(73) ‘local helicopter operation (LHO)’ means a commercial air transport operation of helicopters with
a maximum certified take-off mass (MCTOM) over 3 175 kg and a maximum operational passenger
seating configuration (MOPSC) of nine or less, by day, over routes navigated by reference to visual
landmarks, conducted within a local and defined geographical area specified in the operations
manual;
(74) ‘low-visibility operations (LVOs)’ means approach or take-off operations on a runway with a
runway visual range less than 550 m or with a decision height less than 200 ft;
(75) ‘low-visibility take-off (LVTO)’ means a take-off with an RVR less than 550 m;
(76) [deleted with Reg. (EU) 2021/2237]
(76a) ‘maintenance check flight (‘MCF’)’ means a flight of an aircraft with an airworthiness certificate
or with a permit to fly which is carried out for troubleshooting purposes or to check the functioning
of one or more systems, parts or appliances after maintenance, if the functioning of the systems,
parts or appliances cannot be established during ground checks and which is carried out in any of the
following situations:
(a) as required by the aircraft maintenance manual (‘AMM’) or any other maintenance data issued by
a design approval holder being responsible for the continuing airworthiness of the aircraft;
(b) after maintenance, as required by the operator or proposed by the organisation responsible for
the continuing airworthiness of the aircraft;
(c) as requested
Indemniser les rapatriés
Yann Scioldo-Zürcher Levi
L’organisation, en 1970, de l’indemnisation des biens immobiliers perdus
par les Français au terme de l’empire colonial signe une nouvelle étape de la
politique publique d’aide aux rapatriés. La loi du 26 décembre 1961, qui avait
réorganisé la politique de rapatriement des Français « ayant dû ou estimé
devoir quitter par suite d’événements politiques un territoire où ils étaient
établis et qui était antérieurement placé sous la souveraineté, le protectorat ou
la tutelle de la France », prévoyait, en son article 4, qu’un texte à venir aurait
pour tâche de fixer « le montant et les modalités d’une indemnisation en cas
de spoliation et de perte définitivement établie des biens ». Il s’agissait alors
pour le Premier ministre Michel Debré de maintenir la confiance en la
politique d’autodétermination de l’Algérie que son gouvernement menait et
de tenter d’endiguer la sédition des partisans de l’Algérie française. En vain.
La disparition subite de la société coloniale en 1962 et l’arrivée en métropole
d’un million de rapatriés ont priorisé, par des dispositifs étatiques
spécifiques, une politique d’accueil, de réinstallation et de retour à l’emploi.
L’indemnisation, constamment repoussée, devient en 1969 un argument
de la campagne présidentielle de Georges Pompidou. Votée une année après
son accession à la magistrature suprême, la loi du 15 juillet 1970 « relative à
une contribution nationale à l’indemnisation des Français dépossédés de
biens situés dans un territoire antérieurement placé sous la souveraineté, le
protectorat ou la tutelle de la France » n’a cependant pas résolu la question,
qu’elle a, au contraire, contribué à implanter durablement dans les débats
politiques français postcoloniaux. La décision de régler juridiquement la
privation des propriétés perdues était, en effet, une attente des rapatriés, qui
restaient redevables de leurs éventuels crédits contractés auprès des
institutions bancaires et souffraient d’un préjudice juridique au regard du
« droit de propriété », garanti par l’État, dont ils avaient été privés.
Les débats parlementaires n’ont pas su renouveler la définition de
l’indemnisation à la faveur des indépendances coloniales. S’agissait-il de
dédommager une situation provoquée par faits de guerre, alors que les
« événements » qui avaient mené à l’indépendance des territoires coloniaux
n’étaient pas, dans la plupart des cas, juridiquement considérés comme tels ?
La perte des biens relevait-elle du régime de l’indemnisation de l’État, de sa
fonction assurantielle, sinon des principes de solidarité nationale ? L’esprit de
la loi devait-il poursuivre la politique de régulation politique et sociale des
Français rapatriés d’Algérie, telle qu’elle avait été menée depuis 1962, ou, au
contraire, devait-il promouvoir une dimension morale de la notion de
réparation ? Et, dans ce dernier cas, qui était l’auteur du préjudice subi ? La
France coloniale et sa longue histoire de spoliation des terres, ou les pays
devenus indépendants ayant nationalisé ou proclamé vacants les biens des
Français ? Enfin, d’un point de vue pragmatique, comment financer des
compensations qui s’élevaient, selon le Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie,
à plus de 16 milliards de francs pour les exploitations agricoles et les locaux
commerciaux perdus, soit une somme quatre fois et demie supérieure au
projet de loi de finances rectificative pour l’année 1970 ? Ces derniers
chiffres ne prenaient pas même en compte les 260 000 logements abandonnés
en Algérie (dont 30 000 vendus à vil prix).
