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Article 7 1

La littérature africaine contemporaine explore de plus en plus les thèmes de l'immigration et de l'altérité, en réponse aux mouvements migratoires des Africains vers le Nord. Ce phénomène, bien que présent dans l'histoire littéraire, a pris des proportions alarmantes avec des enjeux politiques, économiques et sociaux. L'analyse se concentre sur les œuvres d'écrivains tels qu'Isaac Bazié et Alain Mabanckou, qui abordent les défis identitaires et les relations entre autochtones et migrants dans un contexte de mondialisation.

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Article 7 1

La littérature africaine contemporaine explore de plus en plus les thèmes de l'immigration et de l'altérité, en réponse aux mouvements migratoires des Africains vers le Nord. Ce phénomène, bien que présent dans l'histoire littéraire, a pris des proportions alarmantes avec des enjeux politiques, économiques et sociaux. L'analyse se concentre sur les œuvres d'écrivains tels qu'Isaac Bazié et Alain Mabanckou, qui abordent les défis identitaires et les relations entre autochtones et migrants dans un contexte de mondialisation.

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org

Pour une écriture de l’immigration et de l’altérite dans la littérature africaine


Lamoussa TIAHO, Maître-assistant
Laboratoire, Littératures, Espaces et Sociétés(LLES)
Université Ouaga I Joseph KI-ZERBO (Burkina Faso)
[email protected]
Résumé : Un nouveau champ littéraire semble occuper une place prépondérante dans les
récentes productions littéraires africaines. Il s’agit de cette littérature qui s’intéresse de plus en
plus aux mouvements migratoires qu’effectuent les africains du Sud en direction des pays du
Nord .Si ce phénomène n’est pas du tout nouveau dans l’histoire littéraire africaine, il reste tout
de même qu’il a emprunté ces derniers temps de nouvelles proportions inquiétantes jamais
vécues avec des enjeux multiformes sur les plans politique, économique, social et culturel.
L’altérité aux relents racistes et xénophobiques s’invite le plus souvent dans ce nouveau contexte
des flux migratoires du Sud qui ne cessent d’envahir un Occident qui semble être en perte de
vitesse dans la résolution de ses propres crises sociétales.
L’objectif principal de la présente réflexion est d’analyser la problématique de l’immigration et
de l’altérité à travers quelques œuvres africaines qui en parlent. Par voie de conséquence, nous
tenterons d’expliquer comment des écrivains comme Isaac Bazié, Alain Mabanckou,Calixthe
Beyala et bien d’autres encore abordent ces sujets et quels types de solutions envisagent-ils
face aux nouveaux phénomènes émergents relatifs à l’immigration dans un contexte de
globalisation et de mondialisation dans les rapports Nord Sud.
Mots clés : altérité, immigration, flux migratoire, mondialisation, globalisation.

Abstract: A new literary field seems to occupy a prominent place in recent Africa literary
productions. It is the literature which is more and more interested in the migratory movements of
Africans towards the North countries. If this phenomenon is not new at all in our literary history,
it is nevertheless a fact that it has lately taken on new disturbing proportions never seen before
with multiform stakes at the political, economic, social and cultural levels. Otherness with racist
and xenophobic whiffs is most often invoked in this new context of migratory flows from the
South, which constantly invade a West that seems to be losing momentum in the resolution of its
own community crises.
The main objective of the present reflection is to analyze the issue of immigration and otherness
through some African works that speak about it. Consequently, we will try to explain how
writers like Isaac BAZIE, Alain MABANCKOU, Calixthe BEYALA and many others broach
these topics and what types of solutions they are envisaging against new emerging phenomena
related to immigration in a context of globalization in North-South relations.
Key words: otherness, immigration, migratory flow, globalization.

