Blockchain et Gouvernance d'Entreprise
Blockchain et Gouvernance d'Entreprise
BENZBIR Mohamed
Université Cadi Ayyad, GREER, FSJES Marrakech
[email protected]
HAMDAOUI Mohamed
Université Cadi Ayyad, GREER, FSJES Marrakech
[email protected]
Résumé :
Cet article propose une revue de littérature sur les possibilités offertes par la technologie
blockchain pour combler les lacunes traditionnelles de la gouvernance d'entreprise, en se
fondant sur les principes théoriques de l'agence et des coûts de transaction. Pour ce faire, il
repose sur une analyse des contrats inter-organisationnels afin d'examiner les implications de
l'intégration de la technologie blockchain. Les conclusions de cette étude mettent en lumière
les perspectives prometteuses associées à l'adoption de la blockchain, tout en soulignant les
défis potentiels tels que la sécurité, la complexité technique et la mise en œuvre de cette
technologie dans le domaine complexe de la gouvernance d'entreprise.
Mots-clés : Gouvernance, blockchain, contrat intelligent, théorie de la firme
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conceptuels nous permettent de comprendre les limites inhérentes aux approches traditionnelles
de gouvernance, caractérisées par des contrats incomplets et les difficultés d'harmonisation des
incitations entre des parties prenantes diverses.
Dans ce contexte, nous explorons comment la technologie blockchain peut atténuer ces
limitations et favoriser des mécanismes de gouvernance plus efficaces, transparents et fiables.
Plus précisément, nous examinons le potentiel des smart contracts, des accords à exécution
automatique intégrés à la blockchain, pour automatiser les transactions, réduire les coûts de
transaction et améliorer la conformité.
Cette revue est divisée en trois phases distinctes. Premièrement, elle explore les fondements
théoriques. Deuxièmement, elle analyse la technologie blockchain à travers les contrats
intelligents, en soulignant leur potentiel révolutionnaire pour l'exécution des transactions
organisationnelles. La troisième phase se concentre sur la transformation possible des modes
de gouvernance d'entreprise induite par la technologie blockchain, en soulignant les
opportunités et les défis qu'elle présente.
L'émergence de la théorie de l'agence trouve son origine dans la séparation entre la propriété et
le contrôle. Cette théorie vise à élucider les mécanismes de contrôle et de délégation des droits
de propriété inhérents à tout contrat. Elle examine de manière distincte les interactions entre les
agents économiques, ainsi que l'analyse de la relation d'agence entre un "mandant" ou principal
et un "mandataire" ou agent. Selon Ross (1973), une "relation d'agence se forme entre deux
parties ou plus lorsqu'une de ces parties, désignée comme l'agent, agit en tant que représentant
de l'autre, désignée comme le principal, dans un domaine décisionnel spécifique" (p. 134). De
manière similaire, Jensen et Meckling (1976) définissent la relation d'agence comme "un
contrat dans lequel une ou plusieurs personnes font appel aux services d'une autre personne
pour accomplir en leur nom une tâche quelconque, impliquant ainsi une délégation de nature
décisionnelle" (p. 308). Le problème sous-jacent peut être conceptualisé comme une délégation
partielle des droits de propriété, donnant ainsi lieu à une relation d'agence. Cette relation est
notable pour sa réversibilité, car chaque contrat entraîne un échange de droits de propriété entre
les parties impliquées. En d'autres termes, chaque individu joue simultanément le rôle de
principal et d'agent. Prendrons l'exemple du contrat de travail, qui peut être examiné soit comme
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la location de l'usus du droit de propriété du salarié sur lui-même, soit comme la location au
salarié de l'usus du droit de propriété sur ses biens. Comme le souligne Samuelson (1989), dans
