Craup 309
Craup 309
urbaine et paysagère
1 | 2018
Innover ?
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/craup.309
ISSN : 2606-7498
Éditeur
Ministère de la Culture
Référence électronique
Natasha Chayaamor-Heil, François Guéna et Nazila Hannachi-Belkadi, « Biomimétisme en architecture.
État, méthodes et outils », Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère [En ligne], 1 |
2018, mis en ligne le 30 janvier 2018, consulté le 31 octobre 2024. URL : http://
[Link]/craup/309 ; DOI : [Link]
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Biomimétisme en architecture. État, méthodes et outils 1
due au fait qu’on associe souvent des termes issus des sciences du vivant à certaines
activités de conception architecturale (métabolisme, architecture organique,
conception évolutionnaire, conception génétique, etc.).
4 Les spécialistes du biomimétisme s’accordent pour distinguer actuellement deux
approches possibles : soit on recherche dans la nature des phénomènes susceptibles de
répondre à des enjeux de développement durable et on essaye de les transférer à
l’architecture, soit on part de problèmes architecturaux et on tente de trouver dans la
nature les phénomènes que l’on pourrait transférer (Helms et al., 2009). Ces deux
approches nécessitent une activité pluridisciplinaire faisant coopérer des biologistes et
des architectes. La nature présente une telle multitude de phénomènes que le temps de
recherche et de maturation d’une possibilité de transfert vers l’architecture est
nécessairement très long. Enfin, la traduction du phénomène naturel visé vers
l’architecture peut poser d’encore plus grandes difficultés. Si ce type d’activité est
concevable dans l’industrie et permet effectivement de créer des produits innovants, il
est clair qu’elle n’est pas aujourd’hui directement applicable dans le temps du projet
d’architecture ni dans son contexte économique et social. Pour développer l’innovation
dans le secteur du bâtiment, différents leviers sont identifiables (Deshayes, 2012). Un de
ces leviers consiste à mettre à disposition des plateformes pour favoriser la coopération
et les échanges interdisciplinaires. Pour le biomimétisme en architecture et peut être
dans un contexte d’open-innovation, ces plateformes pourraient offrir aux architectes
des outils d’accompagnement d’une activité de conception biomimétique.
5 Dans la visée du développement de telles plateformes, cet article a pour objectif de
définir clairement ce qu’est une activité de conception architecturale biomimétique, de
faire le point sur les productions architecturales biomimétiques ainsi que sur les
méthodes et outils disponibles.
Origine du biomimétisme
6 Le terme biomimétisme apparait dès 1980 et fut vulgarisé par la biologiste et
environnementaliste Janine Benyus, l’auteur de l’ouvrage Biomimicry : Innovation
Inspired by Nature (Benyus, 1997). Le biomimétisme est défini dans son livre comme une
nouvelle science qui étudie la nature en vue de l’imiter ou de s’en inspirer pour
résoudre des problèmes humains. Benyus suggère de regarder la nature comme
modèle, mesure ou mentor.
1. La nature comme modèle : le biomimétisme étudie les modèles de la nature, puis imite ou
s’inspire de leurs caractéristiques pour résoudre des problèmes humains.
2. La nature comme mesure : le biomimétisme propose d’utiliser les standards de l’écologie
pour juger de la « justesse » de nos innovations. Après 3,8 milliards d’années d’évolution, la
nature a appris ce qui marche, ce qui est approprié, ce qui dure.
3. La nature comme mentor : le biomimétisme est une nouvelle manière de considérer et
d’apprécier la nature. Il introduit une ère fondée non pas sur ce que nous pouvons extraire
du monde naturel mais sur ce que l’on peut apprendre de lui.
