cibles stratégiques ». permanents du Conseil de sécurité des
En occident, ces initiatives russes et la Nations unies, la Chine est le seul Etat qui
politique de puissance déployée par la accroit en volume son arsenal nucléaire et
Chine contribuent à maintenir la dissua- qui n’a pas formellement déclaré de mora-
sion nucléaire au cœur des stratégies de toire sur la production de matière fissile
défense. Aucune évolution stratégique pour les armes, ni démantelé ses installa-
n’est venue invalider la pertinence de la tions de production, comme l’a fait la
dissuasion nucléaire qui joue même régu- france. Elle développe une force nucléaire
lièrement un rôle dans le champ océanique et modernise sa composante
déclaratoire et visible. Ainsi, face à une terrestre. De son côté, sur fond de rhéto-
russie qui multiplie les missions provo- rique belliqueuse, la Corée du Nord
cantes de son aviation stratégique le long poursuit méthodiquement un programme
des côtes américaines et européennes, une nucléaire militaire. Ce faisant, dans cette
Corée du Nord qui menace et défie et une partie de l’Asie, on assiste à la mise en
Chine qui décrète unilatéralement sa sou- place d’un schéma stratégique nouveau
veraineté sur des zones maritimes dans lequel un Etat nucléaire, totalitaire et
étendues, les Etats-unis n’hésitent pas à agressif menace ses voisins (Japon, Corée
répondre en déployant des bombardiers du sud) sous garantie nucléaire améri-
72
stratégiques de manière permanente en caine. Plus à l’ouest, le Pakistan déploie,
Asie ou de manière ostensible en Europe, dans des conditions de sécurité qui inquiè-
accompagnant ces initiatives de déclara- tent, des armes nucléaires dans une
tions politiques non ambigües. logique de rivalité exacerbée avec l’Inde.
L’Asie s’affirme par ailleurs comme le C’est bien en Asie que le risque d’emploi
continent le plus nucléarisé. Dans le de l’arme reste le plus fort. on ne peut, en
domaine civil, d’importants projets y sont effet, écarter tout à fait l’éventualité d’un
en cours ou y sont prévus. surtout, on geste fou de Pyongyang, ni l’hypothèse
trouve en Asie le plus grand nombre d’un emploi plus rationnel afin de com-
d’Etats détenteurs de l’arme atomique penser une situation d’infériorité
(Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord2, conventionnelle sur le champ de bataille
mais aussi russie) et les garanties de sécu- (cas du Pakistan face à l’Inde).
2 - Le caractère d’Etat détenteur de la Corée du Nord est discuté, dans la mesure où sa capacité à intégrer une tête nucléaire
sur un vecteur n’est pas encore établie ; elle dispose ceci dit de capacités de fabrication de matières militaires, a réalisé
plusieurs essais, possède un programme balistique très avancé et s’intéresse à la sortie d’eau de missiles tirés depuis des
sous-marins.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
1.2 – une dynamique de modernisation des arsenaux nucléaires
partout engagée
Les trois puissances nucléaires occidentales la décennie prochaine, tandis que sont
sont désormais toutes les trois engagées développés les missiles sol-sol Sarmat et
dans un mouvement de modernisation et Rubzeh qui s’annoncent très performants.
de renouvellement de leurs moyens de dis- La trajectoire de redressement des forces
suasion. Donald truMP vient de nucléaires russes, entamée il y a une
confirmer une modernisation ambitieuse dizaine d’années, ne semble donc pas
de la triade nucléaire américaine, les devoir s’achever.
Britanniques viennent de s’engager dans le
Alors qu’elle s’apprête à mettre en service
programme d’un nouveau sous-marin lan-
opérationnelle une composante océa-
ceur d’engins, tandis que les accords
nique, la Chine modernise sa composante
anglo-américains de coopération dans le
terrestre en renforçant sa capacité de survie
domaine nucléaire, conclus au début de
(durcissement des installations, dispersion)
l’ère atomique, ont été prorogés jusqu’en
et en améliorant sa performance en ma-
2024. La france modernise quant à elle ses
tière de pénétration. Alors qu’elle « mirve »
deux composantes et vient de lancer le
programme de renouvellement de sa com- certains de ses missiles (DF 41 à 3 têtes aux
posante océanique (sous-marin de essais) et qu’elle va se doter de sous-marins
troisième génération et nouveau missile opérationnels, la Chine va devoir augmen-
balistique). Elle poursuit en parallèle son ter de manière quasi inéluctable le nombre
73
programme de simulation, en partie en de ses têtes nucléaires. Pékin voit déjà plus
coopération avec le royaume-uni, et loin en communiquant sur la mise en ser-
devrait prochainement s’engager dans un vice d’un planeur hypersonique, possible-
programme de renouvellement complet de ment vecteur nucléaire, vers 2020 et sur
sa composante aéroportée (porteur, vec- l’arrivée d’un sous-marin, plus discret que
teur et tête nucléaire). Ces efforts de l’actuel Jin, capable de lancer un missile
modernisation et de renouvellement d’une portée supérieure au JL 2 d’au-
mobiliseront sur plusieurs années d’impor- jourd’hui. Confrontée au vieillissement de
tantes ressources budgétaires. ses têtes nucléaires et alors qu’un faible
nombre d’essais a été réalisé, la dissuasion
Moscou modernise aussi ses moyens
chinoise doit par ailleurs développer un
nucléaires de dissuasion et envisage pour
important programme de simulation
eux des successeurs. Progressivement les
proche des standards occidentaux. une
forces sous-marines russes se redressent
ambitieuse démarche est lancée dans ce
avec l’entrée en service opérationnel des
sens.
sous-marins lanceurs d’engins Boreï équi-
pés du missile Boulava ; elles devraient En 2016, l’Inde a mis en service
prochainement assurer à nouveau une opérationnel le sNLE Arihant, se dotant
permanence à la mer. un nouveau bom- ainsi d’une triade nucléaire complète. Elle
bardier stratégique devrait intégrer les poursuit plusieurs programmes de missiles
forces nucléaires dans la seconde moitié de balistiques destinés à sa composante
océanique en devenir (missile K 4 de 3 500 (contrôle gouvernemental). En parallèle,
km de portée) et à sa composante terrestre comme en témoigne l’essai réussi d’un
(missiles de la famille Agni de portée allant premier missile « mirvé », l’Ababeel, début
jusqu’à 6 000 km environ). Le Pakistan a 2017, Islamabad cherche à améliorer les
officialisé en retour, mi 2016, une capacités de pénétration de sa composante
commande de huit sous-marins chinois de terrestre, alors même que l’Inde développe
la classe Yuan équipés d’un système de des défenses anti-missiles.
propulsion anaérobie. Ces submersibles,
les plus silencieux de la marine chinoise, La Corée du Nord ne dispose pas encore
devraient être livrés à partir de 2028 et d’une capacité nucléaire opérationnelle
pourraient emporter un dérivé du missile mais elle affiche une ferme ambition en la
de croisière Babur. La perspective de voir se matière et poursuit ses efforts pour y par-
concrétiser ce projet de composante venir. s’agissant des vecteurs, Pyongyang
océanique pakistanaise demeure cepen- s’active pour améliorer ses capacités sol-
dant incertaine pour des raisons sol, notamment en portée, et se doter
techniques, financières et politiques d’une capacité mer-sol.
1.3 – Des facteurs de fragilisation de la dissuasion nucléaire apparais-
sent néanmoins
74
soutenue par 123 Etats sur les 177 ayant pape françois s’est ainsi posé à plusieurs
pris part au vote, une résolution autorisant reprises en contempteur de la dissuasion
l’entrée en négociation d’un traité d’inter- nucléaire. Dans un discours prononcé en
diction des armes nucléaires a été adoptée décembre 2014 à Vienne lors d’une confé-
en 2016 lors de l’assemblée générale des rence organisée par le mouvement des
Nations unies. Les négociations ont débuté « conséquences humanitaires » à l’origine
en mars 2017 avec pour objectif d’aboutir de la résolution des Nations unies, il indi-
à un instrument juridiquement contrai- quait que « la dissuasion nucléaire et la menace
gnant visant à interdire les armes de la destruction réciproque assurée ne peuvent
nucléaires en vue de leur totale élimina- pas être la base d’une éthique de la fraternité et de
tion. Cette démarche est historique et la coexistence pacifique ». L’année suivante, à
pourrait se révéler un paramètre structu- l’occasion du 70° anniversaire du bombar-
rant de la sécurité internationale pour les dement d’hiroshima, il réitérait cet avis et
prochaines années. Il faut en effet s’atten- soulignait qu’il était « urgent de travailler à
dre à voir apparaitre un instrument, dont un monde libre d’armes nucléaires ».
la portée reste à définir, condamnant les L’agrégation de considérations morales au
armes nucléaires et les politiques de dis- débat stratégique porte en elle le germe
suasion. En parallèle de cette initiative d’une fragilisation du soutien des opinions
politique, des oppositions se manifestent publiques aux politiques de dissuasion.
aussi sur le terrain moral et religieux. Le or, ce risque apparait au moment où se
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
profile dans les démocraties dotées de cyber-attaques se développent et où par
moyens nucléaires militaires la nécessité ailleurs ne cesse d’augmenter le nombre
de mobiliser d’importantes ressources de sous-marins d’attaque. Le durcissement
financières pour en assurer le maintien en et l’enfouissement d’objectifs susceptibles
condition, la modernisation et le renouvel- de subir une frappe nucléaire (centres de
lement. pouvoir, de commandement et de commu-
nication, installations de production ou de
sur un plan opérationnel, la vulnérabilité stockage d’armes de destruction massive…)
potentielle des forces nucléaires pourrait constituent par ailleurs une tendance qui
s’accroître dans un monde où se déploient impose, pour que le mécanisme de dissua-
des défenses anti-missiles et anti-aériennes sion fonctionne pleinement, de pouvoir
de plus en plus performantes, où les frapper avec précision.
2 – situation en 2030
2.1 – une certaine continuité dans le panorama général de la dissua-
sion nucléaire
75
A l’horizon 2030, le panorama général de atteinte aux intérêts vitaux des Européens
la dissuasion nucléaire ne devrait pas dans un contexte où la domination
être fondamentalement différent de celui nucléaire des Etats-unis ne devrait pas être
que nous observons actuellement. L’arme remise en cause, ni même contestée
nucléaire demeurera de nature essentielle- sérieusement comme on a pu l’observer
ment politique et la crédibilité des forces pendant les années de Guerre froide.
la mettant en œuvre continuera de faire Washington et Moscou seront de loin les
leur valeur dissuasive. Pour autant, ce pro- détenteurs des arsenaux nucléaires les plus
nostic « conservateur » n’exclue en rien importants, suivis par les autres pays
que se produisent des évolutions significa- actuellement détenteurs d’armements
tives dans les quinze prochaines années en nucléaires (Chine, france, Inde, Israël,
matière de dissuasion nucléaire. Pakistan, royaume-uni) qui, collective-
ment, détiendront environ un millier de
Au chapitre des invariants stratégiques, la têtes. L’alliance atlantique devrait toujours
défense antimissile, pas plus qu’un autre être une alliance nucléaire s’appuyant en
moyen militaire, ne se sera imposée en planification sur les moyens américains et
2030 comme une alternative crédible à la britanniques si Londres mène à son terme
dissuasion nucléaire. La russie et la Chine le programme de renouvellement de sa
seront, comme aujourd’hui, les deux puis- flotte océanique. un ou plusieurs des cinq
sances majeures susceptibles de porter alliés européens susceptibles de conduire
aujourd’hui des missions nucléaires avec Pour autant, au-delà de ces données inva-
des armes américaines (Allemagne, Pays- riantes ou presque, on ne saurait retrouver
Bas, Belgique, Italie, turquie) pourraient en 2030 un état général des forces
néanmoins s’être désengagés de la mission nucléaires figé par rapport à celui d’au-
nucléaire. A l’exception de l’Allemagne, jourd’hui. une première évolution
ceux restant impliqués dans cette mission marquante devrait être celle d’une réduc-
pourront vraisemblablement disposer tion en quantité et, dans une moindre
pour la conduire du F 35 et d’une version mesure, en qualité de l’écart entre les arse-
modernisée de la bombe B 61 dans une naux nucléaires des grandes puissances
version modernisée (B 61-12). En Asie, la nucléaires (Etats-unis, russie, france et
Corée du Nord, devenue une puissance possiblement royaume-uni) et les autres.
nucléaire à part entière, continuera d’ali- Par rapport à la situation actuelle, de nou-
veaux pays seront probablement en
menter une insécurité régionale et sera
mesure de frapper l’Europe avec un nom-
probablement en mesure d’atteindre les
bre accru, mais néanmoins modeste, de
Etats-unis avec ses missiles balistiques,
missiles balistiques qui auront par ailleurs
sauf si Washington parvient à l’empêcher
gagné en performance. Mais, à l’échéance
d’une manière ou d’une autre, par la négo-
considérée, l’Europe devrait disposer, face
ciation ou la coercition.
à cette menace, qui restera mesurée, d’une
sur le plan capacitaire aussi, la situation défense antimissile otanienne des terri-
ne devrait pas subir de bouleversement. toires et des populations efficace. Cette
s’agissant des vecteurs, les missiles balis- situation ne sera pas l’apanage de l’Europe,
76
tiques resteront dominants dans les placée en la circonstance largement sous la
arsenaux nucléaires, essentiellement en protection américaine, mais aussi de
version sol-sol hors d’occident. La préci- l’Amérique du Nord, de la Chine et de la
sion et la capacité à pénétrer les défenses russie, qui disposeront en 2030 de sys-
des vecteurs seront améliorées tandis que tèmes complets de défenses anti-missiles
plusieurs pays, russie en particulier, ali- balistiques que les vecteurs nucléaires
gneront des missiles de courte portée envisagés pour dissuader ces pays devront
destinés à être employés sur le champ de pouvoir pénétrer pour rester crédibles.
bataille dans une logique de compensation Il est par ailleurs vraisemblable que l’évo-
d’une infériorité dans le domaine conven- lution des sociétés conduise en 2030 les
tionnel. L’apparition probable dans les Etats officiellement dotés à rechercher une
arsenaux des premiers planeurs hyperso- maîtrise accrue des effets d’une frappe
niques libérés par des missiles balistiques nucléaire, privilégiant ainsi, dans leur doc-
à moyenne ou longue portée pourrait en trine de dissuasion, l’option de frappes
revanche s’avérer déstabilisante par le fait précises sur des centres névralgiques.
que certains pays pourraient les utiliser en L’Iran aura en 2030 activement poursuivi
version conventionnelle (Etats-unis) et son programme balistique et disposera de
d’autres en version nucléaire (Chine) missiles capables d’atteindre l’Europe
créant ainsi un risque de méprise occidentale. Il est possible, qu’à cette
aujourd’hui inexistant. échéance, téhéran, libéré des contraintes
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
de l’accord P 5+13 de 2015, cherche en Pour compléter le tableau, il ne faut pas
parallèle à se doter d’armes nucléaires. exclure d’ici 2030 la conduite par les Etats
Cette éventualité, si elle se concrétisait, qui n’ont pas démantelé leurs installations
aurait un fort effet déstabilisateur sur la ad hoc de quelques essais nucléaires. Ce
région, l’Arabie saoudite ne restant sans pourrait être le fait des Etats-unis dans une
doute pas inerte face à ce basculement
logique de sécurité, en cas de découverte
stratégique. Le risque d’un effondrement
d’un grave défaut sur les têtes en dotation,
du régime de non-prolifération nucléaire
serait alors maximal. on observerait de la Chine pour accéder à des formules
vraisemblablement dans cette hypothèse robustes, de la russie, de l’Inde et du
une augmentation du nombre des Pakistan pour concevoir des armes
arsenaux dans un contexte d’instabilité nouvelles.
généralisée.
2.2 – Les forces nucléaires occidentales à l’aube d’un renouveau
La cinétique des grands programmes sous-marin se caractérisera par une confi-
d’armement, en particulier de ceux guration à 16 tubes (24 tubes sur les
participant à la dissuasion, est lente. Cette « Ohio ») et le choix d’une chaufferie
caractéristique permet de disposer dès nucléaire qui ne nécessitera pas de chan-
maintenant d’une vision assez précise des gement du combustible pendant toute la 77
moyens dont seront dotées vers 2030 les durée de vie prévue pour le navire
forces nucléaires occidentales. on sait ainsi (42 ans). Le Congrès évalue le coût du pro-
que, dans la première moitié de la gramme pour 12 sous-marins à environ
décennie 2030, les marines américaine, 100 Md$. Les missiles Trident IID5, déjà
britannique et française s’apprêteront à embarqués sur les « Ohio », devraient être
mettre en service un nouveau type de prolongés jusqu’en 2042.
sous-marin lanceur d’engins (sNLE) de
Les 400 Minuteman III de la composante
manière quasi simultanée. La période
terrestre américaine sont actuellement
marquera plus généralement pour les pays
modernisés afin de rester en service jusque
du P3 (Etats-unis, france, royaume-uni) le
dans la décennie 2030. Au-delà de cet
remplacement d’une génération de
horizon, plusieurs options sont envisagées
moyens par une autre.
mais la plus crédible semble être celle de
la mise en service d’un nouveau type
a) Etats-Unis d’ICBM tiré depuis un silo. Pour que celui-
ci soit opérationnel en 2030, l’usAf
Le premier des 14 sNLE « Ohio » arrivant
estime qu’un nouveau programme devra
en fin de vie en 2027, un nouveau sNLE
être lancé en 2018.
baptisé « Columbia » devra être mis en ser-
vice en 2029 afin de maintenir un format s’agissant de la composante aéroportée, il
de flotte opérationnelle à 12 navires. Ce est prévu de mettre en service vers 2025
3 - Etats-unis, russie, Chine, royaume-uni, france et Allemagne.
un nouveau bombardier stratégique furtif d’un sNLE équipé d’un maximum de
(B 21) capable d’emporter un nouveau mis- 8 missiles opérationnels emportant
sile de croisière nucléaire (LRSO4) attendu 40 têtes. Le nombre de têtes opération-
pour 2028. La programmation prévoit éga- nelles ne dépassera pas 120 têtes
lement de moderniser la flotte de B 52H, nucléaires, tandis que le stock global
pour qu’elle puisse durer jusque vers 2040 d’armes ne dépassera pas 180 à partir du
et la rendre compatible avec l’emport du milieu de la décennie 2020.
LRSO, et d’adapter les B 2 à l’emport de
nouvelles armes nucléaires (B 61-12 et c) France
LRSO).
En 2030, la deuxième génération des
moyens de la dissuasion nucléaire fran-
b) Royaume-Uni çaise articulée autour de deux
Le Parlement britannique a approuvé en composantes, océanique et aéroportée,
2016 le renouvellement des moyens de la approchera de sa fin de vie. Le plus ancien
dissuasion réunis dans une unique compo- des quatre sNLE actuels devrait être rem-
sante océanique. Les nouveaux sNLE de la placé à partir de 2030 pour assurer une
classe « Dreadnought » devraient en prin- permanence à la mer, tandis que le couple
cipe remplacer à partir de 2030 les actuels Rafale-ASMPA de la composante aéroportée
« Vanguard ». Le compartiment missile sera sera opérationnel jusqu’en 2035. Au-delà
commun au « Dreadnought » et au de ces échéances, le maintien des deux
« Columbia » américain. composantes dans une logique de complé-
78 mentarité non hiérarchisée est prévu.
selon le ministère britannique de la
défense, le programme « Dreadnought » s’agissant de la composante océanique, la
troisième génération de sNLE devrait sché-
devrait mobiliser 40 milliards d’euros sur
matiquement couvrir la période
20 ans (avec une provision pour risques
2030-2080. une flotte de quatre sous-
évaluée en 2015 à 11 milliards d’euros).
marins, proches dans leur tonnage des
En vertu des accords de Nassau (1963), des sNLE actuels et emportant une version
missiles américains Trident seront embar- évoluée du missile M 51, est prévue.
qués à bord des sNLE de la Royal Navy. Ces
La composante aéroportée pourrait à partir
missiles emporteront, au moins jusqu’à la
de 2035 mettre en œuvre un missile
fin de la décennie 2030, les têtes
hypersonique emporté par un avion de
nucléaires britanniques actuellement
combat, un porteur lourd ou un drone fur-
déployées.
tif. une orientation sur ce point est
La future flotte des quatre « Dreadnought » attendue à l’horizon des cinq prochaines
maintiendra une permanence à la mer années.
4 - LRSO : Long Range Stand Off.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
2.1 – Des vecteurs nucléaires confrontés à des défis plus robustes
Alors qu’actuellement, cinq pays disposent distance immense à l’échelle mondiale,
d’une composante sous-marine de dissua- d’où l’idée de détection évoquée plus haut.
sion nucléaire (Etats-unis, russie, Chine, Ces particules complexes ont été détectées
france, royaume-uni), il y en aura, à l’ho- une première fois en Californie au début
rizon 2030, sept (Inde, Israël) et peut-être des années 2000 et le Commissariat à
jusqu’à neuf (Corée du Nord, Pakistan). Les l’énergie atomique et aux énergies alterna-
sous-marins lanceurs d’engins seront donc tives (CEA) les étudie depuis. Cet
plus nombreux et probablement confron- organisme considère envisageable de
tés, davantage qu’aujourd’hui, aux détecter d’ores et déjà quelques neutrinos
performances des moyens de lutte anti en se plaçant à proximité immédiate d’un
sous-marine et à l’accroissement du nom- sous-marin à propulsion nucléaire immo-
bre de sous-marins d’attaque, tout bile, et ce avec un appareillage complexe.
particulièrement dans l’océan Indien et En revanche, le CEA considère totalement
dans le Pacifique. Les vecteurs aériens impossible aujourd’hui et pour longtemps
seront, comme depuis les origines de la encore de réaliser cette détection en
dissuasion, confrontés à des défenses anti- ambiance opérationnelle sur un sous-
aériennes et des chasseurs particulièrement marin en pleine mer.
efficaces. La multiplication des radars de En Asie, la Chine et l’Inde disposeront en
veille lointaine et la mise en réseau de ces 2030 de défenses anti-missiles balistiques
systèmes défensifs exigeront, selon un (DAMB) indigènes capables de prendre à 79
schéma traditionnel, un haut degré de per- partie des vecteurs nucléaires. sur un plan
formance de la part des composantes régional, l’équation stratégique qui lie ces
aéroportées de la dissuasion. deux pays avec le Pakistan, qui devrait
si les sNLE évolueront en 2030 dans un avoir pris du retard en matière de DAMB,
environnement plus contesté, ceux d’entre s’en trouvera nécessairement affectée. Au-
eux propulsés par une chaufferie nucléaire delà, vouloir dissuader Pékin imposera de
seront toujours furtifs à cette échéance. Le disposer des moyens capables de pénétrer
concept de « mer transparente », selon avec certitude sa DAMB. Les Etats-unis
lequel les sNLE perdraient leur furtivité, continueront aussi de déployer en Asie des
n’a pas de sens à l’échéance de 2030. moyens défensifs de cette nature pour leur
L’idée, çà et là avancée, d’une détection des propre compte (bases militaires, groupe
sNLE par celle des neutrinos émis par leurs aéronaval…) ou dans le cadre des garanties
chaufferies nucléaires apparait en particu- de sécurité que Washington apporte à ses
lier irréaliste à cet horizon. Les neutrinos alliés asiatiques (Japon, Corée du sud,
sont des particules nucléaires produites en taïwan). Ils le feront aussi sur leur terri-
quantité sensiblement égale à celle des toire en les tournant vers l’Asie ce qui
neutrons dans un réacteur nucléaire. Alors poussera une Chine à la recherche d‘une
que ces derniers restent confinés dans le garantie de frappe en second à rendre plus
réacteur, la quasi-totalité des neutrinos nombreux et plus performants ses vecteurs
s’échappe vers l’extérieur et parcourt une nucléaires.
Vu de Moscou, la présence de défenses l’opposition ferme des russes aux
anti-missiles balistiques multicouches aux initiatives des alliés en matière de DAMB
Etats-unis et sur le territoire des alliés en une part de frustration issue du
Europe devrait continuer d’être un irritant déclassement militaire subi après
malgré les efforts entrepris sur le plan l’effondrement de l’union soviétique. quoi
diplomatique et les réalités techniques de qu’il en soit, Moscou aura produit les
ces systèmes, qui ne sont pas de nature à efforts nécessaires pour disposer également
pouvoir neutraliser les missiles en 2030 d’une DAMB cohérente et efficace
stratégiques russes. Plus qu’une considé- qui devra être prise en compte par les
ration stratégique, il y a sans doute dans dissuasions occidentales.
2.4 – Débat moral et forme non nucléaire de dissuasion
Durant la Guerre froide, le Vatican a, en résurgence de la menace russe vis-à-vis de
quelque sorte, mis sous le boisseau ses l’occident et la montée en puissance
convictions profondes vis-à-vis de la teintée de nationalisme de la Chine
dissuasion nucléaire. L’Eglise catholique a devraient contribuer à réinstaller un
considéré, au vu de la menace représentée sentiment de vulnérabilité dans les sociétés
par l’union soviétique communiste, qu’elle occidentales qui devrait aller dans le sens
80 pouvait, au moins tant que cette menace d’un soutien plus ferme qu’aujourd’hui à
perdurait, tolérer, sinon approuver la dissuasion nucléaire.
explicitement, la rhétorique de la En 2030, il sera, selon toute vraisem-
dissuasion nucléaire. La déliquescence du blance, possible d’atteindre les intérêts
bloc soviétique et de ses alliés du Pacte de vitaux d’un pays par le biais de
Varsovie a changé la donne dans les années cyberattaques. Dès lors, la question de la
quatre-vingt-dix et a libéré la parole des place de la dissuasion — nucléaire ou non
autorités catholiques qui ont aligné leur — vis-à-vis de ce péril devra être traitée.
position sur celle de l’Eglise protestante L’écueil de la difficulté à attribuer ces
pour condamner la dissuasion. C’est dans attaques devra avoir été levé, ce que l’on
ce contexte qu’a pu prospérer, au-delà des peut supposer, pour que puisse jouer dans
enceintes religieuses, l’idée d’une le cyberespace la grammaire de la
interdiction totale des armes nucléaires qui dissuasion. D’ici là, un effort collectif
pourrait entamer, dans les prochaines devrait avoir été mené qui pourrait avoir
années, le soutien des peuples aux débouché en 2030 sur une définition
politiques de dissuasion nucléaire. Pour partagée de ce qu’est un « comportement
autant, à l’horizon 2030, une forme de inacceptable » dans le cyberespace.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
3 – scenarii alternatifs
3.1 – Le royaume-uni renonce à la dissuasion nucléaire
Avec la sortie du royaume-uni de l’union la seule dissuasion nationale en Europe,
européenne, la perspective d’une indépen- deviendrait plus exposée. sa singularité
dance écossaise devient plus crédible. Les pourrait susciter une dynamique de remise
autorités écossaises ayant clairement en cause ou au contraire de valorisation.
indiqué leur souhait de ne plus accueillir En cas d’abandon britannique de la
sur leur territoire la force sous-marine
dissuasion, la coopération avec Londres
stratégique britannique, Londres devrait
dans le domaine de la simulation, établie
soit recréer à grand frais en Angleterre une
nouvelle infrastructure pour ses sous- par les accords de Lancaster house de
marins nucléaires, soit s’appuyer sur les 2010, cesserait et la france devrait
moyens américains, soit renoncer à la compenser la perte de la part financière
mission de dissuasion. Dans cette dernière versée par les Britanniques dans cette
hypothèse, la dissuasion française, devenue coopération.
3.2 – une russie en faillite économique ou devenue démocratique 81
frappée successivement par la crise toute velléité de permanence à la mer des
économique et financière de 2008, puis par sous-marins lanceurs d’engins et une sous-
la baisse des prix du pétrole et les sanctions activité de l’aviation stratégique. La défense
décrétées après l’annexion de la Crimée en anti-missile dans toutes ses fonctions (alerte
2014, l’économie russe pourrait s’effondrer avancée, veille, interception) se trouverait
d’ici 2030. Celle-ci est en effet affectée par très dégradée. La crise économique pourrait
des fragilités structurelles, en particulier une engendrer une déstabilisation du régime
corruption endémique et une extrême qui serait amené à réprimer durement les
dépendance aux exportations de matières manifestations populaires. on reviendrait,
premières, qui pourraient jouer sous l’effet sur le plan stratégique, à une situation
de stimuli relativement modérés. Dans cette comparable à celle ayant suivi
hypothèse, le plan de modernisation de l’effondrement de l’union soviétique, avec
l’appareil militaire lancé par Vladimir une réduction de la menace militaire russe.
PoutINE dans la décennie 2010 ne serait Certaines puissances nucléaires occidentales
pas mené à son terme et le simple maintien pourraient alors revoir le niveau d’ambition
en condition opérationnelle des forces ne de leur dissuasion ; la dimension nucléaire
pourrait même être assuré. La dissuasion de l’otAN pourrait être aussi remise en
russe s’en ressentirait avec l’abandon de cause.
un autre scénario possible à l’horizon nucléaire, en particulier en Europe, et ren-
2030 est celui d’une évolution politique forcerait la dynamique d’interdiction des
franche de la russie en direction de la armes nucléaires fondées sur des argu-
démocratie. Cette nouvelle trajectoire poli- ments moraux, religieux et humanitaire. A
tique russe serait plus favorable aux tout le moins, la question d’une diminu-
intérêts occidentaux et ouvrirait la pers- tion des arsenaux nucléaires en occident
pective d’un partenariat stratégique entre s’ouvrirait dans cette hypothèse, a fortiori
Moscou, l’Europe et les Etats-unis. Cette si aucune nouvelle menace sérieuse n’était
évolution vers des relations apaisées entre perçue. Certains gouvernements occiden-
la russie et le monde occidental viendrait taux pourraient vouloir « toucher les
affaiblir la justification de la dissuasion dividendes de la paix ».
3.3 – Le régime de Pyongyang disparait ou est déclassé
Le scénario le plus probable à l’horizon d’occurrence d’un tel scénario. La
2030 est celui de deux Corées avec une réalisation de cette hypothèse constituerait
Corée du Nord totalitaire, nucléaire et un facteur important d’apaisement de la
représentant une menace régionale. situation stratégique en Asie.
toutefois, il ne peut être exclu que le De même, on ne peut écarter l’hypothèse
régime actuel, comme tout régime d’actions préventives sur le potentiel
82
dictatorial, soit renversé ou ne s’effondre nucléaire militaire nord-coréen qui,
sur lui-même. un affaiblissement du nonobstant leurs risques, déclasseraient
soutien apporté par Pékin à Pyongyang néanmoins le régime de Pyongyang sur le
accroitrait significativement la probabilité plan stratégique. l
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
5
terrorisme et menaces
NrBC : vers un terrorisme
technologique ?
L’essentiel
Le niveau de menace terroriste reste significativement élevé du fait de l’action
continue d’Al Qaïda et des capacités réunies par Daech. Le recours à des modes
d’actions de plus en plus variés (maîtrise des technologies) et violents, en
application d’une doctrine globale de conquête, font du terrorisme international
d’inspiration jihadiste une menace difficile à contrer.
Dans l’optique d’accroître encore leur potentiel de nuisance, les groupes terroristes
affirment leur volonté d’acquérir tout type de substances nucléaire, radiologique,
biologique et chimique (NrBC) susceptibles d’aggraver les conséquences d’un
attentat. Cette évolution de la menace, qui inclut des effets potentiels de
déstabilisation extrêmement grave sur notre société, doit être prise en compte dès
maintenant pour être en mesure de la parer.
Notre pays met en œuvre des dispositifs d’alerte, de prévention, de protection et
d’intervention adaptés. La menace NrBC et les risques associés nécessitent la prise
en compte dans leurs spécificités et un renforcement adapté de la réponse.
L
es attentats perpétrés en france et en pouvoirs publics ou une organisation in-
Europe depuis 2015 font du sol eu- ternationale à accomplir ou à s’abstenir 85
ropéen un théâtre ciblé de l’action du d’accomplir un acte quelconque, ou de
terrorisme international. Bien que l’Europe gravement déstabiliser des structures fon-
ait déjà connu des vagues terroristes, no- damentales politiques, constitutionnelles,
tamment dans les années quatre-vingt puis économiques ou sociales d’un pays ou
quatre-vingt-dix pour la france, et au d’une organisation internationale »1.
début des années 2000 pour l’Espagne et La france a de son côté largement légiféré
le royaume-uni, la combinaison de modes depuis 1986, évitant cependant de créer un
opératoires nouveaux, leur répétition, l’im- régime dérogatoire, définissant le terro-
plication accrue d’acteurs locaux et le risme comme une « circonstance aggra-
nombre élevé de victimes sont inédits. vante » de toute infraction commise
L’action terroriste est ainsi aujourd’hui per- « intentionnellement en relation avec une
çue par nos compatriotes comme la prin- entreprise individuelle ou collective ayant
cipale menace, notamment sur le territoire pour but de troubler gravement l’ordre pu-
national. blic par l’intimidation ou la terreur » d’une
A la suite des attentats du 11 septembre part, et d’autre part en introduisant dès
2001, l’union européenne (uE) a défini le 1996 l’infraction d’association de malfai-
terrorisme comme « un acte commis dans teurs en vue de la préparation d’actes de
le but de gravement intimider une popu- terrorisme permettant de démanteler les
lation, ou de contraindre indûment des groupes avant tout passage à l’acte2.
1 - Article 421-2-1 et 421-6 du code pénal.
2 - Article 421-2-1 et 421-6 du code pénal.
