Linguistique Et Sociologie, Un Point de Vue Méthodologique: Nicole Ramognino
Linguistique Et Sociologie, Un Point de Vue Méthodologique: Nicole Ramognino
2025 08:17
Sociologie et sociétés
ISSN
0038-030X (imprimé)
1492-1375 (numérique)
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NICOLE RAMOGNINO
LAMES de Provence
Université
5, rue647
B.P. du 13094
ChâteauAix-en-Provence
de l'Horloge cedex 2
France
Courriel : ramo@[Link]
XXXI1printemps 1999
Les liens entre linguistique et sciences sociales sont anciens et font l'objet de réflexion dès la
naissance de l'école durkheimienne. Ils étaient, à cette époque, plus d'ordre théorique ou méthodi-
que que méthodologique. Bruno Karsenti (1997) montre combien l'épistémologie maussienne doit
notamment au rapport que Marcel Mauss entretenait avec la linguistique. Cette approche connaît
aujourd'hui des réflexions fructueuses. Citons les propositions formulées par Jürgen Habermas
([1984], 1995) pour ne prendre qu'un exemple. Nous n'aborderons pas ce type d'influence ou de
rapports. Nous préférons, ici, nous intéresser plus particulièrement à l'attraction méthologique qu'a
pu exercer et qu'exerce la (ou les) linguistique depuis les années soixante : en effet, la linguistique,
ses principes et ses outils d'analyse, ont joué un rôle important dans l'ensemble des sciences sociales
(histoire, anthropologie sociale, critique littéraire, sociologie). De fait, la linguistique structurale
était alors considérée comme un modèle scientifique pour les autres disciplines, et non seulement
était-elle un exemple à suivre, mais il fallait en quelque sorte s'y reporter puisqu'elle agissait comme
science pivot : science des signes par excellence, elle ouvrait sur une sémiologie générale, suscepti-
ble d'embrasser l'ensemble des autres disciplines des sciences sociales dans sa mouvance. Depuis,
on a connu d'autres courants linguistiques, comme les courantes liés aux théories de l'énonciation
et, plus encore aujourd'hui, la pragmatique linguistique.
Le travail interdisciplinaire devient cependant différent dans ces deux dernières approches : il
est appelé à se développer dans des cadres disciplinaires nouveaux. Pour les théories de l'énoncia-
tion, deux orientations se sont constituées chacune en champ disciplinaire autonome, d'une part, la
sociolinguistique et, d'autre part, l'analyse de discours, regroupant ainsi un ensemble de chercheurs
d'origines disciplinaires différentes : la participation à ces regroupements s'effectue moins dans le
cadre d'une redéfinition des frontières de la discipline d'origine que dans le cadre de la constitution
d'une discipline originale à la jonction de la linguistique et des sciences sociales. Cependant, ces
champs disciplinaires restent problématiques ou contestés : ils n'ont pas détrôné les disciplines dont
ils sont issus et l'on peut voir émerger une proposition pour une intégration des analyses énonciati-
ves dans le cadre de la discipline sociologique : De la sociolinguistique à la sociologie du langage
est le sous-titre d’un ouvrage de linguiste (Bautier, 1995).
Quant à la pragmatique linguistique, elle naît et se développe sur les frontières de la sociolo-
gie goffmanienne en la redéfinissant : d'un interactionnisme symbolique, les recherches deviennent
36 SOCIOLOGIE ET SOCIÉTÉS, VOL. XXXI, 1
des interactionnismes conventionnels, par exemple. On peut également étendre cette participation et
redéfinir complètement la discipline, comme tente de le faire l'ethnométhodologie, science qui
s'affirme « naturaliste » et se donne comme substitutive de ce que cette école nomme les sociologies
constructivistes ou interprétatives : mais ne perd-on pas, du côté linguistique comme du côté socio-
logique, l'« objet » propre de l'une et l'autre discipline ?
Nous ne serons pas exhaustive et sélectionnerons quelques exemples pour mettre en évidence le
jeu qui s'instaure entre linguistique et sciences sociales. Notre question portera sur la pertinence sur
ces croisements et sur leur efficacité heuristique et/ou scientifique. Nous essaierons de voir aussi, mal-
gré les insuffisances et les problèmes qui peuvent se faire jour dans ces jeux d'interdisciplinarité, les
ouvertures que la discipline linguistique peut apporter à la sociologie, notamment parce que la
« matérialité langagière1 » est une dimension du social et, par conséquent, une entrée méthodique,
parmi d'autres, de la construction de tout objet social. Nous verrons dans cette perspective comment
les outils linguistiques peuvent aider à la description de cette matérialité et transformer le cadre clas-
sique de la théorie sociale, que celle-ci se rapporte à la discipline sociologique ou aux interprétations
des linguistes. On pourrait enfin voir comment le travail entre linguistes et sociologues peut arriver à
rendre compte non de la langue, mais du langage comme institution sociale, même si les programmes
de recherche dans ce domaine ne sont pas, pour l'heure, véritablement développés.
Un inventaire des usages de la linguistique par les autres disciplines des sciences sociales pour-
rait emprunter plusieurs thématiques. Il nous a semblé opportun de choisir les concepts linguistiques
descriptifs comme entrée la plus facile pour rendre compte de l'interdisciplinarité : d'une part, cette
dernière suit un parcours chronologique, celui du développement de la linguistique, que l'on peut
caractériser par l'émergence tout au moins hexagonale de théories linguistiques différentes — structu-
ralisme, théories de l'énonciation, pragmatique — ; d'autre part, ces différents cadres théoriques impli-
quent des concepts descriptifs opératoires qui déclinent implicitement ou explicitement des théories
annexes de la langue, du sujet et du social qu'il faut rendre visibles pour juger des acquis de l'interdis-
ciplinarité. La présentation chronologique de l'interdisciplinarité, faite à partir de ces questionnements,
nous conduira à proposer des règles de méthode quant à la construction de l'objet sociologique, sur la
base d'une autonomisation formelle de la description de la matérialité langagière du social et d'une
intégration cumulative de ses résultats dans la description et construction de l'objet sociologique.
1. La « matérialité langagière » renvoie au fait que toutes les données à partir desquelles le sociologue construit son
objet sont des données langagières. Il s'agit d'une matérialité phonique (des sons) ou d'une matérialité graphique (des lettres,
des mots, des phrases, etc.). Ces données langagières ont comme statut épistémologique d'être les traces d'opérations
cognitives, éthiques, esthétiques d'acteurs sociaux.
LINGUISTIQUE ET SOCIOLOGIE 37
pour toutes leurs opérations) avaient intérêt à s'inspirer de la linguistique structurale, d'une part pour
atteindre à l'objectivité scientifique (il s'agissait de chercher les outils adéquats susceptibles d'une
observation décidable), d'autre part pour participer au projet de construction d'une sémiologie générale.
Dès lors un paradoxe devait gravement hypothéquer ce double projet puisque la linguistique
structurale de l'époque avait pu se constituer comme science à partir d'une rupture épistémologique
fatale aux autres sciences sociales : en effet, l'acte d'inauguration de la science linguistique est la
construction d'un objet qui n'est pas le langage, la parole, mais la langue, et si les résultats que l'on
constatait étaient prometteurs, ils concernaient essentiellement la phonologie et un peu plus tard,
avec la linguistique générative, la grammaire. On pourrait dire que le projet de construire une
sémantique structurale, puis générative reste encore aujoud'hui très problématique, même s'il sem-
ble que des recherches récentes dans cette direction soient plus convaincantes. Paradoxe par consé-
quent pour les sciences sociales à utiliser des outils qui ont été conçus pour l'analyse de la langue
alors que les matériaux pertinents pour ces dernières sont essentiellement de l'ordre du langage ou
de la parole, parole qui ne devait pas faire l'objet, pour Saussure, d'une construction structurale. Des
voix se sont élevées dès les premières analyses structurales de la littérature ou des langages sociaux
remettant en question la transposition des outils structuraux à des matériaux contre lesquels, pour-
rait-on dire, ils ont été construits : Georges Mounin ou encore Jean Molino se sont nettement décla-
rés en désaccord avec les travaux de Lévi-Strauss, Greimas, Barthes ou Lacan.
