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VIES ET DOCTRINES
DES
PHILOSOPHES
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çaise de G. Lepage, ancien attaché à l'Ecole française d'Extrême-Orient.
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d'Edouard Guyot, professeur à la Sorbonne, avec 112 cartes et gravures.
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BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE
WILL DURANT
VIES ENDOCTRINES
DES
PHILOSOPHES
INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE
PAYOT, PARIS
106, Boulevard St-Germain
1932
Tous droits réservés
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Premier tirage février 1932
Tous droits de reproduction et d'adaptation
reservés pour tous pays,
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AU LECTEUR
Ce livre n'est pas une histoire complète de la philosophie. C'est
un essai de vulgarisation, où l'histoire de la pensée se trouve con-
centrée autour de certaines personnalités dominantes. Afin de leur
donner tout le relief nécessaire, l'on a dû négliger celles desecond
plan. D'où la faible part accordée aux présocratiques à demilégen-
daires, aux stoïciens et aux épicuriens, aux scolastiques et aux
épistémologistes.
L'auteur croit que l'épistémologie a fait un tort considérable et
presque ruineux à la philosophie moderne; il espère qu'un temps
viendra où l'étude duproblème de la connaissance sera réservée à la
science psychologique, et où la philosophie sera de nouveau conçue
comme l'interprétation synthétique de toute l'expérience et non
commel'analyse descriptive du mode et du procédé de l'expérience
elle-même. L'analyse revient à la science et nous donne le savoir ;
la philosophie doit fournir une synthèse à la sagesse.
L'auteur voudrait rappeler ici tout cequ'il doit àAldenFreeman :
éducation, voyages, inspiration d'une vie noble et éclairée. Puisse
ce meilleur des amis trouver dans ces pages, si occasionnelles et si
imparfaites qu'elles soient, quelque chose qui ne soit pas trop indi-
gne de sa générosité et de sa foi.
WILL DURANT
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INTRODUCTION
L'UTILITÉ DE LA PHILOSOPHIE
Il y a un plaisir dans la philosophie, un attrait même dans
les mirages de la métaphysique ; tout étudiant l'éprouve jus-
qu'au jour où les grossières nécessités dela vie matérielle l'entraî-
nent des hauteurs de la pensée sur le terrain de la lutte écono-
mique. La plupart d'entre nous ont connu au printemps de la
vie des jours dorés où la philosophie était bien ce que l'appelle
Platon, «ce cher délice »; où l'amour d'une vérité quelque peu
illusoire nous semblait incomparablement plus glorieux que les
désirs charnels et l'impureté du monde. Et nous sentons toujours
en nous comme un appel de ce premier amour de la sagesse. «La
vie a un sens v pensons-nous avec Browning ; «trouver ce sens
est pour moi vital. »Une bonne part de nos vies est privée de
sens et se dissipe dans l'inconstance et la futilité ; nous luttons
avec le chaos au dedans et autour de nous ; et cependant, nous
croirions qu'il est en nous quelque chose d'important et de signi-
ficatif, si nous pouvions seulement déchiffrer nos âmes. Nous
cherchons à comprendre ; «vivre, pour nous, signifie transformer
constamment en lumière et en flamme tout ce que nous sommes
et tout ce que nous rencontrons »(1) ; nous sommescommeMitya
dans Les Frères Karamazov «de ceux qui n'ont pas besoin
de millions, mais d'une réponse à leurs questions »; nous voulons
saisir la valeur et la perspective des choses qui passent et par là
échapper au courant des circonstances quotidiennes. Nous vou-
lons savoir, avant qu'il soit trop tard, ce qui est petit et ce qui
est grand ; nous voulons voir maintenant les choses telles qu'elles
paraîtront pour toujours «dans la lumière de l'éternité ». Nous
voulons apprendre à rire en face de l'inévitable, à sourire même
(1) Nietjjiche, Le GaySçavoir, préface.
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à l'approche de la mort. Nous voulons être complets, coordonner
nos énergies encritiquant et enharmonisantnos désirs ; carl'éner-
gie coordonnée est le dernier mot en morale et en politique, et
peut-être aussi en logique et en métaphysique. «Pour être phi-
losophe », a dit Thoreau, «il ne suffit pas d'avoir des pensées sub-
tiles ni même de fonder une école, il suffit d'aimer la sagesse, de
manière à vivre selon ses préceptes d'une vie simple, indépen-
dante, magnanime et confiante. » Si seulement nous trouvons
la sagesse, nous pouvons être sûrs que tout le reste viendra à sa
suite. «Cherchez d'abord les biens del'esprit »,dit FrançoisBacon,
«et le reste vous sera donné par surcroît ou du moins vous n'en
sentirez pas la perte. »(1) La vérité ne nous enrichira pas, mais
elle nous rendra libre.
Quelque lecteur impatient nous objectera que la philosophie
est aussi inutile que le jeu d'échecs, aussi obscure que l'ignorance
et aussi stérile que le contentement. «Il n'est rien desi absurde »,
dit Cicéron, «qui ne se puisse trouver dans les livres des philo-
sophes. »Sans doute est-il des philosophes qui ont possédé tout
le luxe de la sagesse sauf le bon sens ; et plus d'un envol philoso-
phique s'est accompli grâce à la force ascensionnelle d'un air
raréfié. Dans ce voyage que nous entreprenons, soyons résolus
à n'aborder qu'aux ports de lumière, à éviter les eaux troubles
de la métaphysique et les «mers retentissantes »de la dispute
théologique. Avrai dire, la philosophie est-elle stérile ?La science
paraît toujours progresser, et la philosophie perdre du terrain.
Mais cela ne s'explique que parce que la philosophie accepte la
tâche difficile et hasardeuse de résoudre des problèmes qui ne
sont pas encore ouverts aux méthodes scientifiques, les problèmes
du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, de l'ordre et de
la liberté, de la vie et de la mort ; dès qu'un champ de recherche
offre des connaissances susceptibles de formules exactes, on
l'appelle science. Toute science débute comme philosophie et
finit comme art ; elle sourd en hypothèses pour s'écouler en
œuvres. La philosophie est une interprétation hypothétique de
l'inconnu (comme en métaphysique) ou de l'imparfaitement
connu (comme en éthique ou en philosophie politique) ; c'est
(1) DeDignitate el Augmentis Scientiarum, VIII, 2.
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la première tranchée dans le siège de la vérité. La science est le
territoire conquis ; derrière elle s'étendent les tranquilles régions
où 'le savoir et l'art bâtissent notre monde imparfait et merveil-
leux. La philosophie semble s'immobiliser, perplexe ; mais ce
n'est que parce qu'elle abandonne les fruits de la victoire à ses
filles les sciences ; elle poursuit son chemin, divinement insa-
tiable, vers l'incertain et l'inexploré.
En termes plus techniques, la science est la description analy- ,
tique, la philosophie est l'interprétation synthétique. La science
veut résoudre le tout en parties, l'organisme en organes, ramener
l'obscur au connu. Elle ne s'enquiert pas de la valeur et des possi-
bilités idéales des choses, ni de la signification de leur ensemble,
ni de leur fin ; elle se contente de montrer leur réalité et leur opé-
ration présentes, elle limite résolument ses vues à la nature et
aux effets réels des choses. Le savant est aussi impartial que la
Nature dans le poème de Tourguenev : il s'intéresse aussi bien
à une patte de puce qu'aux efforts créateurs du génie. Mais la
description du fait ne suffit pas au philosophe ; il veut déterminer
sonrapport à l'expérience en général, et connaître par là sa valeur
et son sens ; il combine les choses en une synthèse explicative ;
il essaie d'agencer, mieux qu'on ne l'avait fait auparavant, les
pièces de cette grande machine qu'est l'univers, détachées et iso-
lées par l'analyse du savant. La science nous dit comment guérir
et commenttuer ; elle réduit partiellement le taux de la mortalité,
puis elle nous tue en masse à la guerre ; la seule sagesse, qui
coordonne les désirs à la lumière de l'expérience, peut nous dire
quand il faut guérir et quand il faut tuer. La science consiste à
observer des effets et à construire des moyens, la philosophie
consiste à critiquer et à coordonner des fins ; et parce que de nos
jours la multiplication des moyens et des instruments est trop
disproportionnée à l'interprétation et à la synthèse des idéals et
des fins, notre vie n'est que bruyante et furieuse agitation
et n'a plus aucun sens. Unfait n'a de valeur que dans son rapport
au désir ; il n'est complet que s'il se rapporte à un plan et à un
ensemble. La science sans la philosophie, les faits sans perspec-
tive et sans évaluation, ne sauraient nous préserver du carnage
et nous sauver du désespoir. La science nous donne le savoir, la *
philosophie seule peut nous donner la sagesse.
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Par «philosophie »l'on entend, plus précisément, cinq sujets
d'étude et de discours : la logique, l'esthétique, la morale, la poli-
tique et la métaphysique. La Logique est l'étude de la méthode
idéale de pensée et de recherche : observation et introspection,
déduction et induction, hypothèse et expérimentation, analyse
et synthèse, telles sont les formes de l'activité humaine que la
logique s'efforce de comprendre et de diriger ; c'est une étude
aride pour la plupart d'entre nous, et cependantles progrès qu'ont
faits les hommes dans leurs méthodes de pensée et de recherche
sont les grands événementsdel'histoire dela philosophie.L'Esthé-
tique est l'étude de la forme idéale, de la beauté ; c'est la philo-
sophie de l'art. La Morale est l'étude de la conduite idéale ; la
plus haute science, disait Socrate, est la science du bien et du
mal, la science de la sagesse pratique. La Politique est l'étude de
l'organisation idéale de la société (ce n'est pas, comme on pour-
rait le supposer, l'art et la science de capter et de conserver le
pouvoir) ; monarchie, aristocratie, démocratie, socialisme, anar-
chisme, féminisme, telles sont les dramatis personae de la philoso-
phie politique. Enfin, la Métaphysique (qui s'embarrasse en des
difficultés sans nombre parce qu'elle n'est pas, comme les autres
formes de la philosophie, un essai de coordination du réel à la
lumière de l'idéal) est l'étude de l' «ultime réalité » de toutes
choses, de la nature réelle de la «matière »(ontologie), de l'esprit
(psychologie métaphysique), de la relation de l' «esprit »et de la
«matière »dans la perception et la connaissance (épistémologie).
Cesont là les parties de la philosophie ; mais ainsi démembrée,
elle perd de sa beauté et de son charme. Nous la chercherons non
dans la lettre mortede ses abstractions, maisdanslaformevivante
du génie ; nous étudierons non pas simplement des philosophies,
mais des philosophes ; nous passerons notre temps avec les saints
et les martyrs de la pensée, laissant serefléter en nous le rayonne-
ment de leur esprit jusqu'à ce que nous aussi partagions en quel-
que mesure ce que Léonard de Vinci appelait «le plus noble plai-
sir, la joie de comprendre. »Chacun de ces philosophes nous offre
une leçon, si nous savons l'aborder commeil faut. «Savez-vous »,
demande Emerson, «le secret du vrai savant ? En tout homme
il y a quelque chose à apprendre ; et en cela je suis son élève. »
Eh bien, nous pouvons sûrement prendre cette attitude à l'égard
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des grands penseurs de l'histoire sans blesser notre orgueil ! Et
nous pouvons nous flatter, selon une autre pensée d'Emerson,
de sentir, quand le génie nous parle, comme la vague réminis-
cence d'une idée toute pareille à celle qu'exprime le génie et que
nous avons eue dans notre lointaine jeunesse sans avoir l'art ni
le courage de lui donner corps et de l'exprimer. En vérité, les
grands hommes ne nous parlent que si nous avons des oreilles
et des âmes pour les entendre, si nous avons en nous au moins
les racines de ce qui s'épanouit en eux. Leurs expériences, nous .
les avons faites nous aussi, mais nous n'en avons pas épuisé le
secret et les subtiles significations ; nous n'étions pas sensibles
aux notes dominantes de la réalité qui bourdonnait autour de
nous. Le génie entend ces notes et la musique des sphères ; le
génie sait ce que comprenait Pythagore lorsqu'il disait que la
philosophie est la musique par excellence.
Écoutons donc ces hommes, prêts à leur pardonner leurs pas-
sagères erreurs, impatients d'entendre les leçons qu'ils sont si
désireux de nous donner. «Sois donc raisonnable », disait le vieux
Socrate à Criton, «et ne regarde pas si les maîtres de philosophie
sont bons ou mauvais, ne songe qu'à la philosophie elle-même.
