La rigueur du principe ou le plaisir du bonheur
La morale kantienne
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(1) Kant, E. (1797) D'un prétendu droit de mentir par l'humanité.
« Celui qui ment, quelle que soit la bonté des intentions qui animaient
son mensonge, doit donc répondre des conséquences qui en résultent,
même devant le tribunal civil, et les réparer, quelque imprévues
qu'elles puissent être. La véracité est un devoir, on doit le considérer
comme le fondement de tous les devoirs qui doivent se fonder sur un
contrat, et sa loi chancelle et devient inutile si on lui concède la
moindre exception. Il y a donc un commandement sacré de la raison,
qui commande inconditionnellement et qu'aucune convenance de doit
restreindre : être véridique (honnête) dans toutes ses déclarations. »
(2) Kant, E. (1788) Critique de la raison pratique, « §8 Théorème IV,
Scolie II ».
« On obtient juste le contraire du principe de moralité si l'on fait du
principe du bonheur personnel le principe déterminant de la volonté
[…] Si un de tes familiers, que par ailleurs tu estimes, croyait se
justifier auprès de toi d'avoir porté un faux témoignage, en alléguant
d'abord le devoir, sacré à son avis, de son bonheur personnel, s'il
énumérait ensuite tous les avantages qu'il s'est procurés ainsi, et
soulignait la prudence dont il a fait preuve pour être sûr de n'être pas
découvert, même par toi à qui il ne révèle ce secret que pour pouvoir
en tout temps le nier, puis prétendait, avec le plus grand sérieux, qu'il
s'est acquitté d'un véritable devoir de l'humanité, ou bien tu lui rirais
franchement au nez, ou bien tu reculerais avec un frisson de dégoût,
quoique, si quelqu'un avait réglé ses principes seulement sur ses
avantages personnels, tu n'aurais pas la moindre objection à faire à
cette ligne de conduite. Ou bien supposez que quelqu'un vous
recommande comme intendant un homme auquel vous pourriez
confier aveuglément toutes vos affaires et que, pour vous inspirer
confiance, il le loue comme étant un homme prudent, qui s'entend
magistralement quant à son propre avantage, et aussi comme un
homme actif et infatigable, qui ne laisse passer aucune occasion sans
en tirer profit ; enfin, que pour écarter votre crainte de trouver en lui
un égoïsme grossier, il fasse valoir la distinction avec laquelle cet
homme s'entend à vivre, trouvant son plaisir non pas à amasser de
l'argent ou à se livrer à une sensualité brutale mais à entendre ses
connaissances, à fréquenter une société bien choisie et d'un commerce
instructif et même à faire le bien aux pauvres, mais par ailleurs sans
scrupule sur les moyens (dont cependant la fin seule fait la valeur ou
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la non-valeur), utilisant l'argent et le bien d'autrui comme si c'était le
sien, sitôt qu'il est certain de pouvoir le faire sans être découvert ni en
être empêché ; vous penseriez que celui qui vous recommande cet
homme se moque de vous, ou qu'il a perdu la raison. Les limites de la
moralité et de l'amour de soi sont tracées d'une façon si nette et si
précise que l'oeil même le plus commun ne peut se tromper en
distinguant ce qui appartient à l'une ou à l'autre. »
(3) Kant, E. (1785) Fondation de la métaphysique des mœurs,
« Deuxième section ».
