PREMIÈRE PARTIE
PRINCIPES GÉNÉRAUX
CHAPITRE PREMIER
NATURE DU SIGNE LINGUISTIQUE
§ 1. SIGNE, SIGNIFIÉ, SIGNIFIANT.* (12~1
Pour certaines personnes la langue, ramenée à son prin-
cipe essentiel, est une nomenclature, c'est-à-dire une liste
de termes correspondant à autant de choses.•Par exemple : p2~J
Cette conception est cri-
tiquable à bien des égards.
Elle suppose des idées
toutes faites préexistant ARBOR
aux mots (sur ce point,
voir plus loin, p. 155) ; elle
ne nous dit pas si le nom
est de nature vocale ou psy-
EQUOS
chique, car arbor peut être
considéré sous l'un ou
l'autre aspect ; enfin elle etc. etc.
laisse supposer que le lien
qui unit un nom à une chose est une opération toute simple,
ce qui est bien loin d'être vrai. Cependant cette vue simpliste
peut nous rapprocher de la vérité, en nous montrant que
98 PRINCIPES GÉNÉRAUX SIG:-IE, SIGNIFIÉ, SIGNIFIANT 99
l'unité linguistique est une chose double, faite du rapproche- Le signe linguistique est donc une entité psychique à
ment de deux termes. deux faces, qui peut être représentée par la figure :
On a vu p. 28, à propos du circuit de la parole, que les Ces deux éléments sont inti-
termes impliqués dans le signe linguistique sont tous deux
psychiques et sont unis dans notre cerveau par le lien de l'asso-
mement unis et s'appellent l'un
J'autre. Que nous cherchions le 1
ciation. Insistons sur ce point.
Le signe linguistique unit non une chose et un nom,
1130) mais un concept et une image acoustique 1 .* Cette dernière
n'est pas le son matériel, chose purement physique, mais
sens du mot latin arbor ou le
mot par lequel le latin désigne
le concept << arbre ll, il est clair
que seuls les rapprochements
1----::-------t
1
p:H 1 l'empreinte psychique* de ce son, la représentation que consacrés par la langue nous apparaissent conformes à la réa-
nous en donne le témoignage de nos sens ; elle est sen-
sorielle, et s'il nous arrive de l'appeler cc matérielle H,
c'est seulement dans ce se.· et par opposition à J'autre
terme de l'association, le concept, générah'ment plus
abstrait.
Le caractère psychique de nos images acoustiques appa-
raît bien quand nous observons notre propre langage. Sans
remuer les lèvres ni la langue, nous pouvons nous parler lité, et nous écartons n'importe quel autre qu'on pourrait
à nous-mêmes ou nous réciter mentalement une pièce de imaginer.* (132]
vers. C'est parce que les mots de la langue sont pour nous Cette définition pose une importante question de termi-
des images acoustiques qu'il faut éviter de parler drs nologie.*Nous appelons signe la combinaison du concept et (133)
u phonèmes )) dont ils sont composés. Ce terme, impli- de l'image acoustique : mais dans l'usage courant ce terme
quant une idée d'action vocale, ne peut convenir qu'au mot désigne généralement l'image acoustique seule, par exem-
parlé, à la réalisation de l'image intérieure dans le discours. ple un mot (arbor, etc.). On oublie que si arbor est appelé
En parlant des sons et des syllabes d'un mot, on évite ce signe, ce n'est qu'en tant qu'il porte le concept <<arbre ll,
malentendu, pourvu qu'on se souvienne qu'il s'agit de l'image de telle sorte que l'idée de la partie sensorielle implique celle
acoustique. du total.
L'ambiguïté disparaîtrait si l'on désignait les trois notions
1. Ce terme d'image acoustique paraitra peut-être trop étroit, puis- ici en présence par des noms qui s'appellent les uns les
qu'à côté de la représentation des sons d'un mot il y a aussi celle de son
articulation, l'image musculaire de I':.~cte phonatoire. l\Iais pour F. de
autres tout en s'opposant. ~ous proposons de conserver le
Sausmre la langue est essentiellement un dépôt, une chose reçue du dehors mot signe pour désigner le total, et de remplacer concept et
(voir p. 30). L'image acoustique est par excellence la représentation natu- image acoustique respectivement par signifié et signifiant ;
relle du mot en tant que fait de langue virtuel, en dehors de toute n•ali-
sation par la parole. L'aspect moteur peut donc être sous-entendu ou en
ces derniers termes ont l'avantage de marquer l'opposition
tout cas n'occuper qu'une place subordonnée par rapport à l'image acous- qui les sépare soit entre eux, soit du total dont ils font partie.
tiqu((Ed.). Quant à signe, si nous nous en contentons, c'est que J.ous ne
100 PRINCIPES GÉNÉRAUX L'ARBITRAIRE DU SIGNE 101
savons par quoi le remplacer, la langue usuelle n'en suggé· au même, sur la convention. Les signes de politesse, par
[134] rant aucun autre.* exemple, doués souvent d'une certaine expressivité nato-
Le signe linguistique ainsi défini possède deux caractères telle (qu'on pense au Chinois qui salue son empereur en se
primordiaux. En les énonçant nous poserons les principes prosternant neuf fois jusqu'à terre), n'en sont pas moins
mêmes de toute étude de cet ordre. flXéS par une règle; c'est cette règle qui oblige à les em-
ployer, non leur valeur intrinsèque. On peut donc dire que
(135) § 2. PREMIER PRINCIPE : L'ARBITRAIRE DU SIGNE.'* les signes entièrement arbitraires réalisent mieux que les
autres l'idéal du procédé sémiologique ; c'est pourquoi la
Le lien unisssant le signifiant au signifié est arbitraire, ou langue, le plus complexe et le plus répandu des systèmes
encore, puisque nous entendons par signe le total résultant d'expression, est aussi le plus caractéristique de tous ; en
de l'association d'un signifiant à un signifié, nous pouvons ce sens la linguistique peut devenir le patron général de
[1361 dire plus simplement : le signe linguistique est arbitraire.* toute sémiologie, bien que la langue ne soit qu'un système
Ainsi l'idée de « sœur ,, n'est liée par aucun rapport inté- particulier.
rieur avec la suite de sons s-Ù-r qui lui sert de signifiant ; On s'est servi du mot symbole pour désigner le signe lin-
il pourrait être aussi bien représenté par n'importe quelle guistique, ou plus exactement ce que nous appelons le
autre : à preuve les différences entre les langues et l'existence signifiant. Il y a des inconvénients à l'admettre, justement
même de langues différentes : le signifié (( bœuf ,, a pour signi- à cause de notre premier principe. Le symbole a pour carac-
fiant b-{i-j d'un côté de la frontière, et o-k-s (Ochs) de tère de n'être jamais tout à fait arbitraire ; il n'est pas vide,
[137] l'autre.* il y a un rudiment de lien naturel entre le signifiant et le
Le principe de l'arbitraire du signe n'est contesté par per- signifié. Le symbole de la justice, la balance, ne pourrait
sonne ; mais il est souvent plus aisé de découvrir une vérité pas être remplacé par n'importe quoi, un char, par
que de lui assigner la place qui lui revient. Le principe énoncé exemple.* (1401
plus haut domine toute la linguistique de la langue ; ses con- Le mot arbitraire appelle aussi une remarque. Il ne doit
séquences sont innombrables. Il est vrai qu'elles n'apparais- pas donner l'idée que le signifiant dépend du libre choix du
sent pas toutes du premier coup avec une égale évidence ; sujet parlant (on verra plus bas qu'il n'est pas au pouvoir
c'est après bien des détours qu'on les découvre, et avec elles de l'individu de rien changer à un signe une fois établi dans
[1381 l'importance primordiale du principe.* un groupe linguistique) ; nous voulons dire qu'il est immo-
Une remarque en passant : quand la sémiologie sera tivé, c'est-à-dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel
organisée, elle devra se demander si les modes d'expression il n'a aucune attache naturelle dans la réalité.* (141 1
qui reposent sur des signes entièrement naturels - comme Signalons en terminant deux objections qui pourraient être
[139) la pantomime - lui reviennent de droit.* En supposant faites à l'établissement de ce premier principe :
qu'elle les accueille, son principal obJet n'en sera pas moins 1° On pourrait s'appuyer sur les onomatopées*pour dire 1142]
l'ensemble des systèmes fondés sur l'arbitraire du signe. En que le choix du signifiant n'est pas toujours arbitraire. Mais
etTet tQut moyen d'expression reçu dans une société repose elles ne sont jamais des éléments organiques d'un système
en principe sur une habitude collective ou, ce qui revient linguistique. Leur nombre est d'ailleurs bien moins grand
CARACTÈRE LINÉAIRE DU SIGNIFIANT 103
102 PRINCIPES GÉNÉRAUX
qu'on ne le croit. Des mots comme fouet ou glas peuvent
§ 3. SECOND PRINCIPE; CARACTÈRE LINÉAIRE DU SIGNIFIANT.* (144)
frapper certaines oreilles par une sonorité suggestive ; mais
pour voir qu'ils n'ont pas ce caractère dès l'origine, il suffit Le signifiant, étant de nature auditive, se déroule dans
de remonter à leurs formes latines (fouet dérivé de fagus le temps seul et a les caractères qu'il emprunte au temps :
<< hêtre )), glas = classicilm) ; la qualité de leurs sons actuels,
a) il représente une étendue, et b) cette étendue est mesurable
ou plutôt celle qu'on leur attribue, est un résultat fortuit de dans une seule dimension : c'est une ligne.* (145)
l'évolution phonétique. Ce principe est évident, mais il semble qu'on ait toujours
Quant aux onomatopées authentiques (celles du type négligé de l'énoncer, sans doute parce qu'on l'a trouvé trop
glou-glou, lie-lac, etc.), non seulement elles sont peu nom- simple ; cependant il est fondamental et les conséquences
breuses, mais leur choix est déjà en quelque mesure arbi- en sont incalculables ; son importance est égale à celle de la
traire, puisqu'elles ne sont que l'imitation approximative et première loi. Tout le mécanisme de la langue en .dépend (vo~r
déjà à demi conventionnelle de certains bruits (comparez p. 170). Par opposition aux signifiants vi~uel~ (s1g~aux man-
le français ouaoua et l'allemand wauwau). En outre, une times, etc.). qui peuvent offrir des comphcatwns simultanées
fois introduites dans la langue, elles sont plus ou moins sur plusieurs dimensions, les signifiants acoustiques ne dis-
entraînées dans l'évolution phonétique, morphologique, etc. posent que de la ligne du temps ; leurs éléments se présentent
que subissent les autres mots (cf. pigeon, du latin vulgaire l'un après l'autre ; ils forment une chaîne. Ce caractère appa-
pipio, dérivé lui-même d'une onomatopée) : preuve évi- raît immédiatement dès qu'on les représente par l'écriture
dente qu'elles ont perdu quelque chose de leur caractère et qu'on substitue la ligne spatiale des signes graphiques à
premier pour revêtir celui du signe linguistique en général,
la succession dans le temps.