Cherche à l'examiner à fond et en toute loyauté, et si elle est un
mal, efforce-toi d'en détourner tous les hommes ; mais si elle est
ce que je crois, alors suis-la, sers-la et prends courage. »
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CHAPITRE PREMIER
PLATON
I. — L'AMBIANCE
Si vous jetez les yeux sur une carte d'Europe, vous observerez
que la Grèce ressemble à une main de squelette qui étend ses
doigts crochus dans la Méditerranée. Ausud de la Grèce la grande
île de Crète, d'où ces doigts avides arrachèrent, dans le second
millénaire avant le Christ, les premiers éléments de la civilisation
et de la culture. Al'est, de l'autre côté de la merÉgée, voici l'Asie
Mineure, actuellement morne et apathique, mais toute palpitante
de vie aux jours qui précédèrent Platon, tenant un moment le
premier rang par l'industrie, le commerce et l'activité intellec-
tuelle. Al'ouest, sur l'autre rive de la mer Ionienne, voici l'Italie,
telle une tour penchée dans la mer, puis la Sicile, et plus à l'ouest
encore, l'Espagne, chacune avec des colonies grecques florissantes,
et tout au bout, les «Colonnes d'Hercule »(aujourd'hui Gibraltar),
ce sombre portail qu'aucun marin n'osait franchir. Au nord, ces
régions sauvages et à demi barbares, que l'on appelait alors la
Thessalie, l'Ëpire et la Macédoine, d'où étaient descendues ou
qu'avaient traversées les hordes vigoureuses qui donnèrent ses
génies à la Grèce d'Homère et de Périclès.
Regardez encore la carteet vousverrez lesmultipleséchancrures
dela côte et les innombrables élévations dusol ; partout desgolfes
et des baies, partout la mer envahissante, partout un sol tour-
menté, hérissé de montagnes et de collines. La Grèce fut divisée
en cantons isolés par ces barrières naturelles de la mer et du sol ;
les voyages et les communications étaient alors beaucoup plus
difficiles et dangereux qu'aujourd'hui ; par suite, chaque vallée
développa une vie économique indépendante, avec son gouver-
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nement autonome, ses institutions, son dialecte, sa religion, sa
culture propres. En chacune d'elles, une ou deux cités, et à
l'entour, sur les flancs des montagnes, l'hinterland agricole :telles
étaient les «cités-états »d'Eubée, deLocride, d'Étolie, dePhocide,
de Béotie, d'Achaie, d'Argolide, d'Élide, d'Arcadie, de Messénie,
de Laconie avec Sparte et d'Attique avec Athènes.
Un dernier coup d'œil sur la carte pour observer la position
d'Athènes : des grandes villes de la Grèce elle est le plus à l'est.
Cette situation la désignait pour être la porte de sortie des Grecs
dans leur exode vers les actives cités d'Asie Mineure, et la porte
d'entrée du luxe et de la civilisation qu'offraient ces villes aînées
à la Grèceadolescente. Elle possédait unmagnifique port, le Pirée,
où d'innombrables vaisseaux pouvaient trouver abri, et elle y
entretenait une flotte impesante.
En 490-470 av. J.-C., Sparte et Athènes, oubliant leur rivalité
et joignant leurs forces, brisèrent l'effort des Perses qui sous
Darius et Xerxès prétendirent faire de la Grèce une colonie de
l'empire asiatique. Dans cette lutte de la jeune Europe contre
le sénile Orient, Sparte fournit l'armée, et Athènes la flotte. La
guerre terminée, Sparte démobilisa ses troupes et souffrit de la
crise économique que cette opération a pour inévitable consé-
quence, tandis qu'Athènes, transformant sa flotte de guerre en
flotte marchande, devint l'une des plus grandes cités commer-
çantes du monde ancien. Sparte retomba dans l'isolement de sa
vie agricole et dans la stagnation, pendant qu'Athènes devenait
un marché et un port actif où se rencontrait toute une variété
de races, de mœurs et de cultes dont le contact et la rivalité prê-
taient à la comparaison, à l'analyse et à la réflexion.
Dogmes et traditions finissent par s'user en se rapprochant ;
là où s'affrontent tant de fois différentes l'on en arrive à douter
de toutes. Probablement ce furent les marchands les premiers
sceptiques ; ils avaient trop vu pour être crédules, et leur ten-
dance habituelle à classer tous les hommes en naïfs et en coquins
les inclinait au doute universel. Peu à peu la science progressa
grâce à eux ; les mathématiques se développèrent avec la com-
plexité croissante de l'échange, l'astronomie avec l'audace gran-
dissante de la navigation. La richesse apporta le loisir et la sécu-
rité qui sont les conditions prérequises à la recherche et à l'étude ;
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les hommesdemandèrent aux astres non plus seulement les routes
de la mer mais encore une réponse aux énigmes de l'univers ; les
premiers philosophes grecs furent des astronomes. «Exaltés par
leurs exploits », dit Aristote, «les Grecs, après les guerres Médi-
ques, s'adonnèrent à toute discipline scientifique sans distinction,
uniquement en quête de savoir. »(1) Les hommes se risquèrent
à des explications naturelles de phénomènes et d'événements
que l'on attribuait auparavant à des causes ou à des puissances
surnaturelles ; la magie et le rituel cédèrent peu à peu le pas à
la science et au contrôle ; et la philosophie commença.
Cette philosophie fut d'abord une philosophie physique ; elle
se porta sur le monde matériel, cherchant quel était l'élément
dernier et irréductible des choses. L'aboutissement naturel de
cette ligne de pensée fut le matérialisme de Démocrite (460-360
av. J.-C.) —«en réalité il n'y a que les atomes et l'espace. »Ce
fut un des principaux courants de la spéculation grecque ; il se
déroba pour un temps à l'époque de Platon, pour reparaître chez
Épicure (342-270), et se répandre en torrent d'éloquence dans
la poésie de Lucrèce (98-55 av. J.-C.). Mais la philosophie grecque
prit son développement le plus caractéristique et le plus fécond
avec les Sophistes, ces maîtres de sagesse ambulants, repliés sur
eux-mêmes et s'interrogeant sur leur propre pensée et sur leur
nature plutôt qu'attentifs au monde des choses. Tous avaient
du talent (Gorgias et Hippias entre autres), et beaucoup étaient
profonds (Protagoras et Prodicus, par exemple) ; on trouverait
difficilement un problème ou une solution dans notre philosophie
de la pensée et de l'action qu'ils n'aient conçus et discutés. Ils
mettaient tout en question ; les tabous religieux et politiques ne
les impressionnèrent pas, et sans vergogne ils citèrent toute
croyance et toute institution devant le tribunal de la raison. En
politique ils se partageaient en deux écoles. L'une, à la manière
de Rousseau, plaidait que la nature est bonne et la civilisation
mauvaise, que par nature tous les hommes sont égaux et ne
deviennent inégaux que par des institutions de castes, que la loi
est une invention du fort pour dominer et asservir le faible. Une
autre école, à la manière de Nietzsche, soutenait que la nature
(1) Politique, VIII, 6. 1341a, 30-32.
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n'est ni bonne ni mauvaise, que les hommes naissent inégaux,
que la morale est une invention du faible pour réfréner le fort,
que la force est la suprême vertu et le suprême désir de l'homme,
et que de toutes les formes de gouvernement la plus sageet laplus
naturelle est l'aristocratie.
Cette attaque contre la démocratie s'autorisait sans doute de
l'avènement à Athènes d'une minorité de riches qui s'appelait
le parti oligarchique et dénonçait la démocratie commeun régime
d'incompétence. En un sens cette démocratie que l'on dénonçait
était fort mitigée ; sur les 400.000 habitants d'Athènes 250.0000
étaient des esclaves sans aucun droit politique, et sur les 150.000
hommes libres ou citoyens un petit nombre seulement se présen-
tait à l'Ecclesia, ou Assemblée générale, où se discutait et sedéci-
dait la politique de l'État. Cependant cette démocratie n'eut
jamais depuis son égale; l'Assemblée générale constituait le pou-
voir suprême, et le corps officiel le plus élevé, le Dikastèrion, se
composait de plus de mille membres (de façon à rendre la corrup-
tion onéreuse), choisis par ordre alphabétique dans la liste des
citoyens. Aucune institution ne pouvait être plus démocratique,
ni, ajoutaient ses adversaires, plus absurde.
Pendant la guerre du Péloponèse, qui dura toute une généra-
tion (430-400 av. J.-C.) et où la puissance militaire de Sparte
combattit et finit par vaincre la puissance navale d'Athènes, le
parti oligarchiqueathénien, ayant à sa tête Critias, plaida l'aban-
don de la démocratie en raison de son inertie pendant la guerre,
et secrètement prôna le gouvernement aristocratique de Sparte.
Beaucoup des chefs du parti furent exilés ; mais lorsqu'Athènes
finalement se rendit, une des conditions de paix qu'imposa
Sparte fut le rappel de ces aristocrates exilés. Apeine de retour,
à l'instigation de Critias, ils fomentèrent une révolte de riches
contre le parti « démocratique »qui avait gouverné durant la
désastreuse guerre. La révolution échoua, et Critias lui-même
tomba dans la mêlée.
Or Critias était un élève de Socrate et un oncle de Platon.
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II. — SOCRATE
Si nous pouvons juger d'après le buste qui s'est conservé parmi
les ruines de la sculpture antique, Socrate était loin d'être aussi
beau que peut l'être même un philosophe. La tête chauve, une
large figure ronde, des yeux fixes et caves, un gros nez fleuri,
témoin éclatant de plus d'un banquet, on croirait d'abord recon-
naître plutôt un portefaix que le plus fameux des philosophes.
Mais à regarder de plus près, on découvre, sous la rigidité de la
pierre, quelque chose de cette humaine tendresse et de cette
franche simplicité qui firent de cet agreste penseur le maître chéri
des plus beaux adolescents d'Athènes. Nous savons de lui si peu
de chose, et pourtant, nous le connaissons tellement mieux que
l'aristocratique Platon ou le savant et discret Aristote. Par delà
deux mille trois cents ans nous croyons le voir encore, dégin-
gandé, affublé toujours de la même tunique râpée, parcourant
à loisir l'agora, sans se troubler des folles manifestations de la
politique, captant au bon moment sa proie, assemblant autour
de lui néophytes et savants, les entraînant sous l'ombre des por-
tiques et leur demandant de définir leurs termes.
C'était une foule bigarrée que celle de ces jeunes qui s'attrou-
paient autour delui et l'aidaient à créer la philosophie européenne.
Il yavait deriches adolescents, tels Platon et Alcibiade, que délec-
tait son analyse satirique de la démocratie athénienne ; il y avait
des socialistes, comme Antisthène, qui aimaient l'insouciante
pauvreté du maître et en faisaient une religion ; il y avait même
parmi eux un ou deux anarchistes, comme Aristippe, qui aspi-
raient à unmondeoùl'on netrouverait plus ni maîtres ni esclaves,
où tous seraient aussi complètement libres que Socrate. Tous les
problèmes qui agitent la société d'aujourd'hui et provoquent
entre jeunes gens des débats sans fin passionnaient déjà ce cercle
de penseurs et de discoureurs, qui croyaient avec leur maître
que la vie sans discussion serait indigne d'un homme. Chaque
école de philosophie sociale eut là ses représentants, et peut-être
ses origines.
Comment vivait le maître, il était difficile de le savoir. Il ne
travaillait jamais et ne songeait pas au lendemain. Il mangeait
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quand ses disciples l'invitaient à leur table, et ils devaient appré-
cier sa compagnie, car il offrait tous les signes d'une santé pros-
père. Chez lui; on ne l'accueillait pas aussi bien ; il négligeait sa
femme et ses enfants, et pour Xanthippe Socrate n'était qu'un
bon à rien, un paresseux, qui apportait à sa famille plus de gloire
que de pain. Xanthippe seplaisait à discuter presque autant que
Socrate, et ils ont dû échanger des dialogues que Platon a omis
de rapporter. Pourtant elle aussi l'aimait, et elle ne put se con-
soler de le voir mourir à plus de soixante-dix ans.
Pourquoi ses disciples le révéraient-ils tant ? Peut-être parce
qu'il était homme autant que philosophe : il avait au péril de sa
vie sauvé Alcibiade sur le champ de bataille ; et il pouvait boire
comme un gentilhomme, sans peur ni excès. Mais sans doute ce
qu'ils aimaient le mieux en lui, c'était la modestie de sa sagesse :
il ne prétendait pas posséder la sagesse, mais seulement la cher-
cher avec amour ; c'était un amateur, non un professionnel de
la sagesse. On disait que l'oracle de Delphes, avec un bon sens
inaccoutumé, l'avait déclaré le plus sage des Grecs ; et il avait
interprété cet éloge comme une approbation de cette conscience
d'ignorer qui était le point de départ de sa philosophie. «Je ne
sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. »La philosophie com-
mence quand on apprend à douter, et à douter en particulier
des croyances, des dogmes, des axiomes qui vous sont le plus
chers. Qui sait comment ces croyances de prédilection devinrent
en nous des certitudes, qui sait si quelque secret désir ne nous
les aurait pas adroitement insinuées, en se parant de fallacieuses
raisons ? Il n'y a pas de philosophie réelle tant que l'esprit ne
fait pas retour sur lui-même pour s'examiner. Gnothi seauton,
disait Socrate : Connais-toi toi-même.
