Benoit Axelle
Benoit Axelle
AXELLE
1928
Table des matières
I ...................................................................................................5
II ............................................................................................... 17
III ............................................................................................. 35
IV ............................................................................................. 53
V ............................................................................................... 68
VI ............................................................................................. 85
VII .......................................................................................... 102
VIII ......................................................................................... 121
IX ........................................................................................... 140
X ............................................................................................. 157
XI ........................................................................................... 176
XII .......................................................................................... 194
XIII ......................................................................................... 216
XIV ......................................................................................... 236
XV .......................................................................................... 251
XVI ......................................................................................... 268
XVII........................................................................................ 287
XVIII ...................................................................................... 304
XIX ......................................................................................... 322
XX .......................................................................................... 353
À propos de cette édition électronique ............................... 373
Ne donne pas un cœur qu’on ne peut recevoir.
Bérénice.
–3–
À LÉON BARTHOU
–4–
I
–5–
encore, j’obéis. J’écris comme jadis j’ai marché ; comme
jadis j’ai tiré.
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servi par une vieille femme du bourg voisin. La voie ferrée
qui relie notre ligne aux lignes déjà électrifiées passe à dix
pas de ma porte. Les rails, bleus sous la rosée du matin,
rouges quand le soleil couchant les ensanglante, s’enfoncent
presque aussitôt dans la profondeur des bois, avec leur
escorte de pylônes chargés de câbles métalliques. Ces rails,
je n’aurais qu’à les suivre… Ils me ramèneraient bientôt au
milieu d’un paysage presque en tous points pareil à celui-ci,
un paysage sablonneux et morose, avec les mêmes
marécages, les mêmes arbres noirs, les mêmes oiseaux
passant, trop haut pour qu’on les aperçoive, dans les steppes
uniformément grises du même ciel embrumé… Comme si
l’empreinte laissée en moi par le passé n’était pas assez
vivace et avait besoin du secours de ces incessants rappels !
–7–
cette plate immensité, faisait figure de colline. Ayant atteint
notre observatoire, nous devenions le centre de ce désert de
sable et d’eau. Derrière nous, le cercle des dunes se hérissait
d’une ceinture de sapins obscurs. Vers le Sud-Ouest, à
l’endroit d’où nous venions, un bouquet de hêtres rougeâtres
indiquait la présence du château, dont seul émergeait le faîte
de la plus vieille tour, réparée de briques de couleur trop
crue. Là-bas, vers l’Ouest, très loin, dans une échancrure
sablonneuse, tout au bord de la mer, s’alignaient plusieurs
rangées de baraques : le camp des prisonniers.
En face de nous c’était la mer, la triste mer
septentrionale, grise quand le temps était beau, et qui, les
jours d’orage, devenait brune et se tavelait de vagues
blanches. Elle traçait à l’horizon une longue muraille
rectiligne qui semblait dominer la plage. On n’y voyait
presque jamais des barques de pêche. Mais, quelquefois, à
l’Est, de derrière un promontoire, de minces navires, effilés
et noirs, surgissaient soudain. Ils passaient devant nous à
toute vitesse, très haut, eût-on dit, dans le ciel. De leurs
courtes cheminées obliques s’échappaient des panaches
d’épaisse fumée. Et presque toujours, au même instant, un
bruit lancinant, comme celui que fait un bourdon contre la
vitre d’une fenêtre, naissait, grandissait au-dessus de nos
têtes. C’était un aéroplane. Son ombre courait sur les eaux
des étangs. On apercevait sous chacune de ses ailes, peinte
au centre d’un carré blanc, la croix de Malte noire. Nous ne
parlions pas. Nous essayions même de ne pas voir. De
même que je m’efforçais de ne pas laisser mes yeux errer du
côté du camp des prisonniers, de même ma compagne
faisait de son mieux pour que son regard ne vînt pas
rencontrer le point de l’espace, aquatique ou céleste, où les
féroces machines de guerre se hâtaient.
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Le dimanche, ici, à quoi peut-on bien passer son temps !
Entre les palissades de notre petite cité sylvestre, quand on
ne travaille pas, on a tôt fait de s’ennuyer. S’ennuyer ? Je
parle bien entendu de ceux qui m’entourent, non de moi.
L’ennui s’attaque-t-il jamais aux âmes qui sont la proie d’une
seule pensée ? Le dimanche, donc, c’est chez nous comme
partout. Les célibataires enfourchent dès le matin leur
bicyclette. Ils gagnent les guinguettes des environs, où les
attendent l’apéritif, la partie de cartes et la matelote
d’anguille. Les ouvriers qui ont, avec des économies, la
manie des grandeurs, accompagnent les comptables, les
dessinateurs, les manutentionnaires qui vont chercher, à
Arcachon ou même à Bordeaux, des distractions plus
dispendieuses. Moi qui ne bouge pas, je resterais bien
volontiers dans mon cabinet de travail. Mais il n’y faut pas
songer, car le village, ce jour-là, est le terrain de conquête
des enfants lâchés par l’école. Que ces petites filles, ces
petits garçons sont donc tapageurs ! Connaîtront-ils un jour
la vanité du bruit et de l’agitation ? En attendant, ils ne se
privent de rien : sarabandes, hurlements, disputes, sans
compter le ballon de caoutchouc qui s’en vient heurter à mes
carreaux avec la ponctualité d’un pendule. Je me lève,
alors : je chausse mes gros brodequins, – ceux de là-bas,
ressemelés déjà deux fois, et qui n’ont pas fini de l’être ! S’il
pleut, comme c’est le cas le plus fréquent, je jette sur mes
épaules une pèlerine, et je m’en vais à travers la forêt.
Dans les premiers temps, il m’arrivait fréquemment de
franchir la chaîne broussailleuse des dunes et de me diriger
vers l’Océan. Aujourd’hui, il est rare que je m’aventure de ce
côté. Avec ses marées bondissantes, son fracas, son vent
furieux au sein duquel les mouettes se renversent et
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tourbillonnent, l’échevèlement de ses immenses lames
vertes, cette mer éternellement mouvementée est pour moi
trop différente de celle de là-bas. Par contre, à l’est du
village, dans la partie septentrionale de l’étang, j’ai
découvert un recoin si isolé, aux accès si encombrés de
ronces et d’ajoncs, que seul un chien en quête de quelque
bécasse pourrait avoir l’idée de s’y égarer. Je m’y rends par
l’étroit sentier qui chemine entre les arbres dont chacun
porte à son flanc une longue écorchure luisante et rouge.
Bientôt, entre leurs branches, l’étang m’apparaît. Je longe le
sable qui le borde, et qui fourmille, ici aussi, des empreintes
en forme d’étoiles qu’y ont laissées les pattes des pluviers et
des courlis. Devant moi, c’est la même étendue décolorée, le
même horizon dont la ligne flotte, indécise, entre la terre,
l’eau, le ciel, les mêmes blafardes vapeurs derrière lesquelles
voyage indolemment un étrange soleil de cuivre rose, le
même silence, enfin. Je demeure là toute l’après-midi,
jusqu’à l’heure où les canaux et les marais avoisinants
commencent à retentir de l’aigre cri crépusculaire des
macreuses et des sarcelles. Je fais si peu de bruit, je me tiens
si immobile qu’un couple de ces pauvres bêtes s’en vient
parfois en naviguant passer tout près de moi. Dimanche
dernier, j’en ai vu une plus grosse que les autres. Elle avait
de bizarres reflets lie-de-vin, une petite aigrette sur la tête.
Elle était de la même espèce, j’en suis sûr, que celle qui est
empaillée là-bas, au château, dans l’angle gauche de la
galerie du rez-de-chaussée, à côté du placard du compteur
électrique. Ce soir-là, le ciel est resté clair plus longtemps
que de coutume. À la lisière occidentale de l’étang, l’usine se
distinguait avec une netteté parfaite ; je voyais ses hangars
allongés, si semblables aux baraquements d’un camp de
prisonniers, j’apercevais les énormes cubes formés par
l’empilement de nos matériaux de construction, piquets,
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madriers, planches de toutes dimensions. Je songeais qu’ici
aussi une double haie de fils de fer barbelés les protège…
Mon Dieu ! À quoi bon tenter de fuir de tels souvenirs,
puisque tout conspire à les faire errer sans cesse autour de
moi ? Mais à quoi bon aussi me complaire à les rechercher ?
Les heures que je regrette ne renaîtront jamais. Les choses
que je pleure sont mortes.
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empierrant les mêmes routes de Thuringe, bêchant les
mêmes champs de betteraves des bords de l’Oder ou de la
Vistule. Désignés tous deux pour le camp de représailles de
Reichendorf, en Prusse Orientale, nous devions y rester, moi
jusqu’à la fin de la guerre, lui jusqu’en juillet 1918, époque à
laquelle une commission médicale décida son envoi en
Suisse. Jamais, depuis lors, je n’avais entendu parler de lui.
Or, ayant réclamé il y a deux ans à ma société un
contremaître supplémentaire, je fus avisé qu’on m’en
envoyait un appelé Guérin. Je ne pouvais guère imaginer,
étant donné la fréquence d’un tel nom, que ce fût mon
ancien camarade. J’allais néanmoins à la gare chercher le
nouvel arrivant. Nous eûmes tôt fait de nous reconnaître :
« Dumaine ! Oh ! ça, alors, comme chance ! » Nous étant
embrassés à plusieurs reprises, nous gagnâmes le village
bras dessus, bras dessous, riant, parlant de tout à la fois :
« Ah ! si l’on avait pu se douter !… – Mais oui, mon vieux, on
s’est toujours retrouvé. Ça fait une fois de plus, voilà tout ! –
Et cette fois, c’est la bonne, pas vrai ? Raconte-moi : est-ce
qu’on n’est pas trop mal, ici ? – Pas trop mal. – Les patrons,
suffisamment à la coule ? – Suffisamment, je crois. – Tant
mieux, parce que, vois-tu, mon vieux, après trois ans de
Bochie, je ne m’en ressens plus guère pour tout le temps
courber l’échine. D’ailleurs je suis à un service où j’entends
avoir la paix. Je viens pour les dynamos. Et toi, quel est ton
boulot ? – Je suis l’ingénieur. » Il se recula : « Sans blague ?
L’ingénieur ! Pas celui en chef, tout de même ? – Oui, celui
en chef. – Rien que cela ! Excusez du peu. C’est vrai, je suis
une brute. J’oubliais que là-bas tu étais de ceux qui avaient
fait leurs études. Mes compliments, vieux. Et moi qui te
tutoyais ! Excuse. – Guérin, deviendrais-tu fou ? – Non, non,
je comprends les choses. Ça pourrait finir par te gêner, à
cause des autres. – Guérin, ça suffit, n’est-ce pas ? Si tu ne
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veux pas me voir me fâcher tout rouge, hein ?… Dis-moi
plutôt, te rappelles-tu le camp d’Erfurt ? – Si je me rappelle !
C’est là que nous avions réussi à obliger le gefreiter à venir
nous apporter tous les matins notre chocolat au lit. Tu parles
d’une rigolade ! – Oui, une rigolade, mais qui a drôlement
fini. Il a été cassé, et nous avons écopé chacun de quinze
jours de cachot. Et Reichendorf ? – Ah ! oui, les représailles !
Quel sale bled. Du sable et des grenouilles. Mais dis donc, ce
patelin-ci, on dirait que ça y ressemble un peu, à
Reichendorf. – Ah ! tu trouves, toi aussi ? – Oui, je trouve.
C’est égal, quelle veine ! Bon Dieu, quelle veine. Je ne t’ai
jamais oublié, tu sais. »
S’exclamant ainsi, il était heureux, le cher garçon.
Comme je l’étais davantage ! Lui n’était content que de me
revoir. Moi, je retrouvais bien autre chose qu’un compagnon
de captivité. Non, pour moi, Jacques Guérin n’était pas un
être ordinaire. C’était quelqu’un qui l’avait vue, elle ; un
homme à qui elle avait même un jour parlé. Je me souviens
bien de ce jour-là. C’était au début des représailles, un jour
qu’il y avait une corvée de prisonniers dans le parc du
château. Guérin s’occupait de transmettre les ordres du
feldwebel. Elle lui avait demandé directement, sans
s’adresser au sous-officier de surveillance, s’il ne pouvait pas
faire déblayer le sable que le vent avait amassé pendant la
nuit devant la porte du pavillon où elle aimait à passer une
partie de ses journées. Guérin s’était incliné fièrement. Il
était même allé la prévenir, quand le travail s’était trouvé
terminé. À deux reprises, donc, en une seule journée, il lui
avait parlé. Voilà d’où procédait l’émotion avec laquelle, à la
descente de son train, je venais de le serrer dans mes bras.
« Il l’a vue ! Elle lui a parlé ! » Je ne cessais de me répéter
cette phrase avec ivresse. Hélas ! de quelle déception
allaient être suivis ces transports !
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Quand ai-je commencé à constater, la mort dans l’âme,
que mes rapports avec le contremaître n’étaient en rien ceux
que nous étions tellement persuadés l’un et l’autre qu’ils
seraient ? Je ne peux le dire au juste. Je sais seulement que
ce fut très rapide. Sitôt que je fus obligé de constater un
semblant de malaise, j’essayai de me leurrer. Cette réserve
grandissante, elle était un effet de la discrétion de Guérin. Il
ne voulait pas abuser de la situation privilégiée que les
souvenirs de la guerre lui conféraient auprès de son chef.
Mais, raisonnant ainsi, je n’ignorais pas que je me mentais à
moi-même. Pour connaître le motif véritable de la timide
froideur de mon vieux camarade, je n’avais qu’à observer
son attitude lorsque je faisais allusion devant lui à certains
épisodes de notre captivité. Il me suffisait par exemple de
prononcer le nom de notre camp de représailles pour le voir
se troubler et saisir le premier prétexte de rompre notre
entretien.
Reichendorf. Ce nom qui était revenu a plus de cent
reprises sur nos lèvres le jour où nous nous étions retrouvés,
il n’apparut plus que par hasard, jusqu’au jour où il fut
définitivement banni de nos conversations. Aussi bien,
celles-ci se faisaient de moins en moins fréquentes. Nous en
étions arrivés, Guérin et moi, à l’impression navrante que
nous nous évitions, et que nous avions raison de le faire,
puisqu’une espèce de tristesse, d’accablement affreux
s’emparait de nous, dès qu’une circonstance imprévue venait
nous contraindre à un tête-à-tête de quelques minutes.
D’abord, je me suis refusé à admettre une infortune
aussi imméritée, aussi douloureuse. Il ne pouvait s’agir que
d’un malentendu, – plus simplement encore, d’une folie de
mon imagination. Reichendorf, avec un entêtement de plus
en plus maladroit, toujours, au début, par tous les moyens, je
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m’efforçais de faire surgir ce mot dans nos conversations.
Chaque fois, j’ai vu le brave homme baisser la tête, refuser
obstinément de faire écho à cet appel suppliant. Et puis, un
jour, je n’ai plus insisté. À quoi bon ? N’avais-je pas
désormais la certitude que je poursuivais une certitude qui
emplissait mon cœur de la plus poignante détresse ? Guérin
savait. Il comprenait, dans sa fruste et loyale cervelle, que ce
qu’il avait jugé d’abord n’être chez moi qu’une aberration
passagère était un sentiment devant la profondeur duquel il
n’avait plus qu’à se taire, épouvanté. Il devinait que depuis
que nous nous étions quittés, pas un instant je n’avais cessé
de penser à elle, que j’y penserais le reste de ma vie. Là était
le secret d’une réprobation qu’il redoutait à chaque minute
d’être mis en demeure de me signifier autrement que par son
silence.
— Tu sais, me disait-il, détournant les yeux, j’ai une de
mes dynamos qui cloche. Je crois que c’est du côté de la
courroie de transmission que ça se passe. Peut-être ferais-je
bien d’aller voir. Tu permets, hein ?
— Va !
— « Tu permets. – Va. » C’est ainsi que nous nous
parlions, il y a un an encore. Mais, depuis, ce tutoiement lui-
même s’en est allé. Est-ce la faute de Guérin ? Est-ce la
mienne ? Que servirait de le rechercher ! Un jour, un des
inspecteurs généraux de la compagnie est venu à l’usine. Au
cours des questions qu’il nous a posées, j’ai été amené à
adresser la parole au contremaître. Il a répondu en me
disant vous. C’était naturel, étant donné le caractère officiel
de la circonstance. Mais le lendemain, nous retrouvant tous
deux ensemble, il ne m’a pas tutoyé. Soit par mégarde, soit
par lassitude, je n’ai pas protesté. Maintenant, c’est fini : je
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ne suis plus pour mon vieux compagnon de misère que
Monsieur l’Ingénieur. C’est un trait d’union de moins avec le
passé ; une chose de plus qui est morte.
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II
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— Cent dix.
Un silence consterné régna. Puis une autre voix sortit de
la pénombre.
— Cent dix. Ils vont fort. Est-ce que j’y suis, moi ?
— Je ne sais pas, dit Nanteuil. D’abord, je connais pas
ton nom. Ce que je sais, c’est que j’y suis pas. Les autres, ils
n’ont qu’à faire comme moi, à y aller voir.
Un tollé général accueillit cette réponse.
— Fous le camp, alors, eh ! feignant ! C’est pour nous
annoncer qu’il n’est pas sur la liste qu’il vient nous réveiller !
Et celui-là, tiens, y est-il, sur la liste ?
Un brodequin passa par-dessus les lits à toute volée,
mais il ne rejoignit pas son destinataire. Déjà Nanteuil s’était
éclipsé, dans sa hâte de faire bénéficier les camarades des
autres baraques de sa gracieuse information.
— La porte, eh ! cochon, il n’a même pas fermé la porte.
La nouvelle que nous venions d’apprendre ne nous
surprenait pas outre mesure. Il y avait plusieurs mois déjà
que nos gardiens nous servaient à chaque instant des
phrases comme celle-ci :
— Vous pas contents au camp d’Erfurt ? Vous voir
bientôt. Représailles ! Crac !
Et ils ponctuaient cette agréable promesse avec le geste
de se serrer la ceinture.
Un nouveau silence avait suivi la retraite de Nanteuil.
Étant le plus rapproché de la porte, je me levai pour la
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fermer. Le jour qui grandissait laissait voir la chambrée
emplie d’une buée verdâtre.
— La liste, murmura enfin le gros Hédouin, c’était tout
de même pas une blague. Ah ! les salauds !
— La liste, dit Sylvestre, moi je m’en fous. Si j’y suis pas,
c’est pas la peine d’y aller voir. Si j’y suis, ils viendront
toujours me chercher, pas ? Alors, zut !
Et il se renfonça sous ses couvertures.
— Il a raison, il a raison, firent des voix.
Ces voix manquaient d’ailleurs de conviction. Il était
visible que nous n’avions tous qu’une idée, courir au poste
de garde. Mais aucun de nous ne voulait être le premier à
trahir son anxiété.
— Ma foi, moi j’y vais, dit tout à coup Giraud.
Il mettait ses souliers, enfilait sa capote.
— La porte ! la porte !
— Eh oui, tas de ballots ! Vous verrez bientôt, en
Poméranie, si on vous la fermera, la porte.
Maintenant que l’honneur était sauf, tous les prisonniers
commençaient à se remuer.
— J’y vais aussi, dit le sergent Bergez. Je connais le
système, j’y ai été déjà deux fois, moi, en représailles : on
vous prévient au dernier moment. Ils sont fichus de faire
partir ce soir ceux qui sont sur la liste. Si j’y suis, je veux
avoir le temps de me débrouiller. Viens-tu, Dumaine ?
— Je viens.
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Dehors, nous nous mîmes à grelotter. Il avait neigé
pendant la nuit. Autour de nous, les montagnes de Thuringe
étaient toutes blanches.
Le camp grouillait de prisonniers à demi vêtus. Avec une
apparente désinvolture, ils se dirigeaient vers le poste.
Bergez et moi, nous pressâmes le pas. Il me souvient en
cette minute d’avoir ressenti la même petite contraction au
cœur dix ans auparavant, un jour que je m’apprêtais
également à la lecture d’une affiche, celle qui contenait mon
nom sur la liste des candidats admis à l’École Centrale.
— Tiens, dit Bergez, voici Vandaële et Guérin, Eux ils
sont déjà fixés. Ils reviennent.
C’étaient deux soldats de la baraque voisine de la nôtre.
Ils s’avançaient vers nous en riant.
— Pas la peine d’aller plus loin, dit Guérin en étendant
le bras. Vous y êtes tous les deux.
— Ah ! Et vous ?
— On y est aussi, les enfants. Et l’on ne s’en fait pas.
— Allons tout de même voir, dit Bergez. Il y a à la
onzième baraque un type qui s’appelle Berger. Au cas où il y
aurait une erreur…
Mais il n’y avait point d’erreur. Les cent dix noms
s’étalaient, moulés en superbe ronde par un feldwebel
amoureux de calligraphie.
— Six de notre baraque, dit Bergez. On ne nous a pas
ratés. Hédouin n’y est pas. Sylvestre y est. Le pauvre diable,
il va bien falloir qu’il se lève. Audemard, Pajot, deux braves
– 20 –
types. Gourrut, celui-là, on s’en serait passé. Quatre et nous,
six. Le compte y est. On est bons.
— Garde à vous !
C’était le commandant du camp, major Ecker, qui
arrivait au poste de garde. Nous rectifiâmes la position.
— Repos, mes amis, repos, dit-il, nous ayant rendu
notre salut. Ah ! Ah ! on est venu voir la petite liste.
Il boitillait, ayant été sévèrement atteint à Verdun,
l’année précédente. Incapable de retourner au front, il avait
été nommé ici. Nous en avions eu de plus mauvais que celui-
là. Il mettait son orgueil à connaître tous nos noms.
— Vous y êtes, vous, Dumaine ? Vous, Bergez ?
Nous fîmes un signe affirmatif.
— Tant pis, mes amis, tant pis. Je regrette. Nous
regrettons tous. Vous ne conserverez pas un trop fâcheux
souvenir d’Erfurt, n’est-ce pas ? Que voulez-vous, la faute en
est à votre Gouvernement. Pourquoi s’obstine-t-il à envoyer,
contrairement à toutes les lois de la guerre, des prisonniers
de chez nous sous un climat épouvantable, au Maroc ?…
Allons, à ce soir. Je ne manquerai pas de venir vous dire au
revoir à la gare.
— Tartufe ! grommela Bergez, tandis que l’autre
s’éloignait clopin-clopant. Ils me font bien rire, avec leur
Maroc. Ces trucs-là, ça pouvait prendre encore la première
année de la guerre. Mais en décembre 1917 ! Pourquoi
n’avouent-ils pas tout simplement qu’ils n’ont plus assez de
main-d’œuvre dans leurs cochonneries de provinces du
Nord ? Le Maroc, un sale climat ! Ils n’ont qu’à m’envoyer au
Cameroun, moi. Je paie le voyage. Avec ça, tu l’as entendu,
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on part ce soir. C’est bien ce que j’avais prévu. Nous n’avons
pas de temps à perdre. La première des choses à faire, c’est
d’écrire à nos vieux qu’ils arrêtent l’envoi des colis jusqu’à ce
qu’ils aient notre nouvelle adresse. Car là-haut, tu sais, on en
aura besoin, des colis. Je ne te dis que ça !
– 22 –
j’avais la surveillance, il y avait Guérin, Audemard,
Sylvestre, Gourrut et Fichet, plus un fantassin anglais tombé
nous ne savions d’où, et qui fut dénommé incontinent Mister
Brown. Cela faisait huit, avec la sentinelle, un énorme
landsturmien absolument ahuri. Il ne comprenait pas un mot
de français, et il essayait de nous en imposer, le malheureux,
en manœuvrant et remanœuvrant la culasse de son Mauser,
pour bien nous faire voir que le chargeur était à sa place.
— Oui, bébé, ça va bien. Si tu crains quelque chose,
voici le signal d’alarme. C’est plus sûr.