qui est immotivé. Dans certains cas cela n'apparaît pas avec évidence. Si par
(143) 2o Les exclamations,* très voisines des onomatopées, exemple j'accentue une syllabe, il semble que j'accumule sur
donnent lieu à des remarques analogues et ne sont pas plus le même point des éléments significatifs différents. Mais c'est
dangereuses pour notre thèse. On est tenté d'y voir des une illusion ; la syllabe et son accent ne constituent qu'un
expressions spontanées de la réalité, dictées pour ainsi dire
acte phonatoire ; il n'y a pas dualité à l'intérieur ~e cet ac~e,
par la nature. Mais pour la plupart d'entre elles, on peut
mais seulement des oppositions diverses avec ce qm est à coté
nier qu'il y ait un lien nécessaire entre le signifié et le signi-
(voir à ce sujet p. 180).
fiant. Il suffit de comparer deux langues à cet égard pour
voir combien ces expressions varient de l'une à l'autre (par
exemplP au français aïe 1 correspond l'allemand au /) On
sait d'ailleurs que beaucoup d'exclamations ont commencé
par être des mots à sens déterminé (cf. diable 1 mordieu 1 =
mort Dieu, etc.).
En résumé, les onomatopées et les exclamations sont
d'importance secondaire, et leur origine symbolique en partie
contestable.
1~1::\tUTABILITÉ DU SIGNE 105
A n'importe quelle époque et si naut que nous remon-
tions, la langue appar~ît toujours comme un héritage de
l'époque précédente. L'acte par lequel, à un moment donné,
les noms seraient distribués aux choses, par lequel un con-
trat serait passé entre les concepts et les images acoustiques
-cet acte, nous pouvons le concevoir, mais il n'a jamais
été constaté. L'idée que les choses auraient pu se passer ainsi
CHAPITRE II nous est suggérée par notre sentiment très vif de l'arbitraire
du signe.
IMMUTABILIT~ ET MUTABILIT~ DU SIGNE En fait, aucune société ne connaît ct n'a jamais connu la
langue autrement que comme un produit hérité dt>s géné-
§ 1. IMMUTABILITÉ.* [14~ rations précédentes et à prendre tel quel. C'est pourquoi la
question de l'origine du langage n'a pas l'importance qu'on
Si par rapport à l'idée qu'il représente,. le signifiant appa- lui attribue généralement.*Ce n'est pas même une question (147)
ratt comme librement choisi, en revanche, par rapport à la à poser ; le seul objet réel de la linguistique, c'est la vie
communauté linguistique qui l'emploie, il n'est pas libre, il normale et régulière d'un idiome déjà constitué. Un état de
est imposé. La masse sociale n'est point consultée, et le signi- langue donné est toujours le produit de facteurs histori-
fiant choisi par la langue, ne pourrait pas être remplacé par ques, et ce sont ces facteurs qui expliquent pourquoi le
un autre. Ce fait, qui semble envelopper une contradiction, signe est immuable. c'est-à-dire résiste à toute substitution
pourrait être appelé familièrement << la carte forcée ». On dit arbitraire.
à la langue :<<Choisissez 1 11 mais on ajoute : <<Ce sera ce signe Mais dire que la langue est un héritage n'explique rien si
et non un autre. » Non seulement un individu serait incapa- l'on ne va pas plus loin. Ne peut-on pas modifier d'un moment
ble, s'ille voulait, de modifier en quoi que ce soit le choix qui à l'autre des lois existantes et héritées '?
a été fait, mais la masse elle-même ne peut exercer sa souve- Cette objection nous amène à placer la langue dans son
raineté sur un seul mot; elle est liée à la langue telle qu'elle est. cadre social ct à poser la question comme on la poserait pour
La langue ne peut donc plus être assimilée à un contrat les autres institutions sociales. Celles-ci, comment se trans-
pur et simple, et c'est justement de ce côté que le signe lin- mettent-elles'? Voilà la question plus générale qui enveloppe
guistique est particulièrement intéressant à étudier ; car si celle de l'immutabilité. Il faut d'al.>ord apprécier le plus ou.
l'on veut démontrer que la loi admise dans une collectivité moins de liberté dont jouissent les autres institutions ; on
est une chose que l'on subit, et non une règle librement verra que pour chacune d'elles il y a une balance différente
consentie, c'est bien la langue qui en offre la preuve la plus entre la tradition imposée et l'action libre de la société.
éclatante. Ensuite on recherchera pourquoi, dans une catégorie donnée,
Voyons donc comment le signe linguistique échappe à notre les facteurs du premier ordre sont plus ou moins puissants
volonté, et tirons ensuite les conséquences importantes qui que ceux de l'autre. Enfin, revenant à la langue, on se deman-
découlent de ce phénomène. dera pourquoi le facteur historique de la transmission la
106 PRINCIPES GÉNÉRAUX IMMUTABILITÉ DU SIGNE 107
domine tout entière et exclut tout changement linguistique cussion ; il n'y a aucun motif de préférer sœur à sister, Ochs
général et subit. à bœuf, etc.
Pour répondre à cette question, on pourrait faire valoir 2. - La multitude des signes nécessaires pour constituer
bien des arguments, et dire, par exemple, que les modifica- n'importe quelle langue. La portée de ce fait est considérable.
tions de la langue ne sont pas liées à la suite des générations, Un système d'écriture composé de vingt à quaranre lettres
qui, loin de se superposer les unes aux autres comme les peut à la rigueur être remplacé par un autre. Il en serait
tiroirs d'un meuble, se mêlent, s'interpénètrent et contien- de même pour la langue si elle renfermait un nombre
nent chacune des individus de tous les âges. On rappellerait limité d'éléments ; mais les signes linguistiques sont innom-
aussi la somme d'efforts qu'exige l'apprentissage de la langue brables.
maternelle, pour conclure de là à l'impossibilité d'un chan- 3. - Le caractère trop complexe du système. Une langue
gement général. On ajouterait que la réflexion n'intervient constitue un système. Si, comme nous le verrons, c'est le
pas dans la pratique d'un idiome ; que les sujets sont, dans côté par lequel elle n'est pas corr~, ·lètement arbitraire et où
une large mesure, inconscients des lois de la langue ; et s'ils il règne une raison relative, c'est aussi le point où apparaît
ne s'en rendent pas compte, comment pourraient-ils les modi- l'incompétence de la masse à la transformer. Car ce système
fier ? Fussent-ils même conscients, il faudrait se rappeler que est un mécanisme complexe ; l'on ne peut le saisir que par
les faits linguistiques ne provoquent guère la critique, en ce la réflexion ; ceux-là mêmes qui en font un usage journalier
sens que chaque peuple est généralement satisfait de la langue l'ignorent profondément. On ne pourrait concevoir un tel
qu'il a reçue. changement que par l'intervention de spécialistes, gram-
Ces considérations sont importantes, mais elles ne sont mairiens, logiciens, etc. ; mais l'expérience montre que
pas topiques ; nous préférons les suivantes, plus essentielles, jusqu'ici les ingérences de cette nature n'ont eu aucun
plus directes, dont dépendent toutes les autres : succès.
1. - Le caractère arbitraire du signe. Plus haut, il nous 4. - La résistance de l'inertie collective à toute innova-
faisait admettre la possibilité théorique du changement ; en tion linguistique. La langue - et cette considération prime
approfondissant, nous voyons qu'en fait, l'arbitraire même toutes 1es autres - est à chaque moment l'affaire de tout
du signe met la langue à l'abri de toute tentative visant à le monde ; répandue dans une masse et maniée par elle,
la modifier. La masse, fût-elle même plus consciente qu'elle elle "~t lll!e chose dont tous les individus se servent toute
ne l'est, ne saurait la discuter. Car pour qu'une chose soit la journée.*Sur r.e point, on ne peut établir aucune compa- 1148]
mise en question, il faut qu'elle repose sur une norme rai- raison entre elle et les autres institutions. Les prescriptions
sonnable. On peut, par exemple, débattre si la forme mono- d'un code, les rites d'une religion, les signaux maritimes,
garn~ du mariage est plus raisonnable que la forme polygame etc., n'occupent jamais qu'un certain nombre d'individus
et faire valoir des raisons pour l'une et l'autre. On pourrait à la fois et pendant un temps limité ; la langue, au contraire,
aussi discuter un système de symboles, parce que le symbole chacün y participe à tout instant, et c'est pourquoi elle subit
a un rapport rationnel avec la chose signifiée (voir p. 101) ; sans cesse l'influence de tous. Ce fait capital suffit à montrer
mais pour la langue, système de signes arbitraires, cette base l'impossibilité d'une révolution. La langue est de toutes les
fait défaut, et avec elle se dérobe tout terrain solide de dis- institutions sociales celle qui offre le moins de prise aux initia-
108 PRINCIPES GÉNÉRAl"X MUTABILITÉ DU SIGNE 109
tives. Elle fait corps avec la vie de la masse sociale, et celle-ci, signe est dans le cas de s'altérer parce qu'il se continue. Ce
étant naturellement inerte. apparaît avant tout comme un qui domine dans toute altération, c'est la persistance de la
facteur de conservation. matière ancienne ; l'infidélité au passé n'est que relative.
Toutefois il ne suffit pas de dire que la langue est un pro- Voilà pourquoi le principe d'altération se fonde sur le prin-
duit des forces sociales pour qu'on voie clairement qu'elle cipe de continuité.
n'est pas libre ; se rappelant qu'elle est toujours l'héritage L'altération dans le temps prend diverses formes, dont
d'une époque précédente, il faut ajouter que ces forces sociales chacune fournirait la matière d'un important chapitre de
agissent en fonction du temps. Si la langue a un caractère linguistique.*Sans entrer dans le détail, voici ce qu'il est [l:>.:S 1
de fixité, ce n'est pas seulement parce qu'elle est attachée important de dégager.
au poids de la collectivité, c'est aussi qu'eUe est située dans Tout d'abord, ne nous méprenons pas sur le sens attaché
le temps. Ces deux faits sont inséparables. A tout instant, ici au mot altération. Il pourrait faire croire qu'il s'agit spé-
la solidarité avec le passé met en échec la liberté de choisir. cialement des changements phonétiques subis par le signi-
Nous disons homme et chien parce qu'avant nous on a dit fiant, ou bien des changements de sens qui atteignent le concept
I14Bj homme et chien:*Cela n'empêche pas qu'il n'y ait dans le phé- ,signifié. Cette vue serait insuffisante. Quels que soient
nomène total un lien entre ces deux facteurs antinomiques : les facteurs d'altérations, qu'il agissent isolément ou combi-
la convention arbitraire en vertu de laquelle le choix est libre, nés, ils aboutissent toujours à un déplacement du rapport entre
et le temps, grâce auquel le choix se trouve fixé. C'est parce le signifié et le signifiant.* Il :>'lJ
que le signe est arbitraire qu'il ne connaît d'autre loi que celle Voici quelques exemples. Le latin necâre signifiant cr tuer »
de la tradition, et c'est parce qu'il se fonde sur la tradition est devenu en français noyer, avec le sens que l'on connaît.