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Introduction
Plus qu’une simple question d’actualité du moment, le phénomène migratoire a pris des
dimensions alarmantes sociopolitiques à telle enseigne que C. Beauchemin (2015, p.1) écrit :

Dans la première décennie du XXIe siècle, l’immigration subsaharienne est devenue


une préoccupation majeure en Europe. Les images des tentants de passer les hauts
barbelés des enclaves de Ceuta et Melilla en 2015 et, dans les années suivantes, des
images de pirogues bariolées accostant aux îles Canaries ont forcé l’attention des
opinions publiques et des décideurs politiques. L’idée d’une « invasion africaine » s’est
répandue. 1

Face aux spectacles peu reluisants que nous offrent les mouvements migratoires de certains
ressortissants subsahariens, des écrivains africains n’ont cessé de donner de la voix, d’où
l’émergence d’un nouveau champ littéraire qui semble occuper une place prépondérante dans les
récentes productions littéraires africaines. Il s’agit de cette littérature qui s’intéresse de plus en
plus aux questions de mobilité démographique des africains qui prennent la direction des pays
du Nord.

Si ce phénomène n’est pas du tout nouveau dans l’histoire littéraire africaine, il reste tout de
même qu’il a emprunté ces derniers temps de nouvelles proportions inquiétantes jamais vécues
avec des enjeux multiformes sur les plans politique, économique, social, culturel et identitaire.
L’altérité aux relents racistes et xénophobiques s’invite le plus souvent dans ce nouveau contexte
des flux migratoires du Sud qui ne cessent d’envahir un Occident déjà saturé par l’envahisseur et
qui semble être en perte de vitesse dans la résolution de ses propres crises sociétales. Cependant,
force est de constater que le phénomène des déplacements volontaires ou forcés des populations
africaines n’est pas exclusivement orienté vers l’Europe et les autres pays du Nord .L’autre face
de cette réalité réside au fait qu’il y a une mobilité dynamique de cette démographie à
l’intérieur de l’Afrique; le déplacement des populations africaines d’un pays africain à un autre.

L’objectif principal de la présente réflexion est d’analyser la problématique de l’immigration et


de l’altérité à travers quelques œuvres africaines. Par voie de conséquence, nous tenterons
d’expliquer comment des écrivains comme Isaac Bazié( La Traversée nocturne), Alain
Mabanckou ( Bleu-Blanc-Rouge), Fatou Diome(Le Ventre de l’Atlantique), Boubakar Diallo(
1
Cris Beauchemin,”Migrations entre l’Afrique et l’Europe (MAFE):Réflexions sur la conception et les limites d’une
enquête multisituée »,Population,2015/1,vol.70 ,p.1. Mise en ligne sur Cairn.info le
02/07/2015.https://doi.org/10.3917/popu.1501.0013

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Fumée noire), Calixthe Beyala(Maman a un amant, Le Petit prince de Belleville), ( Daniel


Biyaoula(L’Impasse) et bien d’autres encore abordent ces sujets. Quelles sont les raisons et les
conséquences de ces déplacements? L’ailleurs est-il forcement un eldorado pour l’étranger ?
Quelles sont les conditions de vie auxquelles les aventuriers sont soumis? Quelle est la nature
des rapports qu’un étranger peut entretenir avec autrui qui se dit autochtone? Quel type d’identité
le migrant africain conserve à l’étranger? Quelles solutions faut-il envisager face à ce nouveau
phénomène de société émergent relatif à l’immigration dans un contexte de globalisation et de
mondialisation dans les rapports Nord Sud.

De prime à bord le concept de l’altérité semble être plus proche de la pensée philosophique, c’est
pourquoi nous serons amené par moment à évoquer le philosophe Hans-George Gadamer qui
s’est beaucoup intéressé à la problématique de l’altérité, au dialogue avec autrui et à l’ouverture
vers l’autre. Nous n’oublions pas Bernard Mouralis qui s’était aussi penché sur la question à
travers, L’Illusion de l’altérité. Etudes de littérature africaine, une réflexion qui lui permettra
entre autres, d’attirer l’attention des uns et des autres sur le fait que le critère de l’altérité peut
être remise en cause par les faits socio-historique et politiques.

C. Albert (2005, p.6) dans, L’Immigration dans le roman francophone contemporain fait
remarquer ceci: « le terme d’immigration ne peut se concevoir sans son corollaire d’émigration,
selon que l’on prenne en compte le fait de « quitter » son pays (…) ou au contraire
celui « d’entrer » dans un pays étranger » (C.Albert, 2015, p.6).