« Les impératifs de la prudence, si seulement il était aussi facile de
donner un concept déterminé du bonheur, s'accorderaient parfaitement
avec ceux de l'habileté et seraient tout autant analytiques. Car aussi
bien ici que là l'impératif signifierait : qui veut la fin veut aussi
(nécessairement et conformité avec la raison) les seuls moyens qui sont
en son pouvoir pour y parvenir. Simplement, le malheur est que le
concept du bonheur soit un concept tellement indéterminé que, même
si tout homme désire d'être heureux, nul ne peut jamais dire pourtant
avec précision et en restant cohérent avec soi-même ce que vraiment
il souhaite et veut. La cause et est que tous les éléments qui
appartiennent au concept du bonheur sont globalement empiriques,
c'est-à-dire doivent nécessairement être empruntés à l'expérience, et
que pourtant se trouve requis pour l'idée du bonheur un tout absolu, un
maximum de bien-être dans mon état actuel et dans tout état qui
pourrait être le mien à l'avenir. Or, il est impossible que l'être fini,
quand bien même il serait l'esprit le plus pénétrant et en même temps
le plus puissant de tous, se fasse un concept déterminé de ce qu'ici il
veut véritablement. S'il veut la richesse, combien de soucis, quelle
envie et que d'embûches ne risque-t-il pas d'attirer sur sa tête ! S'il veut
beaucoup de connaissances et de discernement, peut-être cela ne
pourra-t-il que se transformer en un regard d'autant plus aiguisé pour
lui montrer d'une façon seulement d'autant plus effrayante les maux
qui jusqu'ici restent encore dissimulés à ses yeux et qui ne sauraient
pourtant être évité, à moins que cela ne fasse que charger d'encore plus
de besoins ses désirs, qu'il a déjà bien assez de difficulté à satisfaire.
S'il veut une longue vie, qui va lui soutenir que ce ne serait pas là une
longue misère ? S'il veut du moins la santé, combien de fois les ennuis
physiques l'ont-il préservé d'excès où l'aurait fait tomber une pleine
santé, etc. ? Bref, il est incapable de déterminer selon un principe avec
une complète certitude ce qui le rendrait vraiment heureux, - car pour
cela l'omniscience serait indispensable. On ne peut donc pas agir
d'après des principes déterminés, pour être heureux, mais seulement en
fonction de conseils empiriques comme, par exemple, ceux qui incitent
à faire la diète, à 'être économe, courtois, réservé, etc., Il en résulte que
les impératifs de la prudence, à parler avec précision, ne peuvent en
fait nullement commander, c'est-à-dire présenter des actions de façon
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objective comme pratiquement nécessaire, qu'ils doivent être
considérés bien davantage comme des conseils que comme des
commandements de la raison, et que le problème de déterminer de
manière sûre et universelle quelle action favoriserait le bonheur d'un
être raisonnable est totalement insoluble : de ce point de vue, nul
impératif n'est donc possible qui soit susceptible de commander, au
sens strict du terme, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur
est un idéal, non pas de la raison, mais de l'imagination, qui repose
uniquement sur des principes empiriques, dont il est vain d'attendre
qu'ils parviennent à déterminer une action à la faveur de laquelle serait
attente la totalité d'une série, en réalité infinie, de conséquences. »
(4) Kant, E. (1785) Fondation de la métaphysique des mœurs,
« Première section ».
« En fait, nous observons même que plus une raison cultivée se
consacre au projet de jouir de la vie et du bonheur, plus l'être humain
s'écarte du vrai contentement. Ce pourquoi chez beaucoup, et à vrai
dire chez ceux qui ont tenté de mener le plus loin l'usage de la raison,
survient, dès lors qu'ils sont assez sincères pour le reconnaître, un
certain degré de misologie, c'est-à-dire de haine de la raison, dans la
mesure où, après évaluation de tous les avantages qu'ils retirent, je ne
dirai pas de la découverte de tous les arts constitutifs du luxe ordinaire,
mais même des sciences (qui, en définitive, leur apparaissent aussi
comme un luxe de l'entendement), ils trouvent pourtant qu'en réalité
ils se sont simplement attiré plus de peine qu'ils n'ont obtenu de
bonheur ; et dans ces conditions ils finissent par plutôt envier que
mépriser l'espèce plus commune des hommes qui se laissent conduire
de plus près par le simple instinct naturel et qui n'accordent pas une
bien grande influence à leur raison sur leurs faits et gestes. Et dans
cette mesure il faut reconnaître que le jugement de ceux qui modèrent
fortement et même réduisent à néant les exaltations glorifications des
avantages que la raison devrait nous procurer du point de vue du
bonheur et du contentement de la vie n'est nullement le produit d'une
humeur morose, ou ne témoigne en rien d'un manque de
reconnaissance envers la bonté du gouvernement du monde : bien au
contraire, à la racine de ces jugements se trouve secrètement l'idée
selon laquelle la fin de leur existence est tout autre et d'une dignité
beaucoup plus élevée, que c'est cette fin, et non pas au bonheur, que la
raison est tout spécialement destinée, et que c'est par conséquent à une
telle fin que le dessein privé de l'homme se doit, dans la plupart des
cas, subordonner comme à sa condition suprême. »
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(5) Kant, E. (1785) Fondation de la métaphysique des mœurs,
« Deuxième section ».
