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Plan de sécurité aérienne national

Un nouveau plan national de sécurité aérienne vise à renforcer la protection du réseau aérien tout en tenant compte des contraintes budgétaires. Ce plan repose sur la gestion des risques pour identifier les menaces potentielles et déterminer les mesures de protection les plus efficaces. Parallèlement, le débat sur la restitution des objets culturels spoliés durant la colonisation s'intensifie, impliquant des enjeux historiques, politiques et sociaux, et soulignant la nécessité d'une nouvelle éthique relationnelle entre l'Afrique et l'Europe.

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Plan de sécurité aérienne national

Un nouveau plan national de sécurité aérienne vise à renforcer la protection du réseau aérien tout en tenant compte des contraintes budgétaires. Ce plan repose sur la gestion des risques pour identifier les menaces potentielles et déterminer les mesures de protection les plus efficaces. Parallèlement, le débat sur la restitution des objets culturels spoliés durant la colonisation s'intensifie, impliquant des enjeux historiques, politiques et sociaux, et soulignant la nécessité d'une nouvelle éthique relationnelle entre l'Afrique et l'Europe.

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A new national aviation security plan has helped to consolidate efforts to increase protection of

the entire aviation network and to become realistic regarding the cost effectiveness of existing
programs

and the initiation of new ones. The plan seeks to utilize the aspects of risk asset management

after the government came to the realization that there simply are not enough available resources to

engage every security protocol available or proposed. One hundred percent security will never be

achieved, and hard decisions need to be made to determine what protection devices and procedures

are the most workable and can be budgeted and implemented. Risk management must determine

potential adversaries, critical assets, levels of threat, and appropriate countermeasures, all within a

cost effect matrix.

References

Air Transport News, 16 November 2001.

Anderson, Theresa, “Airport Security,” Security Management, pp. 73-74, February 2000.

Associated Press, Jet Hijackings Decline but Still a Threat, 1 Jan 2000.

Aviation Daily, 202:42, 11 July 1972.

Aviation Daily, 205:114, 14 January 1973.

Aviation Daily, 205:267, 10 February 1973.

Aviation Daily, 205:233, 13 February 1973.

Aviation Daily, 205:319, 28 February 1973.

Brennan, Frank, “Anti-hijacking: Who Pays the Bill?” Chicago Daily News, 23 Feb 1973.

Federal Aviation Administration, Criminal Acts Against Civil Aviation, Appendix F, 1996, pg. 79.

Federal Register 37:2500, Docket 11432.

Federal Register, 37:4904, 7 March 1972.

Federal Register, 37:5689, 5691, 18 March 1972.

Final report to President Clinton, http://cas.faa.gov/reports/Whc97rpt.htm, Sec 3.1, pg. 20.

GovTrack.us. H.R. 1--110th Congress, 2007: Implementing Recommendations of the 9/11 Commission

Act of 2007, GovTrack.us (database of federal legislation), http://www.govtrack.us/congress/bill.

xpd?bill=h110-1., accessed Jan 19, 2008.

http://www.aclu.org/congress/airtest.htm. pg. 2, March 3, 2001.

http://cas.faa.gov/reports/pl101604/pl101604.html.

http://cas.faa.gov/reports/98study/98study.html, pg. 5.
http://cas.faa.gov/reports/98study/98study.html. pg. 6.

http://www.govexec.com /story.page.cfm?articleid =35883&dcn=todaysnews.

Senator Lautenberg, Senate Floor, 1 Aug 1996.

U.S. Department of Transportation, Federal Aviation Administration, Office of Civil Aviation Security,
Criminal

Acts Against Civil Aviation, available at http://cas.faa.gov/crimacts/pf/crim2000.pdf, as of Feb. 8,


2002.

White House Commission on Aviation Safety and Security the DOT Status Report,
(http://cas.faa.gov/reports/

Whc98s1.htm, 1 May 2001.

Restitutions, réparations : du problème

à la question

Marian Nur Goni

Des pièces de théâtre et de danse, des chansons, des poèmes, des films,

des dessins, mais aussi des colloques, des rapports, des recommandations et

des résolutions. Des listes et des chiffres, des notes ministérielles parfois

confidentielles. Des manifestations et des tweets, des comités, au Nord

comme dans les Suds. Des tentatives de « vol » et même des procès. Des

émotions, des imaginations, des générations d’hommes et de femmes. Voilà

autant de sources, de gestes et de lieux où se donne à lire et à penser la

question de la restitution des objets spoliés pendant la période coloniale, que

le discours d’Emmanuel Macron à l’université de Ouagadougou en 2017 a

remise sur le devant de la scène internationale, quelque cinquante ans après

qu’elle eut été posée dans le sillage des indépendances africaines. Cette liste

hétérogène donne la mesure de la complexité d’un sujet qui entrelace enjeux

historiques, politiques, éthiques, juridiques, philosophiques, mémoriels,

artistiques, car, comme demande l’anthropologue Benoît de L’Estoile,

« À qui appartiennent les objets des Autres ? » Qui les interprète et les met en

récit ? Que produisent l’absence et la disparition d’objets d’un côté et, de

l’autre, leur accumulation ? Qui y a accès, et pour quelles transmissions ?

Plus vertigineux : que répare le geste de restitution ?

Le débat sur les restitutions revêt une dimension institutionnelle et


recoupe des enjeux géopolitiques, diplomatiques, juridiques et économiques.

