ESPÉRER
AU CŒUR DE L’ÉPREUVE
(Bulletin de liaison N° 42)
Intervention de Père Jean Marie BONNOLLEAU, vicaire épiscopal Vendée (journée diocésaine septembre 2008)
L’Espérance, il s’agit du ressort de notre vie, du moteur de notre existence. Il y a en nous, en tout
homme, cette capacité à tenir debout, à se remettre sur pied, à aller de l’avant : des forces de vie, un
dynamisme qui fait aller de l’avant !
En quelque sorte, notre marque de fabrique divine qui nous fait tenir debout et résister aux blessures et
aux contradictions de la vie.
On dit bien : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ». Ne sommes-nous pas les témoins, nous
chrétiens, qu’il y a toujours de la vie et que cette vie, même, n’en finit pas de commencer ? Nous
n’en sommes qu’au début.
« Je n’en finis pas de commencer ma vie. Quand je pense qu’il y en a qui n'attendent pas vingt
ans pour commencer leur mort » (Maurice BÉJART, cité par SINGER, p.24)
Parole peut-être un peu sévère. Mais, nous chrétiens, témoins de l’Espérance, nous ne sommes
peut-être pas les derniers à commencer notre mort; nous sommes de ceux qui sont prêts à se
plaindre, à s'inquiéter pour demain, à désespérer des évolutions du monde, à regretter le bon
temps du passé ou tout était mieux...
Christiane SINGER, dans "Derniers fragments d’un long voyage" p.59 "Il n’y a qu’un crime, c’est
de désespérer du monde. Nous sommes appelés à pleins poumons à faire neuf ce qui était vieux,
à croire à la montée de la sève dans le vieux tronc de l’arbre de la vie. Nous sommes appelés à
renaître, à congédier en nous le vieillard amer... Bien des jeunes sont dans ce sens de cruels
vieillards envers eux-mêmes".
L’espérance dont nous sommes témoins, à la fois bénéficiaires et serviteurs, devrait nous inciter
plutôt à regarder les choses et le monde autrement, avec un autre regard. Notre espérance donne
un sens, c’est à dire une signification et une direction. Notre existence n’est pas sans signification;
notre existence n’est pas vouée au néant.
L’ESPÉRANCE AU CŒUR DE LA SOUFFRANCE
Notre espérance, comme l’écrit Benoît XVI, dans sa dernière encyclique, est nourrie par la victoire
définitive du Ressuscité, lui qui nous sauve de la mort et du néant : « Nous a été donnée l’espérance, une
espérance fiable, en vertu de laquelle nous pouvons affronter notre présent : le présent, même un présent
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pénible, peut être vécu et accepté s’il conduit vers un terme et si nous pouvons être sûrs de ce terme, si ce
terme est si grand qu’il peut justifier les efforts du chemin » (n°1)
Donc, il y a en nous cette marque essentielle, marque de fabrique divine qui nous fait vivre et aller de
l’avant, qui nous fait affronter les difficultés du chemin. Mais il y a des situations où cette marque en
nous, est comme mise en échec.
C’est là que le thème d’aujourd’hui précise les choses : il s’agit de réfléchir à l’Espérance au cœur de la
souffrance, aux moments des épreuves qui marquent l’existence, et notamment, quand la maladie est
insupportable, quand l’avenir risque de n’être plus perçu par la personne concernée qu’en termes de
menaces ou de mort, quand la personne malade, âgée, isolée, déprimée se trouve face à ses limites...
Prenons les choses par le début : essayons de comprendre ce qu’est l’espérance chrétienne, nous le ferons
à partir de quelques textes bibliques, comprendre ce qu’est l’espérance chrétienne pour déduire à partir de
là quelques pistes qui pourront vous aider dans la situation qui est la vôtre, aider peut-être à déduire
quelques attitudes dans la logique de cette espérance dont nous sommes les témoins.