un contexte parfaitement concurrentiel, l'identité de celui qui loue à qui importe peu (p. 36). Il
est essentiel de souligner que la collaboration entre plusieurs individus est décrite comme une
location multiple de droits de propriété, et que la délégation des droits de propriété entraîne
généralement des coûts supportés par les actionnaires. Cette délégation est souvent motivée par
la "complexité organisationnelle" et la possession de connaissances spécifiques par les
individus. Cependant, cette délégation peut engendrer des problèmes d'agence potentiels. Les
théoriciens de l'agence avancent que les dirigeants ont tendance à maximiser leur utilité
personnelle au détriment des actionnaires. Les motivations des dirigeants, telles que
l'enrichissement personnel, la quête du pouvoir ou la satisfaction de leur ego, peuvent entrer en
contradiction avec les intérêts des actionnaires. Cette divergence d'intérêts peut conduire à des
décisions stratégiques qui ne servent pas au mieux les intérêts de l'entreprise, mais plutôt les
intérêts personnels des dirigeants. Dans ce cadre, Charreaux (1994) identifie trois sources de
conflits ou de divergences d'intérêts entre le principal et l'agent : l'aversion au risque, l'horizon
de décision et la politique de prélèvement. Il souligne également que ce problème d'agence
découle d'un environnement caractérisé par l'incertitude, la difficulté d'observer tous les efforts
de l'agent et les coûts associés à l'établissement et à l'exécution des contrats. L'asymétrie
informationnelle entre le principal et l'agent constitue un facteur significatif rendant complexe
pour le principal d'observer et de comprendre pleinement les actions de l'agent, pouvant aboutir
à des décisions contraires aux intérêts de l'entreprise ou de ses actionnaires, mais plutôt
favorables aux intérêts personnels de l'agent.
En général, la dissociation entre la propriété et le contrôle engendre des coûts qui sont
généralement assumés par les actionnaires. Ces coûts se répartissent en deux catégories
distinctes : d'une part, les coûts encourus par l'une des parties contractantes en cas
d'opportunisme de la part de l'autre, et d'autre part, les coûts liés à la mise en place d'un système
ou d'outils de surveillance visant à contrôler les actions de l'agent. Ces coûts peuvent être
appréhendés comme des coûts internes ou des coûts de transaction internes.
Dans leur article intitulé "Theory of the Firm: Managerial Behavior, Agency Costs and Capital
Structure," Jensen & Meckling (1976) identifient trois catégories de coûts :
a. Les coûts de surveillance (monitoring expenditures) : ces coûts sont engagés par le
principal dans le but de restreindre les comportements opportunistes de l'agent. Ils
englobent la gestion de l'information, les incitations de l'agent et les frais de surveillance.
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En d'autres termes, le principal doit investir des ressources pour superviser les actions de
l'agent et s'assurer qu'elles sont conformes à ses attentes. Ces coûts peuvent être substantiels
en raison de l'asymétrie d'information entre les parties et des défis inhérents à la
surveillance. Néanmoins, les coûts de surveillance sont souvent perçus comme une dépense
nécessaire pour prévenir d'éventuels comportements opportunistes de la part de l'agent.
b. Les coûts d'obligation (bonding expenditures), représentent les coûts assumés par l'agent
afin de démontrer la bonne exécution du contrat. Dans ce cadre, l'objectif de l'agent est de
maintenir une relation contractuelle à long terme avec le principal. Il est pertinent de
souligner que cette situation n'éradique pas l'opportunisme ni l'asymétrie d'information,
mais incite l'agent à fournir des signaux de communication, tels que la production de
rapports financiers, la réalisation d'audits réalisés par des experts externes à l'entreprise, la
justification des décisions prises par l'agent, etc.