Avant lui sans doute il y avait eu des philosophes : de puis-
sants génies comme Thalès et Héraclite, des esprits subtils
comme Parménide et Zénon d'Ëlée, des prophètes comme
Pythagore et Empédocle ; mais la plupart étaient des physi-
ciens ; ils avaient étudié la phusis, c'est-à-dire la nature des
choses extérieures, les lois et les éléments du monde matériel
et mesurable. «Tout cela est excellent, disait Socrate ; mais
il est pour les philosophes un sujet infiniment plus digne d'atten-
tion que ces arbres, ces pierres, et mêmeque toutes ces étoiles ;
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il y a l'âme humaine. Qu'est-ce que l'homme, et que peut-il
devenir ? »
Il allait donc, cherchant à fouiller l'âme humaine, décelant
les hypothèses et mettant à l'épreuve les certitudes. Discourait-on
trop aisémentsurlajustice, «qu'est-cequelajustice ?»,demandait-
il tranquillement. «Qu'entendez-vous par ces mots abstraits qui
vous servent à régler si facilement les problèmes de la vie et de
la mort ? Qu'entendez-vous par honneur, vertu, morale, patrio-
tisme ? Qu'entendez-vous par votremoi?)} Telles étaient les ques-
tions morales et psychologiques que Socrate se plaisait à élucider.
Quelques-uns, irrités de cette «méthode socratique », de cette
exigence de définitions précises, de pensée claire et d'analyse
exacte, objectaient que Socrate questionnait plus qu'il ne répon-
dait et laissait dans l'esprit plus de confusion qu'auparavant.
Pourtant, il a légué à la philosophie deux réponses très précises
à deux de nos plus difficiles problèmes : qu'est-ce que la vertu ?
et : quel est l'État le meilleur ?
Aucun sujet ne pouvait être plus vital que ceux-là pour les
jeunes Athéniens de cette génération. Les Sophistes avaient
détruit leur foi dans les dieux et les déesses de l'Olympe, et dans
le code moral dont les sanctions s'inspiraient en si grande partie
dela crainte qu'avaient les hommes de ces divinités innombrables
et partout présentes ; il n'y avait plus, semble-t-il, aucune raison
de ne pas suivre son bon plaisir, pourvu que l'on restât dans les
limites de la loi. Un individualisme dissolvant avait affaibli le
caractère athénien, et finalement laissé la cité en proie aux rigides
Spartiates. Et quant à l'État, que pouvait-il y avoir de plus ridi-
cule que cette démocratie tumultueuse et passionnée, ce gouver-
nement exercé par une société délibérante, cette nomination de
généraux aussi précipitée que leur rappel et leur exécution, ces
choix de simples fermiers ou de commerçants, au hasard du tour
alphabétique, comme membres de la cour suprême du pays ?
Comment une moralité nouvelle pouvait-elle prendre à Athènes
son développement naturel, et comment l'État pouvait-il être
sauvé ?
C'est la réponse que fit Socrate à ces questions qui fut cause
de sa mort et lui conféra l'immortalité. Les citoyens plus âgés
l'auraient honoré s'il avait essayé de restaurer la vieille foi poly-
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théiste, s'il avait dirigé vers les temples et les bois sacrés sa troupe
d'esprits émancipés et leur avait ordonné de sacrifier à nouveau
aux dieux de leurs pères. Maisil sentit que c'était là une politique
de désespoir et de suicide, un progrès à reculons, à l'intérieur et
non «au-delà des tombes ». Il avait sa foi religieuse personnelle :
il croyait en un seul Dieu et espérait modestement que la mort
ne le détruirait pas tout entier (1) ; mais il savait qu'un code
moral durable ne pouvait se baser sur une théologie aussi incer-
taine. Si l'on pouvait construire un système de morale absolu-
ment indépendant de la doctrine religieuse, aussi valable pour
l'athée que pour le dévot, alors, l'instabilité des théologies laisse-
rait inébranlables les principes de moralité qui font d'individus
rebelles de paisibles citoyens d'une communauté.
Si, par exemple, bon signifiait intelligent, si vertu signifiait
science ; si l'on pouvait apprendre aux hommes à voir clairement
leurs intérêts, à prévoir les lointaines répercussions de leurs actes,
à critiquer et à coordonner leurs désirs, à changer leur stérile
confusion en une harmonie volontaire et créatrice, voilà peut-
être qui assurerait à l'homme instruit et raffiné la moralité qui
chez les ignorants repose sur des préceptes ressassés et sur la
crainte des châtiments. Peut-être tout péché n'est-il qu'erreur,
courte vue ou folie ? L'homme intelligent peut avoir les mêmes
impulsions violentes et antisociales que l'ignorant, mais sûre-
ment il les maîtrisera mieux et se laissera entraîner moins sou-
vent à imiter la bête. Et dans une société intelligemment gouver-
née, qui redonnerait à l'individu, en accroissant son pouvoir,
plus qu'elle ne lui retirerait en restreignant sa liberté, l'avantage
de chacun serait de se conformer aux lois et la clairvoyance seule
suffirait � assurer la paix, l'ordre et la bonne volonté.
Mais si le gouvernement lui-même n'est que confusion et absur-
dité, s'il gouverne sans servir et commande sansdiriger, comment
peut-on, dans un tel État, persuader l'individu d'obéir aux lois
et de subordonner son intérêt au bien général ? Rien d'étonnant
qu'un Alcibiade se tourne contre un État qui se défie du talent
(1) [Link]éflexionqueprêteVoltaireàdeuxAthéniensausujetdeSocrate:
«C'est cet athée qui dit qu'il n'y a qu'un seul Dieu. »Dictionnaire dephilo-
sophie, article «Socrate ».
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et révère le nombre plus que la compétence. Rien d'étonnant
que l'on trouve le chaos là où la réflexion est absente, et où la
foule décide dans la hâte et l'ignorance pour éprouver ensuite
les longs repentirs et la désolation. N'est-ce point vile supersti-
tion de croire que le nombre seul donnera la sagesse ? N'est-ce
pas un fait universellement constaté que les hommes dans une
foule sont plus sots, plus violents et plus cruels que lorsqu'ils
sont seuls ? N'est-ce pas honteux d'être gouverné par des ora-
teurs, qui, «pareils à ces vases d'airain qu'un choc fait résonner
longuement et qui vibrent jusqu'à ce qu'on les touche, dévelop-
pent, à la moindre question, un discours interminable » ? (1)
Assurément, la gestion d'un État est chose pour laquelle on ne
saurait être trop intelligent, et qui exige la réflexion soutenue
des plus fins esprits. Comment une société peut-elle être sauvée,
ouêtre forte, à moins d'être dirigée par seshommesles plus sages ?
Imaginez la réaction du parti populaire athénien contre cet
évangile aristocratique à une heure où la guerre semblait imposer
silence à toute critique et où la minorité riche et lettrée était en
train de fomenter une révolution. Songez aux sentiments d'Any-
tus, le leader démocratique dont le fils, devenu l'élève de Socrate,
avait renié les dieux de son père et lui riait au nez. Aristophane
n'avait-il pas justement prédit ce résultat, si l'on se laissait pren-
dre à l'idée spécieuse de remplacer la morale traditionnelle par
l'intelligence anarchique ? (2)
Survint la révolution, et ce fut entre les deux partis une lutte
sauvage et sans merci. La victoire de la démocratie décida du
sort de Socrate : il était le chef intellectuel du parti en révolte,
si pacifique que fût son attitude ; il était l'inspirateur de l'abo-
minée philosophie aristocratique ; il était le corrupteur d'une
(1) Platon, Protagoras, 329A.
(2) Dans Les Nuées (représentées en 423 av. J.-C.) Aristophane s'était
beaucoup moquéde Socrate et de son «pensoir »oùl'on apprenait l'art de
prouver quel'on a raison tout en ayant tort. Phidippide bat son père sous
prétexte quesonpèrelebattait et quetoute dettedoitêtrepayée. —Lesati-
riste était, semble-t-il, de naturel assez traitable : nous le voyons souvent
en compagnie de Socrate ; tous deux s'accordent à mépriser la démocratie.
Platon recommanda les pièces d'Aristophane à Denys le Jeune. Lacomédie
des Nuéesayant été représentée vingt-quatre ans avant le procès de Socrate
n'a pucontribuer beaucoupautragique dénouementdela vieduphilosophe.
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jeunesse ivre de discussions ; «il serait mieux, dirent Anytus et
Mélétus, que Socrate mourût. »
Le reste de l'histoire est universellement connu : Platon l'a
décrit en une prose plus belle que la poésie. Nous avons le privi-
lège de lire cette simple et courageuse (sinon légendaire) capo-
logie »dans laquelle le premier martyr de la philosophie proclama
les droits et la nécessité de la pensée libre, soutint qu'il rendait
service à l'État et refusa de demander pitié à une foule qu'il avait
toujours méprisée. Elle avait le pouvoir de lui pardonner ; il
dédaigna de l'implorer. Cefut une singulière confirmation de ses
théories de voir les juges disposésà le relâcher tandis quela foule
furieuse votait sa mort. N'avait-il pas nié l'existence des dieux ?
Malheur à qui veut enseigner les hommes plus vite qu'ils ne
peuvent apprendre.
Il fut condamné à boire la ciguë. Ses amis vinrent le trouver
dans sa prison et lui proposèrent une évasion facile ; ils avaient
acheté tous ceux qui le séparaient de la liberté. Socrate refusa.
Il avait alors soixante-dix ans (399 av. J.-C.) ; peut-être pensa-t-il
qu'il était temps pour lui de mourir et qu'il ne pourrait jamais
trouver mort si utile. «Courage », dit-il à ses amis éplorés, «dites-
vous que vous n'enterrez que mon corps. »
« Sur ces mots >:, dit Platon dans l'un des plus beau textes de
la littérature mondiale (1), «il se leva et passa dans une chambre
pour se baigner. Criton le suivit, et Socrate nous pria de l'attendre.
Nous attendîmes donc, tantôt en nous entretenant de ce qu'il
venait de dire et en y reportant notre pensée, tantôt en songeant
au grand malheur qui allait nous frapper, bien persuadés que nous
allions être privés comme d'un père, et que nous passerions orphe-
lins le reste de notre vie... Déjà le coucher du soleil était proche,
car Socrate resta longtemps dans la chambre. En sortant du bain,
il vint s'asseoir et n'eut plus avec nous qu'un court entretien. Le
serviteur des Onze entra aussitôt et, s'approchant de lui : «Socrate,
dit-il, je ne t'infligerai pas à toi le même blâme qu'aux autres, de
ce qu'ils s'irritent contre moi et me maudissent. dès que je leur
annonce, par ordre des magistrats, qu'il faut boire le poison. Toi
que j'ai connu, surtout en cette circonstance, comme le plus géné-
reux, le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus ici,
je sais bien qu'en cet instant même tu ne te fâcheras pas contre
(1) Phédon, 116-118.
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moi, mais contre les vrais coupables, et tu les connais. Maintenant
donc —tu sais ce que je suis venu t'annoncer —adieu, et tâche de
supporter avec résignation l'inévitable. » Et en même temps, fon-
dant en larmes, il se détourna et sortit.