Quels étaient les principes et les outils d'une telle analyse ? Favoriser l'étude synchronique
contre l'analyse diachronique, poser l'autonomie du texte par rapport au contexte, postuler l'exis-
tence stratégique d'une organisation interne du texte et, enfin, procéder par une description combi-
natoire des éléments internes. Ce n'est pas le lieu ici de présenter les outils descriptifs utilisés par
l'un ou l'autre de ces auteurs. Si nous en restons simplement aux sciences sociales (anthropologie et
sociologie), les tentatives qui ont été faites par Lévi-Strauss et Greimas, d'une part, ou par Barthes,
d'autre part, ne méritent sans doute pas les foudres qu'elles ont pu recevoir. Si l'on peut être d'accord
sur le fait que la scientificité (c'est-à-dire la décidabilité de leurs résultats) est loin d'être atteinte et
qu'elle ne le soit jamais, il n'en reste pas moins que ces descriptions mériteraient une réflexion
logiciste2 pour qu’on puisse comprendre ce qui peut faire leur intérêt ou leur valeur heuristique. En
fait, ces analyses mettent au jour un fonctionnement métalangagier qui dissout la polysémie
langagière : d'une part, les travaux de Lévi-Strauss ou Greimas supposent un inconscient formel qui
sous-tend les opérations langagières et les réduit à tester la consistance-inconsistance des possibles
dans l'espace mythologique ou sémiotique ; d'autre part, les travaux « structuralistes » de Barthes
déconstruisent la polysémie langagière en fonctionnement artéfactuel selon une loi structurale tout
à la fois immanente au langage et déterminant le sens de toute parole, dans le langage publicitaire
notamment. Le fonctionnement métalangagier ou artéfactuel de ces langages ne rend pas compte
des contenus des textes, puisque la description du chercheur à l'aide des outils structuraux consiste
justement à vider le sens des termes de leur contenu pour leur affecter une valeur métalangagière ou
une valeur figée, ayant alors la capacité de prendre valeur différentielle normative, la normativité
logique du langage mythologique, ou la normativité sociale de l'écriture de mode par exemple.
En plus de cette propriété attribuée au langage, ce sont les théories annexes implicites ou
explicites qui se font jour sous ces observations qui nous paraissent devoir être présentées : d'une
part, et ce n'est que justice, on construit une anthropologie sociale qui accorde un inconscient formel
logique aux divers peuples modernes ou « sauvages », inconscient universel caractéristique de
l'humanité ; d'autre part, le langage peut fonctionner comme représentation « active », selon
l'expression de Maurice Halbwachs, c'est-à-dire agir sur les acteurs sociaux. Ce qui, en soi, n'est pas
problématique. Cependant, la théorie sociale proposée par Roland Barthes lorsqu'il analyse l'écri-
ture de mode ou le langage de publicité ne me paraît pas totalement adéquate à la description de
2. Jean-Claude Gardin ne serait sans doute pas d’accord pour une telle entreprise ; je le trahirai cependant en pensant
que le programme logiciste qu'il propose peut être également utile pour ces différents travaux. Pour une explicitation de
l'analyse logiciste, voir entre autres, Gardin (1991).
38 SOCIOLOGIE ET SOCIÉTÉS, VOL. XXXI, 1
cette opérativité du langage : la déformation qui se noue dans la description consistant à vider les
termes de leur signification sociale pour leur accorder une valeur normative de sanction de mode par
exemple est, dit-il, un mensonge social, et ce mensonge agirait sur les acteurs sociaux qu'ils soient
d'ailleurs émetteurs ou récepteurs. Il nous semble que l'interprétation de Barthes est ici beaucoup
trop rapide. Dans celle-ci, en effet, le sujet postulé par ce type de description est un sujet soumis ou
passif face à la normalisation sociale de ce langage. Or Barthes, dans sa description, s'est attaché à
décrire, selon les principes mêmes de l'analyse structurale, l'un des deux modes d'existence du lan-
gage, sa matérialité, alors que son interprétation ou sa théorie sociale porte sur le deuxième mode
d'existence du langage, son mode d'existence sociale, l'émission et la réception du langage. Or ces
niveaux d'analyse ne peuvent pas être atteints par la simple description matérielle du langage. D'une
certaine manière, la théorie sociale outrepasse ses droits ou ses limites.
Nous nous éloignons, certes, des principes de l'analyse structurale, en affirmant l'impossibilité,
pour elle, de comprendre l'usage varié ou différencié de ces langages, ou du moins en affirmant qu'elle
est seulement susceptible d'atteindre un usage particulier ou singulier de ces langages, dont il faut
encore montrer les conditions, conjonctures ou circonstances dans lesquelles cet usage est possible,
c'est-à-dire de construire tous les Ci (Gardin, 1991) qui apporteraient à ces analyses la précision et la
rigueur de l'observation produite (sinon sa validité) : en effet, le langage de mode ou de publicité
impose une contrainte qui joue comme limite du travail publicitaire — le fait de vendre un produit —
et cette contrainte induit nécessairement une clôture de la création publicitaire, clôture qui permet
d'ailleurs l'utilisation d'une observation structurale. Mais limite ou clôture n'empêchent pas pour autant
un créateur de publicité de développer une activité esthétique ou ludique qui permet de comprendre la
variété des formes langagières. Quant au récepteur, cette dernière contrainte n'existe pas pour lui en
tant que telle, et sa lecture peut inventorier d'autres registres, ludiques, esthétiques, etc. En quelque
sorte, l'interprétation sociale de Roland Barthes méconnaît, comme beaucoup d'autres d'ailleurs à cette
époque, que son observation reste au « niveau neutre » du langage pour reprendre la terminologie de
Jean Molino, alors que son interprétation sociale porte sur le « niveau poïétique » ou sur le niveau
« esthésique » : d'où l'inadéquation non explicitée entre description et interprétation.
On le voit dans cette utilisation des outils linguistiques structuraux par les sciences sociales,
celles-ci ne peuvent être pleinement satisfaites par les observations produites : l'analyse des mytho-
logiques ignore les « œcomythes » si l'on nous permet ce néologisme, c'est-à-dire en quoi une
mythologie a aussi une existence sociale et en quoi elle varie d'une situation sociale ou d'une culture
à une autre ; quant à l'analyse de l'écriture de mode ou du langage publicitaire, elle est largement
insuffisante pour rendre compte de la création ou de la réception. On pourrait dire également que
cette conclusion était déjà connue dans les années soixante-dix : en effet Jean-Claude Gardin (1974)
nous mettait en garde contre les rêves de scientificité sous-jacents à ces démarches et contre la trans-
position quasi magique opérée par Lévi-Strauss, Barthes et d'autres qui ont cru y parvenir. Notons
également, dans le programme de recherche logiciste, l'étude qui a été menée par J. Natali ([1981],
1987) sur les analyses dites scientifiques du poème de Baudelaire Les chats.