[lf>OI qu'il peut être arbitraire.* Image acoustique et concept ont changé tous les deux ; mais
il. est inutile de distinguer les deux parties du phénomène ;
( 151 J § 2. MUTABILITÉ.* il suffit de constater in globo que le lien de l'idée et du signe*[t5tiJ
s'est relâché et qu'il y a eu un déplacement dans leur rap-
Le temps, qui assure la continuité de la langue, a un autre port. Si au lieu de comparer le neciire du latin classique avec
effet, en apparence contradictoire au premier : celui d'altérer notre français noyer, on l'oppose au necare du latin vulgaire
plus ou moins rapidement les signes linguistiques et, en un du 1ve ou du ve siècle, signifiant «noyer», le cas est un peu
certain sens, on peut parler à la fois de l'immutabilité et de différent ; mais ici encoré, bien qu'il n'y ait pas altération
j152J la mutabilité du signel.* appréciable du signifiant, il y a déplacement du rapport entre
En dernière analyse, les deux faits sont solidaires : le l'idée et le signe.
L'ancien allemand dritteil, « le tiers », est devenu en
1. On aurait tort de reprocher à F. de Saussure d'être illogique ou allemand moderne Drittel. Dans ce cas, quoique le concept
paradoxal en attribuant à la langue deux qualités contradictoires. Par soit resté le même, le rapport a été changé de deux façons :
l'opposition de denx termes frappants. il a voulu seulement marquer for- le signifiant a été modifié non seulement dans son aspect
tement cette vérité, que la langue se transforme sans que les sujets puis-
sent la transformer. On peut dire aussi qu'elle est Intangible, mals non inal- matériel, mais aussi dans sa forme grammaticale ; il n'im-
térable (Ed.). plique plus l'idée de Teil ; c'est un mot simple. D'une
110 PRINCIPES GÉNERAUX MUTUALITÉ DU SIGNE llt
manière ou d'une autre, c'est toujours un déplacement de ailleurs, et que la langue s'altère, ou plutôt évolue, sous
rapport. l'influence de tous les agents qui peuvent atteindre soit les
En anglo-saxon, la forme prélittéraire fol u le pied • est sons soit les sens. Cette évolution est fatale ; il n'y a pas
restée fol (angl. mod. foo(), tandis que son pluriel *loti, u les d'exemple d'une langue qui y résiste. Au bout d'un certain
pieds D, est devenu jët. (angl. mod. fee(). Quelles que soient temps on peut toujours constater des déplacements sea-
les altérations qu'il suppose, une chose est certaine : il y a sibles.
eu déplacement du rapport ; il a surgi d'autres correspon- Cela est s1 vrai que ce prmc1pe doit se vérifier même à
[156] dances entre la matière phonique et l'idée.* propos des langues artificielles. Celui qui en créé une la
Une langue est radicalement impuissante à se défendre tient en main tant qu'elle n'est pas en 'circulation ; mais
contre les facteurs qui déplacent d'instant en instant le rap- dès l'instant qu'elle remplit sa mission et devient la chose
port du signifié et du signifiant. C'est une des conséquences de tout le monde, le contrôle échappe. L'espéranto est un
de l'arbitraire du signe. essai de ce genre ; s'il réussit, échappera-t-il à la loi fatale ?
Les autres institutions humaines - les coutumes, les lois. Passé le premier moment, la langue entrera très probable-
etc. - sont toutes fondées, à des degrés divers, sur les rap- ment dans sa vie sémiologique ; elle se transmettra par des
ports- naturels des choses ; il y a en elles une convenance lois qui n'ont rien de commun avec celles de la création
nécessaire entre les moyens employés et les fins poursuivies. réfléchie, et l'on ne pourra plus revenir en arrière. L'homme
Même la mode qui fixe outre costume n'est pas entièrement qui prétendrait composer une langue immuable, que la
arbitraire : on ne peut s'écarter au-delà d'une certaine mesùre postérité devrait accepter telle quelle, ressemblerait à la
des conditions dictées par le corps humain. La langue, au poule qui a couvé un œuf de canard : la langue créée par lui
contraire, n'est limitée en rien dans le choix de ses moyens, serait emportée bon gré mal gré par le courant qui entraine
car on ne voit pas ce qui empêcherait d'associer une idée toutes les langue!l.* {159]
(157] quelconque avec une suite quelconque de sons.* La continuité du signe dans le temps, lié à l'altération
Pour bien faire sentir que la langue est une institution dans le temps, est un principe de la sémiologie générale ; on
pure. Whitney a fort justement insisté sur le caractère en trouverait la confirmation dans les systèmes d'écriture,
(158) arbitraire des signes~ et par là, il a placé la linguistique le langage des sourds-muets, etc.
sur son axe véritable. Mais il n'est pas allé jusqu'au bout et Mais sur quoi se fonde la nécessité du changement ? On
n'a pas vu que ce caractère arbitraire sépare radicalement la nous reprochera peut-être de n'avoir pas été aussi explicite
langue de toutes les autres institutions. On le voit bien par sur ce point que sur le principe de l'immutabilité : c'est que
la manière dont elle évolue ; rien de plus complexe : située nous n'avons pas distingué les différents facteurs d'altéra-
à la fois dans la masse sociale et dans le temps, personne tion ; il faudrait les envisager dans leur variété pour savoir
ne peut rien y changer. et, d'autre part, l'arbitraire de ses jusqu'à quel point ils so:n.t nécessaires.
signes entratne théoriquement la liberté d'établir n'importe Les causes de la continuité sont a priori à la portée de
quel rapport entre la matière phonique et les idées. Il en l'observateur ; il n'en est pas de même des causes d'altéra-
résulte que ces deux éléments unis dans les signes gardent tion à travers le temps. Il vaut mieux renoncer provisoire-
chacun leur vie propre dans une proportion inconnue ment à en rendre un compte exact et se borner à parler en
112 PRINCIPES GÉNÉRAUX MUTABITILÉ DU SIGNE 113
général du déplacement des rapports ; le temps altère toutes d'individu à individu. Et pourtant, ce qui nous empêche de
choses ; il n'y a pas de raison pour que la langue échappe à regarder la langue comme une simple convention, modifiable
(160) cette loi universelle.* au gré des intéressés, ce n'est pas cela; c'est l'action du temps
qui se combine avec celle de la force sociale ; en dehors de la
Récapitulons les étapes de notre démonstration, en nous durée, la réalité linguistique n'est pas complète et aucune
reportant aux principes établis dans l'introduction. conclusion n'est possible.
1o ~vi tant de stériles définitions de mots, nous avons Si l'on prenait la langue dans le temps, sans la masse
d'abord djstingué, au sein du phénomène total que repré- parlante - supposons un individu isolé vivant pendant
·sente le langage, deux facteurs : la langue et la parole. La plusieurs siècles, - on ne constaterait peut-être aucune
langue est pour nous le langage moins la parole. Elle est altération ; le temps n'agirait pas sur elle. Inversement
l'ensemble des habitudes linguistiques qui permettent à un si l'on considérait la masse parlante sans le temps, on ne
sujet de comprendre et de se faire comprendre. verrait pas l'effet des forces sociales agisssant leur la langue
2o Mais cette définition laisse encore la langue en dehors Pour être dans la réalité il faut
de sa réalité sociale ; elle en fait une chose irréelle, puis- donc ajouter à notre premier
qu'elle ne comprend qu'un des aspects de la réalité, l'aspect schéma un signe qui indique la
individuel ; il faut une masse parlante pour qu'il y ait une marche du temps :
langue. A aucun moment, et contrairement à l'apparence, Dès lors la langue n'est pas
celle-ci n'existe en dehors du fait social, parce qu'elle est un libre, parce que le temps per-
[161) phénomène sémiologique.* Sa nature sociale est un de ses mettra aux forces sociales s' exer-
caractères internes ; sa définition complète nous place devant çant sur elle de développer leurs Masse
deux choses inséparables, comme le montre le schéma : effets, et on arrive au principe {larlanle
Mais dans ces conditions, la langue de continuité, qui annule la
est viable, non vivante; nous n'avons liberté. Mais la continuité impli
tenu compte que de la réalité sociale, que nécessairement l'altération.
[162) non du fair historique.* le déplacement plus ou moins considérable des rapports.