1. Deux récits bibliques.
1.1 Genèse 12 - 25.
Nous connaissons tous l’histoire d'Abraham, celui qu’on appelle le
père des croyants. Figure de l’espérance.
"Espérant contre toute espérance (écrit St Paul aux Romains, 4,18),
il crut et il devint ainsi le père d’un grand nombre de peuples, selon
la parole : telle sera ta descendance ". L’espérance qui est donc lié à
l’acte de croire, confiance en Dieu quoi qu’il arrive. Abraham qui a
fait confiance et qui est parti sur une parole. La parole qui lui fut
adressée par le Seigneur et qui est le départ d’une grande aventure,
la promesse qui lui a été faite : « Je vais te conduire vers cette terre-
là ». Départ vers la terre promise, promesse de quelque chose de
nouveau, d’une vie nouvelle, marche vers l’inconnu.
Je vous invite à aller relire cette histoire, tout ce qui arrive à Abraham tout au long du chemin... Tout
cela, avec toujours comme fil conducteur, la promesse faite d’une terre, promesse qui, finalement, ne va
pas se réaliser du vivant d'Abraham. Abraham meurt sans prendre possession de la terre.
Se pose alors la question de la promesse. Quelle est-elle ? Et à la limite, que vaut-elle ? Puisque Abraham
arrive mais ne peut prendre possession de la terre promise...
Dans cet inaccomplissement, il y a quelque chose de fondamental à comprendre. Nous identifions la
promesse avec le but à atteindre, ce qui est promis et qui doit se réaliser... mais le plus important n’est-il
pas dans l’entre deux, dans cet écart avec la réalité qui n’est pas encore présente ? Ne pouvons nous pas
comprendre la promesse comme ce qui met en marche pour aller plus loin ? La promesse, c’est
moins ce qui est à atteindre que ce qui fait marcher. C’est là que se situe l’espérance.
Abraham est l’homme qui marche.
Voilà la promesse : ce qui met en marche. L’espérance est là, dans cette capacité à se
mettre en marche vers le meilleur, vers du nouveau, dans cette capacité à tenir dans la
marche.
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A partir de là, quelques pistes :
L’espérance est une parole qui met en route et qui fait marcher.
Il ne faut pas trop vite ramener à des situations que vous pouvez connaître, mais, de fait, "se mettre en
route" quand on est dans son lit, sans forces... c’est un peu fort !
Associer l’espérance à la route à prendre, c’est dire que l’espérance est une vertu pour le présent, pour
notre vie aujourd’hui, pour notre cheminement. Benoît XVI dans son encyclique dit que l’espérance n’est
pas seulement de type informatif (affirmant quelque chose qui doit advenir, dans le futur) mais
également performatif : ça transforme la vie, aujourd'hui. La vie d’Abraham a été transformée.
« La foi n’est pas seulement une tension vers les biens qui doivent venir, mais qui sont encore absents;
elle nous donne quelque chose. Elle nous donne déjà quelque chose de la réalité attendue, et la réalité
présente constitue pour nous une "preuve" des biens que nous ne voyons pas encore. Elle attire l’avenir
dans le présent... » (n°7)
L’espérance est une parole qui met en route et qui fait marcher : cela veut dire faire en sorte d’ouvrir des
possibles, éviter l’enfermement ou l’isolement, le repli sur soi, permettre qu’un dialogue puisse s’opérer,
que du chemin se fasse... même si c’est au travers d’un cri de désespoir ou l’expression d’un ras le bol.
La personne est toujours un être en devenir, il faut lui permettre d’habiter sa vie, ses instants
qui lui appartiennent, même si ce sont des instants douloureux ou les derniers.
L’espérance est une parole qui offre un sens pour la route à prendre.
Là encore, quel sens quand, comme l’écrit C. Singer : "faire des
plans d’avenir, c’est aller à la pêche, là où il n’y a pas d’eau. »
Comment trouver du sens dans certaines situations, quand ce
qui est vécu est insupportable, n’offre plus de sens ?