Il s’avère donc que toute étude sur le phénomène migratoire doit à la fois prendre en
considération le déplacement et le séjour des émigrants dans leur pays d’accueil.

Au regard de toutes les raisons ci-dessus avancées, notre réflexion s’articulera autour de deux
grands points. D’une part, nous examinerons la crise identitaire des mouvements migratoires
intra-africaine, et d’autre part, nous nous intéresserons à la question de l’altérité et de l’identité
plurielle des africains migrants en Occident et dans un ailleurs, au-delà de l’Afrique, pour
questionner la dimension extra muros du phénomène.

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1. Crise identitaire des mouvements migratoires intracontinental


Il nous semble que l’Afrique de l’Ouest représente l’un des grands sous-ensembles spatiaux du
continent africain. Selon N.Ndiaye et N.Robin (2010, 48-61), l’Afrique « présente une
combinaison originale de facteurs qui fonde une incontestable identité régionale ». On peut
alors aborder cette région en tant qu’entité géopolitique, c’est-à-dire comme un groupe d’Etats
qui constituent une puissance régionale dont le périmètre géographique et politique correspond à
la CEDEAO2. Il ressort d’un constat que des mobilités multiples parcourent cet espace et
participent à l’émergence de dynamiques spatiales qui le structurent et l’organisent .Ces logiques
migratoires se conjuguent à des logiques économiques et politiques.

Pour onze pays ouest-africains sur quinze, plus de 50% de leurs ressortissants émigrés résident
sur le continent africain. Ce sont-là des faits de société qui seront pris en chargent par un certain
nombre d’écrivains africains. A cet effet, nous reconnaissons avec Lydie Moudileno dans
Littératures africaines francophones des années 1980 et 1990 que l'espace africain est devenu
un lieu d'immigration, c'est-à-dire non plus uniquement un lieu que l'on quitte, mais un espace
national dans lequel "font irruption" d'autres Africains, comme on peut le constater dans Fumée
noire de Aboubakar Diallo, un auteur burkinabè. Dans ce roman, un différend qui oppose un
paysan ivoirien autochtone kroumen à un autre paysan immigré burkinabè a tourné au massacre.
Le contentieux porte sur un problème foncier. Toute la région ouest de Grand Bereby à Tabou
s'est trouvée en ébullition et en état de siège.

Ecoutons-le dans les lignes qui suivent:


la crise de Tabou était due à un banal problème foncier, favorisé par une loi
scélérate qui stipulait que seuls les nationaux pouvaient posséder des terres. Ce qui
suscita des convoitises d'un côté, et des frustrations de l'autre. D'autant plus que
certains travailleurs agricoles immigrés étaient installés sur les terres depuis plus de
quarante ans. Certains, parmi les plus astucieux et les plus bosseurs, avaient réussi à
devenir propriétaires terriens. Planteurs de cacao, de café, de banane ou d'hévéa pour
la plupart, ils se voyaient dépossédés de leurs patrimoines, du jour au lendemain,
sans aucun recours juridique possible ». (B.Diallo, 2000, 115).

Comme on peut le constater dans ce contexte, ce problème foncier semble être la conséquence
de la pression démographique. A la faveur d’une loi foncière favorable aux nationaux, c’est une
2
Communauté des Etats de l’Afrique del’Ouest (CEDEAO)regroupe le Bénin, le Burkina Faso, le Cap-Vert, la Côte
d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée-Bissau, le Libéria, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone et
le Togo .

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disposition légale qui venait remettre en cause le droit de propriété des étrangers. Dans
l’imaginaire populaire de l’autochtone, l’origine de sa pauvreté et de ses malheurs s’explique
par la présence de l’étranger sur son sol qui a fini par s’approprier les terres et les richesses de
son terroir.