Outre des débats parlementaires houleux, et un vote final accordé par la
majorité présidentielle au seul titre de la solidarité gouvernementale, la loi du
15 juillet 1970 ne créa aucun consensus politique. Le gouvernement imposa
la notion de « solidarité corrélative », qui définissait les principes d’une
« indemnisation à caractère social », devant être prioritairement versée aux
Français « âgés et nécessiteux ». Il fut entendu de compenser les biens perdus
à hauteur maximale de 500 000 francs (567 419,51 euros constants de
l’année 2021), en fonction de barèmes qui remboursaient intégralement les
propriétés modestes, très partiellement les biens les plus onéreux, et
frustraient les classes moyennes privées de la reconstitution de leurs
patrimoines. Les sommes allouées, sans prélèvements fiscaux
supplémentaires, ne prenaient pas en considération l’inflation intervenue
depuis les indépendances.
Provoquant l’ire des bénéficiaires, et non sans une certaine gêne des
parlementaires, il fut acté au moment même du vote que d’autres lois
d’indemnisation seraient mises en oeuvre à l’avenir. Cela allait être le cas en
1975 et 1985, pour devenir ensuite un argument récurrent des campagnes
électorales présidentielles. Dès lors, la relation entre associations de rapatriés
et institutions gouvernementales se trouva pervertie à un chantage électoral et
à la complétion financière de lois diluant les sommes reçues au fil des
décennies et privant les récipiendaires du sentiment de réparation et de la
possibilité de transmettre la valeur compensée d’un patrimoine disparu.
BIBLIOGRAPHIE
Claire ELDRIDGE, From Empire to Exile : History and Memory Within the
pied-noir and harki Communities, 1962-2002, Manchester, Manchester
University Press, 2016.
Yann SCIOLDO-ZÜRCHER LEVI, Devenir métropolitain. Parcours et politique
d’intégration de rapatriés d’Algérie en métropole, de 1954 au début du
XXIe siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 2010.
—, « L’indemnisation des biens perdus des rapatriés d’Algérie : politique de
retour ou innovation postcoloniale ? », Revue européenne des migrations
internationales, vol. 29, no 3, 2013, p. 77-91.
Françafrique : des rapports asymétriques
Jean-Pierre Bat
À l’aube de la décennie 1960, la France reste une société profondément
marquée par la défaite de 1940, l’Occupation et ses crises coloniales. 1960
s’avère un moment de cristallisation et d’adaptation de ses politiques
d’influence grâce à l’Afrique. La rupture avec la IVe République coloniale
n’est pas aussi évidente que le laisse croire la Ve République : l’essentiel de la
classe politique d’Afrique occidentale française (AOF), d’Afrique équatoriale
française (AEF) et de Madagascar est issue de l’Union française – c’est-àdire
du projet colonial de 1946. Certes, la plupart des élites politiques sont
nées de la lutte contre les injustices coloniales : combat contre le travail forcé
et le Code de l’indigénat, action en faveur de l’égalité des droits civiques,
militantisme syndical urbain et rural. La cartographie politique de l’Union
française se construit sur les répressions coloniales (Madagascar 1947 ou
Côte d’Ivoire entre 1948 et 1950), ses conflits asymétriques (guerre du
Cameroun contre l’Union des populations du Cameroun – UPC) et ses tabous
politiques qui entourent ces violences coloniales et traumatismes. Mais, à
l’intérieur des dynamiques anticoloniales, d’autres lignes de fracture se jouent
par-delà la seule opposition entre partisans et adversaires de l’ordre colonial.
Dans les formations politiques africaines, un débat s’opère entre la « lutte
contre le colonialisme » et la « lutte pour l’indépendance » : les affrontements
au sein du Rassemblement démocratique africain (RDA), fédération
interafricaine créée en 1946 à Bamako, ont été violents entre les partisans de
l’indépendance immédiate (Ruben Um Nyobé et Félix Moumié de l’UPC, ou
Djibo Bakary du Sawaba nigérien) et les partisans d’une voie réformiste en
lien étroit avec la France (l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, chef du RDA).