Bien que les recommandations de Gardin soient du domaine public, les sociologues sem-
blent les méconnaître et tentent encore de s'inspirer des analyses structurales en utilisant notam-
ment les outils greimassiens pour l'étude des discours. Nous en avons un exemple récent, l'ouvrage
de D. Dumazière et C. Dubar (1997) sur les récits d'insertion de jeunes sortis de l'école sans
diplôme. Dans cet exemple, nous sommes dans la situation symétrique à celle que nous avions
pour les travaux de Greimas, Lévi-Strauss ou Barthes. En effet, ce qui nous est proposé en termes
d'analyse structurale des paroles des jeunes, c'est une articulation implicite des trois niveaux pro-
posés par J. Molino : les auteurs lisent (niveau esthésique) les entretiens en affectant une valeur
différentielle à une opposition linguistique (niveau matériel) sur la base de leur savoir sociologi-
que sur les émetteurs (niveau poïétique). En quelque sorte, le principe de l'autonomie du texte par
rapport au contexte, principe fondamental de l'analyse structurale, n'est pas appliqué : la descrip-
tion porte sur la signification, alors même que, dans les travaux précédents, celle-ci est abandon-
née au profit d'une valeur différentielle donnée par le système langagier lui-même, système
LINGUISTIQUE ET SOCIOLOGIE 39
caractérisé par sa nature métalangagière ou artéfactuelle. On comprend bien que des sociologues,
soucieux de la « parole des gens », respectueux de leurs « définitions de la situation » proposent
une telle méthodologie, mais on peut s'interroger sur la nomination structurale de celle-ci.
Nous ne développerons pas plus avant ce dernier exemple, mais nous voulons nous attarder
sur la valeur heuristique du modèle structural en sociologie. La relecture que nous avons faite des
travaux de R. Barthes et de C. Lévi-Strauss nous permet de saisir un déplacement par rapport à
ce que l'on pourrait appeler, après M. Foucault, l'épistémé classique : le langage n'a pas seulement
une fonction représentative. En effet, c'est parce que R. Barthes est resté en quelque sorte fasciné
dans ses interprétations par cette fonction qu'il n'a pas pu tirer les conséquences correctes de ses
observations : la mise au jour du fonctionnement normatif du langage, inconscient formel logique
chez Lévi-Strauss, et normalisation sociale pour Barthes. De ce fait, ils n'ont pas non plus expli-
citement dévoilé dans leurs démarches en quoi les outils structuraux sont efficaces et permettent
une observation heuristique de matériaux langagiers. En fait, la matérialité langagière peut être
décrite structuralement dès lors que l'usage de ces langages agit de manière figée ou de manière
métalangagière : c'est l'impression d'un fonctionnement répétitif du langage mythologique malgré
sa grande variété de surface qui a poussé à la recherche conséquente d'un métalangage permettant
de comprendre la genèse structurale des mythologies ; c'est l'impression d'un fonctionnement
artéfactuel de l'écriture de mode ou l'écriture publicitaire qui a permis d'observer les opérations
de déconstruction de la signification et la production du non-sens. Dès lors, le modèle d'analyse
structurale peut être exploité lorsque le chercheur peut faire l'hypothèse d'un usage du langage qui
atteint ses limites ou ses contraintes.
LA SOCIOLINGUISTIQUE
modes d'auto-régulation du discours et dans le niveau des comportements cogntifs. J'ai fait
l'hypothèse que l'usage de l'un ou l'autre de ces codes dépendait de la classe sociale. » (Bernstein,
1975, p. 883).
On peut, comme le fait J.-C. Chamboredon, relire les travaux de B. Bernstein dans les refor-
mulations successives que l'auteur en a faites dans et par le développement de son programme de
recherche, et il est certain que la notion de « handicap » linguistique accrochée au nom de Bernstein
ne rend pas justice à l'ensemble de ses travaux qui présentent des observations de plus en plus fines
et précises, corrigeant en cela les hypothèses trop générales de la première publication, et surtout
permettant de refuser l'interprétation substantialiste qu'en ont faite ses lecteurs français. L’objectif
que se donne dès le départ l'auteur est bien de lier la description non à une compétence différenciée
des acteurs sociaux, mais à leur performance, construisant ainsi le rapport au langage dans une pers-
pective relationnelle de l'usage. Pour l'auteur, en effet, il n'était pas question, dans son observation,
de caractériser les élèves par leur compétence linguistique mais par les usages différenciés de la
langue. Cependant, ses hypothèses sociologiques le conduisaient à choisir des outils linguistiques
qui étaient compatibles moins avec l'usage du langage de l'acteur qui peut varier en fonction des
situations de parole, par exemple qu'avec un usage de la langue structurellement socialisé. Nous
repérons de nouveau une description qui tente d'articuler description linguistique et description
sociologique sans autonomiser le niveau matériel du langage (ou niveau neutre) par rapport à son
niveau d'existence sociale (en l'occurrence ici le niveau poïétique). C'est bien ce qu'exprime J.-C.
Chamboredon dans sa présentation de la publication française en exposant les enjeux épistémiques
d'une telle démarche : « Les analyses de B. Bernstein, faisant éclater les limites conventionnelles de
la psychologie, de la sociologie, de la linguistique tentent de lier le social au logique et au psycho-
logique en montrant comment les formes de langage, que l'analyse relie de façon toujours plus pro-
fonde aux situations, constituent des modes différents d'appréhension des relations logiques et
d'expression du moi, de représentation et d'intériorisation de l'ordre social. » (Chamboredon, dans
Bernstein, 1975, p. 16.) D'où le choix d’une perspective sociolinguistique, l'emprunt de la notion de
« code » linguistique, d'où également le traitement « expérimental » de cet ensemble de données.
En ce qui concerne l'approche sociolinguistique proprement dite, c'est-à-dire l'apparition aux
frontières des disciplines existantes d'un nouveau champ du savoir, les travaux de Bernstein ont
influencé notamment les sciences de l'éducation et les spécialistes de l'échec scolaire. En effet, les
analyses proposées tentent de mettre en évidence la relation entre le social, le développement cogni-
tif de l'enfant et les usages structurels du langage, liés à la socialisation familiale. Mais l'observation
des réalisations linguistiques résulte d'une construction et de choix qu'il faut interroger et qui n'éta-
blissent pas une autonomisation de cette observation par rapport aux hypothèses sociologiques préa-
lablement élaborées : « Les caractères figurant dans la définition des codes sont à la fois
sociologiques, linguistiques, et psychologiques : ce terme ne désigne pas un ordre de fait propre-
ment et exclusivement linguistique, mais les principes inspirant les formes d'usage du langage. »
(Chamboredon, dans Bernstein, 1975, p. 16.) C'est ainsi que, comme Chamboredon l'affirme à juste
titre, « c'est parce qu'il pose l'existence de règles d'expression relativement stables que B. Bernstein
a pu obtenir des productions linguistiques conformes à ces règles dans une situation de type expéri-
mental (pour les mères comme pour les enfants). » (Ibid., p. 17.)
Cette conception hypothétique a orienté l'auteur vers une observation des réalisations linguis-
tiques des élèves qui nous paraît largement réductrice : celle qui met en scène la fonction d'expres-
sion, si bien que le langage est vu comme un instrument de codage et de décodage de l'expression
en question. Or cette théorie est moins une théorie linguistique qu'une théorie de l'information,
comme le note d'ailleurs le commentateur : « Selon une analogie suggérée par la théorie de l'infor-
mation, B. Bernstein a subsumé sous le concept de code les multiples déterminations que la condi-
tion de classe exerce sur les modes de pensée et d'expression — pour préciser ensuite qu'il s'agissait
de modes de codage différents plutôt que des codes distincts. » (Chamboredon, dans Bernstein,
1975, p. 16.) Le langage apparaît ainsi comme le médium de la régulation que le groupe exerce sur
l'expression et qui devient « un révélateur des démarches de la pensée », des « opérations logiques
et styles cognitifs » (ibid., p. 10) qui, en fin de compte, permet d'expliquer le rapport des enfants à
l'école et aux formes d'exercices qui s'y déroulent.