7 Sur le modèle du Biomimicry Institute, fondé aux États-Unis par Janine Benyus en 2006,
des initiatives ont été prises pour promouvoir le biomimétisme dans plusieurs pays et
notamment en Europe. L’association Biomimicry Europa, créée en 2010, ou encore le
CEEBIOS (Centre européen d’excellence en biomimétisme de la ville de Senlis), créé en
2012, ont pour mission de favoriser le développement du biomimétisme en menant
La bio-inspiration en architecture
9 L’architecture considère depuis longtemps la nature comme source d’inspiration. De
nombreux mots incluant le préfixe bio- ont été associés à l’architecture créant ainsi une
grande confusion et une ambiguïté terminologique. Ces termes apparemment proches
ont des sens différents mais peuvent se regrouper sous le terme générique de bio-
inspiré. Celui-ci désigne le fait de s’inspirer de la nature pour créer de nouveaux objets
ou procédés qui n’y sont pas présents naturellement.
10 L’architecture biomorphique correspond à une conception directement influencée par
les formes organiques des animaux, des végétaux et du corps humain (Feuerstein,
2002). Il prend ses racines dans le mouvement Art nouveau. Il s’agit d’imiter la nature
en effectuant des associations formelles et symboliques.
11 L’architecture bionique est un mouvement de conception de bâtiment dont l’expression
et les configurations constructives sont empruntées à la nature. Le mouvement
bionique se focalise sur le transfert des formes de la vie. Son but est la synthèse de la
nature dans des technologies constructives modernes (Cervera et Pioz, 2015). Les
pratiques bioniques de l’architecture donnent naissance à des nouvelles formes
efficaces du point de vue fonctionnel et originales dans leur qualité esthétique, mais
sans tenir compte des principes de la nature ni nécessairement du développement
durable.
12 L’architecture biomimétique est une philosophie contemporaine de l’architecture qui
cherche des solutions durables dans la nature (Pawlyn, 2011), sans vouloir en répliquer
les formes, mais en identifiant les règles qui les gouvernent. Il s’agit d’une activité
interdisciplinaire de développement durable qui cherche à s’inspirer des principes de la
nature qui permettent aux organismes de vivre durablement dans leur environnement
et de survivre à de soudains bouleversements. Les organismes naturels sont résilients,
optimisés, adaptables, basés sur des systèmes et des valeurs qui permettent la vie.
13 L’objectif de l’architecture biomimétique ne consiste plus uniquement à donner forme
et mesure à l’espace, mais aussi à développer des relations synergiques entre le
construit et son environnement. L’approche heuristique du biomimétisme consiste à
apporter à l’architecture le « vitalisme » au-delà de la seule vision mécaniste de la vie
(Gruber, 2008). L’architecture biomimétique pourrait être à l’origine d’une
transformation du rôle de l’architecte évoluant du contrôle de la nature vers une
participation durable avec la nature.
14 La section suivante présente le cadre théorique du biomimétisme et ses différentes
approches à partir desquelles il est possible de décrire un processus de conception
biomimétique adapté à l’architecture.
La démarche biomimétique
15 Si nous considérons le processus de conception biomimétique dans son ensemble, de
l’idée initiale au produit final, deux démarches ont été identifiées (Speck et Speck,
2008 ; Helms et al., 2009). La première part d’un besoin humain ou d’un problème de
conception puis examine les façons dont des organismes ou écosystèmes présents dans
la nature résolvent ce problème. Il s’agit d’une démarche orientée problème (Top-down
ou design looking to biology). Cette approche est effectivement menée par des
concepteurs qui, après avoir identifié les objectifs initiaux et les paramètres de la
conception, cherchent des solutions dans le monde végétal ou animal (figure 1.a).
16 La seconde démarche consiste à identifier une caractéristique particulière, un
comportement ou une fonction dans un organisme ou un écosystème, puis à rechercher
à quel problème de conception cela pourrait répondre. Il s’agit d’une démarche
orientée solution (Bottom-up ou biology influencing design) (Biomimicry Guild, 2007).
Cette démarche est celle où les connaissances en biologie influencent la conception
humaine. Elle est menée par des personnes ayant une connaissance scientifique de la
nature et qui recherchent des applications possibles pertinentes pour la conception
(figure 1.b).
22 La section suivante présente pour chacun des niveaux des cas patents d’architecture
biomimétique.
