Cours de français M1 et M2 (2023-2024) BENAMOR Amel M.
Chapitre 1 : Les langues du monde
Ce cours ne m’appartient pas. Il est disponible sur internet sur le lien https://lms.fun-
mooc.fr/c4x/amu/38003S02/asset/S3_QU_EST_CE_QUE_LE_LANGAGE.pdf
1. Nombre et répartition des langues
Ce dont le philosophe, le grammairien ou le linguiste dispose d’abord pour
étudier le langage, ce sont les langues. La linguistique est donc une science
empirique dont le donné observable est constitué par l’ensemble des langues
du monde. L’espèce humaine a développé une grande variété de langues aussi
différentes que le grec et le sumérien, le japonais et l’inuktitut (l’une des
langues parlées par les populations Inuits), le bambara (langue nationale du
Mali) et le finnois (ou finlandais). Ce sont ces langues parlées par les êtres
humains que l’on peut apprendre, observer, transcrire, enregistrer, décrire. Ce
sont à partir de ces langues particulières et toutes très différentes que l’on
peut inventer des systèmes d’écriture et élaborer des grammaires. On compte
aujourd’hui environ 6000 langues dans le monde parmi lesquelles seulement
une toute petite minorité, environ 200, disposent de systèmes d’écriture.
D’autre part, alors que l’apparition des premières langues remonte peut-
être à 100 000 ans avant notre ère, les premières écritures sont apparues
beaucoup plus
tardivement, environ
3500 ans avant J.-C.
Les langues du
monde sont donc
initialement et
majoritairement
orales, même si elles
peuvent également
utiliser plutôt la
modalité visuelle que
la modalité auditive
comme c’est le cas
pour les langues des
signes, qui sont des
langues à part entière. Par ailleurs, les langues du monde sont parlées (et
parfois écrites) par des communautés humaines de tailles très variables, avec
des répartitions géographiques très inégales et des statuts politiques et sociaux
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divers. La carte ci-dessus représente les variations de la densité des langues
(c’est-à-dire du nombre de langues dans une région ou un pays donné) selon
les zones géographiques du globe.
On constate ainsi que certaines zone comme l’Amérique centrale, l’Afrique
centrale, L’Inde ou l’Asie du Sud-Est comptent un nombre très important de
langues différentes, que les Etats-Unis, la moitié nord de l’Amérique latine, la
Chine ou l’Australie sont des zones ou une grande variété de langues sont
parlées alors que le Canada, l’Afrique du Nord, l’Europe ou la Russie sont des
zones où la densité des langues parlées est faible voire très faible. Certaines
langues sont parlées par un très grand nombre de locuteurs, que ce soit leur
langue maternelle, ou bien une deuxième langue qu’ils utilisent
quotidiennement pour communiquer. C’est le cas du chinois mandarin et de
l’anglais qui sont parlées par environ un milliard de locuteurs, mais aussi du
russe, du bengali ou de l’arabe qui sont parlés par 200 millions de personnes.
Grâce à son histoire coloniale et à la francophonie, le français est quant à lui
parlé par environ 100 millions de locuteurs. Au contraire, certaines langues
sont parlées par un beaucoup plus petit nombre de personnes, comme
l’inuktitut (une des langues des peuples Inuits) qui compte environ 90 000
locuteurs ou, pour certaines langues en danger, seulement quelques centaines
de locuteurs comme c’est le cas du múra-pirahã parlé uniquement par les 250
membres d’une peuplade amazonienne.
2. le statut des langues
Nous aborderons rapidement ici le statut social et politique des langues,
étudié par la sociolinguistique. Ce statut joue un rôle important dans la
dynamique évolutive des différentes langues et permet d’expliquer la
différence d’extension ou de prestige d’une langue, comme les relations,
hiérarchies et dépendances entre les langues dans les différents pays. Ainsi, les
états souverains accordent-ils à certaines langues le statut de langue officielle
(langue de la loi et de l’administration, pas toujours parlée par la population du
pays) et à d’autres celui de langue nationale (lorsque la langue est couramment
parlée par une des communautés influentes dans le pays).
Par exemple, le Sénégal a pour langue officielle le français et 17 langues
nationales parmi lesquelles le wolof qui est en fait la véritable langue
véhiculaire du pays : c’est-à-dire la langue que ses habitants utilisent pour se
comprendre entre eux, même s’ils n’ont pas la même langue maternelle. La
durée de vie des langues est très dépendante de leur statut politique. En
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particulier, elle dépend des rapports de force que le peuple qui parle une
langue établit avec d’autres peuples sur le plan démographique, économique,
politique, militaire, culturel ou religieux. Le rôle hégémonique joué par l’anglais
aujourd’hui en est un exemple connu. A l’inverse, de nombreuses langues sont
aujourd’hui menacées de disparaître avec les peuples qui les parlent et les
cultures dont elles ont permis le développement. C’est le cas par exemple de
plusieurs langues de Sibérie comme l’Eastern Mansi ou l’Ainu.