Socrate, levant les yeux vers lui : «Atoi aussi », dit-il, «adieu,
et nous ferons ce que tu dis. »Et s'adressant à nous : «Quel homme
charmant ! Pendant tout le temps que j'ai été en prison, il venait
me voir et parfois conversait avec moi ; c'était le meilleur des
hommes, et maintenant, voyez comme il me pleure. Eh bien,
Criton, obéissons-lui donc, et qu'on apporte le poison, s'il est
broyé, sinon, que le geôlier le broye. »
«Mais, Socrate, il me semble », dit Criton, « que le soleil est
encore sur les collines... et je sais d'ailleurs que d'autres ne boivent
le poison que très tard après qu'ils en ont reçu l'ordre, après avoir
bien mangé et bien bu, et certains, après avoir eu commerce avec
ceux qu'ils désirent d'amour. Eh bien, nq te presse pas, cela t'est
encore permis. »
Alors, Socrate : «Ce n'est pas sans raison, Criton, que ceux
dont tu parles agissent ainsi, car ils croient y gagner ; et moi aussi,
j'ai mes raisons d'agir comme je le ferai : c'est que je ne crois rien
gagner à boire un peu plus tard le poison, sinon de m'exposer à
ma propre risée en m'attachant à la vie et en épargnant ce qui en
moi n'est plus que néant ; va, obéis-moi et ne fais pas autrement. »
Aces mots, Criton fit signe à l'esclave qui se tenait tout près, et
l'esclave sortit et, après un long temps, revint avec celui qui devait
donner le poison et qui le portait tout broyé dans une coupe. En
voyant le geôlier : «Eh bien, mon ami », lui dit Socrate, «tu as
l'expérience de ces choses, que faut-il faire? »—«Rien autre que
faire le tour de la cellule, lorsque tu auras bu, jusqu'à ce que tu
éprouves une lourdeur dans les jambes, puis tu te coucheras ; le
poison agira ainsi de lui-même. » Et en même temps il tendit la
coupe à Socrate. Socrate la prit, et de quelle grâce ! Échécrate,
sans aucun tremblement, sans la moindre altération des traits et
du teint, mais, fixant l'homme en-dessous de son regard de tau-
reau : «Que penses-tu, dit-il, de cette coupe pour une libation en
l'honneur d'un dieu?est-ce permis ounon?» —«Nous ne broyons,
Socrate, que juste ce que nous croyons être la mesure du breu-
vage. »—«Je comprends », dit-il ; «cependant, l'on peut et l'on
doit, je pense, prier du moins les dieux que la migration de ce
monde à l'autre soit fortunée ; puisse-t-elle être ainsi pour moi,
c'est l'objet de ma prière. » Et, à ces mots, portant la coupe à ses
lèvres, il but tout le breuvage de bonne et joyeuse humeur.
Et la plupart d'entre nous avaient pu pour un temps contenir
leurs larmes, mais, dès que nous le vîmes boire et finir le breuvage,
nous ne pouvions plus nous réprimer ; malgré moi et en dépit de
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sa présence, mes larmes coulaient à flots, si bien que je me couvris
la face et pleurai sur moi-même —car ce n'est pas sur lui, c'est sur
mon malheur que je pleurais, en pensant quel ami j'allais perdre.
Avant moi encore, Criton, ne pouvant plus retenir ses larmes,
s'était levé et était sorti. Et à ce moment, Apollodore, qui n'avait
cessé de pleurer auparavant, éclata d'un grand cri, et à tous ceux
qui étaient présents, excepté Socrate lui-même, l'emportement de
sa douleur fendit l'âme. Mais lui : « Quels cris étranges, mes amis !
Si j'ai renvoyé les femmes, c'est surtout pour éviter ces fausses
notes, car j'ai entendu dire qu'il faut mourir dans un religieux
silence. Soyez calmes et résignés. » Ces paroles nous firent rougir,
et nous retînmes nos pleurs. Cependant, Socrate avait fait le tour
de sa cellule, et comme il sentait, nous disait-il, ses jambes s'appe-
santir, il se coucha sur le dos — telle était la prescription du
geôlier ; et alors, l'homme qui lui avait donné le poison le saisit et,
après un intervalle de temps, il lui examina les pieds et les jambes,
puis il lui pressa fortement le pied et lui demanda s'il sentait; il
dit que non. Après quoi, l'homme lui serra les jambes à leur tour,
et remontant graduellement, il nous montra qu'il se refroidissait et
se roidissait. Et Socrate, touchant lui-même : « Lorsque », dit-il,
« le mal aura gagné le cœur, il s'en ira. » Déjà le froid commençait
à monter autour du bas ventre ; alors, Socrate, se découvrant le
visage —car il s'était voilé —dit, et ce furent ces dernières paroles :
«Criton, nous devons un coq à Esculape ; ne négligez pas d'acquitter
la dette. » — « Cela sera fait », dit Criton; « mais vois si tu n'as
pas autre chose à dire. » Acette question il ne fit plus de réponse,
mais un instant après il fit un mouvement, et le serviteur le décou-
vrit tout-à-fait, et lui avait les regards fixes. Acette vue, Criton lui
ferma la bouche et les yeux.
Telle fut, Échécrate, la fin de notre ami, de l'homme, on peut
bien le dire, le meilleur de ceux d'alors que nous ayons connus à
l'épreuve, et en outre, le plus sage et le plus juste. »
III. — LA PRÉPARATION DE PLATON
La rencontre de Socrate avait marqué un tournant dans la vie
de Platon. Il avait été élevé dans le bien-être, peut-être dans
l'opulence ; c'était un beau et vigoureux jeune homme —ses
larges épaules lui valurent, dit-on, le surnom de Platon ; il s'était
distingué comme soldat et avait par deux fois remporté des prix
aux jeux Isthmiques. De tels adolescents ne semblent pas pro-
mettre des philosophes. Mais Platon avait l'esprit subtil, et le
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jeu «dialectique »de Socrate fut pour lui joie nouvelle ; il prit
plaisir à voir le maître dégonfler les dogmes et les affirmations
présomptueuses de la pointe acérée de ses questions ; Platon
s'adonna à ce sport nouveau comme il s'était adonné au sport
plus commun de la lutte, et, sous la direction du vieux «taon »
(ainsi que Socrate s'appelait lui-même), il passa de la simple
dispute à l'analyse attentive et à la discussion féconde. Il devint
l'amant très passionné de la sagesse, et l'ami de son maître : «Je
remercie Dieu », disait-il, « de m'avoir fait naître Grec et non
barbare, hommelibre et non esclave, hommeet non femme, mais
surtout de m'avoir fait naître à l'époque de Socrate. »
Il avait vingt-huit ans quand le maître mourut ; et cette fin
tragique d'une existence paisible eut sa répercussion sur tout le
développement de sa pensée. Elle lui inspira un mépris dela démo-
cratie et une haine de la populace que sa race et son éducation
aristocratique n'auraient pu seules engendrer. La décision qu'elle
lui suggéra, telle celle de Caton à l'égard de Carthage, fut que
la démocratie devait être détruite et remplacée par le gouverne-
ment des plus sages et des meilleurs. Ce fut le problème qui
absorba toute sa vie de trouver une méthode qui permît de décou-
vrir les plus sages et les meilleurs, puis de les rendre aptes et réso-
lus à gouverner.
Cependant, ses efforts pour sauver Socrate l'avaient rendu
suspect aux chefs de la démocratie ; ses amis lui représentèrent-
qu'il n'était plus en sûreté à Athènes et que le moment était admi-
rablement propice pour voyager et courir le monde. Il quitta
donc Athènes en cette année 399 av. J.-C. Où se dirigea-t-il, nous
ne le savons pas précisément. Sur son itinéraire les historiens
ont engagé une amusante querelle. Platon semble être allé d'abord
en Égypte, où il fut quelque peu choqué d'entendre les prêtres
qui gouvernaient ce pays lui dire que la Grèce était un pays dans
l'enfance, sans traditions fermes et sans culture profonde, que
dès lors elle ne pouvait être prise au sérieux par ces «pundits »
énigmatiques du Nil. Mais rien ne nous instruit mieux qu'une
offense ; le souvenir de cette classe instruite, régnant par droit
divin sur un peuple d'agriculteurs, demeura vivace dans l'esprit
de Platon et influa sur sa conception de la République idéale.
D'Égypte il fit voile vers la Sicile, puis vers l'Italie oùil fréquenta
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un moment l'école ou secte fondée par Pythagore ; son âme
impressionnable retint encore comme une profonde empreinte
la mémoire de ce petit groupe d'hommes consacrés à la science
et au gouvernement, menant la vie la plus simple tout en possé-
dant le pouvoir. Douze années durant il pérégrina, puisant la
sagesse à toutes les sources, s'arrêtant à tous les sanctuaires,
goûtant de toutes les croyances. Certains voudraient qu'il se fût
rendu en Judée pour y recueillir la tradition des prophètes à demi
socialistes, et même qu'il eût poussé jusqu'aux rives du Gange
et se fût initié aux méditations mystiques des Hindous. Nous
ne savons pas.
Quand il revint à Athènes en 387 av. J.-C., c'était un homme
de quarante ans, mûri par l'expérience de peuples très divers et
par la sagesse de bien des pays. Il avait un peu perdu de l'ardeur
enthousiaste de la jeunesse, mais il avait acquis une perspective
de pensée où tout extrème apparaissait comme une demi vérité,
où les nombreux aspects de chaque problème s'éclairaient et
s'harmonisaient dans la synthèse de vérités en apparence incom-
patibles. Il avait les connaissances et l'esprit d'un savant avec
l'intuition et l'imagination d'un artiste ; pour une fois le philo-
sophe et le poète habitaient la même âme. Il se créa un moyen
d'expression qui conciliait l'idéal de la beauté et les exigences
dela vérité : le dialogue. Jamais, sans doute, la philosophie n'était
apparue sous des dehors aussi brillants, et depuis lors, assuré-
ment, on ne l'a vue plus somptueusement parée. Même dans la
traduction, l'éclat, les saillies, le bouillonnement du style sont
encore perceptibles. «Platon, »dit un de ses admirateurs, Shelley,
«nous offre l'alliance rare d'une logique serrée et subtile et de
l'enthousiasme pythien de la poésie, fondus par la splendeur et
l'harmonie de ses périodes en un irrésistible courant d'impres-
sions musicales, qui emporte les arguments comme en une course
précipitée. »Cen'était pas pour rien que le jeune philosophe avait
fait ses débuts comme auteur dramatique.
Ce qui rend difficile l'intelligence des œuvres de Platon, c'est
précisément ce mélange enivrant de philosophie et de poésie, de
science et d'art ; onne voit pas toujours très bien quel personnage
du dialogue parle au nom de Platon, ni sous quelle forme, s'il
parle à la lettre ou par métaphore, s'il raille ou s'il est sérieux.
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Son amour de la raillerie, de l'ironie, du mythe, nous déconcerte (
parfois ; nous pourrions presque dire de lui qu'il n'enseignait
qu'en paraboles. «Voulez-vous que je m'exprime, vieillard par-
lant à des jeunes gens, sous la forme d'un mythe ? », demande
son Protagoras (1). Ces dialogues, nous dit-on, Platon les écrivit
pour le public de son temps : par le mode qu'ils empruntent à la
conversation, par leurs vivantes oppositions de pour et de contre,
par leur développement graduel et la fréquente répétition de
chaque argument important, ils étaient évidemment adaptés
(si obscurs qu'ils puissent nous paraître maintenant) à l'intelli-
gence de l'homme qui doit goûter à la philosophie comme à un
plaisir accidentel et que la brièveté de la vie oblige à lire comme
peut lire celui qui court. Nous devons donc nous attendre à trou-
ver dans ces dialogues une bonne part de divertissement et de
métaphores, bien des choses inintelligibles sauf pour des savants
qui connaissent tous les détails de la vie sociale et de l'activité
littéraire au temps de Platon, bien des choses qui peuvent aujour-
d'hui paraître fantaisistes et en dehors du sujet, mais qui ont pu
servir de sauce et de piment à un plat indigeste et le rendre assi-
milable à des esprits étrangers à la philosophie.
Avouons aussi que Platon possède beaucoup des qualités qu'il
condamne. Il invective les poètes et leurs mythes, et lui-même
est poète et compositeur de mythes. Il se plaint des prêtres qui
assiègent les portes desriches et leur persuadent qu'ils ont obtenu
des dieux le pouvoir de réparer par leurs sacrifices et leurs incan-
tations les injustices dont on porte soi-même la responsabilité
ou celles de ses ancêtres (cf. République, 364), et Platon est lui-
même un prêtre, un théologien, un prédicateur, un moraliste
zélé, un Savonarole qui dénonce l'art et condamne au feu toutes *
les vanités. Il reconnaît, tel Shakespeare, que la circonspection
s'impose à l'égard des comparaisons : c'est un terrain «très glis-
sant »(Sophiste, 231 A) ; mais lui-mème glisse de l'une à l'autre,
indéfiniment. Il réprouve les disputes purement verbales des
Sophistes, mais lui-même argumente parfois comme un Sophiste.
Faguet le parodie : «Alors le tout est plus grand que la partie ?
—Assurément. —Et la partie est plus petite que le tout ? —
(1) Protagoras, 320C.
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Bien sûr. — ... Donc, c'est clair, ce sont les philosophes qui
devraient gouverner l'État ? — Qu'est-ce que cela ? —C'est
évident, reprenons la chose encore une fois. »(1)
Mais c'est là le pire qu'on puisse dire de lui ; les Dialogues res-
tent l'un des trésors les plus précieux du monde. (2) Le meilleur
d'entre eux, la République, est en lui-même un traité complet,
tout Platon est dans ce livre : sa métaphysique, sa théologie, son
éthique, sa psychologie, sa pédagogie, sa politique, sa théorie de
l'art. Nous trouverons là des problèmes d'une saveur toute
moderne : communisme et socialisme, féminisme, limitation et
contrôle de la procréation en vue d'obtenir de beaux enfants,
problèmes nietzschéens de la moralité et de l'aristocratie, pro-
blèmes du retour à la nature et de l'éducation libertaire prônés
par Rousseau, élan vital de Bergson et psychanalyse de Freud,
tout est là. C'est un festin pour l'élite, servi par un hôte prodigue.