Niveau organisme
24 Jan Knippers, Thomas Speck et Achim Menges (Knippers et al., 2015) ont mis en place
une collaboration interdisciplinaire fructueuse entre l’architecture, la conception
informatique, l’ingénierie et la biologie. Les pavillons de recherche ICD/ITKE1 qu’ils ont
créé constituent des exemples de conception biomimétique. L’Elytra Filament Pavilion,
par exemple, a été inspiré par les principes fonctionnels de l’élytre2 du coléoptère du
Colorado (Leptinotarsa decemlineata) et du scarabée-tortue vert (Cassida viridis)
(figure 4.a). La réalisation de ce pavillon démontre qu’il est possible de développer de
nouvelles méthodes de fabrication écologique à partir de matériaux composites
associant matrices polymères et fibres textiles.
Figure 4.b : La structure temporaire Elytra Filament Pavilion sur le campus de l’Université de
Stuttgart.
Source : [Link]
Figure 5.b : l’Esplanade Théâtre inspiré par la peau des fruits du Durian.
Source : [Link]
Source : [Link]
Niveau comportement
Source : Asknature
Niveau écosystème
Source : [Link]
38 Au regard de ces deux transitions, il est possible de distinguer deux postures d’usage du
biomimétisme en architecture : une posture indirecte, dans laquelle l’architecte
réutilise des outils innovants, issus de travaux biomimétiques, généralement en
informatique, et une posture dans laquelle l’architecte intègre directement une activité
biomimétique dans son processus de conception architecturale.
42 Tout commence au début des années 2000 lorsqu’une équipe de chercheurs japonais et
hongrois découvre qu’une sorte de moisissure gluante appelée Physarum Polycephal est
capable de retrouver son chemin dans un labyrinthe (Nakagaki et al., 2000). Cette
moisissure semble faire preuve d’intelligence et capable d’explorer son environnement
afin de trouver les plus courts chemins vers des sources de nourriture (Nakagashi et al.,
2004). Sur la base de ces observations, un algorithme est construit, qui imite le
comportement du Physarum Polycephal : le Physarum Solver (Atushi et al., 2005). Cet
algorithme est capable de trouver un chemin optimal dans un réseau et s’avère être
plus efficace que les algorithmes classiques lorsque le nombre de nœuds du réseau est
très important.
43 Cet algorithme stupéfiant peut par exemple résoudre des problèmes d’optimisation
d’un réseau de transport (figure 10). Comment relier des villes en un minimum de
lignes avec un maximum d’efficacité, c’est-à-dire en tenant compte de la densité de
population, de la géographie, d’éventuels pannes ou accidents qui peuvent survenir sur
le réseau, etc. ? Il a été testé dans plusieurs villes et pays : le réseau de rues de New
York, le réseau ferroviaire au Japon ou encore d’autres réseaux de transport à Mexico
ou en Chine (Mahadevan, 2015). Il est clair que ce type d’algorithme peut être utilisé
par des urbanistes ou des architectes pour concevoir, par exemple, des réseaux de
distribution optimisés et résilients (énergie, eau, etc.).
Figure 10.a : Le comportement du Physarum Polycephal observé dans une boîte de Pétri et le
modèle mathématique bio-inspiré du comportement exploratoire du Physarum Polycephal.
Figure 12 : Le projet « Peau Poreuse » fondé sur le contrôle des apports de lumière du jour et le
contrôle de la température.
50 L’architecte Lidia Badarnah collabore avec des biologistes et des biophysiciens pour
élaborer une méthodologie et des outils biomimétiques en vue de concevoir des
enveloppes bio-inspirées pour l’architecture (Badarnah, 2012). Elle explore les
stratégies d’adaptabilité de plantes et d’animaux à leur environnement (figure 13) et a
ainsi identifié trois stratégies d’adaptabilité : 1. Adaptation physiologique, 2.