L’étape ultime de ce bras de fer s’est jouée avec la querelle fédérale en AOF :
l’échec de la fédération du Mali entre 1958 et 1960 garantit une place
centrale à Houphouët-Boigny, qui parvient à s’imposer comme le principal
interlocuteur des autorités françaises au coeur de la politique que Paris retisse
en Afrique francophone. Cette dimension est essentielle pour comprendre la
construction de la politique africaine de la France dont le responsable, dans le
système gaulliste, est le conseiller élyséen Jacques Foccart.
Institutionnellement, la Communauté franco-africaine mort-née (qui
succède à l’Union française en 1958) laisse derrière elle un secrétariat général
installé à l’Élysée. Jacques Foccart en hérite en 1960 et le transforme en
secrétariat général des Affaires africaines et malgaches : c’est l’ancêtre de la
cellule Afrique de l’Élysée. En 1974, sous Giscard, s’opère un « changement
dans la continuité » : le successeur de Foccart n’est autre que son bras droit,
René Journiac. Même si les présidents promettent de réformer le système,
l’architecture présidentielle des Affaires africaines se maintient. De 1981 à
1995, François Mitterrand s’accommode parfaitement de ce dispositif : après
Guy Penne, il nomme à la tête de la cellule Afrique son fils Jean-Christophe
Mitterrand (surnommé « Papamadit »). La place de la cellule Afrique de
l’Élysée est centrale : elle incarne physiquement et politiquement le lien
direct du président français avec ses homologues africains du pré carré. Elle
garantit un espace de secret à travers les activités de son « Monsieur
Afrique » qui ne rend de comptes qu’au président de la République. Foccart
inaugure les relations interpersonnelles entre lui et les chefs d’État du « pré
carré », dont Houphouët-Boigny fait figure de primus inter pares. Ces liens
de haut niveau se doublent de l’envoi d’émissaires et de la nomination de
conseillers français auprès de présidents africains.
Si le Quai d’Orsay s’ouvre à l’Afrique francophone en 1960 (avant, ce
sujet ne relevait que du ministère de la France d’outre-mer, c’est-à-dire des
Colonies), l’exercice d’une diplomatie traditionnelle souffre de deux limites.
Premièrement, les postes sensibles sont confiés à des fidèles du pouvoir
présidentiel français, à l’image de Maurice Delauney nommé ambassadeur de
France au Gabon pour accompagner l’installation au pouvoir d’Omar Bongo
dans les années 1960 et 1970. Deuxièmement, le ministère de la Coopération,
surnommé « ministère de l’Afrique », dispute son périmètre africain au Quai
d’Orsay au point de supplanter celui-ci en termes de moyens : le ministère du
Plan ivoirien est moqué en « ministère du Blanc » pour décrire le nombre et
l’influence des coopérants français dans les années 1970-1980. L’assistance
technique devient le maître mot de la coopération entre la France et ses
anciennes colonies africaines. Entre les années 1960 et 1980, une culture
postcoloniale se développe, qui mêle les anciens cadres coloniaux et une
nouvelle génération née dans la coopération. Mais c’est sans conteste dans le
domaine de la sécurité politique que le système est le plus abouti :
contrairement à une idée reçue, le Service de documentation extérieure et de
contre-espionnage (SDECE), devenu Direction générale de la sécurité
extérieure (DGSE), n’organise pas tant des coups d’État en Afrique qu’il
n’accompagne la création des services de sécurité d’État (pudiquement
appelés « Documentation »). Ces services de renseignement africains sont
étroitement liés à leur partenaire français : le commissaire camerounais Jean
Fochivé, figure policière centrale de 1960 aux années 1990, en est
l’archétype. La protection politique et physique des chefs d’État « amis de la
France » devient un objectif politique en soi : des gardes présidentielles (GP)
sont créées avec l’aide de la France, du Gabon (avec des anciens du SDECE)
jusqu’aux Comores (avec le mercenaire Bob Denard). Enfin, la France trouve
en Afrique francophone un espace géopolitique privilégié pour maintenir son
influence militaire avec notamment les bases et camps de Dakar, Port-Bouët,
Libreville, N’Djamena, Bangui, Bouar ou encore Djibouti. Les accords
secrets de défense (dont les premiers sont dénoncés dès le début des années
1970) constituent la clé de voûte originelle de ce pacte politico-sécuritaire.