Inutile de dire qu’avant de quitter le camp, nous avions
raflé tout ce que nous avions pu trouver comme vivres,
tabac, boîtes de conserves. Nous avions dissimulé ces
trésors comme nous avions pu. Maintenant, ils surgissaient
de tous côtés. Ils nous submergeaient. C’était tout juste s’il
nous restait la place de nous asseoir.
— Bon ! Ça n’arrive qu’à moi, ces histoires-là.
C’était Gourrut qui se lamentait. Entré le premier dans le
compartiment, il s’était empressé de choisir le meilleur coin,
près de la portière. Et voilà que la vitre de sa fenêtre se
trouvait être brisée !
— Prends ma place, lui dis-je.
Je ne crains pas le froid. J’avais un bon passe-montagne,
et je préférais être à même de voir le paysage, dès qu’il ferait
jour.
— Oh ! mais, dit Sylvestre, il faut arranger ça.
Aidé par Guérin, il réussit tant bien que mal à masquer
le courant d’air avec une couverture.
– 23 –
— Avant de s’endormir, on va tout de même casser un
peu la croûte, proposa Fichet.
Sous l’œil courroucé de la sentinelle, il alluma une
bougie.
— Oui, mon amour, c’est ainsi. Mais ne crains rien, on
ne t’oubliera pas. On préfère être bien avec toi. Nichts
saucisse, hein ? Saucisse, toujours la même chose. Mais
qu’est-ce que tu dirais de cela, par exemple ?
Il élevait en l’air un petit paquet enveloppé de papier
d’étain.
— Schokolade, fit l’Allemand, extasié.
— Oui, mignon, schokolade. C’est pour toi. Dis merci.
Très bien. Ils sont tous les mêmes, ces petits anges. Il s’agit
de savoir les prendre.
On entendit la voix mauvaise de Gourrut.
— C’est moi qui lui en foutrais du chocolat, à ce porc !
Devant le regard que lui lançait Fichet, il n’insista pas. Il
se contenta de ricaner. Nous n’avions les uns et les autres
qu’une sympathie des plus modérées pour ce petit homme
blafard, à la peau couturée d’érosions suspectes. Des bruits
peu flatteurs circulaient à son sujet. On racontait
couramment que les objets qui traînaient dans son voisinage
disparaissaient tous avec une régularité inquiétante. Il avait
servi en Algérie, et Bergez, qui le détestait, affirmait avec
assez de vraisemblance que son casier judiciaire lui avait
alors procuré d’emblée la faveur spéciale d’accomplir ses
trois ans aux bataillons d’Afrique. Pour être juste, il faut
ajouter qu’il avait la médaille militaire, avec deux ou trois
très belles citations.
– 24 –
— Dépêchez-vous, les agneaux, dit Fichet, il n’y a plus
que pour cinq minutes de chandelle. Et je n’en tirerai pas une
seconde de ma musette, vous savez. Je ne suis pas assez sûr
de ce qui nous attend là-haut. Il faut faire des économies.
Ceci est pour toi, Mister Brown.
Il lui tendait la moitié d’un pot de confiture.
L’Anglais s’en empara, offrant en échange un paquet de
tabac.
— Du foin coupé ! On le fumera tout de même. Qu’est-
ce qu’il y a de neuf dans les journaux, Audemard ?
Audemard, instituteur dans la banlieue parisienne, était
chez nous préposé aux nouvelles. Il tira de sa poche un
numéro du Matin assez récent.
— Le 12 décembre, la république de Panama a déclaré
la guerre à l’Autriche-Hongrie.
Tout le compartiment s’esclaffa, y compris la sentinelle.
— Sans blague, dit Sylvestre, Panama ! tu parles d’une
occasion ! Jusqu’au Boche que cela fait marrer ! Il ne pige
que pouic, mais il rigole tout de même. On est content, hein
grosspapa ? Pose donc ton flingot, animal.
D’autorité, il lui prit son fusil qu’il cala contre la
banquette.
— Qu’est-ce qu’il y a encore, comme tuyaux ?
— Les Anglais, continua Audemard, se sont emparés de
Jérusalem.
— Aôh, dit Mister Brown, Jérusalem ? Very good !
– 25 –
— Alors, tu es content, toi aussi ? Bravo ! Tout le monde
est content. On dirait un train de plaisir, ma parole. Bon,
voilà la chandelle qui se débine. Ça y est ! Huit heures dans
le noir, à présent ! Eh là ! attention à mes pieds, le voisin
d’en face.
Tous s’étaient tus. On eût dit un poulailler après la chute
du soleil. Une fois encore le fausset de Gourrut grinça :
— Panama ! Jérusalem ! Si ce n’est pas malheureux !
Des bobards pareils, après trois ans et demi de guerre ! Ah !
on se sera bien foutu de nous !
— La ferme, eh, là-bas, fit Sylvestre. On veut dormir. Si
t’es pas content, toi, va faire un tour dans la campagne.
Et l’on n’entendit plus désormais que le sourd roulement
des roues et le grincement des essieux.
Je crois que je fus le dernier à céder au sommeil. De
temps en temps, soulevant la couverture accrochée devant
ma fenêtre, je cherchais à saisir un détail de la région
inconnue où nous conduisait notre incertaine destinée. Les
ténèbres étaient trop opaques. Nous traversâmes quelques
gares, vaguement éclairées. Dans les côtes, lorsque le convoi
ralentissait, de nouveau le bruit de la pluie faisait rage. Où
allions-nous ? Dans combien de temps prendrait fin cette
existence paradoxale ? Quand le droit me serait-il donné de
reprendre possession de moi-même ? Les mercenaires
d’autrefois, dont c’était le métier, avaient-ils eu souvent à
aliéner leur liberté si longtemps ? Trois ans et demi ! Une
année de guerre, vingt-six mois de captivité ! « Ah ! on se
sera bien foutu de nous », disait Gourrut tout à l’heure. Il
avait raison : on s’était moqué de nous. Mais qui ? Il eût été
bien en peine de le dire de façon précise. Et moi, donc !
– 26 –
Les trains de prisonniers sont, par définition, ceux qui
vont le moins vite. Nous avions quitté Erfurt le 17 décembre
à neuf heures du soir. Quarante-huit heures plus tard, nous
roulions toujours, après avoir, il est vrai, subi un nombre
considérable d’arrêts. Le lendemain de notre départ, m’étant
éveillé un peu avant l’aube, perclus de froid, j’avais constaté
que nous étions en train de stationner dans un énorme
terrain vague, encombré de rames de wagons, hérissé de
réservoirs d’eau, d’appareils de signalisation. Des timbres
électriques tintaient sans trêve. Tout en marchant dans le
couloir pour me réchauffer, j’aperçus à l’horizon, à gauche,
une immense lueur d’un rouge pâle qui absorbait la moitié
du ciel. « Berlin », me dit la sentinelle du compartiment
voisin, que le froid avait également réveillée. Berlin ! Je me
souvins du fourgon orné de branchages et de fleurs qui
m’avait emporté en 1914. Ce mot-là y était écrit à la craie.
Berlin !
Une heure plus tard, le train reprit sa marche. La grande
lueur rouge devint rose à mesure que le jour naquit, mais
elle demeurait toujours à notre gauche. On nous faisait
contourner la capitale par le Sud-Est. Où diable nous
menait-on ? Seul l’adjudant le savait. Peut-être aussi les
feldwebels. Mais ils n’étaient pas dans notre wagon.
Bergez survint :
— Nous venons de laisser Berlin à notre gauche, lui dis-
je.
— Ah ! la dernière fois qu’on m’a envoyé en représailles,
nous l’avions laissé à droite.
— Où allons-nous ?
– 27 –
Il haussa les épaules.
— On le saura toujours assez tôt.
L’après-midi, nous fîmes halte sur une voie de garage,
près d’une ville du nom de Schneidemühl. Là, pendant
quatre heures, nous vîmes passer devant nous sans
discontinuer des trains bondés de troupes, d’interminables
chapelets de fourgons chargés d’un matériel gigantesque. Il
y en avait encore. Il y en avait toujours…
— Savez-vous ce que c’est ? dit Audemard. Ce n’est pas
très difficile à deviner : leurs soldats et leur artillerie qu’ils
commencent à retirer du front oriental. D’ici quelque temps,
qu’est-ce qu’ils vont prendre, les nôtres ! Et dire que c’est ces
salauds de Russes qui nous ont entraînés dans ce fourbi-là !
C’est dégueulasse, tout de même.
Gourrut ricana :
— Les Russes, t’en fais pas. Ils sont moins bêtes que
nous. Et les Anglais aussi, qui sont en train de fêter leur
Christmas à Jérusalem. Allons, allons, y a du bon. Au
printemps prochain, tout ça pourra fort bien être fini. D’une
façon ou de l’autre, nous on s’en fout, pas ? Ah ! voilà qu’on
repart. C’est pas malheureux. Qu’est-ce qu’il y a, Dauphin ?
Dauphin, un des hommes de Bergez, venait de surgir,
furieux et jurant par tous les saints du Paradis.
— Il y a, il y a que j’ai voulu descendre pour aller j’ai pas
besoin de te dire où. Je suis tombé sur une grande andouille
de sentinelle. Il m’a fait remonter dans le wagon à coup de
crosse. Ah ! la vache.
— Fallait lui prendre son numéro, dit Fichet.
– 28 –
— Ça va bien ! J’ai pas besoin de numéro, moi, parce
qu’il y a une chose certaine, c’est que le premier Boche que
je rencontre en France après la guerre, je le crève.
— Oui. Eh bien, en attendant, fous-nous la paix. Y en a
qui dorment.
– 29 –
Il y avait bien une heure, en effet, que je n’avais ouvert
la bouche, submergé par une tristesse qui voisinait avec
l’angoisse, incapable néanmoins d’abandonner ma place à la
portière, tant j’aurais craint de perdre un seul détail de la
région où nous venions de pénétrer. D’abord, ç’avait été
d’interminables landes auxquelles l’abondance des mousses
et des bruyères donnait une teinte bronze pâle, déchirée çà
et là par la faille blanchâtre d’une sablière. Ces landes
étaient coupées d’une infinité de cours d’eau rectilignes,
dont il était impossible de dire s’ils étaient des rivières ou
des canaux. Parfois surgissait une colline de médiocre
altitude, immanquablement couronnée par les restes d’un
château fort. Chose curieuse, au fur et à mesure que la
journée s’avançait et que nous progressions vers le Nord, le
froid, si vif dans les défilés de Thuringe, diminuait. La neige
n’avait pas dû tomber ici depuis une semaine. Il n’en restait
que quelques traînées jaunies, au pied des sapins, à l’orée
des bois de bouleaux ou d’aulnes. Elle ne devait se maintenir
que difficilement sur cet humus gorgé d’humidité, sur ces
labours où le monticule de glèbe alternait toujours avec un
fossé d’eau. Pas un être humain n’était visible dans cette
étendue. Chaque fois qu’il me semblait distinguer un berger,
un pêcheur, je finissais par me rendre compte que c’était un
piquet au milieu d’une prairie, la souche contorsionnée d’un
saule au bord d’un ruisseau. Des nuées de corbeaux
ployaient et déployaient sans fin leurs draperies noires sur
les rares terres ensemencées. Quand le jour commença de
tomber, toute trace de cultures avait disparu. Les champs
faisaient place aux marais et aux étangs, les corbeaux à des
volées de plongeons et de grèbes qui filaient
vertigineusement au ras des eaux, à la surface desquelles
leurs pattes pendantes traçaient de longues éraflures claires.
– 30 –
Des mouettes surgirent à droite et à gauche du train. Nous
ne devions pas être à une très grande distance de la mer.
De temps en temps, se débarrassant, un à un, de sa
provision de permissionnaires, notre convoi s’arrêtait devant
une misérable station. Un feldgrau descendait péniblement,
alourdi par ses musettes trop bourrées. Il se mettait en route
à travers la lande. Nous n’apercevions jamais le village, la
métairie vers lesquels il se dirigeait.
Notre sentinelle – grosspapa, comme disait Sylvestre –
qui depuis un moment contemplait ce spectacle, abandonna
sa portière en hochant la tête :
— Preussen, nicht gut, murmura-t-il gravement.
— Qu’est-ce qu’il marmonne ?
— Il dit que la Prusse est un sale pays.
— Ah ! On est donc en Prusse ? demanda Dauphin.
— Où est-ce que tu te crois ? À la foire de Neuilly ?
— Ça va, ça va. Sûr, que c’est un sale pays. C’est tout de
même pas à celui-là à cracher dans sa soupe.
Mais l’Allemand, comme s’il comprenait, répéta sa
phrase en la complétant :
— Ich, schwäbisch. Schwabe, gut.
— Qu’est-ce qu’il dit encore ?
— Il dit que, personnellement, il s’en fout, parce qu’il est
de Souabe, et que la Souabe, elle, est un très joli pays.
— Il peut raconter ce qu’il veut, et être du pays qu’il
veut, dit Fichet. Ça n’empêchera pas que ce sont les types de
– 31 –
par ici qui leur font la loi à tous, de Souabe ou d’ailleurs.
C’est tout de même de rudes costauds, les Prussiens.
— Costaud, fit Audemard, en voici un en tout cas qui n’a
pas l’air de l’être beaucoup. Regardez-moi ça.
Nous recollâmes nos fronts aux vitres. Le train s’était
arrêté de nouveau à la lisière d’un bois de pins, devant une
station plus misérable que les précédentes. Un soldat
allemand, tout jeune, tout malingre, venait de descendre. Il
était tombé dans les bras d’une vieille paysanne qui
l’attendait. Elle l’embrassait, l’embrassait, et en même temps
elle avait les épaules secouées de sanglots.
— Qu’est-ce qu’elle a à chialer la vieille ? dit Sylvestre.
C’est pas drôle, pour le fritz, d’être reçu comme ça.
— Idiot, dit Guérin, tu vois donc pas, elle est en grand
deuil. Elle devait avoir un autre môme. Il sera resté là-bas.
— C’est vrai, murmura Dauphin. Pauvres bougres !
— Voilà qu’il plaint les Boches, à présent, celui-là, railla
Gourrut. Hier soir, il voulait tous les crever.
— C’est pas les Boches qu’il plaint, répliqua Guérin, c’est
tout le monde. Dire que ce qu’on voit là, c’est comme ça
dans toutes les gares d’Europe. Cochonne d’époque, va ! Et
penser qu’au printemps de 1914 mes gosses me revenaient
de la laïque en me disant qu’il n’y aurait jamais plus la
guerre. C’était ainsi. Le maître le leur avait promis. Non,
jamais plus, ma bonne Madame !
— On ne pouvait pas savoir, dit Audemard, vexé.
— Alors, on se tait, dit Guérin.
– 32 –
— Avez-vous fini de gueuler et de vous disputer, là-
dedans, dit le sergent Bergez qui, ouvrant la portière, se
hissait dans notre wagon tandis que le train se remettait en
marche. Hé ! Dumaine, avance un peu. Il y a du neuf. Je
viens de voir l’adjudant. On arrive cette nuit.
— Tant pis, dit Fichet. Je me plaisais ici. J’aurais pas
demandé mieux de continuer à tourner comme ça jusqu’à
l’armistice.
— Alors ?
— Eh bien, on arrive, quoi ! Il ne sait pas encore
exactement l’heure. Il dit que ça sera aux environs de
minuit. Débarquement aussitôt pour se rendre au camp.
— C’est gai. Et il est loin, le camp, de la gare ?
— Il ne sait pas. Il sait seulement que le patelin où on va
s’appelle Reichendorf, et que c’est au bord de la mer.
— Au bord de la mer ? Tant mieux, on pourra pêcher.
— Des fois même qu’il y aurait un casino.
— Oui, dit Bergez, c’est ça, continuez à blaguer. On les
verra demain au boulot, les crâneurs. En attendant, si j’ai un
conseil à vous donner, c’est de roupiller. Si on a cette nuit
quelques lieues à faire à pied, il vaut mieux être d’attaque.
Au revoir, je vais prévenir les autres.
— Roupiller, fit Sylvestre, c’est pas un conseil qu’on a
besoin de donner à Mister Brown. Il n’a pas fait autre chose
depuis qu’on est parti.
La nuit tombait rapidement. Avant de s’effacer dans les
ténèbres, les étangs entre lesquels nous roulions s’éclairèrent
– 33 –
quelques instants d’une tragique lumière violette. Puis le
monde extérieur disparut. Dans notre compartiment, les uns
dormaient déjà. Les autres, vaguement inquiets, devaient
s’essayer sans doute à imaginer l’aspect sous lequel allait se
présenter cette chose redoutable : un camp de représailles,
au bord de la mer, en Prusse.
– 34 –
III
– 35 –
C’était la voix de Fichet. Encombré par ses paquets, il
n’arrivait pas à s’extraire de son wagon.
— Ouf, voilà qui est fait. Cessez donc un peu votre
boucan, vous autres. Vous verrez que ces gueulards, pour
nos débuts ici, vont réussir à nous faire tous foutre en taule.
— Ça pourrait bien arriver, dis-je. Ils sont comme les
enfants : du moment qu’il fait noir et qu’on ne les voit pas, ça
va. Silence, donc !
Appels, jurons, cris d’animaux, rien ne manquait à cette
cacophonie. Les uns ne retrouvaient pas leurs musettes ;
d’autres protestaient parce qu’on leur marchait sur les pieds ;
d’autres se faisaient prendre les doigts dans les portières.
Soudain, un commandement brusque retentit. Je vis une
douzaine d’ombres se porter à l’avant du train au pas
gymnastique. C’étaient les sous-officiers allemands, que
l’homme à la longue pèlerine venait d’appeler.
Il y avait là un avertissement dont nos braillards
auraient dû tenir compte. Mais le vacarme ne fit que croître.
Les landsturmiens, débordés, aggravaient le désordre en
distribuant au hasard force coups de pied et de crosse. Ils
recevaient eux-mêmes, à la faveur de l’ombre propice,
maintes bourrades qui achevaient de les rendre furieux.
Bergez et moi nous nous étions mis un peu à l’écart. En toute
autre circonstance, le spectacle d’un pareil tohu-bohu nous
eût rempli le cœur de la joie la plus douce. Pour l’instant,
nous nous efforcions non sans anxiété de saisir quelques
bribes des ordres que l’homme à la pèlerine était en train
d’adresser à l’adjudant et aux feldwebels figés devant lui.
– 36 –
— Ils me font l’effet de prendre quelque chose pour leur
rhume. C’est un officier, le grand type, près du petit à la
lanterne ?
— Sans doute.
Au même instant nous entendîmes un second
commandement, plus impérieux que le premier.
— Les gradés français, à moi !
Le ton était tel qu’en un rien de temps nous nous
trouvions tous – soit deux adjudants et huit sergents –
alignés à la place que venaient de nous laisser les feldwebels
devant l’homme à la pèlerine. Ce dernier était bien un
officier. Je distinguais la visière vernie de la casquette.
J’entendais le tintement du fourreau du sabre, rejeté à
gauche par un coup de talon nerveux.
— Capitaine Elbing ! dit-il, nous ayant rendu notre salut.
C’est moi qui commande le camp de Reichendorf. Demain
matin, à sept heures, je vous verrai individuellement tous les
dix. Pour l’instant, je n’ai qu’un mot à vous dire. Vous avez
cinq minutes, exactement, pour que ce honteux tapage
cesse, et pour que vos hommes soient rassemblés par
quatre, la tête de la colonne se trouvant ici…
Il étendit le bras.
— À ma hauteur. Cinq minutes, ai-je dit. Rompez !
Nous obéîmes sans demander notre reste.
— Eh bien, me dit Bergez, en voilà un qui s’y entend à
commander ! Mais pour ce qui est de rassembler nos
bonshommes, comme il le veut, en cinq minutes, je crois que
c’est macache.
– 37 –
— Essayons, fis-je, avec un geste résigné.
Bergez se trompait : les ordres donnés d’une certaine
manière sont toujours exécutés. J’ignore comment nous
nous y prîmes. L’incontestable, c’est que, dans le délai
prescrit, la colonne se trouvait formée.
— Silence !
Quelques murmures circulèrent encore dans les rangs
obscurs.
Silence, répéta, sans élever autrement le ton, le
capitaine Elbing.
Cette fois, tout le monde se tut. On n’entendit plus que
la plainte de la bise, à ras du sol, parmi les herbes invisibles.
— Les gradés français, en serre-file.
Nous prîmes les places ainsi indiquées, à gauche de la
colonne, tandis que les gradés allemands s’alignaient du côté
opposé, également en serre-file.
— Garde à vous !
Il y eut le bruit mat d’une troupe qui s’immobilise. Le
capitaine Elbing marqua une pause. Nous étions domptés et
il tenait à nous le faire sentir. Il poursuivit de plus en plus
calme.
— J’ai assisté, depuis un quart d’heure, à un spectacle
qui, je vous en donne ma parole, ne se reproduira plus tant
que j’aurai à vous commander. C’est compris ? Nous allons
gagner le camp. Il y a douze kilomètres. Nous accomplirons
ce trajet en deux heures et demie, y compris les vingt
minutes des deux haltes horaires. Vous logerez cette nuit
– 38 –
dans des baraquements inoccupés, en attendant d’être
répartis dans les autres. Je vous passerai en revue demain
matin à huit heures. Vous serez exemptés de corvées le reste
de la journée, pour vous permettre de vous installer, de vous
mettre au courant du régime du camp. Une théorie vous sera
faite à ce sujet dans l’après-midi. Repos !
Ce petit speech avait été prononcé dans le français le
plus correct.
— Alors, on part, quoi ! maugréa mon voisin le plus
proche, qui était Dauphin. Bon ! qu’est-ce qu’il fout encore ?
C’était maintenant aux vingt landsturmiens de l’escorte
qu’en avait le capitaine Elbing. Les ayant fait mettre sur une
seule ligne, il leur passait l’inspection des armes, enfonçait le
doigt dans chaque auget, vérifiant si chaque magasin avait
son chargeur. Deux soldats, dont les fusils n’étaient pas
armés, furent gratifiés de quinze jours de prison. Il veilla
ensuite lui-même à la répartition de ces vingt gardiens
supplémentaires le long de la colonne : huit sur le flanc
gauche, huit sur le flanc droit, et quatre en queue, à
l’intention des traînards.
Tout étant prêt, il prit la tête. On lui amena son cheval,
mais d’un geste il indiqua qu’il irait à pied.
— Garde à vous ! Interdiction formelle de parler, de
fumer, de s’arrêter pour quelque motif que ce soit. L’escorte
a des ordres en conséquence. En avant, marche.
La colonne s’ébranla en silence au milieu des ténèbres.
— Hum ! murmura Dauphin, j’ai comme idée qu’avec ce
bougre-là, ça va… Aïe !
– 39 –
Un landsturmien, d’un coup de crosse, venait de le
rappeler au respect de la consigne. Pauvre Dauphin, il
n’avait pas de chance.
– 40 –
gauche, très loin, tandis qu’à notre droite une tache sombre
qui s’arrondissait dans le ciel roux décelait un bouquet
d’arbres, les premiers aussi. Puis ce fut de nouveau le sable,
le sable toujours, dont les rafales se faisaient de plus en plus
cinglantes. Et, subitement, toute une portion du ciel
disparût. Il n’en resta plus qu’une étroite bande au-dessus de
nos têtes. Nous étions en train de cheminer au fond d’une
tranchée aux parois blanchâtres. Je compris que c’était un
couloir creusé à travers les dunes du littoral. Bientôt en effet
nous entendîmes un clapotement régulier. La mer était toute
proche.
Ce fut à ce moment que j’aperçus, rangé sur le côté de la
route, un groupe d’une douzaine d’hommes. Il y avait deux
soldats allemands, le fusil en bandoulière. Les autres,
chargés de pioches et de pelles, devaient être des
prisonniers. Ils prirent leur place en queue et se mirent à
suivre.