Le niveau de menace terroriste a significa- comme des armes de destruction massive
tivement augmenté du fait de celle portée fait l’objet d’une acuité particulière. Elles
de façon continue par Al Qaïda, conjuguée trouveraient leur place dans une panoplie
à l’essor de Daech. La structuration de la destinée à décliner un large éventail d’at-
scène jihadiste autour de deux pôles rivaux taques rudimentaires, technologiques ou
a contribué à une surenchère terroriste au systémiques.
niveau mondial, rendant la menace à la La france dispose des compétences et des
fois plus complexe à appréhender et à moyens lui permettant de comprendre et
contrer. Les attentats de 2015 ont marqué de faire face à la menace. Mais les forces
un tournant tant par leurs intentions que qui sont à l’œuvre sont multiples : dyna-
par leur multiplication, la france étant ex- mique politique des groupes terroristes,
plicitement désignée comme un objectif diffusion des connaissances techniques, ca-
prioritaire pour les jihadistes. pacité de réaction des partenaires. face à
Dans le même temps, la volonté manifeste ce constat, la capacité de la france à faire
de certains groupes terroristes d’acquérir face à une menace terroriste renforcée à
tout type de substances nucléaire, radiolo- l’horizon 2030, capable de décupler ses ca-
gique, biologique et chimique (NrBC) afin pacités de nuisance via le recours à des
de réaliser des armes qui seront présentées substances NrBC, est posée.
86
1 – Etat des lieux en 2017
1.1 – une menace terroriste durablement très élevée pour la france et
l’Europe
La structure et les fragilités de la société rêts. Elle s’est traduite par la vague d’atten-
française ainsi que la fermeté de l’engage- tats qui a frappé la france en 2015 et 2016
ment de la france dans la lutte contre le et la préparation d’attentats déjoués (17 au
terrorisme la désignent comme une cible cours de l’année 2016).
même si notre pays n’est pas le seul visé Cette menace s’inscrit dans la durée, Daech
en Europe, comme en témoignent les at- pouvant recourir à un vivier opérationnel
tentats de Bruxelles (22 mars 2016), Berlin de partisans sur le sol européen, coordon-
(19 décembre 2016), Londres (22 mars nés à distance depuis le Levant. Par ailleurs,
2017, stockholm (7 avril 2017) et Paris (20 si le flux de combattants français partant
avril 2017). La propagande entretenue rejoindre la « terre du jihad » s’est réduit
contre notre pays incite à commettre des au cours de l’année 2016, l’organisation
attentats planifiés ou des attaques sponta- terroriste a su adapter sa propagande en
nées contre nos ressortissants et nos inté- incitant ses partisans à agir isolément sur
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
le sol français. Efficacement relayés par les d’action peu élaborés constatés récemment
réseaux sociaux ainsi que par la diffusion (Magnanville, saint-Etienne du rouvray,
de magazines et de vidéos glorifiant l’acte Nice, Berlin, Londres, stockholm) est
kamikaze, ces appels ciblent la mouvance la marque de fabrique de cette forme de
endogène afin de la mobiliser pour la com- terrorisme.
mission d’attaques. Le recours aux modes
1.2 – La menace extérieure
La structuration de la scène jihadiste en tionales (forces BARKHANE et forces de la
deux pôles rivaux contribue à une suren- mission MINUSMA des Nations unies).
chère de la menace terroriste au niveau
En Libye, comme au Levant, en dépit de
mondial. Celle-ci s’exprime à travers la vo-
pertes territoriales et humaines croissantes,
lonté de ces groupes d’étendre leur zone
les combattants jihadistes disséminés
d’influence, profitant de l’effondrement ou
maintiennent une réelle capacité de pro-
de la faiblesse des Etats, de la porosité de
jection de la menace vers les pays voisins
leurs frontières et de l’absence de contrôle
mais également l’Europe.
pour s’implanter dans des zones de non-
droit au sahel (Nord-Mali), en Afrique du Au second plan aujourd’hui sur la scène du
Nord (Libye), au Levant (Irak, syrie), dans terrorisme à l’encontre des intérêts occi-
la péninsule arabique (Yémen), jusqu’à la dentaux, l’Afghanistan demeure une source 87
Corne de l’Afrique, ainsi que dans le sous- de préoccupation. La récente implantation
continent indien et l’Afghanistan où Daech de Daech et son expansion pourraient per-
(wilaya du Khorassan) s’est récemment im- mettre à l’organisation de se reconstituer
planté. un refuge dans un pays qui était déjà un
Au sahel, la menace terroriste s’est notam- sanctuaire pour Al Qaïda. A plus long
ment illustrée par les attaques d'ampleur terme, le terrorisme fondamentaliste pour-
menées à Bamako en novembre 2015, à rait établir ses bases dans l’extrême sud des
ouagadougou en janvier 2016, et en Côte Philippines et de certaines parties du terri-
d'Ivoire en mars 2016, ainsi que par une toire indonésien. Les Maldives, les
multiplication des actions au Mali contre seychelles, et à une toute autre échelle le
les forces de défense et de sécurité ma- Bangladesh, sont également des sujets de
liennes3 et les forces françaises et interna- vigilance.
3 - Le 18 janvier dernier le groupe Al Mourabitoune a frappé les éléments des forces armées maliennes et les troupes de la
Coordination et de la Plateforme, réunis à Gao en vue de conduire leur première patrouille mixte. Cet attentat-suicide,
qui a tué 84 hommes, a visé directement le processus de l’Accord de paix et de réconciliation.
1.3 – La course aux armes de destruction massive
Les groupes terroristes cherchent active- 2016 par la police bulgare. En outre, Daech
ment à se doter de moyens nucléaires, aurait tenté de se procurer des sources
radiologiques, biologiques ou chimiques, radiologiques utilisées à des fins médicales
pour accréditer l’idée qu’ils disposent pour réaliser des bombes sales. Enfin, ce
d’armes de destruction massive. même groupe a mis en œuvre une capa-
cité de production et de vectorisation de
Pour chacun des types de substances
l’ypérite (ou gaz moutarde) lors des com-
concernés, des exemples existent qui lais-
bats en zone syro-irakienne. En revanche,
sent deviner une stratégie de développe-
il n’est pas parvenu à exporter de tels pro-
ment vers un terrorisme à plus fort
duits vers l’Europe.
contenu technologique, au-delà des armes
rudimentaires telles que celles de petit ca- Les substances NrBC employées sur les
libre ou les explosifs. Les armes de destruc- théâtres de conflit par Daech n’ont pu ser-
tion massive sont l’une des conséquences vir jusqu’à présent qu’à la confection
du progrès technologique dont l’occident d’armes tactiques, destinées à déstabiliser
est le berceau. Pour un terroriste, laisser l’adversaire par une action avant tout psy-
penser que l’on dispose de moyens dont la chologique et désorganisatrice. Ces armes
possession était l’apanage des seuls Etats et n’ont pas encore permis d’atteindre l’effet
que l’on peut les retourner contre leurs in- de masse recherché. Cependant, forts de
venteurs constitue en soi un véritable cette expérience, on peut craindre une
88 exportation de savoir-faire par Daech. Le
enjeu stratégique.
but recherché serait l’effet de panique des
Les centrales de tihange et de Doel, le populations et de désorganisation des
Centre d’études nucléaires (CEN) de Mol et sociétés.
l’Institut national des radioéléments de fleurus
Les groupes terroristes ont par ailleurs
ont aussi été à diverses reprises cités
développé une maîtrise des usages
depuis 2014 dans le cadre d’enquêtes sur
d’Internet, dont ils se servent non seule-
la menace terroriste jihadiste en Europe
ment pour leurs opérations de propagande
occidentale.
et de recrutement, mais aussi pour le
Des tentatives de récupération de matière transfert et la captation des connaissances
fissile sur le marché noir en Europe de l’Est nécessaires au développement et à la fabri-
par Daech ont par ailleurs été révélées en cation d’armes (les intangibles).
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
1.4 – Nos moyens de protection contre la menace NrBC
Dans le domaine de la défense, la menace conduit par le commissariat à l’énergie
NrBC n’est pas nouvelle. La défense NrBC atomique et aux énergies alternatives, est
suit une démarche prudentielle : la faible devenu dix ans après son lancement une
probabilité de survenue d’une attaque est référence en matière de développement de
à rapprocher de ses conséquences poten- produits pour lesquels un besoin opéra-
tiellement désastreuses. Cette assurance tionnel a été identifié. Citons par exemple
coûte entre 1 et 3 % de l’effort global de le développement en urgence d’un test de
défense (équipements, effectifs et r&D). La diagnostic rapide du virus EBOLA ou celui
défense NrBC ne se limite pas à l’équipe- d’un système miniaturisé de prélèvement
ment et à la protection des forces et de concentration de gaz.
combattantes. Elle revêt un aspect de sou-
veraineté en permettant à l’Etat français de Les besoins devraient croître de manière
disposer d’une autonomie d’appréciation régulière et conduire au développement
des situations NrBC, comme peu d’autres d’une ou plusieurs structures de l’Etat
Etats en disposent. compétentes en matière de soutien à la
recherche et technologie, de recueil des
L’expérience du ministère de la défense besoins, de spécification et d’acquisition
bénéficie aux autres acteurs, comme par
d’équipements spécialisés. De tels investis-
exemple la sécurité civile. Le centre natio-
sements devront s’inscrire durablement
nal civil et militaire de formation et
dans le budget de l’Etat. A cette fin, dans le
d’entraînement NrBC-E4, dont la mission 89
domaine de la lutte contre le terrorisme et
est d’améliorer, en appliquant les doctrines
de sa prévention, l’Etat pourrait s’inspirer
nationales, la capacité de réponse des ser-
des outils de programmation financière
vices de l’Etat aux menaces NrBC, est un
pluriannuel développés pour la défense.
exemple de coopération civilo-militaire
réussie et rendue nécessaire par l’évolution Avec le maintien durable d’efforts en de
du contexte sécuritaire. nombreux domaines, la france dispose
La réponse à la menace terroriste ne peut d’atouts technologiques mais aussi histo-
être qu’interministérielle. Progressivement riques, administratifs, industriels et
en effet, la protection du territoire et de la commerciaux pour lui permettre de faire
population a pris plus d’importance. Issu face au développement éventuel d’un ter-
en 2010 des plans Piratox (terrorisme chi- rorisme NrBC.
mique), Biotox (terrorisme biologique) et Cependant, la technologie ne constitue
Piratome (terrorisme nucléaire ou radiolo- que l’un des éléments de la réponse. Le
gique), le plan gouvernemental « NrBC » comportement des populations — qui ne
a été récemment révisé. Cet outil d’aide à connaissent plus la guerre — en situation
la décision au profit du Premier ministre de stress aggravé et durable, constitue un
recense l’ensemble des mesures permet- enjeu sociétal susceptible d’affecter direc-
tant de gérer une crise de nature NrBC. tement l’organisation politique mais aussi
Le programme interministériel de r&D administrative des sociétés européennes, et
contre les menaces terroristes NrBC-E, donc leur résilience.
4 - NrBC-E : Nucléaire, radiologique, biologique, chimique et explosif.
2 – situation en 2030
2.1 – La persistance du terrorisme
L’intensité des crises actuelles ne laisse Lorsque Daech perdra son assise territoriale
pas augurer d’amélioration de la situa- au Levant, il se confondra dans la nébu-
tion du terrorisme international. leuse des organisations terroristes. sa ca-
L’éradication de celui-ci s’inscrit dans le pacité organisationnelle sera diminuée
long terme. La fragilité durable de certains mais ses autres dimensions perdureront
Etats du sahel, d’Afrique du Nord et de
sans doute. Au-delà de la doctrine isla-
l’ouest ou du Moyen-orient, le chaos sé-
miste, Daech s’adresse à tous ceux, qui
curitaire et politique du « sunnistan »
d’une manière ou d’une autre, peuvent
syro-irakien ne seront pas surmontés d’ici
15 ans. Il en va de même de l’expansion vouloir combattre nos sociétés. Le mouve-
analogue du phénomène jihadiste. ment devrait ainsi conserver plusieurs an-
L’absence de perspectives solides de déve- nées encore toute son attractivité.
loppement économique, susceptibles de Les facteurs qui rendent aujourd’hui
distraire les franges les plus fragiles de la l’Europe vulnérable devraient persister. Les
population mondiale de la spirale de la ra-
problématiques d’intégration de commu-
dicalité, nourrira encore le terrorisme. La
90 nautés d’origine étrangère, la proximité
menace terroriste devrait se maintenir
géographique avec le Moyen-orient et
jusqu’à l’horizon 2030. De nouvelles dé-
gradations de la situation sécuritaire dans l’Afrique et la poursuite de ses engage-
les zones de crise, notamment en Afrique ments extérieurs en seront les causes. D’ici
de l’ouest et du Nord, pourraient même 2030, nos sociétés pourraient ainsi subir
accroître le niveau de la menace terroriste d’autres attaques terroristes de la part de
pour la france et l’Europe. nouveaux acteurs radicaux.
2.2 – La mise en œuvre d’armes NrBC
Le recours par les organisations terro- à recruter des experts NrBC, d’autant plus
ristes aux modes d’action peu élaborés que le bagage scientifique et technique des
devrait se poursuivre, reposant sur la fa- combattants de demain devrait s’accroître
natisation des esprits et l’accès facile aux (lors de la dernière vague de combattants
armes de contrebande ou aux explosifs. un partis rejoindre les rangs de Daech au
saut technologique de ces organisations Levant, de nombreux ingénieurs et infor-
vers des armes plus élaborées est néan- maticiens ont été signalés). L’inscription à
moins tout à fait concevable. D’ici 2030, des cours en ligne de jeunes, grâce au dé-
les groupes terroristes pourraient chercher veloppement des Massive Open Online
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
Courses (MooCs), désirant s’engager dans plusieurs maladies contagieuses et passer
le jihad leur permettra vraisemblablement les contrôles sanitaires aux frontières sans
d’accéder aux connaissances techniques in- difficulté en période d’incubation.
dispensables à la fabrication d’armes L’amélioration des techniques de construc-
NrBC. tion de génomes par biologie de synthèse
En décembre 2016, l’AIEA a rappelé que le pose par ailleurs la question de la possibi-
vol de matières nucléaires ou radiolo- lité de recréer des microorganismes déjà
giques et l’attaque directe des sites de pro- existants ou ayant existé dans la nature,
duction électronucléaire constituaient les notamment des virus dont la virulence et
deux volets du terrorisme nucléaire. La la contagiosité pourraient présenter de
bombe à dispersion de matières radioac- réels risques pour la sécurité sanitaire des
tives (qui mélange explosifs traditionnels populations (comme celui du virus de la
et produits radioactifs, dite bombe sale) est variole et du virus Ebola). Le délai d'exécu-
particulièrement dangereuse, mais lesdites tion est de plusieurs semaines, et le coût
matières (médicales et industrielles, pièces diminue rapidement. La multiplication des
irradiées ou déchets de centrales) font l’ob- sociétés privées maîtrisant ces technologies
jet d’un contrôle étroit qui rend leur pos- pour produire « à façon » des gènes de
session difficile. La protection des synthèse, ainsi que le développement des
58 réacteurs français revêt donc une im- Fablab et autres mutualisations/produc-
portance toute particulière. tions de recherche spontanée et plate-
une utilisation d’armes chimiques sur le formes coopératives, pose une vraie
territoire national (sur le modèle de la question de sûreté et de prolifération po-
91
secte Aum à l’origine d’un attentat au gaz tentielle. De plus, les séquences des virus
sarin dans le métro de tokyo en 1995) par pathogènes, comme celui du virus de la
des groupes jihadistes ou d’autres radicaux variole et du virus Ebola, sont accessibles
pourrait avoir de lourdes conséquences. La sur des bases de données publiques.
fabrication de substances chimiques no- De manière plus transversale, le dévelop-
cives de qualité moyenne ne requiert en pement de la fabrication additive (impres-
effet pas de moyens particulièrement diffi- sion 3D) offre plusieurs champs
ciles à acquérir ou à opérer. d’application pour le terrorisme. Ainsi,
Pour ce qui concerne les mésusages des selon la presse spécialisée, un camp de ré-
applications de la biologie, le développe- fugiés en syrie a été frappé par une mini
ment de laboratoires de confinement bio- bombe dont l’expertise a révélé qu’une
logique à travers le monde pour de partie de ses composants avait été réalisée
louables motifs d’ordre sanitaire pose la au moyen d’imprimantes 3D, via des mo-
question de la sécurité de la conservation dèles numériques conçus par des sympa-
et du transport des souches. un candidat thisants occidentaux et qui avaient été
au martyr pourrait être infecté d’une ou téléchargés depuis Internet.
2.3 – Le cas particulier d’un acte de terrorisme radiologique et
nucléaire
Le terrorisme radiologique au moyen un acte de terrorisme nucléaire utilisant
d’une bombe sale est un scénario certes une arme dérobée dans un arsenal mal
catastrophique mais identifié et gérable. surveillé serait d’une toute autre portée,
Il repose sur la dissémination de matières tout en étant beaucoup moins probable et
radioactives présentes dans certaines complexe à perpétrer. Gardons en mé-
sources radiologiques (instrument d’ima- moire, sans sombrer dans le sensationna-
lisme, que la possibilité d’égarer des armes
gerie médicale et certains composants pré-
n’est pas une fiction. En 2007, six armes
sents dans les balises de navigation
nucléaires américaines ont échappé pen-
aérienne d’ancienne génération). Des vols
dant 36 heures à tout contrôle gouverne-
de ce type de source ont eu lieu. Pour au-
mental et l’on se souvient que le général
tant, les conséquences d’attentats réalisés russe Alexandre LEBED avait signalé que
avec ces sources demeureraient limitées son pays avait perdu la trace de certaines
et pas foncièrement plus spectaculaires armes portables fabriquées dans les années
que celles d’attentats perpétrés avec des 1970. Aujourd’hui, la sécurisation de l’ar-
substances chimiques toxiques, au demeu- senal pakistanais fait notamment l’objet de
rant plus accessibles et aisées à employer. préoccupations.
92
2.4 – Le potentiel de désorganisation de la société
La nature duale des nouvelles technologies d’attentats par le dérèglement des logiciels
induit des fragilités inédites, voire des de fonctionnement d’infrastructures cri-
risques de rupture stratégique difficilement tiques (métros, aéroports, hôpitaux,
prévisibles. Même si les évolutions techno- bourses, etc.).
logiques, particulièrement rapides, rendent
Conjuguées à des armes NrBC destinées à
difficile une évaluation précise de ce
semer l’effroi chez les citoyens, des actions
qu’elles pourront être dans 15 ans, l’utili-
sation du cyberespace pour l’attaque ter- de grande envergure endommageant les
roriste d’infrastructures vitales doit être réseaux essentiels seraient susceptibles de
envisagée comme un mode d’action pro- paralyser la société, d’affecter l’activité éco-
bable. Il est possible que des acteurs terro- nomique et la permanence même du ser-
ristes entreprennent des actions pouvant vice public. Parmi les conséquences
viser le vol ou la destruction de données, possibles, un épuisement de la société
l’attaque directe de sites Internet gouver- pourrait accroître le besoin de sécurité
nementaux ou privés (déni de service ou dans des proportions favorisant l’avène-
défiguration de sites) et la commission ment de régimes autoritaires.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
3.1 – Concilier, sur le moyen / long terme, renforcement sécuritaire
et préservation de l’Etat de droit
Confronté à une menace terroriste poly- tive (accès ou sortie du territoire, contrôle
morphe et au fort impact psychologique des sites web faisant l’apologie du terro-
des actions commises, l’Etat pourrait être risme, etc.) ont également été introduites
amené à consolider sa législation et à ren- en droit français et des plateformes d’assis-
forcer le champ répressif. Dans ce contexte tance aux victimes de la radicalisation à
au regard des impératifs démocratiques, le l’instar de « Stop-djihadisme » ont été créées.
maintien par le Gouvernement d’un équi- Pour faire face à la menace terroriste, le re-
libre entre liberté et sécurité acceptable par cours accru aux technologies de surveil-
la population constituera le cœur de la lance constitue une option crédible. Pour
relation citoyen-gouvernement. tirer les bénéfices économiques et techno-
si la france dispose aujourd’hui d’un arse- logiques de ce besoin, la france devrait
nal juridique renforcé5, le gouvernement a mettre en place une véritable politique de
également adopté dès 2014 un plan de développement de ses industries de sécu-
80 mesures destinées à lutter contre le ter- rité. Elle dispose en la matière d’avantages
rorisme et la radicalisation, assorti de technologiques qu’elle pourra valoriser au- 93
nouvelles mesures en mai 2016. Des près d’autres pays confrontés aux mêmes
mesures novatrices de police administra- défis.
3.2 – un effort déterminé de priorisation est nécessaire
La lutte contre le terrorisme passe sans majeurs pour organiser la réponse à un tel
doute par une prise en compte globale au scenario.
niveau européen et en lien avec nos autres Ainsi, les efforts devront être poursuivis
partenaires internationaux. Elle doit aussi pour permettre l’adaptation de la législa-
continuer d’envisager que le terrorisme tion et de la réglementation, la mise en
radical aura un jour accès à des armes non œuvre de solutions technologiques adap-
conventionnelles, ne pas cesser d’œuvrer à tées à l’évolution de la menace, dans le
l’organisation de ses services pour mieux cadre d’une coordination renforcée avec
appréhender les menaces NrBC et nos partenaires y compris pour la conduite
travailler de concert avec ses partenaires des opérations extérieures.
5 - En dehors de la loi de lutte contre le terrorisme du 23/01/2006, la france a renforcé son dispositif législatif face aux
nouvelles formes de menaces depuis 2013, par l’adoption de quatre nouvelles lois plus répressives, et d’application plus
étendue.
4 – scenario alternatif : attentat NrBC de grande
ampleur par les groupes terroristes
La maîtrise des nouvelles technologies et mique, pollutions, etc.). Cette situation
les progrès des recherches scientifiques conduit au renforcement des forces et des
permettent à des groupes terroristes de dis- moyens de sécurité intérieure appelant une
poser du savoir-faire nécessaire pour fabri- réallocation des ressources de l’Etat au dé-
quer des armes non conventionnelles triment d’autres priorités ainsi qu’un appel
puissantes et de franchir un seuil capaci- à la solidarité des pays de l’union euro-
taire en termes de modes d’actions. péenne pour renforcer l’action militaire
Ces évolutions se concrétisent par une at- contre les foyers terroristes.
taque terroriste majeure à caractère non Parallèlement, les groupes terroristes utili-
conventionnel sur le territoire national. sent leurs nouvelles capacités de destruc-
une telle attaque, par son ampleur, désor- tion de masse pour imposer un nouveau
ganise le fonctionnement de l’Etat (satura- rapport de force avec les Etats des zones où
tion des centres de soin, surmobilisation ils sont implantés (Afrique de l’ouest et du
des services de sécurité, difficulté de ges- Nord, sahel, zone syro-irakienne notam-
tion des mouvements de population, etc.) ment). Dans l’impossibilité de lutter effica-
et entraîne des conséquences économiques cement contre ces groupes, ces Etats sont
94 et environnementales durables (chute du déstabilisés, entrainant le basculement de
tourisme, diminution de l’activité écono- régions entières dans l’orbite terroriste. l
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
6
frontières passoires
ou frontières intelligentes
L’essentiel
La sécurisation des frontières en france et en Europe doit tenir compte des réalités
géographiques et assurer un traitement fluide des passages, nécessaire au bon
fonctionnement de l’activité économique, tout en veillant à la sécurité du territoire
et au contrôle des migrations. Contesté du fait de la montée des populismes et de
la tentation de certains Etats de faire cavalier seul, l’espace schengen demeure
pourtant un périmètre pertinent. Les technologies de détection, combinées à une
volonté politique de préserver la construction commune ainsi qu’à des
modifications limitées du traitement juridique des franchissements illégaux, peuvent
assurer la police d’accès attendue des citoyens sans entraver la facilité de circulation
et les libertés nécessaires à leur bien-être.
L
a fin de la Guerre froide et la mon- Dans ce contexte, l’enjeu pour la gestion
dialisation avaient donné l’image du contrôle et de la sécurité des frontières
d’un monde ouvert. L’union euro- en Europe est de parvenir à préserver les
péenne, construite autour de quatre liber- « quatre libertés », tout en assurant la sta-
tés fondamentales pour la circulation des bilité et la sécurité des Etats. Cela se traduit
personnes, des biens, des services et des par la nécessité, d’une part, de contrôler et 97
capitaux, a, dans sa phase d’expansion et de surveiller afin de détecter et filtrer les
de consolidation des années 1990-2000, personnes et, d’autre part, de préserver la
mis en place le système de suppression des fluidité des passages.
contrôles aux frontières intérieures entre
les signataires des accords dits de Le contrôle des frontières doit, par ailleurs,
« schengen ». Cependant, les phénomènes être concilié avec le respect des libertés
de vagues migratoires spectaculaires de individuelles qui bénéficient d’un haut
l’été 2015, assortis d’images de l’afflux de niveau de protection en droit national et
réfugiés venus de syrie ou d’Afrique sub- européen. Les textes et la jurisprudence,
saharienne depuis la turquie ou l’Afrique aussi bien nationaux qu’européens, ont
du Nord, ont amené des critiques aigües dessiné un cadre complexe mais précis qui
de ce système. La conjonction de ce phé- s’applique à l’élaboration et l’utilisation de
nomène avec l’intensification du terrorisme fichiers ainsi qu’à la prise en compte de
jihadiste en Europe et l’amalgame souvent l’enjeu de protection de la vie privée dans
fait entre les deux sujets ont remis la ques- l’étude de nouveaux systèmes ou moyens
tion des contrôles aux frontières nationales de surveillance et de contrôle des
au cœur du débat public. frontières.
1 – Etat des lieux en 2017
1.1 – Les enjeux à l’échelle de l’Europe
Corollaire des conflits, les migrations de mer sans contrainte, en espérant atteindre
populations devraient également s’ampli- les rivages européens ou, plus sûrement,
fier dans les prochaines années en raison être recueillie par les forces de sécurité
des modifications climatiques et des dyna- européennes. La guerre en zone syro-
miques démographiques. selon les irakienne pousse, par ailleurs, les réfugiés
Nations unies, le changement climatique et migrants vers les îles du Dodécanèse,
pourrait ainsi provoquer le déplacement situées à quelques kilomètres de la
forcé de 250 millions de personnes à l'ho- turquie. selon l’organisation inter-
rizon 2050. nationale des migrations et le
Les frontières à l’Est de l’Europe sont haut-commissariat de l’oNu pour les
actuellement peu perméables aux flux de réfugiés (hCr), plus d’un million de
réfugiés, la russie agissant comme un migrants sont entrés dans l’Espace
obstacle à l’immigration irrégulière. Par schengen en 2015 par voie terrestre et
endroits, la frontière entre la slovaquie et maritime en provenance principalement
l’ukraine dispose, par exemple, de cameras de syrie, d’Erythrée et d’Afghanistan, ce
98 tous les 150 mètres. Ces frontières sont, chiffre étant retombé à 360 000 pour
cependant, un lieu de passage important l’année 2016.
pour les trafics et sont sous surveillance Le premier enjeu, pour l’Espace schengen,
particulière. est de pouvoir filtrer les personnes grâce à
Passages historiques pour l’immigration un dispositif de surveillance efficace pour
venue d’Afrique de l’ouest, Gibraltar et les interdire aux malfaiteurs et migrants
enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla illégaux de franchir ses frontières
font, depuis le début des années 2000, extérieures. La réalisation de ce défi impose
l’objet d’une vigilance accrue des autorités une identification systématique des
espagnoles, en collaboration avec le personnes et des biens, en amont et avec
Maroc, ce qui a entraîné une diversification un faible taux d’erreur. si le filtrage est
des voies de passage et un relatif réellement efficace aux frontières
tarissement des flux. Ceux-ci se sont extérieures de l’espace schengen, la liberté
déplacés vers l’Est, accompagnant les de circuler à l’intérieur doit être très large,
révolutions arabes et les conflits en Libye y compris à travers les anciennes frontières
ou en syrie. Ainsi, avec le chaos libyen, des Etats. Ceci n’exclut pas l’existence de
Lampedusa devient la nouvelle porte contrôles mobiles2, transparents pour le
d’entrée pour l’immigration africaine1 et voyageur mais efficaces pour lutter contre
nord-méditerranéenne qui peut prendre la les quelques infiltrations résiduelles.
1 - Déjà en 2011, sur les 60 000 immigrants arrivés à Lampedusa, seuls 4 000 étaient originaires d’Afrique de l’ouest soit
une baisse sensible par rapport aux années précédentes, principalement en raison de l’attractivité économique plus faible
de la zone européenne.
2 - Contrôles mobiles dans la logique de « défrontiérisation » (de bordering).
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
Le deuxième enjeu pour l’Europe est de le respect des droits fondamentaux de
préserver la fluidité des échanges aux fron- ceux-ci. Il incite à veiller à ce que chaque
tières pour ne pas construire une Europe développement et croisement de fichiers
forteresse, mais ouverte avec vigilance aux envisagé s'effectue dans un environnement
personnes et biens participant à son essor, respectant strictement la finalité des fichiers
sans pénalisation du commerce internatio- utilisés et le principe de proportionnalité
nal. La réalisation de ce défi impose de ne et tienne compte également des risques de
pas freiner les flux et donc d’étaler les piratage de telles données qui constituent
contrôles tout en privilégiant des systèmes des informations potentiellement discri-
rapides aléatoires sans files d’attente. minantes pour les individus.
Ceci doit être concilié avec le respect des A cette fin, les Européens et la france doi-
droits fondamentaux et de l’intimité des vent pouvoir tirer parti des technologies
personnes. Cet impératif implique de trouver afférentes à la sécurité, domaine dans
le juste milieu entre un traçage judicieux lequel la france excelle. Cette dernière
nécessitant le croisement des différentes doit profiter de ce mouvement à l’échelle
bases de données judiciaires internationales de l’Europe pour en retirer des bénéfices
et la collecte de données des voyageurs et économiques.
1.2 – Le contrôle des passagers
99
Le contrôle du franchissement à la fron- des ressortissants de pays tiers aux fron-
tière doit permettre d’identifier, au milieu tières extérieures de l'uE ne donnent lieu
du flux massif et régulier des citoyens et qu'à l'apposition d'un cachet sur leur
étrangers en situation régulière, les entrées document de voyage. Le temps passé sur
irrégulières ou indésirables car présentant le territoire de l'uE doit être calculé
une menace pour l’ordre public. Les mo- manuellement, ce qui ralentit la procé-
dalités du contrôle sont distinctes selon dure et induit un risque de falsification.
qu’ils s’agissent des contrôles aux points de En février 2013, la Commission a fait une
passages identifiés (terrestres, portuaires et première proposition pour un système
aéroportuaires) ou de tentatives de fran- Entrée/sortie permettant de comptabili-
chissement irrégulier des frontières mari- ser la durée des séjours et donc le
times ou terrestres. nombre d’étrangers présents à un
moment donné dans l’espace schengen.
a) Dans l’espace « Schengen » Dans un avis du 19 juillet 2013, le
Contrôleur européen de la protection des
– Cadre général données avait considéré que le système
En 2015, plus de 50 millions de ressor- Entrée/sortie dans l'uE proposé par la
tissants de pays tiers se sont rendus dans Commission et fondé sur des données
l'uE. Actuellement, l'entrée et la sortie biométriques était « coûteux, insuffisam-
ment justifié et intrusif ». un nouveau b) Cadre légal
projet présenté en avril 2016 réduit
« significativement » le nombre de don- Le cadre légal des contrôles des passagers
nées conservées, de 36 à 26. Au lieu de dans l’espace schengen est contraint.
dix empreintes digitales, la nouvelle pro- En Europe, les stipulations de l’accord de
position prévoit le relevé de quatre schengen de 1985 ainsi que la convention
empreintes digitales et de l'image faciale d’application signée en 1990 et entrée en
comme identifiants biométriques. Ces vigueur en 1995, ont été intégrées dans le
éléments d’apparence anecdotique sont droit communautaire par le traité
révélateurs du conflit persistant entre la d’Amsterdam en 1997 puis modifiées en
logique de sécurité et de contrôle migra- 2007 par le traité de Lisbonne. Elles for-
toire et celle de la libre circulation et de ment désormais le titre V du traité sur le
la protection des données à caractère fonctionnement de l’union européenne
personnel. (pour les principes), complété par le Code
– Actions destinées à améliorer frontières schengen (pour les modalités
la gestion communautaire des d’application). Le contrôle aux frontières
frontières intérieures de l’espace schengen est sup-
primé par principe (sauf rétablissement,
La Commission européenne a proposé, qui doit être temporaire). Cette suppres-
en 2014, le train de mesures « frontières sion est théoriquement compensée par le
intelligentes » qui comprend principale- renforcement du contrôle des frontières
ment deux règlements. Le premier vise à extérieures et de la coopération policière et
100 lutter contre la migration irrégulière en judiciaire, ainsi que par la possibilité de
établissant un système apportant fiabilité procéder à des contrôles non frontaliers. Le
et rapidité pour calculer la durée de sé- respect de ces règles s’effectue sous le
jour autorisée de chaque voyageur et contrôle de la Commission et de la Cour
pointer les dépassements. Le second faci- de justice de l’union européenne (CJuE).
lite le franchissement des frontières par
des habitués en établissant un pro- L’amélioration de la coopération euro-
gramme d’enregistrement des voyageurs péenne doit notamment être permise par
(Registered Traveller Programme – rtP) qui les échanges de données : fichier sIs
annonce le contrôle biométrique aux (système d’information schengen), fichier
frontières de l’uE. Dans le cadre de sur les dossiers des passagers (PNr –
« frontières intelligentes », la france a Passenger Name Record) pour le transport
contribué à cette construction et mené, aérien. toutefois, là encore, les limitations
en 2015, des expérimentations en ma- politiques et juridiques sont nombreuses.
tière de biométrie à partir de l’iris, d’em- Ainsi, le projet de directive a suscité les
preintes digitales et de la reconnaissance réticences de certains Etats membres et n’a
faciale. pu être adopté que dans un contexte de
menace terroriste élevée (tragédie du
Bataclan, en novembre 2015).