c. La perte résiduelle, également qualifiée de coûts d'opportunité (residual loss), se réfère aux
coûts que doit supporter le principal. Cette perte peut être interprétée de deux manières
distinctes. D'une part, elle peut être considérée comme un coût d'opportunité,
correspondant à la différence entre les coûts assumés par le principal et les coûts qu'il aurait
encourus s'il avait choisi de gérer directement le projet. D'autre part, elle peut être perçue
comme un écart d'intérêt entre le principal et l'agent. Dans le premier scénario, la perte
résiduelle découle de la décision du principal de déléguer la gestion du contrat à un agent
plutôt que de superviser directement le projet. Cette décision engendre des coûts
d'opportunité pour le principal, qui doit en tenir compte lors de la prise de décision
d'externalisation de la gestion du contrat. Dans le second cas, la perte résiduelle résulte de
la divergence d'intérêts entre le principal et l'agent. En effet, l'agent peut être motivé par
des objectifs différents de ceux du principal, tels que la maximisation de son propre profit
plutôt que la maximisation des bénéfices du principal. Cette divergence d'intérêts peut
entraîner des coûts supplémentaires pour le principal, qui doit supporter la perte résiduelle.
Pour résoudre les conflits d'agence résultant de la séparation entre la propriété et le contrôle,
les théoriciens de l'agence ont avancé diverses propositions de mécanismes internes visant à
encourager les agents de l'entreprise à préserver la valeur de la firme. L'essence de cette
approche peut être succinctement résumée comme suit : « Le courant positiviste s'est concentré
sur l'identification des situations où les intérêts du principal et de l'agent peuvent diverger, ainsi
que sur la description des mécanismes de gouvernance visant à limiter le comportement
hédoniste de l’agent » (Eisenhardt, 1989, p.59). Parmi les mécanismes de gouvernance revêtant
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une importance cruciale dans le processus décisionnel des entreprises, celui du conseil
d'administration joue un rôle fondamental dans la résolution de ces conflits. Il agit en tant
qu'interface essentielle entre l'agent et le principal, assumant la responsabilité de surveiller et
de guider les décisions de l'agent afin de garantir l'alignement avec les intérêts et les objectifs
du principal. La mise en œuvre judicieuse de mécanismes de gouvernance, tels que le conseil
d'administration, devient ainsi impérative pour renforcer la transparence, la responsabilité et
l'efficacité du processus décisionnel au sein des organisations.
La théorie des coûts de transaction occupe une position centrale parmi les théories de la firme
en raison de son caractère innovant et de sa pertinence pour aborder diverses questions
stratégiques et organisationnelles cruciales pour les entreprises. L'objectif fondamental de cette
théorie est d'identifier les facteurs qui déterminent la coordination des transactions, que ce soit
par le recours à des mécanismes de marché ou à des relations hiérarchiques. En d'autres termes,
elle vise à comprendre comment les entreprises choisissent entre différents modes de
gouvernance pour structurer leurs activités économiques. Dans cette perspective, la structure
de gouvernance devient un élément clé pour définir les limites de l'entreprise. En effet, cette
structure est conçue de manière à permettre à l'entreprise de s'ajuster de manière optimale aux
variations des conditions d'offre et de demande, garantissant ainsi sa durabilité et son efficacité.
Un aspect remarquable de la théorie des coûts de transaction est sa prise en compte non
seulement des deux formes extrêmes de gouvernance des transactions (hiérarchie vs marché),
mais également des formes hybrides et des contrats à long terme. Cette perspective plus nuancée
reflète la complexité des relations économiques et reconnaît que les entreprises peuvent adopter
des arrangements contractuels spécifiques pour optimiser la coordination de leurs activités et la
réalisation de leurs objectifs. L'article fondamental de Coase, intitulé « The Nature of the Firm
» (1937), représente un tournant décisif dans l'incorporation du calcul économique pour
expliquer la préférence en faveur de la hiérarchie plutôt que du marché. Selon Coase, l'avantage
essentiel de la création d'une entreprise réside dans l'existence d'un coût inhérent à l'utilisation
du mécanisme des prix. La théorie des coûts de transaction occupe actuellement une position
centrale dans l'analyse des entreprises. Des travaux allant de Coase (1937) à Williamson (1994),
cette théorie constitue une approche analytique rigoureuse. Dans son article, Coase a introduit
la notion de coût de transaction sans toutefois fournir de définition opérationnelle. Par la suite,
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Williamson (1975) a approfondi la notion de coût de transaction et des formes contractuelles
afin d'identifier les principaux éléments contribuant à l'émergence de ces coûts et de déterminer
les structures de gouvernance appropriées. Leur objectif était de comprendre l'origine et la
nature de ces coûts, et de répondre aux questions soulevées par Coase : (1) comment expliquer
le choix et les limites de l'internalisation ? (2) quelle est la nature de la firme, autrement dit,
quelle est la différence entre la coordination au sein de la hiérarchie et la coordination par le
marché ? Pour répondre à ces questions, Williamson a élaboré un cadre conceptuel basé sur
deux phases cruciales. La première phase étend l'analyse de Coase sur le choix entre la
hiérarchie et le marché, dans le but de définir une conception claire de l'entreprise. La seconde
phase se concentre sur l'examen des formes intermédiaires, entraînant l'évaluation des formes
contractuelles les plus adaptées dans le contexte des relations économiques, en tenant compte
de trois attributs clés : la spécificité des actifs, la fréquence des transactions et l'incertitude.