Le murmure des flots grandissait, tandis que s’abaissait
à droite et à gauche, la muraille sablonneuse. Un vol
d’oiseaux invisibles passa, très vite, avec des cris plaintifs.
— Halte !
Tout le monde tendit l’oreille. On avait reconnu la voix
du capitaine Elbing.
— Vous êtes arrivés, dit-il. On va vous conduire dans
trois baraquements, à raison de quarante hommes dans
chacun. Il est une heure. Je vous donne exceptionnellement
l’autorisation d’avoir de la lumière jusqu’à deux heures. Une
bougie par baraque. Garde à vous. Colonne par un, en avant,
marche.
– 41 –
Je ne mis pas longtemps à saisir le pourquoi de cette
nouvelle formation. L’entrée du camp, ménagée dans une
haie compacte de fils de fer barbelés, consistait en une
ouverture si étroite que deux hommes n’y auraient pas
pénétré de front.
Nous nous trouvions à présent rangés sur une esplanade
que balayait le vent marin. Les silhouettes des baraques
s’alignaient vaguement dans l’obscurité.
Une dernière fois, nous entendîmes la voix du capitaine
Elbing.
— Les gradés, demain matin à sept heures, devant mon
bureau. Pour les hommes, revue à huit heures, ici.
Il se retira, laissant à ses sous-officiers le soin de nous
conduire dans nos cantonnements respectifs. Nous nous
pressions derrière eux les uns contre les autres, comme des
moutons apeurés.
— Qu’on tâche de ne pas se quitter, hein, me glissa
Sylvestre.
— Chut !
La faible lueur d’une bougie venait de jaillir au milieu de
la baraque qui nous était assignée. Cette baraque était vaste,
mais mal close. La bise entrait par les interstices des
planches. Comme mobilier, rien. La terre nue.
— À deux heures, dit le feldwebel en se retirant, un
coup de sifflet pour la lumière. Demain, à six heures, réveil.
Au bout de quelques instants, nous avions réussi à
reformer dans un coin notre petit groupe habituel. Nous
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restions là, immobiles, à regarder nos musettes et nos effets
jetés en tas sur le sol.
— Tonnerre ! put enfin proférer Guérin, nous avons tiré
un joli numéro !
— Moi, je m’assois, dit Fichet. J’aime autant être à mon
aise pour me lamenter. Faites donc comme moi, les pépères.
Là ! Est-ce que ce n’est pas plus gentil comme ça ? Et
maintenant, il n’y a aucune raison pour qu’on ne casse pas
un peu la croûte. Aboule les musettes, Audemard. Bon sang,
c’est qu’on gèle, ici ! Hé, Dauphin, qu’est-ce que tu as ? Tu as
vu le diable ?
— Regardez, murmura Dauphin, regardez !
Nous nous retournâmes, et nous frémîmes, nous aussi.
Quelque chose s’avançait, courbé en deux, presque à quatre
pattes ; un homme, si l’on pouvait dire. En deux années de
captivité, je n’avais rien vu encore qui approchât d’une
maigreur pareille. Ce squelette était vêtu d’une mince blouse
verdâtre, boutonnée sur la clavicule, serrée autour du bassin
par une ficelle. Une culotte en lambeaux laissait apercevoir
la peau desséchée des cuisses, les bosses osseuses des
genoux. Le visage surtout était effrayant, avec ses
pommettes saillantes, sa barbe d’un blond décoloré, sa
bouche qui grimaçait un pauvre sourire de supplication.
— Franzouski, gaspadine, Franzouski !
— Un Russe, murmura Audemard. Il est dans un bel
état, le malheureux.
Il lui lança une tranche de pain. L’autre la happa avec un
gloussement de joie déchirante. Accroupi, il se mit en devoir
de la dévorer. Ses mâchoires s’entre-choquaient. Il ne
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cessait, tout en mangeant, de répéter avec le même sourire
douloureux :
— Franzouski, gaspadine.
— Donnez-lui un peu de fromage.
Fichet coupa un morceau de gruyère. J’allais le faire
passer à l’affamé, lorsque je me sentis saisir par le bras.
— Sans blague. Vous êtes tous mabouls, ici alors ?
Je dévisageai le nouvel arrivant. C’était un petit homme
coiffé d’une chéchia déteinte, et habillé ridiculement d’un
pantalon de velours râpé, d’un tricot à raies et d’un boléro
de zouave, sur lequel on distinguait encore des parements de
laine rouge et jaune.
— Vous n’êtes pas fou ! grondait-il avec indignation.
Foutre votre becquetance aux Russes ! Ah ! là, là ! On voit
bien que ça vient d’arriver.
Il s’était tourné vers notre pitoyable protégé.
— Regardez-moi ça, si ça a du vice. Alors, salaud, tu as
trouvé moyen d’être le premier à venir taper les amis. Ouste,
vermine, débarrasse le plancher.
Il levait déjà la main. Humblement, le Russe obéit. Nous
vîmes sa silhouette falote s’effacer dans l’ombre, rampant le
long de la cloison.
— Qu’est-ce qu’il lui passe, dit Fichet. Où est le temps
de l’amiral Avellan, tout de même !
Le petit homme haussa les épaules.
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— Il y en a deux cents comme ça ici, mon vieux. Si ça te
chante de les entretenir. Et maintenant, des fois que t’aurais
quelque chose en trop pour un Français, puisque t’es si
riche ?…
Fichet lui tendit sans répondre un morceau de pain,
après y avoir couché deux sardines.
— Merci. Est-ce qu’il y a des zouaves, parmi vous ?
— Moi, dit Vandaële. J’étais au 8e. Et toi ? Comment que
tu t’appelles ?
— Vigneron, du 3e, de Constantine. Le 8e, connais pas.
J’étais du temps où il n’y avait que quatre régiments, et où
Zouave ça voulait encore dire quelque chose. Aujourd’hui,
on nous fout toutes les raclures des dépôts. Je dis pas ça
pour toi, bien entendu. Encore un petit bout de pain, s’il
vous plaît. Dieu de Dieu, ce que j’avais faim ! Et froid,
donc !… Deux heures à piocher dans le sable !…
— Tu étais de la troupe qui a rejoint tout à l’heure la
colonne ? demandai-je.
— Tu parles.
— On travaille donc la nuit, ici ?
Il me jeta un regard étonné, ricana.
— Les macchabées, il faut bien les enterrer, s’pas ? Il y
en a plus souvent que des colis. Et les Boches, qui sont
sensibles, ils ne veulent pas de cette besogne en plein jour.
On lui donna encore du pain et une sardine. Au dehors,
juste à cet instant, le coup de sifflet annoncé retentit.
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— La bougie, éteignez-la vite. Plus vite que ça, ballots.
Vous ne vous rendez pas compte de ce qui vous pend au
nez ? Moi, je me trotte. Ils n’auraient qu’à me poisser ici, les
vaches. Au revoir, copains et merci.
Nous l’entendîmes ramper à son tour vers la porte. Il n’y
eut plus que des ténèbres et du silence. Et, soudain ce
silence fut rompu, d’une façon atroce, par une plainte
enfantine, saccadée, lamentable…
C’était un des nôtres qui s’était mis à pleurer.
Le camp de Reichendorf comprenait quarante baraques.
Trente-six étaient utilisées comme logement des prisonniers
et de la garnison. Elles s’alignaient en quatre groupes
formant un carré dont le centre était l’esplanade où avait eu
lieu la dislocation de notre colonne. Sur cette esplanade se
trouvaient également les quatre dernières baraques. L’une
servait de magasin, l’autre de lazaret, la troisième de local
disciplinaire et de poste de police. Le bureau du
commandant du camp était installé dans la quatrième.
Ce fut vers celle-ci que je m’acheminai, le lendemain, un
peu avant sept heures. La plupart de mes camarades étaient
déjà là. Bergez vint à ma rencontre.
— Eh bien ! fit-il à voix basse.
Je hochai la tête avec accablement.
— As-tu vu les Russes ?
— Je les ai vus, dit-il. J’ai fouiné partout depuis le réveil.
Les Russes, qu’est-ce que tu veux, on s’en fout. Mais les
Sénégalais, mon vieux !… Tiens, regarde plutôt.
– 46 –
Une corvée s’avançait, conduite par un soldat l’arme à la
bretelle. Il y avait là une dizaine de tirailleurs aussi maigres
que le Russe de la veille. Les malheureux, sous un climat
pareil ! Ils n’avaient pour tout vêtement que leurs pantalons
et leurs bourgerons de treillis. Leurs pieds, emmaillotés dans
d’immondes chiffons, soulevaient à chacun de leurs pas
d’énormes paquets de boue. L’extrême faiblesse où les
avaient réduits les privations donnait à leur allure, à leurs
gestes, un balancement de marionnettes, à la fois sinistre et
baroque. Leurs faces noires étaient devenues couleur de
cendre. Au passage, ils nous jetèrent un regard hébété. Je
me détournai les larmes aux yeux.
— Sergent Barradat !
C’était un feldwebel qui, du seuil de la baraque,
procédait à l’appel de nos noms. Barradat fut introduit dans
le bureau du commandant du camp. La porte se referma sur
lui.
— Ils suivent l’ordre alphabétique, dit Bergez. Je viens
après. Tu es le troisième.
Je ne répondis pas. Faisant de vains efforts pour m’y
habituer, j’étais en train de regarder le paysage qui nous
entourait. Tout à l’heure, j’avais reculé avec angoisse en
apercevant ce ciel neigeux, cette mer désolée, ces dunes
livides au flanc desquelles s’accrochaient de maigres
buissons. Elles naissaient à l’Ouest et venaient s’achever en
un promontoire presque plat, au-dessus duquel le vent entre-
choquait de tremblants panaches de sable et d’écume. La
mer baignait la partie septentrionale du camp. On distinguait
à une cinquantaine de mètres du rivage des piquets autour
desquels les flots clapotaient. Ces piquets, plantés en demi-
cercle, et tout hérissés d’une inextricable armature de fils de
– 47 –
fer, formaient la continuation sous-marine de la formidable
haie métallique qui s’était entr’ouverte quelques heures plus
tôt pour nous laisser entrer. À droite, tout de suite, les
marais commençaient. Séparés de la mer par une mince
plage ourlée de vagues blêmes, ils étalaient, du sud à l’est de
l’horizon, leur désert mouvant. Coupés çà et là par les taches
ardoisées des étangs, ils étaient d’un vert-de-gris très pâle,
analogue à celui des mousses que la pluie a longuement
délavées. Et sur cette sauvage et silencieuse monotonie
s’étendait un ciel qui semblait étrangement rapproché de la
terre, un ciel plus pâle encore et plus mélancolique que cette
mer et ces marais.
— Sergent Bergez ?
Barradat venait de sortir du bureau, où il n’était pas
resté en tout trois minutes.
— Présent ! dit Bergez.
Il se précipita. Trois minutes après, il reparaissait à son
tour.
— Sergent Dumaine ?
— Présent !
Et je pénétrai sans enthousiasme dans le bureau du
capitaine Elbing.
Le commandant du camp de Reichendorf se tenait assis
derrière une table de bois clair, dans une pièce étroite,
volontairement dépouillée de confort. Dès mon entrée, je
m’étais mis au garde-à-vous. J’eus toutes les peines du
monde à ne pas rompre cette attitude. Il était donc écrit que
nos nerfs seraient soumis sans cesse à une nouvelle
épreuve ! Dans le cas présent, mon émoi provenait du fait
– 48 –
que le capitaine Elbing venait de m’apparaître au grand jour
ce qu’il était en réalité : une moitié d’homme. Les jambes
subsistaient, mais la hanche droite, le bras, l’épaule, la partie
droite du visage, enfin, y compris l’œil, tout cela avait
disparu. L’obus qui les avait séparés du reste du corps avait
dû opérer avec la précision d’un scalpel. Le capitaine mettait
d’ailleurs de la coquetterie à cacher de son mieux ses
horribles blessures. Un voile de soie noire, partant de
dessous la casquette à bande rouge, couvrait l’orbite,
contournait le nez, masquait la joue et allait s’enfoncer entre
le cou et le collet de la tunique. La pèlerine d’ordonnance,
qu’il n’abandonnait jamais, dissimulait tant bien que mal la
mutilation de son côté droit. À son côté gauche, en
compensation, était épinglée la croix de fer.
Nos fiches individuelles, transmises par le camp
d’Erfurt, étaient sur sa table. Lorsque j’entrai, il avait déjà la
mienne sous les yeux.
— Repos. Vous vous appelez Dumaine, Pierre-Marie-
François ?
— Oui, mon capitaine.
— Dumaine, en deux mots ?
— En un seul.
— Vous êtes ingénieur ?
— Oui, mon capitaine.
— Polytechnique ? Centrale ? Arts et Métiers ?
— Plaît-il ? fis-je, un peu éberlué.
– 49 –
— Je vous demande de quelle École vous sortez,
précisa-t-il sèchement.
— De l’École Centrale.
— Comment alors n’êtes-vous pas officier, dans
l’Artillerie ou le Génie ? Vous eussiez rendu plus de services
que dans l’infanterie. Mais cela ne me regarde pas. Votre
spécialité ?
— Les installations électriques.
Il nota soigneusement cette réponse.
— Vous parlez l’allemand à merveille, dit-il après un
silence.
— J’ai vingt-six mois de captivité, me bornai-je à
répondre.
— Savez-vous vous servir de ceci ?
Il désignait une machine à écrire.
— Oui, convenablement.
— Bon, je vous remercie. À votre tour, maintenant,
d’apprendre ce qui vous concerne. Vous êtes affecté au
baraquement N° 7. Il y a déjà un gradé français, l’adjudant
Claverie. De concert avec les gradés allemands, vous
l’aiderez à maintenir le bon ordre parmi les prisonniers de
votre chambrée. Sous ce rapport, vous pourrez toujours
compter sur mon appui, même à l’égard de mes propres
soldats. Moyennant quoi, vous êtes, comme de juste,
dispensé de toute corvée. Pour le reste, vous demeurez
soumis à la discipline générale du camp. Il y a un point sur
lequel j’attire votre attention : les évasions. Vous
– 50 –
m’entendez, je n’en veux pas. Ici, ce genre de tentative est
puni immédiatement de cinquante jours de cachot. Cela peut
même aller beaucoup plus loin. Renseignez-vous auprès des
prisonniers : ils vous diront ce que signifient mes paroles.
— Mon capitaine, dis-je, vous n’aurez pas d’ennuis avec
moi sous ce rapport. J’ai à mon actif, depuis deux ans, trois
tentatives d’évasion qui m’ont déjà valu plus de cent jours de
cachot. J’ai décidé que c’était assez, et à moins vraiment
d’une occasion exceptionnelle…
Il daigna sourire.
— Nous veillerons à ce qu’elle ne se produise pas. Avez-
vous quelque chose à me demander ?
Il ne me paraissait pas mal disposé. Et sans doute
l’aurais-je vexé en répondant non.
— J’ai ici, mon capitaine, plusieurs camarades venus
avec moi d’Erfurt ? Verriez-vous un inconvénient à ce que
nous fussions tous dans la même baraque ?
— Il n’y a là rien d’impossible, au contraire. Si ce sont
vos amis, vous devez avoir sur eux de l’influence. L’ordre et
la discipline y gagneront. Cela dépend de vous. Écrivez-moi
leurs noms, ici.
Sur la feuille de papier qu’il me tendait, j’inscrivis cinq
noms : Vandaële, Guérin, Fichet, Audemard et Sylvestre.
— Je vous remercie, mon capitaine.
Il s’inclina légèrement, chose qu’il n’avait pas faite
quand j’étais entré.
— Vous pouvez disposer, dit-il.
– 51 –
Dehors, je retrouvai Bergez.
— Eh bien, qu’est-ce que tu en penses, de ce coco-là ?
— Ce que j’en pense ? Je pense que c’est quelqu’un.
Mais quelqu’un qui, à l’occasion, ne nous manquera pas.
Bon, voilà qu’il commence à neiger !
– 52 –
IV
– 53 –
l’évocation ininterrompue de ce ciel nuageux, toujours le
même, de cette mer grise et glacée, de ce sable obsédant au
sein duquel nous nous en venions la nuit creuser
silencieusement les fosses précaires de nos compagnons
morts. Au millier de prisonniers que comptait le camp
correspondait une garnison d’environ soixante hommes,
chiffre relativement considérable, et qui renseigne sur la
sévérité de la surveillance à laquelle nous étions soumis.
Tous ces hommes avaient naturellement passé de longs mois
dans les tranchées. Presque tous avaient été blessés
plusieurs fois. Le lendemain de notre arrivée, le capitaine
Elbing en désigna vingt parmi les moins âgés et les plus
ingambes. Ils nous quittèrent pour regagner leurs régiments
respectifs, et furent remplacés par les landsturmiens qui
nous convoyaient depuis Erfurt. Ces derniers appartenaient
aux très vieilles classes. Le moment était venu où
l’Allemagne, non contente de concentrer sur le front français
les masses libérées par la révolution russe, commençait à
vider de fond en comble ses dépôts, en prévision de cette
offensive du printemps dont gardiens et prisonniers ne
cessaient de s’entretenir à mots couverts, et qui était
annoncée comme devant tout balayer. Les vingt soldats
ainsi désignés nous quittèrent au crépuscule, avec la
résignation des bêtes marquées pour l’abattoir. C’étaient de
grands garçons aux yeux pleins de brume, paysans des
Marches orientales de la Prusse, rudes et moroses. Nos
landsturmiens, au contraire, tous taillés sur le modèle du
grosspapa de Sylvestre, n’auraient pas demandé mieux que
de se montrer les plus débonnaires des gardiens. Mais le
capitaine Elbing terrorisait ces petites gens de Souabe et de
Rhénanie. Vivant dans la crainte perpétuelle d’être suspectés
de complaisance ou de faiblesse à notre endroit, ils
s’appliquèrent à ne pas laisser passer une occasion de nous
– 54 –
prodiguer les pires traitements, et ils réussirent à rendre plus
insupportable encore la cruelle discipline qui nous régissait.
Quelques semaines plus tard, un nouvel exode se
produisit, qui vint rompre un peu la lugubre monotonie de
notre existence. Il parut au rapport une note énigmatique,
prescrivant qu’au lieu d’aller en corvée, les Russes
resteraient au camp le jour suivant. Le lendemain soir,
lorsque nous fûmes de retour, fourbus par dix heures de
travail sous la pluie, nous eûmes la surprise de les retrouver
vêtus presque convenablement. On leur avait distribué de
vieilles capotes d’infanterie allemande. Certains avaient reçu
des uniformes russes qui paraissaient à peu près neufs.
Chose inouïe, on leur avait même donné quelque nourriture.
Ceux d’entre nous qui les questionnèrent sur la raison de ces
incroyables libéralités en furent pour leurs frais. Ils avaient
mangé ; ils avaient moins froid : le reste leur était égal. Ce
furent nos gardiens qui nous renseignèrent. La paix étant sur
le point d’être signée avec la Russie, ordre avait été de
préparer la libération des prisonniers, en commençant par
ceux qui trouvaient dans les camps de représailles. Le
lendemain matin, nous fûmes consignés dans nos baraques,
tandis que les Russes étaient rassemblés en carré au milieu
du camp. Nous regardions par les fenêtres. On ne nous en
empêchait pas. On avait même l’air de souhaiter que nous
fussions aussi nombreux que possible à voir ce spectacle
démoralisant. Au centre du carré, le capitaine Elbing parut.
Il était accompagné d’un bizarre petit civil emmitouflé dans
un paletot fourré, et dont les yeux disparaissaient derrière
des lunettes noires. Le petit homme parla longuement,
s’interrompant à plusieurs reprises pour s’incliner devant le
commandant du camp, toujours distant et impassible. Il
annonçait, paraît-il, à ses compatriotes, leur prochaine mise
en liberté, la future alliance des nobles peuples allemand et
– 55 –
russe, et il invitait les prisonniers à conserver précieusement
dans leur cœur le souvenir des soins attentifs dont ils
avaient été l’objet au camp de Reichendorf. Tandis qu’il
discourait, nous voyions sous l’aigre bise les bons géants
blonds vaciller d’inanition dans leurs capotes trop larges.
Nous eussions vainement cherché sur leurs visages une
expression quelconque. Et quand l’autre termina sa
harangue en les invitant à pousser un hourra en l’honneur de
leurs gardiens devenus maintenant leurs amis, il sortit de
chacune de ces misérables gorges une acclamation qui
ressemblait bien moins au cri d’un homme qu’au
vagissement d’un enfant.
— Bon débarras ! s’exclama Sylvestre, dès que la
dernière de ces tristes larves eut franchi la haie de barbelés,
et que nous pûmes nous répandre dans le camp. On est
entre nous, au moins, à présent. Ces cochons-là trouvaient le
moyen de nous attendrir. On était assez poires pour les faire
bénéficier de temps en temps de nos colis. Et par-dessus le
marché, quand ils clapotaient, on était encore de corvée
pour les enterrer. Mince d’alliance, alors !
— Oui, maugréa Audemard, dont c’était la marotte, dire
que c’est à cause d’eux que tout ça est arrivé. Ça fait entrer
tout le monde dans la danse, puis ça vous plaque.
Le vieux Guérin haussa les épaules.
— C’est bien fait. On n’a que ce qu’on mérite. Mais est-
ce que tu t’imagines, des fois, que nous aussi on est
complètement sans reproche ? Est-ce que tu crois qu’il n’y
en a pas qui auraient le droit de rouspéter bien plus que
nous ? Ceux-ci, par exemple…
– 56 –
Il désignait, sur la plage, un groupe de Sénégalais.
Grelottants sous leurs effets de toile en lambeaux, les uns
s’efforçaient de rouler autour de leurs chevilles des chiffons
ramassés pendant la corvée de la veille ; un autre mangeait
avec lenteur une croûte de pain ; les autres demeuraient
immobiles, les mains frileusement croisées sur la poitrine.
Par moment, de longues quintes de toux les secouaient.
— Ils n’en ont plus pour bien longtemps, murmura
Sylvestre.
— Combien en reste-t-il ? demanda Vandaële.
— Quatorze.
— Seulement ?
— Oui. Rien que la semaine dernière, on en a porté cinq
là-bas, derrière la dune.
Nous nous tûmes, et de nouveau la voix bourrue de
Guérin se fit entendre.
— Tu crois que nous avons le droit de parler des
autres ? Tu crois que c’est ça qu’on leur avait promis, à ces
pauvres bougres, quand on est allé les racoler chez eux,
ousqu’il y a du soleil ?
Le silence reprit, plus pesant encore. Et voilà qu’il fut
rompu par un cri joyeux. C’était Fichet qui survenait en
trombe.
— Hop ! Les enfants, bonne nouvelle !
— Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’y a-t-il ?
– 57 –
— Les colis ! Il y en a un plein wagon arrivé de ce matin
à la station. C’est le gefreiter du magasin qui vient de me le
dire.
— Il s’en faisait temps, dit Sylvestre, battant des mains.
Pourvu que ce soit comme la dernière fois, où il y en a eu
pour tout le monde.
— Sauf pour eux, pensai-je, en jetant un dernier regard
sur les tristes fantômes noirs.
– 58 –
trois tentatives, il n’avait plus insisté pour forcer notre
intimité. Nous étions ravitaillés tous les six de façon fort
régulière, y compris Vandaële. Les parents de celui-ci, restés
dans les régions envahies, ne pouvant rien lui envoyer,
Fichet et moi l’avions recommandé lui à sa femme, moi à ma
mère. Elles s’étaient arrangées toutes deux pour lui trouver
de généreuses correspondantes, si bien qu’il était devenu
celui de nous qui recevait le plus de victuailles. Les colis
nous étaient distribués avec une ponctualité à laquelle le
capitaine Elbing mettait son point d’honneur, et qui était
d’autant plus méritoire qu’en ce début de 1918, le temps
était cette fois bien arrivé pour l’Allemagne de la grande
pénitence. Tout ce qui restait dans le pays était réservé aux
combattants. Nos infortunés gardiens, qui maigrissaient à
vue d’œil, pâlissaient par surcroît d’envie, lorsqu’ils
assistaient au déballage des boîtes de conserves qui nous
étaient adressées.