«Platon = philosophie, et philosophie = Platon », dit Emerson,
qui applique à la République les paroles d'Omar à propos du
Coran : «Brûlez les bibliothèques, toute leur richesse est dans
ce livre. »(3)
Étudions donc la République.
IV. — LE PROBLÈME ÉTHIQUE
La discussion a lieu dans la maison de Céphale, un riche aris-
tocrate. Parmi les interlocuteurs se trouvent Glaucon et Adimante
frères de Platon, et un sophiste bourru et coléreux : Thrasymaque.
Socrate, qui est le porte-parole de Platon dans le dialogue,
demande à Céphale :
« Quel est, à ton avis, le plus grand bienfait que tu aies retiré
de la richesse ? »
(1) Pour qu'on lise Platon, Paris, 1905, p. 4.
(2) Les dialogues les plus importants sont : l'Apologie de Socrate, Criton,
le Phédon, le Banquet, le Phédre, le Gorgias, le Parménide, et le Politique.
Les parties les plus intéressantes de la République sont les sections suivantes :
327-332, 336-377, 384-385, 392-426, 433-435, 441-476, 512-520, 572-594. Le
texte et la traduction de ces dialogues ont paru ou vont bientôt paraître dans
la collection Guillaume Budé.
(3) Representative Men, p. 41.
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Céphale répond que la richesse est pour lui un bienfait surtout
parce qu'elle lui permet d'être généreux, honnête et juste. Socrate
lui demande insidieusement ce qu'il entend par justice ; et voilà
la controverse philosophique engagée. Il n'est rien d'aussi diffi-
cile qu'une définition, il n'est pas d'épreuve plus sévère de la
clarté et de la pénétration d'esprit, Socrate n'a aucune peine à
détruire l'une après l'autre les définitions qu'on lui propose ;
à la fin, Thrasymaque, moins patient que les autres, l'interrompt
d'un «rugissement »:
« Quelle niaiserie vient de vous prendre, Socrate ? Et pourquoi
faire les sots en vous inclinant ainsi les uns devant les autres ?
Si tu as vraiment la prétention de savoir ce qu'est la justice, ne
te contente pas d'interroger et de te faire gloire de réfuter, lors-
qu'on t'a donné une réponse, sachant qu'il est plus facile d'inter-
roger que de répondre, mais réponds toi-même et dis-nous ce
que tu prétends qu'est la justice. »(336 C).
Socrate ne s'effraye pas ; il continue à questionner, et après
quelques parades et quelques attaques il engage l'imprévoyant
Thrasymaque dans une définition :
«Ecoute donc », dit le sophiste courroucé, « j'affirme que la
justice n'est pas autre chose que l'avantage du plus fort... Les
Etats établissent les lois chacun en vue de son propre intérêt, la
démocratie fait des lois démocratiques, la tyrannie des lois tyran-
niques, etc.; etparceslois ils proclamentque lajustice pour lessujets
consiste à servir les intérêts des gouvernementseux-mêmes, et celui
qui s'écarte de ces intérêts ils le châtient comme coupable de
transgresser la loi... (En réalité l'idéal est dans l'injustice du plus
fort). Tu comprendras le plus facilement, si tu en viens à consi-
dérer l'injustice la plus consommée, celle qui fait du coupable
l'homme le plus heureux et de ceux qui sont lésés les gens les plus
malheureux. L'injustice à son comble, c'est la tyrannie, qui dérobe
en secret et par force le bien d'autrui... non par morceaux mais en
bloc... Or, quand un homme, après avoir pris l'argent des citoyens,
a fait de leurs personnes sa propriété et les a réduits en esclavage,
au lieu de... noms infamants, il reçoit les titres de «Bienheureux»,
de «Fortuné », non pas seulement de ses concitoyens, mais encore
des étrangers... Car ceux qui blâment l'injustice le font non par
crainte de commettre l'injustice, mais par peur de la subir. »
(338-344).
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Cette doctrine est en sommecelle que l'on associe de nos jours,
avec plus ou moins de raison, au nom de Nietzsche. «En vérité »,
dit Zarathoustra, «j'ai souri plus d'une fois en voyant des avor-
tons qui se croyaient bons parce que leurs mains étaient débiles. »
Stirner a exprimé l'idée en deuxmots : «Pleine main depuissance
vaut mieux que plein sac de droit ». Jamais peut-être dans l'his-
toire de la philosophie la doctrine n'a été mieux formulée que
par Platon lui-même dans un autre de ses dialogues, le Gorgias
(483 et sv.), où le sophiste Calliclès dénonce la morale comme
une invention des faibles pour neutraliser la force des puissants.
C'est donc en vue d'eux et de leurs intérêts qu'ils établissent les
lois et distribuent les éloges et le blâme... il est honteux et injuste,
disent-ils, d'avoir plus que son voisin, et commettre l'injustice,
- pour eux, ne signifie pas autre chose que chercher à avoir plus que
les autres ; car ils se contenteraient, je crois, d'avoir une part
égale, en raison de leur infériorité... Mais qu'il naisse un homme
d'une force de nature assez puissante (entendez le Surhomme), il
secouera toutes ces entraves, les brisera et s'en échappera, il fou-
lera aux pieds nos formules et nos incantations et nos conjura-
tions et toutes nos lois contre nature... Pour bien vivre il faut
laisser ses passions se développer à leur maximum sans en rien
élaguer, et lorsqu'elles ont acquis leur plus grande croissance,
avoir assez de courage et d'intelligence pour les servir et accom-
plir ce dont à chaque instant se forme en nous le désir. Mais voilà
qui est, je crois, impossible au grand nombre ; aussi blâment-ils
par honte les hommes de cette force, voulant cacher leur propre
impuissance, et affirment-ils que c'est l'intempérance qui est chose
honteuse... pour réduire en servitude les hommes d'une nature
supérieure ; et parce qu'ils ne peuvent eux-mêmes s'assouvir de
voluptés, ils louent la tempérance et la justice par défaut de
virilité.
C'est là une morale d'esclaves, non une morale de héros ; les
vertus réelles d'un homme sont le courage (andreia) et l'intelli-
gence (phronésis) (1).
Peut-être cerude «immoralisme»porte-t-il la marque del'impé-
rialismed'Athènesetde soninhumainepolitiqueà l'égard desÉtats
plus faibles (2). «Votre empire », disait Périclès, «est fondé sur
(1) Gorgias, 491 ; pour Machiavel, aussi, la virlù est intelligence et force.
(2) Barker, GreekPoWical Theory, p. 73.
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votre propre force plutôt que sur le bon vouloir de vos sujets. »
Et Thucydide nous montre les députés athéniens contraignant
les Méliens à se joindre aux Athéniens dans la guerre contre
Sparte : «Vous savez comme nous que dans le calcul humain la
justice s'évalue d'après la loi de nature qui s'impose également
à tous, et que ceux qui sont supérieurs agissent selon leur puis-
sance tandis que les faibles cèdent à la force. » (1) Nous avons
là le problème par excellencedel'éthique. Qu'est-cequelajustice ?
—devons-nous rechercher la rectitude morale ou la puissance ?
—lequel vaut mieux, être bon ou être fort ?
Comment Socrate — ou plutôt Platon — répond-il à cette
question ? Il ne l'affronte pas tout d'abord. Il montre que la jus-
tice est une relation entre individus qui dépend de l'organisation
sociale, et que, par conséquent, on peut l'étudier plus aisément
comme partie de la structure sociale que comme élément de la
conduite personnelle. Si nous pouvons discerner la justice dans
l'État où elle est inscrite en plus gros caractères, nous n'aurons
plus de peine à la reconnaître dans sa forme moins distincte de
vertu individuelle : c'est ainsi qu'il faut procéder quand on n'a
pas très bonnevue. Platon s'excuse par cette analogie dela digres-
sion qu'il entreprend. Mais ne nous y trompons pas : enréalité,
tout ce qui précède n'est que préambule : par une habile transi-
tion Platon nous introduit dans le sujet principal du dialogue.
Ce sont les problèmes de restauration sociale et politique plutôt
que les questions de morale individuelle que le maître veut dis-
cuter. Il a en réserve son projet d'État idéal qu'il veut produire.
La digression est bien pardonnable, puisqu'elle constitue la subs- '
tance et la valeur même du traité.
V. — LE PROBLÈME POLITIQUE
La justice serait chose simple, dit Platon, si les hommes étaient
simples ; un communisme anarchiste suffirait. Pour un moment
Platon donne libre cours à son imagination.
(1) Histoire dela GuerreduPéloponèse, L.V,ch. 89.
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Considérons d'abord quel sera leur genre de vie... Comment
vivront-ils sinon en faisant et le pain et le vin et des vêtements
et des chaussures, et en se bâtissant des maisons? Pendant l'été,
ils travailleront le plus souvent nus et saus chaussures, pendant
l'hiver, confortablement habillés et chaussés. Pour leur nourriture
ils prépareront des farines d'orge et de froment, qu'ils pétriront ou
feront cuire pour obtenir des pâtes bien substantielles et des pains
qu'ils présenteront sur une natte de jonc ou sur des feuilles propres :
étendus sur des lits de branches d'if et de myrte, ils festoyeront,
eux et leurs enfants, ajoutant aux aliments le réconfort du vin, la
tête ceinte de couronne, et chantant les dieux ; ils vivront entre
eux en douce société, procréeront dans la mesure de leurs res-
sources, en prenant garde à la pauvreté ou à la guerre... Ils auront
aussi des assaisonnements, du sel, et des olives et du fromage, et
ils feront cuire des oignons et autres légumes de campagne destinés
à la cuisson ; nous leur donnerons bien aussi des desserts composés
de figues et de pois chiches et de fêves, de baies de myrte et de
faînes qu'ils feront rôtir au feu tout en buvant avec modération.
Ainsi, vivant dans la paix et en santé vraisemblablement jusqu'à
l'âge le plus avancé, ils transmettront en mourant à leurs enfants
un pareil idéal de vie. (372)
Remarquez l'allusion à la limitation du nombre des enfants
(probablement par infanticide), au végétarisme, et au « retour
à la nature », à la simplicité primitive, que dépeint la légende
biblique de l'Eden. Ne surprend-on pas dans tout ce passage
comme un écho de la doctrine de Diogène le " Cynique " ?
L'homme devrait changer, pensait Diogène, et vivre avec les ani-
maux : ils sont si paisibles et si maîtres de soi. Un instant nous
serions tentés d'associer Platon à Saint-Simon, Fourier, William
Morris et Tolstoï. Mais il est un peu plus sceptique que ces hom-
mes de foi généreuse ; il se demande froidement : Pourquoi un
paradis aussi simple qu'il l'a décrit ne s'offre-t-il jamais ? —Pour-
quoi ces belles Utopies ne se rencontrent-elles jamais sur la carte
du monde ?
La faute en est, répond-il, à l'avidité et à la recherche du luxe.
Les hommes ne se contentent pas d'une vie simple ; ils sont âpres
au gain, ambitieux, émulateurs et jaloux ; ils sont vite las de ce
qu'ils ont et meurent d'envie de ce qu'ils n'ont pas ; ils désirent
bien rarement une chose à moins qu'elle n'appartienne à d'au-
tres. Le résultat, c'est qu'un groupe empiète sur le territoire d'un
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autre, c'est que les ressources du sol excitent des appétits rivaux
qui finalement déchaînent la guerre. Le commerce et la finance
se développent, et entraînent de nouvelles divisions de classes.
«Chaque cité est divisée, si peu que ce soit, en deux États qui
se font la guerre, l'un composé de riches, l'autre composé de
pauvres ; et chacun des deux en renferme beaucoup d'autres.
Si tu les traites comme ne faisant qu'un seul État, tu te trom-
peras tout à fait. »(423 A) Il se forme une bourgeoisie mercantile,
dont les membres cherchent à se faire une position sociale par
le moyen de l'argent et par une tapageuse prodigalité : «ils feront
de folles dépenses pour leurs femmes. »(548 A) Ces changements
dans la répartition de la richesse produisent des changements
d'ordre politique : à mesure que la fortune du commerçant s'élève
et dépasse celle du propriétaire foncier, l'aristocratie céde le pas
à une oligarchie ploutocratique, ce sont des commerçants enrichis
et des banquiers qui gouvernent l'État. Alors la vraie science
politique, qui coordonne les forces sociales et ajuste ses directives
au progrès, est remplacée par une politique qui est une stratégie
de parti et une tactique inspirée par les plus féroces convoitises.