Dans ce domaine, les questions sont par-
fois mal posées : ce n’est pas tant le
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
traitement des données (nécessaire) qui nées biométriques sont enregistrées lors de
devrait poser question que le contrôle de la délivrance de visas pour l’espace
ces traitements. Le juste équilibre entre le schengen et sont accessibles pour l’ensem-
respect des libertés individuelles (fichiers) ble des Etats parties à l’accord).
et l’exigence de protection des populations Afin de pouvoir concentrer les moyens hu-
y occupe une place évidemment centrale. mains sur le contrôle des étrangers, de
La difficulté de faire évoluer les règles, la nouveaux sas de contrôle automatisés et
crispation forte contre les améliorations compatibles avec les passeports biomé-
techniques des outils de coopération poli- triques français (PArAfE) ou ceux des ci-
cière et les potentielles dérives de toyens européens s’étant enregistrés au
l’interprétation de certaines conventions préalable ont été introduits. Ces sas ont la
affaiblissent la capacité de maîtrise des capacité de lire la puce rfID (Radio
Etats. Elles aboutissent à figer le paysage Frequency Identification Device pour identifica-
juridique qui, faute de répondre aux tion par radio fréquence) du passeport,
attentes des opinions publiques, risque de stockant la photographie numérisée du
voler en éclats. porteur et les empreintes digitales issues
de deux doigts. Cette procédure s’appuie
c) En France donc sur l’exploitation de données biomé-
triques monomodales pour obtenir l’iden-
En france, le contrôle de l’identité est prin- tification et l’authentification4. Il est à
cipalement régi par le code de procédure relever qu’aujourd’hui, un citoyen français
pénale (article 78-1 à 78-6). Il est soumis utilisant PArAfE fait donc l’objet d’un
101
au contrôle du juge judiciaire. contrôle biométrique alors que le contrôle
réglementairement, le contrôle aux fron- par la police de l’air et des frontières est
tières extérieures de l’espace schengen s’ef- purement visuel.
fectue par présentation du passeport ou de Pour les contrôles frontaliers terrestres
la carte d’identité à un agent qui vérifie la entre les points de passage et sur le terri-
régularité du document, du visa éventuel toire, en dehors de quelques dispositifs de
et la correspondance entre le voyageur et vidéosurveillance qui équipent les aéro-
sa photographie. Ce n’est qu’en cas de ports et quelques gares et postes frontières,
doute qu’un contrôle de seconde ligne aucun dispositif d’observation automa-
peut comporter le prélèvement des em- tique et permanent ne permet la détection,
preintes digitales pour les comparer aux la reconnaissance et l’identification des
données éventuellement enregistrées dans personnes franchissant la frontière, l’en-
des fichiers. or, le faible niveau d'interopé- semble des frontières terrestres de france
rabilité des dispositifs biométriques utilisés métropolitaine étant partagé avec des pays
dans l'espace schengen ne permet pas de l’espace schengen. Cette situation est,
d’accéder simplement aux empreintes di- au demeurant, antérieure à la mise en
gitales des documents délivrés par d’autres place des accords de schengen, les
Etats, ce qui réduit l’efficacité des contrôles3 contrôles douaniers des personnes aux
(même si, depuis octobre 2015, des don- frontières terrestres revêtant alors un carac-
3 - sénat, « Biométrie, mettre la technologie au service du citoyen », 5 septembre 2016.
4 - L’identification est une procédure qui permet de connaître l’identité de l’individu. A partir d’un échantillon biométrique
fourni, on répond à la question « qui est cette personne ? ».
tère aléatoire, et aucune frontière terrestre schengen (si l’on excepte la frontière
n’étant par ailleurs clôturée. délimitant la partie française de l’île de
saint Martin de celle appartenant aux
Le seul point de contrôle durci en france
Pays-Bas, cette section du territoire de
est le passage vers le royaume-uni (péri-
l’île ne faisant pas partie de l’union). Le
mètre sécurisé de sangatte ; contrôle de
problème migratoire qui existe à la fron-
type aéroportuaire à l’embarquement dans
tière avec le Brésil, le long de la rivière
les gares Eurostar et les navettes Eurotunnel).
oyapoc et avec le suriname est néan-
on y observe un phénomène d’entonnoir
moins d’ampleur limitée5 ;
où se concentre la majeure partie des flux
illicites de personnes qui n’ont fait que – le département de Mayotte, seul point
transiter par l’espace schengen dans l’es- du territoire français qui connaisse des
poir de se rendre au royaume-uni. La ges- entrées massives par la mer d’un flux illi-
tion de ce point est au demeurant cite via des embarcations de fortune,
fortement portée, au plan financier, par le subit, a contrario, une considérable pres-
royaume-uni dont la politique migratoire sion migratoire en provenance des
est concernée au premier chef. Comores. La situation politique très dété-
riorée aux Comores, et à Anjouan en
s’agissant de l’outre-mer, deux situations
particulier, crée une dynamique de
spécifiques méritent l’attention :
départs. Les vulnérabilités de l’état civil
– la Guyane est le seul territoire français mahorais et la porosité des liens fami-
ayant des frontières terrestres avec des liaux avec le reste de l’archipel facilitent
Etats n’appartenant pas à l’espace un mouvement difficile à contrôler.
102
5 - La situation étant plus difficile en matière de contrebande illicite et d’orpaillage illégal.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
2 – situation en 2030
2.1 – Contexte général
En 2030, les vagues de réfugiés succes- partagés permettant de croiser plusieurs si-
sives aux frontières sud et sud-est de gnatures et de stocker les données captées
l’Europe dues au délitement d’un certain pourront avoir été autorisés. En 2030, les
nombre de pays et au mouvement de po- citoyens extra-communautaires constitue-
pulations fuyant le conflit syrien, à la pro- ront le tiers du milliard de voyageurs qui
fessionnalisation des trafiquants et à franchiront annuellement les frontières
l’accroissement concomitant des actes de extérieures de l’uE, si l’on extrapole les
terrorisme auront entraîné un durcisse- données de la Commission européenne
ment significatif des contrôles indivi- pour 2025. Ce scénario (comprenant le
duels. Dans le prolongement du train de maintien de l’espace schengen) n’est viable
mesures « frontières intelligentes » et pour que sous la condition d’un durcissement,
répondre à une demande de sécurisation à la fois légal et matériel, du blocage des
croissante des citoyens, les frontières exté- tentatives de franchissement irrégulier en
rieures de l’union européenne auront été mer Egée et dans l’ensemble de la
renforcées et les systèmes biométriques Méditerranée.
103
2.2 – Des contrôles automatisés aux points de passage
Pour l’ensemble des personnes en transit veines, attitude, forme du visage, l’utilisa-
ou entrantes, toutes les opérations de tion de l’ADN n’étant pas encore possible
contrôle sont dématérialisées. Le passager en raison des délais de traitement). La
qui aura fait les démarches de pré-approba- multi-biométrie, basée sur la combinaison
tion est enregistré hors guichet à partir de de plusieurs biométries, offre une précision
son téléphone portable équipé d’un logiciel d’excellente qualité limitant le risque d’er-
spécifique distribué par des agences autori- reur et de fausse alerte ainsi qu’une
sées6. Les informations codifiées afférentes à robustesse au regard du vieillissement. Ces
son trajet sont exploitées à des fins de ges- diverses signatures biométriques sont récol-
tion et de sécurité et les systèmes des com- tées par des détecteurs spécifiques, répartis
pagnies aériennes sont interfacés avec celui sur l’itinéraire à des passages obligés et
de la gestion administrative de la frontière. explicitement signalés (couloir intelligent
La vérification d’identité s’appuie sur le ou sas de type PArAfE), et comparées en
relevé par un capteur des empreintes digi- temps réel avec les données stockées par le
tales mais aussi la captation d’autres passager dans son smartphone lors de sa
éléments biométriques (iris, réseau de pré-approbation.
6 - La pré-approbation permet de délocaliser le contrôle pour alléger la procédure d’enregistrement ou de franchissement de
frontière.
En temps réel, les données judiciaires du Le passage devant un scanner corporel per-
passager font l’objet d’une interrogation met la détection automatique d’objets sous
des bases nationales et européennes les vêtements et permet de contrôler les
(EuroPoL, pays membres) et internatio-
bagages de cabine. La vidéosurveillance,
nales, sous le contrôle d’une agence euro-
omniprésente dans tous les points de
péenne créée à cette fin afin de confirmer
son accès. Avant leur arrivée à la frontière contrôles et sur de nombreux points de
ou l’aéroport, certains passagers à risque passage frontaliers, est centralisée au
font l’objet d’une attention particulière sur profit des services de sûreté ou de sécurité,
la base de renseignements issus de services libérés des tâches de service traditionnelles
chargés de la prévention ou d’une analyse et prêts à affronter l’imprévu. Les caméras
de leur identité numérique calculée7. Les équipées de logiciels « intelligents » ana-
personnes en situation illégale, signalées
lysent les faits et gestes pouvant trahir un
par les bases de données ou par leur com-
comportement ou un objet suspect. La
portement, sont interceptées par un per-
sonnel suffisamment nombreux, bien mise en place de l’ensemble de ces dispo-
formé et rendu disponible par le traite- sitifs repose sur le développement d’une
ment automatique des contrôles. robustesse aux attaques cybernétiques.
2.3 – Entre les points de passage, une nouvelle frontière sous
104
surveillance technologique
un scénario à 15 ans ne devrait pas laisser l’identification tout temps et la collecte
de place à des ruptures technologiques de preuves ;
majeures. En revanche, on peut envisager
– capteurs infrarouges opérant et radar
une accélération de la miniaturisation et
surtout de l’interconnexion des technolo- tous temps ;
gies et des systèmes. La sécurité de la – capteurs olfactifs.
frontière résidera sur une connaissance
quasi parfaite des franchissements, par la Ce système, au sol mais aussi aérien à base
multiplication des dispositifs de surveil- de drones ou de ballons voire de satellites,
lance garantissant une détection, une est complété par des patrouilles de capteurs
reconnaissance, une identification systéma- aéroportés de tous types. L’ensemble de ces
tique des contrevenants. L’efficacité technologies existe déjà, mais est rendu
recherchée est atteinte par l’utilisation de opérationnel par une baisse notable des
systèmes multi-capteurs tirant parti de la coûts, permettant leur installation systéma-
complémentarité de : tique et le croisement de leurs informations
– capteurs passifs acoustiques ou sismiques en temps réel et en réseau.
omnidirectionnels permettant l’alerte ; La détection au passage de la frontière faci-
– capteurs passifs optroniques, images ou lite le contrôle rapide des franchissements
vidéo permettant la reconnaissance et en dehors des points de passage officiels.
7 - L’identité numérique (IDN) relie l’individu à des traces sur le net, elle comprend l’identité déclarative (nom, date de
naissance, etc.), l’identité agissante renseignée par les activités de l’individu sur le net, enfin l’identité calculée qui résulte
d’une analyse de la précédente.
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
Il faut mettre en regard le développement chologiques et légales. La question de la
des technologies et leur acceptabilité mise en place de scanners intégraux dans
sociale et politique en matière de libertés les aéroports en service aux Etats-unis,
publiques. Les technologues, dans leurs mais pas en france, en est une bonne
catalogues toujours plus fournis, propo- illustration. Le débat doit donc s’établir
sent des moyens d’intrusion physiques et entre le citoyen, ses représentants et l’ad-
sociaux toujours plus performants. Mais si ministration, sachant par ailleurs que la
le citoyen, depuis le 11 septembre 2001, a technologie peut aider à donner corps à
en partie accepté de rogner sa liberté au des politiques fondées sur des choix
profit de sa sécurité, il n’en demeure pas publics solides, mais est impuissante à
moins qu’il existe aussi des barrières psy- compenser l’absence de tels choix.
3.1 – Les axes d’efforts politiques
un point essentiel pour la france comme turque fortifiée ou de l’immense tampon
pour ses partenaires est et demeurera poli- constitué par l’espace russe.
tique : c’est la nécessité de réaffirmer la ro- 105
Convaincre politiquement les opinions de
bustesse de la solution de contrôle
la pertinence des mécanismes du traité est
qu’apportent l’espace et les mécanismes de
par nature une tâche beaucoup plus com-
schengen et d’en convaincre la population.
plexe. En termes de positionnement poli-
s’agissant de la pertinence de l’espace lui- tique, elle passe par la démonstration d’une
même, la démonstration factuelle est volonté collective de durcir les points de
simple : ce que peut se permettre le fragilité de la frontière extérieure (essentiel-
royaume-uni du fait de son insularité
lement les îles grecques du Dodécanèse, le
(forte limitation du nombre de points
canal de sicile et la frontière terrestre bul-
d’entrée ; mers difficiles ne permettant pas
garo-turque), la modification du régime des
le passage par des embarcations de
interceptions en mer ou à l’accostage se tra-
fortune), n’est absolument pas accessible
aux 25 Etats continentaux de l’union. Le duisant par un principe de non-admission
passage clandestin à leurs frontières et la mise en place d’une politique de ré-
terrestres ne rencontre aucun obstacle pression de l’action des trafiquants. si ces
géographique incontournable. De fait, éléments politiques sont mis en œuvre — et
l’espace schengen a renvoyé la frontière ils sont nécessaires pour écarter la tentation
extérieure sur des obstacles qui n’existaient du repli sur un contrôle aux frontières na-
pas à l’intérieur : obstacle géographique de tionales largement irréaliste — la technolo-
la Méditerranée au sud, obstacle politique gie peut ensuite offrir des solutions de
à l’Est, qu’il s’agisse de la frontière gréco- contrôle effectif.
3.2 – Les axes d’efforts techniques
Le comité de la filière industrielle de sécu- à travers la robotique et le vol en essaim
rité (CofIs), mis en place par le Premier de drones. En s’appuyant sur des
ministre en 2013 et dont le co-pilotage a détecteurs optiques et infra-rouges de
été confié au secrétariat général de la plus en plus miniaturisés et performants,
défense et de la sécurité nationale et à la l’utilisation de plateformes volantes
direction générale des entreprises, a pour collaboratives permettra une couverture
ambition de développer des solutions de permanente et exhaustive de zones au
sécurité efficaces et innovantes au moyen relief complexe, difficilement accessibles
d’un dialogue public-privé enrichi. Dans ce ou très étendues et seront capables de
cadre, le CofIs a identifié différentes tech- discriminer les déplacements autorisés et
nologies de rupture qui permettront aux de suivre les déplacements suspects ;
industriels français de proposer des solu- – l’identification des personnes à travers la
tions visant à renforcer la sécurité des multi biométrie. L’amélioration des per-
frontières. Ces technologies visent en par- formances des outils de reconnaissance
ticulier : faciale dans une foule ou en faible lumi-
– les outils de prédiction et d’analyse des nosité mais aussi les analyses large
comportements à travers les développe- spectre en temps quasi réel sur le terrain
ments du big data et de l’intelligence permettront de compléter les outils de
artificielle. La capacité de disposer d’ou- vérification d’identité ;
tils de confiance, sinon souverains, sera – l’identification physique des personnes
106 un élément clé pour permettre le dans le contexte de l’identité numérique.
déploiement de telles solutions en Les outils d’identité numérique qui per-
apportant à nos concitoyens la garantie mettront l’enrôlement à distance,
du respect de leurs droits ; sécurisé et simplifié, en particulier dans
– les traitements des flux vidéo à travers les systèmes informatiques des compa-
l’introduction du « deep learning », de la gnies aériennes, devront offrir une
gestion coopérative 4D « sans couture » confiance suffisante pour être intégrés
intérieur/extérieur et des systèmes « tout avec les systèmes régaliens d’identité.
video » basés sur l’intelligence artificielle Le déploiement de ces technologies néces-
coopérative avec apprentissage. Ces nou- sitera un effort important, tant sur le plan
velles technologies vont rapidement être financier qu’organisationnel, les technolo-
disponibles pour le traitement des gies ne pouvant prendre leur pleine me-
foules, la reconnaissance des individus sure que dans un contexte opérationnel
en mouvement et des comportements cohérent. Pour cela, il est nécessaire de
suspects ou des objets dissimulés mais structurer la démarche de recherche et dé-
aussi pour l’identification de mouve- veloppement pour répondre aux enjeux
ments anormaux lors de surveillance de technologiques, mais aussi juridiques,
zones étendues, comme par exemple la dans une approche interministérielle pour
circulation maritime à proximité des pouvoir prendre en compte efficacement
côtes ; les attentes légitimes de nos concitoyens.
– la surveillance des zones étendues et peu Cette démarche, qui pourrait s’appuyer sur
peuplées ainsi que les espaces maritimes les groupes de travail « expression du be-
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
soin » et « recherche et innovation » du selon les cas, être capable de conduire la
CofIs, devrait aussi pouvoir disposer d’une réalisation et le déploiement de projets
structure interministérielle dotée d’un bud- d’ampleur nécessitant une maîtrise d’ou-
get lui permettant de faire émerger les so- vrage stable, pérenne et professionnalisée
lutions technologiques nécessaires, puis, sur la thématique de la sécurité.
3.3 – Les axes d’efforts administratifs
– Consentir un effort financier. La mise en du transport. La douane, mettant à profit
place de dispositifs de surveillance de les nouvelles techniques de surveillance,
cette ampleur exige un effort financier si- doit privilégier des procédures de
gnificatif. L’enseignement des initiatives contrôle facilitant la fluidité des flux lo-
américaine et canadienne en matière de gistiques.
frontières intelligentes démontre que les
demi-mesures sont sources d’inefficacité – s’adapter au cadre juridique et le faire
car toute défaillance locale et ponctuelle évoluer. Il s’agit d’évaluer le ratio libertés
invalide l’ensemble du système. Le coût publiques/sécurité au regard de la me-
est à examiner au regard du coût de la nace (notamment dans sa dimension
gestion des personnes entrées illégale- technique) ; si l’on reste dans le cadre dé-
ment. Enfin, un retour sur investissement fini par les accords de schengen, une har-
peut bénéficier au pays à travers le succès monisation ou, a minima, un 107
des innovations proposées par les indus- rapprochement des différents modèles
triels nationaux. Pour des raisons d’éco- juridiques s’avère indispensable pour en
nomies d’échelle, cet effort devrait être garantir l’efficacité. si ce scénario de ré-
européen plutôt que national (duplica- férence laisse envisager une demande ac-
tion des efforts de r&D industriels) et
crue de sécurité, il implique que l’on aille
être déployé à l’extérieur d’un périmètre
vers un allégement des normes de pro-
mutualisé plutôt que dupliqué de façon
redondante sur toutes les frontières inté- tection des libertés publiques et indivi-
rieures de l’union. L’évolution de la tech- duelles tout en définissant et préservant
nologie, à cet égard, a plutôt tendance à le socle minimal de liberté et de préser-
confirmer la pertinence de la logique vation de la confidentialité de la vie pri-
schengen. vée de chaque individu. Le dialogue
qu’implique la recherche de cet équilibre
– réaliser une véritable interopérabilité des
systèmes des Etats membres. La crédibi- doit être mené entre les citoyens, le lé-
lité des systèmes de surveillance nécessite gislateur et les autorités politiques, au
une interconnexion des différents dispo- moins au niveau européen.
sitifs nationaux, européens et même in- – former efficacement les personnels.
ternationaux. L’efficacité de ces matériels repose aussi
– Développer la coopération entre douane sur l’excellence de la sélection et de la
et métiers de la logistique, du voyage et formation des personnels.
4 – scenarii alternatifs
Le scénario de référence est sous-tendu par nement technologique et humain en pro-
deux variables : l’utilisation intensive de fonde transformation. En conséquence,
données biométriques et le respect des deux scenarii alternatifs pourraient remet-
droits de l’homme (au sens de la tre en question l’évolution envisagée
Déclaration universelle) dans un environ- précédemment :
4.1 – Des limitations législatives
un premier scénario se fonde sur des limi- et limitant l’utilisation des données
tations induites par un cadre législatif qui recueillies dans le temps. Cette limitation
privilégie le respect de l’intimité des voya- « éthique » diminue fortement l’efficacité
geurs en s’interdisant l’usage des données des systèmes d’identification et d’authenti-
biométriques au-delà de ce que la CNIL fication des passagers et induit des délais
autorise aujourd’hui en france, c'est-à-dire supplémentaires dans les processus de
uniquement les empreintes digitales, pros- franchissement de frontières.
crivant de ce fait les systèmes multimodes
108
4.2 – une saturation des systèmes de gestion
un autre scénario envisage une saturation massifs mettent en échec les systèmes
des dispositifs de gestion des zones fronta- technologiques en saturant leur capacité
lières sous l’effet de déplacements massifs de traitement et conduisent à la militarisa-
de populations en raison notamment de tion des frontières extérieures de l’union
l’explosion démographique, des consé- au-delà de schengen et, le cas échéant, des
quences du réchauffement climatique ou frontières intérieures si cette première
de la pauvreté des pays sahéliens et/ou ligne s’avérait inefficace. l
d’une déstabilisation algérienne. Ces flux
PArtIE 1 DEs tENDANCEs quI sE CoNsoLIDENt
109
Partie 2
ruptures technologiques –
ruptures stratégiques
1
Les missiles et vecteurs
hypervéloces, nouveaux
déterminants des puissances ?
L’essentiel
La france possède des compétences dans le domaine des missiles de croisière, en
particulier pour le développement de sa composante nucléaire aéroportée, et
conduit des études sur la propulsion hypersonique. Compte tenu des ruptures
potentielles qu’introduirait le développement des armements hypersoniques, en
termes d’emport de charges conventionnelles ou nucléaires comme de déni d’accès
et de l’intérêt qu’y portent la russie, la Chine et les Etats-unis, notre pays, afin de
ne pas se faire distancer et ne pas engendrer un déséquilibre avec les pays dotés,
doit maintenir a minima son investissement et poursuivre ses recherches.
u
n armement est dit hypersonique déplacer de manière entretenue en
lorsqu’il se déplace à une vitesse régime hypersonique que par le biais
supérieure à Mach 5, soit cinq fois d’un super-statoréacteur3.
la vitesse du son. sur le plan militaire, l’apparition d’arme-
L’aérodynamique et la thermodynamique ments hypersoniques4 marque une rup-
des mobiles hypersoniques doivent être ture pour plusieurs raisons :
envisagées sous un angle nouveau, tandis – leur vitesse, à la condition qu’elle soit
que leur production nécessite le dévelop- associée à des manœuvres, disqualifie les 115
pement de nouvelles technologies, en capacités actuelles d’interception des
particulier en matière de protection ther- défenses adverses ;
mique et de propulsion. – ces armements offrent une capacité de
Les armements hypersoniques se classent frappe extrêmement réactive à des por-
en deux catégories : tées très supérieures à celles des systèmes
actuels, à l’exception bien sûr des mis-
– celle des planeurs accélérés par un mis-
siles balistiques qui n’ont cependant pas
sile balistique mais qui réalisent leur souplesse d’emploi ;
l’essentiel de leur vol après séparation
selon une trajectoire non balistique ; – ces armements peuvent faire peser à
tout moment et à toute distance une
– celle des missiles de croisière à propul-
menace instantanée de frappe conven-
sion aérobie1 volant à une altitude de 30
tionnelle, voire nucléaire.
à 40 kilomètres. Ces engins peuvent
atteindre le seuil de l’hypersonique grâce Les vecteurs hypersoniques restent encore
à un statoréacteur2 mais ne peuvent se très immatures et les premières mises en
1 - Combustion par l’oxygène de l’air.
2 - Moteur à propulsion aérobie sans compresseur et sans turbine, la compression du flux d’air nécessaire à la combustion
étant assurée par la présence des ondes de chocs. L’écoulement d’air dans la chambre de combustion reste subsonique. La
plage de fonctionnement d’un statoréacteur est comprise entre Mach 1 et environ Mach 5. (Ramjet en anglais).
3 - Lorsque la vitesse de l’engin dépasse Mach 5, l’écoulement d’air dans la chambre de combustion devient supersonique, on
parle alors de super-statoréacteur (scramjet en anglais, pour supersonic combustion ramjet).
4 - Stricto sensu, les têtes des missiles balistiques relèvent de cette catégorie lorsqu’elles rentrent dans l’atmosphère mais le
caractère prédictif de leur trajectoire conduit à ne pas les évoquer ici.
service opérationnelles ne devraient pas que constituera l’apparition de ces arme-
intervenir avant plusieurs années et ce, ments, la question de leur emploi dans un
avec de probables limitations en termes de domaine conventionnel ou de leur inclu-
charge utile, d’autonomie de navigation et sion dans un système de dissuasion
de précision terminale. A l’horizon 2030, nucléaire devra faire l’objet de réflexions
toutefois, il fait peu de doute que des eu égard aux risques de méprise que leur
armements hypersoniques figureront dans tir pourrait engendrer.
les arsenaux de plusieurs puissances. La Au regard des performances de ces mis-
france elle-même envisage d’en disposer siles, la question de l’efficacité et de la
pour la composante aéroportée de sa dis- politique de développement des systèmes
suasion nucléaire à partir de 2035. A cet de DAMB dans leur configuration actuelle
égard, considérant la rupture stratégique pourrait être remise en question.
1 – Etat des lieux en 2017
outre la france, quatre pays disposent de vrait connaître une hausse significative ces
programmes visibles de recherche et de prochaines années.
développement en matière d’armements Dans le domaine des planeurs hyperso-
116
hypersoniques : les Etats-unis, la Chine, la niques, deux programmes sont en cours :
russie et l’Inde.
– l’Advanced Hypersonic Weapon (AhW) de l’US
Les Etats-unis disposent des programmes les Army visant 6 000 km de portée. un essai
plus ambitieux, initiés avec le projet de a été réussi fin 2011 sur 3700 km
Conventional Prompt Global Strike (CPGs) de (2 300 km de plané hypersonique) ; un
frappe intercontinentale sur court préavis. second a échoué en 2014 (défaillance du
Lancé en 2001, il était initialement défini lanceur). De nouveaux essais sont
comme un système de contre-prolifération, programmés pour 2017 et 2019,
possiblement à partir d’une plate-forme
mais apparaît désormais comme un moyen
navale, ce qui pourrait indiquer un
de contrer les capacités de « déni d’accès ».
rapprochement entre Navy et Army sur ce
sa nature purement conventionnelle est dés-
programme ;
ormais bien ancrée.
– le programme de planeur Tactical Boost Glide
Le Département de la défense américain (tBG) de la DARPA à vocation régionale
(DoD) a consacré environ 196 millions de (portée de l’ordre de 1 500 km). Ce pro-
dollars en 2016 à ces programmes, soit 20 % gramme capitalise sur les acquis du pro-
des crédits de Science & Technology (s&t) sur gramme FALCON HTV 2 qui visait une
les plates-formes aériennes ou 2 % de l’en- portée de 37 000 km avec des manœuvres
semble de ses dépenses s&t. Ce montant de- dans le plan horizontal sur la moitié de
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
cette distance (deux essais ratés en 2010 et l’Inde, qui pourrait être produit dès
2011). 2018 ;
Dans le domaine des missiles de croisière – le planeur hypersonique Yu 71 destiné
hyper-véloces, l’US Air Force conduit, depuis aux forces stratégiques. testé depuis
2012, le programme high-speed strike 2004, sur des distances n’excédant pas
Weapon (hssW) au sein duquel le missile 6 000 km jusqu’à présent, l’engin aurait
de croisière Hypersonic Air Breathing Weapon atteint Mach 15 après avoir été libéré par
Concept (hAWC) est développé avec une un missile balistique Sarmat.
perspective de mise en service opération-
L’Inde co-développe avec la russie le mis-
nelle vers 2020 (objectif probablement
sile de croisière à super-statoréacteur
très ambitieux). Le hAWC prend la suite
BrahMos II, dont l’objectif de performances
du programme de démonstrateur X 51
est d’atteindre une vitesse comprise entre
Waverider qui a réussi en 2013 un vol à la
vitesse de Mach 5,1 pendant 3 minutes et Mach 5 et Mach 7 et une portée de près de
demi. En 2004, la propulsion par super- 300 km, à savoir la limite du régime de
statoréacteur avait déjà connu une avancée contrôle de la technologie des missiles
importante lorsque la NASA était parvenue (MtCr).
à faire voler pendant 10 secondes son X-43 La france dispose de son côté d’une
à près de Mach 10. longue expérience dans le domaine des
La Chine développe de son côté le planeur missiles de croisière à statoréacteur, ayant
hypersonique DF ZF (initialement appelé fait le choix de ce type de propulsion pour
WU 14). Le système aurait été testé avec sa composante nucléaire aéroportée dès les 117
succès à sept reprises depuis 2014. La por- années 1980, avec la mise en service de
tée semble ne pas excéder 2 000 km. La l’ASMP (Air-sol Nucléaire Moyenne Portée)
vitesse se situerait entre Mach 10 et en 1986, remplacé par l’ASMP-A (Air-sol
Mach 5 en fin de phase planée. un missile Moyenne Portée Amélioré) en 2009. Elle
de croisière à super-statoréacteur serait est, à ce jour, le seul pays avec la russie à
également développé dans un design avoir mis en service opérationnel des
proche du X-43 américain. armements dotés de ce type de propulsion.
La russie poursuit le développement de Elle conduit des études sur la propulsion
deux projets : hypersonique dans le cadre du renouvelle-
– le missile antinavire hypersonique 3M 22 ment de la composante nucléaire
Tsirkon, possible évolution de portée aéroportée (ASN 4G, Air-sol Nucléaire de
allongée du BrahMos II co-développé avec 4ème génération).
2 – situation en 2030
2.1 – Les facteurs favorisant ou entravant le développement des arme-
ments hypersoniques
a) Les facteurs stratégiques et opéra- conventionnelles sous faible préavis
tionnels (frappe préemptive face à l’imminence
d’un tir nucléaire par exemple) ou dans le
L’environnement géopolitique favorise le cadre d’une stratégie de compensation
développement des armements hyperso- (Offset Strategy), visant à surmonter l’A2/AD.
niques. Les antagonismes stratégiques
La Chine, la russie, et l’Inde avec une
croissants entre grandes puissances impli-
moindre ambition, semblent s’orienter
quent en effet un « durcissement » des dé-
également vers l’utilisation d’armements
veloppements capacitaires. Dans ce
hypersoniques afin d’interdire de vastes
contexte, l’armement hypersonique pré-
étendues maritimes. Avec un dérivé opé-
sente un intérêt indéniable car il permet de
rationnel du planeur DF ZF, d’une portée
surclasser, par la vélocité et la manœuvre,
de 2 000 km, Pékin serait en mesure de
des défenses antiaériennes et antimissiles
contrôler la plupart des lignes de commu-
de plus en plus performantes. Dès lors, les nications maritimes en Asie et de menacer
118
systèmes hypersoniques pourraient être notamment la base américaine du paci-
des vecteurs privilégiés pour les missions fique à Guam.
suivantes :
– dissuasion nucléaire ;
b) Le facteur technologique et la plus-
– frappes stratégiques conventionnelles ; value capacitaire
– déni d’accès et interdiction de zone (Anti
Dans les systèmes de forces des grandes
Access / Area Denial ou A2/AD), à la fois
puissances, une technologie innovante, a
en tant que moyen offensif, pour péné-
priori intéressante, peut peiner à se concré-
trer une zone réputée « interdite », de
tiser faute d’apporter une plus-value capa-
plus à des distances nettement plus éloi-
citaire réelle lorsque les planificateurs et les
gnées de la menace, et en tant que
responsables budgétaires la comparent
moyen défensif susceptible d’établir une
avec les combinaisons alternatives de
situation de cette nature en repoussant
moyens moins coûteux ou moins risqués.
au loin, les moyens offensifs adverses.
Les analyses accompagnant le développe-
La france, la russie et la Chine semblent ment des programmes américains mon-
désigner la dissuasion nucléaire comme trent qu’il en est ainsi pour le CPGs
mission privilégiée pour des armements lorsqu’on le compare aux moyens plus
hypersoniques. Les Etats-unis écartent à ce classiques de la puissance aérienne.
stade cette perspective et envisagent leur Nombre de missions initialement prêtées
emploi pour des frappes stratégiques aux armements hypersoniques (ciblage
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
d’opportunité d’objectifs mobiles, suppres- par les phases de très fortes accélération
sion des défenses antiaériennes) demeu- et décélération au cours du vol ;
rent réalisables par d’autres moyens plus – celle de la compatibilité de leur
classiques, en fonction des configurations géométrie avec un emport par un aéronef
opérationnelles. ou un missile porteur lorsqu’il s’agit de
En france, l’adoption pour la composante planeur hypersonique.
nucléaire aéroportée de la propulsion hy- Les vecteurs hypersoniques sont toutefois
personique pourrait ouvrir la voie du porteurs d’avancées incontestables,
choix d’une propulsion supersonique clas- lorsqu’on considère leur aptitude à com-
sique (statoréacteur) pour le renouvelle- pliquer la tâche des défenses antimissiles,
ment des missiles de croisière et mais aussi leur vélocité, à savoir :
antinavires conventionnels (programme – la capacité à frapper des objectifs de
FMAN/FMC5), le cas échéant, en coopéra- haute valeur situés dans la profondeur du
tion franco-britannique. La france a en dispositif de défense adverse (radars,
effet toujours recherché jusqu’à présent postes de commandement, etc.), que les
une différenciation tangible entre arme- autres types de missiles, plus vulnérables,
ments nucléaires et conventionnels. Cette ne peuvent atteindre ;
discrimination pourrait cependant être re- – la capacité à frapper des objectifs identi-
considérée s’agissant du haut du spectre fiés (fixes ou mobiles) sur court préavis
dans les missiles conventionnels. selon des principes de foudroyance et/ou
de frappes préemptives. 119
sur le plan technique, le développement
des armements hypersoniques se heurte sous réserve de posséder un dispositif de
cependant à certaines difficultés : ciblage suffisamment précis et dynamique,
l’armement hypersonique pourrait donc
– celle en premier lieu de la tenue des offrir une solution susceptible de démul-
matériaux de revêtement aux très hautes tiplier significativement la capacité
températures générées par l’écoulement d’interdiction conventionnelle, en com-
dynamique à fort Mach autour de la plément d’autres moyens. L’entrée en
cellule ; premier et la bataille pour la supériorité
– celle de la maîtrise de la combustion en aérienne devraient pleinement profiter de
régime supersonique pour les armements l’apport de ces armements.
autopropulsés ;
– celle de la précision à l’impact qui passe c) Le facteur institutionnel
par un guidage terminal à la fois « rési- L’histoire de l’innovation militaire montre
lient » à l’hypervélocité et satisfaisant sur que la plus-value capacitaire offerte par
le plan militaire (discrétion et autono- une technologie innovante qui se fonde
mie) ; sur la maturation et la rentabilité de cette
technologie ne va pas de soi. Le décideur
– celle de la tenue des équipements à public a tendance à préférer l’amélioration
l’important régime vibratoire engendré de l’existant à l’introduction d’une innova-
5 - futur Missile Anti-Navire / futur Missile de Croisière.
tion radicale car celle-ci nécessite de effort d’armement depuis deux décennies,
consentir des investissements initiaux mais aussi son intérêt pour les technolo-
importants, sans pour autant se concrétiser gies de rupture.
tout de suite en une capacité opération-
La marge de manœuvre des Américains
nelle. La culture institutionnelle représente
est plus limitée. L’US Army est en phase de
un prisme important. Elle permettra ou
non à une technologie de convaincre, au- restauration de sa disponibilité opération-
delà du cercle des chercheurs qui l’auront nelle qui affecte durablement sa stratégie
conçue. C’est sa bonne appréhension par de modernisation, laquelle a d’autres prio-
la communauté opérationnelle qui déter- rités que les armements hypersoniques.
minera le soutien, ou le blocage, au niveau L’Air Force consacre certes une bonne place
des arbitrages budgétaires. Les premiers à ces équipements dans ses visions pros-
retours d’expérience positifs ont en général pectives, mais doit absorber le coût de ses
l’effet d’un accélérateur. grands programmes (F-35 en tête), au
même titre que la Navy. Cependant, la
Il est difficile de juger de l’application de
recherche d’instruments offrant un effet
ce référentiel pour les cas russe et chinois.