Or cette démarche présente plusieurs difficultés. La première réside dans le fait que l'on admet
en quelque sorte une correspondance entre les performances linguistiques des acteurs sociaux et leurs
compétences cognitives. Or le lien entre linguistique et cognitif, s'il existe dans la mesure où le cognitif
peut être reconnu notamment grâce à la matérialité langagière, n'est pas un lien de coïncidence, ne
serait-ce que parce qu'on peut penser dans plusieurs langues. La deuxième difficulté vient de ce que
les indicateurs choisis par Bernstein pour différencier les réalisations linguistiques des élèves relève-
raient de la compétence linguistique plutôt que de la performance. En observant uniquement les réali-
sations lexicales, syntaxiques et stylistiques, il en conclut à un code élaboré ou restreint qui
différencierait les élèves des classes privilégiées ou populaires, alors même que ces réalisations sont
peut-être moins les effets de compétences linguistiques proprement dites que ceux de pratiques discur-
sives. En quelque sorte, dès lors que l'on s'intéresse aux performances linguistiques des élèves, à leurs
langages, aux usages de la langue qu'ils mettent en œuvre, les indicateurs pertinents relèvent moins du
linguistique que du discursif. C'est pourquoi le rapport que l'usager entretient avec la parole doit être
observable pour rendre compte des réalisations linguistiques. Si la situation de parole, toujours diffé-
rente, peut faire varier les réalisations linguistiques, cette variation est contrôlée, limitée, également
par l’investissement que les locuteurs mettent dans la situation et dans l'usage de la langue : ce qui veut
dire aussi que ce rapport peut être plus stable que ne l'est peut-être la situation de parole et que l'on
pourrait alors observer des formes de répétition, permettant une articulation avec les autres observa-
tions sociologiques. Ce qui nous ramènerait aux hypothèses de Bernstein : « La situation expérimen-
tale dans la mesure même où elle est différente des situations rituelles évoquées ci-dessus et où elle fait
apparaître les caractéristiques du code restreint, dément l'hypothèse selon laquelle la forme d'usage du
langage serait une variété liée à des circonstances déterminées. » (Chamboredon, dans Bernstein,
1975, p. 18.) Mais elles seraient cette fois médiatisées par l'observation des pratiques discursives et
empêcheraient toute lecture substantialiste en termes de « handicap socio-linguistique ».
La troisième difficulté consiste à refuser à la démarche de Bernstein la caractéristique d'être une
démarche « expérimentale » : considérer les enquêtes de l'auteur comme se référant au modèle expéri-
mental me paraît hors de propos, notamment si cela doit exclure une réflexion sur tous les Ci qui ren-
dent caduque la clause du « toutes choses étant égales par ailleurs » : les entretiens, questionnaires et
exercices que l'auteur propose aux enfants ou à leurs familles ne relèvent pas, pour les acteurs sociaux,
d'un modèle expérimental, mais bien d'une expérience sociale comme une autre, qu'il faudrait observer
et décrire pour contrôler la nature des interactions et des rapports sociaux qui s'y nouent.
Nous ne traiterons pas des travaux de W. Labov. Notons que ce dernier calcule des variations
phonétiques de l'anglais des jeunes Noirs de Harlem par comparaison avec l'anglais « normal » de
New York, repéré par le biais de groupes témoins, ces variations étant quantifiées en fonction d'un
seuil statistique qui lui permet d'affirmer une différence significative. Dans ce jeu des observations,
la description institue une échelle quantitative, sur laquelle les différences apparaissent statistique-
ment. À partir de là, Bernstein et Labov traduisent ces différences statistiques comme autant de dif-
férences sociologiques, définissant ainsi le social par du statistique, sans aller plus loin dans
l'observation sociologique. Or les descriptions statistiques prêtent à des interprétations multiples
qu'il aurait fallu encore tester ou construire pour une observation plus précise. À la place de cette
construction, nous lisons des interprétations qui déclinent les deux pôles possibles des
interprétations : d'une part, une interprétation misérabiliste de Bernstein à propos de l'échec
scolaire : le code linguistique des enfants des classes populaires est tellement éloigné du code lin-
guistique scolaire « normal » qu'ils ne peuvent qu'échouer, les autres hypothèses sur la socialisation
familiale permettant d’atténuer cette affirmation ; d’autre part, une interprétation populiste que
Labov préfère adopter, affirmant que la différenciation phonétique est un moyen pour les jeunes
Noirs de Harlem de se construire une identité positive, d'affirmer leur différence en quelque sorte.
42 SOCIOLOGIE ET SOCIÉTÉS, VOL. XXXI, 1
Le problème de la relation interdisciplinaire nous semble là encore mal posé. En effet, les
auteurs recourent à l'autre discipline pour tenter de construire plus précisément leur objet, mais dans
cette volonté de mieux décrire les phénomènes sociaux ou linguistiques, l'appel à l'autre discipline
s'effectue parce qu'on connaît une faille dans la conceptualisation interne de la discipline propre, et
l'usage des concepts linguistiques pour le sociologue, ou l'usage des concepts sociologiques pour le
linguiste, sert en fait à masquer l'absence de conceptualisation spécifique. Ces emprunts à l'autre dis-
cipline se substituent à l'observation et à la compréhension de l'usage de la langue par les enfants (en
précisant les circonstances de cet usage; parler ou écrire dans une situation qui rappelle les exercices
scolaires est-il équivalent à parler ou écrire dans d'autres situations sociales et les comportements lin-
guistiques sont-ils les mêmes ? pourquoi émettre un jugement de valeur en nommant l'un des codes
« élaboré » alors que l'autre ne le serait pas ?). Nous préférons considérer que les travaux de Bernstein
observent, comme il le suppose lui-même, un langage « formel » ou un « langage commun » qu'il fau-
drait là encore préciser avec plus de rigueur. En effet, les résultats peuvent être interprétés en termes
d'écarts du langage commun (dont il faudrait établir le rapport avec l'oralité et voir les travaux de C.
Blanche-Benveniste sur la grammaire de l'oral à ce propos) par rapport aux différents langages spécia-
lisés auxquels l'école est censée donner accès. Il n'est pas inutile de dire que ce genre de démarche est
encore repris — comme résultats fiables — dans les travaux de sociologues de l'éducation, dès lors
qu'ils s'intéressent au langage comme élément différentiel des comportements scolaires (Lahire, 1993).
Le problème essentiel, cependant, pour nous, est d'interroger l'articulation entre linguistique
et sociologie : dans le cas de B. Bernstein, il n'y a pas d'autonomisation de l'observation linguistique
par rapport aux hypothèses et aux postulats sociologiques, mais confusion de ces éléments. Or nous
défendons la thèse que la capacité heuristique d'observations linguistiques dépend de l'autonomisa-
tion méthodologique de cette observation, qui respecte en quelque sorte la théorie annexe propre à
la linguistique. De l'autre côté, Labov utilise l'équivalence qu'établissent bien des sociologues entre
seuils statistiques et différences sociales, en substantialisant des résultats qui peuvent recevoir une
meilleure approximation dans une approche relationnelle : dans quelles activités ces jeunes Noirs
ont-ils des comportements linguistiques aussi différenciés ? Les a-t-on suivis dans d'autres
activités ? Comme nous le voyons, ce que nous remettons en question dans ces exemples c'est la
substantialisation des acteurs ou de leurs comportements. C'est au-delà, de la tentation d'une écono-
mie de moyens par le recours à l'autre discipline pour tenter de valider et de légitimer des affirma-
tions qui n'ont pas été suffisamment construites dans le cadre de la discipline propre. La
sociolinguistique peut devenir et devient une voie pertinente dans la mesure où elle définit bien le
rôle de l'une ou l'autre discipline dans la construction disciplinaire, dans la mesure où il ne s'agit pas
d'un recours mais d'une nécessité liée à la nature des phénomènes étudiés.