Adaptation morphologique, et 3. Adaptation comportementale (Badarnah, 2017). Ces
travaux montrent que la collaboration interdisciplinaire entre architectes et
scientifiques permet l’identification des convergences fonctionnelles pour différents
défis environnementaux dans les bâtiments et dans la nature. L’identification de ces
convergences fonctionnelles facilite la recherche de stratégies pertinentes qui soient
transférables en architecture.
Figure 13. Exemple des variations morphologiques des cactus comme réponse adaptative aux
caractéristiques particulières de leur environnement.
Figure 14. Les étapes d’un processus de conception biomimétique direct. Le cadre unique de la
conception biomimétique concerne directement le domaine architectural. Il produit une innovation
et durabilité dans le domaine de l’architecture.
57 Functional modeling est un modèle développé par Nagel (Nagel et al., 2010), qui
renferme la représentation de systèmes biologiques utilisant des modèles fonctionnels
pour faciliter le transfert entre la biologie et l’ingénierie.
58 IDEA-Inspire (Chakrabarti et al., 2005) est conçu pour faciliter et stimuler l’idéation par
des inspirations biologiques et le modèle SAPPHIRE est destiné à faire comprendre les
systèmes biologiques (Sartori et al., 2010).
59 BioTRIZ est une fusion entre le biomimétisme et la méthode d’innovation TRIZ (Glier et
al., 2011). Lors de l’utilisation de TRIZ, les concepteurs décrivent un problème de
conception comme une contradiction entre différentes exigences. La matrice de
contradiction développée dans TRIZ permet de découvrir quels principes innovants
pourraient résoudre le problème. L’approche BioTRIZ (Vincent et al., 2006) propose une
nouvelle matrice de contradictions basée sur des phénomènes biologiques comme un
moyen de stimuler le transfert entre la biologie et l’ingénierie. BioTRIZ est développé à
l’université de Bath, en Angleterre par Nikolay et Olga Bogatyrev, biologistes russes,
ainsi que par le professeur Julian Vincent. Cette méthode s’inscrit comme un outil
d’éco-innovation (Chen et Yang, 2011). BioTRIZ est basé sur l’analyse de 500
phénomènes biologiques et 270 fonctions offertes par la nature. La méthode BioTRIZ est
structurée de façon similaire à TRIZ avec une matrice de contradiction fondée sur
seulement six grands principes : substance, structure, espace, temps, énergie et
information, ce qui rend la méthode plus facile d’utilisation. BioTRIZ constitue donc
une approche intéressante pour implanter des concepts biomimétiques dans la
conception de produits (Glier et al., 2011).
60 La figure 15 suivante présente des utilisations possibles pour faciliter le parcours de
différentes étapes d’un processus de conception biomimétique.
Figure 15. Utilisations possibles d’outils dans la pratique. Des outils peuvent être choisis pour
certaines étapes du processus biomimétique pour faciliter les tâches correspondantes.
Théorie C-K
62 La méthode C-K (Hatchuel et Weil, 2003) se présente également comme une méthode
innovante de conception ou de résolution de problèmes par la mise en relation de
concepts (C) et de connaissances (K) pour générer des directions de conception
novatrices et inattendues. La méthode C-K formalise un processus de conception
comme une forme spécifique de raisonnement qui permettra de faire naître un concept
encore inconnu basé sur des connaissances connues. Le langage permet d’exprimer
l’idée conçue et peut être utilisé à divers niveaux allant d’une formalisation
mathématique à une simple taxonomie (Reich et al., 2012). Par exemple, le projet de
recherche piloté par le constructeur automobile Renault pour la génération de
concepts de véhicules décarbonés vise dans un premier temps à mieux structurer
l’utilisation de l’outil « biomimétisme » plutôt que de l’utiliser dans son approche
actuelle (Salgueiredo, 2016).
Cette figure est une adaptation du modèle présenté par Freitas Salgueiredo et Hatchuel (2014,
2016).Source : Salgueiredo, 2016.
63 Comme le montre la figure 16 ci-dessus, une analyse avec C–K permet de décrire le
processus de conception bio-inspirée en quatre étapes (Salgueiredo, 2016) :
1. Identification de chemins de conception pour lesquels la bio-inspiration pourrait apporter
des ruptures potentielles.