Ces « langues en danger » font l’objet d’une attention particulière de la
part des linguistes qui mènent d’importantes campagnes de description de ces
langues et de sensibilisation à leur fragilité. (Voir le site internet du projet
Sorosoro).
Enfin, la relation très étroite qui lie une langue à une culture ne doit pas laisser
croire qu’il existe une adéquation stricte entre nation, territoire et langue. En
réalité, celle-ci est très rare, même si on la constate aujourd’hui pour le
japonais ou l’islandais. Plus fréquent est le cas des langues parlées sur un
territoire continu réparti sur plusieurs états différents : c’est le cas du kurde
parlé en Iran, en Irak, en Turquie et en Syrie. Au contraire, les langues
coloniales (comme l’espagnol par exemple) ou les langues des diasporas
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(comme l’arabe par exemple) sont parlées sur des territoires discontinus. Dans
ce cas, on utilise parfois le terme de dialecte pour désigner une variété
linguistique d’une langue qui s’est éloignée de la langue de départ tout en
gardant avec elle une relation d’inter-intelligibilité. Toutefois, cette notion est
aussi fortement politique, un « dialecte » accédant au statut de « langue » dès
lors qu’il est officialisé par un état souverain (cas du français québécois par
exemple). A titre d’exemple de politique linguistique exemplaire menée par
une population pour sa langue, le cours documentaire ci-dessous explique le
cas du kalaallisut du Groenland :
A voir : https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=YE2oZiuMzcs
Conclusion
Dans ce premier module, nous n’avons fait qu’effleurer les questions
passionnantes que pose la description des langues du monde. Par exemple,
nous n’avons rien dit de la difficulté qu’il y a à définir les contours d’une langue.
Nous n’avons pas abordé non plus la question de la classification des langues
du monde, ni celle des relations de filiation ou de contact entre les langues.
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Chapitre 2 La créativité du langage
1. Introduction
La linguistique, en tant que science du langage, s’est donné pour tâche
de définir ce qu’est le langage humain en général au-delà des langues
particulières et à partir de leur description. Or, parmi les propriétés du langage
humain qui ont le plus intrigué les philosophes, les grammairiens et les
linguistes, figure l’étonnante capacité qu’ont les êtres humains en tant qu’êtres
parlants de produire une infinité de phrases inédites à partir d’un nombre fini
de mots et de sons.
On désigne cette propriété sous le nom de créativité du langage. Pour
tenter de l’expliquer, il nous faut définir trois concepts fondamentaux
développés par la linguistique du XXe siècle : l'arbitraire du signe, la double
articulation et la récursivité. L'animation ci-dessous vous en donnera un
premier aperçu. Puis, les sections suivantes de ce module vous permettront
d'approfondir tour à tour chacun de ces concepts.
2. L’arbitraire du signe
Le linguiste genevois Ferdinand de Saussure est considéré comme le père de
la linguistique moderne. Lorsqu’il développe le concept de signe linguistique
dans son Cours de linguistique générale (1916), il met l’accent sur la propriété
qu’ont les mots, les unités signifiantes, d’être arbitraires.
Cela ne signifie pas que chaque sujet parlant peut choisir à sa convenance
quelle forme sonore il va associer avec l’idée qu’il veut transmettre. En d’autres
termes, je ne peux pas choisir d’utiliser le mot « table » pour désigner une
chaise, ni le mot « clabir » pour désigner le fait de chanter. Que faut-il
comprendre alors ici ? Selon Saussure, les unités signifiantes (les signes
linguistiques), résultent de l’association d’une forme sonore, le signifiant, et
d’un concept, le signifié. Par exemple, le mot « table » résulte de l’association
entre la suite de sons /tabl/[1] et le concept d’un objet manufacturé
comportant un plateau supporté par plusieurs pieds.
Cette association est arbitraire dans la mesure où aucune relation naturelle ne
motive l’association d’une forme sonore avec le concept qu’elle véhicule. Par
exemple, la forme sonore ne doit pas ressembler à la chose que le concept
décrit : le mot « table » ne ressemble en rien à l’objet table. Cela explique
pourquoi, d’une langue à l’autre, le même concept peut être associé à des
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formes sonores très différentes. Par exemple, le concept de « table » sera
associé à la forme sonore /masa/ en turc ou encore /tiʃ/ en allemand[2], deux
signifiants très différents entre eux et très différents du signifiant de « table »
en français.
Il y a deux objections que l’on peut opposer à la notion d’arbitraire du signe.
