AL6 : « Il fait un temps de foudre et de lambeaux… »
Introduction
Dans Mes Forêts, Hélène Dorion rassemble des poèmes composés en partie pendant le
confinement, depuis sa maison dans la forêt, au Canada. Elle évoque les émotions intimes que
suscite la nature qu'elle décrit au fil des poèmes, mais fait part également de sa réaction face à
la société contemporaine. Le poème à étudier « Il fait un temps de foudre et de lambeaux… » est
composé de trois strophes en vers libres. Il est situé dans la troisième section du recueil, intitulée
« L'onde du chaos », qui comporte des poèmes sur le fracas du monde contemporain. Débutant
par l'évocation d'un climat rude, le poème fait de ce temps une saison intérieure, mais
également la représentation de l'époque contemporaine qui détruit l'humain et le langage.
Lecture du poème
Problématique : En quoi ce poème fait-il du temps une saison intérieure et comment se
distancie-t-il de l’époque contemporaine ?
Plan :
- v. 1-8 : Une époque marquée par la destruction et la violence
- v. 9-17 : Une langue en lambeaux
- v. 18 à 22 : Le réconfort de la nature
I- Une époque marquée par la destruction et la violence (v. 1-8)
- Le vers 1 joue sur différents sens du mot « temps », qui évoque à la fois le temps qu'il fait,
la météo, et notre temps, notre époque.
- La tournure impersonnelle « Il fait un temps... » structure toute la première strophe : elle
est suivie de différents compléments du nom (« de foudre et de lambeaux / d'arbres
abattus »), et reprise ensuite, scindée sur les vers 4 (« il fait... ») et 5 (« un temps... »).
- Cette première strophe peint un tableau assez sombre du monde contemporain et de la
société dans laquelle nous vivons. Les vers 1 et 2 évoquent la chute brutale (« foudre »,
« abattus »), la destruction, la déchirure (« lambeaux »), voire la débâcle (« un temps de
glace / et de rêves qui fondent ») - à la fois au sens propre (fonte des glaces au printemps)
et figuré (désastre).
- L'absence de ponctuation donne lieu à une double interprétation des vers : chaque vers
peut être compris comme un élément d'une énumération des différents éléments du
paysage ou être vu comme une continuité syntaxique. Ce choix laissé au lecteur, renforce
l'image d'un monde en lambeaux : les éléments du décor intérieur peuvent être liés entre
eux ou détachés, comme des lambeaux d'une conscience déchirée par la violence du
monde.
- Ce paysage désolé est intérieur, comme le signale l’indice de lieu « au-dedans de soi ».
C'est la conscience de l'individu qui est jonchée d’ « arbres abattus », de « rêves qui
fondent », d'illusions dans lesquelles il se perd, comme l'exprime la métaphore « le
labyrinthe des miroirs ».
- Le rythme des vers, très brefs, à partir du vers 2, contraste avec celui du premier vers de
la strophe, qui est un décasyllabe, donc un vers long et dont le rythme nous est familier,
contribuant ainsi à l'impression de chute, de dégradation, de perte évoquée par le poème.
- L’allitération en [r] (« arbres », « maigre », « rêves », « labyrinthe », « miroirs ») ponctue
ces vers de sonorités rugueuses qui renforcent également le sentiment douloureux qui
traverse la première strophe.
- Le vers 8 souligne enfin l'impression de désolation. La posture « le dos courbé » connote
la vieillesse, la souffrance ou les soucis ; « le poids des silences » évoque également
l'abattement.
- Le blanc entre les mots peut être interprété comme une matérialisation de ces silences,
ou comme l'indice d'une parole qui se disloque. Ainsi, la première strophe s'achève sur
une impression de résignation, d'impuissance à vivre et à communiquer.
II- Une langue en lambeaux (v. 9-17)
- Le vers 9 est également comme troué, déchiré par des blancs, tels des vers en «
lambeaux ». Ces vers qui énumèrent les maux de l'humanité, « guerres / famines / tristes
duretés » qui l'accablent et la divisent, reflètent donc cette idée dans leur forme même.
- Cette même énumération rappelle un peu les grands titres des journaux télévisés ou les
bulletins d'information annonçant des catastrophes (au pluriel). Le poème se fait ainsi
l'écho des mots, des informations, des discours dont nous sommes assaillis en
permanence via « l'écran » (de télévision, d'ordinateur...).
