Je me suis rendu à la réunion du Comité Central du C.N.R.
ce jourlà, après
Une journée chargée, occupé que j’étais par l’étude des dossiers de mon
nouveau
Ministère, sans avoir entendu le communiqué de dissolution de ces deux
Structures, qui fut diffusé à la radio. Le Président du C.N.R. s’était envolé
pour
Hararé, avant même que la liste des membres du gouvernement ne soit
rendue
Publique. Blaise Compaoré qui devait présider cette réunion avait préféré
se
Retirer à Pô. Il était conscient que l’acte qu’il avait fomenté avec Pierre
Ouédraogo, Secrétaire Général National des C.D.R., allait nécessairement
Entraîner des «secousses». Il avait même misé là-dessus ! Blaise
Compaoré et
Pierre Ouédraogo étaient unis par leur opposition commune à l’U.L.C.(R).
Le Commandant Lingani se vit donc confier la charge de diriger cette
réunion.
On inscrivit à l’ordre du jour le point sur la situation des structures
Révolutionnaires de l’Université ; arrivé à ce point, la parole fut donnée au
Secrétaire Général National des C.D.R. pour présenter la situation et
informer les
Membres du C.N.R. des décisions qui venaient d’être prises et diffusées.
J’étais
Sidéré. Mais tout le monde s’y attendait. Aussitôt, je levai la main pour
demander
La parole ; le Commandant Lingani craignant le pire, passa la parole à
quatre
Intervenants et se résolut à me l’accorder à défaut d’autres.
- J’estime, commençai-je, qu’il manque des mesures
d’accompagnement à ces
Décisions qui viennent d’être portées à notre connaissance par le
Secrétaire
Général National des C.D.R. II aurait fallu ajouter que, dorénavant, le
ministère
De l’Enseignement Supérieur relève de l’autorité du Secrétariat Général
National
Des C.D.R. Et d’un ! De deux : j’estime que ces décisions ont une incidence
Tellement grave, que le Secrétaire Général National des C.D.R. n’aurait pas
dû les
Prendre sans s’en référer au préalable au C.N.R. De trois : j’attire
l’attention de
Tout un chacun ici présent, que cette mesure vient s’inscrire dans le lot
des
Mesures bureaucratiques que le Secrétaire Général National des C.D.R. ne
cesse
D’initier au mépris même des principes du centralisme démocratique que
nous
Sommes sensés tous respecter. J’affirme que depuis un certain temps,
notre
Révolution est en train de dévier de son orientation initiale. Et le principal
artisan
De cette déviation est le Secrétaire Général National des C.D.R. (et je le
Désignai). Enfin, lorsque j’ai été sollicité par le Président du C.N.R. pour
Accepter le poste de Ministre de l’Enseignement Supérieur, j’ai tout de
suite
Marqué mon refus. J’ai fini par accepter, après maintes insistances, parce
que je
Pensais pouvoir bénéficier de l’appui de tous. Or je constate que l’on tire à
hue et1987.
Plus de deux années se sont écoulées depuis cette date fatidique et
beaucoup
De choses ont été dites ou écrites. Tout n’a pas été dit et tout ne sera peut
être
Jamais dit. Mais dès à présent, on peut affirmer sans craindre de se
tromper que
Thomas Sankara a su au cours de sa brève existence politique marquer les
esprits
De son temps. Il a inscrit son nom aux côtés de ceux, combien célèbres et
Combien rares, dont on a pu écrire :
«Ils ne meurent jamais. Ils sont comme des astres morts. Après leurs
Disparitions, leur lumière nous parvient encore pendant des siècles».(‘)
De tels grands hommes, on ne peut ternir l’auréole qui entoure leurs
noms. «La
Mort est le commencement de l’immortalité» a dit justement Robespierre.
C’est pour soulever un coin du voile opaque qu’on a tenté et que l’on tente
de
Jeter sur la stature de cet homme, que je me suis résolu à publier ce
présent
Témoignage. Qu’avec sa disparition, ne soient point oubliés l’oyuvre dont il
a été
Le principal artisan et le message d’espérance qu’il portait ! Qu’avec lui,
présent
Toujours dans nos esprits et dans nos cœurs, l’on associe le souvenir de
tous
Ceux, combien nombreux, tombés à ses côtés et dont le seul crime fut leur
Engagement dans la quête d’un idéal de liberté et d’humanité !
Se souvenant des morts, que l’on pense aussi aux vivants qui aujourd’hui
Encore, au Burkina Faso, souffrent de l’intolérance et de l’inquisition ; à qui
l’on
Nie les droits à la simple existence du fait de leur fidélité à la mémoire de
L’illustre disparu !