Dans cette perspective, la firme est considérée comme un système contractuel particulier, une
structure institutionnelle dans laquelle le pouvoir décisionnel est exercé par la direction de
l'entreprise. En général, la théorie des coûts de transaction offre un cadre analytique précieux
pour comprendre les mécanismes de gouvernance au sein des entreprises et leur impact sur la
performance organisationnelle. Son approche innovante et sa capacité à aborder des enjeux
stratégiques majeurs en font une théorie incontournable dans le domaine de la recherche en
économie et en gestion des organisations.
Les coûts de transaction englobent les dépenses associées aux activités transactionnelles
effectuées par les agents économiques. La théorie des coûts de transaction souligne la
coexistence des organisations avec les marchés en raison des économies de coûts de transaction
qu'elles permettent de réaliser. Fondée sur les travaux initiaux de Coase, cette théorie met en
évidence le rôle crucial des coûts de transaction dans le choix entre une organisation interne
(hiérarchie) et les échanges sur le marché. Coase avance que les entreprises sont créées pour
économiser les coûts de transaction inhérents aux échanges sur le marché, englobant la
recherche d'informations, la négociation, l'établissement et l'application des contrats, ainsi que
la surveillance des contrats. En adoptant une structure organisationnelle interne, les entreprises
peuvent réduire ces coûts en rationalisant les processus de coordination et de prise de décision.
La question fondamentale soulevée par Coase est de savoir si les coûts de transaction sont
spécifiques au fonctionnement des marchés ou s'ils sont inhérents à tout processus d'échange
en général. Bien que les entreprises soient composées de relations d'échange, Coase soutient
que la coordination hiérarchique et la réduction des incertitudes liées aux contrats permettent
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de gérer plus efficacement les coûts de transaction internes. Williamson (1975) introduit une
distinction entre les coûts de transaction ex ante, associés à la négociation et à la rédaction
initiale des contrats, et les coûts de transaction ex post, liés au contrôle et à la renégociation des
contrats. En règle générale, des contrats plus précis et détaillés engendrent des coûts de
rédaction plus élevés. La rationalité limitée des individus et l'opportunisme influent fortement
sur l'ampleur des coûts de transaction, en créant des défis liés à l'information limitée, à la
capacité cognitive limitée et à la possibilité d'actions opportunistes. Face aux défis posés par la
rationalité limitée des individus et l'opportunisme dans les transactions, la technologie
blockchain et les contrats intelligents se présentent comme des outils révolutionnaires.
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particulier dans les services financiers, l'approvisionnement et la logistique, la santé, le
commerce de détail et le secteur public. Elle offre un système novateur pour la négociation et
le suivi de la propriété des actifs financiers (Marbouh et al., 2020). Les bourses mondiales
commencent également à expérimenter la technologie blockchain pour simplifier les processus
de vote, de cotation et d'échange d'actions, entraînant des réductions de coûts, des transferts de
propriété plus rapides et une meilleure transparence (Fenwick & Vermeulen, 2019; Singh et al.,
2019; Yermack, 2017; Beck et al., 2016; Lafarre et Van der Elst, 2018).