Elles se négocient entre États souverains, aux plus hauts échelons (présidents,

fonctionnaires, parlements, ministères, etc.), ainsi que dans un cadre

supranational (au premier chef l’Unesco, mais aussi l’ONU, l’Union

africaine, etc.). Toutefois, les revendications qu’elles expriment sont portées,

depuis des décennies, par des activistes, des artistes, des groupements de

citoyens et de citoyennes en Europe et en Afrique. À ce titre, c’est un désir

d’histoire ou, selon les termes d’Achille Mbembe, une « capacité de vérité »

face à l’histoire qui s’exprime dans ces requêtes. Elle prend la forme d’une

interrogation sur les legs de l’histoire coloniale dans le présent de nos

sociétés, en Afrique comme en Europe, qui se manifestent aussi dans le

champ patrimonial.

Longtemps confinées à l’expertise de spécialistes de musées ou à l’intérêt

d’une poignée de militants et militantes, les restitutions sont devenues depuis

2017 un sujet sociétal à part entière, relayé quotidiennement dans la presse

internationale, et débordant littéralement dans la rue. Au plus fort de la

mobilisation Black Lives Matter en 2020, à la suite de l’assassinat de George

Floyd à Minneapolis, les manifestants établissaient un lien entre les violences

exercées sur les corps noirs de par le monde et le sort des objets africains

emprisonnés dans les capitales européennes. Mais, déjà, dans une tribune de

Libération intitulée « Ainsi nos oeuvres d’art ont droit de cité là où nous

sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour » et publiée quelques années

plus tôt, en 2006, à l’ouverture du musée du quai Branly, l’ancienne ministre

de la Culture malienne et altermondialiste Aminata Traoré questionnait le lien

entre la mobilité, entravée, des hommes et femmes africains, dans le cadre de

politiques migratoires françaises toujours plus restrictives, et l’accueil,

valorisé, des productions artistiques africaines au musée. S’adressant aux

objets eux-mêmes, elle les exhortait : « Soyez la voix de vos peuples et

témoignez pour eux. »

Si le président français déclarait, en 2017 à Ouagadougou, s’engager pour

les restitutions, le rapport commandé aux universitaires Felwine Sarr et


Bénédicte Savoy dans la foulée, publié en 2018 sous le titre Rapport sur la

restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique

relationnelle, a non seulement suscité des controverses d’une ampleur inédite

au niveau mondial, mais a également posé les premiers jalons d’une plus

longue histoire des demandes de restitution et de leurs négociations entre

l’Europe et l’Afrique. L’historienne Bénédicte Savoy a par la suite exhumé

les prémices du débat engagé depuis les années 1960, et particulièrement

entre les années 1970 et 1980, dans son livre Le Long Combat de l’Afrique

pour son art, qui met en lumière un dense réseau d’acteurs européens et

africains à l’échelle transnationale. Elle analyse la mécanique des arguments

opposés aux demandes de restitution qui ont mené à la démobilisation

progressive des activistes et, in fine, à leur réduction au silence et à l’oubli de

ces premiers débats. Ces arguments opposaient la dimension légale des

acquisitions muséales à la dimension émotionnelle des demandes des

requérants ; ils disqualifiaient systématiquement les compétences et

infrastructures de ces derniers, jugés incapables de conserver les objets de

façon optimale, tout en valorisant la dimension universelle des collections des

musées européens comparée à la dimension nationaliste et identitaire

supposément sous-jacente à ces demandes. De manière remarquable, ces

arguments ont ressurgi quasi à l’identique dans le débat qui s’est ouvert après

la remise du rapport Sarr-Savoy. L’historiographie des restitutions ne cesse

de s’épaissir depuis, impliquant un nombre croissant de chercheurs et

chercheuses ouvrant le cadre strict des restitutions d’objets, pour les lier à

celles de restes humains, de spécimens naturalisés (en raison de la nature

multidisciplinaire des entreprises coloniales de « collecte ») ou d’archives, y

compris audiovisuelles, ou encore à l’histoire des requêtes exprimées dans

d’autres continents et chronologies. Ces revendications concernent

effectivement nombre d’anciennes colonies en Asie, en Amérique du Sud,

ainsi que d’anciennes colonies de peuplement (États-Unis, Canada,

Australie, etc.). Si beaucoup reste à faire pour approfondir les connaissances

sur l’historicité des restitutions, notamment dans une dimension Sud-Sud, des
dates et événements majeurs ont émergé. Ainsi, en 1965, l’intellectuel

Joachim Paulin écrivait dans le magazine panafricain Bingo, publié à Dakar,

un éditorial au vitriol intitulé « Rendez-nous l’art nègre ». Il y décrivait non

seulement les pratiques de captation continue de missionnaires, explorateurs

et « autres brocanteurs » pendant la période coloniale (sur lesquelles a

travaillé toute une génération d’anthropologues depuis les années 1990,

l’épisode le plus connu étant la mission Dakar-Djibouti de 1931-1933), mais

aussi la nécessité de récupérer les arts plastiques du continent « pour bouter le