Notons cependant que les armements stratégique tout en permettant d’opérer
hypersoniques semblent se fondre assez sous le seuil nucléaire est un élément de
facilement dans les cultures chinoise et nature à favoriser le financement rapide
russe de projection de puissance et d’inter- d’une capacité hypersonique américaine.
diction fondée sur l’emploi de missiles La situation est sans doute moins favora-
plus que sur l’engagement de plates- ble en ce qui concerne la russie. ses
formes (avions, drones, navires, etc.). plans de modernisation lancés dans les
120 années 2009/2010 apparaissaient déjà dif-
Aux Etats-unis, la stratégie de l’US Air Force
considère l’hypersonique comme l’un des ficilement atteignables avant la crise
cinq « game changers » technologiques de la économique qui l’affecte depuis deux ans.
puissance aérienne, à terme. Cela étant, les La maturation des programmes antinavires
aléas du CPGs ont fait dire à certains laisse cependant augurer qu’elle est en
observateurs que les armements hyperso- mesure de consacrer les fonds nécessaires
niques constituaient une « technologie à à une capacité ponctuelle en la matière.
la recherche d’une mission ». La réorien- Les perspectives de développement sont
tation du CPGs en concept réduit aux plus difficiles à évaluer pour les systèmes
opérations de théâtre ou à des missions stratégiques à vocation probablement
sub-stratégiques est un facteur d’évolution nucléaire, du fait de la disponibilité de sys-
encore mal appréhendé. tèmes d’armes efficaces et plus simples à
moderniser. toutefois, la russie peut capi-
d) Le facteur budgétaire taliser sur des recherches entamées il y a
une cinquantaine d’années (têtes manœu-
Même si les vecteurs hypersoniques vrantes et planeurs), qui expliquent les
recueillent un soutien institutionnel réel, avancées du programme Yu-71.
encore faut-il que les armées disposent de
marges de manœuvre budgétaires permet- A l’horizon 2030 considéré ici, les avan-
tant de les financer. A cet égard, le pays le cées de l’Inde dans le domaine des
mieux disposé est probablement la armements hypersoniques devraient rester
Chine, étant donné la vigueur de son marginales.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
2.2 – Conséquence : scénario de référence
Compte tenu de ces différents paramètres, Pour notamment contrer ce développe-
les développements opérationnels d’arme- ment, les Américains pourraient disposer
ments hypersoniques devraient demeurer au cours de la décennie 2020 d’un sys-
limités à l’horizon 2030. Ils présupposent tème conventionnel de théâtre. une fois
en premier lieu une maturation rapide des mis en service, le concept d’emploi de ces
technologies ad hoc dont le coût d’acquisi- vecteurs serait étendu, au gré des opéra-
tion devra rester acceptable et, en second tions, au traitement d’objectifs de haute
lieu, des efforts de défense restant au valeur ou contre lesquels est recherché un
moins équivalents à ceux actuellement effet de foudroyance.
constatés.
La russie devrait concentrer son investis-
Dans de telles circonstances, la Chine sement dans la lutte antinavire et mettre
devrait disposer à l’horizon 2030 d’une
en place l’architecture nécessaire à la mise
capacité opérationnelle de déni d’accès et
en œuvre opérationnelle du Tsirkon dans le
d’interdiction de zone (A2/AD). une
courant de la prochaine décennie. Le mis-
capacité initiale pourrait même apparaître
sile se déclinerait en versions navales et
dès le début de la prochaine décennie. En
aéroportées, mais aussi en batteries
complément de ses moyens balistiques
côtières, dans un contexte marqué par le
(missiles DF 21), ses planeurs hyperso-
niques renforceraient substantiellement sa développement de moyens de défense
stratégie A2/AD. Le déploiement de tels navals devenant crédibles contre les vec- 121
systèmes imposerait aux Etats-unis un teurs supersoniques. Cet armement
effort de modernisation des défenses anti- pourrait être exporté vers des puissances
missile de ses infrastructures fixes (Guam) régionales alliées de la russie. L’avenir du
et de ses moyens navals situés à portée des planeur hypersonique Yu 71 à vocation
vecteurs hypersoniques chinois. A défaut, stratégique est plus incertain, sous l’effet
le déploiement des moyens américains les combiné des contraintes budgétaires et de
plus sensibles (groupe aéronaval) devrait l’existence prévisible, à l’horizon considéré,
être déporté à l’arrière pour échapper à de corps de rentrée manœuvrants sur les
cette nouvelle menace sans parade. missiles balistiques russes.
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
Le scénario de référence proposé ci-dessus – nos forces projetées dans des zones pos-
aurait des implications directes assez limi- siblement placées à portée de systèmes
tées pour la france et ses alliés européens, A2/AD hypersoniques, dont l’exportation
mais des effets indirects significatifs : doit être envisagée, conduiraient à ren-
– le durcissement des défenses des Etats forcer leur protection ;
potentiellement ciblées par les armes – la vulnérabilité de nos forces navales,
hypersoniques pourrait avoir un impact déjà confrontées aux missiles superso-
sur la capacité de pénétration de nos niques, serait encore accrue. L’existence
forces nucléaires et induirait une d’hypersoniques air-mer, mer-mer et sol-
modernisation à hauteur de ce mer devrait être prise en compte sur le
durcissement ; plan opérationnel.
4 – scenarii alternatifs
122 4.1 – un scénario minimaliste
Le scénario minimaliste se fonde sur un vestissement de compensation accru dans
contexte d’efforts de défense nettement les capacités moins onéreuses de guerre
plus contraints par une conjoncture éco- électronique et de cyber.
nomique et financière fortement dégradée
Des systèmes hypersoniques ne sont dé-
sur le temps long. Dans ce contexte, les
budgets manquent pour franchir le pas de ployés qu’en très faible quantité par les
la r&D vers des programmes opération- Etats-unis, la Chine et la russie. Le paysage
nels. Les priorités se concentrent sur les stratégique n’est pas significativement mo-
instruments classiques de la dissuasion nu- difié et seules des limitations ponctuelles
cléaire, sur la préservation des principaux sur les interventions extérieures pourraient
programmes conventionnels et sur un in- devoir être gérées.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
4.2 – un scénario maximaliste
Le scénario maximaliste envisage à Les Américains disposeraient dans leurs
l’horizon 2030 une maturation accélérée à forces de planeurs et de missiles de
un coût contenu des technologies de croisière hypersoniques dont l’emploi
l’hypervélocité entraînant un déploiement s’appuierait sur des capacités C4Isr7
conséquent de systèmes. exploitant pleinement les révolutions
spatiales et cybernétiques en cours. Le
Dans ce scénario, les russes et les Chinois
risque d’un franc découplage capacitaire
disposeraient en quantités substantielles de
avec leurs alliés serait alors maximum. Il
missiles antinavires hypersoniques de
pourrait conduire, au sein de l’otAN, au
plusieurs milliers de kilomètres de portée décrochage d’une majorité de puissances
qu’ils auraient exportés vers plusieurs militaires européennes, contraignant à
puissances régionales. Cette prolifération reformuler les coopérations dans le sens
aurait pour corollaire de s’accompagner d’une complémentarité plus systématique.
d’un déploiement de drones de
renseignement de théâtre et d’architectures Dans ce scénario, la france serait moins
exposée que bon nombre d’Etats
de transmission de données. Elle aurait
européens compte tenu de son avance
pour effet d’exposer à un risque important
technologique dans le domaine de
les marines de guerre.
l’hypervélocité. Elle prendrait la voie de la
La Chine et la russie mettraient également propulsion hypersonique pour sa
leurs capacités hypersoniques de plus composante nucléaire aéroportée et 123
longue portée, mais aussi leurs capacités renforcerait également considérablement
Isr6, à disposition d’alliés. Cette mise à ses capacités de frappe conventionnelle
disposition serait porteuse de deux risques, dans la profondeur, en s’appuyant sur de
car elle induirait : nouveaux vecteurs conventionnels
propulsés par statoréacteurs hautes
– une capacité d’accès aux théâtres
performances (au-delà de Mach 4) ou
fortement dégradée pour les puissances
adoptant également la propulsion
militaires occidentales ;
hypersonique si des raisons financières ou
– un risque de frappe de précision industrielles incitaient à rechercher dans le
ponctuel opéré par le ou les pays ciblé(s) haut du spectre une certaine communauté
par une éventuelle intervention. Cette entre missile nucléaire et missile
capacité jouerait un effet dissuasif. conventionnel. l
6 - En anglais, Intelligence, Surveillance, Reconnaissance.
7 - En anglais, Command, Control, Communications, Computers, Intelligence, Surveillance, Reconnaissance.
2
Militarisation
et insécurisation
de l’espace
L’essentiel
La multiplication des acteurs spatiaux, l’évolution des technologies et l’apparition
de nouvelles menaces spatiales doivent conduire la france à poursuivre et à
accroître significativement son rôle dans ce domaine. Cela doit se traduire à la fois
par la promotion d’instruments de régulation nationaux et internationaux adaptés
aux nouvelles conditions d’exploitation de l’espace, par l’acquisition de réelles
capacités d’évaluation de la menace et par l’adoption de mesures de protection
adaptées.
L’
utilisation militaire croissante de des applications de sécurité civile telles que
l’espace en fait un enjeu stratégique l’organisation des secours en cas de catas-
majeur, l’espace jouant un rôle de trophes majeures.
multiplicateur de force pour les capacités Alors que le nombre d’acteurs privés et pu-
militaires conventionnelles de tout pays blics agissant dans l’espace extra-atmo-
souhaitant développer une politique de sphérique s’accroît continûment, les
puissance. risques et les menaces dans ce nouveau
L’espace civil constitue également un enjeu milieu de confrontation se démultiplient.
stratégique par ses implications écono- D’ores et déjà s’affichent des velléités d’ac- 127
miques et sociétales. Le déploiement des tion militaire dans l’espace, tandis que s’y
satellites reste déterminant pour l’accès à déroulent des opérations qui laissent peu
l’information. C’est le cas notamment des de doute sur leur finalité réelle.
satellites de télécommunications, dont le Il ne s’agit plus de savoir si des moyens mi-
développement permet de connecter tous litaires seront capables d’interagir dans
les points du globe, ainsi que des satellites l’espace à l’horizon 2030, mais plutôt de
de géolocalisation, qui donnent un accès s’interroger sur les voies et moyens suscep-
direct à une référence temporelle et à une tibles, à cette échéance, d’apporter de la sé-
position très précise. Il en est de même des curité aux opérations spatiales. Le
satellites d’observation qui permettent une développement d’un véritable volet spatial
surveillance permanente de la planète au dans nos politiques de défense et la mise
service de la météorologie, de l’océanogra- en place d’une réglementation par le droit
phie, de la cartographie, de la surveillance international sont les deux leviers disponi-
de l’évolution climatique, ainsi que pour bles pour parvenir à cette fin.
1 – Etat des lieux en 2017
Le thème de la sécurité de l’espace a pris Aujourd’hui, les Etats-unis détiennent une
une importance croissante depuis la fin de position de domination absolue s’agissant
la Guerre froide. tant que celle-ci durait, de sécurité spatiale. Ils disposent d’une
bien que des armes anti-satellitaires (AsAt) gamme complète et performante de
fussent testées du côté américain comme moyens de surveillance de l’espace et de
du côté soviétique, elles ne furent jamais systèmes (au sol et dans l’espace) visant à
déployées opérationnellement et un prin- dénier à une force hostile toute utilisation
cipe de retenue s’appliquait. Les satellites de l’espace. Après être passé du concept
étaient pour l’essentiel soit américains, soit d’espace « sanctuarisé » aux concepts de
soviétiques, et pouvaient être considérés « Space control » et de « Space dominance »,
comme invulnérables, ce qui offrait d’inté- qui caractérisent aujourd’hui la doctrine
ressantes perspectives militaires. Cette si- militaire spatiale des Etats-unis,
tuation a désormais cessé d’être. Washington ne renie pas l’éventualité d’une
En premier lieu, l’effondrement du bloc guerre dans l’espace sur le principe de la
soviétique a mis fin à une certaine parité légitime défense et via l’introduction im-
entre les deux grandes puissances spatiales, plicite de la notion de frappe préventive.
laissant les Etats-unis occuper une position Dans cette perspective, un travail important
dominante (budget, nombre de satellites de réflexion est actuellement en cours à
en orbite, missions remplies, etc.). Cette l'initiative de l’Institute of Air and Space Law
128
suprématie américaine, liée à la multipli- de l’université de McGill, sur les règles
cation des usages civils de l’espace, a créé d'engagement possibles dans l'espace.
une dépendance qui a conduit à une per- La domination américaine n’a toutefois pas
ception de vulnérabilité. La commission empêché l’émergence de nouveaux acteurs
rumsfeld, créée en 1999 pour « évaluer ayant l’ambition de maîtriser toute la
l’organisation et la gestion des activités chaîne du spatial, notamment sa dimen-
spatiales comme soutien à la sécurité na- sion militaire, et entrant en compétition
tionale » et qui a rendu ses conclusions à avec les Etats-unis. C’est tout particulière-
la veille de l’entrée en fonction de l’admi- ment le cas de la Chine qui n’a pas fait
nistration Bush, évoquait à cet égard la mystère de ses intentions en procédant, en
perspective d’un « Pearl harbor spatial ». janvier 2007, à la destruction d’un de ses
Elle recommandait de « poursuivre vigou- vieux satellites météorologiques en orbite
reusement l’acquisition des capacités as- à 800 km grâce à l’utilisation d’un véhicule
surant que le Président soit en mesure de d’interception à énergie cinétique mis en
déployer des armes dans l’espace ». En orbite par, selon toute vraisemblance, un
2006, alors que les capacités spatiales missile dérivé d’un missile balistique. Ce
russes étaient en forte dégradation, tir a généré une importante et durable pol-
Washington a adopté une politique pour lution d’une orbite très occupée en y dis-
l’espace qui prenait en compte explicite- persant des milliers de débris. une année
ment les préoccupations militaires1. plus tard, Washington, ayant bien perçu
1 - « Les Etats-unis prendront les mesures qu’ils estimeront nécessaires pour protéger leurs capacités spatiales, répondre aux
interférences, et, si besoin est, interdire à tout adversaire l’utilisation de moyens spatiaux hostiles aux intérêts américains ».
« Le secrétaire à la Défense développera les capacités, les plans et les scénario d’emploi pour assurer une liberté d’action
dans l’espace, et la dénier sur ordre à tout adversaire ».
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
le message chinois, y répondait en détrui- la sécurité de l’espace englobe une large
sant un de ses satellites en perdition à une palette de questions qui recouvrent pour
altitude de 247 km au moyen d’un missile l’essentiel deux grandes catégories de
SM 3 modifié tiré d’une frégate. quelques préoccupations portant sur l’environne-
mois plus tard, le chef d’état-major de l’ar-
ment spatial (débris, météo spatiale, en-
mée de l’air chinoise estimait « historique-
ment inévitable » une compétition entre combrement des orbites) et sur l’usage des
forces armées dans l’espace et jugeait « im- moyens spatiaux (militarisation, arsenali-
pératif » que la Chine y développe des sation de l’espace). Des enceintes distinctes
moyens offensifs et défensifs. Depuis, Pékin traitent de ces deux volets de la sécurité
conduit de nombreuses opérations spa- dans l’espace (Conférence du désarmement
tiales à vocation militaire et conduit des et CoPuos4) et l’on constate une paralysie
programmes d’équipements susceptibles des négociations internationales dans l’un
d’opérer de manière offensive dans l’espace et l’autre format, le nombre croissant d’ac-
comme l’avion spatial Shenlong qui n’est
teurs et l’inégalité de leur poids respectif
pas sans rappeler le X 37B américain2.
n’incitant personne à une attitude coopé-
Les évolutions technologiques considéra- rative, alors que la plupart des experts
bles qui concernent le secteur spatial de-
convergent sur une quasi-inéluctabilité
puis une quinzaine d’années ont aussi
changé la donne (ère du New Space). La mi- d’affrontements dans l’espace. En effet, les
niaturisation des satellites (mini, voire mi- satellites sont à la fois des moyens essen-
crosatellite) de très haute performance3, tiels pour les Etats et des cibles vulnérables,
l’arrivée sur le marché de lanceurs à bas le tout loin du sol, c’est-à-dire avec une
129
coût, voire réutilisables, l’émergence d’ac- relative impunité et une difficulté d’attri-
teurs privés, sont autant de facteurs qui bution de l’acte hostile.
renforcent la compétition et les rapports
de force dans l’espace et sur terre. En france, si le Livre blanc sur la défense
et de la sécurité nationale de 2013 a bien
Ces évolutions, qui portent la marque
identifié ces enjeux et la dimension straté-
d’une compétition parfois vive, fragilisent
le « traité de l’espace » de 1967 qui fixe gique qu’ils revêtaient5, force est de consta-
les principes régissant les activités des Etats ter le décalage entre les ambitions affichées
en matière d’exploration et d’utilisation de et la faiblesse des moyens consacrés à la
l’espace extra-atmosphérique. Aujourd’hui, sécurité des moyens spatiaux nationaux.
2 - Le X 37B est un avion spatial mis en œuvre par l’USAF qui évolue en orbite basse (moins de 1 000 km, typiquement vers
400 km). Doté d’une soute et manœuvrant, il est capable de placer une petite charge utile en orbite et d’inspecter, voire
de récupérer des satellites. Il a volé pour la première fois en 2010.
3 - Ce qui est vrai pour les satellites ne l’est pas encore pour les lanceurs. Le seul acteur privé actuel, SPACE X, est adossé à la
NASA et à l’US Air Force pour le développement de ses lanceurs.
4 - Committee on the Peaceful Uses of Outer Space.
5 - « Avec la multiplication des débris spatiaux et l’apparition de possibilité d’agressions directes sur des satellites, la protection
de l’espace extra-atmosphérique constitue désormais un enjeu majeur au regard de l’importance des services et des missions
auxquels pourvoient les moyens spatiaux. La france soutiendra les travaux internationaux visant à promouvoir le
développement durable de l’espace. Elle maintiendra l’effort de développement des capacités relatives à la surveillance de
l'espace afin de préserver une autonomie d’appréciation de la situation spatiale. une approche européenne sera favorisée
sur ce sujet d’intérêt partagé en tirant partie des moyens existants comme le radar GRAVES et en développant de nouveaux
projets concrets. un schéma directeur organisant la mission de surveillance de l’espace et les différents acteurs y concourant
sera établi. Les infrastructures terrestres d’exploitation des systèmes spatiaux feront l’objet d’une protection renforcée ».
(Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale 2013 – page 103).
2 – situation en 2030
L’hypothèse la plus vraisemblable repose enceintes multilatérales chargées de ces
sur un renforcement à l’horizon 2030 des questions.
politiques de défense dans l’espace, au Les politiques de défense dans l’espace se
détriment de l’élaboration de normes et de renforcent en se déclinant selon plusieurs
réglementations internationales aux fins approches, non exclusives l’une de l’autre :
de sécurisation de l’espace. En 2030, les
Etats-unis, la Chine et la russie entretien- – durcissement des satellites et des infra-
dront probablement dans l’espace un structures au sol, notamment sur le plan
rapport de force et devraient ainsi mettre de la cybersécurité ;
en œuvre une politique spatiale militaire – développement de satellites manœu-
incluant un volet offensif et un volet dis- vrants capables de se soustraire à une
suasif. Il est vraisemblable qu’il n’y aura menace ;
pas, à cet horizon, d’engagement coopéra-
– développement d’architectures de sys-
tif de ces Etats dans la négociation de
tèmes spatiaux utilisant des constella-
règles de sécurité collective. Pour les
tions de microsatellites, voire des
grandes puissances ne reniant pas une
systèmes en briques distinctes afin
dimension militaire affirmée dans leur d’améliorer la résilience en cas d’attaque
politique spatiale (Etats-unis, russie et (associées à une capacité de remplace-
130
Chine principalement), la sécurité spatiale ment rapide) ;
ressemble peu ou prou, à l’horizon 2030,
à la course aux armements nucléaires des – défense active des moyens en orbite avec
débuts de la Guerre froide avant l’adoption des moyens offensifs ;
du tNP. – menace de représailles (politique décla-
s’agissant des évolutions du droit inter- ratoire et moyens associés).
national de l’espace, l’irréductibilité des Les Etats-unis devraient adopter une stra-
positions russe, chinoise et américaine en tégie de riposte graduée. Dans cette
matière de réglementation relative à l’arse- perspective, ils continueraient à fournir
nalisation de l’espace gèle, dans le l’effort le plus important en matière de
scénario envisagé, tout processus collectif développement de programmes antisatel-
de sécurisation de l’espace. L’opposition lites, fragilisant ce faisant, jusqu’à le mettre
se renforce entre pays souhaitant un en péril, le « traité de l’espace » de 1967.
régime contraignant, dans une perspective Les Américains demeureraient à la fois
de contrôle des armements et pays valori- ceux qui redoutent le plus les menaces
sant la notion de « comportement d'actions offensives contre leurs satellites
responsable », renvoyant à la responsabi- — qu'elles s'expriment du sol ou de l'es-
lité nationale de chaque pays et aux pace —, et ceux qui disposent des moyens
mesures de transparence et de confiance. offensifs les plus importants. Matérialisant
Ainsi perdure le blocage dans les concrètement leur National Space Security
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
Strategy, les Etats-unis pourraient déployer que font les autres pays, d’avoir un sup-
dans l’espace des systèmes d’armes aux fins port indispensable aux AsAt (ciblage
de légitime défense, de dissuasion par notamment) et de pouvoir détecter des
représailles et de frappe préventive. La menaces éventuelles. La russie et la Chine
russie et la Chine, entendant être considé- auront modernisé et développé leurs capa-
rées à l’égal des Etats-unis, pourraient cités de surveillance, tandis que l’Inde
aussi développer une politique de puis- pourrait privilégier le partage de données
sance dans l’espace. ssA (Space Situational Awareness) avec les
La surveillance de l’espace restera la pierre Etats-unis et conduire une politique d’in-
angulaire de la sécurité spatiale dans ses tégration de moyens étrangers (japonais,
trois fonctions : détection, identification, européens…) via une politique de coopéra-
suivi. Il s’agira de savoir précisément ce tion active.
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
une position passive de la france et de deux piliers de notre politique. Cela
l’Europe serait contre-productive, sauf à implique que la france et l’Europe se
accepter de perdre toute crédibilité en tant dotent de réelles capacités afin d’évaluer
qu’acteur sur la scène spatiale internatio- les menaces qui visent leurs satellites et de 131
nale ce qui semble inenvisageable. Deux prendre les mesures de protection adap-
options sont possibles : tées. La france, qui a un rôle de pionnier
– développer une politique de défense dans dans le domaine de la ssA et dispose
l’espace ; d’ores et déjà de capacités dans ce
domaine, devrait continuer à sensibiliser
– adopter une position de médiateur visant ses partenaires européens sur ces ques-
à limiter le développement/déploiement tions et en particulier rechercher avec
de moyens contre-spatiaux. l’Allemagne (dont les moyens nationaux
Dans les deux options, souveraineté et sont complémentaires), la construction
autonomie d’appréciation devront être les d’une dynamique commune.
3.1 – La france s’engage dans une politique de défense de l’espace
une première option pour l’Europe consis- La france et les Européens devraient dans
terait à participer à la dynamique globale cette hypothèse se doter en priorité de
de rapport de force entre Etats observée moyens indépendants robustes de surveil-
dans l’espace et de développer en consé- lance spatiale, ce qui impliquerait
quence une politique de défense spatiale. notamment de tenir le calendrier de rem-
placement du système Graves, de dévelop- être traduit rapidement dans la program-
per les moyens d’observation associés et mation militaire, compte tenu des délais
d’accroître l’interopérabilité avec les autres de développement de tels systèmes. Le lan-
capacités européennes, notamment alle- cement d’un tel programme en commun
mandes. avec des partenaires européens pourrait
naturellement être envisagé. Des effets
La france devrait, de plus, se doter d’ins- d’annonce sur les briques technologiques
truments de représailles et d’une politique existantes en matière de moyens antisatel-
déclaratoire en rapport. Ceci nécessiterait lites (brouillage par exemple) pourraient
un choix politique de rupture, qui devrait être utilisés.
3.2 – L’Europe et la france privilégient la négociation internationale
pour sécuriser l’espace
La seconde option pour la france et pour acteur crédible en matière d’espace mili-
l’Europe consisterait à adopter une posi- taire renforcerait cette position d’acteur
tion de médiateur en limitant le médiateur. L’épisode infructueux du code
développement/déploiement de moyens de conduite sur l’espace exo-atmosphé-
contre-spatiaux. Acteurs de l’élaboration rique, porté par une Europe au rôle spatial
132
de normes et de réglementations interna- timide face à une Chine au caractère plus
tionales, déclinant une approche agressif, a démontré l’importance de ce
soft-power, elles renforceraient leurs posi- point.
tions en devenant force de proposition.
sous réserve que les efforts nécessaires
utilisant les instruments de la diplomatie,
aient été engagés par la france et l’Europe
elles tenteraient de réunir les positions
pour peser comme puissance spatiale, il
parfois éloignées de la communauté inter-
faudrait dans cette hypothèse que la
nationale, notamment en travaillant et en
période d’ici 2030 soit mise à profit pour
réfléchissant sur les conditions nécessaires
poser les jalons d’un futur instrument de
pour élaborer un droit de la guerre dans
régulation. Le choix du moment et des
l’espace. Pour soutenir cet effort diploma-
termes pour assembler les éléments
tique, l’Europe devrait toutefois assurer
menant à cette initiative sera délicat (le
son autonomie stratégique en se dotant
risque étant qu’une telle initiative appa-
d'un outil spatial militaire commun qui
raisse dupliquer dans sa substance le
pourrait, dans un premier temps, résulter
projet PAros traditionnellement porté par
de la fédération et de l'interopérabilité des
la russie et la Chine contre les intérêts
moyens nationaux. En outre, le développe-
américains au sein de la Conférence du
ment de programmes militaires spatiaux
désarmement).
en Europe et en france pourrait bénéficier
d’une coopération accrue avec les opéra- En termes de contenu, l’initiative, qui devra
teurs civils (privés ou publics). Être un être progressivement alimentée d’ici à
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
2030, visera à faire évoluer le droit de l’es- – l’engagement à ne pas créer de débris
pace et à l’adapter aux nouvelles conditions dans l’espace.
de son exploitation telles que l’ouverture En cas de fort durcissement des relations
aux acteurs privés, la multiplication du internationales spatiales (rigidification des
nombre de petits satellites et des petits politiques déclaratoires des grandes puis-
lanceurs, la croissance rapide du club des sances, suivies par les puissances spatiales
Etats possesseurs de moyens spatiaux, en émergentes), la france et l’Europe de-
recherchant un nouvel équilibre suivant vraient alors changer de posture et s’enga-
trois axes : ger dans une politique de défense spatiale
envisageant l’utilisation de moyens de dé-
– la non-appropriation de l’espace ;
fense, comme le brouillage, le laser au sol
– le bannissement des armes dans l’espace ; ou encore la cyberdéfense.
4 – scenarii alternatifs
4.1 – une réglementation internationale qui se renforce avec la
conclusion d’un traité de non-déploiement d’armes dans l’es-
pace dans un contexte de détente des relations internationales
133
spatiales
La proposition russe effectuée lors de la lanceurs, la croissance rapide du club des
59ème session du Committee on the Peaceful Etats possesseurs de moyens spatiaux, etc.
Uses of Outer Space (CoPuos) de juin 2016, sur ces nouvelles bases communes, l’éla-
consistant à créer une plate-forme d’infor- boration d’un traité de non-prolifération
mations alimentée tant par les Etats que des moyens AsAt et de non-déploiement
par les acteurs privés, est acceptée. sur d’armes dans l’espace est enclenchée. Des
cette base, un catalogue public précis et mesures de contrôle telles que l’accès trans-
exhaustif des objets en orbite est créé. parent aux infrastructures spatiales natio-
La mise en œuvre de cette initiative ouvre nales, la mise en place d’une surveillance
la voie à des négociations entre puissances spatiale internationale, la création d’une
spatiales pour moderniser le droit de organisation internationale unique pour
l’espace et l’adapter aux nouvelles conditions couvrir tous les aspects de la sécurisation
de son exploitation telles que l’ouverture de l’espace, peuvent dès lors être mises en
aux acteurs privés, la multiplication du débat, les mesures de confiance devant
nombre de petits satellites et des petits désormais garantir la sécurité des Etats.
4.2 – un durcissement majeur des relations internationales spatiales
amène l’Europe à renforcer sa position en matière d’antisatel-
lites et d’armes dans l’espace
Le déploiement d’armes dans l’espace est de premier plan. Cette montée en puissance
acté et l’officialisation de l’emploi d’armes d’un système de surveillance spatiale permet
antisatellites est avérée. Les politiques dé- d’apprécier les risques et d’adopter des so-
claratoires des différentes puissances spa- lutions adaptées. Dans ce cadre, la france
tiales n’excluent pas une montée aux et l’Europe s’engagent dans une politique
extrêmes en cas de conflit. Les puissances de défense spatiale qui envisage l’utilisation
spatiales émergentes suivent la même voie. de moyens de défense, comme le ou les
La prise de conscience par l’Europe de ses lasers au sol.
responsabilités et de la nécessité d’avoir L’autorisation des mesures de dissuasion
un argumentaire solide pour accroître sa par menace de représailles conduit à des
crédibilité internationale, notamment vis- relations tendues entre Etats-membres de
à-vis des Etats-unis, l’amène à se recentrer l’uE. La france doit convenir, au plan na-
sur le développement d’un réseau renforcé tional, de mesures techniques et doctrinales
de surveillance spatiale complétement au- pour encadrer les évolutions de la posture
tonome dans lequel la france joue un rôle européenne. l
134
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
3
La révolution
de l’impression 3D
L’essentiel
La fabrication additive ouvre de nouvelles perspectives qui représentent autant
d’enjeux dans les différents secteurs pour lesquels cette nouvelle technologie
apportera des solutions innovantes. Elle ouvre des perspectives aux armées en
termes de logistique, notamment pour la réparation rapide des matériels. Elle fait
parallèlement apparaître de nouvelles menaces, compte tenu des facilités offertes
pour des activités de prolifération et la fabrication d’armes par des acteurs non
étatiques.
La france doit continuer à être un acteur de cette innovation, tout en contribuant
à encadrer son développement afin que celui-ci soit cohérent avec les différents
régimes de contrôle, les traités d’interdiction en vigueur, les règles d’exportation et
les embargos.
L’
impression 3D fait référence à un les observateurs à parler de nouvelle « ré-
processus de fabrication dit volution industrielle », comparant l’émer-
« additif », connu également sous gence de l’impression 3D à la genèse de
l’acronyme anglo-saxon « AM » pour l’Internet.
137
« Additive Manufacturing ». La fabrication
En dépit de l’intérêt qu’elle suscite, le ni-
additive est définie comme le procédé de
veau de maturité de cette technologie doit
mise en forme d’une pièce par ajout de
être relativisé. Elle reste en effet à ce stade
matière, à l’opposé de la mise en forme
une capacité émergente pour laquelle,
traditionnelle par enlèvement de matière
(usinage). L’impression tridimensionnelle malgré des annonces spectaculaires, le pas-
recouvre en pratique plusieurs types de sage à la production de masse se fait tou-
technologies, mettant en œuvre des jours attendre.
matériaux très divers tels que les Les principaux usages actuels de
polymères thermodurcissables ou l’impression 3D s’opèrent au niveau des
thermoplastiques, le bois (papier), les industriels généralistes des secteurs
métaux (titane, chrome-cobalt) et les aéronautique, automobile, de la santé et,
matériaux céramiques industriels ou dans une moindre mesure, de la défense,
structurés1. qui intègrent la fabrication additive dans
Le développement des technologies liées à leurs processus2. A ce titre, cette méthode
l’impression 3D a débuté dans les années est essentiellement utilisée comme aide à
1980. toutefois, ce n’est que depuis la conception (prototypage, réalisation de
quelques années que sa commercialisa- modèles de présentation) ou pour produire
tion, potentiellement exponentielle, incite des pièces fonctionnelles (pièces neuves,
1 - Les sept principaux procédés suivants y sont associés : photopolymérisation en cuve, projection de matière, projection de
liant, fusion sur lit de poudre, extrusion de matière, dépôt de matière sous flux d’énergie dirigée et stratification de couche.