« Cela étant, tous les impératifs commandent soit hypothétiquement,
soit catégoriquement. Les premiers représentent la nécessité pratique
d'une action possible, en tant qu'elle constitue un moyen de parvenir à
quelque chose d'autre que l'on veut (ou en tout cas dont il est possible
qu'on le veuille). Quant à l'impératif catégorique, il serait celui qui
représenterait une action considérée pour elle-même, sans relation à
une autre fin, comme objectivement nécessaire […] un impératif qui,
sans ériger en principe, comme condition, quelque autre but à atteindre
par une certaine conduite, commande immédiatement cette conduite.
Cet impératif catégorique. Il concerne, non pas la matière de l'action
ni ce qui doit en résulter, mais la forme et le principe dont elle procède
elle-même, et ce qui est essentiellement bon dans une telle action
consiste dans l'intention, quelle qu'en puisse être l'issue. Cet impératif
peut être appelé celui de la moralité. »
(6) Kant, E. (1785) Fondation de la métaphysique des mœurs,
« Deuxième section ».
« Le fait de vouloir selon ces trois sortes de principes se diversifie
aussi nettement par ce qu'il y a de différent dans la contrainte que subit
la volonté. Pour précisément rendre perceptible cette différence, je
crois qu'on ne pourrait les désigner de manière plus appropriée dans
leur dimension ordonnatrice qu'en disant les choses ainsi : il s'agit ou
bien de règles de l'habileté, ou bien de conseils de la prudence, ou bien
des commandements (lois) de la moralité. Car seule la loi induit avec
elle le concept d'une nécessité inconditionnée qui soit vraiment
objective et par conséquent universellement valable, et des
commandements sont des lois auxquelles il faut obéir, c'est-à-dire
auxquelles on doit obtempérer même à l'encontre de l'inclination. Les
conseils qui sont données contiennent certes une dimension de
nécessité, mais une nécessité qui ne peut valoir que sous une condition
subjective et contingente, si tel ou tel homme met ceci ou cela au
nombre des éléments qui font son bonheur ; là contre l'impératif
catégorique n'est limité par aucune condition et, en tant qu'il est
absolument, bien que pratiquement, nécessaire, c'est au sens le plus
propre qu'il peut être nommé un commandement. On pourrait aussi
appeler les impératifs du premier type techniques (relevant de l'art),
ceux du deuxième type pragmatiques (relevant du bien-être), ceux du
troisième type moraux (relevant de la libre conduite en général, c'est-
à-dire des mœurs). »
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(7) Kant, E. (1785) Fondation de la métaphysique des mœurs,
« Deuxième section ».
(i) « Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu
peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi
universelle. »
(ii) « Agis comme si la maxime de ton action devait être
érigée par ta volonté en loi universelle de la nature.. »
(iii) « Agis de façon telle que tu traite l'humanité, aussi bien
dans ta personne que dans la personne de tout autre,
toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme
moyen. »