Au cours des affrontements entre autochtones et étrangers, la communauté kroumen avait


massacré dix-sept ressortissants burkinabè dans les plantations sans discernement d’âge ni de
sexe. En conséquence, c’est cela qui aurait occasionné l’exode massif des travailleurs immigrés
d’origine burkinabè, nigérienne et malienne face à une monstruosité et une folie meurtrière qui
s’étaient emparées des habitants de la région avec lesquels ces étrangers vivaient en paix et en
bonne intelligence depuis des lustres.

Ces nouvelles écritures romanesques africaines parlent de plus en plus des mouvements
migratoires en problématisant la question de l'Autre, un autre Africain, un étranger avec qui il
faut désormais partager un espace de vie rendu insuffisant par le fait d’une très forte pression
démographique. La question de l’autre ici renvoie à celle de l’altérité. La rencontre de deux ou
plusieurs cultures peut poser le problème de l’attitude incompréhensible de l’homme envers
autrui, cet inconnu. L’étranger ou l’autochtone peut devenir un être étrange quand rien ne va
plus entre les hommes au sein d’une communauté. Les travailleurs immigrés (Burkina, Mali,
Niger) quelque soit la durée de leur séjour à Tabou ne deviendrons jamais des autochtones
kroumen, comme pour paraphraser Seydou Badian dans Sous l’orage (quelque soit la durée d’un
morceau de bois dans l’eau il ne deviendra jamais caïman). Ainsi sous le paradigme de l’altérité
on peut suggérer un rapport entre l’ailleurs et l’altérité: l’ailleurs non pas comme un espace
lointain, mais comme un hors-de-soi. D’où le concept d’exotopie que Bakhtine range avec la
notion de l’ailleurs. On sait surtout qu’au sujet de l’altérité, Bakhtine évoque la position de
l’auteur par rapport au personnage de son héros. L’auteur est extérieur à ses propres personnages
et à leurs univers, il est en situation d’exotopie. L’exotisme peut se définir dans l’alternance du
souci de l’autre et de l’interrogation sur-moi. Autrement, c’est ce qui amène Segalen à démontrer
à travers l’exotisme que tout discours s’abolit dans le temps de sa manifestation.

Pourquoi veut-on que Kroumen et étrangers se comprennent mieux et cohabitent indéfiniment en


parfaite entente quant on reconnaît avec certains penseurs qu’autrui est à lui-même sa propre

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identité et qu’on ne comprend pas autrui à l’avance et comme le dit (H-G. Gadamer, 1960,
193) « Etre ouvert à l’Autre implique que j’admette de laisser s’affirmer en moi quelque chose
qui me soit contraire, même au cas où n’existerait pas l’adversaire qui soutienne cette chose
contre moi » .

Bien entendu, certains auteurs saisissent la situation de ces mouvements migratoires conflictuels
en Afrique pour mettent en exergue les réalités perverses d'une xénophobie africaine
qu'exploitent quelques leaders politiques africains véreux sans scrupule. Voici ce que rapporte
le personnage de Philippe de l’œuvre de Boubakar Diallo: « les autorités politiques n’attendaient
que ça pour assimiler le candidat Ouédraogo aux populations burkinabé fuyant les massacres »
(B.Diallo, 2000, 113).

Si dans ce cas précis, les populations autochtones ont été manipulées par des politiciens mal à
leur popularité, il faut reconnaître que le phénomène de cette chasse aux sorcières est
malheureusement une triste réalité dans certaines contrées africaines loin de la manipulation
politicienne. C’est le cas de Vourbié et sa famille dans l’œuvre romanesque d’Isaac Bazié. A ce
sujet, écoutons le narrateur:

Nous ne les connaissons plus. Ils sont morts aujourd’hui. Ils iront loin, là où personne
de nous ne court le risque de les rencontrer .Ils s’établiront où ils veulent, mais loin de
notre région. Si l’un d’entre vous venait à les rencontrer, il ne s’arrêtera point, ne
saluera point et ne partagera point la même ombre qu’eux .Il ne se retournera point pour
les voir s’éloigner et il veillera à éviter tout contact avec eux, par crainte d’être lui-
même exposé à la peine de mort. Celui qui leur offrira son hospitalité ne vivra pas
après leur départ assez longtemps encore. (I. Bazié, 2004, pp.173-174).