30 Comme le signe linguistique est
arbitraire, il semble que la langue,
ainsi définie, soit un systême libre,
Masse organisable à volonté, dépendant uni-
parlan.Je quement d'un principe rationnel. Son
caractère social, considéré en lui-
même, ne s'oppose pas précisément à
ce point de vue. Sans doute la psychologie collective n'opère
pas sur une matière purement logique ; il faudrait tenir compte
de tout ce qui fait fléchir la raison dans les relations pratiques
SCIENCES DES VALEURS; LEUR DUALITÉ INTERNE 115
iJilpérieusement aux sciences économiques. Ici, à l'encontre
de ce qui se passait dans les cas précédents, l'économie poli-
tique et l'histoire économique constituent deux disciplines
nettement séparées au sein d'une même science ; les ouvrages
parus récemment sur ces matières accentuent cette distinc-
tion.*En procédant de la sorte on obéit, sans bien s'en ren- 1165]
dre compte, à une nécessité intérieure : or c'est une néces-
CHAPITRE III
sité toute semblable qui nous oblige à scinder la linguistique
LA LINGUISTIQUE STATIQUE en deux parties ayant chacune son principe propre. C'est
que là, comme en économie politique, on est en face de la
ET LA LINGUISTIQUE ÉVOLUTIVE
notion de valeur ; dans les deux sciences, il s'agit d'un sys-
tème d'équivalence entre des choses d'ordres différents : dans
§ 1, DUALITÉ INTERNE DE TOUTES LES SCIENCES l'une un travail et un salaire, dans l'autre un signifié et un
(163] OPÉRANT SUR LES VALEURS.* signifiant.* (1661
Il est certain que toutes les sciences auraient intérêt à
Bien peu de linguistes se doutent que l'intervention du marquer plus scrupuleusement les axes sur lesquels sont
factem temps est propre à créer à la linguistique des diffi- situées les choses dont elles s'occupent ; il faudrait partout
cultés particulières et qu'elle place leur science devant deux distinguer selon la figure suivante : 1o l'axe des simulta-
routes absolument divergentes. néités (AB), concernant
La plupart des autres sciences ignorent cette dualité radi- les rapports entre choses C
cale > le temps n'y produit pas d'effets particuliers. L'astro- coexistantes, d'où toute
nomie, a eonstaté que les astres subissent de notables chan- intervention du temps est
gements ; elle n'a pas été obligée pour cela de se scinder en exclue, et 2o l'axe des suc-
deux disciplînes. La géologie raisonne presque constamment cessivités (CD), sur lequel
sur des successivités : mais lorsqu'elle vtent à s'occuper des on ne peut jamais consi- A B
états fixes de la terre. elle n'en fait pas un objet d'étude radi- dérer qu'une chose à la
calement distinct Il y a une science descriptive du droit et fois, mais où sont situées
une histoire du droit. ; personne ne les oppo~e l'une à l'autre. toutes les choses du pre-
L'histoire politique des États se meut entièrement dans le mier axe avec leurs chan
temps ; cependant si un historien fait le tableau d'une époque, gements. O
on n'a pas l'impression de sortir de l'histoire. Inversement, Pour les sciences tra-
la science des institutions politiques est essentiellement des- vaillant sur des valeurs, cette distinction devient une néces-
criptive, mais elle peut fort bien, à l'occasion, traiter une sité pratique, et dans certains cas une nécessité absolue.
(1641 question historique sans que son unité soit troublée.* Dans ce domaine on peut mettre les savants au défi d'orga-
Au contraire la dualité dont nous parlons s'impose déjà niser leurs recherches d'une façon rigoureuse sans tenir compte
116 PRINCIPES GÉNÉRAUX DUALITÉ INTERNE ET HISTOIRE DE LA LINGUISTIQUE 117
des deux axes, sans distinguer le système des valeurs consi- bien que la narration des événements, on pourrait s'imaginer
dérées en soi, de ces mêmes valeurs considérées en fonction qu'en décrivant des états de la langue succesifs on étudie la
du temps. langue selon l'axe du temps ; pour cela, il faudrait envisager
C'est au linguiste que cette distinction s'impose le plus séparément les phénomènes qui font passer la langue d'un
impérieusement ; car la langue est un système de pures état à un autre. Les termes d'évolution et de linguistique évo-
valeurs que rien ne détermine en dehors de l'état momen- lutive sont plus précis, et nous les emploierons souvent ; par
tané de ses termes. Tant que par un de ses côtés une valeur opposition on peut parler de la science des états de langue ou
a sa racine dans les choses et leurs rapports naturels (comme linguistique statique.* [169)
c'est le cas dans la science économique - par exemple Mais pour mieux marquer cette opposition et ce croise-
un fonds de terre vaut en proportion de ce qu'il rapporte), ment de deux ordres de phénomènes relatifs au même objet,
on peut jusqu'à un certain point suivre cette valeur dans le nous préférons parler de linguistique synchronique et de lin-
temps, tout en se souvenant qu'à chaque moment elle guistique diachronique.*Est synchronique tout ce qui se rap- 1170)
dépend d'un système de valeurs contemporaines. Son lien porte à l'aspect statique de notre science, diachronique tout
avec les choses lui donne malgré. tout une base naturelle, ce qui a trait aux évolutions. De même synchronie et diachro-
et par là les appréciations qu'on y rattache ne sont jamais nie désigneront respectivement un état de langue et une phase
complètement arbitraire ; leur variabilité est limitée. Mais d'évolution.
nous venons de voir qu'en linguistique les données naturelles
J16i) n'ont aucune place.*
Ajoutons que plus un système de valeurs est complexe § 2. LA DUALITÉ INTERNE ET L HISTOIRE DE LA LINGUISTIQUE~ (171)
et rigoureusement organisé, plus il est nécessaire, à cause
de sa complexité même, de l'étudier successivement selon La première chose qui frappe quand on étudie les faits de
les deux axes. Or aucun système ne porte ce caractère à langue, c'est que pour le sujet parlant leur succession dans
l'égal de la langue : nulle part on ne constate une pareille le temps est inexistante : il est devant un état. Aussi le lin-
précision des valeurs en jeu, un si grand nombre et une telle guiste qui veut comprendre cet état doit-il faire table rase
diversité de termes, dans une dépendance réciproque aussi de tout ce qui l'a pr{lduit et ignorer la diachronie. Il ne peut
stricte. La multiplicité des signes, déjà invoquée pour expli- entrer dans la conscience des sujets parlants qu'en suppri-
quer la continuité de la langue, nous interdit absolument mant le passé. L'intervention de l'histoire ne peut que fausser
d'étudier simultanément les rapports dans le temps et les son jugement. Il serait absurde de dessiner un panorama des
rapports dans le système. Alpes en le prenant simultanément de plusieurs sommets du
Voilà pourquoi nous distinguons deux linguistiques. Com- Jura ; un panorama doit être pris d'un seul point. De même
ment les désignerons-nous ? Les termes qui s'offrent ne.sont pour la langue : on ne peut ni la décrire ni fixer des normes
pas tous également propres à marquer cette distinction. pour l'usage qu'en se plaçant dans un certain état. Quand
Ainsi histoire et " linguistique historique » ne sont pas le linguiste suit l'évolution de la langue, il ressemble à l'obser-
j16XJ utilisables, car ils appellent des idées trop vagues*; comme vateur en mouvement qui va d'une extrémité à l'autre du
l'histoire politique comprend la description des époques aussi Jura pour noter les déplacements de la perspective.
118 PRINCIPES GÉNÉRAUX
EXEMPLES 119
Depuis que la linguistique moderne existe, on peut dire à cheval sur deux domaines, parce qu'elle n'a pas su distin-
qu'elle s'est absorbée tout entière dans la diachronie. La guer nettement entre les états et les successivités.
grammaire comparée de l'indo-européen utilise les données Après avoir accordé une trop grande place à l'histoire, la
qu'elle a en mains pour reconstruire hypothétiquement un linguistique retournera au point de vue statique de la gram-
type de langue antécédent ; la comparaison n'est pour elle maire traditionnelle, mais dans un esprit nouveau et avec
qu'un moyen de reconstituer le passé. La méthode est la d'autres procédés, et la méthode historique aura contribué
même dans l'étude particulière des sous-groupes (langues à ce rajeunissement ; c'est elle qui, par contre-coup, fera
romanes, langues germaniques, etc.) ; les états n'intervien- mieux comprendre les états de langue. L'ancienne gram-
nent que par fragments et d'une façon très imparfaite. Telle maire ne voyait que le fait synchronique ; la linguistique
est la tendance inaugurée par Bopp ; aussi sa conception de nous a révélé un nouvel ordre de phénomènes ; mais cela ne
[172] la langue est-elle hybride et hésitante.* suffit pas ; il faut faire sentir l'opposition des deux ordres
D'autre part, comment ont procédé ceux qui ont étudié pour en tirer toutes les conséquences qu'elle comporte.* ! 17·1 J
la langue avant la fondation des études linguistiques, c'est-
à-dire les << grammairiens » inspirés par les méthodes tra-
ditionnelles ? Il est curieux de constater que leur point de § 3. LA DUALITÉ INTERNE ILLUSTRÉE PAR DES EXEMPLEs.* (175j
vue, sur la question qui nous occupe, est absolument irré-
prochable. Leurs travaux nous montrent clairement qu'ils L'opposition entre les deux points de vue - synchronique
veulent décrire des états ; leur programme est strictement et diachronique - est absolue et ne soufl're pas de compro-
synchronique. Ainsi la grammaire de Port-Royal essaie de mis.*Quelques faits nous montreront en quoi consiste cette 1176!
décrire l'état du français sous Louis XIV et d'en détermi- différence et pourquoi elle est irréductible.
ner les valeurs. Elle n'a pas besoin pour cela de la langue Le latin crispus, <c ondulé, crêpé », a fourni au français
du moyen âge ; elle suit fidèlement l'axe horizontal (voir un radical crép-, d'où les verbes crépir 11 recouvrir de mor-
p. 115) sans jamais s'en écarter ; cette méthode est donc tier ll, et décrépir, <c enlever le mortier >>. D'autre part, à un
juste, ce qui ne veut pas dire que son application soit par- un certain moment. on a emprunté au latin le mot dëcrepi-
faite. La grammaire traditionnelle ignore des parties tus, «usé par l'âge», dont on ignore l'étymologie, et on
entières de la langue, telle que la formation des mots ; elle en a fait décrépit. Or il est certain qu'aujourd'hui la masse
est normative et croit devoir édicter des règles au lieu de des sujets parlants établit un rapport entre (( un mur dé-
constater des faits ; les vues d'ensemble lui font défaut ; crépi >> et (( un homme décrépit >>, bien qu'historiquement ces
souvent même elle ne sait pas distinguer le mot écrit du mot deux mots n'aient rien à faire l'un avec l'autre : on parle
(173] parlé, etc.* souvent de la façade décrépite d'une maison. Et c'est un fait
On a reproché à la grammaire classique de n'être pas scien- statique, puisqu'il s'agit d'un rapport entre deux termes
tifique ; pourtant sa base est moins critiquable et son objet coexistants dans la languc>. Pour qu'il se produise, le con-
mieux défini que ce n'est le cas pour la linguistique inaugu- cours de certains phénomènes d'évolution a été nécessaire ;
rée par Bopp. Celle-ci, en se plaçant sur un terrain mal déli- il a fallu que crisp- arr.•'>'C à se prononcer crép-, et qu'à un
mité, ne sait pas exactement vers quel but elle tend. Elle est certain moment on emprunte un mot nouveau au latin : ces
120 PRINCIPES GÉNÉRAUX EXEMPLES 121
faits diachroniques - on le voit clairement - n'ont aucun d'une fonne à l'autre, seront au contraire situés sur un axe
rapport avec le fait statique qu'ils ont produit ; ils sont vertical, ce qui donne la figure totale :
d'ordre différent.
Voici un autre exemple, d'une portée tout à fait générale.