On peut s'interroger cependant sur ce devenir de la sociolinguistique. Elisabeth Bautier, linguiste
de profession, se prononce plutôt pour une sociologie du langage, avec l'argumentation suivante :
Il n'y a sans doute pas de facteur isolable, linguistique, cognitif, social... déterminant des
différences observables et des difficultés de certains. Il y a des interactions entre ces différents
domaines et ce sont ces interactions qui construisent les médiations par lesquelles certaines
caractéristiques socio-culturelles deviennent porteuses d'aisance ou de difficultés. On ne se situe
donc pas dans la recherche d'une relation causale directe mais dans la description d'un ensemble
de « rapports à » : rapports au savoir, au langage, à l'école, à soi, aux autres. Ce n'est pas tel ou
tel manque linguistique qui joue un rôle négatif mais des pratiques langagières en ce qu'elles
renvoient à des relations entre des réalisations linguistiques, des tâches, des situations,
l'interprétation des enjeux, des intentions, des usages, en ce qu'elles sont donc des pratiques
sociales en rapport avec d'autres pratiques sociales non verbales. (Bautier, 1995, p. 40-41.)
Le projet d'une sociologie du langage se soutient alors de l'affirmation selon laquelle l'acti-
vité langagière peut être considérée comme une « pratique sociale », et il faut définir le concept
de « pratique » à la manière de P. Bourdieu. En ce sens, certains indicateurs discursifs choisis —
qui permettent l'observation de l'hétérogénéité des réalisations linguistiques d'un groupe
LINGUISTIQUE ET SOCIOLOGIE 43
d'acteurs, définis pourtant objectivement de manière identique — sont cependant interprétés typo-
logiquement en termes de mobilisations sociocognitives.
Les observations et les interprétations prudentes et souvent multiples des réalisations linguis-
tiques effectuées par Elisabeth Bautier sont très éclairantes et ouvrent l'analyse sociologique sur des
dimensions opératoires fécondes. Cependant, nous ne sommes pas convaincue pour autant que toute
activité langagière puisse être considérée comme pratique langagière, et nous n'acceptons pas, sans
discussion et hypothèses complémentaires, la conception sous-jacente qui se profile, en effet,
implicitement : la cohérence langagière d'un sujet, que l'on peut rattacher à son histoire. L'auteure
enrichit l'observation en refusant de s'en tenir aux seules hypothèses classificatoires classiques et
préfère observer une hétérogénéité de pratiques langagières d'acteurs définis par ailleurs selon les
mêmes variables objectives, mais la construction typologique finale renvoie alors les variations lan-
gagières aux histoires personnelles et sociales des sujets. Nous élargissons, quant à nous, l'observa-
tion de l'hétérogénéité à l'activité langagière singulière elle-même et, dans cette mesure, nous
n'acceptons pas l'indicateur de « genre discursif » qui lui permet de construire la cohérence de la
parole singulière. Nous n'acceptons pas non plus de considérer l'activité langagière comme pratique
sociale (à moins que la pratique sociale étudiée soit en tant que telle de nature langagière) : son
analyse doit être non seulement matérielle (langagière), mais sociale, par l'observation de sa relation
avec la pratique sociale dans laquelle elle est insérée. Promouvoir une autonomisation méthodolo-
gique du niveau neutre (niveau linguistique ou discursif), comme nous le faisons, n'implique pas
nécessairement que l'observation sociologique le constitue comme pratique sociale. Nous soutenons
que les résultats de l'observation de la matérialité langagière doit être intégrée et mise en relation
avec l'observation de l'action sociale dans laquelle l'activité langagière s'inscrit de fait.
L'ANALYSE DU DISCOURS
des tentatives d'observation qui n'ont pas été convaincantes et qui ont conduit l'auteur à décons-
truire par la suite cette perspective et à adopter une démarche plus empirique.
Il n'en reste pas moins que la déconstruction n'a pas remis en question — et nous le disons à
juste titre — un certain nombre d'outils linguistiques qui permettent de décrire des déplacements.
Comme l'écrit Denise Maldidier : « Le parcours de Michel Pêcheux a déplacé quelque chose. D'un
bout à l'autre ce qu'il a théorisé sous le nom de “discours” est le rappel de quelques idées aussi
simples qu'insupportables : le sujet n'est pas la source du sens ; le sens se forme dans l'histoire à
travers le travail de la mémoire, l'incessante reprise du déjà-dit. » (Maldidier, dans Pêcheux, 1990,
p. 89.) Nous n'adopterons pas la négation opérée par cette formule, le rapport du sujet à la mémoire
nous paraissant plus complexe que ce que la formule tente d'exprimer. Par contre, l'idée que le lan-
gage est mémoire, qu'il est « interdiscours » ou « intertextualité » et que l'on peut et doit l'observer
aussi comme tel nous intéresse. Mais là encore, nous voulons dissocier la description linguistique,
l'autonomiser sans articuler ni préalablement ni directement les résultats obtenus par la description
linguistique aux hypothèses sociologiques au sujet de l'acteur social, sur lesquelles reposent le plus
souvent les interprétations sociales des chercheurs en analyse du discours.
Et en effet, on peut constater que les théories de l'énonciation — qui s'intéressent aux condi-
tions sociales de production des discours — se sont développées en même temps que celles qui
définissent l'énonciation comme cadre théorique et descriptif de la subjectivité dans le langage.
Dans les deux cas, les outils linguistiques nous paraissent pertinents sans pour autant que nous
soyons obligée d'adopter la théorie sociale à la lumière de laquelle le chercheur a interprété ses
résultats. Le raisonnement interprétatif, quoi qu'en pense l'observateur, reste de l'ordre inductif, et
dans la mesure où la validation de l'interprétation n'est pas effectuée, il reste indécidable : il est
possible et facile d'induire d'autres propositions. C'est la raison pour laquelle nous plaidons pour une
autonomisation méthodologique de la description linguistique, renvoyant cette description à une
interprétation (théorie) strictement linguistique, et non à une théorie sociale ou psychologique, par
exemple. Dans le passage de la linguistique structurale aux théories de l'énonciation, les chercheurs
ont voulu, à juste titre, réintroduire les usages de la langue. Or, en éclairant leurs observations lin-
guistiques avec des théories sociales ou psychologiques, ils oublient que l'usage du langage néces-
site alors deux plans d'observation complètement différents : l'analyse du « niveau neutre », qui
correspond à l'analyse de la matérialité produite par les usages des acteurs, et le niveau poïétique ou
esthésique, qui a une nature de processus et qui nécessite, dirons-nous, des enquêtes spécifiques.
Ces différents niveaux viennent de ce que le langage, comme le dit J. Molino, connaît deux formes
d'existence, une existence matérielle, que constituent les « réalisations linguistiques » et une exis-
tence sociale, que constituent les actes d'énonciation et de réception.
On pourrait alors se demander pourquoi ne pas simplement se diviser le travail, l'analyse du
niveau neutre aux linguistes, l'analyse de la poïésis et de l'esthésis aux chercheurs sociologues, psy-
chologues ou littéraires ? Pourquoi vouloir à tout prix réaliser un travail interdisciplinaire en quel-
que sorte ? La réponse, à notre avis, est simple pour le sociologue : c'est que, lorsque nous
travaillons sur la production–émission–création de données langagières, ou sur leur réception, nous
pratiquons dans tous les cas une analyse de contenu qui, quelle que soit la formalisation qu'elle
donne au travail comparatif et statistique, repose toujours sur une « première lecture » de ces don-
nées. Or cette première lecture, préalable à toute traduction en catégories sociologiques, n'est jamais
questionnée, elle reste intuitive et liée à notre compétence linguistique « naturelle », à notre qualité
de « membre » d'une communauté linguistique particulière. Cette « première lecture » constitue une
série d'opérations non explicitée qui non seulement rend tout le reste de l'analyse de contenu indé-
cidable (c'est le cas aussi dans le cadre de l'analyse de données dans laquelle nous nous situons),
mais rend également cette analyse non rigoureuse, imprécise, et surtout complètement opaque pour
les autres chercheurs : aucune transmissibilité en l'état. Or l'observation linguistique du « niveau
LINGUISTIQUE ET SOCIOLOGIE 45
neutre » permet de rendre cette opération avec plus de précision, de rigueur et de transparence. Cela
dit, c'est aussi au nom d'une transformation complète de cette « première lecture ». Il s'agit cette fois
d'une « lecture professionnelle » qui permet de rendre visible non le sens que les acteurs donnent
aux phénomènes qu'ils évoquent, mais la nature de la matérialité textuelle et des différentes dimen-
sions que l'on peut y découper et décrire : les théories de l'énonciation, qu'elles renvoient à l'analyse
du discours ou à l'analyse de la subjectivité, montrent — si l'on en reste au niveau neutre — que le
langage se rattache aux trois plans d'analyse déjà évoqués. Le « niveau neutre » peut être décrit
comme les traces dans les données langagières non de la subjectivité, mais d'opérations effectuées
par les acteur, opérations, par exemple, de construction de figures subjectives complexes (de nature
linguistique) dont le rapport avec l'émetteur est à construire sociologiquement, et des traces d'une
activité sociale dont il faut aussi construire le rapport au récepteur.