Toute forme de gouvernement tend à sa perte par l'exagéra-
tion du principe qui en est la base. L'aristocratie se ruine en limi-
tant trop étroitement le cercle détenteur du pouvoir ; l'oligarchie
se perd par la recherche inconsidérée du gain immédiat. Dans
les deux cas le régime sombre dans la révolution. Quand la révo-
lution survient, elle peut paraître résulter de causes minimes et
de futiles caprices ; l'occasion peut être négligeable, mais l'événe-
ment n'est que le résultat précipité de torts graves accumulés ;
quand un corps est maladif, il suffit de la plus petite cause exté-
rieure pour qu'il tombe malade (556). « La. démocratie prend
naissance lorsque les pauvres, ayant vaincu leurs adversaires,
tuent les uns, chassent les autres, et donnent à ceux qui restent
une part égale du gouvernement et des magistratures. »(557 A)
Mais la démocratie elle-même cause sa propre perte par excès
de démocratie. Son principe fondamental est le droit égal pour
tous d'occuper les charges publiques et de déterminer la poli-
tique de l'État. Apremière vue, c'est là une organisation idéale ;
elle devient désastreuse, parce que le peuple n'a pas l'éducation
suffisante pour choisir les meilleurs chefs et prendre les plus sages
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partis. «La foule est pour ainsi dire aveugle, et ce que proclament
ceux qui ont le pouvoir dans les cités, elle le répète en chœur »
(Protagoras, 317A). Pour qu'une doctrine soit acceptée ou rejetée,
il suffit qu'elle ait été louée ou ridiculisée dans une pièce popu-
laire (c'est là sans doute une pointe contre Aristophane dont les
comédies s'attaquaient à toute idée nouvelle). En démocratie le
vaisseau de l'État vogue sur une mer agitée ; chaque souffle d'élo-
quence soulève les eaux et fait dévier sa course. Les excès d'un
tel régime finissent par l'emporter vers la tyrannie ou l'autocra-
tie ; la foule aime tant la flatterie, elle est si «affamée de miel »
qu'à la fin le flatteur le plus vil et le moins scrupuleux, qui se
dit le «protecteur du peuple »,parvient au pouvoir suprême (565).
(Voyez l'histoire de Rome).
Plus notre philosophe yréfléchit, plus il s'étonne dela folie qui
abandonne à la populace le soin d'élire les magistrats —ou laisse
ce choix à ces stratèges complaisants qui dans l'ombre tirent les
fils oligarchiques derrière la scène démocratique. En des matières
plus simples, quand il s'agit de cordonnerie par exemple, nous
pensons que seul un spécialiste nous donnera satisfaction, alors
qu'en politique nous présumons que tout homme qui réussit à
obtenir des voix sait comment l'on doit administrer une cité ou
un État. Quand nous sommes malades, nous faisons venir un
médecin expert, dont le diplôme est une garantie de savoir et
de compétence technique —nous n'appelons pas le médecin le
plus beau et le plus éloquent ; eh bien, quand l'État tout entier
est malade, ne devrions-nous pas rechercher les services et les
directions des plus sages et des meilleurs ? Trouver le moyen
d'interdire à l'incompétence et à la fourberie l'accès des charges
publiques, de choisir les plus aptes et de les préparer à exercer
le pouvoir en vue du bien commun, tel est le problème de la phi-
losophie politique.
VI. — LE PROBLÈME PSYCHOLOGIQUE
Mais derrière ces problèmes politiques il y a la nature humaine ;
pour comprendre la politique, il nous faut, malheureusement,
comprendre la psychologie. «Autant de caractères d'hommes,
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autant d'espèces de constitutions, c'est une nécessité. «Crois-tu
que les constitutions naissent de chênes ou de rochers, et non pas
des caractères qui prédominent dans les cités et qui par leur poids
entraînent tout le reste? »(544 DE). L'État est ce qu'il est parce
que ses citoyens sont ce qu'ils sont. Dès lors, nous ne devons pas
espérer d'améliorer les États sans améliorer les hommes ; sans
cette condition tout changement n'atteindra pas l'essentiel.
« Plaisantes gens, qui établissent des lois... et amendent sans
cesse, dans l'espoir qu'ils mettront un terme aux perfidies qui
se commettent dans les conventions entre hommes ; ils ne com-
prennent pas qu'en réalité c'est comme s'ils coupaient les têtes
d'une hydre ! »(426)
Examinons un instant le matériel humain que doit mettre en
œuvre la philosophie politique.
Selon Platon, trois facultés principales président à la conduite
humaine : le désir, l'énergie volontaire et la raison. Désir, appétit,
impulsion, instinct, c'est tout un ; énergie volontaire, fougue,
ambition, courage, cela ne fait qu'un ; science, pensée, intellect,
raison, tout cela ne désigne qu'une même chose. Le désir à son
siège dans la région qui sépare le diaphragme du nombril ; c'est
un réservoir d'énergie, et d'énergie d'abord sexuelle. La volonté
a son siège dans le cœur, dans le bouillonnement et l'ardeur du
sang ; dans le cœur retentissent les excitations sensorielles et les
désirs internes. La raison a son siège dans la tête ; elle est l'œil
du désir, et elle peut devenir le pilote de l'âme.
Cesfacultés sont chez tous les hommes,mais è des degrés divers.
Certains hommes ne sont que désir ; ce sont des âmes agitées et
avides, absorbées dans la recherche des intérêts matériels et les
querelles qui naissent de cette recherche, brûlant de convoitise
pour le luxe et le faste, comptant toujours pour rien ce qu'ils
acquièrent en comparaison du but qu'ils poursuivent et qui recule
sans cesse ; ces hommes sont les maîtres de l'industrie. Mais il en
est d'autres qui sont comme les sanctuaires de la volonté et du
courage, qui ne se soucient pas tant de cepour quoi ils combattent
que de la victoire «en elle-même et pour elle-même »; ils sont
batailleurs plutôt qu'avides ; ils sont plus fiers d'être forts que
de posséder, plus heureux sur le champ de bataille que sur le
marché ; ce sont les hommes qui font les armées et les marines
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du monde. Et enfin il y a le petit nombre de ceux qui se plaisent
à méditer et à comprendre ; qui ne désirent ni les biensextérieurs
ni la victoire, maisla science ; qui délaissent le marchéet le champ
de bataille pour se plonger dans la paisible clarté de la pensée
solitaire ; dont la volonté est une lumière plutôt qu'un feu, dont
le havre est la vérité, non la puissance : ce sont les sages, qui se
tiennent à l'écart et que le monde n'utilise pas.
Or, de même que l'action individuelle, pour être efficace, exige
que le désir, vivifié par l'énergie volontaire, soit dirigé par la
raison, de même, dans l'État parfait, les forces industrielles doi-
vent produire, mais non gouverner, les forces militaires doivent
protéger, mais non diriger, les forces de la raison, de la science
et de la philosophie doivent être alimentées et protégées, et elles
doivent gouverner. Sans la maîtrise de la raison, le peuple est une
multitude sans ordre, tels des désirs en désarroi ; le peuple a
besoin d'être guidé par les philosophes, comme les désirs d'être
éclairés par la raison. C'est la ruine pour la cité «quand celui qui
par nature est destiné à faire un travail manuel ou à gagner de
l'argent, exalté par la richesse, essaye de parvenir jusqu'à l'ordre
des guerriers, ou lorsqu'un des guerriers, malgré son indignité,
tente d'usurper le rôle du conseiller et du gardien. »(434 AB)
C'est dans le domaine économique que le producteur est à sa
place, comme le guerrier est à sa place sur le champ de bataille ;
ils sont l'un et l'autre le plus déplacés lorsqu'ils exercent une
fonction publique ; dans leurs mains inhabiles la politique sub-
merge le gouvernement de l'État. Car le gouvernement de l'État
est une science et un art ; il faut s'y être exercé et préparé de
longue date. Seul unroi-philosophe est apte à conduire un peuple.
«Tant que les philosophes ne seront pas rois ou que les rois et les
princes de ce monde ne seront pas vraiment et suffisamment phi-
losophes, tant que la puissance politique et la philosophie ne se
rencontreront pas dans le mêmesujet, ...les cités neverront point
la fin de leurs maux, ni, je crois, l'espèce humaine. »(473 D)
Voilà la clef de voûte de la pensée platonicienne.
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VII. —LA SOLUTION PSYCHOLOGIQUE
Alors, que faut-il faire ?
Il nous faut commencer par reléguer «à la campagne tous les
citoyens âgés de plus de dix ans et par soustraire les enfants
à l'influence desmœursactuelles, qui sont les mœurs desparents. »
(540 E-541 A)Nous ne saurions fonder la République idéale avec
des jeunes gens corrompus à tout instant par l'exemple de leurs
aînés. Il faut œuvrer sur «une toile pure et nette ». Il se peut
qu'un prince éclairé nous autorise à tenter l'expérience dans quel-
que partie de son royaume ou dans une de ses colonies. (Ce sou-
hait s'est réalisé, comme nous le verrons). En tout cas, nous
devons au début donner à tous les enfants la même éducation ;
personne ne peut dire oùéclatera le talent oule génie ; cette supé-
riorité, nous la devons chercher impartialement et sans distinction
de rang ou de race. Notre premier problème sera donc celui de
l'éducation commune.
Jusqu'à l'âge de dix ans l'éducation sera surtout physique ;
chaque école devra comporter un gymnase et une cour de récréa-
tion ; pas autre chose au programme que le jeu et le sport ; dans
cette première décade l'enfant fera une telle provision de santé
que toute médecine sera désormais inutile. «Recourir à l'art du
médecin... à cause de la vie molle et du régime que nous avons
décrits, parce qu'on est plein de flux et devents commedesétangs
et obliger les Asclépiades raffinés à inventer pour ces maladies
les mots de flatuosité et de catarrhe, cela ne semble-t-il pas hon-
teux ? »(405 E D) Notre médecine actuelle peut être appelée une
«nosotrophie », on peut dire qu'elle prolonge indéfiniment les
maladies plutôt qu'elle ne les soigne. Mais ce régime absurde est
celui desriches oisifs. «Uncharpentier malade pense qu'en buvant
la potion que lui a ordonnée le médecin, il vomira son mal, ou
qu'après la purgation et l'application du fer et du feu, il sera
délivré. Mais, si un médecin lui prescrit un long régime, en lui
entourant la tête de bonnets de feutre et en lui imposant tout ce
qui s'ensuit, il aura vite fait de dire qu'il n'a pas le temps d'être
malade, et reprenant son régime habituel, il recouvre la santé
et vit en faisant son travail ; et si son corps ne peut supporter
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le mal, il meurt délivré de ses peines. »(406 DE) Nous n'avons
pas les moyens d'avoir une nation de malingres et d'invalides ;
Utopie doit commencer dans le corps de l'homme.
Mais à eux seuls l'athlétisme et la gymnastique ne pourraient
faire de l'homme qu'une brute. «Comment trouver un caractère
où s'allient la douceur et l'énergie ? —car une nature douce est
le contraire, semble-t-il, d'un tempérament énergique. »(375 c)
Nous ne voulons pas d'une nation de pugilistes et d'athlètes.
Peut-être la musique résoudra-t-elle notre problème : par la
musique l'âme apprend l'harmonie et le rythme, et contracte
mêmeune disposition à la justice ; car celui qui a laissé le nombre
et l'harmonie s'insinuer dans son âme peut-il être injuste ?
« N'est-ce pas pour cela, Glaucon, que l'éducation musicale a
tant d'efficacité, parce que l'harmonie et le rythme s'insinuent
le plus aisément jusque dans l'intime de l'âme et, dans l'attou-
chement le plus fort, lui communiquent la grâce deleurs formes. »
(401 D; Protagoras, 326AB)La musique moule les caractères, et
par conséquent elle a une influence sociale et politique. «Damon
m'a dit, et je le crois volontiers, que lorsque changent les modes
musicaux, les lois fondamentales del'État changent avec eux.»
La musique est précieuse, non seulement parce qu'elle affine
les sentiments et le caractère, mais aussi parce qu'elle conserve
et restaure la santé. Il est des maladies qu'on ne peut guérir qu'en
agissant sur l'âme (Charmide, 157) : ainsi, les Corybantes trai-
taient les femmes hystériques par le son des pipeaux qui les exci-
tait à danser, et à danser jusqu'à ce qu'elles tombent épuisées
et s'endorment;au réveil elles étaient guéries. La musique atteint
jusqu'à l'inconscient, et c'est dans ce tréfonds du sentiment et
de la pensée que le génie plonge ses racines. «Ce n'est pas dans
la pleine conscience de soi que l'homme parvient à une intuition
vraie ou inspirée, mais plutôt quand la puissance de l'intellect
est enchaînée dans le sommeil ou par la maladie ou la folie »;
le génie prophétique (mantikè) ressemble à la folie (manikè)
(Phèdre, 244 C).