Tout comme son épouse Elema qui est décédée, Vourbié est considéré comme mort après avoir
désobéi à la coutume et à la tradition. La sanction pour celui qui transgresse la tradition ici,
est sa mise à mort sociale. La communauté bannit le fautif et l’exclut du village car il devient
un autre être, un être méconnaissable, considéré comme socialement mort. C’est une situation de
crise identitaire que vit ce désormais exclu de la communauté puisque la société refuse
dorénavant de le reconnaître à travers la nouvelle identité qu’il présente. Il y a une remise en
cause de l’identité de Vourbié dans sa propre société dont il n’a pas respecté les traditions.

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Face à une telle situation on pourrait éventuellement s’interroger avec Gadamer à travers le
questionnement suivant: Comment penser l’altérité de l’autre dans l’espace médian du dialogue,
où ni le « moi » ni l’autre n’existent séparément, mais ils fusionnent au sein du langage
commun? Dans une communauté de dialogue peut-on interroger l’épreuve de l’autre comme
étant une épreuve de l’altérité?

Dans les deux œuvres examinées ici, La Traversée nocturne (Isaac Bazié) et Fumée noire
(Boubakar Diallo), les actions se passent en intra-continental à l’intérieur de l’Afrique. Pour la
première (La Traversée…), il s’agit de l’exclusion d’une famille par les villageois à l’intérieure
d’une même communauté .Quant à la seconde œuvre, elle décrit un conflit violent entre
étrangers et autochtones dans un pays africain. Dans ce cas précis, on assiste alors à un
mouvement migratoire imposé et forcé. A côté de ce type de migration il y a bien entendu celle
qui se passe hors des frontières africaines très loin du continent avec ses illusions et toutes ses
apories qu’on retrouve dans l’écriture romanesque.

2. L’altérité et l’identité plurielle extracontinentales


Le mot « altérité » vient du bas-latin « alteritas »qui signifie différence ; son antonyme est
« identité ». L’altérité renvoie à ce qui est autre, à ce qui est extérieur à un « soi » à une réalité
de référence, qui peut-être l’individu, le groupe, la société, la chose, le lieu.

Notre objectif ici consiste à nous intéresser à la notion d’altérité à travers l’écriture romanesque
africaine. De manière plus précise dans cette partie, notre attention portera sur quelques œuvres
africaines d’expression française où l’Europe est présentée par certains auteurs comme une
terre paradisiaque, un jardin d’Eden.

Des récits littéraires où parmi les protagonistes ,il y a des héros qui présentent l’Occident comme
l’exemple d’un modèle parfait de réussite. Leur comportement exhibitionniste et ostentatoire dès
le retour au pays natal impact négativement toute une jeunesse africaine qui rêve de Paris, de la
Tour Effel et des Champs Elysées.

Comme l’a si bien écrit A. Coulibaly (2007, p.25) « les flux migratoires sapent nos certitudes les
plus tenaces sur des sujets aussi chargés d’émotivités que la nation, la culture ou le pays .Dans
un tel contexte, peut-on encore parler en termes d’africanité ou d’européanité ? »

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Dans le roman Bleu-Blanc-Rouge, d’Alain Mabanckou, le personnage de Moki, trompe ses


compatriotes avec des propos mensongers quand il leur dit qu’il doit le teint de sa peau aux effets
de l’hiver. Voici ce que dit le narrateur: « Moki était arrivé. Ce que nous remarquions de prime
abord, c’était la couleur de sa peau (…). La sienne était blanche à outrance. Il arguait que l’hiver
y était pour quelque chose. Plus tard, en France, je sus qu’il s’appliquait sur tout le corps des
produits à base d’hydroquinone » (A. Mabanckou, 1998, 60).

L’hydroquinone est un composé organique aromatique apparenté au phénol. C’est un produit


chimique capable de diminuer le contenu épidermique en mélanine pour la dépigmentation et le
blanchissement de la peau. En utilisant cette substance chimique pour se dépigmenter cela veut
dire que Moki vit un véritable « mal de peau » (Monique Ilboudo) aussi psychologique que
physique. Il veut devenir Blanc et vivre comme un parisien.