Fichet, mandaté par le groupe, prenait livraison de nos
trésors. Il veillait sur eux avec un soin jaloux. Il nous
empêchait d’imiter nos voisins qui faisaient ripaille les
premiers soirs, pour être ensuite contraints de recourir à la
hideuse soupe du camp. Grâce à lui, nous n’avons que peu
connu la faim à Reichendorf, et nous avons même pu nous
offrir de temps en temps le luxe de venir en aide à de moins
favorisés.
— Hé ! mon adjudant, venez donc goûter un peu de ce
pigeon aux petits pois. La main sur le cœur, est-ce qu’on
croirait que c’est de la conserve ?
Ainsi interpellé, l’adjudant Claverie, chef de la baraque
N° 7, commençait par se rapprocher avec circonspection.
– 59 –
C’était un pauvre être, abruti par trois ans de représailles, et
qui vivait dans la terreur perpétuelle du capitaine Elbing.
— Fameux ! disait-il lentement, après avoir accepté
l’assiette de fer-blanc, pleine d’un odorant ragoût, fameux !
Mais où l’avez-vous fait réchauffer ? Dehors ?
— Sans blague, mon adjudant ! Visez donc le temps qu’il
fait. Mais il y aurait eu autant de flocons de neige que de
petits pois !
— Dedans, alors ? Vous savez bien pourtant qu’il est
interdit de faire du feu dans les baraquements.
— Vous en faites pas, allez, mon adjudant. On vous fera
pas arriver d’histoire. Et puis, hein, on s’en fout. On les aura.
L’adjudant Claverie hochait mélancoliquement la tête.
Sa crainte de tous les instants était d’apprendre l’évasion
d’un des quarante pensionnaires de notre baraque. Il était
responsable, et, comme par un fait exprès, c’était toujours
dans les locaux où il était qu’il y avait le plus de tentatives
de ce genre. Voilà pourquoi le malheureux avait à son actif
trois années de camps de représailles. Chacune des
tentatives des autres lui valait, à lui, une rallonge de trois ou
quatre mois. Il avait demandé à rendre ses galons.
Naturellement, on n’avait pas accepté. Chargé de le
seconder, j’avais moi-même la perspective de partager, le
cas échéant, sa mauvaise fortune.
Maintenant, il était en train d’achever son pigeon, en
nous faisant pour la vingtième fois le récit de ses déboires.
— C’est comme je vous le dis, je n’ai pas de chance.
Figurez-vous que le 17 avril 1916, mon temps d’ici était
terminé. Je devais partir le lendemain matin. Crac, c’est
– 60 –
juste cette nuit-là que deux loustics choisissent pour mettre
les voiles. On les a tout de suite repris. On leur a collé
soixante jours de cachot, et à moi trois mois de plus de
représailles. Oui, mais, au bout de leur temps, eux, ils sont
revenus dans un camp ordinaire, tandis que moi, je suis
resté ici, parce que dans l’intervalle, un autre avait essayé,
lui aussi… Franchement, est-ce qu’il y a une raison pour que
ça finisse ?
— Vous en faites pas, vous en faites pas, répétait Fichet,
la classe viendra. En attendant, voilà le feldwebel qui
s’amène pour les corvées de demain.
C’était en effet l’instant où nous voyions tous les soirs
pénétrer, dans notre baraque, le sergent-major, porteur des
ordres du capitaine Elbing pour le jour suivant. Il procédait à
l’appel, faisait suivre le nom de chacun de nous du nom du
lieu où il aurait à aller travailler. Reichendorf-see, Reichendorf-
lager, Reichendorf-burg, Reichendorf-station, nous n’avons pas
cessé d’entendre ces mots pendant huit mois, redits à toute
heure du jour. Reichendorf-lager signifiait le camp et ses
alentours. Les prisonniers punis assuraient d’ordinaire cette
corvée-là. Mais quand ils étaient en nombre insuffisant, on y
affectait les autres. C’était de beaucoup la tâche la plus
redoutée, parce qu’on était soumis sans trêve à la
surveillance du capitaine Elbing. Les coups de matraque
pleuvaient, assénés par des gardiens qui ne connaissaient
pas d’autre méthode pour prouver à leur chef leur bonne
volonté. Reichendorf-station était la petite gare où nous
avions débarqué. Il fallait près de trois heures de marche
pour s’y rendre. On revenait exténué après une journée
passée généralement à charger sur des fourgons le bois
coupé dans les immenses sapinières du voisinage.
Reichendorf-see, on désignait ainsi les abords d’un village de
– 61 –
pêcheurs situé à l’ouest, derrière la chaîne des dunes, à dix
kilomètres du camp. Nous y plantions des barrages de
piquets destinés à protéger les maisons contre
l’envahissement incessant du sable ; nous empierrions cette
même chaussée que nous avions traversée, on s’en souvient
peut-être, la première nuit. Il y avait Reichendorf-burg, enfin,
ou plus simplement Reichendorf, du nom de la vieille famille
de barons prussiens à qui, six siècles plus tôt, les grands
margraves fondateurs du royaume, avaient confié la garde
de ces déserts. Soldats fanatisés de la plus rude monarchie
militaire, les Reichendorf, depuis leurs origines, n’avaient
jamais quitté que pour se battre la gentilhommière,
patiemment réparée, qui avait été le berceau de leur race et
qui allait bientôt en devenir le tombeau. Cette âpre lignée
n’était plus représentée au château que par un vieillard
solitaire, le général comte Hugo de Reichendorf, ex-aide de
camp du feld-maréchal de Manteuffel. De ses quatre fils,
tous officiers au service de Sa Majesté Impériale et Royale,
trois étaient tombés depuis le 1er août 1914, et il y avait les
plus fortes chances pour que le dernier, commandant d’un
bataillon d’assaut en Picardie, ne vît pas la fin d’une guerre
qui s’éternisait. La sombre demeure de Reichendorf était
située à deux lieues du camp, au milieu des marais. Les
prisonniers y étaient envoyés pour désengorger, désensabler
les douves qui entouraient son enceinte. L’inexorable
platitude de l’étendue environnante permettait d’apercevoir
de fort loin le bouquet de hêtres pourpres qui dominait ses
murailles. C’était leur silhouette que nous avions entrevue la
nuit de notre arrivée, à droite, découpant le ciel roux, tandis
que les rares lumières du village tremblotaient une lieue à
gauche. Tels étaient les quatre points cardinaux de notre
misère. Nous étions dirigés sur chacun d’eux à tour de rôle,
jamais deux fois en suivant. Le capitaine Elbing avait ajouté
– 62 –
cette précaution supplémentaire à toutes celles dont il s’était
déjà prémuni contre nos tentatives d’évasion.
– 63 –
guider, le cas échéant, la balle de leur Mauser. Au
commencement, j’avais espéré qu’on ferait appel à ma
compétence pour l’entretien et le rafistolage de ce matériel.
Mais la garnison comptait un petit gefreter, ex-élève d’une
école technique de Berlin, à qui ce service était échu. Par
contre, dès la première semaine de notre arrivée, le
capitaine Elbing m’avait confié à plusieurs reprises
l’expédition à la machine à écrire d’états concernant sa
comptabilité. Un dimanche, jour où d’ordinaire nous
demeurions au camp, je fus mandé dans son bureau. Je le
trouvai en conversation avec un petit vieillard grassouillet,
vêtu d’une redingote de coupe ecclésiastique. Ce petit
vieillard, assis dans l’unique fauteuil de la pièce, avait les
mains croisées sur un ventre agréablement rebondi. Derrière
les lunettes d’or, ses yeux m’examinaient avec bienveillance.
— Monsieur le Pasteur Frühwirth, que voici, a manifesté
le désir que vous lui soyez présenté, dit le capitaine. À votre
disposition, monsieur le Pasteur. Je vous laisse cinq minutes
avec le sergent.
Le pasteur Frühwirth commença par me demander si
j’appartenais à la Religion Réformée. Sur ma réponse
négative, il m’en exprima ses regrets, et voulut bien ajouter
qu’il valait mieux être catholique que de verser dans
certaines sectes dissidentes avec lesquelles la vénérable
Confession d’Augsbourg n’avait de commun que le nom.
Tout cela ne m’indiquait pas très nettement où il voulait en
venir. Il eut le bon goût de ne pas me faire attendre plus
longtemps ses explications.
— Je sais, monsieur le Sergent, que vous êtes le seul
intellectuel français du camp. Vous possédez à fond notre
belle langue allemande, et en outre vous connaissez la
– 64 –
dactylographie. Consentiriez-vous, une fois la semaine, à
effectuer pour moi quelques petits travaux ?
Je répondis que ce serait de bon cœur, mais que je
n’étais pas le maître de mon temps. Il sourit d’un air
entendu.
— La question est réglée avec le capitaine Elbing. C’est
convenu. À mardi prochain.
Je m’étais figuré qu’on m’installerait dans quelque
baraquement vide, avec la machine à écrire, et les
paperasses que désirait me confier ce bonhomme. Je fus
donc agréablement surpris, le mardi suivant, lorsqu’un
soldat allemand, fusil chargé, me conduisit à travers les
dunes au village de Reichendorf, d’où le pasteur Frühwirth
était originaire. Il y possédait une coquette villa de bois,
dûment calfeutrée contre les intempéries. Je frémis d’aise en
apercevant un beau poêle de porcelaine, qui répandait dans
toute la maison sa divine tiédeur. Au soir d’une longue
carrière employée à prêcher la parole céleste aux habitants
de Kœnigsberg, le pasteur avait décidé de venir terminer ses
jours dans son village natal. Il consacrait ses loisirs à la
préparation d’une anthologie de ceux de ses sermons qu’il
jugeait les plus dignes d’être conservés. J’eus à
dactylographier, pour mes débuts, une homélie où était prise
pour thème la phrase fameuse du Maître de la Wartbourg :
« Notre Dieu est une solide forteresse, une bonne épée et
une bonne armure. » Ein feste Burg ist unser Gott… Mon
repas me fut servi, bien entendu, à la cuisine, où la
gouvernante Friska eut pour moi le genre d’égards qu’on
peut témoigner à un malfaiteur qui serait en même temps un
réprouvé. Mais, le mardi suivant, m’étant vu confier un
sermon qui puisait son inspiration dans la célèbre « Préface
– 65 –
de l’Épître de saint Paul aux Romains » (Vorrede auf die
Epistel St Pauli an die Römer), je me tirai avec tant de
bonheur d’un travail aussi nouveau pour moi que le pasteur
décida de m’admettre à sa table. Friska apporta un
admirable levraut, offert la veille à son maître par le
châtelain de Reichendorf. Je dois avouer que je pris
sournoisement en cette minute la résolution d’aller
désormais moins vite en besogne, et de m’arranger pour
faire durer jusqu’à l’armistice la transcription sur papier
carbone des œuvres oratoires du Pasteur Frühwirth.
– 66 –
mains vides. La plupart de ces expéditions avaient pour but
le troc des vignettes imprimées spécialement pour servir aux
prisonniers de monnaie d’échange. Nous cherchions à les
vendre à bas prix contre des marks, dont la possession était
indispensable à ceux d’entre nous qui ruminaient un projet
d’évasion. La corvée la plus terne était celle qui nous
réunissait auprès des douves du château. Là, d’ordre du
capitaine Elbing, peu soucieux de s’attirer une observation
du général de Reichendorf, la discipline était inflexible.
Notre seule distraction consistait à entrevoir, entre une
heure et une heure et demie de l’après-midi, le seigneur de
ces lieux qui accomplissait, sur la terrasse en bordure des
marais, sa promenade quotidienne. C’était un haut vieillard,
à peine courbé par l’âge. Cravaté de satin noir, à l’ancienne
mode, il avait une vaste houppelande qui lui atteignait
presque les talons. Parfois il était seul. Le plus souvent, nous
le voyions accompagné d’une jeune fille, au bras de qui il
s’appuyait.
– 67 –
V
– 68 –
cessé son office, un péril obscur semble continuer à battre la
campagne d’alentour. On a eu beau boucher les mâchicoulis,
murer les meurtrières, rajeunir le perron, percer des fenêtres
enguirlandées à la place des antiques arcades ogivales, le
souvenir des luttes féroces de jadis n’a pas pu être aboli. Il
est évoqué par les douves profondes, par les assises
cyclopéennes, par les taches plus claires des brèches
obstruées, par l’énorme tour en ruine qui se dresse parmi les
broussailles et les orties, à la corne septentrionale du mur
d’enceinte. Elle continue, sentinelle décapitée, à surveiller
cette mer funèbre, cette plage d’effroi sur laquelle
surgissaient les hordes affreuses des pirates arctiques.
Aujourd’hui, elle n’a plus d’autre ennemi que le vent. Mais
celui-là ne désarmera jamais. Il n’est pas de jour qu’il ne lui
arrache un lambeau de pierre, soit qu’il l’attaque de front,
comme un bélier, soit qu’il travaille à sa désagrégation d’une
manière plus sournoise, en multipliant dans ses interstices
les plantes destructrices issues des pollens et des graines
dont son souffle la saupoudre éternellement.
Les architectes de Reichendorf furent soumis à
l’obligation de tous ceux qui ont à construire en terrain plat
un ouvrage fortifié. Ils ont dû assurer sa protection en
l’entourant de fossés. Ces fossés affectent la disposition d’un
quadrilatère dont chaque côté a de cent à cent cinquante
mètres. L’enceinte du château est donc sensiblement située
au niveau de la plaine environnante. Là se trouve le château
lui-même, rectangle massif flanqué aux quatre coins de
rondes tours trapues aux toits en poivrière. Il occupe l’angle
sud-est, tandis que la haute tour carrée qui vient d’être
décrite, s’érige dans l’angle nord-ouest. De loin, on n’aperçoit
qu’elle, le reste du bâtiment étant dissimulé par un rideau de
hêtres pourpres assez touffus. Ce sont les seuls arbres de la
région. À leurs pieds, il n’y a rien que l’inextricable fouillis
– 69 –
des ronces et des pariétaires. Elles ont recouvert le chemin
dallé qui menait de la porte d’honneur à la tour
septentrionale. Elles sont en train de disjoindre le ciment de
la balustrade qui surplombe les fossés et les douves. On a eu
beaucoup de peine à leur faire respecter le chétif enclos où
poussent les quelques légumes nécessaires à la vie
domestique de la vieille demeure. Il n’y a pas d’arbres
fruitiers. Une expérience tentée pour avoir d’autres fleurs
que les liserons et les églantines n’a pas donné de résultats.
Seuls, quelques dahlias décolorés, quelques tournesols
rachitiques ont réussi à pousser sur un morceau de terreau
exposé au Midi. En bas, dans les douves, durant les corvées,
s’il nous arrivait de lever la tête vers le faîte de la muraille,
nous apercevions au-dessus de nous, balancées par la bise,
leurs maigres tiges harassées.
Le fossé ouest de l’enceinte est le seul qui soit
complètement à sec. Profond d’une dizaine de mètres, large
d’autant, il était autrefois traversé par le pont-levis, remplacé
aujourd’hui par une passerelle sur laquelle les voitures des
visiteurs doivent s’engager à une allure très ralentie. Ainsi le
veut une pancarte qui date d’une époque plus fortunée, sans
doute. Les voitures des visiteurs ! Au cours de près d’une
année, je n’en ai vu que deux venir à Reichendorf. La
première fut l’automobile du général inspecteur des camps
de prisonniers. Vers le mois de juin, il arriva de Kœnigsberg
pour visiter le nôtre, et le général de Reichendorf le retint à
déjeuner. La seconde ? Ah ! la seconde, ce fut plus tard, six
mois après, tout à la fin… Mais que sert d’y songer dès
maintenant ! Je n’aurai que trop l’occasion, le moment venu,
d’en reparler.
Si le fossé occidental s’est maintenu à peu près intact,
les trois autres, par contre, en raison de leur voisinage avec
– 70 –
les marais et les étangs, ne se présentent plus que sous
l’aspect le plus chaotique. Filtrant de toutes parts, l’eau a
miné peu à peu leurs revêtements, fait choir d’un seul coup
des pans entiers d’une muraille qui – des plaques de mortier
demeurées en place l’attestent – n’eût demandé que le peu
d’entretien auquel elle avait été accoutumée pour défier
longtemps encore les intempéries et les ans. Les assises de
l’enceinte elle-même ont résisté victorieusement, mais les
parois qui leur font face, presque partout, se sont effondrées.
À présent, ce n’est plus, au fond des fossés, qu’un magma
innommable de moellons, de briques réduites en bouillie, de
vase crémeuse et verte. L’impitoyable végétation
marécageuse s’est abattue sur ce désastre, s’en est donné à
cœur joie. Les roseaux et les joncs ont tout envahi. Les
lichens et les mousses ont tout recouvert. Sur les eaux
dormantes, les nénuphars ont étalé leurs minces disques
vernissés, fleuris de roses d’un jaune chlorotique. Au
moment des grandes bourrasques, on ne distingue plus, dans
le déluge universel, les limites qui séparent la terrasse du
château des marais environnants. D’un bord à l’autre,
l’écroulement des murs jette à chaque instant une nouvelle
et branlante chaussée de pierres rompues, autour desquelles
le flot monte en clapotant avec fureur. Ce qu’il reste de
gouttières et de gargouilles non obstruées déverse des
torrents d’eau jaunâtre dans les douves où la pluie s’acharne
et claque comme de la grêle. Et quand, plus redoutable mille
fois que les averses, le vent du Nord raflant sur les dunes
d’opaques tourbillons de sable, les précipite en aveugles
avalanches vers le château, Reichendorf tout entier paraît
sombrer dans un cauchemar gigantesque. Avec les ramures
pourpres de ses hêtres qui se gonflent et frissonnent comme
d’immenses voiles, avec le mât obscur de sa maîtresse tour
qui oscille parmi les nuées, il a l’air d’un navire fantastique
– 71 –
sur le point de rompre ses amarres et de disparaître dans la
nuit.
– 72 –
dont le grand-père Frédéric se montrait si fier, s’étaient
clairsemés, avaient disparu. Le châtiment d’un tel sacrilège
ne s’était pas fait attendre. Les sables et les étangs avaient
regagné le terrain conquis sur eux au cours du siècle
précédent. Les terres à céréales étaient redevenues des
landes et des marécages. Le château lui-même, dernier
réduit de la résistance, n’avait pas tardé à être menacé.
Quand, en 1905, atteint par l’âge de la retraite, le général
avait décidé d’y venir finir ses jours, il avait d’abord, plein de
bonnes intentions, essayé de combattre le mal. Mais il était
déjà bien tard. En outre, les difficultés financières se
faisaient cruellement sentir. Ne disposant plus de capitaux
suffisants pour s’adresser aux gens du métier, le comte de
Reichendorf avait été contraint de confier la besogne à ses
serviteurs. Ceux-ci, au nombre de cinq ou six, étaient
d’anciens métayers des terres qu’on avait dû vendre. Ils
avaient tenu à rester les domestiques d’une famille dans la
dépendance de laquelle leurs pères vivaient depuis deux
cents ans. Animés de la meilleure volonté du monde, ces
braves garçons réussissaient tout juste à maintenir les
choses en l’état. Ils étaient incapables de procéder aux
grosses réparations. 1914, avec la guerre qui vint les prendre
les uns après les autres, parut signer la condamnation
définitive de Reichendorf. Le général s’efforça de conjurer le
fléau grâce à des moyens de fortune. En 1915, quand il fut
question d’établir dans la région un camp de représailles, il
fit jouer ses relations pour que ce camp fût installé aussi près
que possible du château, dans l’espoir que les prisonniers lui
fourniraient la main-d’œuvre abondante et peu dispendieuse
dont il avait besoin. Mais, à l’épreuve, il dut constater que
les équipes que le capitaine Elbing était autorisé à mettre,
deux, ou trois fois la semaine, à sa dispositions n’arrivaient
pas à fournir la moitié du travail abattu avant la guerre par
– 73 –
une demi-douzaine de ses campagnards. Aussi fallait-il voir
le regard de morne mépris que, durant sa promenade
quotidienne, il laissait peser sur ce troupeau conduit à coups
de crosses et de matraques. Le désappointement qui se
peignait sur ses traits, était si poignant que la rudesse de ce
dur visage s’en trouvait presque diminuée. Vainement, est-il
nécessaire de le dire, nous eussions cherché sous ce blanc
sourcil froncé une lueur de bienveillance à notre endroit. Et
pourtant, y allait-il vraiment de notre faute ? Nous
n’apportions, c’était une affaire entendue, aucun goût,
aucune ardeur à notre tâche. Mais quand bien même nous
eussions été animés du désir assez saugrenu de donner
satisfaction à un ennemi, nous ne serions guère mieux
parvenus à retarder une débâcle inévitable. Il eût fallu de
vrais ouvriers, munis d’un véritable outillage, dirigés par de
vrais contremaîtres, et non une triste et débile cohue
commandée par des gardes-chiourme capables seulement de
nous interdire, sous la menace perpétuelle du bâton, de
fumer ou de nous asseoir.
De par la disposition des lieux, nos équipes de corvées
étaient réparties en deux groupes. L’un travaillait au fond
des douves, l’autre sur le glacis. C’était également sur le
glacis que se tenait l’adjudant allemand qui nous dirigeait.
Les gradés français devaient transmettre ses observations et
ses ordres, ce qui nous obligeait à un va-et-vient épuisant.
On glissait dans la boue molle. On s’accrochait aux ronces.
On risquait de prendre un bain glacé dans une crevasse
sournoise. On se tordait les chevilles au milieu de l’amas
informe des pierrailles. Par moment une injure rauque,
suivie du bruit mat d’un coup asséné sur une épaule,
retentissait. J’avais généralement comme voisin le sergent
Bergez, qui assurait la liaison de l’équipe la plus proche.
Nous échangions quelques paroles à la dérobée, lorsque
– 74 –
l’adjudant se trouvait occupé ailleurs. Les buissons et les
lagunes où nous nous débattions regorgeaient littéralement
de poisson et de petit gibier. Nous n’avions pas,
naturellement, le droit d’y toucher. Mais Bergez, braconnier
matois, n’avait cure d’une telle interdiction. Il était parvenu à
recruter parmi les hommes de sa baraque un peloton de
trappeurs éprouvés. Du haut du talus, il surveillait avec fierté
leurs opérations.
— Regarde le petit gars, là-bas, dans l’angle de gauche.
— Celui qui a un képi de hussard ?
— Oui. C’est Garrabit, un type de Limoges. Il n’y a pas
plus débrouillard. Avec lui, il y a toujours le soir, dans la
baraque, de l’anguille ou de la sarcelle, si on est venu ici
pendant la journée.
J’observai Garrabit, qui était en train d’apporter à son
travail une ardeur inusitée.
— Qu’est-ce qu’il a à piocher à cet endroit ? Il n’y a que
de la boue et des épines.
Bergez sourit finement.
— Il ne pioche pas. Il pêche. Tiens, ça y est !
Garrabit venait de se baisser avec rapidité. Un petit cri
grinçant parvint jusqu’à nous.
— Bon Dieu de bon Dieu, fit Bergez interloqué, qu’est-ce
que c’est ? Voilà les poissons qui gueulent à présent ! Faut
que j’aille me rendre compte.
L’instant d’après, il revenait vers moi, hilare.
– 75 –
— Tu parles d’une rigolade. Garrabit guettait une
anguille. Il a pris un lapin. Comme il se penchait pour retirer
sa ligne ce petit salaud affolé lui a bondi en pleine figure.