C'est ainsi que, si les deux théories sociales de l'énonciation — pour le dire rapidement, le sujet
assujetti à une idéologie ou le sujet créatif — sont contradictoires, les concepts linguistiques propre-
ment dits (hors théorie sociale), en tant que concepts descriptifs, peuvent apporter aux sociologues des
éléments pertinents pour la compréhension de ce matériau particulier qu'est le langage : les concepts
d’interdiscours ou d'intertextualité (liés aux outils de description des formes syntaxiques ou lexicales
en termes de préconstruit ou de présupposition), le concept de polyphonie (proposé par O. Ducrot) qui
permet de saisir un matériau langagier comme la profération de plusieurs voix (par exemple, toutes les
formes du discours indirect de même que la non-coïncidence du sujet émetteur et du sujet grammati-
cal), l'hétérogénéité des figures de sujet que l'on peut décrire par l'attention aux boucles réflexives et
les non-coïncidences du dire (Authier-Revuz, 1995) ou par les différents subjectivèmes ou autres
modalités ou modalisations sont autant de concepts qui permettent de décrire précisément et rigoureu-
sement des fonctionnements langagiers, suffisamment tout au moins pour permettre leur transmissibi-
lité. Ces outils descriptifs mettent en scène l'hétérogénéité de l'activité langagière. On le voit, notre
propos autonomise méthodologiquement cette phase par rapport à description de toute hypothèse
sociologique proprement dite. Reste alors à voir comment les résultats obtenus peuvent être cumulatifs
dans le cadre de la discipline sociologique par exemple. Cela nécessite du même coup une reconstruc-
tion sociologique de ces résultats, reconstruction qui en aucun cas n'est de l'ordre d'une interprétation
sociale, d'un commentaire ou d'un langage décalé. Il s'agit de produire des hypothèses sociologiques
cette fois non pas interprétatives mais descriptives sur le rapport entre langage et social.
LE MOMENT PRAGMATIQUE
Mais avant d'aborder ce point, il nous paraît intéressant d'interroger le troisième moment de
la chronologie linguistique et de son rapport aux analyses sociologiques. Ce qui caractérise de
manière générale la pragmatique linguistique, c'est en quelque sorte sa volonté « totalitaire ». La
sémantique, par exemple, devrait disparaître et se fondre dans la pragmatique puisque le sens de la
parole se construit en contexte. Cette position est discutable et bien sûr discutée, et il existe toujours
des recherches en sémantique et sur les différentes dimensions de la langue. Et, dans ce mouvement
pragmatique, il nous semble plus pertinent de noter la tendance à la disparition d'un objet et d'une
méthode strictement linguistiques (Molino, 1983) : il peut arriver que la description soit plus sociale
ou psychologique que linguistique. De la même façon, les écoles sociologiques qui sont en prise sur
la pragmatique linguistique, plus particulièrement l'interactionnisme ou l'ethnométhodologie, expri-
ment également une volonté « totalitaire » et substituent leurs analyses aux autres sociologies, les
condamnant en tant que « constructions interprétatives ». Si l'on peut se réjouir de ce que les cons-
tructions sociologiques soient décrites comme interprétatives, et nous pensons qu'elles le sont effec-
tivement, en ce sens que les interprétations post-description statistique ou post-observation sont le
résultat d'inductions et, par conséquent, sont marquées par leur indécidabilité, il n'en reste pas moins
que les divers courants interactionnistes et ethnométhodologiques étonnent le sociologue classique
qui ne semble pas reconnaître son objet dans l'observation d'un ordre local et ponctuel — qu'il
s'agisse d'une analyse des interactions qui se nouent en situation ou qu'il s'agisse de l'explicitation
46 SOCIOLOGIE ET SOCIÉTÉS, VOL. XXXI, 1
des catégorisations et « allant de soi » de l'action sociale. L'objet du sociologue semble alors dispa-
raître. Ainsi, la rencontre de ces courants linguistiques et sociologiques soulève la question de
l'objet propre de chacune de ces disciplines et de la perte d'un grand nombre d'informations linguis-
tiques ou sociales qui, jusque-là, faisaient partie des matériaux d'analyse ; la rencontre des deux
champs disciplinaires, en éliminant cette fois les frontières (par exemple, dans ce courant qui se
nomme la proxémique), peut entraîner le sentiment de la perte d'objet.
Qu'en est-il exactement et comment pourrions-nous envisager, du point de vue de la sociolo-
gie, ces développements de manière plus positive ? Il nous faut prévenir d'abord deux objections. La
première concerne la question de l'usage même du langage. En effet, l'analyse des interactions ou
l'observation ethnométhodologique — si leur développement s'est considérablement élargi à partir
de ce que les chercheurs ont appelé le tournant linguistique des sciences sociales et notamment le
tournant de la philosophie analytique du langage et de la pragmatique — ne se réduisent pas à des
descriptions qui portent sur les usages strictement linguistique que font les acteurs sociaux et s'élar-
gissent à des dimensions de l'activité sociale qui, pour n'être pas langagières, n'en sont pas moins
symboliques. Ces études rendent visible un implicite symbolique qu'il faut postuler ou admettre
préalablement si l'on veut comprendre les comportements des acteurs sociaux : notons, par exemple,
les recherches sur les « catégories » de l'action qui s'inscrivent dans les « paires relationnelles
standardisées ». Il s'agit donc, pour reprendre une expression de Garfinkel, des « structures formel-
les de l'activité », observables ou reconstituables, nécessaires pour comprendre les actions sociales.
Cette possibilité est l'une des raisons de la perte potentielle de l'objet linguistique par les pragmati-
ciens, puisque la matérialité langagière est réduite et peut même disparaître, et dans cette mesure,
« les méthodes propres d'expérimentation linguistique, distribution, substitution, grammaticalité,
transformation, etc. » (Molino, 1983, p. 419.) ne peuvent plus s'appliquer.
Le deuxième problème vient de l'interprétation rapide considérant l'analyse interactionniste
ou les observations ethnométhodologiques comme des analyses microsociologiques, établissant
ainsi à l'intérieur même de la discipline sociologique des frontières qui ont pour mérite d'assurer une
coexistence pacifique entre les chercheurs, mais qui ont comme conséquence l'impensé de l'articu-
lation micro/macrosociologie en empêchant toute cumulativité des connaissances (à moins de suivre
le programme de Jean-Michel Berthelot [1993]). Il me semble, en effet, comme s'en défendent les
auteurs, que les analyses interactionnistes et l'ethnométhodologie ne développent pas une microso-
ciologie, mais bien une dimension générale de toute activité ou action sociale, la dimension for-
melle qui est la seule visible directement dans l'observation empirique : elle est d'ailleurs tellement
de l'ordre de la visibilité que les sociologues classiques ne s'y sont pas véritablement intéressés,
méritant alors amplement le procès « constructiviste » qui leur est fait. A contrario, on pourrait
accepter l'étiquette « naturaliste » que s'accordent interactionnistes et méthodologues. Pour autant,
et c'est une lecture que nous ne pouvons pas développer ici, cette dimension de l'activité ou de
l'action sociale reste visible tant que ses propriétés consistent à gérer l'espace et la répartition des
corps dans l'espace, gérer la paix sociale dans la fonction d'attente et de prévention de la violence
qui pourrait surgir dans le quotidien dans l'appropriation d'un espace que les acteurs sociaux doivent
nécessairement habiter ensemble. De fait, cette dimension est toujours présente et peut prendre des
formes stabilisées que l'on peut décrire : là, le niveau d'analyse n'est ni particulier, ni local, ni ponc-
tuel, mais bien général.