Néanmoins, malgré ses nombreux avantages, la blockchain est confrontée à plusieurs défis.
L'absence de contrôle central et l'ouverture inhérente à la blockchain peuvent limiter son
acceptabilité et sa performance (Drescher, 2017). Le manque de reconnaissance des utilisateurs
constitue également un obstacle majeur à son adoption (Andolfatto, 2018). Des chercheurs ont
identifié quatre catégories d'obstacles à la blockchain : les défis financiers, opérationnels,
juridiques et d'adoption (Hashimy, Treiblmaier et Jain, 2021). Ces obstacles comprennent des
problèmes contractuels, de financement, de confiance, des restrictions sur les marchés
internationaux, des contraintes légales et bureaucratiques, ainsi que des défis internes tels qu'un
budget insuffisant, des systèmes organisationnels obsolètes et un manque de confiance au sein
des organisations. Les défis externes sont souvent liés à la demande des clients, tandis que les
défis internes sont attribuables à la culture organisationnelle et à la nature humaine.
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majeure bouleverse le paysage traditionnel des accords contractuels, en passant d'un système
basé sur des documents physiques à un environnement numérique décentralisé.
Contrairement aux contrats traditionnels, les contrats intelligents ne sont pas de simples
documents juridiques, mais plutôt des programmes informatiques intégrés à la blockchain. Ces
programmes, constitués de lignes de code, définissent les conditions et les clauses d'un accord
entre deux ou plusieurs parties. Dès que les conditions prédéterminées sont remplies, les termes
du contrat s'exécutent automatiquement, sans intervention humaine ni intermédiaire. Cette
exécution automatique est rendue possible par la nature décentralisée de la blockchain, où le
code du contrat est stocké et sécurisé sur un réseau distribué de nœuds (Raval, 2017).
L'émergence des contrats intelligents ouvre de nouvelles perspectives révolutionnaires pour la
gouvernance d'entreprise. En effet, la technologie blockchain permet de créer des organisations
autonomes décentralisées (DAO), où les décisions et les actions sont régies par des contrats
intelligents plutôt que par des structures hiérarchiques traditionnelles (Derbali et al., 2019). Ce
modèle de gouvernance décentralisée favorise la transparence, l'efficacité et la
responsabilisation au sein des organisations.
L'évolution des contrats intelligents dans la technologie blockchain ouvre la voie à une
transformation profonde de la gouvernance d'entreprise. En permettant une gouvernance
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autonome, transparente et efficace, les contrats intelligents ont le potentiel de révolutionner le
fonctionnement des organisations et de redéfinir les relations entre les parties prenantes. Alors
que la technologie continue de se développer, il est crucial pour les entreprises d'explorer le
potentiel des contrats intelligents et de s'adapter à ce nouveau paradigme de gouvernance.
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en temps réel le processus transactionnel éliminent l'incertitude liée à la transaction. De plus, la
difficulté à faire respecter les engagements envers les parties prenantes est réduite, car
l'exécution du contrat est validée en temps réel. Par conséquent, la confiance ne repose plus sur
l'organisation, mais sur la sécurité et la transparence du code. Cette évolution explique la récente
émergence d'organisations collaboratives décentralisées, régies par un code et des programmes
informatiques. En tant que telles, elles ont la capacité de fonctionner de manière autonome, sans
nécessiter une autorité centrale. Généralement, les règles sont décidées par le vote des parties
prenantes, créant ainsi des Organisations Autonomes Décentralisées (Decentralized
Autonomous Organization).