• *• 'Ëpoque A.
t t
En vieux-haut-allemand le pluriel de gast « l'hôte ll, fut • *• 'Ëpoque B.
d'ab-ord gasti, celui de hant « la main ll, hanti, etc. etc, Plus Notre exemple-type suggère bon nombre de réflexions qui
tard cet i- a produit un umlaut, c'est-à-dire a eu pour effet rentrent directement dans notre sujet :
de changer a en e dans la syllabe précédente : gasti -+- gesti 1° Ces faits diachroniquesn'ontnullementpour but de mar-
hanti-+- henti. Puis cet -i a perdu son timbre d'où gesti-+ geste, quer une valeur par un autre signe : le fait que gasti a donné
etc. En conséquence on a aujourd'hui Gast : Giisle, Rand : gesti, geste ( Gdsie) n'a rien à voir avec le pluriel des substan-
Hiinde, et toute une classe de mots présente la même dif- tifs ; dans tragit -+ trdgt, le même umlaut intéresse la flexion
férence entre le singulier et le pluriel. Un fait à peu près verbale, et ainsi de suite. Donc un fait diachronique est un
semblable s'est produit en anglo-saxon : on a eu d'abord événement qui a sa raison d'être en lui-même ; les consé-
foi « le pied ll, pluriel */Ni ; top, la dent ,, pluriel *ti5pi ;
<(
quences synchroniques particulières qui peuvent en découler
gôs, « l'oie n, pluriel *gosi, etc. ; puis par un premier chan- lui sont complètement étrangères.* (l't7f
gement phonétique, celui de l'umlaut, */W est devenu *fëli, 2o Ces faits diachroniques ne tendent pas même à changer
et par un second, la chute de l'i final, */ëli a donné fit ; dès le système. On n'a pas voulu passer d'un système de rapports
lors, jo/ a pour plurielfël ; top, tëp; güs, gës (angl. mod. : foot: à un autre ; la modification ne porte pas sur l'agencement
Jtet, tooth : teeth, goose : geese). mais sur les éléments agencés.* tl 181
Précédemment, quand on disait gast : gasti, fol : foli, le Nous retrouvons ici un principe déjà énoncé : jamais le
pluriel était marqué par la simple adjonction d'un i ; Gast : système n'est modifié directement ; en lui-même il est·
Gèi.ste et fol : fët montrent un mécanisme nouveau pour immuable ; seuls certains éléments sont altérés sans égard
marquer le pluriel. Ce mécanisme n'est pas le même dans à la solidarité qui les lie au tout. C'est comme si une des
les deux cas : en vieil anglais, il y a seulement opposition planètes qui gravitent autour du soleil changeait de dimen-
de voyelles ; en allemand, il y a en plus, la présence ou sions et de poids : ce fait isolé entraînerait des conséquences
l'absence de la finale -e ; mais cette différence n'importe générales et déplacerait l'équilibre du système solaire tout
pas ici. entier. Pour exprimer le pluriel, il faut l'opposition de deux
Le rapport entre un singulier et son pluriel, quelles qu'en termes : ou Jot: *joli, ou fol : jét ; ce sont deux procédés éga-
soient les formes, peut s'exprimer à chaque moment par un lement possibles, mais on a passé de l'un à l'autre pour ainsi
axe horizontal, soit : dire sans y toucher ; ce n'est pas l'ensemble qui a été déplacé
ni un système qui en a engendré un autre, mais un élément
• -<----- ~• Époque A.
du premier a été changé, et cela a suffi pour faire naître un
•* ->- • Époque B. autre système.
3o Cette observation nous fait mieux comprendre le
Les faits, quels quïls soient, qui ont provoqué le passage caractère toujours fortuit d'un état. Par opposition à l'idée
122 PRINCIPES GÉNÉRAUX EXEMPLES 123
fausse que nous nous en faisons volontiers, la langue n'est et l'accent. D'où dérive-t-il ? D'un état antérieur. Le latin
pas un mécanisme créé et agencé en vue des concepts à avait un système accentuel différent et plus compliqué :
exprimer. Nous voyons au contraire que l'état issu du chan- l'accent était sur la syllabe pénultième quand celle-ci était
gement n'était pas dtstiné à marquer les ~gnifications dont longue ; si elle était brève, il était reporté sur l'antépénul-
il s'imprègne. Un état fortuit est donné : fOl: /ët, et l'on s'en tième (cf. amfcus, dn'ima). Cette loi évoque des rapports
empare pour lui faire porter la distinction du singulier et du qui n'ont pas la moindre analogie avec la loi française. Sans
pluriel ; fOi : fël n'est pas mieux fait pour cela que jot: *loti doute, c'est le même accent en ce sens qu'il est resté aux
Dans chaque état l'esprit s'insuffie dans une matière donnée mêmes places ; dans le mot français il frappe toujours la
et la vivifie. Cette vue, qui nous est inspirée par la linguis- syllabe qui le portait en latin : amicum -+- ami, dnimam -+-
tique historique, est inconnue à la grammaire traditionnelle, âme. Cependant les deux formules sont différentes dans les
qui n'aurait jamais pu l'acquérir par ses propres méthodes. deux moments, parce que la forme des mots a changé. Nous
La plupart des philosophes de la langue l'ignorent égale- savons que tout ce qui était après l'accent ou bien a dis-
ment : et cependant rien de plus important au point de vue paru, ou bien s'est réduit à e muet. A la suite de cette alté-
11791 philosophique.* ration du mot, la position de l'accent n'a plus été la même
4o Les faits appartenant à la série diachronique sont-ils vis-à-vis de l'ensemble ; dès lors les sujets parlants, con-
au moins du même ordre que ceux de la série synchroni- scients de ce nouveau rapport, ont mis instinctivement
que ? En aucune façon. car nous avons établi que les chan- l'accent sur la dernière syllabe, même dans les mots d'em-
gements se produisent en dehors de toute intention. Au prunt transmis par l'écriture (facile, consul, ticket, burgrave,
contraire le fait de synchronie est toujours significatif ; il etc.). Il est évident qu'on n'a pas voulu changer de système,
fait toujours appel à deux. termes simultanés ; ce n'est pas appliquer une nouvelle formule, puisque dans un mot comme
Giiste qui exprime le pluriel, mais l'opposition Gast : Giiste. amlcum -+- ami, l'accent est toujours resté sur la même syl-
Dans le fait diachronique, c'est juste l'inverse : il n'inté- labe ; mais il s'est interposé un fait diachronique : la place
resse qu'un seul terme, et pour qu'une forme nouvelle de l'accent s'est trouvée changée sans qu'on y ait touché.
( Giiste) apparaisse, il faut que l'ancienne (gasti) lui cède la Une loi d'accent, comme tout ce qui tient au système lin-
place. guistique, est une disposition de termes, un résultat fortuit
Vouloir réunir dans la même discipline des faits aussi et involontaire de l'évolution.* [180)
disparates serait donc une entreprise chimérique. Dans la Voici un cas encore plus frappant. En paléoslave slovo,
perspective diachronique on a affaire à des phénomènes u mot », fait à l'instrum. sg. slovemb au nom. pl. slova, au
qui n'ont aucun rapport avec les systèmes, bien qu'ils les gén. pl. sloUb, etc. ; dans cette déclinaison chaque cas a sa
conditionnent. désinence. Mais aujourd'hui les voyelles << faibles n b et 'h,
Voici d'autres exemples qui confirmeront et complèteront représentants slaves de Z: et il indo-européen, ont disparu ;
les conclusions tirées des premiers. d'où en tchèque, par exemple, slovo, slovem, slova, slov ;
En français, l'accent est toujours sur la dernière syllabe, de même !ena, '' femme », accus. sg. :enu, nom. pl. zeny,
à moins que celle-ci n'ait un e muet (a). C'est un fait syn- gén. pl. !en. Ici le génitif (slov, :enl a pour exposant zéro~ [181)
chronique, un rapport entre l'ensemble des mots français On voit donc qu'un signe matériel n'est pas nécessaire pour (182)
124 PRINCIPES GÉNÉRAUX COMPARAISONS 125
exprimer une idée ; la langue peut sc contenter de l'oppo- même relation entre la réalité historique et un état de
sition de quelque chose avec rien ; ici, par exemple, on recon- langue, qui en est comme la projection à un moment. donné.
naît le gén. pl. Zen. simplement à ce qu'il n'est ni iena ni Zen.u, Ce n'est pas en étudiant les corps, c'est-à-dire les événe-
llÎ aucune des autres formes. Il semble étrange à première ments diachroniques qu'on connaîtra les états snychroui-
vue qu'une idée aussi particulière que celle du génitif pluriel ques, pas plus qu'on n'a une notion des projections géomé-
ait pris le signe zé.ro ; mais c'est justement la preuve que triques pour avoir étudié, même de très près, les diverses
tout vient d'un pur accident. La langue e.st un mécanisme espèces de corps.
qui continue à fonctionner malgré les détériorations qu'on De même encore
lui fait subir. si l'on coupe trans-
Tout ceci confirme les principes déjà formulés et que nous versalement la tige
résumons comme suit : d'un végétal, on re-
La langue est un système dont toutes les parties peuvent marque sur la sur-
et doivent être considérées dans leur solidarité synchro- face de section un
nique. dessin plus ou moins
Les altérations ne se faisant jamais sur le bloc du système, compliqué ; ce n'est
mais sur l'un ou l'autre de ses éléments, ne peuvent être étu- pas autre chose
diées qu'en dehors de celui-ci. Sans doute chaque altération qu'une perspective
a son contre-coup sur le système ; mais le fait initial a porté des fibres longitudinales, et l'on apercevra celles-ci en pra-
sur un point seulement ; il n'a aucune relation interne avec tiquant une section perpendiculaire à la première. Ici encore
les conséquences qui peuvent en découler pour l'ensemble. une des perspectives dépend de l'autre : la section longitu-
Cette différence de nature entre termes successifs et termes dinale nous montre les fibres elles-mêmes qui constituent
coexistants, entre faits partiels et faits touchant le système, la plante, et la section transversale leur groupement sur un
interdit de faire des uns et des autres la matière d'une seule plan particulier ; mais la seconde est distincte de la première
[1831 science.* car elle fait constater entre les fibres certains rapports qu'on
ne pourrait jamais saisir sur un plan longitudinal.* (185)
§ 4. LA DIFFÉRENCE DES DEUX ORDRES ILLUSTRÉE PAR DES Mais de toutes les comparaisons qu'on pourrait imaginer,
(184) COMPARAISONS.* la plus démonstrative est celle qu'on établirait entre le jeu
de la langue et une partie d'échecs.*De part et d'autre, on (186)
Pour montrer à la fois l'autonomie et l'interdépendance est en présence d'un système de valeurs et on assiste à leurs
du synchronique et du diachronique, on peut comparer le modifications. Une partie d'échecs est comme une réalisa-
premier à la projectwn d'un corps sur un plan. El\ effet tion artificielle de ce que la langue nous présente sous une
toute projection dépend directement du corps projeté, et fonne naturelle.