2. Identification de bases de connaissances biologiques avec des propriétés intéressantes. Ces
propriétés contribuent à partitionner des chemins de conception « bloqués ». Cette étape
peut être la première dans les cas où les connaissances biologiques sont à l’origine du
processus de conception bio-inspirée.
3. Exploration et révision des connaissances traditionnelles et des connaissances biologiques.
4. Retour vers les connaissances traditionnelles pour le développement du chemin de
conception bio-inspirée.
64 Les théories TRIZ et C-K sont utilisables en conception innovante afin de générer des
innovations dites « de rupture » avec les approches actuelles. Le biomimétisme s’inscrit
dans cette vision et peut donc aisément s’associer à ces méthodes comme source
d’inspiration pour répondre aux attentes des écoconcepteurs.
65 Les outils présentés ci-dessus ont été décrits dans la littérature scientifique et sont
utilisés par des ingénieurs dans l’industrie, mais ne le sont pas encore en conception
architecturale. Certains d’entre eux pourraient être inclus dans une plateforme que
nous envisageons de développer, dont la section suivante présente les principaux
aspects.
67 Des outils présentés dans la section précédente ou similaires pourraient faire partie de
cette plateforme. Toutefois, certains comme AskNature par exemple sont encore trop
génériques pour aider à déterminer la bonne stratégie adaptée à un domaine
particulier comme l’architecture. D’autres outils devraient être adaptés à la conception
architecturale comme BioTRIZ ou la méthode C-K. Des outils supplémentaires
pourraient aussi être développés sur des problématiques architecturales ciblées comme
les économies d’énergie par exemple. Dans ce cadre, nous suggérons l’implémentation
de deux outils supplémentaires destinés à la phase d’identification des stratégies : une
ontologie qui permettrait de structurer la connaissance entre architecture et biologie
et un outil d’aide à la décision multicritères qui aiderait à choisir la stratégie de la
nature à adopter. Ces outils pourraient s’appliquer à différentes échelles du projet, à
savoir : 1) le développement d’un matériau innovant, 2) la spécification de composants
d’un projet tel qu’une portion de façade, ou 3) dans le cadre d’une stratégie plus globale
qui serait celle de l’enveloppe ou l’adaptabilité d’un projet par exemple (Chayaamor-
Heil et Hannachi-Belkadi, 2017).
68 Par analogie au terme philosophique désignant l’étude des propriétés générales des
êtres, une ontologie en informatique est une modélisation terminologique des
concepts, de leurs propriétés et des relations qu’ils entretiennent pour un domaine
donné. Les ontologies sont destinées à modéliser des connaissances d’un domaine dans
un format structuré permettant à des programmes informatiques de les utiliser et de
raisonner sur elles.
69 L’objectif de l’ontologie biomimétique de la plateforme serait de décrire les relations
entre des concepts de la biologie et des concepts de l’architecture. Il s’agit des
formaliser les connaissances entre la biologie et la conception architecturale selon
leurs concepts communs et les phénomènes qui interagissent avec leurs conditions
environnementales (figure 18).
Figure 18. Une ontologie qui mettrait en relation les connaissances issues de l’architecture et celles
issues de la biologie.
71 L’outil d’aide à la décision multicritères sur lequel nous travaillons actuellement est
destiné aux architectes et ingénieurs. Il se veut à la fois un outil d’information et un
outil d’aide au choix des stratégies de la nature les plus adaptées à des besoins et aux
particularités d’un projet. Sont concernés dans notre cas la performance énergétique,
l’optimisation de l’utilisation de la matière et l’adaptabilité du projet aux changements
pouvant survenir dans son environnement (usage et autres). À partir de données
fournies en entrée par l’architecte sur le climat du site du projet architectural, sur les
Figure 19. Présentation de la structure d’un outil d’aide à la décision, qui peut aider les architectes à
utiliser des stratégies de la nature de manière plus applicable.