Comme chrétiens, nous ne sommes pas sans ressources pour
dégager ou pour accueillir du sens, y compris quand c’est la
souffrance, la mort qui l’emporte. C’est encore C. Singer qui écrit
(p.83): "Sachez que la manière dont je vis cette aventure est difficile
à faire percevoir. Je suis habitée d’une liberté infinie. Quelle joie
j’aurais de vivre et de continuer de bercer le monde avec vous ! Mais
je ne vois pas l’ombre d’un échec, si une autre issue s’ouvre à moi.
Tout est vie que je vive ou que je meure. Tout est Vie... Et elle
continue : "Je vous demande avec une tendresse immense d’ôter de
mon cœur toute pression par un souhait trop fort de me voir parmi
vous".
L’espérance est une parole qui invite au courage de la route à prendre.
L’espérance donne le courage de la route à prendre. Là encore, nous pouvons rencontrer des gens
découragés, qui n’en peuvent plus et qui n’en veulent plus. Mais, l’histoire d'Abraham nous entraîne
dans ce sens : quand le sens est donné... quand est perçu la direction à prendre... Quand il y a la foi...
la marche s’accomplit... parce que Dieu est aussi engagé.
C’est la différence que l’on peut mettre entre l’espoir et l’espérance.
Si l’espoir relève seulement du désir de l'homme, l’espérance est confiance dans un Autre que soi,
elle rejoint le désir de l'homme, mais elle ne relève pas de la seule initiative de l’homme. C’est pour cela
que la. Tradition chrétienne parle de l’espérance comme d'une vertu théologale, nous venant de Dieu :
Foi - Espérance – Charité… Croire - Espérer - Aimer.
L’espérance, une parole "en dépit de".
Qu’est ce qui me dit que j’ai raison d’espérer ? Espérer, en certaines circonstances de la vie ne va
vraiment pas de soi... quand est ressentie douloureusement le poids de l’existence ou qu’il n'y a plus
rien à faire... des tas de déceptions, désillusions... et finalement la mort qui est "l’interminable
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défaite des humains" (pour reprendre l’expression de Camus)... Abraham n’a pas vu
l’accomplissement de la promesse : la terre et la descendance.
Comme Abraham, il y a un choix à faire. L’espérance est un risque : j’y vais ou je n’y vais pas ? "Espérer
en dépit de", espérer en dépit des déconvenues de toutes sortes qui surviennent dans ma vie.
L’espérance est, au fond, une question existentielle : le choix de la vie, malgré tout. Peut être fait
le choix d’espérer vraiment, pour aujourd'hui et au-delà de la mort... choix qui justifie pleinement le fait
de vivre et de prendre la route, choix qui peut défier les apparences, choix qui, au bout du compte,
nous est offert par la foi en un Autre que soi.
1.2. Jean 21, 1-14
Le deuxième texte est aussi bien connu ; il s’agit de Et ils se retrouvent tous ensemble sur le rivage.
la finale de l’Évangile de Jean, l’apparition du Jésus leur dit : « Venez déjeuner ». Aucun des
Ressuscité aux disciples sur le bord du lac. Les disciples n’osait lui poser la question : "Qui es-tu
disciples sont retournés à leur travail d’avant. Triste ?" Mais ils savaient bien que c’était le Seigneur.
retour en Galilée pour ceux qui viennent de Alors Jésus vient; il prend le pain et le leur
connaître l’échec cuisant de la croix, pauvres donne ; il fit de même avec le poisson.
hommes sans avenir, sinon de retourner à leur
Jésus est avec eux, en ce petit matin. Il ne
passé, sans pouvoir raconter à personne tout ce qui
revient pas sur le passé.
s’est passé et surtout comment eux-mêmes ont été
Il partage le pain, signe de sa vie donnée
plus ou moins complices de ce drame par leur
devenant la nourriture pour ses disciples. Mystère
aveuglement et leur incapacité à réagir. Simon
de la résurrection devenant opérant dans leur
Pierre leur dit : « Je m'en vais pêcher ». Ils lui
propre vie, rencontre qui est un nouveau point de
dirent : « Nous venons nous aussi avec toi !. Ils
départ, source d’un nouveau commencement.
sortirent, montèrent dans la barque et cette nuit-là,
L’espérance l’emportant sur les ombres de la
ils ne prirent rien »
mort. Ils peuvent repartir, à l’exemple de Pierre
qui confesse son amour et qui est envoyé...
