Le roman de Tristan et Yseut, (traduit et adapté par J.
Bédier) : Extrait du chapitre 6
"LE GRAND PIN"
Ce n'est pas Brangien la fidèle, c'est eux-mêmes que les amants doivent redouter. Mais
comment leurs cœurs enivrés seraient-ils vigilants ? L'amour les presse, comme la soif
précipite vers la rivière le cerf sur ses fins ; ou tel encore, après un long jeûne, l'épervier
soudain lâché fond sur la proie. Hélas ! amour ne se peut celer. Certes, par la prudence de
Brangien, nul ne surprit la reine entre les bras de son ami ; mais, à toute heure, en tout lieu,
chacun ne voit-il pas comment le désir les agite, les étreint, déborde de tous leurs sens ainsi
que le vin nouveau ruisselle de la cuve ?
[...] A son tour, contre son cœur, il épia son neveu, il épia la reine. Mais Brangien s'en
aperçut, les avertit, et vainement le roi tenta d'éprouver Iseut par des ruses. Il s'indigna bientôt
de ce vil combat, et, comprenant qu'il ne pourrait plus chasser le soupçon, il manda Tristan et
lui dit : « Tristan, éloigne-toi de ce château ; et, quand tu l'auras quitté, ne sois plus si hardi
que d'en franchir les fossés ni les lices. Des félons t'accusent d'une grande traîtrise. Ne
m'interroge pas : je ne saurais rapporter leurs propos sans nous honnir tous les deux. Ne
cherche pas des paroles qui m'apaisent : je le sens, elles resteraient vaines. Pourtant, je ne
crois pas les félons : si je les croyais, ne t'aurais-je pas déjà jeté à la mort honteuse ? Mais
leurs discours maléfiques ont troublé mon cœur, et seul ton départ le calmera. Pars ; sans
doute je te rappellerai bientôt ; pars, mon fils toujours cher ! »
[... ] Derrière les tours bien closes, Iseut la Blonde languit aussi, plus malheureuse
encore : car, parmi ces étrangers qui l'épient, il lui faut tout le jour feindre la joie et rire ; et, la
nuit, étendue aux côtés du roi Marc, il lui faut dompter, immobile, l'agitation de ses membres
et les tressauts de la fièvre. Elle veut fuir vers Tristan. Il lui semble qu'elle se lève et qu'elle
court jusqu'à la porte ; mais, sur le seuil obscur, les félons ont tendu de grandes faulx : les
lames affilées et méchantes saisissent au passage ses genoux délicats. Il lui semble qu'elle
tombe et que, de ses genoux tranchés, s'élancent deux rouges fontaines. Bientôt les amants
mourront, si nul ne les secourt. Et qui donc les secourra, sinon Brangien ? Au péril de sa vie,
elle s'est glissée vers la maison où Tristan languit. Gorvenal lui ouvre tout joyeux, et, pour
sauver les amants, elle enseigne une ruse à Tristan. Non, jamais, seigneurs, vous n'aurez ouï
parler d'une plus belle ruse d'amour. Derrière le château de Tintagel, un verger s'étendait,
vaste et clos de fortes palissades. De beaux arbres y croissaient sans nombre, chargés de
fruits, d'oiseaux et de grappes odorantes. Au lieu le plus éloigné du château, tout auprès des
pieux de la palissade, un pin s'élevait, haut et droit, dont le tronc robuste soutenait une large
ramure. A son pied, une source vive : l'eau s'épandait d'abord en une large nappe, claire et
calme, enclose par un perron de marbre ; puis, contenue entre deux rives resserrées, elle
courait par le verger et, pénétrant dans l'intérieur même du château, traversait les chambres
des femmes. Or, chaque soir, Tristan, par le conseil de Brangien, taillait avec art des
morceaux d'écorce et de menus branchages. Il franchissait les pieux aigus, et, venu sous le
pin, jetait les copeaux dans la fontaine. Légers comme l'écume, ils surnageaient et coulaient
avec elle, et, dans les chambres des femmes, Iseut épiait leur venue. Aussitôt, les soirs où
Brangien avait su écarter le roi Marc et les félons, elle s'en venait vers son ami. Elle s'en vient,
agile et craintive pourtant, guettant à chacun de ses pas si des félons se sont embusqués
derrière les arbres. Mais, dès que Tristan l'a vue, les bras ouverts, il s'élance vers elle. Alors la
nuit les protège et l'ombre amie du grand pin.