Crac, un coup de talon sur les reins. Couic ! À la baraque
N° 8, on s’en fout : au lieu de matelote, il y aura de la
gibelotte ; quand on crève de faim, on ne fait pas de
différence. Pour ce qui est de Garrabit, il préfère ça, parce
que le lapin, lui, ne bougera plus, tandis qu’avec l’anguille,
qui a la vie dure, il faut attendre d’être au camp pour la
zigouiller. Et comme, pour ne pas être repéré par les Boches,
il est obligé de la foutre dans sa culotte, il trouve que ce n’est
pas drôle de faire deux lieues avec une bestiole qui se
trémousse ousque tu penses. C’est égal, qu’est-ce qu’il y a
comme gibier, par ici !
– 76 –
pris sa retraite, la moitié de la forêt subsistait encore. Il
donna alors une grande chasse en l’honneur des amis de son
fils. Le château reçut près de quarante de ces messieurs, les
officiers de la Garde, des jeunes gens tous beaux comme
Lohengrin, et aussi titrés que l’Empereur lui-même. Les
princes Eitel et Adalbert avaient accepté d’être de la fête. Ce
qu’on massacra, comme gibier rouge et gibier noir, je ne
vous le dis pas, vous croiriez que j’exagère. Friska, la
bouteille de Riesling, je vous prie, ma fille. Servez-vous,
Monsieur Dumaine, s’il vous plaît.
J’avais déjà devant moi une somptueuse moitié de
canard sauvage à la gelée de groseille. Ah ! si Fichet avait pu
me voir, ou Bergez. Il y avait plusieurs semaines que, pour
ne pas leur crever le cœur, je ne leur faisais plus le récit de
mes agapes du mardi.
— N’est-ce pas que ce vin n’est pas mauvais ? C’est
encore un cadeau du Général. Que n’avez-vous pu le
connaître autrefois, du temps de son opulence ! Mais de quoi
parlions-nous tout à l’heure, de si intéressant ? Ah ! oui.
C’était à propos de la modeste homélie que vous êtes en
train de dactylographier. Vraiment, vous lui trouvez un
rapport avec le Sermon sur la Providence ?
— Nettement, Monsieur le Pasteur, nettement. Il y a
d’abord l’analogie des deux exordes, avec l’allusion si
caractéristique au Roi de Samarie. Il y a surtout la même
magnifique adjuration : Assemblons-nous, Chrétiens…
— C’est curieux, d’autant plus curieux que, je vous en ai
donné ma parole sacerdotale, j’ignorais ce sermon. Vous
auriez tort d’ailleurs, Monsieur Dumaine, de croire que je
sous-estime Bossuet. Ce n’était certes pas un dialecticien
méprisable. Et quant aux erreurs de dogme, nous ne le
– 77 –
savons malheureusement que trop, elles n’ont rien à voir
avec la beauté de la forme. Oui, oui, le Roi de Samarie…
Assemblons-nous, chrétiens… C’est une coïncidence
remarquable. Que j’en profite pour vous renouveler
l’expression de ma gratitude. Vous vous acquittez de la tâche
dont vous avez bien voulu vous charger avec une conscience
qui me touche profondément. Je le répétais avant-hier
encore au capitaine Elbing, qui avait, comme moi, l’honneur
de déjeuner au château. Si je pouvais, de façon quelconque,
vous être agréable… N’avez-vous pas un souhait à
formuler ?
— Hélas ! Monsieur le Pasteur, j’en ai un.
— Dites.
— Les lettres que nous envoyons à nos familles sont
soumises au camp à un retard systématique de dix jours. Or,
j’ai en France une vieille maman dont la santé me donne
bien des inquiétudes. Si les cartes que je lui adresse,
pouvaient, de temps en temps, être dispensées de ce délai…
— Je vous promets d’en parler au capitaine. Quel âge a
Madame votre mère ?
— Soixante-six ans.
— Oh ! Mais ce n’est pas très âgé. J’en ai bien soixante-
huit, moi. Buvons à son prompt rétablissement, à l’instant où
vous serez de nouveau réunis, à la fin de la plus horrible des
guerres. Ah ! Votre gouvernement est réellement bien
coupable. Qu’est-ce que vous dites ? Qu’il n’est pas le seul ?
Je sais, je sais. À propos, avez-vous lu le communiqué ?
Notre armée s’est emparée de Bapaume. Cela fait la
troisième fois en moins de cinquante ans. Espérons que ce
sera la dernière. En outre…
– 78 –
— Monsieur le Pasteur, vous me parliez de la chasse qui
a eu lieu au château en 1908…
— C’est vrai, je mélange tout. Eh bien, à cette chasse,
l’aîné des fils du Général, le comte Conrad – que Dieu ait son
âme – poignarda de sa main un ours colossal, un ours
comme on n’en avait plus vu dans le pays depuis deux
siècles. On l’a fait naturaliser. Il est, au château, le plus bel
ornement de la galerie d’en bas, où sont tous les trophées du
comte Frédéric, qui, en cinquante années, a pourtant abattu
pas mal de gros gibier noir, je vous en réponds. Aujourd’hui,
c’est fini. Ces messieurs ont dû vendre les forêts. Plus de
piqueurs ! Plus de garde-chasse ! Plus de fanfares de cors au
fond des sapinières. Seulement, à intervalles de plus en plus
éloignés, un coup de fusil, dont l’isolement fait mal au cœur.
C’est Gottlieb, le seul domestique qui leur reste, un pauvre
garçon boiteux, qui tire la sauvagine. Quelle tristesse !
Voyez-vous, Monsieur Dumaine, j’ai tort de parler de la sorte
devant un ennemi, mais c’est plus fort que moi, le
gouvernement n’est pas juste envers les junkers. Pensez-y :
des gens qui ont fait la Prusse et l’Empire. On les oublie au
fond de leurs gentilhommières croulantes. Tous les sourires,
toutes les prébendes vont à ces libéraux qui, à la première
occasion… Je regrette de plus en plus que vous ne puissiez
voir l’ours du Major Conrad. Mais c’est impossible. Rien que
d’y songer est une folie. Le général vous hait. C’est-à-dire
qu’il ne vous aime pas. Il faut le comprendre, Monsieur
Dumaine. Trois de ses fils tombés là-bas ! Trois de ses fils,
sur quatre, et quels fils ! Si vous aviez vu le petit Michel, en
1898, dans son premier uniforme, celui de lieutenant aux
uhlans de Treffenfeld, avec le plastron bleu clair et les
torsades d’argent !… Et quel chasseur, lui aussi ! Un jour,
tout près de la station, voilà un couple d’énormes sangliers
qui débouche…
– 79 –
Je le laissais dire. Encore une fois, tout ce bavardage ne
m’intéressait que médiocrement. Mais les nouvelles de la
guerre étaient mauvaises. L’offensive allemande se
développait en Picardie, plus formidable que toutes les
autres. J’aimais mieux entendre le pasteur Frühwirth
s’extasier sur les exploits cynégétiques des Reichendorf que
compatir à nos revers.
– 80 –
constituait le seul détail qui apportât à la morne terrasse en
ruines et en friche un peu de grâce et de fantaisie.
Une après-midi du début d’avril, ce fut là que je me
trouvai de garde. L’avant-veille, il avait fait ce qu’on appelle
dans le pays une tempête sèche. Le vent du nord, soufflant
avec plus de violence que de coutume, avait noyé le château
sous de véritables torrents de sable. Tous les orifices des
conduites et des gouttières avaient été obstrués. À la
demande du Général, on avait doublé le nombre des
hommes de corvée. Nos postes habituels étaient de ce fait
modifiés, je reçus pour ma part l’ordre de me tenir sur le
terre-plein, à la hauteur de la brèche que j’ai signalée, avec la
consigne de ne la laisser franchir par personne. Mon premier
soin, comme bien on pense, fut de m’enquérir d’un coin où
j’échapperais à la surveillance des gradés allemands. Je
m’assis derrière un fourré, sur une pierre descellée, et goûtai
une heure environ d’une béatitude qui eût été complète, si le
froid n’avait pas été aussi vif. Des pluviers et des vanneaux
passaient tout près de moi. Je distinguais le plumage or et
cendré des uns, les ailes busquées des autres. Des lapins
roux jouaient parmi les décombres…
Quelque chose vint me tirer de ma quiétude. C’était une
mince volute de fumée qui s’élevait en face de moi, dans l’air
glacé, sur la seconde marche du pavillon. D’abord, je ne
prêtai qu’une médiocre attention à ce détail : sans doute une
herbe sèche enflammée par une de mes cigarettes mal
éteinte. Mais la fumée s’épaississait. Je constatai que, filtrant
sous la porte, elle sortait du pavillon.
Je n’intervins pas tout de suite. Qu’avais-je besoin de
me mêler de ce qui ne me regardait pas ! Je ne voulais
connaître que ma consigne. Les volutes, cependant,
– 81 –
devenaient plus noires, plus denses. Il me sembla discerner
un brasillement, des craquements. Je n’y tins plus. Je me
levai.
La porte n’était fermée qu’au loquet ; je l’ouvris. Un âcre
tourbillon s’échappa, tandis que je vis dans l’ombre le foyer
de l’incendie s’aviver sous l’effet du grand air.
L’accident était dû sans doute à une lampe qui s’était
renversée contre le poêle, entraînée par le poids de son
immense abat-jour. Le pétrole répandu avait été enflammé
par une escarbille. Le tapis à longues franges d’un guéridon
avait pris feu, ainsi que les tentures de la fenêtre voisine. Je
me servis de ce tapis, de ces rideaux, pour étouffer la
flamme. J’y réussis assez vite.
Comme j’achevais, non sans m’être légèrement brûlé à
la main droite, ma besogne de pompier bénévole, j’entendis
un bruit léger derrière moi. Je me retournai. Quelqu’un se
tenait sur le seuil du pavillon. Je reconnus la jeune fille qui
accompagnait dans ses promenades le général de
Reichendorf.
Toute droite dans sa robe de deuil, elle regardait avec
surprise ce soldat aux mains noircies par le charbon qui se
démenait parmi les meubles bouleversés de son boudoir.
— Le feu, crus-je devoir expliquer, avec un sourire
d’enfant pris en faute.
Elle continua à rester muette. L’expression
d’étonnement un peu effrayé que je lui avais vue tout
d’abord avait fait place à une attitude distante et revêche.
— J’ai vu de la fumée. Je suis entré. Je me suis permis…
— Il fallait appeler, se borna-t-elle à dire froidement.
– 82 –
— Tout aurait été consumé avant qu’on arrivât,
murmurai-je.
Elle n’eut même pas l’air d’avoir entendu : elle regardait
les dégâts qui, dans le désordre, paraissaient énormes.
Plusieurs bibelots appartenant à la table dont j’avais dû
enlever précipitamment le tapis gisaient à terre, notamment
un portrait qui représentait un officier en grande tenue,
coiffé du casque à pointe. Elle le ramassa et le déposa sur un
divan, après avoir essuyé le cadre et la glace avec son
mouchoir.
« Ah ! ça ! me dis-je, il ne faudrait pourtant pas qu’elle
s’imaginât que c’est moi qui ai mis le feu ici ! »
Elle m’avait tourné le dos. Elle ne s’occupait plus de moi.
Je fis une dernière tentative pour me rappeler à son
attention.
— C’est la faute du pétrole. Puisque l’électricité est au
château, il y aurait intérêt à l’installer dans ce pavillon. Ce
ne serait pas difficile. En moins d’une journée de travail, on
pourrait…
Elle me jeta un regard glacé, comme pour dire :
« Comment, vous êtes encore là ! » Je baissai la tête. Il
m’avait fallu ce regard presque insultant pour comprendre.
Ce fut plus brutal qu’un miroir me révélant d’un seul coup
ma déchéance. Je me vis : mal rasé, les cheveux en
broussailles, vêtu de loques sans nom, avec mes molletières
effilochées, ma capote usée jusqu’à la corde, et l’infamant
carré de drap rouge cousu sur l’épaule qui marquait comme
un bétail les prisonniers du camp de Reichendorf.
Peut-être s’aperçut-elle de la conscience subite qui
m’était venue de ma misère et en eut-elle pitié. Elle inclina
– 83 –
légèrement la tête pour répondre à l’humble salut que je lui
adressai en me retirant.
— Merci, dit-elle même, sur un ton un peu radouci.
– 84 –
VI
– 85 –
— Majesté, dit Moltke, c’est moi qui, sur la demande de
son père, l’ai fait passer, il y a six semaines, du 4e corps au
1er.
— Voyez-moi ça ! Il préfère le collet bleu de Kœnigsberg
au collet jaune d’Halberstadt. N’aie pas peur, nous n’en
dirons rien à M. de Bismarck. Manteuffel, vous avez donc
pris cet enfant comme aide-de-camp ?
— Depuis hier soir seulement, Sire.
— Et tu t’es déjà fait blesser, maladroit ?
— Il a été blessé deux fois, Sire. Une première fois, la
semaine dernière, à Spicheren ; et hier matin, en allant
volontairement reconnaître la ligne française au nord de
Borny. C’est grâce à lui que j’ai su que j’avais sur ma droite
toute la division de Cissey et que j’ai pu prendre mes
dispositions pour ne pas être tourné. Mon officier
d’ordonnance ayant été blessé grièvement au début du
combat, je l’ai remplacé par le lieutenant de Reichendorf, qui
est en outre compris sur les propositions de récompenses
que je viens d’adresser au Grand Quartier Général.
— Approche-toi, ordonna Guillaume, et ne rougis pas
ainsi. As-tu écrit à ton père, ces jours-ci ?
— Sire, je n’en ai pas eu le temps.
— Le temps ? Aujourd’hui, il faudra le prendre. Tu diras
à Frédéric que je t’ai vu, que je t’ai embrassé, et que je t’ai
donné ceci.
Il lui épingla au côté droit sa propre croix de fer.
— Là ! Vous ne pouvez imaginer, Messieurs, ce que
j’éprouve à rencontrer, en de telles circonstances, ce jeune
– 86 –
homme. En 1814, son père a été mon camarade, lieutenant
comme moi dans le même régiment. Au combat de Bar-sur-
Aube, Frédéric de Reichendorf paya si bien de sa personne
que le vieux Blücher, qui avait le sens du geste opportun,
voulût que ce fût moi qui lui remis la croix de fer. Il avait
seize ans, moi aussi. Il me semble le voir, en regardant ce
gaillard-là. Quelle pépinière que notre Prusse ! La guerre
finie, marmot, fais-moi vite beaucoup de petits Reichendorf,
pour que j’aie le temps de leur accrocher, à eux aussi, cette
babiole.
Une estafette venait de remettre un pli à Moltke.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda le Roi.
— Sire, le Prince Frédéric-Charles m’annonce que la IIe
Armée est prête à franchir la Moselle. Demain, Votre
Majesté couchera à Pont-à-Mousson.
Il faisait beau. Les flammes blanches et noires des
uhlans de l’escorte ondulaient doucement dans la brise
matinale. Les coqs chantaient. Une brume bleue, pailletée
d’argent, se dissipait au-dessus de la campagne. La route de
Sarrebrück filait, pimpante et gaie, entre les houblonnières et
les coteaux dorés. Sur une borne toute proche on lisait :
Metz, douze kilomètres.
– 89 –
devait plus cesser de se croire en butte aux persécutions du
premier.
Sans doute, Bismarck, issu d’une des plus nobles
maisons des Marches, connaissait la maison de Reichendorf,
aussi réputée que la sienne. Il était également exact qu’il y
avait eu, au cours des âges, entre les deux maisons, des
froissements et des luttes qui avaient nécessité, à diverses
reprises, l’intervention des électeurs de Brandebourg, puis
des rois de Prusse. Mais on peut admettre qu’en 1871, au
faîte de sa puissance, le Chancelier ait eu autre chose à faire
que de raviver ces querelles du temps passé. Si les
Reichendorf d’alors eurent à se plaindre de lui, ce fut moins
pour des vexations d’ordre particulier qu’en vertu de la
politique d’ensemble qu’il venait d’adopter à l’égard des
junkers. Les féodaux avaient salué avec enthousiasme
l’accession d’un des leurs au pouvoir. Ils voulaient bien
continuer à donner leur vie sur les champs de bataille où se
forgeait, par le fer et par le sang, l’unité de l’Empire. Mais ils
prétendaient qu’on leur en sût gré. Ils comptaient en retour
sur deux assurances : d’abord continuer à jouir dans l’armée
d’un traitement exceptionnel ; ensuite voir leurs privilèges
territoriaux sauvegardés, accrus même. Ne fallait-il pas que
le revenu des terres assurât une existence honorable à ceux
qui les avaient conquises et qui les défendaient ?
Leur désillusion fut grande lorsqu’ils crurent
s’apercevoir que loin de bénéficier dans l’armée d’un régime
de faveur, ils se trouvaient sur le même pied, quant à
l’accession aux grades de choix, qu’une bourgeoisie
fraîchement ralliée, et dont on cherchait, ainsi, à s’assurer le
loyalisme. Pour ce qui est de leurs châteaux, de leurs
domaines, on ne fit rien pour en conjurer la ruine
imminente. Le Chancelier du Roi de Prusse devenu
– 90 –
Empereur d’Allemagne semblait se désintéresser des
champions traditionnels de la dynastie. On connaissait leur
fidélité. On savait qu’elle était à toute épreuve. C’en était
assez pour qu’on les négligeât, pour qu’on les traitât en
parents pauvres.
En 1875, lorsque le comte Frédéric fut mort, et que ses
propriétés commencèrent à être gérées en dépit du bon sens,
Hugo de Reichendorf était toujours capitaine. Il commit à
cette époque l’imprudence de signer les listes de
protestation qui circulèrent parmi la noblesse au moment de
l’affaire d’Arnim, après que le Chancelier, rompant avec
toute retenue, eut osé faire condamner aux travaux forcés le
descendant d’une des familles prussiennes les plus vénérées.
L’amitié que portait l’Empereur au comte de Reichendorf fut
impuissante à éviter à ce dernier une disgrâce partielle.
Nommé commandant en 1883, il dut à ce moment quitter la
Garde pour un obscur régiment de uhlans au fin fond de la
Silésie. La chute de Bismarck lui rendit espoir. De fait, sa
nomination comme colonel suivit assez vite le départ du
Chancelier. Mais il était trop tard pour regagner le temps
perdu. Promu général en 1900, et affecté au commandement
de la 5e brigade de la cavalerie, il ne devait pas devenir
divisionnaire. Il était aigri. Il avait passé toute sa carrière à
souhaiter une guerre qui lui eût permis de conquérir, comme
à Forbach, comme à Borny, comme à Saint-Quentin,
l’avancement que l’ingratitude du temps de paix lui refusait.
À plusieurs reprises, lors de l’incident Schnœbelé, lors de
Tanger, il crut le grand jour venu. Hélas ! Chaque fois la
couardise de tous arrangeait les choses. Aussi, en 1908,
quand l’affaire des déserteurs de Casablanca fut venue lui
donner sa dernière fausse joie, il se résigna. Il demanda sa
retraite, abandonnant à d’autres l’espérance de plus en plus
– 91 –
incertaine de faire rafraîchir un jour dans les eaux de la
Meuse le garrot des cavales baltes.
Du moins, à tous les égards, il était sans remords.
L’ordre reçu de son Roi, quarante années auparavant, sur le
plateau de Borny, il l’avait exécuté. « Dépêche-toi de me
faire d’autres Reichendorf », lui avait dit le vieux Guillaume.
Dès 1874, il s’était marié. Il avait épousé une demoiselle de
Wintersee, appartenant elle aussi à l’une des plus antiques
maisons des Marches, et alliée à cette famille des Mirrbach,
dont il sera bien des fois reparlé. Elle lui avait donné quatre
fils. Ce furent, naturellement, autant de soldats, autant de
cavaliers. L’aîné, Conrad, quand la guerre de 1914 éclata,
était commandant au 2e régiment de cuirassiers de la Reine,
en garnison à Pasewalk. Le second, Michel, de deux ans plus
jeune, se trouvait à Potsdam, capitaine au 1er Uhlans de la
Garde. Le troisième, Dietrich, né en 1879, servait, également
comme capitaine, au 4e dragons de Bredow, à Lüben, en
Posnanie. Quant au quatrième, Hermann, de beaucoup le
moins âgé, puisqu’il était né en 1887, il n’était encore que
lieutenant, et tenait garnison à Angerburg, au 10e chasseurs
à cheval. On pense avec quelle ardeur sauvage ces robustes
oiseaux de proie se ruèrent à la curée. Aujourd’hui, ce n’était
plus cinq milliards, mais cent cinquante, qu’on allait exiger
du vaincu, et ces milliards-là, on ne leur laisserait pas
prendre le chemin des autres, disparus, volatilisés dans les
gouffres obscurs des combinaisons politiciennes. Il ferait
beau voir, cette fois, que la nouvelle pluie d’or ne vînt pas
féconder les terres des victorieux, rendre splendeur et
prestige à la pauvre gentilhommière croulante d’où leur père
les vit partir dans des transports de joie forcenée, ayant
tracé sur leurs quatre têtes une farouche bénédiction.
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Le premier, Michel de Reichendorf mordit la poussière à
Charleroi. Puis, ce fut le tour du géant Conrad, le forceur
d’ours, frappé à mort devant Ypres, au milieu d’un cercle
affreux de crânes fracassés. Hermann fut tué en 1916 d’une
balle au front, dans une tranchée de l’Hartmanwillerskopf.
En cet avril 1918, de tout l’orgueil, de tout le sang des
Reichendorf, il ne restait plus que le comte Dietrich, passé
sur sa demande dans l’infanterie, et qui commandait un
bataillon du 146e régiment d’Allenstein, là-bas, quelque part,
en Picardie, entre Amiens et Chaulnes.
– 93 –
— C’était le plus brillant des quatre. Mais quel argent il
dépensait ! La Garde, vous comprenez, Berlin, Potsdam, des
réceptions, des parades continuelles. Une paire d’épaulettes
d’argent, du prix de six cents marks, il suffit de les porter un
matin de brouillard pour qu’elles soient perdues. Et tout le
reste à l’avenant. Et trois autres fils, tous officiers, tous
cavaliers, à entretenir ! Vous comprenez pourquoi les forêts
sont parties, pourquoi les marécages gagnent chaque jour
autour du château. N’importe ! On oublie ces misères quand
on a eu le bonheur de contempler le comte Michel en
capitaine du 1er Uhlans. De Potsdam, où il était en garnison,
il venait souvent l’hiver chasser ici, emmenant toujours avec
lui son ami, le lieutenant baron de Mirrbach, qui appartenait
à un régiment aussi beau que le sien, celui des hussards de la
Garde.
Le pasteur Frühwirth rallumait sa pipe, essuyait les
verres de ses lunettes.
— La dernière fois que je les ai vus tous ensemble, – il
faut que je vous raconte, – ce fut à la Noël de 1913. Ils
étaient venus passer les fêtes à Reichendorf. Comme de
juste, le comte Michel avait amené son ami, le petit
lieutenant de Mirrbach. Le 24 décembre, on me fit le grand
honneur de m’inviter au réveillon. Autour de la table, tous se
trouvèrent réunis, en grande tenue, car le général était très
protocolaire, et il n’aurait jamais laissé passer une occasion
de revêtir ce costume militaire qu’il avait eu tant de chagrin
à quitter. Je les vois tous les six, debout, pour les toasts à
l’Empereur et à l’Empire. Dans l’immense salle à manger
carrelée de dalles blanches et noires, en damier, ils avaient
l’air de portraits d’autrefois descendus de leurs cadres. Sur sa
tunique aux torsades d’or, le général avait tous ses ordres :
l’Aigle Rouge, Saint-Jean de Jérusalem, Philippe le
– 94 –
Magnanime, le grand cordon de la Couronne des Wendes, et
surtout la croix de fer reçue devant Metz de la main du Roi
Guillaume. Il avait à sa gauche le lieutenant de Mirrbach,
tout jeune, tout blond, dans sa splendide attila rouge à
brandebourgs d’or. Modeste serviteur de Dieu, j’étais à sa
droite, de sorte qu’il pouvait voir en face de lui ses quatre
fils, à la file les uns des autres. Quels soldats, monsieur
Dumaine ! Qui n’a pas vu le comte Conrad sous l’uniforme
du 2e cuirassiers de la Reine ne sait pas ce que c’est qu’un
officier prussien. Rappelez-vous qu’il avait près de deux
mètres de haut, et imaginez l’effet que produisait sur lui la
tunique blanche à parements écarlates. Mon petit Hermann,
presque aussi grand que son aîné, avait aussi bien martiale
allure sous le dolman des chasseurs, vert réséda, rehaussé
de vert clair et d’or. Le comte Dietrich portait la tunique bleu
pâle des dragons de Bredow, dont le collet et les revers sont
jonquille. Et comment exprimer la magnificence du comte
Michel ! Le 1er Uhlans de la Garde, je vous le répète, est,
avec les Hussards, le plus magnifique régiment du monde.