72 Cet outil est basé sur les réseaux bayésiens (Naïm et al., 2007). Un réseau bayésien est un
modèle probabiliste de connaissances permettant d’associer des causes à des effets. Le
premier intérêt des réseaux bayésiens est qu’ils peuvent être utilisés dans des domaines
où la connaissance n’est pas explicite et difficile à contrôler. Ils permettent de mettre
en relation des éléments d’information sur le projet qui pourraient apparaître
indépendants. Le second intérêt des réseaux bayésiens est qu’ils peuvent être utilisés
dans les deux directions : la propagation du bas vers le haut permettra aux utilisateurs
de l’outil d’identifier des informations sur les domaines (isolation d’été ou d’hiver, la
ventilation par exemple), pour lesquels une stratégie peut être utilisée, et
éventuellement de s’informer sur les contraintes liées à ces stratégies ou les problèmes
qu’ils peuvent susciter sur d’autres postes tel que le confort par exemple (figure 20).
Figure 20. La propagation de bas en haut permet d’identifier le potentiel de l’utilisation de la peau de
la girafe comme stratégie d’isolation et les contraintes que cela impliquerait sur le projet en termes
de structure, sa pertinence par rapport au type d’opération et au confort (été/hiver).
Figure 21 : La propagation de haut en bas permet choisir quelle stratégie de la nature est la plus
pertinente pour une isolation d’hiver en construction neuve et pour une structure lourde.
74 Le troisième point fort des réseaux bayésiens est l’apprentissage qu’il est possible de
mettre en œuvre à deux niveaux pour parfaire le modèle graphique (les variables et les
relations entre variables) et pour alimenter les tables de probabilités grâce à des bases
de données résultantes de retours d’expériences ou des ontologies.
Conclusion
75 Il s’agissait dans cet article de présenter un état du développement du biomimétisme en
architecture et de montrer son potentiel en matière d’innovation. Nous avons décrit les
méthodes habituellement proposées pour le biomimétisme et, sur la base de cas
d’étude, montré qu’il existe plusieurs postures possibles pour concevoir de
l’architecture bio-inspirée : une approche indirecte selon laquelle l’architecte réutilise
des outils conçus avec des méthodes biomimétiques, et une approche directe selon
laquelle l’architecte participe à l’activité biomimétique en collaboration avec des
biologistes. Cette dernière posture semble être plus à même de produite de l’innovation
en architecture.
76 Le caractère pluridisciplinaire de la méthode biomimétique, le temps que requiert la
phase d’identification d’un phénomène naturel susceptible d’être transféré en
architecture et les difficultés pour traduire ce phénomène dans l’architecture rendent
une activité de conception biomimétique très chronophage. Ces activités de conception
biomimétique ne sont réalisées, pour la plupart d’entre elles, que dans le cadre de
recherches.
77 Pour faciliter l’usage du biomimétique en architecture, nous proposons le
développement d’une plateforme numérique de collaboration entre architectes,
biologistes, ingénieurs et informaticiens mettant à disposition plusieurs outils
d’assistance : des bases de données sur la biologie, des outils d’idéation et d’innovation
basés sur des ontologies biomimétiques ainsi que des outils d’aide à la décision et à
l’optimisation. Pour développer cette plateforme, il s’agit désormais pour nous
d’expérimenter les différents outils susceptibles d’en faire partie afin d’en identifier les
possibilités et les limites pour la conception architecturale et de les adapter si
nécessaire. Il faudra ensuite identifier les relations possibles entre ces outils, afin de
construire une méthodologie de conception biomimétique capable de produire des
innovations en architecture en vue de répondre aux enjeux du développement durable.
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NOTES
1. [[Link]
2. L’élytre est une aile rigide qui sert de protection aux ailes souples des coléoptères volants.
3. [[Link]].
4. [[Link]].
5. [[Link]].
6. [[Link]].
7. [[Link]].
8. [[Link]].
9. [[Link]].
10. [[Link]].