Afin d'analyser la manière dont la technologie blockchain pourrait transformer de manière
significative les modes de gouvernance traditionnels, nous nous appuyons sur un exemple tiré
des travaux de B. Klein, R. Crawford et A. Alchian (1978). Cet exemple expose une situation
où un éditeur envisage de lancer un périodique local, devant impérativement être imprimé sur
place afin de compenser les coûts inhérents au transport. Néanmoins, du fait du déficit de
compétences de l'éditeur dans le domaine de l'impression, ce dernier se trouve contraint de
solliciter les services d'un imprimeur local. Malheureusement, aucun des imprimeurs
disponibles ne dispose du matériel requis pour la production d'imprimés journalistiques. Afin
de concrétiser la transaction, l'un des imprimeurs doit donc acquérir l'équipement nécessaire.
La rédaction d'un contrat complet avant cette opération implique l'obtention d'informations
détaillées concernant l'éditeur et son entreprise, une démarche qui s'avère particulièrement
coûteuse. En conséquence, la rédaction d'un contrat exhaustif représente une exigence
économique considérable pour l'imprimeur. En dernier recours, la fusion des deux entités
émerge comme une alternative ultime, établissant ainsi une entreprise unique. Dans cette
perspective, la transaction se déplace en dehors du marché, éliminant toute incitation de la part
de l'éditeur à manifester de l'opportunisme à l'égard de son cocontractant.
À la lumière de cet exemple, la fusion des deux partenaires se présente comme la solution la
moins coûteuse. Cette situation illustre les défis liés aux contrats traditionnels, notamment les
coûts d'information asymétriques, les problèmes d'exécution et les difficultés de coordination,
l’opportunisme et l’incertitude.
Dans ce scénario, la technologie blockchain pourrait être mise en œuvre pour résoudre le
problème de manière plus efficace et économique (Yermack, 2017). Plutôt que de recourir à
une fusion d'entreprises, la blockchain permettrait la création d'un contrat intelligent entre
l'éditeur et l'imprimeur, éliminant ainsi la nécessité de recueillir des informations coûteuses et
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de fusionner les deux entités. Les contrats intelligents basés sur la blockchain sont des
protocoles autonomes qui s'exécutent automatiquement lorsqu'ils satisfont les conditions
prédéfinies (Garg et al., 2021). Dans ce cas, un contrat intelligent pourrait être conçu pour gérer
la transaction entre l'éditeur et l'imprimeur. Les termes du contrat pourraient inclure des
conditions telles que la fourniture du matériel d'impression par l'imprimeur, les détails de la
transaction financière, et d'autres paramètres pertinents. La blockchain enregistre de manière
transparente et immuable toutes les étapes de la transaction, assurant ainsi la confiance et la
traçabilité (Tarasov et Tewari, 2017). Les coûts liés à la collecte d'informations sur l'éditeur et
à la rédaction d'un contrat contingent complet seraient considérablement réduits, car les détails
pertinents pourraient être intégrés de manière sécurisée dans le contrat intelligent. En utilisant
la technologie blockchain, l'éditeur n'aurait plus besoin de fusionner avec l'imprimeur, car le
contrat intelligent automatiserait et sécuriserait le processus de transaction (Queiroza et
Wamba, 2019). Cela permettrait de maintenir une structure d'entreprise distincte tout en
réduisant les coûts associés à la transaction, améliorant ainsi l'efficacité du processus et
favorisant la confiance entre les parties prenantes.
Bien que la solution de la technologie blockchain entre les entreprises comme l’exemple cité
en dessus emprunté par les travaux de B. Klein, R. Crawford et A. Alchian offre des avantages
indéniables, il est essentiel de reconnaître que cette solution représente une arme à double
tranchant, avec des risques inhérents et des coûts de mise en œuvre substantiels. D'une part, la
transparence et la traçabilité offertes par la blockchain peuvent améliorer la confiance et
l'efficacité dans la relation contractuelle. Les contrats intelligents automatisent les processus,
garantissant l'exécution conforme des accords, tandis que la décentralisation relative de la
blockchain peut favoriser une répartition équitable des pouvoirs dans le cadre d'une entreprise
séparée. Cependant, d'autre part, la mise en œuvre de cette technologie peut s'avérer coûteuse.