La Uhlanka, le dolman si vous préférez, est bleu sombre. Le
col et les revers sont blancs, ainsi que le plastron liseré de
rouge et barré de massives aiguillettes d’argent. Vers onze
heures, l’électricité ayant fait soudain défaut, on dut allumer
des bougies. Dehors, la nuit était claire, et le froid intense. À
travers les vitres des grandes portes-fenêtres, nous
apercevions la lune qui brillait sur les étangs glacés. Au
premier coup de minuit, ces géants se dressèrent, tous les
six, d’un même mouvement, avec un bruit d’éperons et de
talons choqués par le garde-à-vous. Au plafond, le long des
lambris de chêne oscillaient leurs ombres énormes. Je
ressens encore l’émotion qui fut la mienne lorsque, d’une
seule voix, ils entonnèrent l’hymne de la Nativité… Je suis
bien content, monsieur Dumaine, de constater que
– 95 –
l’évocation de ces souvenirs vous intéresse. Je ne voudrais
pourtant pas abuser…
— Continuez, je vous en prie, Monsieur le Pasteur. Une
question, si vous permettez : le lieutenant de Mirrbach, dont
vous venez de parler, était bien le frère…
— Le frère de Mlle de Mirrbach, la jeune fille que vous
avez aperçue en compagnie du général, sur la terrasse du
château, parfaitement, monsieur Dumaine. Il a été tué à
Charleroi, où les hussards et les uhlans de la Garde ont
chargé de concert. Lorsque le comte Michel apprit que
Joachim de Mirrbach était tombé, et que son corps
demeurait aux mains des Français, il se lança comme un fou
dans la mêlée. Le soir, nos brancardiers relevèrent au même
endroit les deux cadavres. Sur la poitrine de Michel, fut
retrouvé, maculé de sang, le portrait de Joachim, et sur le
cœur de Joachim, le portrait de Michel. Est-il rien de plus
émouvant ? Cette affection qui liait ces deux héros, n’est-elle
pas digne de la Bible, des Niebelungen ?
— Le lieutenant de Mirrbach était sans doute plus âgé
que sa sœur ?
— Au contraire. Le pauvre enfant était d’une année plus
jeune. Il avait juste vingt et un ans en 1913, quand
Mlle de Mirrbach a été fiancée au troisième fils du général, le
comte Dietrich. Le mariage devait avoir lieu l’année
suivante. Depuis, il y a eu la guerre, et tout ce que vous
savez. Mais quelque chose me dit que ces deux jeunes gens
n’auront plus pour être unis beaucoup à attendre. Avez-vous
lu le communiqué d’aujourd’hui ? Il est excellent. Notre
offensive gagne les Flandres. Sur la Lys…
Je lui coupai la parole.
– 96 –
— Vous me disiez tantôt, Monsieur le Pasteur, que
Mlle de Mirrbach demeurait à Reichendorf depuis la fin de
1914. Est-il d’usage, en Allemagne, que les jeunes filles
habitent chez leurs fiancés ?
Il hocha la tête avec tristesse.
— Non, certes, monsieur Dumaine. Mais la guerre et la
mort, ici comme chez vous, je pense, ont bouleversé bien
des choses. Et je croyais vous avoir dit que le père de
Mlle Axelle, lui aussi, avait été tué. Il n’avait que quarante-six
ans. Il commandait sur le front russe la 19e brigade
d’infanterie. C’est également une bien ancienne famille que
celle des Mirrbach. Leur château de Nikolaïken, dans le
Mazurenland, existait déjà du temps de la bataille de
Tannenberg, la première, celle de 1410, où furent défaits les
chevaliers de l’Ordre Teutonique. Le général de Mirrbach fut
tué à la seconde, celle de la fin août 1914. Son fils était
tombé en Belgique quatre jours avant. Les Russes battus et
repoussés, quand Mlle de Mirrbach voulut rentrer chez elle,
elle trouva sa demeure incendiée par les cosaques de
Rennenkampf, toutes les propriétés ravagées. Au cours de
cette guerre, les junkers auront bien souffert. Orpheline,
seule, ruinée elle aussi, que vouliez-vous qu’elle fît ? Le frère
de son fiancé l’invitait de façon pressante à venir habiter
Reichendorf, en attendant des temps meilleurs et son
mariage avec le comte Dietrich. Elle accepta, naturellement,
d’autant plus naturellement qu’elle n’avait pas besoin de ce
mariage pour être un peu de la famille. C’est une vieille, une
très vieille histoire. Mais je m’aperçois que je vous fais
perdre votre temps…
— Je vous en prie ; Monsieur le Pasteur.
– 97 –
— C’est qu’il est déjà trois heures. À quatre heures et
demie, le soldat qui doit vous ramener au camp sera ici.
Vous ne pourrez pas achever de dactylographier aujourd’hui
mon commentaire du psaume « l’Emmanuel a sanctifié son
âme. » Allons, tant pis. Ce sera pour mardi prochain. Mais
alors que Friska nous apporte un peu de bière. Là ! Avec le
froid qu’il fait, inutile, n’est-ce pas, de la mettre à rafraîchir.
Où en étions-nous ? Ah ! oui. Je vous disais donc que ce ne
sera pas du jour du mariage de Mlle Axelle avec le comte
Dietrich que dateront les liens qui unissent les deux familles.
En 1240, après les luttes contre les Obotrites, les Danois et
les Tartares, il ne restait plus de la maison de Reichendorf
que Reinhold, margrave d’Héligenbeil. Mais il avait
abandonné le monde, et après avoir prononcé les vœux
d’usage, s’était fait recevoir dans l’Ordre Teutonique. Le
Pape et l’Empereur ne voulurent pas que s’éteignît une aussi
illustre lignée. Le Grand-Maître Hermann de Salza délia
Reinhold de ses vœux, et lui enjoignit de contracter mariage.
Ce fut ainsi qu’il épousa Hedwige de Wintersee-Mirrbach.
Au château, dans le corridor du premier étage, se trouve leur
portrait à tous deux. Vous ne le verrez jamais : il faut donc
que je vous le décrive. Lui, il a le glaive en mains, et, sur les
épaules, le vaste manteau blanc des Chevaliers Porte-Croix.
Elle, elle a le collier d’ambre, et les longs cheveux nattés,
comme les portent encore les jeunes filles lithuaniennes. Sur
cette terre de Samogitie, où tant de sang allemand a été
versé et sera encore versé pour préserver le monde chrétien
des hordes orientales, la mémoire d’Hedwige de Reichendorf
est toujours vénérée. On dit que Mlle Axelle lui ressemble.
Elle est presque aussi belle, et en tous cas aussi bonne que
son aïeule. Vous souriez, monsieur Dumaine ?
— Excusez-moi, Monsieur le Pasteur, mais vous venez
de me rappeler certaine petite circonstance où j’ai dû me
– 98 –
montrer bien maladroit, puisque je ne suis pas parvenu à me
concilier la moindre parcelle de cette bonté dont vous faites
l’éloge.
Et je lui racontai l’épisode de l’incendie dans le pavillon,
qui remontait à la semaine précédente. Je n’avais pas
terminé qu’il levait les bras au ciel.
— Eh quoi ! C’était donc vous ?
— Comment, vous étiez informé ?
— Mlle de Mirrbach a raconté l’histoire dimanche
dernier, au déjeuner, et d’une façon qui me prouve votre
modestie.
— Peut-être, fis-je. Mais vous a-t-elle dit aussi de quelle
façon elle m’a remercié ?
— Vous n’auriez pas voulu pourtant, dit-il avec un gros
rire, qu’elle se jetât à votre cou. Réfléchissez. En tout cas,
apprenez à la connaître, et sachez que devant le général et le
capitaine Elbing, elle n’a pas craint de répéter qu’il était
scandaleux de laisser des prisonniers vêtus comme les
derniers des vagabonds.
Je ne répondis pas. Je ne me sentais pas flatté outre
mesure de l’intérêt qui se traduisait par une telle
comparaison. Quant au pasteur, je venais de lui fournir un
sujet de conversation pour le déjeuner du dimanche suivant,
et, visiblement, il exultait.
– 99 –
cessé de pleuvoir. En outre, les nouvelles étaient mauvaises,
et nous attendions depuis huit jours un chargement de colis
qui s’obstinait à ne pas arriver.
— Eh bien, grogna Audemard, quand je pénétrai dans la
baraque, est-ce qu’il y a du nouveau ? C’est-il vrai qu’Amiens
est pris ?
J’eus un geste d’ignorance peut-être trop insouciant. Le
vieux Guérin me regarda, haussa les épaules.
— Amiens ! Qu’est-ce que vous allez lui demander ? Il
s’en fout bien. Il a su se débrouiller, lui. Il a trouvé la fine
embuscade.
— Oui, dit Fichet. Mais, en attendant, ce sont les sous-
offs des autres baraques qui ont profité aujourd’hui de ce
qu’il n’était pas là pour se débrouiller sur son dos. J’aime
autant te prévenir tout de suite, vieux. Ils t’ont fait désigner
pour la corvée de macchabées de cette nuit. Encore deux
Sénégalais qui se sont arrangés pour dévisser.
– 100 –
pour les jours d’inspection, ou quand il était invité au
château.
Il commença par m’observer avec plus d’insistance, me
sembla-t-il, que de coutume. Enfin, il se décida à parler.
— Lors de votre arrivée au camp, j’ai noté sur votre
fiche que vous étiez ingénieur-électricien.
J’inclinai la tête.
— Bien. Jusqu’ici, je n’ai pas eu à faire appel à vos
services. Mais aujourd’hui, au château où j’étais invité à
déjeuner avec le pasteur Frühwirth, celui-ci a eu l’occasion
de parler de vous, de dire notamment que vous connaissiez
l’électricité. L’installation du château, sous ce rapport, laisse
depuis quelque temps à désirer. Le général a manifesté le
désir de la voir remettre en état. Je lui ai proposé de vous
charger de ce travail. Il a accepté.
Je continuais à me taire.
— Dès demain matin, à huit heures, vous serez conduit
à Reichendorf. Vous vous mettrez à la disposition du maître
d’hôtel. Vous vous rendrez compte des réparations à
effectuer, de la durée qu’elles nécessiteront. Vous m’en
parlerez dès votre retour au camp. C’est compris ? Ah ! autre
chose. En sortant d’ici, passez donc au magasin. J’y ai donné
des ordres pour qu’on tâche de vous procurer d’urgence des
effets un peu plus convenables.
– 101 –
VII
– 102 –
combine, alors ! – Eh bien, on ne s’embête pas. – Des fois
qu’on te confierait aussi la clef de la cave, pense aux
copains. – Embrasse pour moi la petite. » C’était le chapelet
banal des plaisanteries accoutumées, mais dévidé sans
chaleur, sur un ton de gaîté forcée qui ne m’abusait point.
L’instinct de ces braves garçons n’était pas en défaut. Il me
renseignait. Il m’empêchait de me rassurer moi-même, de
soutenir dans mon for intérieur que le cours que prenaient
les événements n’avait rien que de très normal. Là-bas, dans
le fond de la baraque, Gourrut ricanait sournoisement…
Le soldat qui m’accompagnait pressa le bouton de la
sonnette électrique. Nul timbre ne résonna à l’intérieur.
Nous attendîmes cinq bonnes minutes. Personne ne vint.
— Eh ! me dis-je, les réparations en vue desquelles on
me convoque ne seront sans doute pas du luxe.
Et j’entrevis la perspective édénique de nombreuses
journées à passer bien tranquille, à l’abri des injures et du
mauvais temps.
Mon conducteur s’était décidé à heurter discrètement la
porte. Un bruit de pas retentit dans le lointain, un bruit
saccadé, irrégulier, clop, clop, clop, clop, de pas de boiteux.
— Was ? interrogea-t-on, sans ouvrir.
— Der Gefangen, répondit le soldat.
La porte s’entre-bâilla. Un homme malingre apparut. Il
était vêtu d’une pauvre livrée : pantalon luisant, qui flottait
sur ses cuisses maigres ; gilet à raies vertes et jaunes, toutes
fanées ; plastron de piqué défraîchi. C’était Gottlieb, le
maître d’hôtel, le maître-Jacques du général de Reichendorf.
– 103 –
— Ce soir, à quatre heures et demie, je reviendrai le
chercher, dit le soldat en me désignant.
Et, avec un clignement d’œil, il ajouta :
— Il parle allemand.
La porte maintenant grande ouverte, donnait accès dans
un vestibule sombre. Une bouffée d’air humide s’en échappa.
Gottlieb me fit signe de le suivre. Un corridor large
d’environ cinq mètres, long d’une trentaine, allait d’un bout
à l’autre du château. En raison de sa situation centrale, il ne
prenait jour qu’à l’extrémité opposée, par une haute porte-
fenêtre dont j’apercevais tout là-bas l’ogive pâle. Mes yeux
s’accoutumant à l’obscurité, je commençai à entrevoir, de
chaque côte, accrochés à la muraille, de grands tableaux
dont je distinguais vaguement les détails. Tous étaient des
portraits d’hommes. Ils alternaient avec des consoles de
chêne qui servaient de supports à d’énormes bêtes
empaillées : des élans, des sangliers, des loups. Parvenus à
la moitié du corridor, nous passâmes devant la cage d’un
escalier, sous lequel il y avait un poêle en faïence éteint.
Gottlieb devait être en train de l’allumer quand nous avions
sonné, car une brassée de petits sarments jonchait le sol à
l’entour. Après avoir possédé des bois au milieu desquels on
pouvait chasser des journées entières, les derniers des
Reichendorf en étaient réduits à se chauffer de brindilles
semblables à celles que les vieilles rentières ruinées glanent
dans les squares municipaux, en cachette des gardes.
Au fur et à mesure que nous avancions, le corridor
devenait plus clair. À ma droite, sur un socle solidement rivé
dans la pierre, je frôlai un ours gigantesque. L’ours du comte
Conrad, sans doute. Il se tenait debout, les pattes
– 104 –
menaçantes s’entr’ouvrant pour une monstrueuse étreinte.
Ensuite venait le portrait d’un colosse vêtu d’un bizarre
uniforme où les peaux de bêtes s’alliaient aux dentelles et
aux passementeries. Sur le cartouche, au bas du cadre, j’eus
le temps de lire l’inscription suivante : « Guillaume-Henri,
dix-septième comte de Reichendorf, tombé à Fehrbelin,
1631-1675 ».
Si la lumière augmentait, l’humidité et le froid se
faisaient sentir davantage. J’en connus vite la raison. Une
buée grise baignait toute cette partie du château. Elle
pénétrait en nappe vaporeuse par l’ébréchure qu’un des
carreaux de la fenêtre portait à son faîte.
— Hum ! me dis-je. Ils ne sont tout de même pas ruinés
au point de retarder l’instant de faire remplacer leurs vitres.
Lui, il a sa pension de retraite. Elle, comme orpheline de
guerre, elle doit bien recevoir quelque chose aussi. Serais-je
tombé chez de vulgaires grigous ? Ce carreau brisé est
évidemment de grande taille. Mais, enfin, il ne doit tout de
même pas coûter plus de cent marks… Alors ?
Alors ?… Pas plus tard que le lendemain, je devais là-
dessus recevoir du pasteur Frühwirth des précisions qui ne
furent pas sans dérouter mes petits calculs bourgeois. Non,
le carreau fracturé ne coûtait pas plus de cent marks. Oui, le
général avait une pension, et Mlle de Mirrbach aussi. Mais les
dettes contractées pour payer les belles épaulettes d’argent
qu’une matinée pluvieuse suffit à ternir, elles subsistent
après que ceux qui les ont faites ne sont plus. Et sait-on,
pour un vieillard et une enfant, ce que représente de
privations un coup de baccara trop hardi, tenu au printemps
de 1914 par un bel officier insouciant, qu’il ait nom Hermann
ou Conrad, Michel ou Joachim ? Les tristes survivants
– 105 –
règlent les notes des morts pleins de gloire. En, Allemagne
comme en France, des assemblées précautionneuses ont pu
voter le moratorium, proroger les échéances. Un junker ne
connaît pas ces accommodements avec la parole donnée, et
ce n’est pas sur un Reichendorf qu’il faut compter pour
opposer l’exception de jeu. Ici comme sur les champs de
bataille, il paie, quitte à alimenter son poêle de rognures, et à
voir le mortel brouillard des étangs mener sa ronde dans sa
demeura, délabrée.
À la suite de Gottlieb, je m’engageai dans un petit
escalier qui nous conduisit à la cuisine. Ce devait être une
des pièces du château dont on avait été le plus fier. De la
gloire d’antan, il ne lui restait plus que ses dimensions
princières, et une impressionnante batterie de cuisine. Une
broche géante continuait à monter la garde auprès de l’âtre,
avec cet air revêche des choses qui ne serviront plus jamais.
Le garde-manger, installé dans une embrasure, était de taille
à donner asile à un mouton sur chacune de ses étagères.
Présentement, il ne contenait, plumé et ficelé, qu’un petit
canard sauvage, qui le faisait paraître plus vaste encore. Je
savais déjà que, par nécessité, le gibier d’eau tenait une
place considérable dans les menus de Reichendorf.
Il faisait froid, dans cette cuisine. Une seule des grilles
du fourneau y était allumée. Une vieille femme, les épaules
couvertes d’une pèlerine en tricot, surveillait une casserole
où cuisait du lait. De la main droite, elle agitait par moments
le manche de la casserole. De la main gauche, elle tenait un
livre noir à croix d’or, qu’elle lisait avec un mouvement de
lèvres ininterrompu.
Gottlieb prit deux plateaux. Sur chacun d’eux, il se mit à
disposer une tasse, une théière, un pot à crème. Ces
– 106 –
plateaux étaient en argent. Ils me parurent anciens et beaux,
mais cabossés par de nombreux heurts. De même, les tasses,
qui étaient de la porcelaine la plus fine, avaient des fêlures.
Toute l’histoire de la grandeur et de la décadence des
Reichendorf se trouvait ainsi résumée, symbolisée, sur un
coin de table d’office.
— Attendez-moi, dit Gottlieb, je reviens.
Et il sortit, clopin-clopant, chargé de ses plateaux.
Demeuré seul avec la vieille femme, je m’approchai
d’une des fenêtres et hasardai un coup d’œil au dehors. La
cuisine se trouvait située dans l’angle du château qui
surplombait la partie des douves où l’on nous faisait
travailler le plus fréquemment. Je connaissais le paysage
qu’on découvrait de cet endroit. Il était ce matin comme
endormi. Les rafales muettes se terraient tout là-bas, au fond
des sapins noirs. Les étangs luisaient, immobiles et lisses,
sous un ciel à peine plus foncé, semblable à de l’étain poli.
Puis des points gris commencèrent à se multiplier à la
surface des eaux. C’était la pluie qui se mettait à tomber.
— Il est à craindre qu’il ne pleuve toute la journée, dis-je
sur mon ton le plus engageant, avec l’espoir d’amorcer la
conversation.
Je n’essayai pas de poursuivre ma tentative. La vieille
venait de me répondre par un regard où il y avait à la fois de
l’effarement et de la haine. Je la vis en deuil, je me souvins
de ce que m’avait dit le pasteur : les deux frères de Gottlieb
tombés là-bas eux aussi. Elle, elle était la mère, la grand-
mère, peut-être… Pauvres gens ! Tout de même, de quelle
aberration n’étais-je pas en train de devenir la dupe ?
Pauvres gens… « Fallait pas qu’ils y aillent », comme disait
– 107 –
Sylvestre. Ce n’étaient pas nous qui étions venus les
chercher. Allais-je continuer à m’attendrir sur le sort de ces
valets qui ne m’offraient pas un morceau de pain, de ces
hobereaux qui étaient en train de savourer leur thé et leurs
confitures, tandis qu’à la même heure la schlague faisait
trébucher mes camarades sur cette affreuse terre désolée ?
La porte s’ouvrit. Gottlieb reparut :
— Venez, me dit-il.
– 108 –
entend ne pas priver le pasteur Frühwirth de vos services,
combien de temps estimez-vous que dureront ces
réparations ?
— Un mois, peut-être…
Il ne broncha pas. Il n’avait pas l’air de trouver mon
calcul excessif. J’étouffai un soupir de soulagement.
— C’est entendu. Faites de votre mieux.
— Je ferai de mon mieux, mon capitaine. Encore faut-il
que j’aie à ma disposition le matériel nécessaire.
— N’y a-t-il pas à l’atelier du camp tout ce qu’il vous
faut ?
— Je connais les ressources de l’atelier. Elles suffisent
pour les installations rudimentaires, en plein air, ou lorsqu’il
n’y a que des cloisons de bois à percer. Pour une installation
comme celle du château, j’ai besoin d’un assortiment un peu
moins sommaire. Il me faut un vilebrequin, un porte-foret,
des tubes protecteurs en laiton ou en ébonite, un
galvanomètre pour vérifier l’isolement des canalisations.
— Je n’ai aucune compétence en la matière, dit-il. Mais
j’ai confiance en vous. Établissez-moi un devis. Dressez la
liste des objets que vous jugez indispensables. Je l’enverrai
dès demain à une maison de Berlin. Vous aurez vos outils
jeudi. Efforcez-vous seulement de ne faire figurer sur cette
liste que ce qui vous est strictement nécessaire.
Il ne m’en dit pas davantage. C’eût été souligner avec
trop d’insistance la gêne des châtelains de Reichendorf.
Je m’inclinai.
– 109 –
— Dès demain matin, mon capitaine, vous aurez cette
liste.
J’allais me retirer. Il ne retint d’un geste. Je voyais qu’il
avait quelque chose à me dire, et qu’il ne savait comment s’y
prendre.
— Dès mercredi, fit-il enfin, vous allez travailler au
château. Vous y séjournerez désormais beaucoup plus qu’au
camp. Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous enleviez
ceci.
Il désignait le carré d’étoffe garance cousu sur ma
manche, le carré où chaque prisonnier portait son numéro
d’écrou.
— Je vous remercie, mon capitaine… C’est que…
— Quoi ? fit-il sèchement, devant mon air embarrassé, y
verriez-vous un inconvénient, par hasard ?
— J’aime autant parler en toute franchise. Je ne vais
plus guère vivre avec mes camarades. Aux instants où nous
nous trouverons réunis, si j’ai, par-dessus le marché, l’air de
profiter d’avantages exceptionnels, ils finiront par me
considérer comme un étranger. Je ne le veux pas.
— À votre aise, dit-il après un silence. J’ajoute que je
n’ai pas le droit de vous désapprouver.
Pourquoi ne pas l’avouer ? En me dirigeant vers notre
baraque, je m’inquiétais un peu de l’effet qu’allaient y
produire mes vêtements neufs. Mes craintes devaient
demeurer vaines. Les colis tant attendus venaient d’arriver.
Je tombais en pleine liesse.