feu à ce mensonge historique – en paraphrasant Césaire, “ceux qui n’ont rien

inventé” » : « nous en avons besoin pour le chemin qu’il nous reste à

parcourir », affirmait-il. Cet éditorial, publié un an avant la tenue du premier

Festival mondial des arts nègres (1966) voulu par le président Senghor et

pensé comme une extension de sa philosophie de la négritude, ne pouvait pas

plus mal tomber à l’heure où une équipe d’experts africains et européens

s’efforçait de négocier le prêt de chefs-d’oeuvre de la sculpture africaine

disséminés dans le monde, en vue de la grande exposition qui devait

représenter la clef de voûte du festival. La question de la dispersion des

objets africains, de l’aliénation de leur propriété au profit de collectionneurs

et musées du Nord, se posa à nouveau lors des deux autres grands festivals

panafricains : à Lagos, en 1977, lors du FESTAC (second World Black and

African Festival of Arts and Culture / Festival des arts et de la culture noirs et

africains) et, quelques années plus tôt, à Alger, en 1969, lors du premier

Festival culturel panafricain d’Alger. Le manifeste publié à sa suite décrivait

le flux unidirectionnel d’objets d’art vers l’Europe (ici associés aux

« archives pillées par les puissances coloniales ») comme une « hémorragie »

et insistait sur la nécessité de leur recouvrement, pour lutter contre la

« dépersonnalisation africaine » que visait l’entreprise coloniale. Dans l’arène

institutionnelle supranationale, il faut citer l’appel d’Amadou-Mahtar

M’Bow, premier directeur général africain de l’UNESCO (1974-1987), Pour

le retour à ceux qui l’ont créé d’un patrimoine culturel irremplaçable,

prononcé à Paris le 7 juin 1978. « Les peuples victimes de ce pillage parfois


séculaire n’ont pas seulement été dépouillés de chefs-d’oeuvre

irremplaçables : ils ont été dépossédés d’une mémoire qui les aurait sans

doute aidés à mieux se connaître eux-mêmes, certainement à se faire mieux

comprendre des autres », affirmait-il dans ce texte vibrant visant à susciter un

mouvement d’opinion mondial en faveur du retour des objets les plus

symboliques. Le mot est lâché : « pillage ». Toutefois, comme le faisait

remarquer un fonctionnaire français, Robert Boyer, dans son rapport sur les

restitutions daté d’août 1979, « cet appel évite toute allusion à la

colonisation ». C’est sans doute la raison pour laquelle le fonctionnaire

affirmait : « nous y adhérons volontiers ». Comme pour l’usage du terme

« restitution » – le mot qu’il ne fallait pas prononcer car engageant des

responsabilités –, la sémantique (le choix pesé du vocabulaire avec ses

ellipses et ses omissions) a historiquement revêtu un rôle déterminant dans ce

débat, mieux : elle a constitué un terrain de luttes. On retrouvera Amadou-

Mahtar M’Bow quelques années plus tard en tant que vice-président du

Groupe des éminentes personnalités (GEP) de l’OUA (Organisation de

l’unité africaine), chargé de défendre la cause des réparations pour

l’esclavage et le colonialisme. C’est que restitutions et réparations ont partie

liée.

À la manière de l’acteur américain-caribéen Sidney Poitier qui, lors d’un

débat télévisé en 1963, signifiait vouloir parler d’une « negro question »

adressée à la société états-unienne et non pas d’un « negro problem »,

nombre d’auteurs et d’autrices suggèrent de penser les restitutions non plus

comme un problème à étouffer subrepticement pour « ne pas vider les

musées », mais comme une question à prendre à bras-le-corps et requérant un

formidable élan d’imagination politique. L’enjeu est de créer de nouvelles

formes de musées pour le XXIe siècle, tant en Europe qu’en Afrique, qui

puissent énoncer et imaginer autrement (réparer ?) les récits de l’histoire et

les relations – sociales, culturelles et politiques – qui se nouent autour et à

partir des objets. C’est ce que Sarr et Savoy nomment dans leur rapport de

2018 une « nouvelle éthique relationnelle ». Dans les projets les plus
novateurs, souvent portés par des artistes, la quête pour transformer cette

asymétrie patrimoniale est étroitement liée à des enjeux de justice sociale,

voire de justice environnementale, questionnant une même logique

extractiviste. Au lieu de concevoir les restitutions comme la simple gestion

événementielle du retour d’objets, l’historien sud-africain Ciraj Rassool

invite à y voir les fondations d’une muséologie critique inaugurant de

nouvelles formes de citoyenneté.

BIBLIOGRAPHIE

Benoît de L’ESTOILE, « À qui appartiennent les objets des Autres ?

Considérations d’anthropologue », in Jérôme Fromageau et Marie Cornu

(dir.), Les Nouveaux Enjeux patrimoniaux en contexte de crises. Les

dynamiques du droit dans la protection internationale du patrimoine culturel,

Commission nationale française pour l’Unesco, 2022, p. 15-27,

<https://hal.science/hal-03511770/document>.

« Manifeste culturel panafricain », Présence africaine, no 71, 1969, p. 115-

123.

Achille MBEMBE, « À propos de la restitution des artefacts africains

conservés dans les musées d’Occident », AOC, 5 octobre 2018.

Felwine SARR et Bénédicte SAVOY, Rapport sur la restitution du patrimoine

culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, novembre 2018,

<https://medias.vie-publique.fr/data_storage_s3/rapport/pdf/194000291.pdf>.

Bénédicte SAVOY, Le Long Combat de l’Afrique pour son art. Histoire d’une

défaite postcoloniale (2021), Paris, Éditions du Seuil, 2023.

Aminata D. TRAORÉ, « Ainsi nos oeuvres d’art ont droit de cité là où nous

sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour », Libération, 20 juillet 2006 ;

repris dans Africultures, no 70, 2007, « Réinventer les musées », p. 132-134.