Détresse des Apôtres. Solitude… Sentiment d’une
vie, désormais, sans horizon. Il faut bien s’occuper, Mgr DAGENS qui fait le commentaire de ce
mais en eux, les raisons dé vivre et d’espérer sont passage de Jean dans son livre "Médiation sur
détruites. Et voilà que le Ressuscité est là sur le l'Église catholique en France" cite le [Link]-
rivage, tout proche. Il les appelle : « Mes enfants, Marie CARRÉ : « Aujourd'hui, je me retrouve avec
vous n’avez rien à manger ? Jetez donc le filet du Pierre et André sur les bords du lac de Tibériade.
coté droit de la barque et vous trouverez ». Ils le Il me fait signe, Celui qui, depuis 50 ans a pour
jetèrent et il y eut tant de poissons qu’ils ne moi le visage de la vie... Ce Dieu qui me
pouvaient plus le ramener. devance est le Dieu fidèle. On me demande si je
Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : suis conditionné par le passé. Je réponds que, si
« C’est le Seigneur ». je le suis, c’est par l’avenir. Demain aussi je
passerai près du lac de Tibériade, et il y aura
Jean a tout de suite compris. C’est comme le "Il vit
Quelqu’un. Impossible qu’il n’y ait personne...».
et il crut" du matin de Pâques. « En voyant les
poissons qui remplissent le filet, il sait que la parole
qui leur est adressé vient de Dieu, que c’est une
parole efficace qui efface en eux toutes les traces
de mort qui les habitaient, qu’elle vient les
renouveler de façon radicale, qu’elle est comme
une force de résurrection. » (Mgr DAGENS)
A partir de là quelques pistes :
L’espérance est d’abord celle de Dieu en l’homme
La Bible en témoigne sans cesse : ce n’est pas nous qui espérons en Dieu mais c’est lui qui espère en
nous. Dieu est notre espérance... mais nous sommes aussi son espérance. Tous ces passages qui
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témoignent d’un Dieu qui sans cesse est à la recherche de l’homme... Le Ressuscité qui vient retrouver
ses disciples, qui est là sur le rivage, qui espère en eux, qui espère même parfois contre eux et leurs
mauvaises pensées... L’espérance part de Dieu.
Pour vivre de l’espérance, revenir sans cesse au Christ.
Le témoignage du P. CARRÉ va en ce sens : revenir chaque matin sur les bords du lac, et se rendre
disponible à la rencontre. Il nous faut sans cesse repartir du Christ parce que c’est lui qui est au cœur de
notre foi et qui nous met ou nous remet en route. « C’est vrai : le Christ ressuscité est toujours devant
nous. Et c’est souvent aux heures d'épreuves que nous sommes appelés à comprendre, presque malgré
nous, à quel prix son appel nous ouvre des chemins de vie nouvelle. Plus exactement : ce sont les
épreuves elles-mêmes qui nous obligent à rompre avec nos illusions ou nos habitudes. » (Mgr
DAGENS, p 142)
L’espérance est une parole qui désigne les sources où se renouvellent les forces pour
la route.
Pour continuer la route, il faut des forces. Les sources de la Parole et de l’Eucharistie, de la Parole et
du Pain partagés. Recevoir de la bouche et des mains du Ressuscité cette force pour participer à
cet élan qui a saisi les premiers témoins de la Résurrection.
2. Comment témoigner de l’espérance dans ce service d’Église qui est le nôtre ?
2.1 Quelques préalables.
Visiter c’est espérer en l’autre.