- L'adverbe « seulement » au v. 10 indique une permanence, accentuée par le présent
duratif. L'hiver, qui métaphorise les difficultés et les atrocités subies par les humains,
règne partout.
- Le vers 11 est associé au vers 12, de manière explicite, avec l'antithèse « aujourd'hui » et
« demain », qui souligne l'effet prophétique de la télévision : elle annonce de terribles
événements comme on annonce une catastrophe météorologique.
Le poème pointe certains paradoxes de notre époque : une surcharge d'informations qui fait
planer une menace perpétuelle au-dessus de nos têtes (« sur l'écran d’aujourd’hui/ s'annoncent
les orages de demain »), une obsession pour les données, les statistiques, les éléments soi-
disant objectifs qui nous font, finalement, passer à côté de l'essentiel (« des chiffres pour ne rien
dire / de l'inquiétude qui brûle nos mots »).
- La dislocation du monde contamine la parole. Les mots sont remplacés par des chiffres. La
négation absolue « pour ne rien dire » souligne à la fois l'absence de sens de ces chiffres,
mais également leur but : ils agissent comme des masques pour cacher nos sentiments,
notre « inquiétude ».
- Les mots sont en danger, comme l'indiquent la métaphore du feu « qui brûle nos mots » et
la personnification « lettres échevelées ».
- Le langage est en crise et le sens se perd, les lettres sont « cassées » comme les sigles,
« pib », « nip », « fmi », qui illustrent cette déperdition du sens.
- Les vers 15 à 17 fonctionnent un peu comme une caisse de résonance du monde
contemporain, faisant entrer dans le poème, pour mieux la dénoncer la « novlangue » de
notre société capitaliste (« pib » = produit intérieur brut, « fmi » = fonds monétaire
international) et technologique (« nip » = numéro d’identification personnel).
III- La recherche d'un apaisement (v. 18-22)
- Le poème se clôt sur l'image d'un repli, qui est soulignée par la brièveté de la strophe, un
quintil.
- La reprise anaphorique de l'expression « Il fait un temps à s'enfermer » fait de l'isolement
une réaction naturelle face aux rudesses du climat, mais également face au fracas du
monde.
- « s'enfermer / dans nos maisons de forêt » souligne à la fois l'envie d'un foyer protecteur,
mais également le repli dans un monde imaginaire. En effet, la métaphore « nos maisons
de forêt » assimile la forêt à un refuge, un lieu de retraite volontaire dans lequel «
s'enfermer » pour résister à « l'onde du chaos » sans pour autant ignorer le monde qui
nous entoure. La nature offre ainsi un lieu protecteur et apaisé, un « souffle », où le sens
peut renaître.
- L'image du « bruit secret des nuages » s'oppose au vacarme des mots terribles de la
deuxième strophe et suggère que la nature a quelque chose à nous faire entendre.
- Si le verbe « s'enfermer » peut paraître péjoratif et évoquer le confinement lié à la crise
sanitaire récente, le repli proposé à la fin de ce poème semble salutaire puisqu'il donne
accès à un autre lieu, poétique, comme le suggère le vers final : « de l'autre côté de la
nuit ». Cette expression apparaît à plusieurs reprises dans le recueil pour évoquer un lieu
autre, une réalité différente, celle offerte par la poésie.
- Cette métaphore finale nous invite à rester à l'écoute de la nature et de l'intime (« le bruit
secret des nuages ») comme manière de résister aux dérives du monde contemporain et
aux angoisses qu'il génère.
Conclusion
Ce poème décrit une saison violente et rude, où les arbres sont abattus, comme les
consciences. Cette saison est une métaphore de l'époque contemporaine, qui met l'humanité en
péril. La langue aussi vole en éclats : on ne peut plus parler, les mots ne veulent plus rien dire ou
masquent de terribles réalités, dans lesquelles l'humain semble ne plus avoir de place. Face à
cette situation, la tentation du repli est grande. Néanmoins, la poésie permettrait l'ouverture à
un nouvel espace plus apaisé.
À la suite de la section « L'onde du chaos », « Le bruissement du temps » permet à Hélène
Dorion de proposer, au terme d'un tableau retraçant l'histoire du monde et des hommes, « un
chemin vaste et lumineux/qui donne un sens/à ce qu'on appelle humanité ».