pourtant elle en diftère, c'est une chose à part. Sans cela Voyons la chose de plus près.
il n'y aurait pas toute une science des projections ; il suffi- D'abord un état du jeu correspond bien à un état de
rait de considérer les corps eux-mêmes. En linguistique, la langue. La valeur respective des pièces dépend de leur
126 PRINCIPES G:tN:tRAUX MÉTHODES ET PRINCIPES DES DEUX LINGUISTIQUES 127
position sur l'échiquier, de même que dans la langue chaque partie n'a pas le plus léger avantage sur le curieux qui vient
terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres inspecter l'état du jeu au moment critique ; pour décrire
termes. cette position, il est parfaitement inutile de rappeler ce
En second lieu, le système n'est jamais que momentané ; qui vient de se passer dix secondes auparavant. Tout
il varie d'une position à l'autre. Il est vrai que les valeurs ceci s'applique également à la langue et consacre la distinc-
dépendent aussi et surtout d'une convention immuable, la tion radicale du diachronique et du synchronique. La parole
règle du jeu, qui existe avant le début de la partie et per- n'opère jamais que sur un état de langue, et les change-
siste après chaque coup. Cette règle admise une fois pour ments qui interviennent entre les états n'y ont eux-mêmes
toutes existe aussi en matière de langue ; ce sont les princi- aucune place.
pes constants de la sémiologie. Il n'y a qu'un point où la comparaison soit en défaut ; le
Enfin, pour passer d'un équilibr~ à l'autre, ou - selon joueur d'échecs a l'intention d'opérer le déplacement et
notre terminologie - d'une synchronie à l'autre, le dépla- d'exercer une action sur le système ; tandis que la langue
cement d'un pièce suffit; il n'y a pas de remue-ménage géné- ne prémédite rien ; c'est spontanément et fortuitement que
ral. Nous avons là le pendant du fait diachronique avec toutes ses pièces à elle se déplacent - ou plutôt se modifient ;
ses particularités. En effet : l'umlaut de Hiinde pour hanti, de Giiste pour gasti (voir
a) Chaque coup d'échecs ne met en mouvement qu'une p. 120), a produit une nouvelle formation de pluriel, mais
seule pièce ; de même dans la langue les changements ne a fait surgir aussi une forme verbale comme triigt pour
portent que sur des éléments isolés. lragit, etc. Pour que la partie d'échecs ressemblât en tout
b) Malgré cela le coup a un retentissement sur tout Je point au jeu de la langue, il faudrait supposer un joueur
système ; il est impossible au joueur de prévoir exactement inconscient ou inintelligent. D'ailleurs cette unique diffé-
les limites de cet effet. Les changements de valeurs qui en rence rend la comparaison encore .plus instructive, en mon-
résulteront seront, selon l'occurence, ou nuls, ou très trant l'absolue nécessité de distinguer en linguistique les
graves, ou d'important-e moyenne. Tel coup peut révolu- deux ordres de phénomènes. Car, si des faits diachroniques
tionner l'ensemble de la partie et avoir des conséquences sont irréductibles au système synchronique qu'ils condi-
même pour les pièces momentanément hors de cause. tionnent, lorsque la vo\onté préside à un changement de ce
Nous venons de voir qu'il en est exactement de même pour genre, à plus forte raison le seront-ils lorsqu'ils mettent une
la langue. force aveugle aux prises avec l'organisation d'un système
c) Le déplacement d'une pièce est un fait absolument dis- de signes.
tinct de l'équilibre précédent et de l'équilibre subséquent.
Le changement opéré n'appartient à aucun de ces deux états: § 5. LES DETJX LINGUISTIQUES OPPOSÉES DANS LEURS
or les états sont seuls importants. MÉTHODES ET LEURS PRINCIPES.* 1188
Dans une partie d'échecs, n'importe quelle position don-
née a pour caractère singulier d'être affranchie de ses anté- L'opposition entre le diachronique et le synchronique
cédents ; il est totalement indifférent qu'on y soit arrivé éclate sur tous les points.
(187] par une voie ou par une autre~ celui qui a suivi toute la Par exemple - et pour commencer par le fait le plus
128 PRINCIPES GÉNÉRAUX LOI SYNCHRONIQUE ET LOI DIACHRONIQUE 129
apparent - ils n'ont pas une égale importance. Sur ce point, seulement ne nécessite pas, mais repousse une semblable spé-
il est évident que l'aspect synchronique prime l'autre, puis- cialisation; les termes qu'elle considère n'appartiennent pas
que pour la masse parlante il est la vraie et la seule réalité forcément à une même langue (comparez l'indo-européen •esti,
(voir p. 117). Il en est de même pour le linguiste : s'il se le grec ésti l'allemand ist, le français est). C'est justement la
place dans la perspective diachronique, ce n'est plus la Jan- succession des faits diachroniques et leur multiplication spa-
que qu'il aperçoit, mais une série d'événements qui la modi- tiale qui crée la diversité des idiomes. Pour justifier un rappro-
fient. On affirme souvent que rien n'est plus important que chement entre deux formes, il suffit qu'elles aient entre elles
de connaître la genèse d'un état donné ; c'est vrai dans un lien historique, si indirect soit-il.
un certain sens : les conditions qui ont formé cet état nous Ces oppositions ne sont pas les plus frappantes, ni les
éclairent sur sa véritable nature et nous gardent de certaines plus profondes : l'antinomie radicale entre le fait évolutif
illusions (voir p. 121 sv.) ; mais cela prouve justement que et le fait statique a pour conséquence que toutes les notions
la diachronie n'a pas sa tin en elle-même. On peut dire d'elle relatives à l'un ou à l'autre sont dans la même mesure
ce qu'on a dit du journalisme : elle mène à tout à condition irréductibles entre elles. N'importe laquelle de ces notions
qu'on en sorte. peut servir à démontrer cette vérité. C'est ainsi que le
Les méthodes de chaque ordre diffèrent aussi, et de deux c phénomène » synchronique n'a rien de commun avec le
manières: diachronique (voir p. 122) ; l'un est un rapport entre élé-
a) La synchronie ne connatt qu'une perspective, celle ments simultanés, l'autre la substitution d'un élément à un
des sujets parlants, et toute sa méthode consiste à recueillir autre dans le temps, un événement. Nous verrons aussi
leur témoignage ; pour savoir dans quelle mesure une chose p. 150 que les identités diachroniques et synchroniques sont
est une réalité, il faudra et il suffira de rechercher dans deux choses très différentes : historiquement la négation
[189] quelle mesure elle existe pour la conscience des sujets:*La pas est identique au substantif pas, tandis que, pris dans la
linguistique diachronique, au contraire, doit distinguer deux langue d'aujourd'hui, ces deux éléments sont parfaitement
perspectives, l'une, prospective, qui suit le cours du temps distincts. Ces constatations suffiraient pour nous faire
[190) l'autre rétrospective~ qui le remonte : d'où un dédouble- comprendre la nécessité de ne pas confondre les deux
ment de la méthode dont il sera question dans la cinquième points de vue ; mais nulle part elle ne se manifeste plus
partie. évidemment que dans la distinction que nous allons faire
b) Une seconde différence découle des limites du champ maintenant.
qu'embrasse chacune des deux disciplines. L'étude synchro-
nique n'a pas pour objet tout ce qui est simultané, mais seu-
lement l'ensemble des faits correspondant à chaque langue ; § 6. LOI SYNCHRONIQUE ET LOI DIACHRONIQUE.* (192)
dans la mesure oü cela sera nécessaire, la séparation ira
jusqu'aux dialectes et aux sous-dialectes. Au fond le On parle couramment de lois en linguistique ; mais les
terme de synchronique n'est pas assez précis ; il devrait faits de la langue sont-ils réellement régis par des lois
être remplacé par celui, un peu long il est vrai, de idiosyn- et de quelle nature peuvent-ils être ·? La langue étant une
(1911 chronique.* Au contraire la linguistique diachronique non institution sociale, on peut penser a priori qu'elle est
130 PRINCIPES GÉNÉRAUX LOI SYNCHRONIQUE ET LOI DIACHRONIQUE 131
réglée par des prescriptions analogues à celles qui régissent les termes coexistants : c'est une loi synchronique. Il en est de
collectivités. Or toute loi sociale a deux caractères fondamen- même de la troisième, puisqu'elle concerne l'unité du mot
taux: elle est impérative et elle est générale; elle s'impose, et et sa fin. Les lois 4, 5 et 6 sont diachroniques : ce qui était s
elle s'étend à tous les cas, dans certaines limites de temps et de est devenu h ; - n a remplacé m ; - t, k, etc., ont disparu
lieu, bien entendu. sans laisser de trace.