Platon en vient à une description remarquable, où il anticipe
les données de la «psychanalyse ». Notre psychologie politique
est obscure, dit-il, parce quenous n'avons pas suffisamment étudié
la nature et les différentes espèces d'appétits ou d'instincts chez
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l'homme. Les rêves peuvent nous aider à découvrir quelques
unes de ces réalités psychologiques plus subtiles et plus rebelles
à la conscience.
Parmi les appétits et les plaisirs superflus il en est qui m'appa-
raissent contraires aux lois. Ces désirs et ces voluptés risquent de
naître en tout homme : mais chez certains ils sont contenus par les
lois et par les désirs supérieurs, conformément à la raison, de sorte
qu'ils sont éliminés tout à fait ou diminués et affaiblis, tandis que
chez d'autres ils se multiplient et se renforcent... Je veux parler
de ces désirs qui s'éveillent pendant le sommeil, lorsqu'est endor-
mie l'autre partie de l'âme douée du raisonnement, apprivoisée et
maîtresse de l'appétit, et que cette faculté du désir, féroce et sau-
vage, repue d'aliments et de boissons, bondit et, repoussant le
sommeil, cherche à aller satisfaire ses mœurs dépravées ; tu sais
qu'alors son audace est sans bornes, car elle est affranchie et déta-
chée de toute pudeur et de tout bon sens, elle ne s'effraye pas de
relations intimes avec une mère, ou avec n'importe quel être, dieu,
homme ou bête, ni de n'importe quel meurtre... Mais, lorsqu'un
homme est par lui-même sain et tempérant, et qu'il se livre au
sommeil après avoir réveillé en lui la raison et l'avoir régalée de
beaux raisonnements et de belles études... sans avoir ni trop ni
trop peu accordé à la faculté du désir... tu sais qu'alors et surtout
il entre en contact avec la vérité et que les visions qui lui appa-
raissent en songe ne sont pas le moins du monde contraires aux
lois... En chacun de nous, même chez certains qui semblent tout
à fait équilibrés, il ya une espèce de désirs cruelle, sauvage, déré-
glée, qui se manifeste surtout dans le sommeil (571 B-572 B).
La musique et le rythme confèrent au corps et à l'âme grâce
et santé ; cependant, trop de musique n'est pas moins dangereux
que trop de gymnastique. N'être qu'un athlète, c'est presque
être un sauvage ; et à ne pratiquer que la musique, «on s'amollit
plus qu'il ne convient. »(410 A) Il faut combiner les deux ; et à
l'âge de seize ans on devra abandonner la musique tout en conti-
nuant à chanter dans les chœurs, comme à prendre part aux jeux
publics, sa vie durant. La musique doit d'ailleurs servir à rendre
attrayantes les matières parfois arides de l'enseignement ; rien ne
s'oppose à ce qu'on les mette en vers ou qu'on les embellisse par
le chant. Mêmealors, les études ne doivent pas être imposées de
force à un esprit récalcitrant.
Cequiconcernel'instruction préliminaire... doit être proposédans
l'enfance, et sans qu'on ait recours à cette forme d'enseignement
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qui semble imposer l'étude comme une contrainte... Car l'homme
libre ne doit rien apprendre avec servitude...Rien de ce que l'on
apprend de force ne demeure dans l'esprit... Ne contrains donc
pas les enfants dans leurs études, instruis-les en les amusant, afin
d'être mieux à même de discerner les dispositions naturelles de
chacun (536 D).
Avec des esprits qui se développent si librement et des corps
fortifiés par l'exercice et la vie au grand air, notre État idéal doit
avoir une base psychologique et physiologique qui lui permette
d'atteindre tout son développement. Mais il lui faut aussi une
base morale ; les membres de la communauté doivent réaliser
entre eux la plus parfaite unité ; ils doivent apprendre qu'ils sont
tous solidaires, qu'ils se doivent certaines aménités et certains
services. Or, puisque les hommes sont par nature avides, jaloux,
combatifs et sensuels, comment les persuaderons-nous de se répri-
mer ? Par une police partout présente ? C'est une méthode bru-
tale, coûteuse et irritante. Il y a un meilleur moyen, c'est d'assurer
aux exigences morales de la communauté la sanction d'une auto-
rité surnaturelle. Il nous faut une religion.
Platon croit qu'une nation ne saurait être forte, si elle ne croit
en Dieu. Une simple force cosmique, cause première ou élan vital,
qui ne serait pas une personne, ne pourrait inspirer l'espérance,
la dévotion, ou le sacrifice ; elle ne saurait offrir un réconfort aux
cœurs en détresse, ni redonner courage aux âmes désemparées.
Seul un Dieu vivant peut le faire, comme il peut, par la crainte,
amener l'égoïste à modérer ses convoitises et à régler ses passions.
Et cela d'autant mieux qu'à la croyance en Dieu s'ajoutera la
croyance en l'immortalité personnelle ; l'espoir d'une autre vie
nous permet d'affronter la mort avec courage et de supporter la
perte de nos bien-aimés ; nous sommes deux fois plus forts si
nous luttons avec foi. En admettant qu'aucune croyance ne puisse
être démontrée, que Dieu ne soit après tout que l'idéal person-
nifié de notre amour et de notre espérance, et que l'âme, comme ,
l'harmonie de la lyre, meure avec l'instrument qui l'a formée, il
est néanmoins certain (nous trouvons déjà le pari de Pascal dans
le Phédon) que cela ne nous fera aucun mal de croire, mais peut
nous faire à nous et à nos enfants infiniment de bien.
Nous aurons en effet fort à faire avec ces enfants, si nous vou-
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Ions tout expliquer à leurs esprits simples. L'époque qui sera
pour' nous particuliérement difficile sera lorsqu'à vingt ans ils
devront subir le premier examen, l'épreuve de ce qu'ils auront
appris pendant leurs années d'éducation commune. Ce sera alors
un triage sans pitié, ce sera, pourrait-on dire, la Grande Élimi-
nation. Cette épreuve ne consistera pas en un simple examen
académique ; elle sera pratique autant que théorique : on fera
passer les jeunes gens de l'épreuve de l'épouvante à celle de la
volupté (413 D). Tout genre detalent aura chance de se produire,
aucune forme de sottise n'échappera. Ceux qui échoueront
seront affectés à la classe inférieure : ils seront commerçants,
employés, ouvriers de fabrique et fermiers. L'examen sera impar-
tial et impersonnel ; ni privauté ni népotisme dans le choix qui
décidera que tel doit être fermier, tel autre philosophe ; la sélec-
tion sera plus démocratique que la démocratie.
Ceux qui subiront avec succès cette première épreuve conti-
nueront encore dix ans, avec la culture physique, leur éducation
intellectuelle et morale. Puis ils affronteront une seconde épreuve,
beaucoup plus sévère que la première. Ceux qui échoueront
deviendront les auxiliaires de l'exécutif, les officiers de l'armée.
Or c'est précisément à l'heure de ces grandes éliminations que
nous devrons mettre en œuvre tous les moyens de persuasion
pour faire accepter aux éliminés, avec urbanité et sans révolte,
le sort qui leur échoit. En effet, qu'est-ce qui empêcherait la
grande majorité refusée à la permière épreuve et le second groupe
d'éliminés, moins nombreux mais plus forts 'et mieux doués, de
prendre les armes et de réduire notre État idéal à la poussière
du souvenir ? Qu'est-ce qui empêcherait d'établir alors un monde
où le seul nombre et la seule force régneraient, et où serépéterait
da capo ad nauseam la languissante comédie d'une fausse démo-
cratie ?Lareligion et la foi seront alors notre seul moyen de salut :
nous dirons à ces jeunes gens que leur répartition en différentes
classes est le décret divin et irrévocable ; toutes leurs larmes n'y
changeront rien. Nous leur raconterons le mythe des métaux :
« Vous tous qui faites partie de la même cité, vous êtes tous
frères, mais le dieu qui vous forma a mêlé de l'or, au moment de
leur naissance, à la nature de ceux d'entre vous qui sont aptes au
commandement, d'où leur incomparable valeur ; à la nature des
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défenseurs de l'État il a mêlé de l'argent, et à celle des cultivateurs
et des artisans, du fer et de l'airain. Or, puisque vous avez tous une
même origine, il peut arriver que, si le plus souvent vous engen-
drez des fils semblables à vous-mêmes, il naisse de la race d'or une
postérité d'argent, et de la race d'argent une postérité d'or, et que
tous les alliages procèdent ainsi l'un de l'autre. Le dieu prescrit
donc... aux gardiens..., si leur descendance contient un mélange
de fer et d'airain, de n'avoir pour elle aucune pitié : ils devront
accorder à leurs rejetons le rang qui convient à leur nature, en
les reléguant dans la classe des artisans ou des laboureurs ; et si,
par contre, les rejetons de ces derniers renferment un alliage d'or
ou d'argent, ils devront les honorer en les élevant soit au rang des
gardiens, soit à celui des défenseurs de la cité ; car, suivant un
oracle, la cité périra, lorsqu'elle sera gardée par le fer ou l'airain
(415 A-C).
Peut-être ce «mythe royal » nous permettra-t-il d'obtenir un
consentement unanime à la poursuite de notre plan.
Mais que faire maintenant de l'élite qui aura triomphé dans
les précédentes épreuves ?
Onl'initiera à la philosophie. Ceux qui la composent ont atteint
la trentaine ; il n'eût pas été prudent de leur faire goûter trop
tôt «le cher délice », «car, lorsqu'ils commencent à sentir le goût
de la dialectique, les adolescents se font d'elle une sorte de jeu
et l'emploient sans cesse à la contradiction...; tels de jeunes
chiens, ils se plaisent à tirailler et à déchirer avec leurs arguments
tous ceux qui les approchent. »(539 B) Ce cher délice, la philoso-
phie, consiste en deux choses essentielles : penser clairement, ce
qui est la métaphysique, et gouverner sagement, ce qui est la
politique. Notre jeune élite doit donc apprendre premièrement
à penser clairement. Dans ce dessein elle étudiera la doctrine
des Idées.
Mais cette fameuse doctrine des Idées, embellie et obscurcie
par l'imagination et la poésie de Platon, est pour l'étudiant
moderne un dédale sans issue et devait constituer une épreuve
des plus sévères pour les survivants des triages précédents. L'Idée
d'une chose pourrait être soit l' « idée générale » de la classe à
laquelle elle appartient (Homme est en ce sens l'Idée de Jean,
de Richard, d'Henri), soit la loi ou les lois d'après lesquelles une
chose agit (l'Idée de Jean serait alors la réduction de toute sa
conduite aux «lois naturelles »), soit le but ou l'idéal vers lequel
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tend le développement d'un être ou de sa classe (l'Idée de Jean
serait le Jean de la République idéale). Très probablement l'Idée
de Platon est tout cela à la fois : idée, loi, idéal. Derrière les phé-
nomènes superficiels et les détails qui frappent nos sens, il y a
des généralisations, des lois régulières, des directions de déve-
loppement, que les sens ne perçoivent pas mais dont nous con-
vainquent la raison et la pensée. Ces idées, ces lois, ces idéals
sont plus permanents, et dès lors plus «réels », que les choses par-
ticulières perceptibles aux sens, qui sont pour nous l'occasion de
les concevoir et de les déduire : l'Homme est plus permanent que
tel hommedonné, Thomas, Richard ouHenri ; ce cercle est engen-
dré par le mouvement de mon crayon et s'efface par le frotte-
ment de mon grattoir, mais le concept de cercle persiste éter-
nellement. Voici un arbre qui est debout, en voilà un autre qui
tombe ; mais les lois qui déterminent quels corps doivent tomber,
et quand et comment, furent sans commencement, elles sont
maintenant et seront toujours et sans fin. Il y a, comme le dirait
le doux Spinoza, un monde de choses perçu par les sens et un
monde de lois déduit par la pensée ; nous ne voyons pas la loi
des carrés inverses, mais elle existe et partout ; elle existait avant
toutes choses et elle existera encore, quand le monde matériel
ne sera plus qu'un souvenir. Voici un pont : la vue perçoit un
bloc de béton et de fer ; mais le mathématicien voit, avec l'œil
de l'esprit, l'audacieuse et délicate adaptation de cette masse
de matériaux aux lois de la mécanique et des mathématiques,
lois auxquelles tout pont bien construit doit se conformer ; et
si le mathématicien est en même temps poète, il verra ces lois
qui soutiennent le pont ; si ces lois étaient méconnues, le pont
s'écroulerait dans les flots qu'il surplombe, ces lois sont le dieu
qui soutient le pont et tient son existence dans sa main. Aristote
insinue cette interprétation de la doctrine des Idées, quand il dit
que Platon entendait par Idées ce que Pythagore signifiait par
«nombres »lorsqu'il faisait des nombres l'essence des choses
(entendant par là vraisemblablement que le monde tout entier
est régi par des lois mathématiques). Plutarque nous dit que,
d'après Platon, «Dieu est l'éternel géomètre »; ou encore, suivant
une pensée analogue de Spinoza, Dieu et les lois universelles de
structure et d'opération sont une seule et même réalité. Pour
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Platon, comme pour Bertrand Russell, les mathématiques sont
donc l'indispensable prélude à la philosophie et sa forme la plus
haute ; au fronton de son Académie Platon avait inscrit cette
formule dantesque : «Que personne n'entre ici, s'il n'est géo-
mètre. »
Sans ces Idées —concepts, lois et idéals —le monde serait
pour nous tel qu'il doit apparaître aux premiers regards de
l'enfant, unemasse de sensations sans ordre et sans signification ;
car les choses ne peuvent avoir un sens que par la classification
et la généralisation, par la découverte des lois de leur être, des
visées et des fins de leur activité. Le monde sans les Idées serait
semblable à un monceau de fiches tombées par hasard hors du
classeur, comparé au classement primitif ; le monde ressemble-
rait aux ombres projetées sur le fond d'une caverne par des objets
artificiels éclairés par un feu artificiel, décevantes images com-
parées aux vivantes réalités du jour (514). Dès lors, la plus haute
forme de l'éducation consiste essentiellement dans la recherche
des Idées, des concepts, des lois de séquence, des idéals de déve-
loppement ; nous devons découvrir dans les choses leurs rapports
et leur sens, le mode et la loi de leur action, la fonction ou l'idéal
auquel elles tendent ou qu'elles figurent imparfaitement ; nous
devons classer et coordonner notre expérience sensible en en déga-
geant les lois et les fins ; c'est faute de cette recherche que l'esprit
du faible diffère de celui de César.