– 110 –
— À la distribution, me cria Fichet. Deux colis, et des
lourds ! J’ai signé pour toi. Le gefreiter ne voulait pas. Je lui
ai refilé une plaque de chocolat. C’est deux que tu me dois,
parce que j’en ai donné une autre, à midi, à ton moricaud.
Pauvre Mopti ! Il ne va pas fort.
— Où est-il ? demandai-je, cherchant des yeux mon
Sénégalais.
— Je l’ai envoyé nous tirer un seau d’eau, dit Guérin. Tu
as aussi une lettre. Je l’ai prise pour toi.
— Donne vite.
— Voilà. C’est de ta mère ?
— Oui, murmurai-je, tout en lisant.
— Ça va mieux ?
— Grâce au ciel ! Elle a eu une bronchite. Mais elle est à
peu près guérie. Et il paraît que le temps est magnifique.
— Tonnerre, pas comme ici, alors ! Qu’est-ce qu’on a
pris, toute l’après-midi, en chargeant du bois à la station ! Il
pleuvait tellement qu’on ne se voyait plus. Et rien pour
s’abriter. Par exemple, Vandaële a réussi à poisser un lièvre.
– 111 –
Il n’exigea aucun éclaircissement, ce qui me convint
fort. J’avais en effet compris dans ma commande trois
douzaines de ces minuscules ampoules électriques qu’on
nomme groseilles et je préférais n’avoir pas pour l’instant à
révéler leur destination.
– 113 –
schapskas, des hausse-cols et des nids d’hirondelle, des
sabretaches et des fourragères. Il était difficile de faire un
pas sans provoquer la chute sonore d’une lance, d’un
mousquet, d’une latte. Sous les globes de verre, disséminés
un peu partout, pareils à ceux qui dans nos campagnes
recouvrent des Saintes Vierges ou des bouquets de fleurs
d’oranger, des poupées barbues retraçaient, avec un luxe,
une minutie déconcertante, les fastes de l’uniforme prussien,
de Fehrbelin à Sedan. Les soldats alternaient avec les feld-
maréchaux. Il y avait là tous les vieux sabreurs baltes, et
Seydlitz, et Blücher, et Dobeneck, et Zieten, et Bredow… Le
général n’avait pas manqué de s’introduire lui-même dans
cette glorieuse série. Il y figurait en lieutenant de cuirassiers
de Kœnigsberg, recevant respectueusement les ordres d’un
splendide Manteuffel de dix pouces, chef-d’œuvre de sa
collection. Rien ne manquait à l’équipement du vainqueur de
Borny, depuis les jumelles de campagne, petit bijou d’à peine
plus d’un centimètre, dû à un opticien de Dresde, jusqu’à la
sacoche d’État-major contenant, photographiés et réduits à
l’échelle, les fac-similés des dépêches échangées avec
Steinmetz et Moltke, lors de cette fameuse bataille. On
supputait le nombre de sapins qu’il avait fallu abattre pour
acquitter ces coûteuses fantaisies. On se doutait que le
propriétaire de ces marionnettes héroïques aimerait mieux
manger son pain sec et boire l’eau de son robinet que d’être
privé de leur compagnie.
Au mur, sur une immense carte du front occidental, une
ligne de drapeaux attestait l’écrasant échec que Lüdendorff
venait d’infliger en Picardie aux armées franco-anglaises.
D’autres cartes traînaient de tous les côtés. Pour leur faire
place, les meubles avaient été repoussés dans les
encoignures. L’une d’elles, qui représentait les environs de
Metz, cachait complètement la table centrale. Une infinité
– 114 –
d’épingles à têtes bleues, noires, blanches, rouges,
indiquaient des groupes de combat imaginaires. À un mètre
environ du plancher, une étagère faisait le tour de la vaste
salle, et servait de support à une vingtaine de vitrines. Là
étaient reconstituées les victoires prussiennes du XVIIIe et du
XIXe siècle. Des panoramas en couleur, fourmillants de
soldats de plomb, en retraçaient les phases essentielles. Il y
avait les batailles du Grand Frédéric, Torgau et Leuthen,
Freyberg et Roshach. Il y avait Leipzig et Waterloo, Duppel
et Kœnigsgraëtz, Frœschwiller et Saint-Privat. Trois vitrines,
comme de juste, étaient consacrées aux épisodes principaux
de cette bataille de Borny, dont on n’a que trop longtemps
méconnu l’importance décisive. Le visiteur le plus enclin à la
raillerie aurait fini par admirer la délicatesse méticuleuse qui
avait présidé au coloriage de ces nuées de petits
bonshommes. Ils y étaient tous, les « gros garçons » du Roi
Frédéric-Guillaume, avec leurs bonnets pointus, les chevau-
légers de Bülow, avec leurs casques à chenille, les pionniers
de Scharnhorst, les uhlans noirs d’Alvensleben, sans oublier
certain lieutenant de cuirassiers blancs, qui se dressait,
minuscule et superbe, au premier plan, dans chacune des
vitrines de Borny. Les ennemis. Russes, Autrichiens, Danois,
Français, Marie-Louise de Bar-sur-Aube, lanciers du Mont
Saint-Jean, houzards de Sadowa, turcos de Wissembourg,
étaient représentés eux aussi avec le même souci
d’amoureuse exactitude. Dans l’embrasure de l’une des
fenêtres, un établi chargé de ciseaux, de godets, de
pinceaux, de pots à colle, de tubes de couleurs, ainsi que des
figurines de plomb brillant, encore vierges d’enluminures,
témoignait à la fois de l’art du maître de céans, et de ses
efforts pour augmenter sans répit les effectifs de son armée
lilliputienne. Au milieu d’un tel encombrement, pour être sûr
de ne rien bousculer, il fallait se tenir immobile. Comment
– 115 –
dès lors parvenir à mettre la main sur les prises de courant,
procéder au remplacement des canalisations hors d’usage ?
J’étais en train de me le demander avec quelque angoisse,
lorsque j’entendis un pas pesant se rapprocher. La porte
s’ouvrit. Le général entra.
– 116 –
pose qu’a popularisée le portrait du prince de Bismarck par
le peintre Lenbach.
Chose extraordinaire, à l’encontre de tout ce que j’avais
prévu, malgré sa posture dédaigneuse, provocante même,
malgré le regard dominateur qui passait presque au-dessus
de ma tête, j’eus l’impression que ce redoutable personnage
n’était pas à son aise. Je ne devais pas tarder à en saisir la
raison. Mais, en attendant, il accentuait ses airs terribles.
— Vous parlez l’allemand ?
— Oui, mon général.
J’avais répondu sans broncher, les yeux toujours fixés à
six pas devant moi. Cette raideur lui plut. Du moment qu’il
avait affaire à un soldat au garde-à-vous, il reprenait ses
avantages.
— Je connais moi-même très bien votre langue, dit-il.
Néanmoins, nous parlerons allemand. C’est plus correct.
Je me gardai de m’enquérir de ce qui était plus correct.
De son côté, il venait de tirer de sa poche une feuille de
papier que je n’eus pas de peine à reconnaître.
— J’ai pris connaissance de votre devis, dit-il après
quelque hésitation. J’en suis satisfait. Vous croyez pouvoir
en assurer l’exécution ?
— J’en suis certain, mon général.
— Bien. Hum ! Et vous ne dépenserez pas plus que vous
ne prévoyez ?
Sous son apparente désinvolture, il y avait une pointe
d’embarras. Il n’avait sous la main qu’une seule personne
– 117 –
susceptible de procéder, à peu près sans bourse délier, à
toute une série de réparations indispensables, et il fallait que
ce quelqu’un fût un prisonnier français. Son amour-propre
souffrait à la seule idée qu’un ennemi pouvait se trouver
dans la confidence de ses difficultés financières.
— Je suis sûr de mes chiffres, mon général. Quant au
délai d’exécution…
— Oh ! pour cela, rien ne presse. Malgré nos récents
succès, je ne crois pas que la paix puisse être signée avant
trois mois. Vous avez donc tout le temps.
Je fis de mon mieux pour dissimuler la joie que me
causait la perspective de nombreuses semaines à passer
dans une quiétude relative.
Lui, il continuait à examiner mon projet.
— Dites-moi, hum. Il y a une chose qui m’échappe. Vous
prévoyez la pose de plusieurs lampes électriques
supplémentaires. Ce sera un accroissement de
consommation, donc, de dépenses.
— Pardon, mon général. Je me propose de remplacer
certaines lampes d’une consommation inutilement élevée
par d’autres, moins dispendieuses. Le tout se soldera, en fin
de compte, par une amélioration de l’éclairage et par une
économie.
Il était si satisfait qu’il s’empressa de transporter la
conversation sur le terrain militaire. Il se prémunissait ainsi
contre le tour trop familier que risquait de prendre notre
entretien.
— Quelle est votre arme ?
– 118 –
— L’infanterie.
— À quelle armée appartenez-vous ?
— À la cinquième.
— Général de Lanrezac, puis général Franchet
d’Esperey ?
— Oui, mon général.
— Vu votre instruction, pourquoi n’êtes-vous que
soldat ?
— Je suis sergent.
— Je veux dire : pourquoi n’êtes-vous pas officier ?
Je n’eus pas besoin de lui répondre. Il se chargea de
l’explication.
— Ce n’est pas votre faute. La France ignore l’utilisation
des compétences. C’est regrettable pour elle, très
regrettable.
Depuis un instant, il froissait un papier entre ses doigts.
Je reconnus un billet de vingt marks.
— Hum ! la besogne que vous avez ici à mener à bien va
constituer pour vous un travail supplémentaire. Dans ces
conditions…
Il essaya de me glisser le billet dans la main.
— Mon général, fis-je, toujours au garde-à-vous, je suis
prisonnier. Mon temps ne m’appartient plus ? Qu’il soit
utilisé d’une façon ou d’une autre…
— C’est entendu. Mais enfin…
– 119 –
— En outre, votre Excellence a bien voulu déclarer elle-
même que je devrais être officier.
Il me regarda, fronça un peu plus les sourcils, puis finit
par avoir un hochement de tête approbatif.
— Vous pouvez disposer, dit-il.
– 120 –
VIII
– 121 –
inattendu. Sans tarder davantage, je me fis donc mettre en
possession du modeste matériel qui m’était indispensable.
Ce fut naturellement par les trois vitrines consacrées à cette
bataille de Borny chère entre toutes au cœur du général que
je commençai. Dans chacune d’elles, je disposai plusieurs de
mes ampoules, dissimulées avec soin derrière les décors de
carton. Je procédai à cette installation le cœur battant, avec
la crainte incessante d’un accroc. M’étant arrêté au parti fort
scabreux de ne point solliciter l’assentiment du général, afin
de doubler par un effet de surprise le triomphe que
j’escomptais, je dus travailler en cachette, m’interrompant à
chaque instant. Il me fallut ainsi plus d’une semaine pour
mener à bien une besogne, qui dans des conditions
normales, j’aurais accomplie en moins de deux heures. Le
soir où tout fut en place, ayant laissé l’électricité allumée
dans les trois vitrines, je quittai le cabinet sur la pointe des
pieds, et me hâtai de rejoindre le soldat chargé de me
reconduire au camp. Ce jour était un samedi. J’allais donc
avoir à attendre jusqu’au surlendemain pour connaître la
façon, dont avait été accueilli mon audacieuse tentative.
Je passai la journée du dimanche dans un état de
nervosité inexprimable. N’avais-je pas, en dépit de toutes
mes précautions, déplacé un bouquet d’arbres, bousculé une
batterie d’artillerie, une ligne de tirailleurs ? Ou, plus
simplement encore, mon sans-gêne n’avait-il pas provoqué
chez le général une de ces colères dont il était, disait-on,
coutumier ? On devine l’anxiété avec laquelle, le lundi matin,
je me présentai au château. Le capitaine Elbing, qui avait
déjeuné la veille à Reichendorf ne m’avait pas fait la moindre
allusion à mon initiative. Mes appréhensions s’en étaient
trouvées accrues. Elles étaient à leur comble lorsque, la
lourde porte s’entr’ouvrant, j’eus devant moi la silhouette
déjà familière de Gottlieb.
– 122 –
— Venez, dit-il, ayant congédié d’un mot bref mon
gardien.
D’ordinaire, il me conduisait d’abord à la cuisine, non
certes pour m’offrir de me restaurer, mais pour discuter avec
moi de l’emploi de ma journée. Cette fois, nous nous
engageâmes directement dans le grand escalier. Quand nous
eûmes atteint l’étage supérieur, il se retourna, et murmura
avec un sourire, le premier dont il consentait à m’honorer :
— C’est très bien. Mon maître a été très content.
En même temps, il frappait à la porte du cabinet de
travail.
— Entrez ! ordonna une voix de tonnerre.
Je pensai m’effondrer. Cette voix n’était pas précisément
celle d’un homme satisfait. J’aurais dû comprendre sans
doute qu’il n’allait pas de la dignité du général de me
complimenter devant son valet de chambre. Mais jamais ses
sourcils ne m’avaient paru plus courroucés, sa moustache
plus provocante que ce matin.
Ce ne fut que lorsque Gottlieb nous eut laissés en tête à
tête que je me rendis compte, à la détente soudaine de ses
traits, que la partie était gagnée.
— Qui vous a autorisé ?… commença-t-il, désignant du
doigt les trois vitrines qui étincelaient dans le triste jour gris.
Le ton dont il usait n’avait rien d’engageant. Mais il était
visible qu’il le forçait. Cette constatation me rendit tout mon
sang-froid.
— Chargé d’améliorer l’ensemble de l’éclairage du
château, j’ai cru de mon devoir…
– 123 –
Tout en parlant, je continuais à me tenir au garde-à-vous
le plus impeccable. Le général m’interrompit.
— Je ne vous adresse pas de reproches, au contraire.
Vous auriez pu seulement me consulter.
— J’ai pensé que votre Excellence devait être dérangée
le moins possible.
Il eut un hochement de tête approbateur. Déjà, il était
revenu à ses vitrines. Il tournait les commutateurs, faisant
surgir et disparaître la lumière à l’intérieur de chacune
d’elles. Il avait dû passer à ce jeu toute sa journée de
dimanche.
— Parfait, dit-il, parfait ! La troisième vitrine est
particulièrement réussie. Il y a un effet de lune sur la Moselle
qui me ravit. J’en atteste l’exactitude : j’étais là. Cette
bataille de Borny est réellement d’une importance qu’on ne
soupçonne pas encore. Comment avez-vous pu obtenir cette
lumière bleuâtre ?
— Très aisément, mon général. Je me suis permis
d’utiliser la couleur de ce tube d’outremer pour en
badigeonner une ampoule.
— Fort ingénieux ! Mais… ces ampoules ?
— Elles figuraient dans la commande qui a été
approuvée par votre Excellence.
— C’est parbleu vrai ! Je me souviens. Il y en avait trois
douzaines. Combien en avez-vous employé pour Borny ?
— Quatre par vitrine. Une douzaine en tout, mon
général.
– 124 –
— Alors, avec les deux douzaines qui restent ?…
— Je peux éclairer environ six autres vitrines. Mais j’ai
tenu d’abord à avoir l’assentiment de votre Excellence.
— Vous l’avez.
Il luttait pour ne pas me complimenter avec trop de
chaleur.
— Et à quelle vitrine allez-vous travailler, maintenant ?
— Je suis aux ordres de votre Excellence. J’ai pensé,
toutefois que la bataille de Spicheren…
— Spicheren ? Bonne idée ! Bataille très significative !
Elle a préparé celle de Borny. J’y ai reçu ma première
blessure, une balle de mitrailleuse qui me fait encore souffrir,
les nuits d’automne, quand arrivent les premières oies
sauvages. Très bon choix ! Vous allez vous y mettre tout de
suite ?
— Je suis aux ordres de Votre Excellence. Peut-être y
aurait-il lieu néanmoins d’achever d’abord l’installation des
pièces du rez-de-chaussée ?
— Vous croyez ? Pourquoi ? Tout m’a l’air de marcher de
façon fort rapide. Où en êtes-vous ?
— J’ai terminé l’installation du premier étage, sauf en ce
qui concerne le salon et la chambre de Mlle de Mirrbach.
— Et au rez-de-chaussée ?
— Tout reste à peu près à faire, sauf la salle à manger, et
les deux chambres de la façade Est.
— Je ne vous croyais pas si avancé. Je vous félicite.
– 125 –
— Je remercie votre Excellence. J’en profite pour lui
demander si elle ne jugerait pas opportun de faire poser
l’électricité dans le pavillon du parc, où elle rendrait bien des
services à Mlle de Mirrbach ?
À deux reprises, je venais de me hasarder à prononcer
ce nom. Il n’eut pas l’air de s’en formaliser.
— Je la consulterai à cet égard. Personnellement, je n’y
vois pas d’inconvénient. Mais il faudra amener le courant
jusque là-bas. Ce n’est pas prévu dans votre devis.
— Sous ce rapport, mon général, je trouverai au camp
tout ce dont je pourrai avoir besoin.
— Très bien, alors. Mais c’est là quelque chose qui peut
attendre. Il me tarde par contre de voir comment vous allez
vous en tirer avec Spicheren. Tenez, coupons la poire en
deux. Vous aurez toutes les matinées pour vous occuper du
château, et vous réserverez seulement vos après-midi à mes
vitrines. La durée de votre séjour ici s’en trouvera
augmentée, mais je m’arrangerai avec le capitaine Elbing.
Dès aujourd’hui, soyez donc dans mon cabinet à une heure
et demie. Je tiens à vous donner quelques aperçus inédits
sur Spicheren. Il faut que vous sachiez que Steinmetz, qui
commandait la 1re Armée, s’était assigné un double but :
primo, occuper la rive gauche de la Sarre ; secundo, gêner les
embarquements de troupes françaises à Forbach. Quel
dommage que vous ne soyez pas officier ! De tels détails
cesseraient de vous paraître sans objet. L’étude des cas
d’espèce, Clausewitz l’a dit, n’est rien sans la connaissance
des principes généraux. Il faut que je vous initie au plan de
la marche à la Sarre, au cours de la première semaine d’août
1870. Après, je vous regarderai travailler. Ou plutôt, non, je
– 126 –
vous laisserai, et ne reviendrai que quand vous aurez
terminé, afin de mieux avoir la surprise.
Je le sentais joyeux comme un enfant. Je l’étais moi-
même. « Je connais quelqu’un, me disais-je, qui sera le
dernier des maladroits si, d’ici la paix, il retourne une seule
fois encore en corvée, dans la boue ou le vent, à
Reichendorf-see ou à Reichendorf-station. » Trente mois de
captivité, on le devine sans peine, m’avaient rendu sensible
au bien-être que je comptais trouver au château. Mais un
point de vue aussi terre à terre était-il à lui seul capable
d’expliquer l’espèce d’ivresse dont je débordais ? L’insistance
avec laquelle je me l’affirmais était la meilleure preuve du
contraire.
— Alors, c’est entendu. Après-midi, à une heure et
demie, Spicheren. Je vais préparer les cartes nécessaires à
ma petite démonstration. À propos, ne pourriez-vous pas
ajouter une ampoule à la deuxième vitrine de la bataille de
Borny, celle qui représente l’entrée en action de mon
régiment, le 3e cuirassiers de Kœnigsberg ? Le lieutenant que
vous voyez en tête du 2e peloton, 1er escadron, c’est moi-
même, comprenez-vous ? J’ai l’impression que ce coin-là est
moins bien éclairé. Ce fut une rude journée, où les vôtres
firent merveille. Mais allez donc résister aux lurons du 3e
Cuirassiers, et à un corps d’armée qui avait à sa tête un
homme comme Manteuffel, mon maître et, j’ose le dire, mon
ami. Dites-moi, pourquoi entre les reconstitutions de vingt
batailles également fameuses, avez-vous d’abord choisi celle
de Borny ?
« J’ai commencé tout naturellement par celle qui a été le
plus fertile en résultats, répondis-je avec aplomb.
– 127 –
Les yeux du vieillard étincelèrent. Sa main trembla. Je
crus qu’elle allait saisir la mienne et la presser.
— Quel dommage, répéta-t-il, étant parvenu à se
contenir, quel dommage, vraiment, que vous ne soyez pas
officier !
La signification du regret exprimé ainsi par le général de
Reichendorf ne devait m’être connue que plus tard. En
attendant, la bienveillance qu’il me témoignait, et qui allait
chaque jour grandissant, ne me parut pas avoir une
influence quelconque sur l’attitude de Mlle de Mirrbach.
J’aurais pu transformer à moi seul le pauvre château en la
plus merveilleuse des demeures qu’elle ne se serait sans
doute pas départie un instant pour cela de son indifférence à
mon égard. Le salut que je lui adressais en la rencontrant
avait beau allier toutes les gammes du respect et de
l’humilité, celui que je recevais en échange n’avait rien perdu
de sa sécheresse primitive. L’instant était venu où j’avais eu
à m’occuper des réparations de sa chambre. C’était la pièce
où l’électricité fonctionnait le plus mal. Je n’en fus pas
étonné. Mlle de Mirrbach, selon l’idée que je me faisais d’elle,
ne devait guère aimer à obséder les gens de ses
récriminations. Lorsque je pénétrai dans cette chambre, ce
fut naturellement avec l’espoir que la journée ne se
terminerait pas sans m’avoir procuré l’occasion de lui parler.
Qu’elle y entrât seulement une fois, pour chercher un objet
oublié, et je me jurais bien d’avoir cette audace. Elle ne
pourrait pas se froisser de me voir solliciter ses instructions.
Tout le jour, je l’attendis. Vers le soir, comme ma tâche
touchait à sa fin, il me fallut accepter la morne certitude
qu’elle ne viendrait pas, qu’elle avait fait en sorte le matin de
n’avoir plus à retourner de la journée chez elle.
– 128 –
Avais-je eu du moins la consolation de surprendre un de
ces détails qui sont comme un trait d’union avec un être, par
la façon dont ils nous renseignent sur lui ! Pas même. On ne
pouvait imaginer rien de plus impersonnel que l’appartement
de Mlle de Mirrbach. Elle habitait une des deux chambres de
la façade orientale, située au premier étage, au bout du
corridor. On appelait cette pièce la chambre d’Arndt, parce
que le Tyrtée prussien, grand ami des comtes de
Reichendorf, y avait logé à plusieurs reprises. Le mobilier
n’avait pas dû être modifié depuis cette époque. Il se
composait d’un lit à baldaquin, presque invisible au fond
d’une alcôve sombre, d’une bibliothèque vitrée qui ne
contenait que des livres d’art militaire ou d’histoire,
d’escabeaux et de chaises rembourrées de coussins aux
couleurs fanées. L’intérieur de la cheminée était dissimulé
par un écran de fer que la poussée du vent faisait sans cesse
gémir. Deux bouches de chaleur, ouvertes à droite et à
gauche, livraient passage, lorsque le poêle d’en bas n’était
pas allumé, aux innombrables courants d’air qui sifflaient au
rez-de-chaussée. Les murs, lambrissés uniformément de
chêne noirci, étaient ornés de trois ou quatre reproductions
de marbres antiques, dont la nudité, sous cette sinistre
lumière du Nord, ajoutait à la tristesse glaciale de
l’ensemble. Dans un coin, sur un secrétaire, les seuls objets
qui paraissaient appartenir en propre à l’occupante de ces
lieux étaient trois photographies. L’une, la plus grande, était
celle d’un général qui portait l’uniforme allemand du temps
de paix. Une écriture robuste et nette y avait tracé la
dédicace suivante, datée du 1er août 1914 : « À ma chère
fille, avec l’espoir d’une prompte réunion. » C’était le portrait
du général baron de Mirrbach, père d’Axelle. L’autre était
celui du lieutenant Joachim, un enfant efféminé, dans la
somptueuse tenue des hussards de la Garde. La troisième
– 129 –
photographie, jaunie déjà, presque effacée, représentait une
femme à la beauté insignifiante et douce : Mme de Mirrbach,
sans doute. C’était tout. Pas un bibelot, pas une fleur sur la
table, sur la commode, dont les tiroirs soigneusement fermés
à clef donnaient, eux aussi, l’impression qu’ils étaient vides.