Rendre visite, c’est un acte d’espérance. Et nous pouvons rajouter un acte de foi, un acte de charité. Il y
a là, par le simple fait de la visite, un témoignage. Si je visite quelqu’un, quelle que soit la situation dans
laquelle il se trouve, c’est une manière, non seulement de le reconnaître, mais aussi de croire en lui et
d’espérer en lui.
Ne pas visiter quelqu’un, dire "c'est fini pour lui" ou "il ne vaut rien" ou "à quoi bon ?" c’est désespérer
de lui, c’est en quelque sorte le tuer, le priver d’avenir. Si je vais voir quelqu’un, c’est que j’attends
quelque chose de lui. Nous savons tous combien nous pouvons recevoir des rencontres que nous faisons.
Spontanément, nous croyons qu’il y a quelque chose à apporter alors qu’il s'agit avant tout de se
rendre disponible à la rencontre.
« Et toujours la porte de ma chambre qui s’ouvre et un visiteur,
une visiteuse qui entre... Quiconque vient, est bienvenu dans la
mesure du possible. Une dynamique souvent vérifiable
m’interpelle pourtant. Tous les êtres sont émouvants de bonté et
d’amour, même s’ils l’ignorent eux-mêmes, c’est ainsi qu’ils
m’apparaissent, jusqu’à la sensible ligne de démarcation où
viennent suppurer les conseils, le savoir théorique fraîchement
acquis ou même ancien et qui doit à tout prix être communiqué.
A ce moment se produit une dégradation des composantes
chimiques dans la relation : le visiteur a succombé à la tentation
d’aider. » (C. SINGER, p.130)
Visiter, c’est donner d’espérer.
Si rendre visite est un acte d’espérance pour celui qui visite, on peut retourner l’expression. C’est en
visitant, que nous donnons à l’autre d’espérer. D’autant plus, s’il est dans la détresse, c’est en le
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visitant, en l’aimant que l’on peut contribuer à lui redonner le courage de vivre. C’est en l’aimant que l’on
peut contribuer à lui redonner le goût d’aimer.
En y allant avec beaucoup de prudence, parce que les causes sont multiples et complexes, la personne qui se
suicide ne renvoie-t-elle pas ce message à ses proches, même si elle se trompe dans sa compréhension des
choses : « Vous ne m’avez pas rendu l’avenir possible, vous n’avez pas cru en moi, vous n’aviez pas
besoin de moi... »
Mais alors, qui espère quoi ?
Le visiteur qui affirme son espérance en celui qu’il visite, qui peut redonner le goût d’aimer, mais
aussi le visité qui témoigne de sa propre espérance. On peut rajouter les deux personnes ensemble,
puisque « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » dit Jésus.
Et, c’était une des conclusions tirées précédemment, le Seigneur lui-même. Qui espère en l’homme
sinon Dieu ? Il espère pour nous, il espère en nous, il espère aussi contre nous puisqu’il nous connaît
comme s’il nous avait fait et connaît nos faiblesses, notre capacité de choisir le bien mais aussi le mal.
2.2. Le spécifique de la situation de maladie à prendre en compte.
Parler ou témoigner de l’espérance auprès d’une personne en fin de vie, très souffrante, est loin d’être
évident. Quelques obstacles, que je souligne, dans leur rapport à l’espérance... Un point d’appui, propice à
une expérience de l’espérance. Amorce qui demande à s’enrichir de vos expériences.
Quelques obstacles.
• La souffrance envahissante.
La maladie modifie les perceptions que l’on peut avoir de soi-même et
des autres. C’est un bouleversement existentiel. Elle a tendance à
isoler, renfermer... Elle tend à tout déconstruire et défaire (les liens, les
amitiés...). Elle est à la fois dépossession physique et possiblement
effondrement moral... et quand on connaît la souffrance, celle-ci peut
occuper tout le champ des perceptions au point que plus rien d’autre n’a
d’importance. Les traitements médicaux eux-mêmes peuvent être
abrutissants.