11. [[Link]
RÉSUMÉS
Le biomimétisme inspire l’innovation dans différents domaines. Il a un impact significatif dans le
champ de l’architecture, où il peut conduire à des innovations pour concevoir un environnement
bâti durable. En tant que champ interdisciplinaire, l’architecture est influencée par de nombreux
aspects des sciences naturelles et sociales. Parmi ces influences, l’inspiration de la biologie est
actuellement dominante. Le cadre de la conception bio-inspirée a évolué et s’est transformé en
différentes approches innovantes en grande partie du fait du développement de l’informatique et
de son usage en architecture. Cet article vise à identifier les principales caractéristiques de
l’architecture biomimétique, au regard de l’architecture bio-inspirée et à travers un état des
connaissances dans le domaine et une étude de cas significatifs. L’objectif est de montrer
comment l’usage de méthodologies de conception biomimétique pourrait conduire à des
innovations en architecture en vue de répondre aux enjeux environnementaux actuels. Toutefois
les architectes ne disposent pas encore des moyens d’accès à ces méthodologies biomimétiques
pour les utiliser efficacement, aussi nous présentons à la fin de cet article les caractéristiques
d’une plateforme d’outils qui pourrait faciliter la conception biomimétique dans le champ de
l’architecture.
Biomimicry inspires innovation in diverse fields. It has a significant impact in the architectural
field, where it can lead to innovations directly related to design of sustainable built-environment.
As an interdisciplinary field, architecture is being influenced by many aspects of the natural and
social sciences. Among these influences, biological inspiration is currently dominating the era.
The bio-inspired design framework has evolved and shifted towards different innovative
approaches, especially with the advancements in the computer technologies and its use in
architecture. This article aims to identify the main characteristics of the biomimetic
architecture, in terms of bio-inspired architecture and through a state of knowledge in the field
and a significant case study. The goal is to show how the use of biomimetic design methodologies
could lead to innovations in architecture to meet current environmental challenges. However,
architects do not yet have the means to access these biomimetic methodologies neither to use
them effectively. Thus, we present at the end of this article the characteristics of a platform of
tools that could facilitate biomimetic design approach in the field of architecture.
INDEX
Keywords : biomimicry, architecture, interdisciplinary collaboration, eco-innovation, tools
Mots-clés : Biomimétisme, Architecture, Collaboration Interdisciplinaire, Éco-Innovation, Outils
AUTEURS
NATASHA CHAYAAMOR-HEIL
FRANÇOIS GUÉNA
Architecte, docteur et habilité à diriger des recherches en informatique, François Guéna est
professeur à l’École Nationale Supérieur d’Architecture de Paris la Villette. Il dirige l’équipe de
recherche MAACC de l’UMR MAP 3495 CNRS/MCC où il encadre des travaux de recherche sur
l’activité de conception architecturale.
Louis Vitalis et François Guéna, « Narrer pour concevoir, concevoir pour narrer. Enjeux
épistémologiques croisés », Revue française des sciences de l’information et de la communication [en
ligne], 10 | 2017, mis en ligne le 08 février 2017, consulté le 29 décembre 2017. URL : http://
[Link]/rfsic/2603 ; DOI : 10.4000/rfsic.2603.
T. Zedin, F. Guéna F. et O. Marchand, « La mécatronique dans le processus de conception des
outils de construction : la mesure au sein d’un continuum numérique », Actes du 7e séminaire de
Conception architecturale numérique, Toulouse, Presses universitaires de Nancy, 2016.
J. Silvestre, F. Guéna et Y. Ikeda, « Edition-Oriented 3D Model Rebuilt from Photography. Living
Systems and Micro-Utopias: Towards Continuous Designing », Proceedings of the 21st International
Conference on Computer-Aided Architectural Design Research in Asia (CAADRIA 2016), Melbourne 30
mars-2 avril 2016, 2016, pp. 445-454.
[Link]@[Link]
NAZILA HANNACHI-BELKADI
for Biomimicry as a New Approach for Energy-Efficient Building Design », Building Journal, vol.7,
issue 1, 6 mars 2017, Switzerland, MDPI AG, Basel.