De retour au pays natal, Moki joue sur les apparences. Ainsi, il apparaît comme un exemple de
réussite sociale aux yeux de la population de Pointe-Noire une petite ville africaine, Massala-
Massala l’un de ses cousins resté en Afrique décide lui aussi d’aller chercher la fortune à Paris.
En voulant s’initier aux activités lucratives de ses compatriotes clandestins rompus dans l’art du
vol, du détournement et de l’escroquerie celui-ci tombera dans les mailles de la police et sera
condamné à dix-huit mois d’emprisonnement pour complicité d’escroquerie, d’usurpation
d’identité, de faux et usage de faux. Tout comme Moki, il vit aussi sur du faux, sous une fausse
identité. Ses parents l’ont baptisé Massala-Massala qui signifie dans sa langue maternelle « ce
qui reste restera, ce qui demeure, demeura » .Mais en lieu et place de ce nom africain, il se
baptisera lui-même, Marcel Bonaventure alias Eric Jocelyn-George pour se donner une autre
identité avec un nom qui sonne comme celui d’un français de France. Il se pose ici aussi une
question identitaire. Pourquoi cette volonté de renier son vrai nom d’origine africaine pour se
cacher derrière un nom français, un nom étranger? Pourquoi cette négation de soi?

Cette posture de négation de la couleur de sa peau est l’expression d’une véritable crise
identitaire et existentialiste qu’on retrouve aussi dans L’Impasse de Daniel Biyaoula. La question
de la couleur de peau occupe une place importance dans ce roman où on retrouve des Noirs à
l’habillement bizarre et qui se métamorphosent par l’utilisation exagérée des maquillages avec

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des coiffures sophistiquées. Ici, le narrateur ironise l’attitude des africains qui veulent devenir
des Blancs. Au sujet du personnage de l’hôtesse de l’air il dit ceci: « (…) on dirait un
épouvantail qui a sur la tête une espèce de touffe de filaments enchevêtrés et sur la figure une
sorte de masque délavé, huilé et qu’elle aurait peinturluré3 » (D.Biyaoula, 1996, 19). On constate
que pour dénoncer l’aliénation de soi, le refus de l’identité culturel de l’africain et la corruption
de son être originel, le narrateur procède par cet humour ironique comme savaient le faire les
narrateurs de Ferdinand Oyono (Une Vie de boy, Le Vieux nègre et la médaille). Chez Biyaoula,
un personnage comme celui de Joseph est hostile à la dépigmentation de la peau devenue un
phénomène de mode dans la ville de Brazzaville : « (…) notre couleur est la couleur extrême, la
synthèse, la somme de toutes les autres (…) je ne supporte plus cette corruption de notre être,
cette autodécomposition » (D.Biyaoula, 1996, 255).

Bien que Joseph ait pris position pour défendre son africanité et vanter les qualités de la peau
noire des africains, il reste tout de même que c’est un personnage qui vit un drame
psychologique parce que hanté par la noirceur de sa propre peau et ce traumatisme incessant lui
revient sous forme de hantise:

Je ne cesse plus de penser que c’est moi le plus noir parmi les gens qui sont tout
autour.(…)Sur le moment ça me fait regretter la France. C’est qu’il y a ceci de bien avec
les Blancs : ils considèrent qu’il y a eux qui sont blancs, et tous les autres qui sont plus ou
moins sombres. (…)Ce n’est pas comme à Brazza où il y a une catégorisation de la
couleur de la peau, une classification, quoi! Moi, je fais partie de la dernière des
catégories, celle de ceux qui sont très noirs, une peau de silure qu’on dit ou qui rappelle
le charbon, le goudron. (D.Biyaoula, 1996, 53).