Avec ses interventions répétées au Tchad à partir de la fin des années 1960, la
France relance sa présence militaire en Afrique depuis la fin de la guerre
d’Algérie.
« Françafrique » : le mot a souvent résumé la politique postcoloniale
française pour mieux la dénoncer. Il désigne une sorte de délit d’initié
géopolitique, qualifiant les compromissions réciproques de la France avec les
régimes autoritaires de son pré carré africain. La date de 1960, ne doit pas
tromper : elle ne résume pas les décolonisations. D’abord parce que ce n’est
pas la seule date (Guinée en 1958, Comores en 1975 et Djibouti en 1977) ;
ensuite parce que la date d’indépendance officielle ne réduit pas la
complexité des rapports asymétriques issus de la situation coloniale et
postcoloniale. Durant un temps géopolitique précis, celui de la guerre froide
et des décolonisations, Paris bâtit une nouvelle stratégie d’influence à partir
de ses colonies africaines.
L’écrivain Ahmadou Kourouma dresse un portrait au vitriol de la
Françafrique dans son roman En attendant le vote des bêtes sauvages : à
travers le dictateur Koyaga de la République du Golfe (avatar littéraire du
président-général togolais Eyadéma), il décrit les mécanismes de la
Françafrique. Cette fiction aborde mieux que l’histoire le malaise politicomémoriel
de la Françafrique. Car, au début de la décennie 1990, l’édifice
imaginé en 1960 craque : les dictateurs vieillissants, contestés ou malades,
disparaissent. La géopolitique de la guerre froide disparaît. Dans les
années 1970 et 1980, une série de critiques émergent dans le débat public. Le
scandale s’invite dans la chronique des relations franco-africaines, à l’image
de l’affaire des diamants de Bokassa (à la veille de l’élection présidentielle de
1981, Valéry Giscard d’Estaing est accusé d’avoir reçu des diamants du
président de la République centrafricaine). La politique de « troc » autour des
matières premières stratégiques africaines est dénoncée avec le pétrole du
golfe de Guinée et les complicités générées, avec leur « argent sale » et les
jeux de rétrocommissions couverts par la société pétrolière Elf. La crise
économique des années 1980 met en avant la question de la dette et la
globalisation économique qui frappe les économies africaines de plein fouet
(effondrement du cours du coton, du café et du cacao). Des voix africaines
s’élèvent pour dénoncer le système asymétrique postcolonial, comme
Thomas Sankara au Burkina Faso. Les plans d’ajustements structurels
frappent de plein fouet les économies africaines : la question du franc CFA
est concomitamment posée avec celle de la dette des années 1980 – tandis
que Paris retarde la dévaluation du CFA, qui n’intervient qu’en 1994, au
lendemain de la mort d’Houphouët-Boigny. Enfin, la question migratoire
prend de l’importance dans le débat politique français des années 1980 : la loi
Pasqua de 1986, qui durcit considérablement les conditions d’entrée et de
séjour des étrangers, vise et affecte en priorité les Africains (elle est
complétée par la deuxième loi Pasqua de 1993).
Le discours de La Baule de 1990, prononcé par Mitterrand à la faveur du
16e sommet France-Afrique et qui conditionne officiellement l’aide publique
au développement à la démocratisation des régimes, est censé repositionner la
politique africaine de la France. Mais les réalités géopolitiques des années
1990 et le poids de l’héritage postcolonial s’avèrent plus lourds – à l’image
de la crise du Rwanda… –, tandis que des voix contestatrices s’organisent
dans la société civile (artistes, intellectuels, activistes, militants). La question
postcoloniale émerge clairement au cours de la décennie 1990 pour interroger
ce passé immédiat, sur fond de contestation des présidences Mitterrand et
Chirac face aux refoulés mémoriels, pendant que les présidents Eyadéma ou
Bongo survivent aux mutations démocratiques des années 1990 jusqu’à leur
décès respectivement en 2005 et 2009.
BIBLIOGRAPHIE
Jean-Pierre BAT, Le Syndrome Foccart. La politique française en Afrique de
1959 à nos jours, Paris, Gallimard, 2012.
Thomas BORREL, Amzat BOUKARI YABARA, Benoît COLLOMBAT et
Thomas DELTOMBE (dir.), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de
la Françafrique, Paris, Éditions du Seuil, 2021.