Témoigner de l’espérance passe alors d’abord par le déploiement de toutes les ressources
possibles, d’intelligence, de compétence pour les personnels de santé, mais aussi de proximité, de
compréhension, de soutien dans l’épreuve par l’ensemble des proches.
• Le repère le plus évident : l’avant de la maladie.
Le repère le plus évident, pour le malade et son entourage, c’est l’avant de la maladie, avec une
obsession que la vie reprenne comme avant. Il y a quelque part quelque chose de réconfortant ä
dire, à penser que l’on pourra retrouver sa vie antérieure...
Mais lorsque la maladie est incurable et même lorsqu’elle ne l’est pas, elle laisse des blessures,
l’espérance doit passer par d'autres chemins que le retour à la vie antérieure.
Quand on est malade, c’est bien d’espérer guérir. Mais nous savons que des malades qui savent
qu'ils resteront malades continuent d’espérer. Cela veut dire qu’ils sont passés à autre chose, ils
ont accepté que la maladie les transforme, ils ont acquiescé et décidé de vivre ce qui leur est
donné de vivre.
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• Le savoir médical, source aléatoire d’espoir et de désespoir.
L’obstacle ou le risque est d’en rester au discours médical sur la maladie, de s’en remettre
purement et simplement à la science. Cela peut être rassurant de savoir comment fonctionne la
maladie ; cela donne une impression de maîtrise. Mais, en fait, ce savoir est incertain... et
surtout il est loin de dire le tout de la situation et de la personne. Le médecin a peut-être
raison... mais médicalement parlant... Comment prendre ses conclusions sans pour autant se
laisser entraîner dans cette spirale d’espoir - désespoir ?
« Après-midi, endoscopie, nouvelle triste, c’est quand même le docteur M. qui a raison : la
tumeur a traversé la paroi de la vessie ; étrangement, je suis paisible. Il ne faut pas en savoir
trop. Pour l’instant je ne souffre pas, alors mon âme est douce et enrobe le monde de sa
tendresse, et il fait bon vivre en compagnonnage avec cette âme, que dire de plus ? Il est
évident que tout peut basculer dans la détresse, que le tapis peut m’être tiré sous les pieds. Ma
foi est fragile. » (SINGER, p.66)
Parmi les points d’appui, une expérience qui
peut être libératrice.
Paradoxalement, l’expérience de la maladie peut être libératrice
et ouvrir des possibles. Puisque l’avenir est incertain, puisque
cela ne sera plus comme avant, le questionnement survient. Les
expériences de la vie, les rencontres, peuvent gagner en intensité et
en vérité… parce que l’on doit les vivre plus vite... parce que entre
des moments de souffrance, parce que ce sont peut-être les
dernières, parce que l’on perçoit plus immédiatement leur portée et
leur sens. Il s’agit de retrouver l’essentiel.
Dans ces conditions, l’espérance peut trouver toute sa
place pour faire vivre avec plus d’intensité ce qu’il y a à vivre en
le situant justement, dans son rapport à ce qui est espéré.
POUR UNE RÉUNION D’ÉQUIPE
Est-il possible alors d’espérer encore, quand il n’y a plus rien à faire,
plus d’espoir ?...
Comment peut-on aider ces personnes ?
Que peut être le rôle de celui qui visite ?… Comment être témoin d’une
espérance ?
Peut-on aller jusqu’à se demander : quels gestes ? Quelles attitudes ?
Quelles paroles ?
Il y a des situations et des moments où l'espérance peut être mise à mal...
Comment alors se situer ?
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Rencontre S.E.M d’un doyenné de Vendée - mardi 10 mars 2009
Témoignage Laurence et Rémi, mariés depuis 27 ans,3 enfants (24 ans-21ans17ans) .