Je remercie Bénédicte Savoy d’avoir généreusement partagé avec moi le

rapport d’août 1979 de Robert Boyer, « Le retour des biens culturels dans les

pays autrefois colonisés », conservé aux Archives nationales AN

19870713/25.

Reconnaissance : la loi Taubira


Magali Bessone

Les réparations au titre de la traite et de l’esclavage coloniaux ont été

construites comme « problème public » en France entre 1998, année du centcinquantième

anniversaire de l’abolition de l’esclavage par la IIe République,

et 2001, année de l’adoption de la loi 2001-434, dite loi Taubira, qui

reconnaît la traite et l’esclavage coloniaux comme des crimes contre

l’humanité (article 1). Au printemps 1998, plusieurs associations

anticolonialistes et antiracistes se sont saisies des commémorations pour

dénoncer la dépendance postcoloniale des outre-mers, la reproduction des

inégalités socio-raciales, et contester le récit des célébrations officielles de

l’abolition : l’association Devoir de mémoire, qui organise un colloque où

interviennent des acteurs politiques comme Christiane Taubira et des

intellectuels et universitaires comme Patrick Chamoiseau, Édouard Glissant,

Myriam Cottias, les convie à réfléchir aux modalités renouvelées de la

reconnaissance du passé ; un comité unitaire d’organisations ultramarines à

Paris, qui donnera naissance un an plus tard au Comité Marche du 23 mai

1998, organise une grande marche silencieuse pour honorer la mémoire des

esclaves plutôt que celle des abolitionnistes. Or, si l’ambition de réparer les

crimes constitue l’une des sources de motivation de la loi de 2001, sa version

définitive ne prévoit ni ne permet explicitement l’indemnisation des faits

d’esclavage subis : elle est presque exclusivement interprétée comme loi

mémorielle dénuée de toute portée normative.

Sur le plan judiciaire, quoique la qualification de « crime contre

l’humanité » soit une qualification pénale, nulle action juridictionnelle pénale

n’est possible puisque les anciens esclavagistes sont aujourd’hui tous morts ;

la plainte est éteinte. Reste l’action civile. C’est la voie qui a été empruntée

par certaines associations (en particulier le Mouvement international pour les

réparations dans ses branches Martinique et Guadeloupe) depuis 2005.

Jusqu’à présent, les plaintes ont été systématiquement déboutées, en première

instance, en appel et par la Cour de cassation, au nom de la prescription

(notamment la prescription quadriennale pour les actions de l’État) et de la


non-rétroactivité de la loi. Tout se passe comme si l’effet du temps était un

effet de seuil : seule une action préjudiciable passée ouvre le droit à

réparation, mais, si ce passé est trop lointain, le droit devient impossible à

mettre en oeuvre. En outre, il faudrait pouvoir établir une chaîne causale

suffisamment convaincante entre les crimes du passé et la situation présente,

tant pour établir que le préjudice actuel est bien un effet de l’injustice passée

que pour déterminer l’identité des ayants droit et des responsables de la

réparation (en particulier l’État comme personne morale continue), et, enfin,

calculer la juste correspondance entre les effets du préjudice et le montant

approprié des indemnisations. En somme, la logique judiciaire, individualiste

et comptable, peine à répondre à l’injustice structurelle du système

esclavagiste. Mais la Cour européenne des droits de l’homme, saisie par les

associations, a reconnu sa compétence et la recevabilité de l’affaire en

février 2020. (Où en est-on aujourd’hui ? Nulle part encore.)

En dépit des difficultés procédurales, l’intérêt de porter les demandes de

réparations sur la scène judiciaire (nationale ou internationale) est double :

cela permet de constituer les demandes de réparations en discussion nationale

et transnationale et de souligner la dimension située des catégories juridiques

et de leur interprétation. Dans les deux cas, l’intérêt est politique, au sens où

il porte sur la définition du « nous », le peuple au nom duquel la justice est

rendue, et sur les relations asymétriques de pouvoir qui traversent la

construction et le fonctionnement du droit. En ce sens, les demandes de

réparations nous incitent à nous demander quel projet politique commun

nous, Français ou Européens, souhaitons forger et réaliser ensemble, depuis

ou à partir de l’histoire d’injustice coloniale qui est la nôtre et qu’il nous

appartient toujours d’analyser et de rectifier.

C’est pourquoi la dimension mémorielle de la loi Taubira (en particulier

dans ses articles 2 et 4), quoique insuffisante pour une politique de

réparations ambitieuse – qui exigerait, comme le demande par exemple le

« Plan de réparations en 10 points » de la Communauté des États caribéens

(CARICOM) adressé aux gouvernements européens, des excuses formelles,


des programmes de rapatriement et d’aide au développement, l’accès aux

soins physiques et psychologiques, l’effacement de la dette, le transfert de

technologie, etc. –, peut en constituer une étape nécessaire. La dimension

mémorielle constitue une incitation à la production et au partage des

connaissances et de la reconnaissance du passé – si la mémoire est associée

au travail des historiens et des responsables d’institutions muséales et

culturelles, et non prise comme l’objet d’un « devoir » dont les contours

semblent aussi contraignants que flous.