Frédéric GRAH MEL, Félix Houphouët-Boigny. Biographie, Abidjan/Paris,
CERAP/ Maisonneuve & Larose, 2003, t. 1, et CERAP/Karthala, 2010, t. 2
et 3.
Ahmadou KOUROUMA, En attendant le vote des bêtes sauvages, Paris,
Éditions du Seuil, 1998.
Jean-François OBIANG, France-Gabon. Pratiques clientélaires et logiques
d’État dans les relations franco-africaines, Paris, Karthala, 2007.
Pourquoi des essais nucléaires en Algérie
Sezin Topçu
« Hourrah pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus
fière », s’exclame le général de Gaulle le 13 février 1960. Le moment est
historique. La France vient de faire exploser à Reggane (Algérie) la
« Gerboise bleue », sa première bombe atomique. Quelques mois plus tard la
« Gerboise blanche » et la « Gerboise rouge » prendront le relais. À la
colonisation armée de l’Algérie sous le drapeau tricolore succède ainsi sa
colonisation radioactive propulsée par le champignon tricolore. À l’ère des
décolonisations, l’empire colonial français atomisé instaure par ce biais un
nouveau type de pouvoir : nucléaire.
En quête de sa grandeur perdue pendant la Seconde Guerre mondiale, la
France s’est lancée dès après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki
dans l’aventure atomique. Le CEA (Commissariat à l’énergie atomique) créé
en 1945 à l’initiative de Charles de Gaulle a une double mission, civile et
militaire, et est doté de moyens techniques et humains accrus. En 1947,
l’URSS acquiert sa première bombe atomique. En 1952, l’Angleterre réalise
son premier essai atomique en Australie tandis que les États-Unis font
exploser leur bombe thermonucléaire dans le Pacifique. La même année, la
France lance son premier plan quinquennal d’énergie atomique, ayant pour
objectif avéré de produire au moins cinquante kilos de plutonium 239,
quantité suffisante pour fabriquer 6 à 8 bombes. Les infrastructures
nécessaires à l’armement nucléaire sont mises en place dans la foulée, à
commencer par deux piles plutonigènes et une usine d’extraction de
plutonium à Marcoule. Sous la Ve République, le projet d’armement nucléaire
de la France devient officiel. L’arme atomique doit garantir
l’« indépendance » nationale en permettant une stratégie militaire autonome
vis-à-vis des cercles européens et atlantiques. En 1957, le deuxième plan
quinquennal de l’énergie nucléaire prévoit de doter le pays de combustible
pour la propulsion de sous-marins ainsi que de l’arme thermonucléaire. Le
site de Reggane est retenu pour les premiers essais nucléaires.
L’indépendance de l’Algérie en 1962 ne changera pas immédiatement la
donne. Les accords d’Évian autorisent la France à réaliser des expériences
atomiques dans plusieurs bases sahariennes jusqu’en 1967.
À la suite de l’explosion de la Gerboise bleue, 16 autres seront réalisées
en Algérie, dont 13 souterraines. Le tir de la Gerboise blanche le 1er avril
1960 est qualifié par la presse de « discrète récidive ». Le premier essai
souterrain a lieu quant à lui le 7 novembre 1961 à In Ekker dans le secret
absolu. La presse ne le révèle qu’au mois de mai de l’année suivante, à la
suite du deuxième essai souterrain (1er mai 1962), qu’elle croyait être le
premier. À l’origine de cette médiatisation inattendue : un accident. Un nuage
radioactif échappé de la galerie provoque l’irradiation aiguë d’une dizaine de
militaires, événement connu en tant qu’« accident de Beryl », du nom de code
de l’essai.
De nombreuses critiques et controverses surgissent avant et après le
premier essai nucléaire français réalisé dans le Sahara en pleine guerre
d’indépendance algérienne. Les pacifistes, les États et les populations
concernés dénoncent la bombe « sale », la bombe « coloniale » visant non
seulement à intimider mais aussi à « anéantir » l’Algérie. En novembre 1959,
vingt pays afro-asiatiques déposent à l’ONU une résolution contre l’essai,
dans le but de « défendre leur avenir ». Un mois plus tard, des centaines de
pacifistes occidentaux et africains tentent sans succès de pénétrer sur le site
de tir de Reggane. Fin janvier 1960, plusieurs dizaines de milliers de
personnes manifestent devant l’Ambassade de France à Tunis. Entre-temps,
Calvi est pressenti pour la mise en place d’un centre de tir souterrain, projet
avorté après avoir été massivement contesté. En mars 1963, de vives
protestations surgissent en Algérie face à la perspective d’une nouvelle
explosion souterraine à In Ekker prévue le jour du premier anniversaire des
accords d’Évian. À partir de 1966, suite aux fortes oppositions de l’Algérie,
les essais atomiques se déplacent vers la Polynésie, pour faire exploser la
première bombe H française, très polluante.