Il est un fait qu’aujourd’hui certaines consciences sont prêtes à excuser le
Forfait des dirigeants actuels du Burkina Faso devenus «légitimes» par le
fait
Même qu’ils gouvernent. Mais l’on ne peut blanchir ces mains tachées de
sang.
Si le président Thomas Sankara avait voulu véritablement se maintenir au
Pouvoir à ce prix, il l’aurait pu ; mais il a préféré le martyre. Par cet acte,
jusque
Dans sa mort, il aura laissé à la postérité la plus haute leçon de
vertu,L’ombre de Thomas Sankara menace encore ses assassins jetés
dans la
Confusion. Il les a même obligés à devenir ses exécuteurs testamentaires :
il a
Vécu dans l’amour et la défense des pauvres et ils lui ont fait – malgré
eux ! –
L’honneur de l’enterrer au milieu des siens, dans ce cimetière où les
tombes sont
Anonymes et où reposent une multitude d’humbles gens…
Thomas Sankara a pris conscience le premier, des travers de la révolution.
Il a
Préconisé sa «rectification». Ses assassins, pour justifier leur forfait, se
sont
Proclamés «rectificateurs» de la révolution.
Je me suis étendu dans cet essai sur la situation de crise qui s’est dénouée
avec
La tragédie du 15 Octobre 1987 et dont j’éclaire les ressorts. A travers les
Tentatives d’explications des hérauts du Front dit Populaire(2>, j’ai
également
Souligné comment la volonté de puissance s’est muée d’un coup en
volonté d’être.
L’interprétation de l’histoire est évidemment mienne, et je l’ai faite en
toute
Bonne foi.
«Et voilà. Maintenant le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler
tout
Seul. C’est cela qui est commode avec la tragédie. On donne le petit coup
de
Pouce pour que cela démarre. Rien (…), une envie d’honneur un beau
matin, au
Réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop
qu’on se
Pose un soir… C’est tout. (…) La mort, la trahison, le désespoir sont là,
tout prêts,
Et les éclats, et les orages, et les silences : le silence quand le bras du
bourreau se
Lève à la fin (…), le silence quand les cris de la foule éclatent autour du
vainqueur
(…), et le vainqueur déjà vaincu, seul au milieu de son silence (…).
C’est propre la tragédie. C’est reposant c’est sûr…
Dans le drame, avec ces traîtres, avec ces méchants acharnés, cette
innocence
Persécutée, ces vainqueurs, ces terre-neuve, ces lueurs d’espoir, cela
devient
Epouvantable de mourir comme un accident. On aurait peut-être pu se
sauver,Il se contenta de sourire.
Sur ce, je sortis de son bureau à reculons tout en parlant :
- De toute façon, ce sont là des questions militaires et je ne peux
prétendre en
Savoir plus que toi. Je te fais par conséquent confiance.
Il affichait un calme extraordinaire, un calme que jamais auparavant je ne
lui
Avais connu. C’était au mois de Septembre 1987.
Je me rappelle aussi, que lors de nos multiples entretiens durant cette
période
Où je lui tenais souvent compagnie, à midi à table, ou tard dans la nuit
dans sa
Salle de travail, il tint les propos suivants :
- Je ne pense pas que Blaise veuille attenter à ma vie. Le seul danger,
c’est que
Si lui-même se refuse à agir, l’impérialisme lui offrira le pouvoir sur un
plateau
D’argent en organisant mon assassinat…
Et un jour, échangeant des points de vue quant à l’opportunité de
neutraliser
Blaise Compaoré, puisqu’il était évident qu’il marchait à la conquête du
pouvoir,
Répondant ainsi à la sollicitation des puissances étrangères, le P.F. me
confia :
- Même s’il parvenait à m’assassiner, ce n’est pas grave ! Le fond du
problème
C’est qu’ils veulent «bouffer» et je les en empêche ! Mais je mourrai
tranquille :
Plus jamais, après ce que nous avons réussi à inscrire dans la conscience
de nos
Compatriotes, on ne pourra diriger notre peuple comme jadis !
Il venait ainsi de rejeter toute initiative dirigée contre Blaise Compaoré et
ses
Partisans. Comment aurait-il pu d’ailleurs justifier aux yeux du peuple, une
Quelconque arrestation de Blaise Compaoré, a fortiori son élimination
physique ?
Ne s’était-il pas toujours efforcé de prouver à l’opinion publique qu’aucun
nuage
N’entachait ses relations avec son compagnon de route ?
Tout cela je le savais, lorsque le matin du 15 Octobre, il envoya son
chauffeur
Me chercher à domicile, pour lui tenir compagnie dans sa résidence
Présidentielle.
Il était 8h environ, lorsque je pénétrai dans la pièce aménagée en salle de
Travail. Là, il aimait recevoir ses amis, collaborateurs et divers visiteurs