2 - Coopération sur la stéréolithographie entre RENAULT, PEUGEOT et DASSAULT AVIATION dès la fin des années 1980.
réparation de pièces endommagées) et des industries traditionnelles, du fait de
outillages pour la production (moules, l’émergence d’un marché spécifique
outils). Le recours le plus important à ce (production de machines d’impression ;
procédé reste la maintenance, pour production de produits et de pièces ad
laquelle cette technologie est appliquée hoc) et de la modification des rapports de
pour le remplacement en petites séries de compétitivité ;
pièces qui ne sont plus fabriquées ou pour
lesquelles le transport n’est pas rentable. – la mise à disposition de la défense de
nouveaux moyens logistiques, notam-
Dans le secteur de la défense, les ment dans le domaine de la cartographie
industriels pourraient tirer de nombreux du champ de bataille, de la maintenance
bénéfices de l’impression 3D et ce, bien au-
et de la médecine de guerre ;
delà de la seule possibilité de créer des
armes rustiques par fabrication additive, – l’apparition d’un risque nouveau de
comme dans le cas de l’affaire « Cody prolifération des armes de destruction
WILsoN », fortement médiatisée, qui a fait massive, par la création de voies
planer le spectre d’une production de possibles de contournement des
masse d’armes à domicile3. contrôles d’acquisition de matériels
toutefois, il est d’ores et déjà possible sensibles ;
d’identifier quatre impacts potentiels de – l’émergence de modes opératoires
l’impression 3D sur les enjeux de sécurité nouveaux pour les terroristes, la 3D,
et de défense, à savoir : technologie potentiellement plus
138 – une remise en cause des équilibres accessible, leur permettant à terme de
industriels actuels dans une gamme créer facilement eux-mêmes des objets
d’activités allant de la chimie et la dont l’acquisition est aujourd’hui
biologie à la santé en passant par les complexe.
3 - Nom du jeune Américain ayant réalisé un pistolet rustique par fabrication additive. La publicité donnée à cette affaire par
les médias a entraîné une inquiétude visible de l’opinion publique et des pouvoirs publics.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
1 – Etat des lieux en 2017
s’il est aujourd’hui trop tôt pour parler de ment comme une technologie détenant un
« quatrième révolution » avec certitude, potentiel de rupture4.
l’impression 3D apparaît toutefois claire-
1.1 – Les acteurs
a) Cartographie des Etats moteurs cement de la concurrence manufacturière
en matière de R&D sur l’impression à bas coût en Asie du sud-est d’une part,
et maintenir sa compétitivité industrielle
3D vis-à-vis des Etats-unis d’autre part.
– Les Etats-unis Les efforts de recherche consentis par la
Les Etats-unis se sont lancés les premiers Chine s’inscrivent dorénavant dans la
dans la course à la 3D et à la fabrication stratégie économique et sociale chinoise
additive. La première société, 3D SYSTEMS, de long terme. Elle s’attache à consolider
a été créée en 1986. Vingt ans plus tard, son secteur industriel à partir de ses trois
le président oBAMA en fit une priorité champions (TIERTIME, FARSOON, et
politique en engageant plusieurs SHINING 3D) tout en développant la r&D
139
programmes via « We can’t wait ! », puis « et le secteur particulièrement porteur des
Join the Revolution now ! » dans les secteurs imprimantes personnelles.
de la recherche et l’industrie. L’ambition Le Japon s’est intéressé très tôt à la
du président américain était la mise en fabrication additive, commercialisant ses
place d’un réseau national d’innovation premières machines dès 1988. Le
en matière de procédés de fabrication gouvernement japonais considère la
(NNMI). un milliard de dollars aurait été fabrication additive comme une
consacré à la formation et deux milliards technologie clé et a mis en œuvre depuis
aux investissements. Entre 2010 et 2014, 2013 de nombreuses initiatives devant lui
700 000 emplois auraient été créés dans permettre de disposer de fondations
le secteur. saines pour exploiter la fabrication
additive métallique5 et favoriser
– La Chine et l’Asie-Pacifique
l’innovation associée6. D’autres Etats
La Chine a engagé une réflexion en 2012 asiatiques (singapour, Corée du sud,
sur l’impression 3D. Pour Pékin, cette dé- Australie) ont également développé des
marche répondait à l’origine à deux en- plans nationaux de recherche et de
jeux majeurs : se repositionner face aux développement, mais qui restent à un
relocalisations occidentales et au dépla- niveau moins avancé.
4 - Elle a notamment inspiré la mise en place de « FabLab », afin de favoriser l’innovation et de permettre au grand public de
s’approprier ces technologies.
5 - Technology research association for future additive manufacturing.
6 - Strategic innovation promotion program, d’une durée de 5 ans.
– Israël finances comme l’une des 47 technolo-
Pays dynamique dans le domaine des gies clés listées dans le rapport
« technologies 2020 ».
nouvelles technologies, Israël l’est égale-
ment en matière d’impression 3D et ce, sur le plan communautaire, la
sans bénéficier d’intervention étatique fabrication additive est présente dans le
spécifique. Les sociétés mixtes israélo- programme de recherche de l’union
américaines comme STRATASYS jouent un européenne « horizon 2020 » et
rôle majeur au niveau mondial, alors que 88 projets, touchant les domaines les
dans le domaine de la recherche, le plus divers, ont été lancés entre 1991
TECHNION d’haïfa est à la pointe. (PCrD) et 2013. Elle n’est, cependant,
qu’une priorité européenne parmi
– Europe
d’autres.
Le potentiel industriel de l’impression 3D
n’a pas échappé aux Etats européens dis-
posant déjà de capacités industrielles im-
b) Les équipements et les sociétés
portantes. Ainsi, l’Allemagne s’est lancée – Parcs installés, production et vente de
dans la course via le plan « Industrie machines par région du globe
4.0 » dès 2012 en s’appuyant sur le ré- Les Etats-unis détiennent 40 % des ma-
seau des Fraunhofer, dont une partie est chines d’impression 3D à usage industriel
consacrée à la r&D sur les techniques dans le monde. Le reste des machines de
manufacturières. Le royaume-uni s’est ce type se répartissent à parts sensible-
140
également investi dans ce secteur dès ment égales entre l’Europe (28 %) et la
2012, via son programme triennal « High région Asie-Pacifique (27 %)10. En 2016,
Value Manufacturing », dont la fabrication l’Europe accueillait le plus grand nombre
additive manufacturière était l’une des de sociétés productrices de machines
thématiques d’étude. (47 %), devant l’Asie (Chine à 17 %, Japon
Première à s’être lancée dans la recherche à 12 % et Corée du sud à 7 %), les Etats-
3D dans les années 1980, la france n’a unis (15 %) et Israël (2 %). La répartition
pas su capitaliser sur son avance. Les des ventes par région du globe évolue
nombreuses initiatives actuelles d’indus- très rapidement. En 2015, Israël était le
triels7, d’écoles d’ingénieurs8 ou de ré- principal fournisseur (41 %) devant
gions9 animent et cherchent à structurer l’Europe (32 %), les Etats-unis (17 %) et
un secteur dont le développement reste l’Asie (10 %).
naissant. Le plan « usine du futur », lancé La tendance récente est à une montée en
en 2015, attribue une place modeste à la puissance de l’Asie et de l’Europe sur le
fabrication additive, également identifiée marché. une forte croissance du déve-
par la Direction générale des entreprises loppement des technologies métalliques,
(DGE) du ministère de l’économie et des supérieure à celle des machines mettant
7 - Exemples : projet SOFIA impulsé par FIVES – MICHELIN Additive Solutions Joint-Venture, « Initiative 3D » de l’IPC ou Centre
technique industriel de la plasturgie des composites, centre de recherche et technologie SAFRAN TECH inauguré en janvier
2016 par SAFRAN Additive Manufacturing.
8 - Exemple : Institut Carnot M.I.N.E.S.
9 - Exemple : plateforme CETIM-CERTEC.
10 - Chine (9,5 %), Japon (9,4 %), Corée du sud (2,9 %) et taïwan (1,6 %).
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
en œuvre des polymères, est notée sur fournisseurs des matières d’impression. Il
l’ensemble du globe depuis 2015. Cette en existe de très nombreux aux Etats-
dynamique n’est pas neutre s’agissant unis, en Europe (Allemagne, Italie,
d’intérêts de défense, puisque l’un des royaume-uni, Belgique, france), en Asie
premiers secteurs utilisateurs des procé- (Chine, Japon) et au Moyen-orient
dés de fabrication additive métallique est (Arabie saoudite). A ce jour, il n’existe
celui de l’aéronautique, dont le caractère pas de contrôle dédié, ce qui pourrait à
dual est très affirmé. terme ouvrir une possibilité de
– sociétés productrices de machines contournement des régimes de contrôle
de certaines technologies sensibles
Le rapport Wohlers11 de 2016 identifie
62 sociétés majeures productrices d’im- (groupes de fournisseurs contrôlant les
primantes 3D (un plus grand nombre de biens nucléaires, biologiques, chimiques,
sociétés de services exploitent par ailleurs liés aux missiles et aux armements).
ce procédé). – Ensembliers et sous-traitants
STRATASYS (société américaine comptant Des entreprises, qui comptent parmi les
depuis décembre 2012 une branche israé- plus importantes au monde, développent
lienne) et 3D SYSTEMS (société américaine déjà des unités de fabrication additive,
qui a racheté à 80 % la société française que ce soit dans le secteur aéronautique
PHENIX SYSTEMS) dominent le marché de (AIRBUS, SAFRAN, GENERAL ELECTRIC,
la production. Elles sont défiées par trois BOEING, DASSAULT), le secteur auto-
sociétés européennes : ENVISIONTEC mobile (BMW, FORD) avec ses 141
(Allemagne), MCOR (Irlande) et EOS sous-traitants (MICHELIN qui se trouve en
(Allemagne). Les autres entreprises se
pointe), mais aussi dans les domaines de
partagent le reste du marché. Les sociétés
la chimie et de la santé (reconstitution de
françaises actives dans ce domaine sont
tissus, d’os, etc.).
principalement PRODWAYS (groupe
GORGE), BEAM, PHENIX SYSTEM (filiale de Pour les ensembliers, comme pour les
3D SYSTEMS) et 3D CERAM. sous-traitants, les gains de productivité
– Matières premières et pays produc- peuvent être considérables sous l’effet de
teurs deux facteurs :
L’impression 3D nécessite des matières – l’accélération, parfois très significative,
premières, dont la disponibilité condi- du rythme de production qui entraîne
tionne la capacité d’imprimer. Les princi- une baisse des coûts de celle-ci pouvant
pales matières utilisées sont : des photo- aller jusqu’à 75%12 ;
polymères (46 %), des poudres polymères – la diminution des délais nécessaires au
(25 %), des filaments (15 %) et des pou- développement et à l’expérimentation
dres métalliques (11,5 %). de solutions ou de produits viables,
Les constructeurs de machines sont, dans également source importante de
la majorité des cas, les principaux réduction de coûts.
11 - Le Wohlers 2016 appuie ses résultats sur les réponses apportées par 62 producteurs de machines et 98 fournisseurs de
services.
12 - SNECMA va imprimer ses injecteurs de moteurs de la fusée Ariane en deux semaines au lieu de neuf mois.
Le secteur de la fabrication additive se ca- cription logicielle du produit ; il s’agit là
ractérise aussi par le développement aussi d’une flexibilité pouvant affecter
d’entreprises qui peuvent réaliser à façon l’efficacité des régimes de contrôle.
des impressions sur la base d’une des-
1.2 – Le marché : des perspectives de développement importantes
La 3D et la fabrication additive repré- RepRap sont en hausse constante (35 000
sentent un marché émergent. Les exemplaires vendus jusqu’en 2012 ;
hypothèses de travail laissent entrevoir des 140 000 entre 2012 et 2014). La vente de
possibilités exponentielles de croissance matériaux ad hoc (poudre de titane et
dans de très nombreux domaines (bien au- autres poudres métalliques) suit cette
delà de ce qui est exploité aujourd’hui) : tendance. sur le plan financier, plusieurs
production, approvisionnement, flux rapports (Market Research Reports, Wolhers,
logistiques, stockage, inventaires des Ihs) prévoient une croissance forte, tant au
stocks. niveau des zones de production
historiques que des pays émergents. Pour
Deux types d’investissement en impression
ces derniers, le marché pourrait augmenter
3D existent, dont les effets diffèrent
de 20 % d’ici 2020. Le rapport Wolhers
fondamentalement : les investissements souligne que la fabrication additive a
orientés vers des imprimantes de taille engendré 4,5 milliards de chiffre d’affaires
142
réduite fonctionnant essentiellement à en 2014, 7 milliards en 2016, puis 12,5 en
partir de matières plastiques dont le prix 2018 et 20 milliards de dollars en 2020.
(quelques milliers de dollars) baisse IHS, qui prend en compte tous les aspects
continûment, et ceux qui sont orientés vers de la 3D, des machines aux pièces
des machines travaillant sur des métaux et détachées et autres produits, avance le
alliages extrêmement complexes dont le chiffre global de 35 milliards pour 2020
coût peut atteindre plusieurs millions de tandis que MCKINSEY l’estime à 550
dollars. milliards de dollars à l’horizon 2025. Le
Le marché des imprimantes 3D, quel qu’en passage dans le domaine public de
soit le type, est en progression constante. nombreux brevets pourrait accélérer le
Alors que seule une dizaine de machines phénomène.
industrielles avait été vendue à la fin des Les secteurs de la défense et de l’aérospatial
années 1990, la barre des 5 000 unités a sont très actifs, à l’image d’AIRBUS qui a
été franchie en 2010 pour atteindre 8 000 récemment annoncé son intention
en 2012, et 13 000 en 201413. Les ventes d’imprimer en 3D la moitié de sa flotte à
aux particuliers d’imprimantes de type terme.
13 - Aux Etats-unis, la vente d’imprimantes industrielles représentait déjà en 2014 un tiers du volume des ventes de robotique
et automation industrielles, certaines estimations prévoyant un accroissement de cette proportion à plus de 40 % d’ici
quatre ans.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
1.3 – Verrous technologiques et difficultés structurelles
Le premier facteur freinant le développe- à court terme de cette technologie (logi-
ment de la fabrication additive est le coût ciels hyperspécialisés).
de celle-ci. Les imprimantes industrielles
La qualité finale des objets produits néces-
accroissent leurs performances mais au
prix d’un renchérissement du prix d’achat. site encore d’être perfectionnée. Des
A titre d’exemple, le coût d’une impri- opérations de finition (traitements ther-
mante à frittage laser pour le métal peut miques, usinage, etc.) sont dans la plupart
aller de 500 000 à plusieurs millions de des cas encore nécessaires pour finaliser les
dollars. Le prix des matières premières est pièces. Les problèmes de fiabilité et de
lui aussi particulièrement élevé. confiance peuvent aussi freiner l’utilisation
La complexité du fonctionnement des de cette technologie pour les productions
machines peut également constituer un « stratégiques », mais aussi pour certaines
facteur capable de freiner la généralisation pièces et produits de haute technologie.
1.4 – Impact sur la dimension militaire de la défense : maintenance
et logistique
Dans le domaine militaire, l’un des aspects L’armée américaine est en train 143
les plus attrayants de l’impression 3D, et d’expérimenter cette solution en mer14,
probablement le plus porteur, est sa ainsi qu’à terre via des laboratoires
faculté de réparation des matériels d’an- expéditionnaires. L’US Army envisage même
cienne génération dont la production en de fabriquer des rations par ce biais.
série a cessé. L’armée de l’air israélienne a, La fabrication additive peut aussi être un
par exemple, utilisé ce processus pour la moyen d’appui aux forces (reconstitution
maintenance de ses appareils (« Aerial cartographique en 3D ; fabrication de ma-
Maintenance Unit » - AMu). tériel léger ou rare, ad hoc). Ainsi, le com-
Par ailleurs, au « juste besoin » pourrait se mandement des opérations spéciales de
substituer la « juste offre », si l'armée américaine a fait construire huit
l’implantation d’imprimantes 3D se usines mobiles qui peuvent rentrer dans
généralisait sur les théâtres d’opérations. des conteneurs de transport standards.
14 - Le RETEX semble positif en ce qui concerne pour le moment des pièces simples (couvercles de réservoirs d’huile et
seringues par exemple à bord de l’USS Essex).
2 – situation en 2030
2.1 – L’industrie du futur ? La lutte pour la prééminence
La fabrication additive constitue une nou- La france risque d’être distancée par ses
velle révolution industrielle. Les efforts concurrents et de demeurer productrice
conjugués de programmes nationaux d’innovations majeures dans de nombreux
ambitieux et financièrement étayés accom- domaines sans être capable d’en assurer la
pagnent l’effort industriel privé. si les transformation industrielle. Le rachat de
tendances actuelles se poursuivent et si jeunes entreprises françaises performantes
aucune politique spécifique n’est mise en par les « Majors » du secteur est le signe à
œuvre, le développement de la fabrica- la fois du dynamisme de la recherche dans
notre pays et de sa faiblesse structurelle
tion additive tournera autour de trois
dans le passage à l’industrialisation. La
pivots : les Etats-unis, la Chine-Asie élar-
france pourrait cependant conserver une
gie et l’Allemagne.
place dans le secteur des poudres, déjà
fortement concurrentiel.
144 2.2 – terrorisme, guérilla et prolifération : produire et agir
« rustique »
Le développement des « fabLab », logiciels d’impression 3D est aussi un
notamment dans les domaines chimique risque réel15.
et biologique, facilite l’accès à des Ainsi, la dissémination de la technologie
vecteurs d’attaque potentiels (couteaux 3D pourrait devenir un véritable avantage
passant les portiques de sécurité, par pour un ennemi imaginatif, lui permettant
exemple ; voire armes de poing — de produire des armes certes « rustiques »
cf. Affaire Cody WILsoN). ou de qualité intermédiaire, mais capables
Ils ouvrent également la voie à la de produire des effets ponctuels de
fabrication d’engins (drones, par déstabilisation de théâtre, de dissémination
exemple), « rustiques » ou pas, pouvant de la menace terroriste et de participer à la
offrir un avantage tactique à un adversaire prolifération des armes de destruction
asymétrique. Le cyber-sabotage des massive.
15 - Voir : V. BouLANGEr, « L’impression 3D: la nouvelle arme des terroristes ? », www.additiverse.com, 13 septembre 2014.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
3.1 – un potentiel de relance industrielle et technologique qui devra
être encadré
a) Enjeux demeure pas moins qu’elle représentera un
secteur industriel et commercial important
Le développement de la fabrication additive dans les années à venir.
offre un champ considérable de croissance
au travers des gains de productivité qu’il
permet. tous les secteurs de production b) Risques
sont concernés mais l’enjeu réel réside dans Les risques liés au développement de
la capacité de passer au stade de l’impression 3D sont multiples : piratage
l’industrialisation. des droits d’auteur ; contrefaçons de luxe
Aujourd’hui en Europe, seule l’Allemagne ou d’objets technologiques, etc. Leurs
semble disposer des moyens permettant de conséquences exposeront l’individu comme
gérer cette montée en puissance. En france, la collectivité (accidents provoqués par des
la mise en œuvre d’une politique ambi- pièces détachées à bas coût et défectueuses
tieuse, telle que celle défendue dans le rap- insérées dans des engins routiers,
port CCI Paris-CGArM (17 recommanda- ferroviaires ou volants, des usines 145
chimiques ou des centrales nucléaires par
tions), constituera un enjeu majeur. Comme
exemple). Ce constat appelle une action
indiqué plus haut, le programme européen
des pouvoirs publics afin d’encadrer le
« horizon 2020 » et son prédécesseur n’ont
développement de l’impression 3D, comme
pas spécifiquement individualisé les tech-
le souligne l’exposé des motifs de la
nologies de fabrication additive parmi les
proposition de loi intitulée « l’impression
technologies capacitaires clés (KEts).
3D et l’ordre public » déposée par la
Même si la fabrication additive n’est pas députée Claudine sChMID, le 28 octobre
encore l’industrie de demain, il n’en 2016.
3.2 – L’augmentation des capacités terroristes et militaires
des adversaires : adapter la réponse
Au-delà du risque industriel et commer- matériel à usage terroriste, de tout ou par-
cial, les imprimantes 3D posent aussi un tie d’armements conventionnels, et des
problème de défense et de sécurité. Côté moyens de produire ceux-ci deviendra un
menace, la fabrication clandestine de important facteur de vulnérabilité.
La situation est également problématique Wassenaar) et certains se préoccupent déjà
en matière de prolifération. Ce n’est pas de ce phénomène montant.
tant la production d’armes et matériaux
Comme l’ont souligné les recherches de
qui est en cause, que les moyens de leur
KroNIG et VoLPE, la problématique de la
production (pièces détachées, centrifu-
prolifération issue de l’impression 3D exige
geuses, etc.). Cette réflexion est valable
une prise en charge dès maintenant : « on
tant pour les armes que pour leurs vec-
teurs (missiles notamment). pourra arguer que les mesures que nous préconi-
sons sont prématurées car les Etats n’ont pas les
Par ailleurs, certains de ces nouveaux moyens de construire encore des composants
moyens pourraient permettre de nucléaires. Mais si nous attendons que le futur
contourner les contrôles et les garanties
proliférateur surgisse avec une quantité significa-
(safeguards) des traités internationaux
tive de matière fissile, la communauté
d’interdiction, ainsi que les embargos. De
internationale, une fois encore, aura agi trop
très nombreux composants dans le
tard ».
domaine nucléaire ou balistique peuvent
être ou seront produits en 3D. Pour limiter Les industriels ne sont pas non plus restés
ce risque, il convient d’envisager de passifs face à ces menaces potentielles. Ils
contrôler l’exportation des imprimantes se mobilisent pour la protection des bre-
3D les plus sensibles, c’est-à-dire celles vets, la sécurisation des logiciels les plus
susceptibles d’avoir un impact en termes sensibles et le suivi des matières. toutefois,
de prolifération, de même que les logiciels compte tenu des potentialités de cette
les plus performants et les matières technologie et de son niveau de dévelop-
146
pouvant y contribuer. pement, l’impression 3D ne constitue pas
Cela implique une réflexion en amont un enjeu stratégique au regard de ce
entre alliés sur le niveau et la granularité qu’elle est aujourd’hui, mais au regard de
du contrôle. tous les régimes sont concer- ce qu’elle sera demain et du champ des
nés (NSG, Groupe Australie, MTCR et possibles qu’elle ouvre.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
4 – scenarii alternatifs
4.1 – une supériorité asiatique écrasante
La prise de conscience par la Chine du industriels européens, des problèmes de
potentiel que représente l’impression 3D concurrence, causés par une importante
entraîne le lancement par Pékin d’une baisse des prix à la vente des
nouvelle révolution industrielle. suivie par marchandises. La dynamique asiatique est
quelques autres nations asiatiques, la accrue par une exploitation systématique
Chine généralise la fabrication additive de des brevets et autres propriétés
haut niveau dans tous les secteurs de industrielles disponibles. seuls les Etats-
production, du stratégique militaire à unis résistent à cette vague en se
l’alimentaire. positionnant au plus haut niveau
La mise en œuvre de cette politique pose, technologique.
au reste du monde et en particulier aux
4.2 – Le renforcement militaire d’acteurs non étatiques
147
La fabrication additive peut accroître la potentiel (modèles Hezbollah ou Daech) de
capacité d’un Etat de niveau intermédiaire, produire des pièces ou des exemplaires
d’un Etat sous sanctions, d’un groupe d’objets technologiques, voire des armes,
terroriste puissant ou d’un proto-Etat à fort sans aller chercher ces derniers à l’étranger.
4.3 – un soutien croissant à la prolifération
Le danger à venir ne résiderait pas tant Le scénario le plus pessimiste serait celui
dans l’appétit des proliférateurs classiques, du développement de capacités nouvelles
toujours à l’affût de nouvelles facilités, à même de produire des matériels
mais toujours sous étroite surveillance, contribuant à la prolifération nucléaire ou
que dans celui des acteurs non étatiques balistique, via la production de pièces
prompts à mettre en œuvre des entrant dans leurs moyens de production
technologies rustiques capables de ou de pièces détachées. Cette menace vaut
provoquer des dommages restreints mais aussi pour les dimensions chimique et
spectaculaires. biologique. l
4
La biologie de synthèse :
un saut dans l’inconnu
L’essentiel
Les champs d’application de la biologie de synthèse sont nombreux et couvrent des
domaines clés (agriculture, énergie, santé, etc.). Ils posent également des questions
éthiques (manipulations génétiques, dérives). Aussi, un encadrement et une
structuration de cette filière en france paraît dès à présent nécessaire afin d’en
appréhender les enjeux et de décider d’une politique française qui, aujourd’hui,
n’est pas mise en place.
L
a biologie de synthèse (ou biologie sciences de l’ingénieur. Elle se différencie
synthétique) recouvre l’ingénierie de des biotechnologies traditionnelles par
composants et de systèmes l’emploi systématique d’outils informa-
biologiques qui n’existent pas dans la tiques et par la conception de systèmes
nature, ainsi que le remaniement de biologiques complexes par ingénierie1.
systèmes biologiques existants pour
exécuter des tâches spécifiques (production Les champs d’application sont multiples et
de médicaments, de biocarburants, de la biologie de synthèse ouvre de nouvelles
détecteurs d’explosifs, de biomatériaux, perspectives dans des domaines aussi va-
151
etc.). Elle peut être définie comme une riés que l’énergie, l’agro-alimentaire, la
nouvelle approche pluridisciplinaire de la santé, les biomatériaux ou encore la chi-
biologie. mie. Elle représente ainsi une filière de la
Cette nouvelle discipline, aux frontières bioéconomie en plein essor. Mais ces dé-
encore floues, résulte de la convergence de veloppements s’accompagnent également
connaissances et de techniques issues d’au- de préoccupations éthiques, sociétales, sa-
tres disciplines telles que la biologie, la nitaires, environnementales et sécuritaires
physique, la chimie, les mathématiques, (cette technologie étant par essence,
l’informatique, l’automatique et les duale).
1 - françois KEPEs, « Conditions scientifiques et technologiques de l’émergence de la biologie de synthèse », Médecine / sciences, Vol. 29,
hors-série n°2 (2013), pp. 13-15.
1 – Etat des lieux en 2017
1.1 – Etats-unis, royaume-uni, france, trois pays qui s’intéressent à
la biologie de synthèse
Les Etats-unis dominent le secteur de la La france se place au troisième rang sur le
biologie de synthèse au niveau internatio- plan académique, derrière les Etats-unis et
nal. sur la période 2008-2014, ils y ont le royaume-uni. on y dénombre par
consacré un budget de recherche de 820 ailleurs une dizaine d’entreprises et de
millions de dollars environ, principale- start-ups qui exploitent la biologie de
ment financé par le Department of Defense2 au synthèse en biotechnologie industrielle,
travers de la DARPA3, son agence de re- par comparaison avec les quelques
cherche. Le Pentagone est à ce jour la seule 400 entreprises de biotechnologies
structure étatique de défense du monde traditionnelles5. s’il n’y a, à ce jour, pas de
occidental à intervenir massivement pour programmes de financement dédiés au
structurer le secteur et conserver une
niveau national, certains appels d’offres
avance technologique sur certains élé-
englobent la biologie de synthèse et
ments clés.
l’Agence nationale de la recherche (ANr)
En Europe, ce sont les investissements pri- participe à l’appel à projets transnational
152 vés qui dynamisent le développement de sur cette thématique. Dans ce contexte,
la biologie de synthèse. Ils représentent la afin de consolider la position de la france
principale source de financement des start- à horizon de 5 à 10 ans, le Genopôle,
ups qui se lancent dans ce domaine (plus premier bio-cluster français établi à
de 207 millions de dollars pour l’année l’initiative de l’Etat et réunissant les
2015). Le royaume-uni est particulière-
principaux acteurs de recherche du secteur,
ment volontariste, avec la définition d’une
a lancé le projet GenoBIOS, qui démarre en
feuille de route en 2012, puis la mise en
2017 et vise à fédérer et structurer
place, en 2016, d’un plan stratégique
l’innovation en biologie de synthèse sur
visant à renforcer la recherche et accélérer
l’ensemble du territoire national.
le processus jusqu’à la commercialisation
des produits et services4.
2 - Wilson Center, U.S. trends in synthetic biology research funding, 2015.
3 - DARPA : Defense Advanced Research Projects Agency.
4 - UK synthetic biology roadmap coordination group, A synthetic biology roadmap for the UK, 2012.
5 - Campus france, La recherche en biotechnologie en France, 2013 et Genopole, Consolider la biologie de synthèse en France, 6 décembre
2016.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
1.2 – De nombreuses applications potentielles pour la biologie de
synthèse
La biologie de synthèse contribue à En 2015, plus d’une centaine de produits
améliorer la compréhension des processus et d’applications issus de la biologie de
biologiques et offre la possibilité de synthèse sont déjà sur le marché ou
développer des solutions innovantes pour proches de la commercialisation, tous sec-
répondre à des défis économiques, teurs biotechnologiques confondus. Parmi
sociétaux et environnementaux majeurs, les applications commerciales et indus-
comme ceux résultant de :
trielles figurent par exemple la production
– la raréfaction des ressources naturelles ; d’un précurseur de l’artémisinine, subs-
– la croissance de la population ; tance active utilisée dans le traitement du
paludisme, ou celle du propane-1,3-diol,
– la pollution de l’environnement par les
activités humaines ; qui sert à la fabrication de « polymères »
et de matériaux composites, ainsi que
– l’augmentation des besoins de santé liés
l’emploi d’un outil de diagnostic issu de la
à l’évolution des modes de vie, au
biologie de synthèse pour le suivi de pa-
vieillissement de la population ou aux
tients atteints de viroses multiples.
maladies infectieuses.
La biologie de synthèse trouve de nom- Parmi les perspectives à plus long terme
breuses applications en biotechnologies, figure la possibilité de combiner des robots
153
ou pour la bioproduction d’intermédiaires à l’échelle micrométrique avec des micro-
pour la chimie, la production de biocarbu- organismes obtenus par synthèse, dans
rants, de biopolymères ou de biomatériaux l'objectif de développer un biocapteur
aux propriétés spécifiques, ou pour la mise mobile dans le corps ou de parvenir à une
au point d’outils de bio-remédiation desti- régénération tissulaire ou à la création d’un
nés à lutter contre les contaminations en- tissu. une tout autre perspective est celle
vironnementales6. Elle peut également être de rendre plus accessible l’exploration
exploitée dans le développement de nou- spatiale, en particulier celle de la planète
velles approches thérapeutiques ou diag-
Mars. Est ainsi notamment envisagée par
nostiques, par exemple contre les maladies
la NASA, qui finance des recherches sur ces
infectieuses ou les cancers. L’une des pistes
pour contrer le phénomène d’antibiorésis- sujets, la bioproduction de nourriture, de
tance repose par exemple sur le dévelop- carburants, de produits pharmaceutiques
pement d’antibiotiques capables de ou d’autres matériaux, afin de diminuer la
détecter les gènes bactériens responsables charge emportée et donc réduire les coûts,
des résistances afin de détruire spécifique- mais aussi améliorer la santé et le confort
ment les bactéries dangereuses. des astronautes.
6 - Commission biotechnologies de l’Académie des technologies, Biotechnologies blanches et biologie de synthèse, 2015.
1.3 – un secteur en pleine évolution
La découverte en 2012 de la technologie l’élimination ou la réduction drastique des
CRISPR-Cas9, par la française Emmanuelle populations (qui sont les vecteurs de
ChArPENtIEr et l’Américaine Jennifer transmission de la maladie).