Les essais atomiques français des décennies 1950 et 1960 s’inscrivent
dans une période où le monde entier devient le théâtre d’explosions. Pendant
la seule année 1958, pas moins de 307 essais ont lieu, dont la plupart
atmosphériques. Ce rythme d’explosions est conservé encore en 1962, c’està-
dire l’année précédant le traité d’interdiction des essais aériens. La
controverse sur les effets sanitaires et environnementaux des essais atomiques
bat son plein durant cette période, notamment à la suite de l’essai américain
Castle Bravo, le 1er mars 1954, à l’origine d’une prise de conscience
mondiale vis-à-vis du risque radioactif. Les mouvements pacifistes et
d’opposition aux essais atomiques gagnent à partir de là une dimension
internationale. Il faudra cependant attendre plus de quatre décennies pour la
publicisation et la reconnaissance de l’impact sanitaire des 210 explosions
réalisées par la France. Elles interviennent grâce à la mobilisation des
vétérans ou de leurs proches. En janvier 2010, une loi d’indemnisation des
vétérans des essais nucléaires est adoptée, loi qui aurait pu concerner des
dizaines voire des centaines de milliers de victimes si la plupart d’entre elles
n’avaient pas déjà disparu. Beaucoup ont ainsi été condamnées au silence et à
l’oubli, malgré le bruit sidérant de la bombe les ayant anéanties ou rendues
malades, tout en ressuscitant l’empire français déchu.
BIBLIOGRAPHIE
Bruno BARRILLOT, Les Irradiés de la République. Les victimes des essais
nucléaires français prennent la parole, Bruxelles, Grip / Éditions Complexe,
2003.
André BENDJEBBAR, Histoire secrète de la bombe atomique française, Paris,
Le Cherche midi, 2000.
Lawrence WITTNER, The Struggle Against the Bomb, vol. 2, Resisting the
Bomb : A History of the World Nuclear Disarmament Movement, 1954-1970,
Stanford, Stanford University Press, 1997.
Thomas Sankara : une icône africaine
Karine Chartier Ramondy
Trente-quatre ans après sa mort le 15 octobre 1987, le leader burkinabè
Thomas Sankara reste une icône majeure de la lutte contre les ex-puissances
coloniales, comme le prouve la couverture médiatique du procès de ses
assassins ouvert à Ouagadougou le 10 octobre 2021. Malgré la brièveté de sa
présidence, il a laissé une marque indélébile au Burkina Faso, qui lui doit son
nom. À l’échelle mondiale et panafricaine, son charisme, sa liberté de ton,
son intégrité, ses idées avant-gardistes font de cet homme trahi et assassiné à
38 ans une référence régulièrement convoquée quand il est question de
courage en politique et de résistance face aux puissants.
L’homme qui devient, le 4 août 1983, président de l’ancienne Haute-
Volta, colonie de l’Afrique occidentale française (AOF), est issu d’une
famille modeste et catholique. Il a reçu une solide éducation dans le système
français grâce à son père, vétéran, puis à l’École militaire préparatoire de
Ouagadougou. Dans cet établissement, fondé par l’armée française en 1951,
il reçoit des enseignements très classiques mais est également sensibilisé aux
idéaux de gauche et à la résistance anticoloniale par certains enseignants
africains, notamment Adama Touré, son professeur d’histoire. Diplômé en
1969, il est sélectionné pour une formation militaire de quatre ans organisée à
Madagascar. Son intégration, en 1972, à l’unité des « Bérets verts » lui
permet de cerner l’importance du rôle des militaires dans les projets de
développement au côté des paysans.