[...]En haine de beauté et de prouesse, le petit homme méchant traça les caractères de
sorcellerie, jeta ses charmes et ses sorts, considéra le cours d'Orion et de Lucifer, et dit : «
Vivez en joie, beaux seigneurs ; cette nuit vous pourrez les saisir. » Ils le menèrent devant le
roi. «Sire, dit le sorcier, mandez à vos veneurs qu'ils mettent la laisse aux limiers et la selle
aux chevaux ; annoncez que sept jours et sept nuits vous vivrez dans la forêt, pour conduire
votre chasse, et vous me pendrez aux fourches si vous n'entendez pas, cette nuit même, quel
discours Tristan tient à la reine. » Le roi fit ainsi, contre son cœur. La nuit tombée, il laissa ses
veneurs dans la forêt, prit le nain en croupe, et retourna vers Tintagel. Par une entrée qu'il
savait, il pénétra dans le verger, et le nain le conduisit sous le grand pin. « Beau roi, il
convient que vous montiez dans les branches de cet arbre. Portez là-haut votre arc et vos
flèches : ils vous serviront peut-être. Et tenez-vous coi : vous n'attendrez pas longuement. –
Va-t'en, chien de l'Ennemi ! » répondit Marc. Et le nain s'en alla, emmenant le cheval. Il avait
dit vrai : le roi n'attendit pas longuement. Cette nuit, la lune brillait, claire et belle. Caché dans
la ramure, le roi vit son neveu bondir par-dessus les pieux aigus. Tristan vint sous l'arbre et
jeta dans l'eau les copeaux et les branchages. Mais, comme il s'était penché sur la fontaine en
les jetant, il vit, réfléchie dans l'eau, l'image du roi. Ah ! s'il pouvait arrêter les copeaux qui
fuient ! Mais non, ils courent, rapides, par le verger. Là-bas, dans les chambres des femmes,
Iseut épie leur venue ; déjà, sans doute, elle les voit, elle accourt. Que Dieu protège les amants
! Elle vient. Assis, immobile, Tristan la regarde, et, dans l'arbre, il entend le crissement de la
flèche, qui s'encoche dans la corde de l'arc. Elle vient, agile et prudente pourtant, comme elle
avait coutume. « Qu'est-ce donc ? pense-t-elle. Pourquoi Tristan n'accourt-il pas ce soir à ma
rencontre ? aurait-il vu quelque ennemi ? » Elle s'arrête, fouille du regard les fourrés noirs ;
soudain, à la clarté de la lune, elle aperçut à son tour l'ombre du roi dans la fontaine. Elle
montra bien la sagesse des femmes, en ce qu'elle ne leva point les yeux vers les branches de
l'arbre : « Seigneur Dieu ! dit-elle tout bas, accordez-moi seulement que je puisse parler la
première !» Elle s'approche encore. Ecoutez comme elle devance et prévient son ami : «Sire
Tristan, qu'avez-vous osé ? M'attirer en tel lieu, à telle heure ! Maintes fois déjà vous m'aviez
mandée, pour me supplier, disiez-vous. Et par quelle prière ? Qu'attendez-vous de moi ? Je
suis venue enfin, car je n'ai pu l'oublier, si je suis reine, je vous le dois. Me voici donc : que
voulez-vous ? – Reine, vous crier merci, afin que vous apaisiez le roi ! » Elle tremble et
pleure. Mais Tristan loue le Seigneur Dieu, qui a montré le péril à son amie. « Oui, reine, je
vous ai mandée souvent et toujours en vain ; jamais, depuis que le roi m'a chassé, vous n'avez
daigné venir à mon appel. Mais prenez en pitié le chétif que voici ; le roi me hait, j'ignore
pourquoi ; mais vous le savez peut-être ; et qui donc pourrait charmer sa colère, sinon vous
seule, reine franche, courtoise Iseut, en qui son cœur se fie ? – En vérité, sire Tristan, ignorez-
vous encore qu'il nous soupçonne tous les deux ? Et de quelle traîtrise ! faut-il, par surcroît de
honte, que ce soit moi qui vous l'apprenne ? Mon seigneur croit que je vous aime d'amour
coupable. Dieu le sait pourtant, et, si je mens, qu'il honnisse mon corps ! jamais je n'ai donné
mon amour à nul homme, hormis à celui qui le premier m'a prise, vierge, entre ses bras. Et
vous voulez, Tristan, que j'implore du roi votre pardon ? Mais s'il savait seulement que je suis
venue sous ce pin, demain il ferait jeter ma cendre aux vents ! » Tristan gémit : « Bel oncle,
on dit : « Nul n'est vilain, s'il ne fait vilenie. » Mais en quel cœur a pu naître un tel soupçon ?
– Sire Tristan, que voulez-vous dire ? Non, le roi mon seigneur n'eût pas de lui-même imaginé
telle vilenie. Mais les félons de cette terre lui ont fait accroire ce mensonge, car il est facile de
décevoir les cœurs loyaux. Ils s'aiment, lui ont-ils dit, et les félons nous l'ont tourné à crime.
Oui, vous m'aimiez, Tristan ; pourquoi le nier ? ne suis-je pas la femme de votre oncle et ne
vous avais-je pas deux fois sauvé de la mort ? Oui, je vous aimais en retour ; n'êtes-vous pas
du lignage du roi, et n'ai-je pas ouï maintes fois ma mère répéter qu'une femme n'aime pas son
seigneur tant qu'elle n'aime pas la parenté de son seigneur ? C'est pour l'amour du roi que je
vous aimais, Tristan ; maintenant encore, s'il vous reçoit en grâce, j'en serai joyeuse. Mais
mon corps tremble, j'ai grand'peur, je pars, j'ai trop demeuré déjà. » Dans la ramure, le roi eut
pitié et sourit doucement.