Les demandes de réparations portent une double exigence d’égalité et de

reconnaissance. Quand Christiane Taubira, rapportrice de la loi, en défendait

les principes en commission en 1999, elle mentionnait « la reconnaissance du

crime, l’incitation à la recherche, la diffusion des connaissances, l’accès égal

au savoir, la réhabilitation de lieux de mémoire, l’encouragement aux

rencontres et à la coopération, le respect et la valorisation des langues et

cultures, la correction des inégalités dans la répartition des terres, l’accès

équitable aux moyens, la rationalisation des économies ». Réparer, dans cette

perspective, ne signifie pas restaurer une situation passée, ni dédommager des

individus pour le préjudice subi, mais transformer pour l’avenir notre rapport

à notre passé et les structures sociopolitiques présentes qui produisent des

situations d’inégalité et de racisme systémiques. L’enjeu de la loi, qu’il nous

appartient d’actualiser vingt ans après, est de permettre la construction d’une

communauté politique renouvelée qui prenne en charge son héritage colonial.

BIBLIOGRAPHIE

Sylvie CALIXTE, « La loi reconnaissant la traite négrière et l’esclavage des

noirs dans les possessions françaises d’outre-mer en tant que crime contre

l’humanité », Pouvoirs dans la Caraïbe, no 15, 2007,

<https://journals.openedition.org/plc/190>.

Myriam COTTIAS, Élisabeth CUNIN, António DE ALMEIDA MENDES, Les

Traites et les Esclavages. Perspectives historiques et contemporaines, Paris,

Karthala-CIRESC, 2010.

Silyane LARCHER, L’Autre Citoyen. L’Idéal républicain et les Antilles après


l’esclavage, Paris, Armand Colin, 2014.

Décoloniser les savoirs

Entretien entre Achille Mbembe et Walter Mignolo

Question : Walter Mignolo, vous êtes l’un des théoriciens majeurs du

mouvement décolonial et enseignez à Duke University aux États-Unis.

Achille Mbembe, vous êtes penseur et historien de l’Afrique postcoloniale, et

enseignez à l’université du Witwatersrand, en Afrique du Sud. En ce premier

quart de XXIe siècle, un impératif a pu ressurgir, dans les universités, les

mouvements sociaux, à l’échelle mondiale : l’impératif d’une décolonisation

des savoirs. Comment le comprenez-vous ? Comment interprétez-vous, plus

d’un demi-siècle après la fin des empires européens, sa persistance ou son

retour ?

WALTER MIGNOLO : La Renaissance européenne marque les débuts du

colonialisme espagnol et portugais en Amérique du Sud. En Afrique, cette

expansion commence avec le commerce transatlantique (1652), impliquant

également, aux côtés des Espagnols et Portugais, les Hollandais, les Anglais,

les Français. Les relations des anciens pays colonisés à l’Europe, ainsi que les

histoires qui sont les leurs avant l’arrivée des Européens sont toutes

différentes. C’est ce qu’on peut appeler la géopolitique des savoirs. Le savoir

n’est pas universel. Il existe plusieurs centres de production du savoir (ici,

j’ai mentionné l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Europe). Mais avec

l’expansion européenne, le savoir produit en Europe a destitué, marginalisé,

obscurci et réduit au silence les savoirs qui ont été produits en Afrique, en

Asie et en Amérique du Sud. La décolonisation des savoirs signifie ainsi que

le savoir qui a été construit en Europe, depuis la Renaissance, et qui s’est

répandu, depuis le siècle des Lumières, dans les Amériques, en Afrique, en

Asie, est un savoir local qui a été présenté comme universel.

Que prend-on ainsi en charge quand on décolonise les savoirs,

aujourd’hui ? Cet impératif relève, tout d’abord, du phénomène social (il

faudrait, entend-on, tout décoloniser : la mode, la nutrition, etc., et pas

seulement le savoir). Mais, plus profondément, il importe de regarder ce qui


est fait au nom de cet impératif. Nous vivons parmi des options. Les

disciplines, les religions, les systèmes idéologiques, etc., sont des options.

Mon sentiment est que, dans le champ de la connaissance, toutes les options

que la modernité européenne a construites depuis cinq cents ans, de

l’hégémonie de la théologie à la sécularisation des sciences et de la

philosophie, sont épuisées. Personne ne trouve d’options satisfaisantes pour

comprendre le temps présent, ou la « nature » (au sens cosmique) de nos

relations subjectives et intersubjectives. Construire des savoirs décoloniaux

apparaît inévitable. Il faut certes créer, inventer de nouvelles catégories, mais

également partir de présuppositions qui nous amènent à d’autres logiques de

création et de transformation du savoir.

ACHILLE MBEMBE : La question de l’habitabilité de la planète est ce qui

nous impose de revenir à cette injonction de décoloniser. Nous n’avons

jamais été confrontés, si crûment, à l’épuisement des modèles hégémoniques

d’habitation de la Terre. Il y a peu, l’interrogation sur la vie portait sur ses

origines, son évolution au cours du temps, les formes de sa redistribution. Si

aujourd’hui beaucoup s’interrogent au sujet de la vie, c’est dans la

perspective de son extinction, de sa fin. La question des futurs du vivant sur

une planète limitée et de plus en plus petite n’a jamais été aussi centrale dans

nos existences communes. Ces questions d’habitabilité, de coexistence, de

durabilité et de finitude expliquent pourquoi l’injonction de décoloniser

relève désormais de l’urgence. Ce qui la sous-tend, c’est l’urgence de trouver

de nouvelles façons d’habiter la planète, de tisser de nouvelles relations entre

les diverses espèces et forces qui la peuplent.

Pour construire cette nouvelle relation planétaire qui nous permettra

d’habiter la Terre d’une manière durable, il nous faudra puiser à pleines

mains dans les archives du Tout-Monde, pour reprendre ce terme de Glissant.