À son retour en 1973, la Haute-Volta est en pleine sécheresse. Chef de la
base d’entraînement des commandos de Pô, Sankara applique localement son
expérience malgache pour sortir la région de la crise. Il rejoint
idéologiquement ses amis d’enfance devenus activistes marxistes et tiersmondistes
suite aux soulèvements étudiants de 1968. Son charisme lui assure
une popularité croissante au sein des partisans de la gauche civile mais aussi
chez les jeunes officiers progressistes qui réalisent, sans lui, un coup d’État le
7 novembre 1982. Son voyage à New Delhi, au sommet du mouvement des
non-alignés, en mars 1983, lui confère une stature panafricaine, un réseau
diplomatique et financier qui facilite son accession au pouvoir en tant que
Premier ministre du gouvernement de Jean-Baptiste Ouédraogo. Ses
rencontres avec des figures révolutionnaires comme le Cubain Fidel Castro,
Jerry Rawlings au Ghana et Mouammar Kadhafi en Libye confortent ses
aspirations au changement dans une époque marquée par les politiques
néolibérales.
Sa prise de pouvoir présidentielle repose sur une alliance fragile entre
civils et militaires. Dès le début, des rivalités et des luttes intestines minent le
Conseil national de la révolution (CNR), notamment sur la question du rôle
policier des Comités de défense de la révolution. Dès août 1984, les membres
du Parti africain de l’indépendance (PAI) sont exclus du gouvernement, ce
qui renforce le pouvoir des militaires partageant de moins en moins les idées
progressistes de Sankara. Son programme visant à promouvoir l’égalité
hommes-femmes, sa lutte acharnée contre la corruption, l’utilisation des
fonds de l’armée pour le développement rural, mais surtout sa gestion
malheureuse de la guerre contre le Mali en 1985, ont détourné une large part
de ses collègues officiers. Ce discrédit interne est renforcé et lié à des
pressions extérieures dont Blaise Compaoré, son ami depuis 1974, est le
dénominateur commun. Le mariage de celui-ci avec une parente
d’Houphouët-Boigny, en juin 1985, permet au gouvernement ivoirien, qui
craint la contagion révolutionnaire, de renforcer sa surveillance. La popularité
grandissante de Sankara et les formules provocatrices dont il use dans ses
discours conduisent aussi les gouvernements français et américain à réduire
leur financement du programme du développement porté par le CNR.
Les projets sur l’autosuffisance, le reboisement ou le logement
dépendaient d’institutions comme le Fonds monétaire international et de
gouvernements contre lesquels Sankara se battait. Ces coupes budgétaires ont
contribué à ruiner les efforts du peuple burkinabè et à faire fondre les
soutiens de son dirigeant. De plus, ses rencontres avec Kadhafi l’ont placé
dans la ligne de mire du gouvernement américain et sa prise de distance n’a
jamais réussi à effacer le « nuage libyen ».
Si les puissances étrangères évoquées n’ont pas travaillé de concert à sa
chute, toutes en étaient informées et voyaient en Compaoré un interlocuteur
plus modéré. Le coup d’État orchestré par ce dernier intervient à un moment
où la révolution est « en panne ». Il débouche sur l’assassinat de Sankara et
de douze de ses compagnons dans le pavillon où se réunissait le Conseil
spécial du CNR. Le commando passe à l’action avec la complicité, entre
autres, du général Diendéré, chef de corps adjoint du commando de Pô, du
sergent-chef Hyacinthe Kafando, toujours en fuite, et de Yamba Élysée
Ilboudo, le seul accusé à avoir reconnu sa participation, alors soldat et
chauffeur de Compaoré.
Le corps de Sankara a été enterré à la sauvette et soustrait à sa famille
jusqu’en 1988. Le renversement en 2014 de Compaoré, devenu président peu
de temps après l’assassinat, a largement favorisé la remise en valeur de
l’héritage posthume de Sankara et la nécessité de rendre justice. Ainsi, le
6 avril 2022, le tribunal militaire de Ouagadougou a prononcé un verdict
historique en condamnant à perpétuité les trois principaux accusés de
l’assassinat : Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando, tous les deux absents
aux audiences, et le général Diendéré déjà en prison. Huit autres accusés ont
été condamnés à des peines allant de trois ans à vingt ans de détention. Trois
accusés, enfin, ont été acquittés.
BIBLIOGRAPHIE
Bruno JAFFRÉ, Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou la mort, Paris,
L’Harmattan, 2007.
Brian J. PETERSON, Thomas Sankara : A Revolutionary in Cold War Africa,
Bloomington, Indiana University Press, 2021.
Thomas SANKARA, Thomas Sankara Speaks : The Burkina Faso Revolution,
1983-1987, New York, Pathfinders Press, 1988.