Mais dès lors que la description langagière ne rend compte que de cette dimension, ou dès
lors que l'on considère que l'observation sociologique se résume pour l'essentiel à cette dimension,
on peut constater à juste titre la perte de l'objet sociologique, tel du moins qu'il est apparu jusqu'ici
dans la koiné sociologique. Pour ne reprendre que les catégories analytiques de Durkheim dans son
livre Le suicide, il s'agit ici de distinguer entre la dimension formelle qu'il décrivait dans les exem-
ples où il traite du « suicide égoïste » (la sous-intégration de l'individu dans ses groupes d'apparte-
nance, pourrait-on dire) et la dimension matérielle en termes de contenu ou de règles à partir de
laquelle il observait « le suicide anomique ». L'objet social est pour nous tout à la fois formel et
matériel. Il nous semble, en effet, que c'est, d'une part, ignorer la complexité de la matérialité lan-
LINGUISTIQUE ET SOCIOLOGIE 47
gagière et, d'autre part, réduire notablement l'objet social que de traiter de la seule dimension que je
qualifierai d’ordonnatrice du social. Si l'on considère que la sociologie est aussi une science histo-
rique, position très nettement défendue aujourd'hui par Jean-Claude Passeron que je suivrai, quant
à moi, sur ce point, il s'agit de rendre compte non seulement de mécanismes généraux formels
comme peuvent le faire interactionnistes et ethnométhodologues, mais il faut pouvoir saisir égale-
ment les spécificités sociales (l'Athénien de Mauss, par exemple), les spécificités sociétales histori-
ques, en quelque sorte les singularités historiques. Or il nous paraît tout à fait impossible de pouvoir
le faire en décrivant uniquement la dimension formelle de l'activité sociale ou celle du langage, vu
du point de vue de la pragmatique linguistique.
Jean-Claude Passeron (1991) tire de sa définition de l'objet social la conclusion que le raison-
nement sociologique est un raisonnement de l'entre-deux, raisonnement expérimental pour la des-
cription statistique, raisonnement naturel lorsqu'on recontextualise les résultats à partir de la
situation historique soit dans l'interprétation initiale à la recherche, soit dans l'interprétation finale
de l'observation statistique : dans les deux cas, le chercheur ne pourrait échapper à la « saleté fonc-
tionnelle du langage naturel ». Nous n'acceptons pas cette conclusion, tout en nous distanciant éga-
lement des concepts de l'ethnométhodologie que sont l'indexation (sur l'interaction locale) ou
l'accomplissement (le fait de considérer que le langage de l'acteur social « accomplit » l'action en
cours). Nous postulons que l'activité langagière qui accompagne l'action sociale se prête à une des-
cription positive tout au moins dans certaines de ses dimensions ; de même, nous considérons que
l'indexation ponctuelle oublie la propriété mémoire du langage et que l'accomplissement de l'action
sociale par le langage n'est qu'une possibilité parmi d'autres. Dans ce dernier cas, il faut, de plus,
être sensible au fait que l'adéquation entre intentionnalité de l'action et production langagière n'est
pas toujours réalisée, pas plus que celle entre production et réception langagières, même s'il semble
que l'ordre ponctuel et local soit maintenu dans l'unité séquentielle étudiée. Enfin, la structure ter-
naire de tout signe linguistique (Peirce) et la capacité de l'acteur à des renvois possibles (la suite
infinie des « interprétants », par exemple) devraient ouvrir sur une hypothèse nulle consistant « à
reconnaître la variété des usages et des sens qui doit conduire à une classification et non à une
réduction arbitraire à l'unité »(Molino, 1983, p. 418). Ne réduisons pas, en d'autres termes, le lan-
gage ou le symbolique au linguistique, au sémiotique ou au sémantique. De même, ne réduisons pas
l'activité sociale à l'activité langagière, ne réduisons pas l'action sociale au linguistique qui l'accom-
plit, même si l'activité langagière accompagne souvent l'action sociale et peut se confondre avec elle
(discussion autour des Speech Acts sur laquelle nous n'avons pas le temps de nous pencher ici). Si
l'activité langagière peut se stabiliser en ce qui concerne certaines actions sociales — et c'est le lieu
de régularités et de l'ordre visible ou observable parce qu'elle s'approprie, en la répétant, une
mémoire sociale sans produire une nouvelle forme de problématisation du monde naturel et social
—, elle peut aussi réciter, en les inventoriant, les actions sociales dans leur matérialité, introduire
non seulement les objets, mais la production d'objets nouveaux. Dans ce cas, le chercheur peut faire
prévaloir au langage constitutif d'un ordre formel interactif, qui se stabilise au point d'avoir des
effets structuraux plus complexes, un langage qui fonctionne comme problématisation inventive du
rapport de l'acteur à son monde naturel et social.
l'autre pour traiter des problèmes propres à une discipline. En ce sens, si la division des sciences humai-
nes et sociales a une part d'arbitraire, je voudrais montrer qu'elle était en même temps nécessaire.
La première leçon que nous pouvons tirer de cet inventaire est que, lorsqu'il s'agit d'interdis-
ciplinarité tout au moins, il est impossible de procéder à une construction scientifique quelconque
par modèle a priori, comme l'épistémologie le recommanderait. En d'autres termes, toute cette
réflexion a tenté de montrer que, dans cette perspective, le chercheur est qu'il le veuille ou non dans
une démarche faible d'analyse de données ; en l'occurrence, la démarche n'est pas en l'état
déductive ; elle n'est pas non plus décidable dans ce moment exploratoire où l'on se trouve. Chaque
fois que les chercheurs ont tenté une construction de modèle a priori, théorique ou axiomatique
(comme c'est le cas pour le modèle structural ou pour l'analyse du discours), les divers choix lin-
guistiques qui ont été faits par le sociologue ont été improductifs sinon réfutés. En quelque sorte,
l'observation et la construction d'ensemble n'apprenaient rien de nouveau. De plus, la démarche glis-
sait insensiblement de ce modèle vers une banale analyse de données, par l'introduction subreptice
de raisonnements inductifs non explicités comme tels.
Aussi, en la matière, il nous semble préférable de savoir que l'observation interdisciplinaire se
situe dans le cadre d'une analyse de données, qui, selon certaines conditions, peut être plus précise, plus
rigoureuse et, surtout, plus transmissible. Cela est le point de départ de ce que nous avons appelé la
nécessité d'une autonomisation méthodologique de l'observation par rapport aux données langagières,
autonomisation relative, permettant de décrire (à l'aide des outils linguistiques qui jouent comme modè-
les techniques de description) les fonctionnements langagiers ; bien sûr, il faut faire des choix là encore
et ceux-ci devraient pouvoir être caractérisés comme pertinents, non au regard d’une interprétation
sociologique, mais au regard de la description sociologique de mécanismes ou processus sociologiques.