Les lois de la langue répondent-elles à cette définition ? Il faut remarquer en outre que 3 est le résultat de 5 et 6 ;
Pour le savoir, la première chose à faire, d'après ce qui vient deux faits diachroniques ont créé un fait synchronique.
d'être dit, c'est de séparer une fois de plus les sphères du syn- Une fois ces deux catégories de lois séparées, on verra
chronique et du diachronique. Il y a là deux problèmes qu'on que 2 et 3 ne sont pas de même nature que 1, 4, 5, 6.
ne doit pas confondre : parler de loi linguistique en général, La loi synchronique est générale, mais elle n'est pas im-
c'est vouloir étreindre un fantôme. pérative. Sans doute elle s'impose aux individus par la
Voicïquelques exemples empruntés au grec, ct où les u lois » contrainte de l'usage collectif (v. p. 107), mais nous
des deux ordres sont confondues à dessein : n'envisageons pas ici uae obligation relative aux sujets
t. Les sonores aspirées de l'indo-européen sont devenues parlants. Nous voulons dire que dans la langue aucune
des sourdes aspirées : *dhii.mos +- thii.m6s u souille de vie », force ne garantit le maintien de la régularité quand elle
*bhero +- phéro u je porte 11, etc. règne sur quelque point. Simple expression d'un ordre
2. L'accent ne remonte jamais au delà de l'antépénul- existant, la loi synchronique constate un état de choses ;
tième. elle est de même nature que celle qui constaterait que les
3. Tous les mots se terminent par une voyelle ou par s, n, r, arbres d'un verger sont disposés en quinconce. Et l'ordre
à l'exclusion de toute autre consonne. qu'elle définit est précaire, précisément parce qu'il n'est
4. s initial devant une voyelle est devenu h (esprit rude) : pas impératif. Ainsi rien n'est plus régulier que la loi syn-
•septm (latin seplem) -. heptd. chronique qui régit l'accent latin (loi exactement compa-
5. m final a été changé en n : *jugom .. zug6n (cf. latin rable à 2) ; pourtant ce régime accentuel n'a pas résisté
jugum 1). aux facteurs d'altération, et il a cédé devant une loi nou-
6. Les occlusives finales sont tombées : •gunaik -. gunai, velle, celle du français (voir plus haut p. 122 sv.). En
*ephereL -. éphere, *epheront -. épheron. résumé, si l'on parle de loi en synchronie, c'est dans le
La première de ces lois est diachronique : ce qui était dh sens d'arrangement, de principe de régularité.
est devenu th, etc. La seconde exprime un rapport entre La diachronie suppose au contraire un facteur dynamique
l'unité du mot et l'accent, une sorte de contrat entre deux par lequel un effet est produit, une chose exécutée. Mais ce
caractère impératif ne suffit pas pour . qu'on applique la
1. D'après MM. Meillet (Mém. de la Soc. de Lingu., IX, p. 365 et suiv.)
et Gauthiot (La fin de mot en indo-europeen, p. 158 et suiv.), l'indo-euro-
notion de loi aux faits évolutifs ; on ne parle de loi que
péen ne connaissait que -n final à l'exclusion de -m ; si l'on admet cette lorsqu'un ensemble de faits obéis~ent à la même règle, ct
théorie, il suffim de fommler ainsi la loi 5 : tout -n lina! i. e. a été conservé malgré certaines apparences contraires, les événements dia-
en grec; sa valeur démonstmtive n'en sem pas diminuée, puisque Je phé-
nomène phonétique aboutissant à la conservation d'un état ancien est de
chroniques ont toujours un caractère accidentel et parti-
même nature que celui qui se traduit par un changement (voir p. 200) (Ed.). culier.* (193}
132 PRINCIPES GÉNÉRAUX LOI SYNCHRONIQUE ET LOI DIACHRONIQUE 133
Pour les faits sémantiques, on s'en rend compte immédia- nuent pas la fatalité des changements de cette nature, car
tement; si le français poutre« jument» a pris le sens de« pièce elles s'expliquent soit par des lois phonétiques plus spéciales
de bois, solive ))' cela est dû à des causes particulières et ne (voir l'exemple de trîkhes : thriksi p. 138) soit par l'inter-
dépend pas des autres changements qui ont pu se produire vention de faits d'un autre ordre (analogie, etc.). Rien ne
dans le même temps; ce n'est qu'un accident parmi tous ceux semble donc mieux répondre à la ::léfinition donnée plus
qu'enregistre l'histoire d'une langue. haut du mot loi. Et pourtant, quel que soit le nombre des
Pour les transformations syntaxiques et morphologiques, cas oil une loi phonétique se vérifie, tous les faits qu'elle
la chose n'est pas aussi claire au premier abord. A une cer- embrasse ne sont que les manüestations d'un seul fait par-
taine époque presque toutes les formes de l'ancien cas sujet ticulier.
ont disparu en français ; n'y a-t-il pas là un ensemble de La vraie question est de savoir si les changements phoné-
faits obéissant à la même loi ? Non, car tous ne sont que les tiques atteignent les mots ou seulement les sons ; la réponse
manifestations multiples d'un seul et même fait isolé. C'est n'est pas douteuse : dans néphos. méthu, dnkhO, etc., c'est un
la notion particulière de cas sujet qui a été atteinte et sa dis- certain phonème, une sonore aspirée indo-européenne qui
parition a entraîné naturellement celle de toute une série de se change en sourde aspirée, c'est l's initial du grec primi-
formes. Pour quiconque ne voit que les dehors de la langue, tif qui se change en h, etc., et chacun de ces faits est isolé,
le phénomène unique est noyé dans la multitude de ses mani- indépendant des autres événements du même ordre, indé-
festations ; mais lui-même est un dans' sa nature profonde, pendant aussi des mots oil il se produit!. Tous ces mots se
et il constitue un événement historique aussi isolé dans son trouvent naturellement modifiés dans leur matière phonique,
ordre que le changement sémantique subi par poutre ; il ne mais cela ne doit pas nous tromper sur la véritable nature
prend l'apparence d'une loi cc que parce qu'il se réalise dans du phonème.
un système : c'est l'agencement rigoureux de ce dernier qui Sur quoi nous fondons-nous pour affirmer que les mots
crée l'illusion que le fait diachronique obéit aux mêmes condi- eux-mêmes ne sont pas directement en cause dans les trans-
tions que le synchronique. formations phonétiques ? Sur cette constatation bien simple
Pour les changements phonétiques enfin, il en est exac- que de telles transformations leur sont au fond étrangères
tement de ·même ; et pourtant on parle ccuramment de lois et ne peuvent les atteindre dans leur essence. L'unité du
phonétiques. On constate en eiïet qu'à un moment donné, mot n'est pas constituée uniquement par l'ensemble de ses
dans une région donnée, tous les mots présentant une même phonèmes ; elle tient à d'autres caractères que sa qualité
particularité ohonique sont atteints du même changement ;
ainsi la loi 1 de la page 130 (*dhümos -+- grec thümos) 1. li va sans dire que les exemples cités ci-dessus ont un caractère pure-
frappe tous les mot grecs qui renfermaient une sonore m~nt schématique: la linguistique actuelle s'l•llorce avec raison de rame-
ner des séries aussi larges que possible de changements phonétiques à un
aspirée (cf. *nebhos-+- nepnos, *medhu -+- méthu, *angho -+- même principe initial; c'est ainsi que l\1. l\leillet explique toutes les trans-
ankhO, etc.) ; la règle 4 (*seplm -+- hepla) s'applique à fonnations des occlusives grecques par un atraiblissement progressif de
serpo -+- hérpo, *süs -+- hûs, et à tous les mots commençant leur articulation (voir ]\!ém. de la Soc. de Ling., IX, p. 163 et sui v.). C'est
naturellement à ces faits géntlraux, 1:\ où il existent, que s'appliquent en
par s. Cette régularité, qu'on a quelquefois contestée, nous
derniêrP ·analyse ces conclusions sur le caractère des changements pho-
paraît très bien établie ; les excepuons apparentes n'atté- nétiques (Ed.).
134 PRINCIPES GÉNÉRAUX CONFUSION DES DEUX ORDRES 135
matérielle. Supposons qu'une corde de piano soit faussée : phénomène en général comme un des aspects constants du
toutes les fois qu'on la touchera en exécutant un air, il y aura langage ; c'est donc une de ses lois. En linguistique comme
une fausse note ; mais où ? Dans la mélodie ? Assurément dans le jeu d'échecs (voir p. 125 sv.), il y a des règles qui sur-
non ; ce n't!st pas elle qui a été atteinte ; le piano seul a été vivent à tous les événements. Mais ce sont là des principes
endommagé. Il en est exactement de même en phonétique. généraux existants indépendamment des faits concrets ; dès
Le système de nos phonèmes est l'instrument dont nous qu'on parle de faits particuliers et tangibles, il n'y a pas de
jouons pour articuler les mots de la langue ; qu'un de ces élé- point de vue panchronique. Ainsi chaque changement pho-
ments se modifie, les conséquences pourront être diverses, nétique, quelle que soit d'ailleurs son extension, est limité
mais le fait en lui-même n'intéresse pas les mots, qui sont, à un temps et un territoire déterminés ; aucun ne se produit
pour ainsi dire, les mélodies de notre répertoire. dans tous les temps et dans tous les lieux ; il n'existe que
Ainsi les faits diachroniques sont particuliers ; le dépla- diachroniquement. C'est justement un critère auquel on
cement d'un système se fait sous l'action d'événements qui peut reconnaître ce qui est de la langue et ce qui n'en est
non seulement lui sont étrangers (voir p. 121), mais qui sont pas. Un fait concret susceptible d'une explication panchro-
(1941 isolés et ne forment pas système entre eux.* nique ne saurait lui appartenir. Soit le mot chose : au point
Résumons : les faits synchroniques, quels qu'ils soient, de vue diachronique, il s'oppose au latin causa dont il dérive;
présentent une certaine régularité, mais ils n'ont aucun carac- au point de vue synchronique, à tous les termes qui peuvent
tère impératif ; les faits diachroniques, au contraire, s'impo- lui être associés en français moderne. Seuls les sons du mot
sent à la langue, mais ils n'ont rien de général. pris en eux-mêmes (sqz) donnent lieu à l'observation pan-
En un mot, et c'est là que nous voulions en venir, ni les chronique: mais ils n'ont pas de valeur linguistique; et même
uns ni les autres ne sont régis par des lois dans le sens défim au point de vue panchronique sqz, pris dans une chaîne
plus haut, et si l'on veut malgré tout parler de lois linguis- comme ün soz admirable~ 11 une chose admirable », n'est pas
tiques, ce terme recouvrira des significations entièrement une unité, c'est une masse informe, qui n'est délimitée par
différentes selon qu'il sera appliqué aux choses de l'un ou de rien ; en effet, pourquoi S(!Z plutôt que qza ou nsq ? Ce n'est
l'autre ordre. pas une valeur, parce que cela n'a pas de sens. Le point de
vue panchronique n'atteint jamais les faits particuliers de
la langue.