La création de contrats intelligents sophistiqués nécessite des compétences techniques
avancées, et la formation du personnel pour utiliser ces systèmes peut entraîner des dépenses
considérables. De plus, les coûts liés à la gestion et à la maintenance de la blockchain peuvent
être substantiels, ce qui pourrait constituer une barrière financière pour certaines entreprises.
En termes de risques, la sécurité de la blockchain elle-même doit être prise en compte. Bien que
la technologie offre une immutabilité relative, elle n'est pas à l'abri des attaques, et la
confidentialité des informations enregistrées doit être minutieusement gérée. De plus, la
complexité technique peut engendrer des erreurs de programmation, potentiellement
compromettant l'exécution fidèle des contrats.
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Malgré ces défis, les perspectives de la technologie blockchain dans le développement des
modes de gouvernance restent prometteuses. En optimisant la gestion des contrats, la
blockchain pourrait contribuer à la création de relations commerciales plus transparentes,
responsables et efficaces. La recherche continue et les avancées technologiques pourraient
atténuer certains des coûts associés à la mise en œuvre, rendant la blockchain plus accessible
aux entreprises de toutes tailles. Les efforts visant à standardiser et à sécuriser les
implémentations de la blockchain pourraient également réduire les risques, ouvrant ainsi la voie
à une adoption plus généralisée de cette technologie dans la gouvernance des relations
contractuelles et commerciales.
CONCLUSION
L'exploitation de la technologie blockchain, orchestrée au sein d'un protocole par un ensemble
de règles cryptées, présente une perspective novatrice pour améliorer la gouvernance
d'entreprise en surmontant les défis inhérents à la gouvernance traditionnelle. Les blockchains,
agissant en tant que registres distribués et décentralisés, permettent la coopération d'un réseau
d'égal à égal, éliminant ainsi la nécessité d'une agence centrale et d'une gestion quotidienne.
Cette caractéristique prometteuse suggère la potentialité de réduire considérablement les
problèmes de coordination typiques des organisations hiérarchiques, tels que les frais généraux
excessifs, les erreurs humaines et les défis d'agence, entraînant ainsi une réduction significative
des coûts de transaction.
Cependant, malgré ces avantages, il est crucial de reconnaître que les blockchains ne sont pas
à l'abri des défis. Leur efficacité dépend fortement de l'adaptation coopérative des parties
impliquées. Dans cette perspective, l'approche adoptée consiste à fusionner la fonction des
blockchains dans la mise en œuvre des contrats intelligents avec leur rôle dans le processus de
consensus. Cette combinaison vise à transcender les relations traditionnelles entre les parties
prenantes en les intégrant, dupliquant et fusionnant au sein des blockchains.
Ainsi, la technologie blockchain offre non seulement la promesse de résoudre des problèmes
persistants de la gouvernance d'entreprise, mais elle introduit également une nouvelle
dynamique relationnelle qui peut remodeler fondamentalement la manière dont les
organisations coordonnent et coopèrent. Le défi ultime réside dans la mise en œuvre efficace
de ces principes, avec la nécessité d'une adaptation continue et d'une participation active des
parties prenantes pour réaliser pleinement le potentiel transformationnel de la technologie
blockchain dans le domaine de la gouvernance d'entreprise. Il serait opportun d'explorer
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davantage les implications juridiques et réglementaires de l'utilisation de la technologie
blockchain dans la gouvernance d'entreprise. Une analyse approfondie des modèles
économiques émergents basés sur cette technologie, ainsi que leur viabilité à long terme,
pourrait également constituer un domaine de recherche fructueux. De plus, des investigations
approfondies sur la résilience des blockchains face aux cybermenaces et les mécanismes de
gouvernance nécessaires pour assurer la sécurité des transactions méritent une attention
particulière. En somme, ces pistes de recherche offrent un potentiel considérable pour
approfondir notre compréhension de la manière dont la technologie blockchain peut remodeler
la gouvernance d'entreprise et ses implications multidimensionnelles.
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