Pendant longtemps, nous nous sommes contentés de nous appuyer sur un

fragment seulement de ces archives. Pas même sur la totalité des archives

d’Occident, qui sont elles-mêmes multiples et contradictoires. Cette époque

est terminée.
Pour ce qui concerne l’Afrique, cette entité à fuseaux multiples, il est

évident qu’il nous faudra renouer avec son histoire dans sa très longue durée,

qui englobe des flux de savoir venus de la Méditerranée, du monde arabe, du

Sahara, du monde indo-océanique. Décoloniser, pour ce qui nous concerne,

c’est aussi et surtout reprendre langue avec tout ce qui existait avant le

colonialisme. Dans le domaine de la pensée, cela suppose de rompre avec les

savoirs ou paradigmes épuisés et de renouer avec les métaphysiques

africaines, les systèmes de pensée précoloniaux. Tout cela a produit des

formes très hybrides de la pensée, qui nous accompagnent encore

aujourd’hui.

Q. : Comment décririez-vous ces savoirs (ces « paradigmes ») que vous jugez

épuisés ?

ACHILLE MBEMBE : L’idée, tout d’abord, que l’Europe est le centre du

monde. Que la planète gravite autour d’un foyer principal, duquel tout le

reste est dérivé. L’idée, ensuite, que l’humain, en un sens très restreint, c’està-

dire l’homme européen, est au sommet de la création. Tout serait à son

service, à commencer par la nature, qu’il peut exploiter, et dont il peut

extraire ce qu’il veut sans limite parce qu’il la croit inépuisable. L’idée, aussi,

qu’au milieu d’une variété d’humains l’humain par excellence serait, disonsle

ainsi, blanc. À l’intérieur de cet ordre racial, tout ce qui n’est pas blanc

serait inférieur ou superflu. Et enfin, l’idée qu’il existe un sujet opposé à un

objet, qu’il domine. Historiquement, ces croyances ont trouvé maintes

traductions dans le champ juridique, social, économique, et dans la partition

de la planète.

WALTER MIGNOLO : Quand on parle de décolonisation du savoir, nous

présupposons que le savoir a été colonisé. Qu’est-ce que cela signifie ?

Quand nous parlons de décolonisation du savoir, nous pointons le fait que

l’épistémé occidentale, dans sa diversité, a destitué les connaissances

existantes, les intégrant dans la catégorie du prémoderne. Or il n’y a pas de

prémoderne. Pourtant chercher à reconstruire des connaissances destituées

n’a rien à voir avec une sorte de fondamentalisme national. Mobiliser ces
savoirs au nom du principe de l’identité nationale, ce serait paradoxalement

valider une idée de l’identité construite par l’Europe moderne. Quand nous

parlons de reconstituer des savoirs destitués, il ne s’agit pas de fonder une

nation première. Par ailleurs, la tâche de la décolonisation n’est pas juste

analytique (analyser des processus de contrôle et de pouvoir), elle consiste à

reconstituer la beauté et le plaisir de penser ensemble. Retrouver les plaisirs

de penser, non pas seulement par et pour nous-mêmes, mais en commun.

Retrouver le plaisir d’être ensemble, l’amour au sens du respect et de la

capacité à habiter avec l’autre. C’est l’enjeu principal de la décolonisation des

savoirs, parce que la colonisation a défait et s’est approprié tout cela. Elle l’a

fait de différentes manières dans les Amériques, en Asie, en Afrique, mais

également en Europe. Ainsi, ce que nous appelons la « colonialité » est la

logique sous-jacente à toutes ces formes de colonisation. Et la

« décolonialité » connecte, quant à elle, différentes formes de

décolonisations.

Je pense, par ailleurs, que les technologies numériques nous confrontent à

une tentative croissante de tuer la pensée. Les concepts de communication,

d’information tuent celui de conversation, qui implique de se mouvoir dans

plusieurs directions alors que l’information ne suit qu’un seul chemin.

Retrouver le sens de la conversation, c’est retrouver la pensée, ce qui ne peut

être réalisé dans une société de la mesure qui nous force à la compétition les

uns avec les autres. Tel est le sens de la désobéissance épistémique. Désobéir

à tous ces procédés modernes de contrôle des individus leur faisant croire

qu’ils sont libres parce qu’ils empruntent la voie de l’information.

ACHILLE MBEMBE : Ce qui est en effet inquiétant, c’est la recolonisation

de différents champs de la connaissance par toutes sortes de déterminismes.

De nos jours, la confusion entre le savoir et les données (data) ne cesse de

s’aggraver. Walter Mignolo l’a suggéré en mentionnant la question

numérique. On assiste à la réduction de la connaissance à l’information. On

nous fait croire que le réel serait une affaire de quantité et la raison

calculante, le sommet de l’objectivité. Cette menace me paraît dominante,


aujourd’hui : la croyance que seuls les ordinateurs peuvent générer de

l’information et que ce qui n’est pas calculable n’existe pas. L’ordinateur

serait notre nouveau cerveau et notre nouvelle conscience. Dans un tel

contexte, décoloniser doit partir du principe que la connaissance ne peut être

réduite à un processus computationnel d’information. L’idée de

« décolonisation » doit se déployer de telle manière que, fidèle à ses origines

radicales, elle relève des défis qui posent la question des futurs de la vie sur

Terre, du futur de la raison.