1. La première est l’existence dans les langues d'onomatopées, c’est-à-dire
d’expressions linguistiques qui simulent les bruits produits par des
animaux ou des objets. Or, il se trouve que même les onomatopées
varient d’une langue à l’autre de telle sorte qu’on peut en conclure que
l’arbitraire du signe s’y applique également, ne serait-ce que
partiellement : en français, le cri du coq est représenté par l’onomatopée
'cocorico' alors que c’est 'cock-adoodle-doo' que l’on utilise en anglais.
2. On objecte aussi parfois à l’arbitraire du signe qu’en fait, le choix de la
forme sonore d’un mot nouveau a toujours une explication rationnelle
que l’on peut reconstituer, une motivation historique ou géographique.
Par exemple, on peut expliquer la création récente du mot ‘wifi’ en
français par son emprunt à l’anglais et l’adaptation du mot anglais à la
prononciation française, et on peut même expliquer la création du mot
anglais comme l’acronyme de l’association des mots ‘wireless’ « sans fil »
et ‘fidelity’ « fidélité » sur le modèle du mot plus ancien ‘hifi’ (‘high-
fidelity’ « haute fidélité »). Bien sûr, de telles explications peuvent être
reconstituées pour tous les mots d’une langue. Mais il reste que le mot
‘wifi’ a pu désigner le concept nouveau de « connexion sans fil » français
parce que la forme sonore /wifi/ était disponible dans cette langue. On
touche là le point de relation entre la notion d’arbitraire du signe et la
créativité du langage. Parce qu’il n’y a pas d’obligation de ressemblance
entre la forme sonore (le signifiant) d’un mot et le concept qu’il transmet
(son signifié), toute chaîne sonore non utilisée est disponible pour
s’associer à un nouveau signifié. L’association son/sens est ainsi libérée
de la lourde contrainte de la ressemblance, ce qui lui donne un champ
d’application beaucoup plus large que si cette contrainte s’appliquait.
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3. La double articulation
On en trouve une formulation très claire dans l’ouvrage du linguiste
français André Martinet intitulé « Éléments de linguistique générale » et
paru en 1960. On peut la résumer ainsi : on peut considérer que le langage
consiste en une combinatoire à deux niveaux. Le premier niveau, appelé
première articulation, combine entre elles des unités de sens, autrement
dit, ce que Saussure appelle des signes linguistiques. Le point important par
rapport à la créativité linguistique est que la combinaison d’un nombre
limité de signes linguistiques permet la création d’un nombre illimité de
messages. En outre, les formes sonores des signes linguistiques (leurs
signifiants) sont ellesmêmes constituées par une combinaison d'unités sans
significations : les sons linguistiques ou phonèmes (voir la définition au
paragraphe suivant). C’est ce qu’André Martinet appelle la deuxième
articulation du langage.
4. La récursivité
La récursivité est la troisième propriété qui explique la créativité des
langues naturelles. Ce mécanisme concerne l’organisation des mots dans la
phrase que les linguistes nomment la syntaxe (ce qui renvoie aussi au niveau
de la première articulation). C’est le linguiste américain Noam Chomsky qui
a mis en évidence l’importance de ce mécanisme dans le fonctionnement
des langues humaines. Dans la théorie qu’il propose et que l’on désigne
sous le nom de linguistique générative, un élément est dit récursif s’il
présente la propriété de se reproduire dans la structure des phrases à la fois
comme constituant et comme constitué. La subordination représente un
bon exemple de ce mécanisme. En effet, dans une subordonnée, on trouve
une phrase, la phrase subordonnée, qui est incluse comme constituant dans
la structure d’une autre phrase, la phrase principale qui en est constituée.
Par exemple, la phrase « l’école était facultative » est un constituant de
la phrase « mon fils pensait que l’école était facultative ». Un autre exemple
est celui de l’enchâssement des groupes nominaux en français. Ainsi, le
groupe nominal « la voisine » est enchâssé dans le groupe nominal « le chat
de la voisine » dont il est un des constituants. On distingue la récursivité à
droite comme dans la subordination, ou dans l’enchâssement des groupes
nominaux, de la récursivité à gauche, fréquente dans des langues comme
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l’anglais ou l’allemand. Par exemple, on trouve fréquemment en anglais une
suite d’adjectifs qui forment un adjectif complexe placé à la gauche du nom
qu’il qualifie : dans la phrase « She bought a pair of red Italian leather shoes
» les adjectifs « red », « Italian » et « leather » sont les constituants du
constitué adjectival qui qualifie le nom « shoes ».
L’usage de la récursivité est variable d’une langue à l’autre et surtout
selon les styles de discours. On trouvera plus d’enchâssements dans le
discours rhétorique des orateurs ou des hommes politiques ou dans le style
littéraire de Marcel Proust que dans la conversation quotidienne. Quoiqu’il
en soit, cette propriété récursive des langues humaines permet d’expliquer
pourquoi, à partir d’un nombre limité de types de constituants (la phrase, le
groupe nominal, l’adjectif et quelques autres) on peut produire des types de
structure de phrase d’une impressionnante variété.