DouDNA, a constitué un progrès
L’automatisation et la diminution des coûts
technique significatif en biologie de
de la synthèse de gènes à façon, grâce à des
synthèse. Ce procédé d’édition génomique
avancées en matière de miniaturisation, de
permet de couper rapidement, simplement
métrologie et de standardisation, devraient
et pour un coût modeste l’ADN avec une
continuer à contribuer à l’essor de la
grande précision, puis d’inactiver ou de
biologie de synthèse. L’objectif à terme est
remplacer un gène ou d’en modifier
de synthétiser des génomes complexes à
l’expression. CRISPR-Cas9 se présente
partir d’une bibliothèque de bio-briques.
comme une révolution dans l’ingénierie
L’automatisation de la phase de
des génomes et suscite de grandes attentes
dans le domaine médical, alors que depuis conception, qui permettra depuis un
deux ans, de spectaculaires résultats sont ordinateur de donner des ordres à un
obtenus. Il permet de conférer aux automate pour procéder aux opérations
organismes pluricellulaires de nouvelles d’assemblage, est aujourd’hui une étape
propriétés. Ainsi, grâce à CRISPR-Cas9, des limitante dans l’atteinte de cet objectif (la
chercheurs américains sont parvenus à construction de systèmes à très grande
améliorer l’acuité visuelle de rats, tandis échelle nécessitant d’intégrer la complexité
154
qu’une autre équipe réussissait à rendre des interactions moléculaires à l’échelle du
résistante au paludisme une espèce de génome). Dans cette perspective, le
moustique. Egalement dans le cadre de la premier centre automatisé d’ADN,
lutte contre le paludisme — maladie qui l’Edinburgh Genome Foundry, a été lancé à l’été
tue plus de 400 000 êtres humains 2016, permettant la conception et la
chaque année — une équipe internationale production de brins d’ADN à grande
menée par l’Imperial College de Londres a échelle par des procédés entièrement
réussi au travers d’un « forçage génétique » automatisés. L’augmentation des capacités
à rendre stériles des moustiques femelles. de calcul et de stockage, l’amélioration des
Cette recherche, qui bénéficiera des outils de modélisation et de simulation, de
avancées accumulées sur la durée par même que les progrès dans le domaine de
d’autres équipes, est l’une des voies, à côté l’intelligence artificielle vont également
de celles développées notamment en favoriser le recours à la biologie de
recherche sur les applications pacifiques de synthèse dans toute une panoplie de
l’énergie nucléaire, permettant d’envisager secteurs.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
1.4 – Des menaces et des risques
Les aspects éthiques, sanitaires et environ- pliquer, ont alimenté les controverses et
nementaux font depuis longtemps partie rappelé que l’exploitation de la biologie de
des préoccupations liées aux biotechnolo- synthèse n’était pas dénuée de risques,
gies en général. La préoccupation sécuri- qu’ils soient accidentels ou intentionnels.
taire liée à la biologie de synthèse, apparue Dans un rapport de janvier 2017 sur « les
en 2002, s’est fortement accrue depuis risques associés à un usage dual des techniques de
quatre à cinq ans : les progrès techniques synthèse et de modification programmée des gé-
en la matière pourraient dans un avenir nomes », le Conseil national consultatif
proche rendre des capacités avancées ac- pour la biosécurité (CNCB), comité français
cessibles à un nombre croissant d’acteurs chargé de biosécurité, souligne que le nou-
étatiques ou non étatiques, potentielle- vel outil de biologie moléculaire qu’est
ment malveillants. D’ores et déjà, on peut CRISPR/Cas9 pose la question de la possi-
se procurer sur Internet, pour 150 dollars bilité de recréer de novo des microorga-
seulement, un « Kit CRISPR » qui permet, à nismes déjà existants dans la nature,
domicile, de modifier génétiquement une notamment des virus dont la virulence et
bactérie en suivant le mode d’emploi la contagiosité pourraient présenter de
fourni. réels risques pour la sécurité sanitaire des
populations. A cet égard, le développe-
La diffusion accidentelle ou intentionnelle ment de nouvelles technologies dans le
d’un micro-organisme obtenu par domaine de la synthèse de l’ADN et la 155
synthèse, en fonction de ses caracté- multiplication des sociétés privées maîtri-
ristiques, pourrait non seulement sant ces technologies pour produire « à
provoquer la contamination des individus, façon » des gènes de synthèse, pose une
des animaux, ou des plantes mais aussi véritable question de sûreté et de prolifé-
celle de l’environnement. Il peut y avoir un ration potentielle. La crainte que le virus
risque d’hybridation des micro-organismes de la variole puisse être recréé artificielle-
avec des espèces naturelles, leur ment a d’ailleurs été l’un des arguments
permettant de s’adapter au milieu naturel avancés à l’assemblée mondiale de la santé
et d’y proliférer. pour reporter la destruction des stocks en-
Des expérimentations, comme la synthèse core conservés (pour mise au point de
d’un virus ayant les caractéristiques biochi- contre-mesures médicales).
miques et pathogéniques d’un poliovirus, L’émergence du « biohacking », ou biologie
l’obtention par génétique inverse d’un participative, doit aussi être prise en
virus comportant les huit segments géno- compte. Ce phénomène nouveau
miques de la souche de la grippe de 1918 rassemble des amateurs et des chercheurs
et de virus recombinants comportant cer- qui développent leurs propres projets en
tains de ces segments, ou encore la créa- biotechnologie en dehors des cadres
tion de la première cellule bactérienne professionnels traditionnels, dans des
contrôlée par un génome obtenu par syn- laboratoires communautaires, voire chez
thèse et assemblage capable de s’auto-ré- eux. Cette pratique, reconnue dans les
milieux de la recherche et bénéficiant au le monde, le directeur national du rensei-
demeurant des mécanismes de soutien gnement américain, James CLAPPEr, esti-
publics et privés à la recherche, reproduit mait en février 2016 que les techniques
dans le domaine de la biologie l’état d’édition du génome, en particulier CRISPR-
d’esprit et les modes d’organisation Cas9, devaient être considérées comme des
d’émulation et de liberté propres au
armes de destruction massive. Le CNCB
monde du numérique. C’est un véritable
considère quant à lui, dans son rapport
changement de paradigme puisque cette
biologie participative n’a ni les rigidités du que le système CRISPR-Cas9 est un nouvel
domaine académique, ni ses garde-fous. outil qui, certes, facilite et accélère la ma-
Aussi suscite-t-elle certaines interrogations nipulation des génomes, et particulière-
quant aux risques de dérives, d’accidents ment des génomes des cellules dotées d’un
ou d’intrusion et pose le problème de la noyau, mais qui, en l’état de l’art, ne per-
gouvernance. met pas d’accroitre fondamentalement le
C’est dans ce contexte que, dans un rap- risque de prolifération d’armes biolo-
port déclassifié sur l’état de la menace dans giques.
2 – situation en 2030
156
D’ici 2030, le marché de la biologie de L’agroalimentaire et la chimie bénéficie-
synthèse pourrait proposer des milliers de raient aussi des avancées issues de la bio-
produits et de services. logie de synthèse, avec la mise au point
d’engrais moins polluants et de matériaux
Les principales applications intéresse- biodégradables. De nouveaux matériaux
raient le domaine de la santé. Des traite- plus solides et plus légers pourraient être
ments innovants contre les cancers et les mis au point pour l’industrie automobile.
maladies infectieuses ou orphelines, et des Les travaux sur les biocarburants continue-
outils de diagnostic permettant de détecter raient de progresser, toujours financés
certaines maladies de façon beaucoup plus pour l’essentiel par les groupes pétroliers.
Cependant, malgré des collaborations pu-
précoce, devraient avoir été mis au point.
blic-privé et les résultats des programmes
Après des essais cliniques concluants, un
d’industrialisation lancés dès le milieu des
nouvel antibiotique ciblant préférentielle- années 2010, leur utilisation resterait mar-
ment les bactéries porteuses de résistance ginale par rapport à celle des énergies fos-
serait sur le point d’être commercialisé, siles.
alors que les résistances aux antibiotiques s’agissant du secteur de la défense, les
se sont largement propagées, entraînant innovations pourraient porter sur le dé-
une hausse de la mortalité et une augmen- veloppement de matériaux de protection
tation des dépenses de santé. plus robustes et plus légers pour les per-
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
sonnels et les blindages, ainsi que de nou- Il serait devenu quasiment impossible
veaux matériaux permettant de réduire d’avoir une idée précise du nombre d’ini-
les signatures thermiques et magné- tiatives réalisées, alors même que les pra-
tiques. Ces innovations pourraient égale- tiques diffèreraient considérablement en
ment conduire à la bio-remédiation de fonction des associations et des pays. Des
milieux contaminés par des explosifs ou cas de dissémination dans l’environnement
autres contaminants liés à l’activité mili- de micro-organismes de synthèse, aux ef-
taire. fets toutefois limités, pourraient avoir été
Dans un contexte où le phénomène de constatés, de même que quelques cas d’ex-
science ouverte se serait considérablement périmentation aux conséquences drama-
développé, la biologie participative serait tiques chez des volontaires ayant pris
devenue de plus en plus attractive au ni- l’initiative de tester sur eux-mêmes leurs
veau mondial, avec d’une part, l’implanta- inventions en dehors de tout protocole va-
tion d’un nombre croissant de laboratoires lidé.
communautaires rassemblant des per- Ces évolutions modifieraient le panorama
sonnes d’horizons très divers et, d’autre de la r&D industrielle dans des secteurs
part, la multiplication d’initiatives isolées. comme l’industrie pharmaceutique ou
A l’instar du développement de la tech- chimique dans un contexte de forts enjeux
nique CRISPR-Cas9, des avancées scienti- économiques et sociétaux. Certains
fiques et technologiques permettraient à groupes industriels pourraient chercher à
des amateurs de plus en plus nombreux développer des partenariats exclusifs avec
de se lancer dans des projets de biologie des laboratoires communautaires, leur ap-
157
de synthèse. Ces amateurs feraient valoir portant un important soutien financier
que leurs initiatives permettraient le déve- mais exerçant sur certaines équipes des
loppement de solutions innovantes, sou- pressions susceptibles de les détourner de
vent à des coûts réduits par rapport aux la philosophie initiale de leur projet.
produits développés par les groupes indus- Certains pays pourraient mettre en place
triels. Ces évolutions soulèveraient cepen- des dispositifs permettant de capter le ré-
dant des questions de gouvernance, en lien sultat de ces recherches avec des mesures
avec les problématiques d’acceptation so- incitatives financières ou matérielles, voire
ciétale, de sécurité et de sûreté biologiques. des mesures plus agressives.
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
Pour l’Europe, et singulièrement pour la scientifiques prometteuses et leurs éven-
france, le secteur de la biologie de syn- tuels impacts pour la société ;
thèse pourrait constituer à l’horizon 2030
– réaliser une analyse bénéfices / risques
un univers où elles ne disposeraient ni
périodique afin d’envisager les consé-
d’une avance technologique, ni d’une
capacité de limiter les progrès d’autres quences des avancées dans le secteur de
acteurs, faute de normes internationales la biologie de synthèse ;
établies ou de bonnes pratiques en matière – promouvoir les initiatives innovantes qui
d’exportation négociées entre les Etats. se développent en dehors du cadre
Plusieurs axes d’effort pourraient, dans ce institutionnel, en les accompagnant afin
contexte, être poursuivis : de soutenir les processus de valorisation
– soutenir la structuration de la filière de la des résultats ;
biologie de synthèse, de la recherche aux – garantir une sensibilisation et une
applications commerciales, avec des éducation des parties prenantes, tant
mécanismes de financement dédiés ; dans le cadre institutionnel qu’en dehors
– assurer une veille stratégique internatio- de celui-ci, face aux risques, qu’ils soient
nale afin d’identifier les orientations de nature accidentelle ou malveillante.
158
4 – scenarii alternatifs
4.1 – scénario 1 : des biocarburants et des produits chimiques rem-
placent les intermédiaires pétrochimiques à des coûts
relativement bas
une hausse prolongée des prix du pétrole, industrielle et commencent à représenter
l’augmentation des besoins mondiaux et une part croissante du marché.
des conflits entre Etats perturbant les Etats-unis et Chine ont consenti des inves-
approvisionnements énergétiques mettent tissements massifs et mis en place une
en lumière de façon plus aiguë les risques stratégie comprenant notamment des
liés à la dépendance énergétique et incitent mesures incitatives, afin d’attirer les meil-
certains Etats à développer de manière leures équipes de recherche au niveau
encore plus décisive des programmes pour international. Des groupes américains et
mettre au point des sources alternatives. chinois, bénéficiant par ailleurs de pro-
Des biocarburants sont produits à l’échelle grammes nationaux de soutien, ont
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
entrepris de racheter progressivement les sur les pays les plus pauvres pour limiter
start-ups françaises et européennes impli- leur empreinte carbone (les biocarburants
quées dans la recherche sur les recyclent le carbone atmosphérique au
biocarburants et les énergies alternatives. lieu de libérer le carbone fossile).
De nouveaux acteurs comme le Brésil
D’autres enjeux se dessinent, liés à la
émergent par ailleurs et se positionnent
sur le marché. conversion des terres pour la production
des biocarburants et à un usage intensif
L’essor des biocarburants et le développe- d’engrais. Des organisations non gouver-
ment de composés chimiques remplaçant
nementales et certains partis écologistes
les intermédiaires pétrochimiques com-
s’inquiètent des conséquences environne-
mencent à diminuer la dépendance à
mentales d’une production croissante de
l’égard de ceux-ci. Les pays européens qui
biocarburants. Celle-ci n’entre pas en
ont investi dans ce secteur trouvent là une
source d’énergie renouvelable qui leur per- concurrence avec la production de pro-
met d’être autonomes, de développer leur duits alimentaires mais les activistes
économie et d’exporter leurs produits tout redoutent qu’elle ne se fasse au détriment
en préservant leur savoir-faire. si cet essor des espaces naturels, ou que des micro-
génère des tensions et représente un fac- organismes modifiés ne se disséminent
teur déstabilisant pour les pays très dans l’environnement avec des effets non
dépendants de l’exportation d’hydrocar- maîtrisés comme la destruction d’écosys-
bures, il relâche simultanément la pression tèmes entiers.
159
4.2 – scénario 2 : un virus recréé par biologie de synthèse s’échappe
d’un laboratoire de recherche
Des scientifiques qui étudient les consé- personnes sont contaminées. Il n’existe
quences de la fonte du permafrost aucun traitement efficace et le taux de
réussissent à identifier un virus hautement mortalité est très élevé. un tel scénario est
pathogène transmissible par voie aérienne possible, en dépit de son caractère sensa-
et contre lequel la population mondiale tionnaliste. Les conséquences de la crise
n’est pas immunisée. La séquence géno- sanitaire qui s’ensuivrait devraient être
mique de ce virus est disponible sur des gérées dans un monde très ouvert, ce qui
bases de données librement accessibles, ce n’a pas de précédent.
qui permet à plusieurs laboratoires ne sans aller jusque-là, un incident aux
répondant pas aux normes les plus strictes conséquences limitées pourrait suffire à
en matière de sécurité et de sûreté biolo- renforcer les réactions de rejet sociétal. A
giques d’obtenir ce virus par voie titre d’exemple, le Japon n’est toujours pas
synthétique. A la suite d’un accident dans parvenu à décider de la construction d’un
l’un de ces laboratoires, le virus est dissé- nouveau laboratoire de niveau de confine-
miné dans l’environnement et plusieurs ment 4 depuis que la crise de fukushima
a détruit, dans l’opinion publique, la politiques de soutien public à la recherche
confiance accordée aux autorités en dans le domaine de la biologie de syn-
matière de sûreté des installations sensi- thèse. Il n’affaiblirait pas pour autant la
bles. un accident de ce type, même curiosité scientifique ni le besoin de sec-
mineur, suffirait à modifier la politique teurs entiers (santé, agriculture, industrie,
d’exportation des installations de confine-
énergie) en matière d’innovation dans ce
ment pilotée par le sGDsN et à renforcer
domaine. Le risque serait alors que la
l’évaluation bénéfice/risque réalisée préa-
lablement à chaque projet d’exportation recherche se poursuive exclusivement dans
en y incluant les risques induits par les le cadre du « biohacking » ou hors du terri-
progrès de la biologie de synthèse. un toire des Etats les plus régulateurs. La
comportement analogue, généralisé à traduction serait un niveau réduit d’acti-
l’échelle mondiale, pourrait affecter les vité, mais aussi de contrôle. l
160
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
5
Comment les neurosciences
vont-elles transformer
la guerre ?
L’essentiel
L’impact potentiel des neurosciences sur la manière de faire la guerre est identifié
et de nombreuses recherches sont en cours. Essentielles en termes de santé, ces
avancées vers « l’homme augmenté » sont parfois déroutantes au plan militaire et
éthique. La france et l’Europe doivent les prendre en compte pour maintenir leurs
capacités de défense pour la guerre du futur, identifier les priorités afin de ne pas
disperser moyens et financements et se préparer à créer les conditions d’une
modération des acteurs et d’un encadrement international.
L
e système nerveux central et périphé- pathologiques, l’identification de mar-
rique est le siège de la perception, de queurs biologiques des maladies
la cognition ou de l’action. Les neu- neurologiques ou psychiatriques, ou
rosciences recouvrent l’ensemble des encore la mise au point de stratégies thé-
disciplines scientifiques et médicales rela- rapeutiques innovantes. Au-delà, elles
tives à l’étude de l’organisation et du peuvent également permettre d’envisager
fonctionnement du système nerveux à dif- le développement à plus ou moins long
férentes échelles. Leur essor, reposant sur terme d’applications telles que la mise au
une approche interdisciplinaire, a permis point d’ordinateurs plus performants ou
163
de faire considérablement progresser les de robots dotés d’une forme d’intelligence,
connaissances sur le cerveau humain, dont mais aussi l’augmentation des perfor-
l’exploration reste l’un des plus grands mances physiques ou cognitives humaines
défis scientifiques contemporains. Les (« l’homme augmenté »).
convergences avec les nano-biotechnolo- Présentant potentiellement un intérêt tant
gies, les sciences de l’ingénieur et d’un point de vue civil que militaire, ces
l’informatique favorisent le développement applications relèvent souvent du double
de nouveaux outils et méthodes d’inter- usage. Certaines de ces avancées, si les
vention au niveau cérébral. Les perspectives se concrétisent, ont le poten-
neurosciences ouvrent ainsi de nouvelles tiel de modifier profondément la pratique
perspectives pour la recherche biomédicale militaire, voire l’art de la guerre, ouvrant
et clinique, en permettant par exemple le de nouvelles perspectives mais suscitant
développement de modèles cellulaires et aussi des questionnements éthiques et
animaux, l’étude des mécanismes physio- créant de nouvelles vulnérabilités.
1 – Etat des lieux en 2017
1.1 – un contexte propice aux neurosciences
a) L’impact sociétal et économique freiner les processus de dégénérescence ne
des maladies cérébrales et du sont pas le seul objectif. Le défi est égale-
ment de parvenir à « l’homme aug-
système nerveux
menté », capable de dépasser ses limites
Les affections neurologiques, incluant les biologiques grâce à l’amélioration artifi-
maladies neurodégénératives dont la fré- cielle de ses capacités. Les Américains ont
quence augmente avec le vieillissement de imprimé une dynamique, avec la diffusion
la population, les maladies psychiatriques au début des années 2000 du rapport dit
et les déficits des organes des sens (vision « NBIC », produit par un think tank, le World
et audition) affectent une part significative Technology Evaluation Center (WtEC). Il porte
de la population et ont un impact sociétal en particulier sur l’amélioration des perfor-
et économique très important. Les mala- mances humaines par la convergence entre
dies cérébrales et du système nerveux re- nanotechnologies, biotechnologies, tech-
présentent, entre soins curatifs et nologies de l’information et sciences co-
accompagnement de la dépendance, le gnitives. De même, le mouvement de
164 poste de dépenses de santé le plus impor- pensée philosophique transhumaniste
tant en Europe, toutes pathologies confon- prône l’amélioration de l’individu grâce
dues, soit 800 milliards d’euros par an. aux sciences et techniques, estimant qu’il
devient désormais possible d’intervenir
b) De « l’Homme réparé » à « l’Homme dans la définition biologique même de
l’humain. Il met en avant l’idée que l’être
augmenté »
humain, loin d’être stable, est en constante
restaurer les capacités affectées par la ma- évolution et que les avancées technolo-
ladie, le vieillissement ou les accidents ou giques peuvent l’« augmenter ».
1.2 – Les neurosciences, un domaine de recherche qui suscite l’intérêt
a) Des initiatives ambitieuses avec des tête d’un consortium international qui ras-
financements conséquents semble des milliers de chercheurs. Il s’agit
de l’un des deux projets de recherche
En janvier 2013, la Commission euro- phare de la décennie pour la Commission
péenne a annoncé qu’elle allait financer le (l’autre portant sur l’exploitation du gra-
Human Brain Project, piloté par l’Ecole poly- phène). Ce projet, d’une durée de dix ans
technique fédérale de Lausanne (EPfL), à la et doté de près de 1,2 milliard d’euros, a
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
pour ambition de réaliser une simulation recherche sur le cerveau, comme
numérique complète du cerveau humain l’Australie, le Canada, Israël, le Japon, la
grâce à un supercalculateur et de contri- Nouvelle Zélande ou encore la Chine.
buer à mieux comprendre les maladies Cette dernière a ainsi mis en place un
neurologiques. Le très ambitieux pro- programme de quinze ans visant à mieux
gramme européen n’a cependant pour le comprendre les circuits neuronaux à
moment pas abouti aux résultats escomp- l’origine des fonctions cognitives et à
tés et a fait l’objet de vives critiques, ce qui développer diagnostics et traitements des
a conduit à revoir en cours de route sa maladies cérébrales.
gouvernance et à envisager comment
mieux intégrer les neurosciences cogni-
tives. Le projet est désormais entré en b) Une recherche française en neuro-
phase opérationnelle avec le lancement de sciences dynamique
six plateformes collaboratives.
La france se classe au troisième rang euro-
Dans le même temps, l’initiative BRAIN péen, derrière le royaume-uni et
(Brain Research through Advancing Innovative
l’Allemagne, et au septième rang mondial
Neurotechnologies), lancée en avril 2013 par
pour la recherche en neurosciences,
le président américain Barack oBAMA, a
sciences cognitives, neurologie, psychiatrie
réussi à démontrer l’intérêt que pouvait
et organes des sens. Les équipes françaises
présenter un tel programme. Prévu pour
durer une douzaine d’années et doté d’un sont notamment considérées comme en
budget total de 4,5 milliards de dollars, il pointe en matière de biothérapies, de
thérapies cellulaires et géniques, de neuro- 165
vise à révolutionner la compréhension du
cerveau humain, développer de nouvelles chirurgie fonctionnelle, mais aussi
technologies et soutenir la r&D en matière d’interfaces cerveau-machine. Près de
de neurotechnologies. Les financements 625 équipes de recherche travaillent dans
proviennent de six agences fédérales, dont ces domaines, tous organismes confondus
le National Institute for Health (NIh) et la (incluant notamment les universités, le
Defense Advanced Research Project Agency CEA, le CNrs, l’INrIA, l’INrA, l’Inserm ou
(DArPA). Ces financements ne représen- l’Institut Pasteur). Environ 2 500 ensei-
tent cependant qu’une partie des sommes gnants-chercheurs, près de 250 équipes et
allouées aux neurosciences aux Etats-unis. plus de 80 unités de recherche françaises
Les investissements consentis par le NIh à et laboratoires rattachés à une vingtaine
l’initiative BRAIN pour l’année fiscale 2016 d’écoles doctorales en biologie et sciences
n’étaient par exemple que de 150 millions de la vie et de la santé sont impliqués dans
de dollars, pour un budget global en 2015 les recherches portant sur l’organisation et
de 5,7 milliards de dollars dédié aux neu- le fonctionnement cérébral. Depuis 2005,
rosciences. l’Agence nationale de la recherche (ANr) a
hors d’Europe et des Etats-unis, d’autres financé près de 1 000 projets en neuros-
pays conduisent également des travaux de ciences.
1.3 – De formidables avancées susceptibles d’intéresser la défense
Les stratégies et méthodes permettant pique par ultrasons, non invasive et rapide,
d’étudier le fonctionnement cérébral ou de permettant de voir en profondeur dans les
modifier les capacités cognitives sont de tissus avec une résolution bien supérieure
natures très diverses, impliquant à la fois à celle des techniques existantes. La tech-
des technologies non-invasives ou nique doit être évaluée chez l’être humain,
invasives. Des avancées récentes en matière après une première phase qui a permis
d’imagerie cérébrale, de techniques de l’observation de l’activité vasculaire du cer-
neuromodulation ou d’interfaces cerveau- veau d’un rat in vivo, avec une précision mi-
machine ouvrent de nouvelles perspectives crométrique et une cadence d’acquisition
à plus ou moins long terme. de 5 000 images par seconde.
a) Des outils et technologies de plus en b) Le développement des interfaces
plus performants pour l’exploration cerveau-machine
cérébrale
une série de développements et d’essais
L’outil le plus performant à l’heure actuelle cliniques survenus depuis le début des
pour l’imagerie biomédicale reste l’image- années 2000 a conduit à d’immenses
rie par résonance magnétique (IrM), avec progrès en matière d’interfaces cerveau-
son dérivé, l’imagerie par résonance ma- machine, avec des applications concrètes
166 gnétique fonctionnelle (IrMf). Développée qui se profilent, dont certaines présentent
dans les années 1990, cette dernière est un intérêt évident pour les armées ou les
très utilisée dans le domaine des neuros- forces de sécurité, comme l’illustrent de
ciences, car elle permet d’étudier in vivo récents travaux :
l’activité neuronale lors d’évènements
– le centre de recherche Clinatec de
cognitifs, émotifs, perceptifs ou dans le
Grenoble travaille sur un exosquelette
fonctionnement de la commande des sens
qui pourrait être contrôlé par une inter-
et de la motricité. En outre, des avancées
face transmettant les ordres du cerveau,
majeures sont en train d’être réalisées.
pour des patients paraplégiques ;
L’optogénétique, appliquée aux neuros-
ciences, permet d’observer et contrôler – un essai de quelques minutes réalisé par
l’activité de groupes de neurones spéci- la société TEKEVER en 2015 dans le cadre
fiques, en les rendant sensibles à la lu- du programme européen Brainflight, qui
mière. Née au début des années 2000, vise à développer des outils de com-
cette technique, qui combine les apports mande cérébrale pour le secteur aérien, a
de l’optique et du génie génétique, peut montré qu’il était possible de piloter un
être considérée comme une révolution drone par la pensée, le pilote étant muni
technologique majeure. Autre exemple, fin d’un casque à électrodes détectant l’acti-
2015, une équipe de l’Institut Langevin vité cérébrale. La même année, une
(CNRS, ESCPI et INSERM) a présenté une patiente paraplégique atteinte d’une
nouvelle technique d’imagerie microsco- maladie neurodégénérative, après avoir
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
pu commander un bras grâce à des tés, dispositif qu’ils ont baptisé brainet
microélectrodes implantées dans son cer- (contraction de brain et de network). Ils
veau, a réussi, après reprogrammation ont pu montrer que des singes ou des
du dispositif, à piloter un avion de chasse rats étaient capables de coordonner des
f-35 en simulateur ; signaux cérébraux afin de réaliser une ac-
– une équipe du Karlsruhe Institute of tion commune (par exemple, déplacer un
Technology (Allemagne) et du Wadsworth bras virtuel pour atteindre une cible, afin
Center (Etats-unis) a réussi à restituer des d’obtenir une récompense).
phrases entières pensées en langage
naturel, par l’enregistrement des ondes La simple énumération de ces évolutions
cérébrales par des électrodes intracrâ- marquantes met cependant en évidence les
niennes ; dilemmes éthiques, autant que les défis
– des chercheurs de la Duke University ont scientifiques et technologiques qu’im-
publié en 2015 les résultats de deux séries plique le développement de dispositifs
de recherche portant sur la construction opérationnels hors d’un environnement
d’un dispositif informatique organique à maîtrisé, dans les conditions d’emploi que
l’aide de plusieurs cerveaux interconnec- seraient celles liées à un usage militaire.
1.4 – une intégration des neurosciences au profit de la défense
167
L’exploitation des connaissances et tech- réactivité, de productivité, de créativité
niques relevant des neurosciences dans les ou encore de résistance au stress.
armées n’est pas récente, avec l’emploi de Ces applications auraient une incidence di-
substances psychoactives, notamment de recte sur les performances individuelles et
stimulants du système nerveux central ou la capacité opérationnelle.
au contraire d’incapacitants, ou encore la
mise au point de méthodes de formation Parmi les axes de recherche qui suscitent
également un intérêt – et soulèvent autant
et d’entraînement optimisées. Mais il s’agit
d’enjeux éthiques et sociétaux – figurent
désormais d’aller plus loin. Pour les forces
l’exploitation des connaissances et techno-
armées, les recherches actuelles dans le do-
logies relevant des neurosciences, en par-
maine des neurosciences, si elles aboutis-
ticulier des techniques d’imagerie cérébrale
sent, pourraient participer à la réalisation
fonctionnelle, en vue d’évaluer la véracité
de plusieurs objectifs, comme :
des informations obtenues lors d’un inter-
– la préservation de la santé et de la sécu- rogatoire ou même de déterminer le degré
rité des opérateurs militaires ; de responsabilité d’un individu, notam-
– le maintien, voire l’amélioration de leurs ment dans le cadre d’expertises judiciaires
performances, notamment en matière ou dans le domaine du renseignement.
d’endurance, de capacités sensorielles, de
a) L’exemple américain de programmes Dernier exemple, le programme de r&D
innovants et soutenus par la défense NESD (Neural Engineering System Design) a
pour ambition de développer une interface
Les avancées dans le domaine des neuronale implantable avec une résolution
neurosciences rendent désormais possible du signal et une bande passante sans pré-
d’envisager que des applications qui cédent pour le transfert de données entre
semblaient encore relever de la science- le cerveau et le monde digital. L’objectif est
fiction il y a quelques années puissent, à d’arriver à développer un système pouvant
plus ou moins long terme, être mises en communiquer clairement et individuelle-
œuvre. Aux Etats-unis, le Departement of ment avec jusqu’à un million de neurones
Defense (DoD) alloue chaque année dans une région donnée du cerveau, avec
quelques centaines de millions de dollars un dispositif biocompatible qui ne mesu-
pour la recherche dans le domaine des rerait pas plus d’un cm3 et coûterait envi-
neurosciences, principalement à la DArPA, ron 10 dollars. Par comparaison, les
mais aussi à la Navy, l’Army et l’Air Force. interfaces neurales qui peuvent actuelle-
Les programmes lancés par la DArPA en ment être utilisées chez l’homme reposent
soutien à l’initiative BRAIN illustrent les sur l’agrégation de signaux provenant de
multiples perspectives et les enjeux posés dizaines de milliers de neurones, d’où des
tant pour la recherche que pour les usages résultats imprécis. Parmi les applications
possibles. Elle a ainsi initié un certain potentielles figurent la possibilité de com-
nombre de programmes avec des objectifs penser des pertes auditives ou visuelles,
168 variés, comme favoriser les processus d’ap- mais également de remplacer les lunettes
prentissage en stimulant la plasticité de réalité virtuelle et de permettre l’affi-
synaptique (TNT), restaurer le sens du tou- chage d’informations dans le cortex visuel
cher chez des personnes appareillées perceptibles uniquement par le porteur de
(HAPTIX) ou permettre le contrôle de l’implant.
machines complexes incluant des pro- récemment, l’armée de l’air américaine a
thèses haute performance (Revolutionizing également testé l’efficacité de la stimula-
Prosthetics ou RE-NET). tion transcrânienne dite « à courant di-
Le programme RAM vise à développer, à rect ». Cette expérimentation a montré
des fins thérapeutiques, une interface neu- qu’elle améliorait la vigilance, l'attention,
rale implantable destinée à extraire des la mémoire de travail et la coordination
souvenirs existants, mais aussi à faciliter la motrice dans le cadre d’une opération
formation de nouveaux souvenirs chez des multitâche. L’électrostimulation cérébrale
personnes ayant perdu les leurs à la suite pourrait ainsi présenter un intérêt pour des
d’un traumatisme cérébral ou d’une mala- personnels soumis à des sollicitations mul-
die neurologique. Le programme RAM- tiples et devant rester concentrés sur de
Replay doit quant à lui permettre d’explorer longues périodes, comme par exemple les
les mécanismes de mémorisation afin d’ai- pilotes de drones. Les risques d’un usage
der les personnes à se remémorer certains répété ne sont cependant pas connus à ce
évènements. stade.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
b) En résumé, quelles applications – l’amélioration de la formation et de l’en-
pour la défense ? traînement, y compris en cas de stress ;
– l’amélioration des performances phy-
Les applications potentielles des neuros- siques et sensorielles des combattants ;
ciences pour les forces armées, dont cer-
– le guidage à distance de systèmes
taines restent à l’heure actuelle très
d’armes, tels que des robots, des drones
hypothétiques, comprennent :
ou un exosquelette, par une interface
– le suivi médical individuel des combat- cerveau-machine ;
tants, par exemple la surveillance de – l’amélioration des performances cogni-
l’évolution de la vigilance ou du niveau tives des opérateurs et des combattants,
de stress ; en particulier dans un environnement
– la prise en charge médico-psychologique, complexe et avec des sollicitations mul-
avec notamment la possibilité de restau- tiples ;
rer une fonction après une atteinte à l’in- – l’obtention et l’évaluation d’informations
tégrité physique, voire psychique à des fins de renseignement ;
(commande de dispositif prothétique, – la mise en réseau de capacités cérébrales
perception de sensations recréées, restau- afin de pouvoir combiner des compé-
ration des souvenirs, etc.) ; tences individuelles.
169
1.5 – Des questionnements majeurs et des controverses
s’ils se concrétisent, certains développe- fonction des applications, qu’elles soient
ments pourraient être à l’origine de pro- civiles ou militaires, et du contexte d’em-
fonds bouleversements dans les prochaines ploi. Elles soulèvent des questions quant
décennies, sans qu’il ne soit encore possi- aux conséquences en termes de dignité hu-
ble de déterminer toutes les conséquences maine et de respect de la vie privée, mais
au niveau individuel, sociétal ou interna- aussi de risques d’atteinte à l’identité per-
tional. En effet, outre la restauration des sonnelle et à l’autonomie. En interférant
capacités, il devient désormais envisagea- avec les fonctions cognitives, ces avancées
ble de pouvoir altérer de façon ciblée des s’accompagnent ainsi d’une possible re-
fonctions cognitives telles que la mémori- mise en cause des notions de libre arbitre
sation ou le processus de prise de décision, ou de responsabilité individuelle, telles
en les améliorant ou en les dégradant, qu’elles sont traditionnellement appréhen-
voire peut-être un jour de modifier ou dées. Enfin, il convient de considérer les
créer des souvenirs ou encore d’accéder risques de détournement à des fins mal-
aux pensées d’un individu. Ces évolutions veillantes.
imposent d’engager une réflexion appro- Au-delà de l’état actuel des connaissances
fondie sur les questions éthiques, socié- sur le cerveau et son fonctionnement, la
tales, juridiques et médicales afférentes, en complexité de la problématique est aussi
liée à l’interdépendance fonctionnelle avec pations majeures pour les acteurs du sec-
l’environnement physique et social. que la teur de la santé. En plus des risques de
modification soit recherchée ou secon- dysfonctionnement, la vulnérabilité aux
daire, il peut y avoir atteinte à l’intégrité cyber-attaques de certains systèmes repré-
physique ou psychique des individus. sans sente donc une crainte légitime, en
même chercher à dégrader certaines capa- particulier s’agissant de ceux qui sont
cités, il existe un risque que l’amélioration connectés et reçoivent et/ou transmettent
de fonctions cognitives spécifiques se fasse des flux de données à distance, et ce d’au-
au détriment d’autres. La question de la ré- tant plus s’ils sont invasifs. En prenant
pour exemple les travaux de recherche en
versibilité des effets doit également être
cours portant sur le développement d’un
posée. Il faut de plus considérer la problé-
implant neuronal qui pourrait remplacer
matique de l’acceptabilité individuelle
les dispositifs externes de réalité virtuelle,
mais aussi sociétale.
des informations altérées pourraient par
La sécurité des équipements médicaux exemple être transmises directement au
implantables fait déjà partie des préoccu- niveau du cortex visuel.