Je suis convaincu qu’une des questions les plus urgentes de ce siècle est

celle des futurs du vivant. Renouer avec la pensée critique dans les conditions

contemporaines exige de soigner la raison, d’en prendre soin à une époque où

elle est, à peu près partout, mise en procès. Pourquoi poser la question de la

« décolonisation » en lien avec la vie, les futurs du vivant ? Nous avons

toujours été attentifs à la manière dont la vie émerge, aux conditions de son

évolution. Mais, aujourd’hui, la question centrale est plutôt : comment la

réparer ? Comment peut-elle se perpétuer, quand il est si difficile, pour un

grand nombre, d’envisager le lendemain, comme je le vois ici, en Afrique du

Sud où je vis et travaille. Comment peut-on en prendre soin et la partager

universellement ? Que reste-t-il du sujet humain à un âge où la raison opère à

travers les technologies de calcul ? Peut-on transformer ces techniques de

calcul, de pouvoir et de contrôle en instruments de libération ?

Chaque fois que j’entends le terme « décolonisation », ce sont ces

questions qui me viennent à l’esprit, auxquelles il faut ajouter la catastrophe

écologique imminente, mais également l’escalade technologique, la nécessité

d’une conscience non pas universelle, mais planétaire, et d’un avenir qui

engage, plus que les humains, l’ensemble du vivant. Ces débats, que l’époque

nous impose, portent sur la manière dont la vie sur Terre peut se perpétuer,

être soutenue. On ne peut répondre de façon appropriée à ces questions du

seul point de vue de la logique du marché, qui considère la vie comme une

marchandise. En parlant de décolonisation du savoir, nous nous confrontons à

la croyance selon laquelle tout serait potentiellement calculable et prédictible.


Ce qui est rejeté, dans ce processus, c’est le fait que la vie est un système

ouvert, non linéaire, potentiellement chaotique – ce qu’on peut apprendre, par

exemple, des systèmes de pensée précoloniaux africains.

WALTER MIGNOLO : Dans mon dernier livre, The Politics of Decolonial

Investigations, la question est : qui enquête sur quoi ? De quel type de savoir

avons-nous besoin ? Pour quelles raisons et pour quelles fins ? Et enfin,

comment innover et créer des connaissances sur une plateforme décoloniale

détachée de l’architecture qui soutient l’édifice des savoirs produits en

Occident ?

Décoloniser veut dire créer et innover plutôt que déconstruire. Un des

problèmes de la technologie aujourd’hui (intelligence artificielle, génétique)

est qu’elle est liée au capital. Et le capital ne s’intéresse pas au vivant. Ce qui

l’intéresse, c’est de produire plus, non pas pour avoir plus, mais pour exercer

plus de contrôle. Mais quels moyens possédons-nous pour nous engager dans

ce type de conversation ?

Penser dans une perspective décoloniale, ce n’est pas seulement en finir

avec le colonialisme. Le questionnement décolonial porte sur notre manière

de comprendre le monde, la vie, la société, de façon à construire une manière

différente d’y vivre en commun.

J’aimerais ainsi ajouter un élément en lien avec ce qui précède. La

jonction entre l’intelligence humaine, le cerveau et l’intelligence artificielle

peut générer une nouvelle forme d’entité qui n’aurait plus rien à voir avec

l’humain tel que nous le connaissons maintenant. La question n’est pas de

savoir si c’est une bonne chose ou non, car l’objectif de cette jonction

intelligence humaine/intelligence artificielle est reliée au capital. Si elle

s’effectue, il serait très aisé de contrôler les 8 milliards d’habitants de cette

planète. Tout cela est rendu possible à cause du capitalisme qui encourage ce

type de recherche, d’investigation, en fournissant aux chercheurs le temps et

les moyens matériels de les mener.

Ce que nous avons appelé la matrice coloniale du pouvoir est l’équivalent

(pour dire les choses pédagogiquement) de ce que les psychanalystes ont


appelé l’inconscient. L’inconscient est cette structure qu’on ne peut pas voir,

mais qui travaille la subjectivité et se dévoile dans les récits des personnes

analysées. Ce qu’on appelle la matrice coloniale du pouvoir, c’est la structure

inconsciente de la modernité, de la civilisation occidentale. Cette matrice

coloniale du pouvoir – l’inconscient de la modernité ou les structures

profondes de la civilisation occidentale – a, comme le monstre du savant

Frankenstein, échappé à son créateur. Intelligence artificielle, recherche

génétique ne sont plus contrôlées exclusivement par l’Occident. Et il y a un

différend politique quant à la maîtrise de ces outils. Décolonialement parlant,

de quels types de savoirs avons-nous réellement besoin ? De quels moyens

décoloniaux disposons-nous pour réévaluer nos manières de penser, de vivre

ensemble, ou d’habiter cette planète ? De quels moyens disposons-nous pour

accéder, dans le monde entier, aux archives planétaires dont parlait Achille

Mbembe ?

Q. : Walter Mignolo, dans plusieurs de vos réponses, vous employez le terme

« décolonial ». Pourriez-vous expliquer le sens de ce terme ? Et, plus

spécifiquement, pourquoi vous récusez, dans votre travail, l’idée qu’on

puisse parler de « decolonial studies » ?