En réalité, le personnage de Joseph est contrarié sur sa propre identité et nourri une haine en soi
et pour soi parce qu’il vit aussi dans une psychose de persécution de soi et de victimisation face
au Blanc. Il oppose alors l’être de son moi profond, sa propre identité à l’être de l’autre, de
l’altérité qui est celle du Blanc. Joseph a subi ici une sorte de transmutation identitaire et
culturelle qui donnera naissance à un nouveau Joseph Gakatuka dit Jo. Les Honneurs perdus de
Calixthe Beyala, nous présente aussi le personnage de Madame Saïda Benarafa qui subira une
transformation identitaire, une fois arrivée en France.

3
BIYAOULA Daniel,L’Impasse, p.19.

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Dans L’Impasse, la noirceur apparaît comme un marqueur identitaire de tous les peuples qui ont
la peau noire. Nous reconnaissons avec Mounira Chatti que dans L’Impasse, le héros est ce
Nègre « en apparence », c’est-à-dire aliéné et renégat. A l’évidence, c’est de cette réalité dont
parle Biyaoula dans un article intitulé, « Ecrivains négro-africains en apparence : aliénation,
reniement et universalité » en des termes suivantes: « (…) le Nègre ne s’est toujours pas
trouvé. Il est déchiré, morcelé, perdu, non libre.(...)Il n’arrive à vivre sainement ni avec lui-
même ni avec l’Autre. Ce qui se révèle sous une multitude de formes, dont la négation de soi,
l’aliénation, la fuite en avant4 ».

En reconnaissant que le noir est au cœur du déracinement culturel et de l’aliénation du moi


africain ici, il faut cependant envisager d’observer cette aporie de l’immigration sous d’autres
prismes de perception .En outre, la problématique de l’altérité se pose en d’autres termes chez
l’écrivaine Calixthe Beyala comme le précise Odile Cazenave:

Le Petit prince et de Maman a un amant (…) sont des romans construits sur une
tension entre narrateur doublé (voix adulte/voix enfantine) et narrataire désigné, où les
distinctions entre Etranger et Autre s’estompent, s’inversent, se récupèrent à travers
l’énonciation du Moi(où Moi, Etranger, perd de son étrangeté face au récepteur qui
devient l’Autre).Moi, Etranger, s’explique, se justifie, se fait connaître et décoder .La
voix narrative enfantine, en contrepartie, prend valeur de pôle de reconnaissance, en ce
qu’elle dénote ce qui est étrange, de son point de vue, au sein de sa communauté, plutôt
que dans le milieu français dans lequel il évolue5.(Afrique sur seine,159 ).

La technique narrative adoptée par la romancière ici, est particulièrement originale .Il y a non
seulement, un phénomène du dédoublement du narrateur féminin ou masculin qui renvoie à un
narrataire masculin (« l’Ami » qui correspond à Abdou d’une part, et un narrataire féminin
« L’Amie qui correspond à M’am). Cela permet d’affiner le point de vue du regard comme le
souligne, CAZENAVE .L’un des aspects assez intéressants ici, à travers Maman a un amant,
c’est le fait que « l’africanité » de Loukoum a été préservée dans un milieu culturel très étranger
au sien. Les enseignements du griot traditionnel Abdou ont permis à Loukoum de conserver ses
racines culturelles et son identité africaine très loin de l’Afrique en plein Paris.

4
BIYAOULA,Daniel,”Ecrivains négro-africains en apparence: aliénation, reniement et
universalité »,http://www.gnammankou.com/biyaoula_preface-2004.htm
5
CAZENAVE Odile, Afrique sur seine, Une nouvelle génération de romanciers africains à Paris, p .159.

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En outre, les rêves et les illusions qu’une certaine jeunesse africaine nourrit autour des succès
du football se découvrent à travers l’écriture romanesque de Fatou Diome. Et comme l’a si bien
dit Djéké Coulibaly:

Les nouveaux postulats identitaires marquent, chez l’individu, une relativisation du


sentiment d’appartenance, voire un affaiblissement des institutions de l’ETAT-Nation.
Dans ce nouveau monde où tout est mouvement et en mouvement, le sujet mobile se
dégage de ses empreintes historiques, culturelles, sociales pour se frayer un chemin dans
les répertoires identitaires des plus variés et se présenter à l’Autre libre de s’inventer,
sous un jour favorable et choisi6 . (Approche interculturelle de l’œuvre d’Ahmadou
Kourouma, 223).