2 – situation en 2030
170
A l’horizon 2030, un soutien financier systèmes innovants seront déployés et
substantiel à des programmes de recherche opérationnels au sein des forces armées
innovants aura permis d’obtenir des américaines et vraisemblablement, de
résultats concrets, avec une transition façon plus limitée, de celles d’autres pays
réussie de la recherche fondamentale à comme la Chine, de la russie ou Israël. A
des applications concrètes de façon ce stade, il s’agira principalement :
générale mais aussi a posteriori dans les – d’implants destinés à augmenter l’acuité
forces armées. Dans le même temps, les visuelle ou auditive ;
recherches relevant des neurosciences
bénéficieront des approches collaboratives – de dispositifs d’électrostimulation céré-
et interdisciplinaires, permettant la levée brale pour les opérateurs exerçant en en-
de verrous technologiques. « L’homme vironnement complexe ;
augmenté » sera en passe de devenir une – d’interfaces cerveau-machine permettant
réalité. soit d’utiliser des exosquelettes afin
Les Etats-unis, comme la Chine, auront d’augmenter les capacités locomotrices,
investi massivement dans ce domaine. soit de piloter des drones ou des robots
Malgré de fortes réticences au sein de la pour le déminage des engins explosifs
société civile et d’organisations non improvisés (IED) ;
gouvernementales, voire du Comité – d’outils d’aide aux interrogatoires à des
international de la Croix-rouge, certains fins de renseignement.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
En france, des programmes d’essais de la guerre, contrairement à la
d’interfaces cerveau-machine seront robotisation du champ de bataille qui aura
également en cours avec en parallèle un continué de progresser en parallèle, avec
débat sur la dimension éthique, avec la une tendance croissante à la mise en
difficulté d’arriver à un consensus quant à service de systèmes d’armes de plus en plus
l’intérêt opérationnel par rapport aux autonomes.
investissements et aux risques supposés.
Les utilisations au sein de nos forces Comme pour d’autres domaines tels que la
armées en dehors de ces essais resteront biologie de synthèse, certains scientifiques
limitées soit à un usage thérapeutique, soit s’inquiètent des risques de mésusage liés à
à un emploi par une population militaire l’essor des neurosciences et appellent à un
restreinte, sur de courtes durées, de moratoire pour certaines recherches. La
dispositifs non invasifs augmentant les problématique de la gouvernance est régu-
capacités sensorielles. lièrement débattue et la nécessité de la sen-
Il est encore difficile d’évaluer l’impact des sibilisation des scientifiques est un point
technologies issues des neurosciences pour régulièrement rappelé. Il s’avère pourtant
les armées dans le cadre d’un conflit armé vite extrêmement difficile de concevoir un
vers 2030. Les potentialités sont évidentes, dispositif permettant le développement
mais l’absence de recul, des contextes d’applications à des fins pacifiques en en-
d’engagement variés et une grande opacité cadrant les recherches pouvant être détour-
quant à leur utilisation ne permettent pas nées, en raison d’une part de la dualité, et
d’affirmer, à ce stade, qu’elles auront, en d’autre part des enjeux économiques et
171
15 ans, induit une transformation majeure militaires des neurosciences.
3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
Nous ne nous trouvons pas aujourd’hui pas aboutie et geler les positions dans leur
dans une situation où les Etats actifs dans état actuel n’est dans l’intérêt d’aucune des
les neurosciences sont spontanément sus- parties. En clair, s’agissant des applications
ceptibles de s’engager dans un processus militaires des neurosciences, nous sommes
de limitation de leur utilisation militaire. dans le contexte où nous nous trouvions
Les Etats-unis estiment bénéficier d’une dans les années soixante en matière
avance leur permettant d’acquérir des nucléaire, avant le lancement de la négo-
avantages capacitaires durables contri- ciation du tNP : un contexte non
buant à la pérennisation de la supériorité coopératif de compétition capacitaire,
de leurs forces et donc de leur puissance. chaque partie espérant devancer l’autre et
Les puissances rivales sont lancées dans étant techniquement fondée à le penser.
une action de rattrapage qu’elles estiment Dans un tel contexte, l’opportunité d’une
pouvoir réussir. En revanche, celle-ci n’est initiative diplomatique française compara-
ble à celle de 1992 qui conduisit à la né- biologique accentue encore cette difficulté.
gociation de la convention d’interdiction Cela a permis notamment à l’union sovié-
des armes chimiques n’apparaît pas évi- tique de développer son programme
dente. une telle négociation ne parvien- biologique dans les années 70-80 alors
drait pas aujourd’hui à fédérer les même qu’elle avait ratifié la convention
principaux pays impliqués dans la filière ; d’interdiction des armes biologiques ou à
elle risquerait en revanche, sous l’influence toxines.
des organisations non gouvernementales,
Etant donné les enjeux économiques,
de se déplacer d’une logique de contrôle
des armements à une logique d’interdic- sociétaux et éthiques liés à l’essor des
tion placée sur le terrain du droit interna- neurosciences, plusieurs axes d’effort
tional humanitaire, établissant une norme devront alors être poursuivis :
de nature morale que les Européens sui- – assurer une veille stratégique au niveau
vraient mais pas leurs adversaires. En re- international, afin d’identifier les axes de
vanche, l’espace politique existe pour recherche poursuivis et suivre les
engager un travail dans une logique de résultats concrets ;
groupe de fournisseurs, afin de commencer
– soutenir la filière des neurosciences, avec
à constituer un corpus de bonnes pra-
des mécanismes de financement de
tiques pouvant ensuite être repris dans un
cadre multilatéral. Ceci pourrait se faire l’innovation adaptés, permettant la
par extension du Groupe Australie en créant transition de la recherche fondamentale
par exemple un sous-groupe spécifique aux applications, afin notamment
dédié aux neurosciences ou à côté de celui- d’éviter qu’équipes de recherche et start-
172 ci. Cette seconde possibilité présenterait ups ne soient contraintes de rechercher
l’avantage de pouvoir inclure des pays des investissements étrangers ;
fournisseurs, tels que la Chine ou le Brésil, – sensibiliser les scientifiques sur les
qui ne souhaitent actuellement pas être risques et réfléchir aux questions de
membres du Groupe Australie. gouvernance ;
Indépendamment de la question de la – mobiliser au service des neurosciences
constitution de moyens offensifs, qui pose les avantages comparatifs dont notre
des problèmes éthiques a priori difficile- outil de recherche dispose dans d’autres
ment surmontables dans l’état actuel de domaines. C’est en particulier le cas de
notre droit et de la sensibilité de l’opinion notre capacité en calcul haute perfor-
à ces problématiques, la france doit en mance, évidemment utile aux projets de
revanche travailler à l’acquisition de capa- cartographies du cerveau mais également
cités défensives si elle veut être capable de nécessaire au développement des dispo-
maintenir la crédibilité de ses forces, voire
sitifs d’interface neurale par exemple ;
même leur interopérabilité au sein de
l’otAN. La constitution de capacités défen- – procéder périodiquement à une analyse
sives sans se doter de capacités offensives bénéfices / risques, en considérant le ca-
symétriques est toutefois un exercice qui ractère dual de certains développements,
connaît ses limites. Comme on peut le voir afin de pouvoir anticiper leur impact po-
en matière de protection contre les armes tentiel, positif ou négatif, à moyen et
chimiques, on ne sait se défendre que de long terme, et d’y adapter nos moyens de
ce que l’on connait. La dualité du domaine défense.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
un des enjeux pour la france sera de déve- (KETS) et aux technologies répondant à
lopper le rôle de l’Europe et de ses des défis sociétaux ;
instruments financiers sur ce secteur : – parce que les programmes européens
– parce que l’investissement public natio- sont conçus pour ne pas fonctionner en
nal restera, sur la période de référence, abondement de financements nationaux
plafonné et fortement contraint par la existants et privilégient les projets inter-
concurrence avec les besoins de finance- disciplinaires, de préférence portés par
des acteurs non publics, ce qui corres-
ment de l’existant et ceux du finance-
pond au profil de développement des
ment de l’innovation dans les secteurs
dispositifs innovants décrits plus haut.
bénéficiant d’une priorité de politique
publique déjà construite (énergies renou- Enfin se posera, pour la france et l’Europe,
velables) ; c’est sur les aspects connexes en complément du défi de mise au point
à la défense (peu ou pas financés par de dispositifs défensifs, celui de mener une
l’uE) qu’il faudra en priorité l’orienter ; planification de scenarii de menaces
terroristes et de cartographie des risques
– parce que les programmes européens cybernétiques, particulièrement élevés
d’aide à la recherche, en plus d’être bien dans ce domaine, sur les applications
dotés, ont l’avantage de faire une place amenant à connecter le vivant à la
large aux technologies capacitantes machine.
173
4 – scénario alternatif
Les neurosciences révolutionnent l’art de la contrôler les drones et d’autres systèmes
guerre suite à la levée d’une série de ver- d’armes sont par ailleurs entrées en service
rous scientifiques et technologiques par dans les armées. Les neurosciences contri-
l’investissement massif des Etats-unis dans buent ainsi à transformer la guerre, en
les recherches en neurosciences, notam- association étroite avec la robotisation du
ment à des fins militaires mais aussi champ de bataille.
d’intelligence économique. Les travaux Le déploiement de ces technologies contri-
portant sur le contrôle à distance des émo- bue dans un premier temps à asseoir
tions et des actions, sur l’implantation de l’hégémonie américaine. Cependant, très
souvenirs altérés, ainsi que sur le décodage rapidement, les tensions géopolitiques
des pensées et l’appréciation de la véracité s’exacerbent et les Etats-unis sont réguliè-
des propos, aboutissent et des dispositifs rement accusés d’interférer dans les
permettant d’intervenir à distance ont été processus électoraux et décisionnels d’au-
mis au point. Les soldats sont équipés d’in- tres Etats, en fonction de leurs intérêts.
terfaces neurales améliorant leurs sens et Dans ce contexte, la question de la garan-
leur permettant de recevoir directement tie de la protection des informations et de
des informations en temps réel. Les inter- l’intégrité des processus décisionnels se
faces cerveau-machine permettant de pose de façon aiguë. l
6
La cryptographie est-elle
à l’aube de la révolution
quantique ?
L’essentiel
utilisée depuis l’Antiquité, la cryptographie a connu au cours des siècles différentes
révolutions, évoluant d’un art à une science avec le développement de l’algorithmie.
La cryptographie constitue aujourd’hui une composante essentielle de la protection
de la vie privée. son utilisation se démocratise progressivement alors que le
déchiffrement est dorénavant utilisé à des fins judiciaires ou de renseignement.
La place croissante du numérique dans la société et les nécessités de préserver les
libertés fondamentales et de garantir la sécurité des citoyens imposent de trouver
un équilibre juste entre une large utilisation de la cryptographie et le maintien
d’une possibilité d’accéder à des informations chiffrées. Le fragile équilibre actuel
pourrait être remis en cause par les ruptures technologiques que seraient
l’avènement d’algorithmes et d’ordinateurs quantiques.
D
epuis la fin du XXème siècle, la nu- services, et constituent un véritable gage
mérisation des sociétés s’est accélé- de réussite de la transition numérique. face
rée. Le numérique, vecteur de aux menaces pesant sur la sécurité natio-
croissance et d’innovation, est devenu om- nale, notre économie et nos concitoyens,
niprésent dans la vie quotidienne des ci- la france a fait de la sécurité du numérique
toyens, dans le monde de la recherche, au une priorité stratégique, réaffirmée formel- 177
sein des entreprises, tout autant que dans lement à plusieurs reprises, notamment
la conduite de l’action de l’Etat. Cette nu- dans les livres blancs sur la défense et la
mérisation est également source de sécurité nationale et la stratégie nationale
risques. or, les questions de sécurité condi- pour la sécurité du numérique publiée en
tionnent la confiance dans les produits et 2015.
1 – Etat des lieux en 2017
1.1 – toujours plus de données à protéger et une cryptographie qui se
démocratise
Au premier rang des indispensables outils cès aux données numériques sensibles.
de protection de l’information figurent les utilisée depuis l’Antiquité, la cryptogra-
moyens de cryptographie, qui permettent phie, longtemps méconnue et réservée à
d’assurer un juste niveau de sécurité lors une communauté très restreinte d’utilisa-
de la transmission, du stockage et de l’ac- teurs, est aujourd’hui largement diffusée,
accessible et aisée dans sa mise en œuvre. L’usage des moyens de cryptologie, aupa-
ses applications sont très nombreuses : ravant très encadré réglementairement,
échanges couverts par le secret de la tend à se généraliser. Le développement et
défense nationale, données de santé ou de la diffusion de solutions de sécurité
professions réglementées, données tech- robustes et de confiance est encouragé. La
niques, commerciales et stratégiques des législation française donne explicitement
la liberté d’usage de ces moyens, en
entreprises, données personnelles des
recherchant un juste équilibre entre la
citoyens, etc.
protection des libertés individuelles et la
sécurité collective.
1.2 – L’apport de la physique quantique à l’informatique
En s’appuyant sur les principes – parfois tirer profit de la possibilité, pour une par-
déroutants – sur lesquels repose la méca- ticule, d’être à plusieurs endroits à la fois,
nique quantique, plusieurs physiciens pour construire un système qui pourrait
théoriciens ont imaginé, dans les années effectuer plusieurs calculs en même temps,
1970, le concept de l’ordinateur dit et non plus simplement en parallèle, ce
« quantique ». Les ordinateurs tradition- que font les ordinateurs actuellement.
178
nels, du simple ordinateur de bureau au Ce passage du monde classique au monde
supercalculateur, fonctionnent aujourd’hui quantique est notamment symbolisé par
avec des transistors et des processeurs, et l’utilisation des qbits, pendants quantiques
une base binaire de codage de l’informa- des bits informatiques classiques, qui ne
tion, les fameux bits, dont la valeur peut valent plus strictement 0 ou 1 de façon dé-
être soit 0 soit 1. L’ordinateur quantique, terministe, mais une superposition de ces
lui, manipule des particules élémentaires, deux valeurs, avec des probabilités diffé-
telles que les photons, pour représenter rentes. très concrètement, cette approche
l’information. Ces particules, de taille infi- permet aux systèmes de calcul quantique
nitésimale — de l’ordre de 10–22 mètres — de voir leur puissance de calcul augmenter
ont des propriétés dites « quantiques », en de façon exponentielle au fur et à mesure
rupture avec l’approche classique détermi- que leur nombre de qbits augmente — là
niste, qui peuvent heurter l’intuition. où la croissance des machines classiques
Parmi les propriétés importantes, le phé- était « seulement » linéaire — ce qui laisse
nomène de superposition, qui « permet » entrevoir des opportunités et développe-
à une particule « d’être » à plusieurs ments extrêmement intéressants dans de
endroits en même temps, est sans doute le nombreux champs d’application. Ainsi, un
plus structurant. En appliquant cette idée ordinateur quantique de 300 qbits devrait
à l’informatique, les pères fondateurs de avoir une puissance de calcul analogue à
l’informatique quantique ont cherché à celle d’un supercalculateur construit avec
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
tous les atomes de l’univers. A titre de programme industriel d’informatique
comparaison, on mettra en regard cet quantique en Europe.
exemple avec l’ambition affichée par la so-
Développer et mettre en œuvre un ordina-
ciété canadienne D-WAVE, qui annonce être
teur quantique fonctionnel, en maîtrisant
en passe de commercialiser — sans toute-
les particules qu’il manipule, constitue un
fois l’avoir démontré à ce jour — un ordi-
véritable défi scientifique, technologique et
nateur quantique contenant 2 000 qbits.
industriel. En effet, on ne sait aujourd’hui
si l’exemple de D-WAVE soulève un certain manipuler ces entités infiniment petites
nombre de doutes au sein de la commu- que dans des conditions de laboratoire très
nauté scientifique, le sujet de l’informa- particulières, à des températures et des
tique quantique et de ses différentes
pressions extrêmement faibles, et par « pe-
applications a été investi par de nombreux
tites poignées ». Au-delà de la machine
acteurs, qu’ils soient gouvernementaux, in-
elle-même, c’est également tout le champ
dustriels ou académiques. Ainsi, plusieurs
des algorithmes qui nécessite d’être investi,
initiatives récentes ont donné une dyna-
mique nouvelle aux réflexions sur la cryp- afin de mettre au point des modes de cal-
tographie dite « quantique » et cul qui pourront tirer pleinement partie
« post-quantique ». Parmi celles-ci, figu- des possibilités offertes par la chose quan-
rent l’annonce, en mai 2016, par la tique. si la faisabilité même de cette rup-
Commission européenne de la création en ture n’est à ce jour pas acquise, et que les
2018 d’un nouveau programme de re- échéances dans lesquelles elle pourrait se
cherche européen sur les technologies produire sont encore très floues, il semble
179
quantiques doté d’un milliard d’euros, ou raisonnable de la considérer avec le plus
encore le lancement remarqué, en novem- grand sérieux eu égard aux implications
bre 2016, par le groupe ATOS du premier majeures qu’elle engendrerait.
1.3 – Cryptographie dite « quantique » : de quoi parle-t-on ?
si les propriétés quantiques de la matière quantique, comme le principe de superpo-
peuvent être mises à profit pour dévelop- sition décrit plus haut ou la corrélation des
per des ordinateurs dits « quantiques », états de deux photons, afin de construire
elles ont également plusieurs applications de nouveaux mécanismes de transmission
concrètes dans le cadre plus spécifique de sécurisée d’informations. Elle introduit en
la sécurité de l’information numérique.
particulier la possibilité de transmettre une
information sans en protéger la confiden-
a) La cryptographie dite « quan- tialité de prime abord, mais en garantis-
tique » sant la détection a posteriori de toute
interception par une tierce partie.
La « cryptographie quantique » consiste à
utiliser des propriétés issues de la physique
Ces approches, théorisées dans le monde fonctionnel. Celui-ci, en exploitant des
académique depuis le milieu des années propriétés quantiques lui permettant d’at-
quatre-vingt, ne nécessitent pas la mise en teindre des puissances de calcul très
œuvre d’un ordinateur quantique, et ont importantes, pourrait remettre fondamen-
fait l’objet d’un certain nombre d’implé- talement en cause le caractère « difficile »
mentations concrètes depuis le début des de certains problèmes mathématiques, et
années 2000. Dans le cadre du pro- notamment la sécurité de constructions
gramme QUESS, la Chine a par exemple cryptographiques cruciales. Des opérations
lancé en 2016 le satellite MOZI afin de nécessitant en théorie aujourd’hui des mil-
mener des expériences sur la transmission liards d’années de calcul deviendraient
d’informations à longue distance au ainsi réalisables dans des délais raisonna-
moyen de systèmes de cryptographie bles.
quantique.
Cependant, la cryptographie quantique ne c) La cryptographie dite « post-
constitue pas en soi une rupture concep- quantique » comme moyen de
tuelle majeure, dans la mesure où elle ne
résister à un attaquant doté d’une
remet pas en cause la sécurité de la cryp-
tographie classique et ne présente un inté- puissance de calcul quantique
rêt significatif que dans certains cas d’usage La cryptographie dite « post-quantique »
spécifiques. vise à l’élaboration de nouveaux méca-
nismes cryptographiques, reposant sur des
180 b) La cryptanalyse grâce à des problèmes mathématiques différents et
susceptibles de résister à une future cryp-
ordinateurs quantiques
tanalyse par ordinateur quantique. Il s’agit
La sécurité des mécanismes cryptogra- d’un domaine de recherche relativement
phiques en vigueur repose, dans une large ancien mais qui n’a connu un regain d’ac-
mesure, sur des problèmes mathématiques tivité que récemment.
dits « difficiles ». Ainsi, au regard des puis- Plusieurs algorithmes de cryptographie
sances de calcul actuelles, une signature issus de ces travaux sont actuellement ré-
cryptographique ou un déchiffrement sont putés résistants à une cryptanalyse quan-
des opérations mathématiquement simples tique. Il convient cependant de souligner
pour qui connaît le secret — la clé — utilisé le manque de maturité de la recherche
par l’algorithme mis en œuvre, mais d’une dans ce domaine : la résistance de ces
complexité impraticable pour qui ne le nouveaux mécanismes, tant face à des at-
connaît pas. taques « quantiques » que vis-à-vis de
on appelle « cryptanalyse » la démarche techniques de cryptanalyse plus classiques,
consistant à « casser » un message chiffré n’a pas à ce jour été significativement
sans connaitre la clé utilisée lors du chif- éprouvée, ni même théoriquement démon-
frement. La « cryptanalyse quantique », trée. Par conséquent, et compte-tenu du
quant à elle, est à ce stade un concept caractère hypothétique du risque quan-
hypothétique, conditionné à la mise au tique, il n’apparaît pas opportun à ce jour
point future d’un ordinateur quantique de remplacer les mécanismes cryptogra-
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
phiques en usage courant par l’un ou l’au- INSTITUTE OF SCIENCE AND TECHNOLOGY
tre de ces mécanismes émergents. (NIst) américain le 24 février 2016, afin de
sélectionner de nouveaux standards cryp-
L’amélioration du niveau de confiance
tographiques post-quantiques. Cette
envers ces mécanismes post-quantiques compétition, qui débute à peine, devrait
nécessitera une forte implication des fédérer et dynamiser les efforts de
équipes de recherche académiques. C’était recherche dans le domaine au niveau
précisément le but de la compétition inter- mondial, pour une durée de trois à cinq
nationale lancée par le NATIONAL ans.
2 – situation en 2030
Aujourd’hui, la cryptanalyse et le déchif- – la consommation électrique et la néces-
frement sont réalisés à partir de deux saire dissipation calorique associée ;
technologies complémentaires, l’algorith- – le seuil « plancher » de la dimension de
mie et les supercalculateurs, dont on l’atome pour la taille des gravures, seuil
aperçoit déjà les limites de développement. qui correspond en outre aux dimensions
L’algorithmie est désormais largement où les lois de la physique quantique ne
sont plus négligeables devant les lois de
théorisée, et seul l’usage des algorithmes 181
l’électromagnétisme « classique », qui
spécifiques à chaque outil de chiffrement
régissent la conception actuelle des
peut être optimisé. Cependant, il est peu supercalculateurs.
probable que cette science en elle-même
soit remise en question par une Prenant acte des horizons finis de ces deux
révolution dans les 15 prochaines années. domaines, de nombreuses initiatives, tant
dans la recherche que dans le monde
Les supercalculateurs, quant à eux, sont industriel, ont été lancées pour développer
en constante évolution et suivent approxi- les ordinateurs quantiques, dont le
mativement la loi de MoorE, avec un principe de fonctionnement assurerait de
doublement de leurs capacités tous les facto une puissance de calcul bien
18 mois environ. Ce développement est supérieure aux supercalculateurs les plus
obtenu essentiellement grâce aux progrès puissants en cours de développement
technologiques apportés par l’augmenta- aujourd’hui.
tion de la finesse de la gravure des compo- rien ne permet d’affirmer que le
sants électroniques et la multiplication de développement d’ordinateurs quantiques
ceux-ci. Cette augmentation continue des sera techniquement possible d’ici 2030.
performances des supercalculateurs de- on pourrait bien observer d’ici là
vrait cependant atteindre une asymptote l’incapacité de l’ensemble des acteurs de la
vers 2020, avec les limites physiques que communauté internationale à surmonter
constituent : les défis techniques liés au développement
et à la mise en œuvre d’un ordinateur d’un ordinateur quantique et sur la pour-
quantique fonctionnel et ce de façon suite du développement des capacités clas-
durable. siques actuelles de cryptologie.
toutefois, si le développement de techno-
Au regard de ces différents éléments, il
logies fondées sur la physique quantique
pourrait être adopté à ce stade les positions
demeure relativement incertain, il consti-
tuerait sans aucun doute une rupture ma- suivantes :
jeure pour notre pays. En effet, – assurer une veille active sur l’émergence
l’émergence d’ordinateurs quantiques — in- de la technologie quantique et notam-
dépendamment des immenses défis tech- ment des briques technologiques indis-
niques et financiers que représente leur
pensables à son développement ;
conception et leur construction — boule-
verserait l’environnement numérique en – renforcer le développement d’une cryp-
rendant inopérant de nombreux systèmes tologie robuste afin de préserver l’inté-
de chiffrement contemporains. grité des instruments stratégiques de
face à ces constats, il apparaît pertinent de l’Etat (dissuasion nucléaire, défense, nu-
se concentrer à la fois sur la mise au point cléaire civil, économie, etc.).
182 3 – Enjeux pour la france et pour l’Europe
Les principaux enjeux de l’avènement de si la france parvenait à maîtriser les tech-
l’ordinateur quantique, pour la france et nologies permettant de développer et
pour l’Europe, sont de trois ordres : d’opérer des ordinateurs quantiques fonc-
tionnels avant les autres pays, elle jouirait
– un enjeu de souveraineté, résidant dans
de nombreux avantages dans divers
le maintien de la capacité à protéger cor- domaines. Dans le domaine scientifique,
rectement les informations sensibles l’ordinateur quantique fournirait une
(données relevant du secret de la défense, capacité de calcul dont le potentiel pour-
médicales, personnelles, etc.) ; rait utilement être exploité par les travaux
– un enjeu technologique, avec la possibi- de simulation, par exemple à des fins d’an-
lité de capitaliser sur une longue tradi- ticipation et de compréhension de
tion d’excellence scientifique française et phénomènes naturels et biologiques. Les
domaines de la physique nucléaire, de la
européenne, afin de se positionner à la
météorologie et de la biomédecine seraient
pointe de ce nouveau domaine ;
concernés en particulier. La capacité de
– un enjeu économique, avec la dynamisa- cryptanalyse quantique pourrait aussi être
tion du tissu industriel français et euro- mise à profit par les services de renseigne-
péen sur ces sujets. ment afin de mettre au clair les flux de
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
données interceptés. L’exportation d’une dommages extrêmement graves. un telle
technologie aussi prometteuse que celle de perspective impliquerait notamment :
l’ordinateur quantique, qui devrait néces-
– sur le plan de la sécurité et de la souve-
sairement être encadrés, représenterait
raineté, de devoir mettre en place un
enfin un potentiel important de finance-
plan global de protection des informa-
ments pour son exportateur.
tions, désormais exposées à des atta-
A l’inverse, ne pas maîtriser cette quants disposant de capacités de calcul
technologie alors qu’un autre Etat s’en quantique, couplé à la mise en œuvre
serait doté serait susceptible de faire peser
d’un rattrapage capacitaire massif ;
des risques très sérieux sur la sécurité
nationale. La captation puis le décryptage – sur le plan économique, pour les acteurs
de données sensibles, telles que les impliqués dans le domaine, de se reposi-
informations classifiées ou celles relevant tionner utilement, afin de rattraper le re-
du patrimoine scientifique et technique de tard induit par l’émergence de solutions
l’industrie nationale, pourrait causer des concurrentes opérationnelles. l
183
7
Le champ de bataille « 3.0 » :
intelligence artificielle,
robots, nanotechnologies
et armes à énergie dirigée
sous l’uniforme
L’essentiel
Les robots et les systèmes autonomes sont déjà présents dans les armées. Ils
permettent de préserver des capacités humaines ou de les dépasser. Ils sont capables
d’un niveau de précision inaccessible en contrôle manuel. Leurs analyses sont plus
rapides et statistiquement plus prédictibles que celles d’un être humain,
particulièrement en état de tension nerveuse et physique. Certains de leurs
promoteurs n’hésitent pas à attribuer à ceux-ci une « supériorité éthique » par
rapport à l’être humain car ils estiment que leur comportement général ne pourrait
enfreindre sciemment les règles fixées. En 2030, les robots et systèmes autonomes
seront devenus des acteurs ordinaires dans le domaine des opérations militaires.
télé-opérés ou entièrement autonomes, ils agiront dans les champs d’affrontement
physiques et le cyberespace. toutes les configurations seront possibles : seuls, en
groupes homogènes ou au sein d’unités mixtes humains-robots.
Les nanotechnologies constituent, par ailleurs, à la fois une révolution industrielle,
dans laquelle la france est engagée, et un enjeu majeur pour la défense par leurs
nombreuses applications déjà exploitées, envisagées et envisageables ; cette
évolution est rapide et irrésistible. Les ruptures technologiques que permettront les
applications des nanotechnologies au domaine de la défense auront des incidences
certaines sur les équipements et la conduite des opérations.
A l’origine des armes, la puissance de celles-ci était limitée par la force physique de
celui qui s’en servait. Au Moyen-âge est intervenue une révolution dans l’art de la
guerre, lorsque la poudre a fait son apparition et que la puissance des armes a pu 187
se libérer des limitations humaines grâce à la chimie. si depuis les progrès ont été
nombreux en matière d’armement, c’est bien toujours le principe d’une munition
propulsée par une réaction chimique qui demeure. L’apparition dans les unités
opérationnelles d’armes à énergie dirigée pourrait bien être l’amorce de la prochaine
révolution militaire.
1 – Etat des lieux en 2017
1.1 – robots et systèmes autonomes : de quoi parle-t-on ?
L
es robots et systèmes autonomes1 sont plète, partielle, ou nulle. Les systèmes
des objets physiques ou « intangi- « intangibles » disposant d’autonomie peu-
bles » dotés de fonctions complexes vent être des logiciels d’analyse d’image,
comme l’orientation, la navigation, le d’analyse de la parole, d’analyse des
déclenchement ou l’arrêt d’effecteurs. un attaques informatiques, de diagnostic médi-
robot peut disposer d’une autonomie com- cal ou simplement d’optimisation.
1 - Il n’existe pas de définition consensuelle de ces systèmes.
En fonction de leur degré d’autonomie, sont automatisées. un type particulier de
trois types de systèmes sont ainsi définis : système autonome focalise aujourd’hui
– le système télé-opéré, qui est un système l’attention ; il s’agit du système d’arme
piloté à distance par un équipage, via des létal autonome (SALA) qui est un système
moyens de télécommunication. L’équipage robot disposant d’une part d’autonomie
accomplit à distance les mêmes tâches plus ou moins développée et qui mène
que s’il était embarqué ; par lui-même, de par sa conception, des
– le système télé-supervisé, qui est un sys- missions de destruction. De tels systèmes
tème dont certaines tâches (navigation, existent déjà (torpilles, missiles « ro-
observation, pointage des capacités de deurs », systèmes de défense).
tir) sont automatisées. Grâce à des Certains pays (Etats-unis, Chine…) nourris-
moyens de télécommunication, un opé-
sent de grandes ambitions en matière de
rateur analyse la situation fournie par les
systèmes et contrôle l’exécution des développement puis d’acquisition de sys-
tâches les plus sensibles (pointage et ou- tèmes autonomes. Les avancées observées
verture du feu par exemple) ; en matière d’intelligence artificielle crédi-
bilisent ces velléités. Pour autant, sauf
– le système autonome qui exécute l’en-
semble de ses tâches sans intervention rupture technologique majeure, les armes
humaine, y compris les plus sensibles, totalement autonomes ou « robots
telles qu’elles lui ont été assignées avant tueurs » ne devraient pas voir le jour avant
le début de sa mission. toutes les tâches 20 à 30 années.
188
1.2 – La robotique militaire, une donnée déjà opérationnelle et qui se
développe
tous les pays producteurs d’armement atteindre 10,2 Md$/an en 20213. Par
(Etats-unis, russie, Chine, france, Grande- ailleurs, les études capacitaires concluent à
Bretagne, Israël…) proposent aujourd’hui l’autonomisation possible de tous les
des systèmes d’armes, y compris létaux2, systèmes militaires pour presque toutes les
intégrant des robots ou des systèmes missions : systèmes de renseignement, de
autonomes (suivi de terrain automatique surveillance et de reconnaissance, systèmes
pour avions de combat, systèmes de offensifs et systèmes de commandement.
défense anti-aérienne et anti-missile, tous les milieux d’engagement sont
missiles de croisière ou « rodeurs », concernés. Le potentiel d’accroissement du
systèmes d’autodéfense de plateformes de nombre de ces systèmes s’avère très
combat, mines marines). sur le plan important.
économique, le marché de la robotique Aujourd’hui, les avions de combat peuvent
militaire est évalué à 3,2 Md$/an. Il devrait évoluer en suivi de terrain automatique et
2 - En général, les systèmes défensifs sont dotés d’un plus large degré d’autonomie que les systèmes offensifs pour lesquels
l’ouverture du feu reste soumise à l’autorisation d’un opérateur.
3 - Etude de marché WINTERGREEN RESEARCH (2014).
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
leurs pilotes peuvent se contenter d’auto- en témoigne le projet MALE RPAS (Moyenne
riser le tir de leur armement selon une altitude et Longue Endurance Remotely Piloted
séquence que le calculateur principal de Aircraft System) lancé en 2014 et qui devrait
l’avion a élaboré et proposé. Dans le aboutir en 2025 à une première livraison
domaine du renseignement, les drones aux pays partenaires (france, Allemagne,
aériens sont apparus dès les années 60, Italie, Espagne). Des programmes de
mais leur véritable essor date des années démonstrateurs d’uCAV furtifs sont en
90 avec l’apparition de drones de recon- outre conduits par la Grande-Bretagne
naissance télé-opérés de longue (Taranis) et par un groupe d’industriels
4
endurance . une nouvelle étape a été fran- européens emmenés par DASSAULT
chie avec les premières frappes de drones AVIATION (Neuron), tandis que l’Europe, en
de reconnaissance armés5 dans les crises particulier la france, est présente sur le
des années 2000 ; en parallèle, les secteur des drones tactiques.
Américains lançaient le développement de
Dans le milieu maritime, les systèmes
drones de combat autonomes furtifs6.
d’autoprotection autonomes sont apparus
Actuellement, des drones à décollage ver-
sur les navires à partir des années 50. Au
tical ou volant en essaim sont à l’essai avec
cours des années 70, ces systèmes ont été
des perspectives opérationnelles promet-
dotés de modes de tir autonomes. Ainsi,
teuses7. L’importance prise par les drones
les Américains défendent à courte portée
dans les opérations militaires est désor-
leurs plateformes avec le système automa-
mais une évidence que personne ne
tique Phalanx qui acquiert sa cible, pointe
conteste. Elle se constate tout particulière-
son canon multitubes et ouvre le feu dans 189
ment aux Etats-unis, pays qui consacre
une séquence entièrement automatisée.
chaque année, dans son budget de la
Dans le domaine du renseignement, de la
défense, environ 5 milliards de dollars à
surveillance, de la reconnaissance et de la
ces systèmes et qui prévoit que ses forces
guerre des mines d’autres systèmes auto-
armées puissent en 2019 activer en perma-
nomes sont proposés. L’industriel THALES a
nence 90 orbites de drones aériens de
ainsi récemment présenté un concept de
surveillance, alors même que la CIA peut
drone mixte de surface et sous-marin,
déjà en activer une vingtaine. si Israël a
l’AUSS (Autonomous Underwater & Surface
bien perçu le potentiel militaire de ces
System), qui pourrait conduire un large
engins, l’Europe a pris du retard dans le
spectre de missions de manière autonome
domaine des drones de longue endurance
sur une période de plusieurs semaines.
et, malgré plusieurs tentatives manquées
de coopération industrielle dans le passé, Dans le domaine des opérations terrestres,
en est réduite à acquérir sur étagère des des systèmes autonomes sont apparus au
matériels américains ou israéliens. Elle milieu des années 2000 avec pour princi-
semble néanmoins se mobiliser, comme pal objectif de préserver la vie des
4 - Drones israéliens Hunter puis Héron, drones américains de la famille Predator.