WALTER MIGNOLO : Le discours et le projet de décolonisation ont permis

à de nombreuses personnes de comprendre ce qui leur était arrivé, de se

rendre compte comment la colonialité s’était insérée dans leur vie. Et c’est

précisément la force de la pensée décoloniale de dévoiler cela. Il ne s’agit pas

seulement de transformer la pensée de manière abstraite. Comprendre la

colonialité, pour un grand nombre de personnes – y compris nous-mêmes –,

ç’a été comprendre ce qui leur était arrivé, comment la colonialité les habite

et comment elles habitent la colonialité. Pourquoi on leur a fait croire qu’elles

étaient inférieures, sous-développées, ou qu’elles devaient être modernes. La

question de la décolonisation ne concerne pas exclusivement les savoirs

académiques, elle a trait à la vie. C’est la raison pour laquelle, parler de

« decolonial studies », c’est tuer cette dimension, en réintroduisant dans des

logiques disciplinaires une démarche qui tente de leur échapper. Le terme


d’« études » fait de la colonialité un objet situé en dehors de nos vies.

Les questions décoloniales ne sont pas exclusivement des questions

académiques, mais aussi des questions de vie. Pour le dire comme le

philosophe argentin des années 1970 Rodolfo Kusch : « Nous ne connaissons

pas juste pour le fait de connaître, mais pour vivre. » À son tour, Humberto

Maturana – un penseur prestigieux, neurobiologiste, mort en 2021 – a

retourné les questionnements liés au champ biologique et à l’évolution, dans

tous les sens. Comme la connaissance est un fait biologique propre aux

organismes vivants, il faut souligner ses conditions biologiques

d’effectuation. Il existe un type de connaissance qui ne renvoie pas

uniquement au fait de raisonner. Chez tous les organismes vivants, la

connaissance s’articule aux sens, au corps ; cette articulation ne nous

représente pas le monde tel que nous l’appréhendons à travers ce que nous

apprennent les théories traditionnelles de la vision. Si on suit cette route, on

commence à comprendre la relation entre la connaissance et le vivant, chez

les animaux, les plantes, le vivant en général. Si les plantes ne connaissent

pas, elles meurent, parce que beaucoup d’éléments de leur environnement les

attaquent, constamment. C’est ainsi la raison pour laquelle parler de

« decolonial studies », c’est tuer de nombreuses dimensions de ce que les

pensées, les pratiques et les modes de vie décoloniaux tentent de faire.

Q. : Achille Mbembe, l’analyse du colonialisme est au coeur de vos travaux

sur l’histoire de l’Afrique et de sa situation planétaire au XXe siècle. Quelles

perspectives théoriques mais aussi politiques sont ouvertes par votre analyse

de l’histoire de la colonisation ?

ACHILLE MBEMBE : J’ai grandi au Cameroun après le colonialisme. À

l’époque (1960-1980), la grande question, celle qui agitait les esprits et

animait l’expérience intellectuelle et la vie culturelle en général était de

savoir ce que cela signifiait, d’être libéré de la colonisation et d’être

« indépendant », c’est-à-dire responsable de soi et des autres et appelé à

construire une nation. C’est cette question qui a façonné mon itinéraire. Il me

semble que Fanon a été celui qui l’a posée de la façon la plus radicale,
particulièrement dans Les Damnés de la terre, dans le chapitre

« Mésaventures de la conscience nationale ». Voilà donc l’origine de mon

propre travail.

Le colonialisme fait partie de ce qui nous a façonnés. Il n’est pas qu’une

simple parenthèse. Mais notre histoire s’inscrit dans une durée plus longue,

plus dense aussi, surtout au regard de ses multiples sources et affluents. Cette

richesse et cette densité, je la retrouve dans ce qu’on peut appeler, faute d’un

meilleur terme, les systèmes de pensée précoloniaux africains, ou les

métaphysiques animistes de chez nous. Elles ont existé dans les écrits, dans

les systèmes oraux. Elles ont été mises en oeuvre ou sculptées. Cette archive

protéiforme, hétérogène et indocile m’a toujours intéressé. Elle résonne avec

les cosmologies amérindiennes d’Amérique latine. Je pense sincèrement que

c’est dans cette bibliothèque immense, cette bibliothèque-monde qu’il nous

faut aller chercher, aujourd’hui, certaines des ressources dont nous avons

besoin pour réanimer et réenchanter une pensée critique d’allure

véritablement planétaire.

Il s’agit d’un type de pensée critique qui entend imaginer ce qu’une

communauté terrestre, qui n’est pas uniquement la communauté des hommes,

pourrait être. Je dis « communauté terrestre » en opposition à la vulgate

universaliste, en raison du lourd bagage que ce terme porte. En effet, en

partant de la Terre, il est possible de dessiner les contours d’une cosmologie

élargie, celle qui va au-delà du simple cosmopolitisme ou même de la

démocratie dans son sens restreint. Il est possible de dépasser les limites

d’une simple théorie de la citoyenneté, laquelle, on le sait, repose par

définition sur l’exclusion de l’étranger. Il est surtout possible de découvrir la

puissance de rupture d’une catégorie telle que celle de l’habitant, bien plus

inclusive, bien moins discriminatoire que toutes les autres.

WALTER MIGNOLO : J’aimerais ajouter quelque chose au sujet de la

reconstitution des savoirs qui ont été destitués. Il est important de

comprendre les histoires locales et la manière dont les peuples tentent de

travailler dans la même direction, mais avec des terminologies et des récits
différents. C’est ce que nous (dans le vocabulaire décolonial) appelons

« pluriversalité », au lieu d’universalité. Une conscience « planétaire »,

comme dirait Achille Mbembe, en lieu et place d’une conscience universelle.

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