Dans cette perspective, nous ne pouvons pas rattacher immédiatement les données langagiè-
res émises par un acteur social particulier à sa seule intentionnalité, par exemple, ou à l'expression
de ses représentations. L'autonomisation des données langagières permet de rendre visible l'hétéro-
généité de l'activité langagière, et dans ce cas, il ne semble pas possible de mettre en relation directe
la description de l'hétérogénéité de la matérialité langagière avec son mode d'existence sociale, qu'il
s'agisse du niveau poïétique ou du niveau esthésique6. De la description de la matérialité langagière
à la description sociologique, il est nécessaire d'élaborer des médiations. On l'a vu, l'analyse de
l'énonciation montre tout à la fois que le discours émis est aussi du discours indirect, et, par consé-
quent, polyphonique, qu'il est dirigé vers un autre, fût-ce l'observateur et qu'il est ainsi marqué d'une
dimension interactive. Cela ne veut pas dire pour autant que l'acteur-émetteur n'a aucune responsa-
bilité quant à son dire, mais que justement il faut décrire comment le langage construit sa responsa-
bilité dans le langage, ce qui ne signifie pas pour autant sa responsabilité dans l'action. De même,
l'acteur–émetteur n'invente pas le lexique ou les formes syntaxiques de son discours ou de son texte
tout en étant « libre » ou « maître » de son discours : l'activité langagière est un incessant travail du
sujet sur le langage, un incessant travail sur l'intertextualité, sur la mémoire sociale que représente
le langage. Là encore, décrire ce travail de l'activité langagière, c'est en même temps voir comment
le langage présente ainsi des « traces » d'une problématisation déjà ancienne du monde naturel ou
social ou comment il renouvelle cette problématisation.
Ainsi, nous ne rejetons pas a priori les fonctionnements langagiers qui ont été tour à tour
présentés dans les divers travaux interdisciplinaires vus jusqu'ici ; ils mettent en évidence de
manière exclusive des opérations langagières : opération représentative, opération expressive, opé-
ration interactive, opération subjective, opération intertextuelle, opération constitutive du monde
naturel et social si l'on s'intéresse notamment aux actes de discours. Mais nous n'accordons à ces
opérations linguistiques aucune valeur ou qualité sociologique a priori. Encore faut-il voir comment
ces opérations peuvent se relier aux autres opérations contenues dans l'activité ou l'action sociale,
6. Nous avons tout au long de l’article fait mention des trois niveaux d’analyse de Jean Molino (niveau neutre, niveau
poïétique, niveau esthésique). On trouve la description de ces trois niveaux dans de nombreux textes de l'auteur, (voir Molino,
1975, 1989).
LINGUISTIQUE ET SOCIOLOGIE 49
aux autres dimensions de l’action sociale, et qualifier les opérations linguistiques par rapport à elles.
Si l'on admet que l'action sociale est constituée, entre autres, de cinq dimensions — épistémologi-
que, éthique, esthétique, politique, et praxéologique — les opérations langagières peuvent être des
opérations cognitives ou représentatives légitimant ou informant l'action sociale, les opérations lan-
gagières analysées par les interactionnistes renvoyant plus précisément quant à elles à la dimension
politique /éthique, reste que la mémoire et la transformation sociale ne peuvent s'étudier qu'à travers
une mise en rapport entre les opérations langagières intertextuelles et la dimension proprement
praxéologique et esthétique de l'action sociale (nous entendons par praxéologique la dimension qui
intègre la matérialité historique et culturelle de l'action sociale). De plus, il faudrait pouvoir, tou-
jours au niveau de la description des données langagières, hiérarchiser les diverses opérations ainsi
décrites à partir de la même matérialité linguistique pour pouvoir les articuler de manière plus inté-
grée aux autres dimensions de l'action sociale.
Dans tous les cas, l'activité langagière, ainsi observée et reconstituée dans sa complexité et son
hétérogénéité fondamentale, nécessite du sociologue qu'il institue la dimension anthropologique
comme fondement de l'analyse sociologique, avec ses deux propriétés apparemment contradictoires :
nécessaire parce que, sans l'intelligence humaine et les capacités d'inventivité, il n'y a pas de social pos-
sible, arbitraire parce qu'elle se déploie sous des formes culturelles historiques relatives. Mais seule
l'hypothèse d'inventivité des solutions culturelles en réponse aux problèmes de l'habitabilité du monde
naturel et social permet de comprendre ce double jeu de la stabilité et du changement social. Les opé-
rations épistémologiques dont on peut retrouver des « traces » dans la matérialité langagière nous con-
duisent ainsi vers un dernier concept à la frontière effective du social et du linguistique, le concept de
dialogisme que nous devons à M. Bakhtine (1977), et vers l'hypothèse de la pluri-accentuation du lexi-
que, en les étendant aux dimensions de l'action sociale autres que la dimension politique. L'usage du
langage qui accompagne toute action sociale se noue dans ce travail dialogique et le récite continûment.
Ces considérations peuvent ouvrir aux sociologues mais aussi aux linguistes un terrain nou-
veau de recherches. Pour finir, je soulignerai ici les travaux qui pourraient réunir à parts égales lin-
guistes, historiens et sociologues : recherche des périodes historiques et des moments sociologiques
particuliers à partir desquels apparaissent des innovations linguistiques : poursuivre ainsi les recher-
ches comparatives sur les dictionnaires de la langue française, donner un sens linguistique spécifi-
que à ce que des historiens à la suite de Michel Foucault ont appelé l'événement d'archives, ou
s'interroger sur les usages linguistiques que font les acteurs sociaux et leurs conditions de réussite,
comme l'a fait remarquablement G. Duby à propos de l'usage de la tripartition dumézilienne guer-
rier/paysan/prêtre, usage binaire dans un premier temps qui n'a aucune efficacité sociale, usage ter-
naire ensuite qui fonde ou accompagne la constitution de la féodalité.
Nicole RAMOGNINO
LAMES
Université de Provence
5, rue du Château de l'Horloge
B.P. 647 13094 Aix-en-Provence cedex 2
France
Courriel : ramo@[Link]
RÉSUMÉ
Cet article passe en revue les relations interdisciplinaires entre linguistique et sociologie des années soixante à nos jours. Trois
moments sont découpés dans le développement de la linguistique : la période structurale, les théories de l’énonciation, la pragma-
tique. L’auteure s’emploie à mettre en lumière les modalités différentes qu’ont connues ces relations et tente d’en faire le bilan à
partir du point de vue d’une théorie de la description. Cette dernière postule une autonomie relative de l’observation formelle de
la matérialité langagière (les données langagières) comme moment précédant la description proprement sociologique des prati-
ques sociales. L’intérêt d’une telle perspective est qu’elle permet de reculer le moment interprétatif le plus tard possible et de faire
ressortir l’hétérogénéité des fonctionnements langagiers, en prélude à la mise au jour de l’hétérogénéité des logiques sociales.
50 SOCIOLOGIE ET SOCIÉTÉS, VOL. XXXI, 1
SUMMARY
This paper reviews interdisciplinary relations between linguistics and sociology from the 1960s until the present. Three mo-
ments in the development of linguistics are outlined : the structural period, enunciation theories and pragmatics. The objective
is to bring out the different modalities in these relations and attempt to make an assessment from the point of view of a theory
of description. The latter postulates a relative autonomy in the formal observation of the materiality of language (language
data) as the moment preceding the strictly sociological description of social practices. This perspective is interesting in that it
allows us to push back the moment of interpretation as far as possible and to expose the heterogeneity of language functions,
as a prelude to exposing the heterogeneity of social logic.
RESUMEN
Este texto repasa las relaciones interdisciplinarias entre linguística y sociología desde los años 1960 hasta nuestros días. Tres
momentos son recortados en el desarollo de la linguística : el período estructural, las teorías de la enunciación y la pragmática. El
objetivo apunta a esclarecer las diferentes modalidades que concocieron esas relaciones e intenta hacer el balance a partir del
punto de vista de una teoría de la descripción. Esta última postula una autonomía relativa de la observación formal de la materia-
lidad del lenguaje (los datos del lenguaje) como momento que precede la descripción propriamente sociológica de las prácticas
sociales. El interés de tal perspectiva es que ella permite de retrasar el momento interpretativo lo más posible y poner al día la
heterogeneidad de los funcionamientos del lenguaje, como preludio a la puesta al día de la heterogeneidad de las lógicas sociales.
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