Eh bien, après avoir été formés pendant cinq ans à cette doc-
trine absconse des Idées, à cet art de percevoir les formes con-
ceptuelles, les séquences causales, les virtualités idéales, au milieu
du tumulte et des contradictions sensibles ; après s'être exercés
pendant cinq ans à appliquer ce principe à la conduite des hom-
mes et au gouvernement des États ; après cette longue prépara-
tion commencée dès l'enfance, poursuivie pendant l'adolescence
et la maturité jusqu'à trente-cinq ans, nos candidats doivent
être prêts, n'est-ce pas, à revêtir la pourpre royale et à remplir
les plus hautes fonctions de la vie publique ?Nesont-ils pas enfin
ces rois-philosophes qui doivent gouverner la race humaine
et l'affranchir ?
Hélas, pas encore. Leur éducation est encore imparfaite. Car
après tout, elle a été surtout théorique ; il faut quelque chose de
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plus. Que ces docteurs en philosophie redescendent maintenant
des hauteurs de la philosophie dans la «cavèrne »où ils repren-
dront contact avec les hommes et les choses. Les généralisations
et les abstractions sont sans valeur si elles n'ont pas subi l'épreuve
de la vie. Que nos étudiants abordent ce monde, et qu'on ne leur
fasse aucune faveur. Qu'ils entrent en compétition, sur le terrain
économique, avec des gens égoïstes, au cœur dur et avide, avec
des hommes combatifs et astucieux ; dans cette âpre lutte ils
apprendront au livre de la vie ; ils se meurtriront les doigts et
s'écorcheront les genoux aux réalités du monde ; ils gagneront
leur pain à la sueur de leur front altier. Cette suprême et décisive
épreuve se prolongera sans merci pendant quinze ans. Quelques-
uns de nos hommes d'élite cèderont sous l'effort et seront sub-
mergés par cette dernière vague d'élimination. Ceux qui surmon-
teront l'épreuve, arrivés à cinquante-cinq ans, tout couverts de
cicatrices, rassis et confiants en eux-mêmes, dépouillés de toute
vanité d'école par le frottement de la vie, armés maintenant de
toute la sagesse que la tradition, l'expérience, la culture et la
lutte peuvent donner, ce sont ceux-là qui deviendront enfin,
automatiquement, les chefs de l'État.
VIII. — LA SOLUTION POLITIQUE
Automatiquement, —sans l'hypocrisie du vote. Démocratie
signifie égalité parfaite, surtout dans l'éducation ; la démocratie
ne consiste pas dans l'exercice à tour de rôle des fonctions publi-
ques par des individus pris au hasard. Tout citoyen aura une
chance égale de se rendre apte aux tâches complexes du gouver-
nement ; mais seuls ceux qui auront prouvé la qualité de leur
«métal », ceux qui seront sortis de toutes les épreuves avec les
insignes du talent, seront désignés pour gouverner. Les officiers
publics ne seront pas élus par votes, ni par des cliques secrètes qui
tirent les ficelles d'une prétendue démocratie, ils s'imposeront '
par leur capacité, comme le permet cette démocratie première
qu'est l'égalité de race. Personne ne pourra occuper une place
sans une formation appropriée à la fonction qu'il doit remplir,
les hautes fonctions étant réservées à ceux qui auront d'abord
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donné satisfaction dans les fonctions inférieures (Gorgias, 414-
415).
Est-ce là un gouvernement aristocratique ? Eh bien, il n'y a
pas à s'effrayer du mot, si la réalité qu'il désigne est bonne ; pour
les sages les mots ne sont que des jetons sans valeur propre ; il
n'y a que les sots et les politiciens qui les prennent pour argent
comptant. Nous voulons être gouvernés par les meilleurs, et
le gouvernement par les meilleurs, c'est l'aristocratie ; n'avons-
nous pas, dit Carlyle, de toutes nos aspirations et de toutes nos
prières appelé ce gouvernement par les meilleurs ? Mais nous en
sommes venus à imaginer des aristocraties héréditaires : notons
bien que l'aristocratie platonicienne n'est pas de cette sorte ;
on pourrait plutôt la nommer unearistocratie démocratique. Car,
au lieu de choisir à l'aveugle le moins mauvais des candidats pré-
sentés par les partis, chacun pour son compte sera candidat et
aura, de par son éducation, chance égale d'être admis aux fonc-
tions publiques. Ici, pas de caste, pas de situation ou de privilège
héréditaire, pas d'entrave au talent sans fortune ; le fils d'un
magistrat débute au même niveau, a les mêmes chances est
traité de la mêmefaçon que le fils d'un cireur de bottes ; si le fils
du magistrat est un sot, il est éliminé à la première épreuve ; si
le fils du cireur est capable, il peut devenir «gardien »de l'État,
la voie lui est ouverte (423). Elle est ouverte à tout talent, quelle
que soit son origine. C'est là une démocratie d'école, cent fois
plus honnête et plus viaie qu'une démocratie de scrutin.
Ainsi donc, «renonçant à tout autre métier, nos gardiens
devront être les artisans les plus minutieux de la liberté de l'État
et n'entreprendront aucune tâche qui ne se rapporte à ce but.»
(365 BC) Ils exerceront à la fois le pouvoir législatif, le pouvoir
exécutif et le pouvoir judiciaire ; même les lois ne les lieront pas
à un dogme en face de circonstances nouvelles ; le gouvernement
des gardiens sera intelligent et souple, affranchi du précédent.
Mais comment des hommes de cinquante ans auront-ils la sou-
plesse de l'intelligence ? Leur esprit ne se laissera-t-il pas figer
par la routine ? Adimante, se faisant sans doute l'écho de quelque
chaude discussion entre frères, objecte que les philosophes sont
des sots ou des coquins qui seraient, comme chefs d'État, stu-
pides ou égoïstes ou les deux à la fois. «Ceux qui s'appliquent
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à la philosophie, et qui, après l'avoir étudiée dans leur jeunesse
pour compléter leur éducation ne l'abandonnent pas, mais s'y
attachent trop longtemps, deviennent pour la plupart des per-
sonnages bizarres, pour ne pas dire tout à fait insupportables,
tandis que ceux d'entre eux qui semblent avoir le plus de mérite
ne laissent pas de contracter, dans cette étude quetu nousvantes,
l'inconvénient d'être inutiles à la société. »(487) C'est là un assez
bon portrait de certains philosophes modernes à lunettes ; mais
Platon répond qu'il a prévu cette objection en formant ses philo-
sophes à la vie pratique en mêmetemps qu'à la science des écoles ;
qu'ils seront par conséquent des hommes d'action et non de
purs penseurs, des hommes de hauts desseins et de noble carac-
tère, tels que les trempent l'expérience et l'épreuve. Par philo-
sophie, Platon entend une culture active, une sagesse adonnée
aux besognes concrètes de la vie ; il n'entend pas une métaphy-
sique cloîtrée et sans influence pratique ; Platon «est l'homme
qui ressemble le moins à Kant, ce qui est, toute révérence gardée,
un grand mérite. »
Voilà pour l'incompétence ; quant à la coquinerie, on peut en
garantir les gardiens en établissant parmi eux un système com-
muniste.
Je veux premièrement qu'aucun d'eux nepossède rien en propre,
à moins que cela ne soit absolument nécessaire ; ensuite, qu'ils
n'aient ni maison ni magasin où tout le monde ne puisse entrer ; '
que relativementà la nourriture indispensable àdes guerriers sobres
et courageux, ils s'imposent l'obligation de n'en recevoir des autres
citoyens, comme salaire de leurs services, ni plus ni moins qu'ils ne
leur en faut pour les besoins de l'année ; qu'ils mangentà des tables .
communes et qu'ils vivent ensemble comme des guerriers au camp.
Je veux aussi qu'on leur dise qu'ils ont dans leurâmequelque chose
de divin et qu'ils n'ont pas besoin de ce qui vient des hommes ;
que la religion ne permet pas de souiller la possession du métal
divin par l'alliage du métal humain ; que celui qu'ils possèdent en
eux est pur tandis que celui qui circule parmi les hommes a été
profané par de nombreuses impiétés ; qu'ainsi, entre tous les
citoyens, ils sontlesseuls àqui il n'est paspermis demanier, ni même
de toucher l'or ou l'argent, d'habiter sous le même toit avec ces
métaux, d'en couvrir leurs vêtements, et de boire dans des coupes
d'or ou d'argent ; que c'est l'unique moyen d'assurer leur salut et
celui de l'Etat; que dès qu'ils auront en propre des terres, des
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maisons, de l'argent, alors, de gardiens qu'ils sont, ils deviendront
économes et laboureurs ; de défenseurs de l'État, ses ennemis et
ses tyrans ; qu'ils passeront leur vie à se haïr mutuellement, à se
dresser des embûches les uns aux autres, qu'ils auront plus à crain-
dre des ennemis du dedans que de ceux du dehors et qu'ils courront
à grands pas vers leur ruine, eux et la république (416-17).
Avec ce régime il sera sans profit, aussi bien que dangereux,
pour les gardiens de gouverner comme une coterie qui recherche
son intérêt plutôt que le bien de la communauté. Ils seront
à l'abri du besoin ; le nécessaire et le modeste confort d'une exis-
tence décente leur seront assurés, sans qu'ils aient à connaître les
desséchants et accablants ennuis de la vie matérielle. Par ce gage
ils seront garantis de la cupidité et des ambitions sordides ; ils
seront comme des médecins qui prescriraient pour la cité un
régime qu'ils accepteraient eux-mêmes. Ils prendront leurs repas
en commun, comme des hommes consacrés ; ils dormiront dans
des baraquements séparés, comme des soldats voués à une vie
simple. «Les amis doivent avoir tout en commun », selon le mot
que répétait Pythagore (Lois, 739 C). Ainsi l'autorité des gardiens
sera sans danger et leur pouvoir inoffensif ; leur seule récom-
pense sera l'honneur et le sentiment de rendre service à la com-
munauté. Ce seront des hommes qui dès le principe auront con-
senti à une carrière dont les avantages matériels sont très limités,
des hommes qui à la fin de leur austère éducation auront appris
à estimer le haut prestige de l'homme d'État plus que les gras
émoluments des politiciens en quête de charges et les profits de
l'homme d'affaires. A leur avènement au pouvoir, les luttes
entre partis politiques cesseront.
Mais de tout cela que diront leurs femmes ? Renonceront-elles
volontiers au luxe et aux dépenses étalées ? Les gardiens n'auront
« pas de femmes. Leur communisme s'étendra aux femmes comme
aux biens. Ils seront affranchis non seulement de l'égoïsme per-
*sonnel mais encore de l'égoïsme familial ; ils ne seront pas con-
traints par les soucis d'argent qui tenaillent l'homme marié ; ils
se dévoueront non à une femme mais à la communauté. Même
«leurs enfants ne seront pas considérés comme leurs ; tous les
enfants des gardiens seront enlevés à leurs mères dès la naissance
et élevés en commun ; leur parentage particulier disparaîtra dans
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CAVALIER. Mémoires sur la Guerre des A. [Link] de Robespierre, 24 fr.
Cévennes. 24 fr. C. CLEilIEN. Les religions Autour de Danton, 24 fr. La Vie Chère
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