(1951 § 7. Y A-T-IL UN POINT DE VUE PANCHRO"<IQUE '?*
Jusqu'ici nous avons pris le terme de loi dans le srns juri- § 8. CONSÉQUENCES DE LA CONFUSION DU SYNCHRONIQUE
dique. Mais y aurait-il peut-être dans la langue des lois dans ET DU DIACHRONIQUE.* (196J
le sens où l'entendent les sciences physiques et naturelles,
Deux cas peuvent se présenter :
c'est-à-dire des rapports qui se vérifient partout et toujours'?
a) La vérité synchronique parait être la négation de la
En un mot, la langue ne peul-elle pas Hrc (·! udiéc au point
Vérité diachronique, et à voir les choses superJiciellement,
de vue panchrunique '?
on s'imagine qu'il faut choisir en fait ce n'est pas néces-
Sans chmtc. Ainsi puisqu'il sc produit d sc produira tou-
saire ; l'une des vérités n'exclut pas l'autre. Si dépit a signi-
jours des l'haugcments phonétÎ<[Ul'S, on peut considérer ce
136 PRINCIPES GÉNÉRAUX CONFUSION DES DEUX ORDRES 137
fié en français « mépris », cela ne l'empêche pas d'avoir tre termes : on a dit d'abord facio- confacio ; puis confaciiJ
actuellement un sens tout différent ; étymologie et valeur s'étant tra-nsformé en conficio, tandis que facio subsistait sans
synchronique sont deux choses distinctes. De même encore, changement, on a prononcé facio -- conficio. Soit:
la grammaire traditionnelle du français moderne enseigne
facio +-+- confacio ~poque A.
que, dans certains cas, le participe présent est variable et
s'accorde comme un adjectif (cf. u une eau courante »), et t t
facio +-+- conficio ~poque B.
que dans d'autres il est .invariable (cf. « une personne cou-
rant dans la rue»). Mais la grammaire historique nous montre Si un '' changement » s'est produit, c'est entre confacio et
qu'il ne s'agit pas d'une seule et même forme : la première conficio ; or la règle, mal formulée, ne mentionnait même
est la continuation du participe latin (currentem) qui est pas le premier ! Puis à côté de ce changement, naturelle-
variable, tandis que l'autre -~ïent du gérondif ablatif inva- ment diachronique, il y a un second fait absolument dis-
riable (currendo) 1 • La vérité synchronique contredit-elle à Ja tinct du premier et qui concerne l'opposition purement
vérité diachronique, et faut-il condamner la grammaire tra- synchronique entre jacio et conficio. On est tenté de t:lire
ditionnelle au nom de la grammaire historique ? Non, car que ce n'est pas un fait, mais un résultat. Cependant, c'est
ce serait ne voir que la moitié de la réalité ; il ne faut pas bien un fait dans son ordre, et même tous les phénomènes
croire que le fait historique importe seul et suffit à constituer synchroniques sont de cette nature. Ce qui empêche de
une langue. 5ans doute, au point de we des origines, il y a reconnaître la véritable valeur de l'opposition facio - con-
deux choses dans le participe courant ; mais la conscience ficio, c'est qu'elle n'est pas très significative. Mais que l'on
linguistique les rapproche et n'en reconnaît plus qu'une : considère les couples Gast - Giiste. gebe - gibt, on verra
cette vérité est aussi absolue et incontestable que l'autre. que ces oppositions sont, elles aussi, des résultats fortuits
b) La vérité synchronique concorde tellement avec la de l'évolution phonétique, mais n'en constituent pas moins,
vérité diachronique qu'on ""les confond, ou bien l'on juge dans l'ordre synchronique, des phénomènes grammaticaux
superflu de les dédoubler. Ainsi on croit expliquer le sens essentiels. Comme ces deux ordres de phénomènes se trou-
actuel du mot père en disant que pater avait la même signi- vent par ailleurs étroitement liés entre eux, l'un condition-
fication. Autre exemple : a bref latin en syllabe ouverte nant l'autre, on finit par croire qu'il ne vaut pas la peine de
non initiale s'est changé en i : à côté de facio on a conficio, les distinguer ; en fait la linguistique les a confondus pen-
a côté de amïcus, inimïcus, etc. On formule souvent la loi dant des dizaines d'annees sans s'apercevoir que sa méthode
en disant que le a de facio devient i dans con(icio, parce ne valait rien.
qu'il n'est plus dans la première syllabe. Ce n'est pas exact : Cette erreur éclate cependant avec évidence dans cer-
jamais le a de faczo n'est u devenu » i dans confici.O. tains cas. Ainsi pour expliquer le grec phukt6s, on pourrait
Pour rétablir la vérité, il faut distinguer deux époques et qua- penser qu'il suffit de dire : en grec g ou kh se changent en
le devant consonnes sourdes, en exprimant la chose par des
1. Cette théorie, généralement admise, a été récemment combattue par correspondances synchroniques, telles que phugefn : phukt6s.
M. E. Lerch (Das invariable Parlicipium praesenti, Erlangen 1913), mais,
croyons-nous, sans succès ; il n'y avait donc pas lieu de supprimer un
lékhos : léktron, etc. Mais on se heurte à des cas comme
exemple qui, en tout état de cause, conserverait sa valeur didactique (Ed.). tNkhes : thriksi, où l'on constate une complication : le
138 PHINCIPES GÉ!'\ÉIIAl'X
CONCI.USIONS 139
u passage » de t à th. Les formes de ce mot ne peuvent tôt d'une multitude de faits similaires dans la sphère de la
s'expliquer qu'historiquement, par la chronologie relative. parole ; cela n'infirme en rien la distinction établie ci-
Le thème primitif *thrikh, suivi de la désinence -si, a donné dessus, elle s'en trouve même confirmée, puisque daas l'his•
thriksi, phénomène très ancien, identique à celui qui a pro- toire de toute innovation on rencontre toujours deux moments
duit léklron, de la racine lekh-. Plus tard, toute aspirée suivie distincts : 1° celui où elle surgit chez les individus ; 2o celui
d'une autre aspirée dans le même mot a passé à la sourde, où elle est devenue un fait de langue, identique extérieure-
et *thrikhPs est devenu trikhes: thriksi échappait naturelle- ment, mais adopté par la collectivité.
ment à cette loi. Le tableau suivant indique la forme rationnelle que doit
prendre l'étude linguistique :
(197) § 9. CoNCLl'SIONs.* ( Synchronie
I ..::mgue {
Langage ( Diachronie
)
Ainsi la linguistique se trouve ici devant sa seconde bifur- Parole
cation. Il a fallu d'abord <'hoisir entre la langue et la parole
(voir p. 36) ; nous voici maintenant à la croisée des routes Il faut reconnaître que la forme théorique et idéale d'une
qui conduisent l'une, à la diachronie, l'autre à la synchronie. science n'est pas toujours celle que lui imposent les exi-
l 1ne fois en possession de CE' double principe de classifi- gences de la pratique. En linguistique ces exigences·là sont
cation, on peut ajouter que tout ce qui est diachronique dans plus impérieuses que partout ailleurs ; elles excusent en
(198) la langue ne L'rst que par la parole.* C'est dans la parole quelque mesure la confusion qui règne actuellement dans
que se trouve le germe de tous les changements : chacun ces recherches. Même si les distinctions établies ici étaient
d'eux est lancé d'abord par un certain nombre d'invididus admises une fois pour toutes, on ne pourrait peut-être pas
avant d'entrer dans l'usage. L'allemand moderne dit : zch imposer, au nom de cet idéal, une orientation précise aux
war, wir woren, tandis que l'ancien allemand, jusqu'au investigations.
xvie siècle, conjuguait : ich was, wir waren (l'anglais dit Ainsi dans l'étude synchronique de l'ancien français le
encore : 1 was, we were). Comment s'est effectuée cette sub- linguiste opère avec des faits et des principes qui n'ont rien
stitution de war à was ? Quelques personnes, influencées de commun avec ceux que lui ferait découvrir l'histoire de
par waren, ont créé war par analogie ; c'était un fait de cette même langue, du XIII" au xx:e siècle ; en revanche ils
parole ; cette forme, souvent répétée, ct acceptée par la sont comparables à ceux que révélerait la description d'une
communauté, est devenue un fait de langue. Mais toutes les langue bantoue actuelle, du grec attique en 400 avant Jésus-
innovations de la parole n'ont pas le même succès, et tant Christ ou enfin du français d'aujourd'hui. C'est que ces divers
qu'elles demeurent individuelles, il n'y a pas à en tenir exposés reposent sur des rapports similaires ; si chaque idiome
compte, puisque nous étudions la langue ; elles ne rentrent forme un système fermé, tous supposent certains principes
dans notre champ d'observation qu'au moment où la collec- constants, qu'on retrouve en passant de l'un à l'autre, parce
tivité les a accueillies. qu'on reste dans le même ordre. Il n'en est pas autrement
Un fait d'évolution est toujours précédé d'un fait, ou plu- de l'étude historique : que l'on parcoure une période déter-
140 PRINCIPES GÉNÉRAUX
T
'
minée du français (par exemple du xme au xxe siècle), ou
une période du javanais, ou de n'importe quelle langue, par-
tout on opère sur des faits similaires qu'il suffirait de rap-
. procher pour établir les vérités générales de l'ordre diachro-
nique. L'idéal serait que chaque savant se consacre à l'une
ou l'autre de ces recherches et embrasse le plus de faits pos-
sible dans cet ordre ; mais il est bien difficile de posséder DEUXIÈME PARTIE
scientifiquement des langues aussi différentes. D'autre part
chaque langue forme pratiquement une unité d'étude. et l'on LINGUISTIQUE SYNCHRONIQUE
est amené par la force des choses à la considérer tour à tour
statiquement et historiquement. Malgré tout il ne faut jamais
oublier qu'en théorie cette unité est superficielle, tandis que
(199) la disparité des idiomes cache une unité profonde.*Que dans CHAPITRE PREMIER
l'étude d'une langue l'observation se porte d'un côté ou de
l'autre. il faut à tout prix situer chaque fait dans sa sphère GÉNÉRALITI!S * (200]
et ne pas confondre les méthodes.
Les deux parties de la linguistique, ainsi délimitées, feront L'oLjet de la linguistique synchronique générale est d'éta-
successivement l'objet de notre étude. blir les principes fondamentaux de tout système idiosynchr..,_
La linguistique synchronique s'occupera des rapports logi- nique, les facteurs constitutifs de tout état de langue. Bien
ques et psychologiques reliant des termes coexistants et for- des choses déjà exposées dans ce qui précède appartiennent
mant système, tels qu'ils sont aperçus par la même conscience plutôt à la synchronie ; ainsi les propriétés générales du signe
collective. peuvent être considérées comme partie intégrante de cette
La linguistique diachronique étudiera au contraire les rap- dernière, bien ou'elles nous aient servi à prouver la nécessité
ports reliant des termes successifs non aperçus par une même de distinguer les deux linguistiques.
conscience collective, et qui se substituent les uns aux autres C'est à la synchronie qu'appartient tout ce qu'on appelle
sans former s~tème entre eux. la a grammaire générale » ; car c'eft seulement par les états
de langue que s'établissent les différents rapports qui sont
du ressort de la grammaire. Dans ce qui suit nous n'envisa-
geons que certains principes essentiels, sans lesquels on ne
pourrait pas aborder les problèmes plus spéciaux de la sta·
tique, ni expliquer le détail d'un état de langue.
D'une façon générale, il est beaucoup plus difficile de
faire de la linguistique statique que de l'histoire.*Les faits (201)
d'évolution sont plus concrets, ils parlent davantage à
l'imagination ; les rapports q,u'on y observe se nouent