En 1992, comme d’habitude, un matin vers 9h,Rémi se rend son travail…. Puis soudain, c’est
l’accident : fracture des vertèbres cervicales. « Immédiatement, j’ai compris que je ne marcherais plus » nous
dit Rémi. Quelques semaines dans le coma artificiel : pour Rémi c’est : « 15 jours de vie en moins ». Réveil
en réanimation, des tuyaux partout, machine à gaver, etc… mais Rémi nous dit avoir été heureux de voir
sa femme lors des visites. Il ne pouvait pas parler. « Rémi communiquait avec un clignement des yeux »,
nous dit Laurence, sa femme. Elle précise : « Je récitais l’alphabet et Rémi acquiesçait par les yeux. Nous
nous disions peu de choses, mais l’essentiel ». Six mois difficiles : « Si à la première visite il était bien, à la
deuxième il l’était moins ».Pendant ce temps de réanimation, Rémi a plusieurs infections… Laurence voulait
"le sortir de là", se disant parfois "mais il ne va jamais sortir de là".
Pendant ce temps de réanimation, les enfants ne peuvent pas rendre visite à leur papa à cause des
risques de contamination. Laurence, épuisée, est relayée par les frères, les sœurs et les parents.
Après six mois de réanimation, commence la rééducation à St Jacques pendant une année :
Autonomie alimentaire et respiratoire. Aide matérielle pour se lever (lève - personne) et se déplacer (fauteuil).
Rémi se pose alors la question : "quoi faire de mes journées ?". Il se met à l’informatique et grâce à un
ordinateur spécifique, fonctionnant avec le mouvement de la tête, il fait des montages de films… Laurence a
filmé les premiers les premiers pas du petit dernier car « Rémi ne l’a pas vu ! », nous dit-elle. Puis Rémi, ensuite, a
mis le film sur DVD.
Retour à domicile : service ADMR avec auxiliaire de vie tous les matins pour toilette, habillage et
lever. Puis avec le lève-personne, Rémi apprécie de se coucher plus tard (qu’avec l’auxiliaire de vie), aidé de
sa femme. « Beaucoup de personnes passent à la maison » nous dit Laurence, qui a l’impression "de passer
son temps à servir le café"… "plus les soins à Rémi"…
Depuis 2 à 3 ans, ça va mieux : maison nouvellement construite, adaptée, "commandée à la voix".
Occupations : journées occupées avec l’ordinateur, davantage de sorties, moins de personnes "aidantes" à la
maison, cela est reposant pour Rémi et Laurence. Rémi adapte des pièces pour son fauteuil grâce à
l’ordinateur véhicule adapté.
Laurence nous dit : « qu’ils ont de la chance car c’était un
accident de travail ». De ce fait ils ont "ce qu’il faut" pour changer le
fauteuil, financer les aides à domicile. Ils ont dû "se battre pendant 12
ans avec les assurances" nous précise Laurence. "Chance aussi d’avoir
eu les enfants", Laurence s’est investie dans la catéchèse (13 à 14ans).
Rémi préparait les feuilles du caté (8 à 9 ans) à l’aide de l’ordinateur.
"À partir de là, on est venu demander à Rémi des services grâce à son travail sur ordinateur pour la
JEC-la FCPMH". Grâce à la technique, Rémi a fait dépliants, bulletin… Maintenant, Rémi est membre
FCPMH pour le diocèse. Actuellement, il fait aussi des montages de films pour mariage, voyage..
QUESTIONS :
« Qu’est ce qui vous a le plus aidé, la plus grande force ?»
Réponse pour Rémi : "L’amour de la famille" et pour Laurence : "La présence de Rémi"
Votre foi a - t –elle été renforcée ou bien au contraire…
Rémi : Oui, elle a été renforcée, mais des membres de la famille "ne croient plus".
Et vos amis ?
Laurence : Ils ont changé. Ceux qui étaient intéressés ont disparu, d’autres sont arrivés.
Et vos projets ?
Leur réponse : Projets pour adaptation au handicap
Pour conclure ?
Leur réponse : On relativise tout
Diocèse d’Angers - Service Santé-Solidarités - 2009