Le rêve de devenir des grandes stars internationales du football devient un motif suffisant pour
attirer la jeunesse africaine vers l’Europe. C’est ce qui explique en partie le mouvement
migratoire des jeunes sénégalais vers la France dont parle Fatou Diome dans son roman : « Les
quelques joueurs sénégalais riches et célèbres jouent en France. Pour entraîner l’équipe
nationale, on a toujours été cherché un Français. (…).Alors, sur l’île, même si on ne sait pas
distinguer sur une carte la France du Pérou, on sait en revanche qu’elle rime franchement avec
chance » (F.Dioume, 2003, 53).

Dans cette œuvre, le phénomène migratoire est abordé à travers la pratique du sport roi, le
football qui est non seulement considéré comme « l’opium du peuple » de par sa grande capacité
de mobilisation, mais aussi perçu comme une grosse industrie économique de par les enjeux
économiques et financiers que ce sport engendre sans oublier le rôle politique qu’il joue entre les
nations et les continents.

A travers le présent cas de figure, on constate que ce sont des raisons socio-économiques qui
habitent les candidats à la migration. C’est la quête de la fortune et de l’enrichissement qui
attirent ces jeunes sénégalais vers de nouveaux horizons étrangers. En effet, s’ils ont choisi le
football pour nourrir leur rêve de devenir des grandes stars et des icones de la discipline, ce sont
en réalité les apparences miroitantes de l’ailleurs et ses mirages comme pour parler comme
Ousmane Socé Diop auteur de Mirages de Paris, 1977 qui les a ensorcelé et les attirent
irrésistiblement. Pour ces jeunes à la recherche de meilleures conditions de vie la France est la

6
Djéké Coulibaly , « Enfant de la guerre, enfant de la mobilité et de la transhumance dans Allah n’est pas obligé
d’Ahmadou Kourouma » ,in Approches interculturelles de l’œuvre d’Ahmadou Kourouma,p .223,éd .Le Graal,
Nodus Sciendi,2013.

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terre promise, c’est-à- dire un Eldorado économique de promotion sociale et de réussite


financière .A priori, ces jeunes sénégalais, tout comme le héros Massala Massala, ont comme
seul objectif de leur projet migratoire d’aller en France pour s’enrichir financièrement afin de
revenir en Afrique pour sortir leurs parents et leurs familles de la misère et de la précarité
économique .

Conclusion
Les mouvements migratoires africains intracontinental et extra- continental constituent un
véritable phénomène social aux multiples enjeux socio-politique, économique, culturel et
identitaire qui hante aujourd’hui, les pays du Sud et ceux du Nord. II serait souhaitable que les
dirigeants africains assument pleinement et dans les règles de l’art leurs responsabilités
politiques en optant pour la vraie démocratie et en créant des emplois pour la jeunesse qui
n’aura plus besoin d’aller voir ailleurs .L’avenir de la jeunesse africaine se trouve en Afrique et
non à l’étranger encore faut-il que toutes les conditions soient réunies pour la maintenir en
Afrique?

Si beaucoup d’études se sont intéressées à la question dans sa partie extra-muros au continent


africain, il faut désormais orienter la réflexion sur toutes les dimensions de ce phénomène
migratoire aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières de l’Afrique. L’écriture de
l’immigration et de l’altérité est avant tout ce discours romanesque des flux migratoires et de
l’étrangeté qu’on retrouve dans les œuvres de notre corpus. Il nous semble que la littérature
migrante subsaharienne dans son ensemble est une sorte d’ethnoscopie littéraire qu’exprime des
écrivains de la migritude (Jacques Chevrier) qu’on pourrait mieux lire en se servant de « la
notion anthropologique d’ethnoscape » introduit par Arujun Appadurai comme l’affirme ( A.
Coulibaly, 2007, 31-49).

Bibliographie

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Karthala.

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