5 - MQ-1 Predator, puis MQ-9 Reaper américains notamment.
5 - Ces développements d’UCAV (Unmanned Combat Air Vehicle) ont débouché sur une série de vols du démonstrateur X 47B entre
2011 et 2015, au cours desquels plusieurs « premières » ont été réalisées pour un drone (premier catapultage et premier
appontage en 2013, premier ravitaillement en vol en 2015).
5 - En octobre 2016, trois chasseurs F 18 américains ont largué à grande vitesse 103 mini-drones qui ont ensuite évolué en
essaim mettant en œuvre un processus de décision collective ayant conduit à des adaptations de la formation en vol.
combattants. Depuis lors, des robots et en reste et auraient déjà déployé une unité
drones sont très largement utilisés, princi- robotisée10 en syrie pour s’emparer de
palement dans des missions d’observation points clés du terrain11. Le robot russe
et de déminage8. Ils permettent de soutenir Volk 2, télé-piloté, serait capable de tirer en
l’homme et de préserver sa vie, sa santé et mouvement à une vitesse de 35 km/h avec
ses forces9. Par ailleurs, depuis les années une excellente précision de tir. L’armée
2010, les systèmes de défense autonomes russe l’utiliserait pour protéger ses
létaux répondent au besoin de protection camions porte-missiles balistiques. Le
des personnels et des biens et à l’interdic- robot chenillé Strelok, capable de se mou-
tion de zones (frontières, zones interdites, voir en environnement urbain, serait
infrastructures militaires ou vitales...) face utilisé par les forces spéciales. Les russes
à une menace permanente. Ainsi, depuis mettraient aussi en œuvre un robot démi-
2013, la Corée du sud a réparti le long de neur Ouran-6, télé-piloté, qui détecterait et
sa frontière avec la Corée du Nord des neutraliserait tout type de mines. Enfin, le
robots SGR-A1 développés par SAMSUNG dernier char russe, le T 14 Armata, serait
TECHWIN. Dotés de capteurs et armés équipé d’un système d’autonomisation
d’une mitrailleuse et d’un lance-grenade, complète de sa tourelle. En 2025, l’objectif
ceux-ci remplissent une mission de senti- affiché par les militaires russes est d’em-
nelle statique. La fonction d’ouverture du ployer plus de 30 % de systèmes d’armes
feu, quoiqu’automatisable, demeure néan- autonomes et semi-autonomes. Aux Etats-
moins sous le contrôle d’un opérateur unis, le commandant du Marine Corps a
humain distant. Les Israéliens, quant à eux, déclaré vouloir équiper chacune de ses sec-
190 ont développé un drone terrestre armé tions de Marines de mini-drones de
nommé Segev pour patrouiller le long de reconnaissance et le commandement des
leur frontière avec la bande de Gaza. La opérations spéciales a demandé que lui
Chine indique développer des groupes de soit proposé pour évaluation en 2018 un
combat robotisés. Les russes ne sont pas prototype d’exosquelette.
1.3 – Atouts et limites des robots et des systèmes autonomes
Les robots permettent au combattant d’une mobilité (vitesse, accélération, durée)
terrestre de tirer parti des capacités bien supérieure à la résistance humaine.
techniques des équipements actuels qui Les systèmes télé-supervisés permettent de
dépendent de capteurs toujours plus réduire les pertes et le risque d’effets colla-
performants mais dont la masse est téraux en permettant d’exécuter un « geste
pénalisante en termes de mobilité et technique » parfait et largement dépouillé
d’endurance. Ils disposent généralement de tout affect. Ils permettent aussi d’accé-
8 - L’armée américaine aurait acquis plus de 14 000 exemplaires de petits robots de déminage Packbot et Talon et plus de
11 000 exemplaires des microdrones Raven.
9 - La société BOSTON DYNAMICS propose ainsi des robots mules (Big Dog et LS 3).
10 - Equipée de robots Plateform-M et Argo (1 000 kg, 20 km/h, équipé d’une mitrailleuse et de grenades).
11 - La réalité de ce déploiement fait débat.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
lérer le rythme de l’action militaire grâce à ont ainsi été abattus en Irak en 2003 par
une disponibilité quasi-permanente au des missiles anti-aériens américains Patriot
plus près des combats. tirés en mode automatique et un F 16 a été
quant aux systèmes autonomes, leurs contraint pour se défendre de tirer sur une
atouts sont encore plus nombreux. un batterie de Patriot). Les dysfonctionnements
récent rapport américain12 identifie les sont généralement traités par une
domaines opérationnels au sein desquels adaptation des procédures opérationnelles
l’autonomie peut apporter une plus-value et des processus de développement et de
notable : qualification. Au bilan, aucun retour en
arrière vers des systèmes non autonomes
– l’accélération de la prise de décision ; n’a été constaté.
– le traitement et l’ordonnancement de
La crainte de voir la machine trop
données en masse ;
s’autonomiser et ainsi de faire perdre de la
– la réaction à des lacunes en matière de cohérence à la manœuvre d’ensemble par
transmissions opérationnelles ; altération de l’unicité de commandement,
– la gestion de la complexité d’une ma- conduit aujourd’hui les armées qui
nœuvre « coordonnée » ; disposent de systèmes autonomes à
imposer le maintien d’une intervention
– les missions dangereuses pour l’homme
humaine dans la chaine d’engagement.
et la permanence opérationnelle.
Cette précaution bride cependant les
on pourrait ajouter à ces atouts, la capa- potentialités de la machine — qui
cité des systèmes autonomes à jouer un dépassent celles de l’homme — et impose 191
rôle de multiplicateurs d’influence (crainte le maintien d’une liaison entre l’opérateur
de l’adversaire, confiance des alliés) et à et le système qui constitue une
analyser les expériences dans une logique vulnérabilité. Dans un souci d’efficacité
d’optimisation progressive de leur emploi. opérationnelle et de responsabilité, c’est au
Au rang des limites de ces machines il faut cas par cas, au regard des missions à mener
relever leur inaptitude à agir en dehors du par la machine qu’il convient de
domaine d’application prévu et un risque s’interroger sur le degré d’autonomie
de perte de contrôle du système. La concédé à celle-ci. La question du principe
complexité de certaines situations de la place de l’homme dans la décision
tactiques excède encore leurs capacités d’ouverture du feu résulte d’une politique
d’analyse, générant ainsi des incidents (un d’emploi de l’arme et non de l’arme elle-
Tornado britannique et un F 18 américain même.
12 - rapport sur l’ « Autonomy » du Defense Science Board du Department of Defense (DoD) des Etats-unis d’Amérique (juin 2016).
1.4 – Les nanotechnologies en uniforme
Les nanotechnologies sont un ensemble de nologies (C2N) s’installera fin 2017 à Paris-
technologies émergentes liées à l’échelle saclay. Il développera des axes de
nanométrique qui présentent un potentiel recherche stratégique dans les domaines
de développement industriel sans précé- des matériaux, de la nanophotonique, de
dent (l’Europe évoque un marché de la nanoélectronique et des nanobiotech-
l’ordre de mille milliards d’euros). Les nologies appliquées aux micro-nano
bénéfices attendus touchent des domaines systèmes.
variés comme les transports (nouvelle élec- on estime qu’un quart des investissements
tronique), l’agriculture (pesticides et consacrés au développement des nano-
engrais mieux ciblés), les énergies renou- technologies seront dédiés à un usage
velables, l’environnement (dépollution, sécuritaire et militaire (détection, protec-
réduction des émissions), l’alimentation tion, capteurs, armes). D’ores et déjà, les
(emballages, adjuvants, conservateurs), les nanotechnologies permettent d’accroître
technologies de l’information et des com- les capacités des armes, des munitions, des
munications (miniaturisation, successeurs vecteurs, voire des senseurs et des moyens
du silicium), les textiles (vêtements inno- de protection. C’est ainsi que les blindages
vants), la chimie durable et la santé. En se font plus légers et plus résistants, que
informatique, en particulier, les nanotech- des revêtements furtifs apparaissent, que
nologies constituent une des voies les plus des particules ultrafines sont utilisées pour
192 prometteuses pour miniaturiser les transis- la propulsion et les explosifs et que l’arri-
tors et dépasser les limites du silicium vée dans les forces terrestres de
aussi bien en finesse d’intégration qu’en microdrones tactiques préfigure un chan-
vitesse de traitements. regroupant le gement significatif de la vision du champ
Laboratoire de photonique et de nanostructures de bataille et partant des modes opéra-
(LPN) et l’Institut d’électronique fondamentale toires des petites unités terrestres
(IEf), le Centre de nanosciences et de nanotech- combattantes.
1.5 – Les armes à énergie dirigée, du mythe à la réalité
on appelle arme à énergie dirigée, une – la fulgurance de leur tir permet de mul-
arme capable de faire se propager vers une tiples engagements dans des séquences
cible, à la vitesse de la lumière, un faisceau très brèves, y compris contre des mobiles
d’ondes électromagnétiques (laser ou extrêmement rapides ;
micro-ondes), le cas échéant avec une – leur puissance pouvant être modulée,
grande directivité (arme laser). elles offrent la possibilité de produire une
Les avantages que présentent ces armes large gamme d’effets létaux ou non ;
sont multiples :
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
– la directivité de leur faisceau leur assure reconnaissance Key Hole et, qu’il y a une
une très grande précision et une excel- dizaine d’années, les Américains ont
lente maîtrise des effets du tir (arme conduit quelques essais de laser aéroporté
laser) ; anti-missile. Mais, au niveau tactique,
– s’affranchissant de toute munition, elles outre des systèmes d’autoprotection
se révèlent économiques13 et peuvent montés sur aéronefs qui sont déjà
théoriquement tirer tant que de l’énergie largement répandus, les armes laser restent
leur est fournie. rares dans les unités opérationnelles. Elles
ont pourtant fait leur apparition il y a déjà
plus de vingt ans. En 1995, déjà, la Chine
a) Les armes laser commercialisait le laser tactique ZM 87,
Ces atouts théoriques ne peuvent toutefois présenté comme étant capable d’aveugler
se traduire par un avantage opérationnel temporairement des soldats et les optiques
qu’après avoir maîtrisé plusieurs difficultés de leurs systèmes de visée et d’observation.
techniques s’agissant des armes à énergie Du côté américain, le THEL (Tactical High
dirigée utilisant un faisceau laser : Energy Laser), un laser de forte puissance, est
parvenu à détruire en vol une salve d’obus
– celle de la capacité à produire dans un
de mortier lors d’un essai réalisé en 2004.
environnement opérationnel l’énergie
on observe par ailleurs, depuis 2014, la
nécessaire au tir (typiquement le triple de
la puissance du tir) ; présence à bord de certains navires de l’US
Navy d’armes laser capables de détruire à
– celle du refroidissement du laser qui dis- plusieurs kilomètres des missiles, des
sipe une grande quantité de chaleur à drones ou de petites embarcations. D’une
193
chaque tir ; puissance de 30 kW, cette arme est la
– celle de la gestion en toute sécurité dans première de cette nature à être devenue
une ambiance agressive des réactifs chi- opérationnelle aux Etats-unis.
miques utilisés pour déclencher le tir
s’agissant des développements en cours, le
dans les lasers chimiques ;
Pentagone est plutôt taiseux sur ce sujet
– celle du « blooming », phénomène qui susceptible d’apporter aux forces améri-
tend à disperser dans l’atmosphère l’éner- caines un avantage décisif en opérations et
gie du faisceau laser. les autres pays se montrent particulière-
Au-delà de ces défis technologiques, qui ment discrets. quelques informations ont
restent à relever pour la plupart, les armes néanmoins été données qui révèlent l’exis-
laser resteront à jamais limitées par leur tence d’un réel effort américain. A la fin
des années 2000, la DARPA14, l’agence de
inaptitude au tir indirect.
recherche du Pentagone, et l’US Air Force ont
Parmi les armes à énergie dirigée, les plus ainsi lancé le programme HELLADS (High
matures utilisent un faisceau laser. La Energy Liquid Laser Aera Defense System) avec
Chine et les Etats-unis apparaissent les pour objectif de réaliser une arme laser
plus en pointe dans ce domaine. on se d’une puissance de 150 kW, dont l’encom-
souvient, qu’en 2006, un laser situé en brement et la masse seraient divisés par
Chine a aveuglé un satellite américain de dix par rapport aux standards du début du
13 - selon l’US Navy, le coût d’un tir est de l’ordre de l’euro, alors que celui d’un missile anti-aérien par exemple est de l’ordre
du million d’euros.
14 - DARPA : Defense Advanced Research Projects Agency.
programme. Avec l’ambition d’obtenir un peuvent aller jusqu’à une destruction com-
ratio poids/puissance de 5 kilogrammes plète. Ce type d’armes offre l’avantage
par kilowatt, la perspective d’un emport d’une grande efficacité sur les infrastruc-
par avion de ce laser apparaît crédible. on tures modernes qui sont de plus en plus
sait que des essais du HELLADS ont débuté dépendantes de l’électronique, tout en ne
à l’été 2015 sur le champ de tir de White provoquant aucune victime, du moins par
sands au Nouveau Mexique. Aujourd’hui, effet direct. Cependant, il a été constaté
l’US Air Force finance deux programmes qu’à certaines fréquences (de l’ordre de
pour lesquels elle a déjà consacré, avec la 95 Mhz), les ondes millimétriques péné-
DARPA, 500 M$. Il s’agit, d’une part, du traient l’épiderme humain sur une très fai-
programme SHIELD (Self Protect High Energy ble profondeur (de l’ordre de 15 mm) et
Laser Demonstrator) qui vise à démontrer, dès provoquaient une sensation d’échauffe-
2021, la faisabilité de l’emport d’un laser ment quasi-insoutenable. Des systèmes
de moyenne puissance par un chasseur d’interdiction de zone utilisant ce principe
pour son autoprotection15, et, d’autre part, ont été testés dans les années 2000 aux
du programme DLWS (Demonstrator Laser Etats-unis à l’issue de recherches engagées
Weapon System), qui prolonge le HELLADS et dès les années quatre-vingt.
qui est destiné à la défense sol-air d’une
plateforme contre les missiles, les Plusieurs indices révèlent l’existence de
roquettes, les obus de mortiers… L’US Air programmes militaires chinois d’armes à
Force annonce d’ores et déjà faisable de réa- micro-ondes, alors que des équipements
liser un tel système en limitant sa masse à américains sont déjà opérationnels et que
2,5 tonnes. Elle affiche par ailleurs l’ambi- d’autres sont en développement. L’US Air
194
tion d’équiper ses chasseurs d’armes laser Force a testé en 2012 avec succès le concept
dans le courant de la décennie prochaine. d’un missile de croisière aéroporté empor-
L’US Navy a, quant à elle, annoncé en jan- tant une charge utile générant des impul-
vier 2017 qu’un laser cinq fois plus sions électromagnétiques16. un de ses
puissant que celui qu’elle déploie déjà représentants a indiqué en 2016 que cette
serait testé à bord d’un bateau dans l’an- capacité était opérationnelle et que le mis-
née et, qu’une année plus tard, cette arme sile de croisière JASSM-ER avait été choisi
serait opérationnelle sur un porte-avions pour la déployer. En parallèle, a été déve-
ou un destroyer. loppé par l’Air Force un système d’interdic-
tion de zone non létal, l’Active Denial System
(ADS)17, qui est opérationnel depuis 2008
b) Les armes à micro-ondes
et a été déployé brièvement en Afghanistan
Les armes à micro-ondes fonctionnent en en 2010. une version plus compacte,
émettant un faisceau, ou de courtes impul- susceptible d’être embarquée à bord d’un
sions, d’ondes à hautes fréquences (dans la véhicule ou d’un aéronef est en développe-
gamme 30 – 300 Ghz). Lorsque le flux ment. un « fusil anti-drone » à micro-
d’énergie envoyé rencontre des circuits ondes serait par ailleurs actuellement
électriques ou électroniques non protégés, déployé en zone syro-irakienne au sein des
il provoque des dysfonctionnements qui forces américaines.
15 - La masse visée est inférieure à 750 kg et l’encombrement de l’ordre de 2 m3.
16 - Programme CHAMP (Counter-electronics High Power Microwave Advanced Missile Project).
17 - selon l’USAF, l’ADS aurait été testé sur 13 000 individus et, dans deux cas seulement, des soins médicaux auraient été
nécessaires. Des études médico-biologiques poussées auraient établi l’absence d’effets cancérogènes et d’impact sur la
fertilité d’une « illumination » par l’ADS.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
2 – scénario de référence pour 2030
La technologie disponible en 2030 nombreux capteurs de renseignement mis
permettra au chef militaire de se placer à à sa disposition généreront une abondance
distance du danger mais suffisamment d’informations qui nécessitera un
proche du champ de bataille pour traitement algorithmique. L’organisation
percevoir la manœuvre et bénéficier d’une du commandement se sera adaptée pour
juste appréciation de situation. Les tirer profit de ces capacités nouvelles.
2.1 – Des robots et systèmes autonomes omniprésents
En raison des avantages opérationnels avé- ploiement futur sous forme d’essaim de
rés qu’ils offrent, l’utilisation militaire de robots plutôt qu’en termes de plate-
robots et de systèmes autonomes se sera formes coûteuses, peu nombreuses et ex-
développée de manière exponentielle, posées aux coups. Le mode d’action en
quoique différenciée, à l’échéance de essaim permet de saturer les défenses en-
2030. Les armées des grandes puissances nemies et de créer un « effet de souffle »
utiliseront les matériels les plus sophisti- dont la nature psychologique ne doit pas
qués ; les autres armées acquerront des être sous-estimée. que ce soit pour des 195
matériels moins sophistiqués ou plus an- missions de renseignement ou de combat
ciens. Les organisations non-étatiques, (avec des petites charges explosives embar-
dont les organisations terroristes, procéde- quées), ces déploiements d’essaim de ro-
ront par détournement d’usage de techno- bots seront difficiles à contrer pour les
logies civiles, aisément disponibles, à un unités combattantes qui auront à les af-
coût faible. Cette utilisation généralisée de fronter. Le mouvement des essaims repo-
robots et de systèmes autonomes constitue sant sur des algorithmes de calculs et sur
un enjeu stratégique. Après la maîtrise des l’intelligence artificielle sera très difficile à
applications de l’énergie nucléaire dans les prévoir et donc à prévenir.
années 50 et l’informatique dans les an- Le système de combat collaboratif,
nées 70, ces objets pourraient devenir comprenant des composantes pilotées
l’une des bases du 3ème « offset »18, selon comme des composantes autonomes,
une expression américaine. bénéficiera d’une capacité d’analyse et
La miniaturisation des robots, leur inté- d’un délai de réaction sans commune
gration de capacités d’intelligence artifi- mesure avec un ensemble de systèmes
cielle et un rapport coût/efficacité pilotés par des humains. De ce fait, les
favorable conduisent à envisager leur dé- armées qui disposeront de ces capacités
18 - Avantage opérationnel perdurant sur plusieurs décennies.
bénéficieront des effets d’une rupture et maritimes avec l’attribution de zones
majeure dans l’équilibre des forces. d’évolution très précises.
Dans les espaces aériens et maritimes, les Les robots et systèmes autonomes seront
robots et systèmes autonomes se seront bien au cœur de la transformation des
fortement développés en 2030. Grâce aux armées et de la conduite des opérations
drones aériens armés de longue endu- dans les décennies à venir. Cette transfor-
rance, dont l’emploi se sera généralisé mation comportera des volets politique,
dans les milieux permissifs, pourront être stratégique et technologique et devra être
réunies en permanence au-dessus de ces assortie d’un accompagnement normatif
théâtres une excellente connaissance de la et doctrinal. Compte tenu de la durée des
situation tactique et une aptitude à déli- cycles de renouvellement des équipements
vrer sous très faible délai un armement de militaires, tout retard capacitaire en sys-
précision. L’efficacité opérationnelle des tèmes autonomes, civils et militaires,
armées qui seront dotées de ce type induira potentiellement un déclassement
d’équipement sera grandement augmen- opérationnel, puis industriel et enfin
tée. politique. A contrario, leur emploi par une
Dans l’espace terrestre, les robots et sys- armée permettra une amélioration signifi-
tèmes autonomes se seront imposés cative de son efficacité et de sa supériorité
comme éléments d’environnement du opérationnelle.
combattant pour l’appuyer, le soutenir et Les progrès technologiques à faire sont
démultiplier son action. Ils seront indis- encore nombreux pour parvenir à la
196 pensables pour la réalisation de missions situation décrite plus haut. Il s’agira, en
en zone contaminée. Ils seront très pré- particulier :
sents en tant que capteurs de renseigne-
ment (drones tactiques notamment), pour – de maîtriser l’intelligence artificielle et les
réaliser les missions les plus exposées (dé- capacités de communications directes
minage, reconnaissance en milieu hostile) entre les composantes des systèmes ;
et pour soutenir le combattant (robots – d’augmenter le niveau d’autonomie des
agissant dans les différentes fonctions de composantes ;
ravitaillement, de maintenance et de santé
– de déterminer la place la plus adaptée
pour l’évacuation). Ils seront aussi utilisés
pour l’être humain dans la chaîne de dé-
pour sécuriser les emprises (robots senti-
cision.
nelles), mission très consommatrice de sol-
dats en opérations extérieures ou sur le Des enjeux juridiques éthiques et sociaux
territoire national. Les robots et systèmes devront aussi être pris en compte. Afin
autonomes armés évolueront dans des es- d’être accepté par la société et l’institution
paces attribués, éloignés des combattants militaire, un système autonome devra
humains pour éviter tout tir fratricide et démontrer sa supériorité sans conteste. Il
pression psychologique sur ces derniers. A devra donc commettre, dans son spectre de
ce titre, la préparation de la mission sur missions, moins d’erreurs, provoquer
le champ de bataille terrestre s’inspirera moins de dégâts collatéraux, atteindre des
de celle effectuée dans les espaces aériens objectifs plus précisément qu’un système
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
habité, commandé ou supervisé à distance. individuel, tant que leur emploi restera
A l’instar des systèmes télé-opérés, la mise conforme au droit international en vigueur
en œuvre des systèmes autonomes ne et à une doctrine nationale politiquement
devrait donc pas s’accompagner d’une assumée.
augmentation du risque juridique
2.2 – Les nanotechnologies comme multiplicateur de forces
En 2030, les nanotechnologies permet- neuroprothèses). Les innovations issues du
tront notamment aux forces terrestres de domaine des textiles (vêtement interactifs),
se déplacer plus facilement (pneuma- de l’agriculture (traitement de l’eau, dépol-
tiques aux renforts carbonés), d’être plus lution des sols) ou de l’alimentation
difficilement repérables (camouflage actif, achèveront cette métamorphose de la
furtivité), d’être soutenues par une logis- conduite des opérations. sur le plan stra-
tique plus légère (robots d’allègement, tégique, les nanotechnologies pourront
autonomie accrue des piles, vêtements résoudre certaines difficultés politico-éco-
plus résistants) et d’être mieux protégées nomiques actuelles (additifs nano pour les
(équipements de protection, structures carburants, contournement des « terres
auto-adaptatives). Elles mettront à la dis- rares »).
position des forces une meilleure Les nouveaux matériaux nécessaires aux 197
acquisition du renseignement (capteurs, nanotechnologies devront cependant être
drones, réseaux de surveillance), un traite- accessibles. La diversité des sources
ment plus rapide des informations d’approvisionnement nécessaires aux
(calculateurs, écrans souples) et leur offri- technologies clés (cas du graphène en
ront des armes plus performantes particulier) ne pourra, comme pour la
(propulseurs, explosifs, lasers, armes non fonderie silicium actuellement, se réduire
létales). Enfin elles permettront un meil- au couple Etats-unis – Chine. De nouveaux
leur soutien de l’homme par les progrès régimes de limitation et de contrôle des
liés à la médecine (implants bio-compati- arsenaux devront probablement être
bles, médecine d’urgence, antidotes, envisagés.
2.3 – Les armes à énergie dirigée, comme atout maître
tout porte à croire qu’en 2030, Etats-unis deront en milieu urbain, à laquelle par ail-
et Chine, au moins, disposeront d’armes leurs se seront encore accrues les dépen-
à énergie dirigée opérationnelles et effi- dances des sociétés aux moyens
caces. A cette échéance, à laquelle près des électroniques, il est vraisemblable que ces
deux tiers de la population mondiale rési- armes précises, non létales, et particulière-
ment efficaces contre des réseaux élec- ondes non létaux isoleront la ville et inter-
triques et électroniques auront convaincu diront à tout élément ennemi de s’en ap-
de leur intérêt les nations les plus avancées procher.
sur le plan militaire.
selon toute vraisemblance, les technolo-
on peut aisément imaginer en 2030 des gies permettant aux Américains, et peut
forces terrestres de ces pays progressant
être aux Chinois, de disposer de systèmes
dans une ville qui aura au préalable été
d’autoprotection laser particulièrement
survolée par quelques missiles de croisière
qui auront neutralisé toute l’électronique performants à bord de leurs avions de
qui s’y trouvait par une impulsion électro- combat auront été maîtrisées en 2030,
magnétique. un « bouclier » laser proté- alors que ces équipements se seront géné-
gera leur progression de tous tirs de ralisés sur les navires de guerre des ma-
missiles ou d’artillerie. Des systèmes micro- rines les plus modernes.
3 – complète
scenario de rupture :
de robots tueurs
l’autonomisation
La robotisation associée aux capacités utiliseraient leur capacité d’auto-
198
d’intelligence artificielle s’imposera apprentissage pour s’éloigner des règles
inéluctablement sur le champ de bataille initiales d’ouverture du feu.
en raison de ses nombreux atouts. La
Cette autonomisation serait aussi très
fonction létale de ces robots ne sera qu’une
option additionnelle à des objets relevant dangereuse compte tenu du risque de
de technologies duales19. Il est donc déprogrammation et de reprogrammation
difficile d’imaginer que certains des robots par des opérations
belligérants ne seront pas tentés de se cybernétiques adverses.
doter de tels systèmes d’armes. Cette autonomisation, qui aurait pour
Le scénario de rupture qui pourrait être corollaire un désengagement de l’être
envisagé à l’échéance de 2030 serait donc humain du champ de bataille,
le recours à des systèmes entièrement transformerait assurément la physionomie
autonomes dotés de capacités létales de la guerre qui n’aurait plus comme
(SALA). limites que les capacités de robots,
Ce risque serait d’autant plus grand que les démultipliées par rapport à celles des êtres
SALA, dotés d’une intelligence artificielle, humains. l
19 - De nature civile et militaire.
PArtIE 2 ruPturEs tEChNoLoGIquEs – ruPturEs strAtéGIquEs
199
LISTE DES PRINCIPAUX
ACRONYMES
A2/AD Anti-access/area denial / Déni d’accès et interdiction de zone
ABM Anti Ballistic Missile / Missile antibalistique
AHW Advanced Hypersonic Weapon - Arme hypersonique avancée
AIEA Agence internationale de l’énergie atomique
AM Additive Manufacturing / fabrication additive
AMU Aerial Maintenance Unit / unité de maintenance des avions
ANr Agence Nationale de la recherche
ANssI Agence Nationale de la sécurité des systèmes d’Information
AsAt Armes anti-satellitaires
AsMP Air-sol Moyenne Portée
AsMPA Air-sol moyenne portée amélioré
AUSS Autonomous Underwater & Surface System / Drone mixte de surface et sous-marin 201
BItD Base industrielle et technologique de défense
BMD Ballistic missile defense / Défense antimissile balistique de territoire
BRAIN Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies
C2 système dit « C2 » : système de commandement et de contrôle
C4ISR Command, Control, Communications, Computers, Intelligence, Surveillance, Reconnaissance
CCI Chambre de commerce et d’industrie
CEA Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives
CEN Centre d’études nucléaires (Belgique)
CERT-UE Computer Emergency Response Team
CErtEC Centre de ressources technologiques
CEtIM Centre technique des industries mécaniques
CGArM Conseil Général de l’Armement
CIBDu Commission interministérielle des biens à double-usage
CIEEMG Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre
CJuE Cour de justice de l’union européenne
CNCB Conseil national consultatif pour la biosécurité
CNrs Centre National de recherche scientifique
CofIs Comité de la filière industrielle de sécurité
COTS Commercial off the Shelf / Accès réduit à la technologie
CPGS Conventional Prompt Global Strike / frappe intercontinentale sur court préavis
CuPEEA/
COPUOS Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique / Committee on
the Peaceful Uses of Outer Space
DAMB Défense antimissile balistique
DARPA Defense Advanced research projects Agency / Agence pour les projets de recherche avan-
cée de Défense
DGA Direction générale de l’armement
DGE Direction générale des entreprises (Ministère de l’économie)
DoD Department of Defense / Ministère de la défense américain
ENISA European Network and Information security Agency / Agence européenne chargée de la
sécurité des réseaux et de l’information
EPAA European phased adaptative approach
EPfL Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne
EsCPI Ecole supérieure de la physique et de la chimie industrielles de la ville de Paris
EuroPoL office européen de police
Fablab Fabrication laboratory / Laboratoire de fabrication
fMAN futur Missile Anti-Navire
fMC futur Missile de Croisière
GAfA Géants du Net : Google, Apple, facebook, Amazon
GBI Ground Based Interceptor / Intercepteurs longue portée basés sur le sol américain
GrAVEs Grand réseau Adapté à la Veille spatiale
HAWC Hypersonic Air Breathing Weapon Concept
202
hCr haut-Commissariat aux réfugiés
HSSW High-Speed Strike Weapon
IADC Inter-agency Space Debris Coordination Committee / Comité de coordination inter-
agences sur les débris spatiaux
ICBM Inter-continental balistic missile / missile balistique intercontinental
IDN Identité numérique
IED Improvised explosive device / Engin explosif improvisé
INrA Institut National de la recherche Agronomique
INrIA Institut National de la recherche en informatique et en automatique
INsErM Institut National de la santé et de la recherche médicale
IrM Imagerie par résonance magnétique
Isr Intelligence, surveillance, reconnaissance
KET Key Enabling Technology / technologie capacitaire clé
LEO Low Earth Orbit / orbite basse terrestre
LRSO Long Range Standoff / attaque de longue portée à distance de sécurité
MCo Maintien en condition opérationnelle
MOOC Massive Open Online Course / Cours en ligne ouvert et massif
MTCR Missile technology control regime / régime de contrôle de la technologie des missiles
NASA National Aeronautics and Space Administration / Administration Aéronautique et
spatiale Nationale (Etats-unis)
NBIC Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives
NESD Neural Engineering System Design
LIstE DEs PrINCIPAuX ACroNYMEs
NIH National Institute for Health / Institut National de la santé (Etats-unis)
NIST National Institute of Science and Technology / Institut National de la science et de la
technologie (Etats-unis)
NNMI National Network for Manufacturing Innovation / réseau national d’innovation en
matière de procédés de fabrication
NrBC Nucléaire, radiologique, biologique et chimique
NSG Nuclear Suppliers Group / Groupe des fournisseurs nucléaires
oCDE organisation de coopération et de développement économiques
oIG organisation inter-gouvernementale
oNErA office National d’Etudes et de recherches Aérospatiales
oNG organisation non-gouvernementale
oNu organisation des Nations unies
osCE organisation pour la sécurité et la coopération en Europe
otAN organisation du traité de l’Atlantique Nord
PArAfE Passage Automatisé rapide aux frontières Extérieures
PAROS Prevention of an Arms Race in Outer Space / Prévention d’une course d’armements dans
l’espace extra-atmosphérique
PCrD Programme cadre de recherche et de développement (uE)
PIA Programme d’investissement d’avenir
PME Petites et moyennes entreprises
PNR Passenger Name Record / Données des dossiers passagers
r&D recherche et développement 203
rEtEX retour d’expérience
RFID Radio Frequency Identification Device / identification par radio fréquence
rtP registered traveller Programme / Programme d’enregistrement des voyageurs
s&t science et technologie
sALA système d’arme létal autonome
sCAf système de combat aérien futur
sGDsN secrétariat Général de la Défense et de la sécurité Nationale
sIs système d’information schengen
sNLE sous-marin nucléaire lanceur d’engins
SSA Space Situational Awareness / Connaissance de la situation dans l’espace
TBG Tactical Boost Glide / Programme de démonstrateur de planeur hypersonique
TBMD Theater ballistic missile defense / défense de théâtre
TCP/IP Transmission control protocol/Internet protocol / Protocole de contrôle des
transmissions / Protocole Internet
THAAD Terminal High Altitude Area Defense / Intercepteurs haut endo-atmosphériques mobiles
tNP traité de non-prolifération nucléaire
UCAV Unmanned Combat Air Vehicle / Drone de combat
uE union européenne
uIt union internationale des télécommunications
USAF US Air Force / Armée de l’air des Etats-unis
WTEC World Technology Evaluation Center (Think Tank)
Maquette : Pôle Conception graphique-fabrication – DsAf/DPL
Impression : DILA – Mai 2017.
ChoCs futurs
étude prospective à l’horizon 2030 :
impacts des transformations
et ruptures technologiques
sur notre environnement
stratégique et de sécurité
51, boulevard de La tour-Maubourg
75700 Paris sP 07
01 71 75 80 00
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