Avant de me mettre au travail, j’avais commencé par
ouvrir la fenêtre, afin d’essayer d’avoir un peu plus de jour. Il
m’avait fallu peser violemment sur la crémone. Le sable,
accumulé au dehors par une tempête récente, crissait,
empêchait les battants de s’écarter. La dalle du balcon avait
disparu sous sa poussière ocrée. De ce balcon, on avait vue
sur toute la région marécageuse du domaine de Reichendorf.
Les étangs, dans leur partie la plus éloignée, étaient bordés
de sapinières, qui partageaient les eaux en deux zones
délimitées avec une netteté parfaite, l’une, qui reflétait le
ciel, gris argent, et l’autre, où se miraient les sapins, noir
d’encre. Après la bourrasque de la veille, l’atmosphère
apparaissait reposée et limpide. Le bruit de la mer s’était tu.
Seul un appel de courlis venait par moment rompre le
silence. Il régnait sur ce désert de sable et d’eau une
mélancolie sans espoir, mais non sans douceur… Je
m’accoudai à la balustrade. Si je n’avais pas senti, derrière
moi, mes outils étalés sur le plancher, et ma besogne qui me
réclamait, je crois que je serais resté là indéfiniment,
absorbé dans la contemplation de ce paysage. C’était celui
qui s’offrait chaque jour, du matin au soir, à Mlle de Mirrbach.
Je le regardais avec une insistance suppliante, comme s’il
recelait la révélation que je n’avais pu obtenir de la chambre
où elle vivait.
– 130 –
Je prenais maintenant chaque jour mon repas de midi
dans une pièce attenante à la cuisine, où le général avait
ordonné à son valet de chambre de me servir. Gottlieb
exécutait cette consigne sans rechigner. Il avait appris à
avoir pour moi presque de la déférence. Qu’on ne se figure
pas d’ailleurs qu’une amélioration sensible avait résulté de
ce nouveau régime pour mon ordinaire. C’était une maigre
chère que celle du château, et je fus vite rassasié des poules
d’eau et des anguilles qui en constituaient la base
quotidienne. Usant d’assez de tact pour ne blesser personne
je pris rapidement l’habitude de rapporter du camp
quelques-unes des friandises que je recevais dans mes colis.
Cet éternel chocolat, qui inspire aux Allemands des
sentiments si tendres, faisait ouvrir à Gottlieb des yeux
pleins d’envie admirative. Il ne me fallut que peu
d’insistance pour lui en faire accepter quelques tablettes. À
partir de cet instant, le pauvre diable me fut tout acquis. Je
savais à présent son histoire. Il appartenait à une famille de
métayers qui cultivaient aux environs de 1900 une des
dernières terres vendues par les Reichendorf. Ses deux frères
étaient morts à la guerre. Lui-même, blessé en 1915, n’était
pas définitivement libéré du service. Il devait repasser, dans
les premiers jours de juillet, à Kœnigsberg, devant une
commission de réforme. Il évoquait cette redoutable
perspective avec un fatalisme résigné. La vieille cuisinière,
qui répondait au nom de Dominica, était sa tante. Son fils
unique avait été tué lui aussi. Elle mit beaucoup de temps, à
se laisser apprivoiser. Au début, je retrouvais toujours sur la
table de l’office les morceaux de sucre ou de chocolat que j’y
laissais traîner à son intention, comme s’il se fût agi de
quelque animal sauvage. Elle passait toutes ses journées
près de son fourneau, muette, occupée à tricoter, ou à relire
les psaumes de sa vieille bible noire.
– 131 –
Chaque après-midi, vers quatre heures, Gottlieb faisait
son apparition dans le cabinet de travail où j’étais en train de
procéder à l’illumination d’une nouvelle vitrine, tout en
écoutant de mon mieux quelque élucubration du général,
mi-conférence, mi-monologue. Il annonçait que le thé était
servi dans le petit salon. Mlle de Mirrbach s’y trouvait déjà.
Le vieillard me quittait avec une nuance de regret. J’avais
l’impression qu’il aurait été heureux de m’emmener. Mais
pouvait-on avoir seulement l’idée d’un tel scandale ! Un
prisonnier, et un homme de troupe encore marqué de
l’infamant rectangle numéroté, dans un salon qui avait vu
quatre rois de Prusse ! Ah ! si j’avais été officier, sans
doute… Il me laissait. Je reprenais ma baroque besogne.
D’où me venait ce regret tardif, inattendu, que je n’avais
jamais ressenti, aux heures les plus dures de ma captivité ou
de la guerre ? Être officier ! Quelques périodes d’instruction
auxquelles il eût été si aisé de m’astreindre ; une bande noire
sur ma culotte rouge de 1914 ; un galon d’or à ma vareuse
bleue… Dire que cela aurait peut-être suffi ! Quel pas
immense, en tout cas, sur la route où je piétinais
présentement avec désespoir !
– 132 –
Il y avait un peu de tristesse dans les paroles du digne
homme. Depuis quinze jours, en effet, le général avait
manifesté le désir de me voir consacrer tout mon temps à
l’électricité du château. Le pasteur avait dû renoncer à
m’avoir un jour par semaine. Afin de ne pas lui causer trop
de peine, un mardi sur quatre m’était laissé pour m’occuper
de la dactylographie de ses sermons, maintenant bien en
souffrance.
— Je ne cache pas que je vous regrette, reprit-il avec un
soupir. Mais, par ailleurs, j’ai tant d’obligations envers le
général. Il m’a dit que vous aviez des dispositions
exceptionnelles pour les choses de la tactique. Je vous en
félicite d’autant plus qu’à plusieurs reprises il a essayé de
m’en inculquer les principes. Je n’y ai jamais rien compris.
Cela a mieux valu ainsi, à cause de mon caractère sacré,
vous comprenez. Enfin, tout est bien. Qui m’eût dit, par
exemple, qu’un Français, prisonnier de guerre, serait admis
un jour à Reichendorf sur le pied où vous l’êtes. Tout le
monde vous y apprécie.
— Tout le monde, monsieur le Pasteur ?
— Oui. Le général, Gottlieb, la vieille Dominica elle-
même…
— Et Mlle de Mirrbach ?
— Mlle de Mirrbach, Monsieur Dumaine ? Mais pas plus
tard qu’avant-hier elle me parlait encore de vous. Et c’était
pour constater que depuis que vous tenez compagnie au
général, il va beaucoup mieux. Il est de bien meilleure
humeur. Avant, il était sujet à de fréquentes crises
d’hypocondrie. Aujourd’hui, il est presque gai. Si quelqu’un
– 133 –
doit vous être reconnaissant, c’est bien Mlle Axelle ! Et elle
l’est. Je n’avance rien dont je ne sois certain.
Inutile de dire qu’en l’espèce la perspicacité du pasteur
ne m’inspirait qu’une médiocre confiance. Et cependant, il
ne se trompait pas tout à fait. Les circonstances allaient
bientôt m’en donner la preuve.
– 134 –
Comme je ne répondis pas, il vint vers ma paillasse, me
frappa sur l’épaule.
— Ça ne va pas ?
— Laisse, lui dis-je. Ne vous occupez pas de moi. C’est
ma mère qui est morte.
Et je ramenai, sur ma tête ma couverture brune.
– 135 –
changement qui s’était produit depuis deux mois dans
l’attitude des prisonniers à mon égard. Je me souvins que,
dans ses dernières lettres, ma mère se plaignait d’avoir
moins souvent de mes nouvelles. Tout cela parce que je
n’avais plus qu’une pensée : flatter un vieillard en enfance. Et
pour quoi ? Comment qualifier semblable aberration ! Une
Prussienne !… Je répétai ce mot à deux ou trois reprises. Au
pied de ma paillasse, Mopti, mon pauvre Sénégalais, me
regardait sans oser faire un mouvement. Il s’était arrangé
pour ne pas aller en corvée, de façon à rester auprès de moi.
— Tâche de me trouver de quoi écrire, lui dis-je soudain.
Il revint bientôt avec de l’encre, du papier. Je me servis
comme sous-main d’une Histoire de la guerre de 1870, celle
que j’étudiais au camp sans relâche, afin d’étonner ensuite
de ma science militaire le général de Reichendorf. Sur-le-
champ, j’écrivis au capitaine Puy-Robert la lettre qu’il
réclamait. Oui, j’étais malade. Oui, si c’était en son pouvoir,
qu’il me fît envoyer en Suisse, n’importe où, pourvu que je
fusse arraché le plus vite possible à ces marais, qui
commençaient à me communiquer leur vertige.
Vers cinq heures, m’étant assoupi, j’entendis vaguement
le brouhaha de mes camarades qui rentraient dans la
baraque ? Me croyant endormi, ils se mirent à parler de moi.
— Il n’est pas allé aujourd’hui au château ?
— Non, dit l’adjudant Claverie. Il a été dispensé de
service.
— Pauvre type ! murmura Fichet.
Une voix de fausset s’éleva, celle de Gourrut.
– 136 –
— Vous me faites tous bien rigoler. Des fois que j’aurai
envie de plaindre quelqu’un, je garderai ça pour un autre.
Pauvre type ? Dauphin lui aussi, il y a quinze jours, a appris
la mort de sa vieille. Vous parlez s’ils l’ont exempté de
corvée. Ah ! bien oui ! Jamais il n’a reçu autant de coups de
matraque. Mais, pour celui-ci, les Boches se mettent en
quatre. Que les imbéciles trouvent ça naturel, moi, je m’en
tiens à ce que j’ai dit l’autre jour.
— Oui, dit Sylvestre, n’empêche que quand ils t’ont collé
au cachot, qu’est-ce que tu lui as passé comme lèche pour
qu’il te fasse diminuer ta punition, hein ? Alors, fous-nous la
paix. On commence à en avoir plein le dos de tes débinages.
Brave petit Sylvestre, je lui en voulus presque de son
intervention. J’aurais tellement désiré avoir ce que Gourrut
avait bien pu dire.
– 138 –
Elle s’inclina, voulut s’éloigner. De nouveau, elle me
trouva sur son chemin.
— Permettez-moi de vous remercier, lui dis-je.
— Cela n’en vaut pas la peine.
L’endroit du corridor où nous nous trouvions était si
sombre que je ne distinguais plus ses traits.
D’une voix un peu altérée, elle répéta :
— Cela n’en vaut pas la peine. Du crêpe, vraiment, ce
n’est pas ce qui manque, ici.
– 139 –
IX
– 140 –
comme Mme Küntz ? Qui farcissait avec autant d’art les
belles tanches de l’Oder, de bronze et d’or, sous
l’appétissante gelée de myrtilles ? Qui faisait surgir avec plus
d’à-propos le sekt, le divin sekt des jours de fêtes religieuses
ou militaires ? Personne, ils le savaient bien, et ils
sacrifiaient de bon cœur à cette certitude la blessure
d’amour-propre qu’il y a pour un lieutenant de hussards à
saluer un capitaine d’infanterie, et pour un capitaine
d’infanterie à subir la comparaison de son austère tunique
avec l’attila d’un lieutenant de hussards.
À ses mérites domestiques, la brave dame avait dû allier
les qualités de tact lui permettant de tenir la balance égale
entre clients dont la susceptibilité se trouvait sans cesse en
éveil. Elle fut admirablement secondée dans cette partie de
sa tâche par sa fille. À l’époque qui nous occupe, Dora Küntz
allait avoir vingt-deux ans. L’éducation qu’elle avait reçue –
perpétuel sujet d’orgueil pour Mme Küntz – faisait oublier
l’humilité de ses origines. Dora était une fort jolie fille
blonde, douce et sensible à souhait. Elle se tenait à sa place,
et savait fort bien obtenir de ses adorateurs éperonnés et
casqués qu’ils se tinssent aussi à la leur. À la vérité, le plus
ardu n’était pas pour elle de se faire respecter de toute cette
turbulente jeunesse. Il lui fallait surtout veiller à ne point
paraître plus aimable pour l’un que pour l’autre. Un nouvel
arrivant se faisant inscrire sur le registre de la pension, quel
concert de protestations si Dora avait, par mégarde, orné
d’une broderie ou d’un ruban de plus le sachet de fine toile
qu’elle lui confectionnait pour sa serviette. Mais de telles
tempêtes, quand elles venaient à se produire, duraient peu.
La jeune fille mettait à les apaiser tant de bonne grâce
souriante ! Tout le monde en fin de compte se déclarait
satisfait. La maison prospérait. Mme Küntz pouvait envisager
sans outrecuidance l’instant où elle aurait le droit de se
– 141 –
retirer des affaires après avoir marié Dora à quelque honnête
fonctionnaire impérial. Ses plans n’allaient pas tarder à être
bouleversés de la manière la plus injuste.
Une après-midi de l’automne de 1889, Mme Küntz fit
irruption dans la chambre où Dora était en train de broder.
— Sais-tu de qui je viens de recevoir la visite ?
La jeune fille sourit.
— Suis-je sotte ! Vous avez arrangé cela tous deux. Bref,
il sort d’ici.
— Qui, maman ?
— Lui, le lieutenant de Mirrbach. Et tu sais pourquoi il
est venu, je suppose ?
— Je le sais, maman. Qu’est-ce que tu lui as répondu ?
— Bon, voilà que c’est elle qui me questionne, à présent.
Si ce n’est pas malheureux ! Voyons, ma petite fille, n’es-tu
pas folle ?
— Qu’est-ce que tu lui as répondu, maman ?
— Encore ? Je lui ai dit que j’étais ennuyée… flattée…
Que j’avais à discuter d’abord avec toi.
— C’est tout discuté, maman, puisqu’il m’aime, qu’il
veut m’épouser, et que je l’aime. Il ne nous manque plus que
ton consentement.
— Vraiment ! Et celui de sa famille, que tu oublies ?
— Il n’a plus que sa mère. Une mère fait toujours ce que
veut son fils.
– 142 –
Elle ajouta, en se pendant au cou de Mme Küntz :
— Et sa fille.
— Ah ! tu crois cela, maugréa la brave dame. Eh bien,
moi, je ne te cache pas, je ne suis pas si tranquille. J’aurais
préféré pour toi autre chose.
— Qu’est-ce qu’il te faut, maman ? Un Mirrbach !
— Justement, ma petite. Ces histoires-là, ça ne réussit
que dans les contes. Enfin, attendons… Tout de même,
quelle aventure ! Et ces messieurs, comment vont-ils
prendre la chose ? Moi qui te recommandais toujours de ne
pas parler plus à l’un qu’à l’autre. Tu as bien suivi mes
conseils ! Si encore c’était un officier d’infanterie… Mais un
hussard ! Et un von, par-dessus le marché…
Les craintes de Mme Küntz n’étaient pas vaines, et le
lieutenant de Mirrbach s’était quelque peu avancé en
répondant du consentement de sa mère. Âgée alors de
cinquante-six ans, la baronne de Mirrbach vivait retirée au
château de Nikolaïken, dans le Mazurenland. Elle n’en était
pas sortie depuis la mort de son mari, survenue en 1875, des
suites d’une blessure reçue à Gravelotte, et aggravée de
complications rhumatismales auxquelles il est impossible de
se soustraire dans cette contrée, la plus marécageuse
d’Europe. Elle était née Wintersee, c’est-à-dire qu’elle
appartenait à la même noblesse militaire que les Mirrbach.
Leur fils unique, Bernard, entré à l’École des Cadets à l’âge
le plus tendre, ne la revoyait qu’au moment des vacances.
Enfant, elle ne lui adressait la parole que pour lui faire
réciter d’un trait les généalogies des Wintersee et des
Mirrbach, ainsi que celles des quelques familles de junkers
qui avaient eu le privilège de leur alliance depuis l’époque
– 143 –
des margraves de Brandebourg et des Chevaliers Porte-
Croix. En réalité, Bernard, dont la jeunesse avait été
consacrée à l’apprentissage du métier de soldat, ignorait tout
du caractère de sa mère. Il allait en avoir sous peu la
révélation.
Son projet de mariage, dès qu’il l’eut soumis à la
baronne de Mirrbach, détermina chez la vieille dame un
accès de fureur que vint, il est vrai, tempérer le
contentement d’avoir enfin une occasion de donner libre
cours à ses goûts théâtraux et à son amour de la domination.
Une sorte de tribunal fut immédiatement constitué par ses
soins à Nikolaïken. Y furent convoqués d’urgence les
membres les plus représentatifs des familles offensées. On y
vit d’étranges et, glorieux débris, réfugiés depuis longtemps
loin de la lumière et du soleil : une demoiselle de Wintersee
quasi centenaire, un chambellan de Frédéric-Guillaume III,
un général qui avait, paraît-il, combattu à Waterloo.
L’élément jeune était représenté par le major Hugo de
Reichendorf, alors sur le point de passer colonel. Il n’y eut
qu’une voix pour proclamer qu’on s’opposerait par tous les
moyens à l’entrée de la fille d’une cantinière dans l’illustre
maison de Mirrbach. Restait à porter le verdict à la
connaissance de l’intéressé qui, bien entendu, n’avait pas
jugé bon d’assister à cette séance solennelle. Le
commandant de Reichendorf, mandaté à cet effet, en fut
pour ses frais d’éloquence. Nettement, froidement, Bernard
de Mirrbach lui signifia sa volonté inflexible. Alors
commencèrent les véritables hostilités. Le colonel du 6e
hussards refusa à son lieutenant l’autorisation d’usage.
Bernard fit savoir qu’il était prêt à abandonner l’armée. Cette
riposte jeta le désarroi dans le clan des ancêtres. Il ne restait
plus qu’à composer. L’arbitrage tout-puissant d’un ami de la
famille, le ministre de la guerre Bronsart de Schellendorf, fut
– 144 –
agréé. Bernard quitta le 6e hussards. Il quitta même la
cavalerie. On eut le scandale d’un Mirrbach lieutenant d’un
vulgaire régiment d’infanterie, dans une humble garnison de
Lorraine. Ce fut là que le mariage eut lieu. Aucun ami, aucun
parent n’y assista, pas même, d’ordre de Mme de Mirrbach, la
maman Küntz, furieuse, elle aussi, et, par surcroît,
désespérée. La vieille baronne avait subordonné à cette
condition inhumaine l’octroi de son consentement. Entre
temps, elle s’était fait donner par son fils une décharge en
bonne forme de tous les comptes qu’elle avait à lui rendre.
La gestion du noble patrimoine des Mirrbach ne devait-elle
pas être mise à l’abri des fantaisies et des sautes d’humeur
d’un insensé ?
Le moment était venu, du moins, où les jeunes gens
allaient être récompensés de leur persévérance. Hélas ! en
pareil cas, le bonheur ne peut résulter que d’une rupture
totale avec le passé. Sinon les obstacles qu’on croyait
surmontés ne tardent pas à resurgir. Du moment que
Bernard n’était pas allé jusqu’au bout des conséquences de
son attitude, qu’il avait consenti à demeurer dans l’armée, il
pouvait être certain que cette terrible maîtresse ne tarderait
pas à commencer sur lui son travail de reprise. Paradoxe
amer : l’événement qui aurait dû briser sa carrière allait au
contraire lui donner un brillant et une rapidité inattendus,
mais à quel prix pour la pauvre Dora ! Deux ans après son
mariage, le lieutenant de Mirrbach fut envoyé au Cameroun,
et sa femme ne sut jamais si cette affectation avait eu lieu
d’office. Toujours fut-il que Bernard l’accepta. Jusqu’en 1897,
qui fut l’année où elle s’éteignit, Dora de Mirrbach ne revit
son mari qu’à des intervalles de plus en plus rares. Rentré
d’Afrique avec le grade de capitaine, il partit comme
commandant pour la Turquie d’Asie, chargé par le
Gouvernement de l’étude des questions stratégiques que
– 145 –
soulève la construction du Chemin de fer de Bagdad. Il
assista aux campagnes du Transvaal et de Mandchourie. Ses
rapports, fertiles en renseignements précis et en aperçus
originaux, cités au Grand État-major comme des modèles du
genre, lui valurent un avancement sans précédent. En 1910,
à quarante-quatre ans, il était général, et nommé à Posen au
commandement de la 19e brigade d’infanterie. Parti le
31 juillet 1914 comme divisionnaire, il contribua plus que
personne, par sa lucide intrépidité, au gain de la bataille de
Tannenberg. Le soir du 29 août, en pleine victoire, il tomba
frappé d’un éclat d’obus, à l’endroit précis où, cinq siècles
auparavant, s’était fait tuer Étienne de Mirrbach,
commandeur des Chevaliers Porte-Croix, et champion lui
aussi de l’ordre européen contre l’anarchie orientale. Axelle
venait juste d’avoir vingt-trois ans.
– 146 –
En juillet, Joachim venant d’avoir trois mois, et le
médecin ayant déclaré qu’il était en état de supporter le
voyage, la famille partit pour la Prusse Orientale. Le
Mazurenjand, où se trouvait située la demeure des Mirrbach,
est une des régions les plus tristes du monde. Le château de
Nikolaïken n’avait rien de ce qu’il eût fallu pour racheter la
désolation environnante. Lorsqu’elle en franchit le seuil,
Dora frémit. Mais elle sut bien vite se ressaisir. La maîtresse
de ces lieux ne perdait pas de l’œil un de ses gestes. Elle les
soumettait au plus méticuleux examen. L’allégresse de son
mari donna à la jeune femme la force de faire bonne
contenance. Cette réconciliation comblait les vœux de
Bernard. Il pouvait maintenant, sans arrière-pensée, se
redonner tout entier à la vie militaire. Il partit à la fin de la
permission de huit jours qu’il avait demandée pour
accompagner sa famille. Il devait revenir la chercher en
octobre. Mais un mois ne s’était pas écoulé qu’intervenait la
décision qui l’envoyait au Cameroun. Le destin de Dora de
Mirrbach était désormais fixé. Elle ne devait plus quitter le
château de Nikolaïken.
Il faut constater, pour être équitable, qu’elle ne trouva
pas en sa belle-mère le bourreau auquel elle aurait pu
s’attendre. Si l’on met à part la clause féroce qui lui
interdisait de conduire ses enfants à leur grand’mère
maternelle, Dora n’eut pas à subir les froissements qu’elle
était en droit de redouter. La Baronne de Mirrbach, étonnée
d’être dans l’obligation de rendre justice à cette « fille de
cantinière », lui sut gré d’une résignation, d’un effacement
dont elle-même devait finir, à la longue, par s’énerver.
« Mais parlez donc, ma chère. Vous devez bien avoir aussi
votre avis, que diable ! Comment voulez-vous que votre fille
apprenne à être quelqu’un, si elle vous voit dire oui à tout ?
Elle n’a déjà que trop de tendance à la passivité.
– 147 –
Heureusement que nous avons Joachim ! Sacristi, ce n’est
pas lui qu’on ferait pivoter comme une toupie. Un vrai
Mirrbach. À trois ans, il est déjà mauvais comme une teigne,
le cher trésor ! Ah ! celui-là, ma petite, je ne vous répéterai
jamais à quel point nous vous sommes reconnaissants de
nous l’avoir donné ! »
Elle s’emparait, de l’enfant qui se débattait et ruait à qui
mieux mieux de ses petits pieds rouges. Dora souriait
tristement, fière au fond d’avoir engendré un Mirrbach. Son
regard se reportait sur Axelle. Au bout de la table, perchée
sur sa haute chaise, la petite fille écoutait interdite. Elle
cherchait, sans y réussir, à comprendre pourquoi sa
grand’mère lui faisait le reproche d’être trop sage.
La maman Küntz mourut subitement en 1895, sans avoir
laissé le temps à la baronne de Mirrbach de révoquer la
prohibition édictée à son égard. Elle avait liquidé son
établissement, afin de ne plus avoir à adresser la parole à un
gentilhomme ou à un officier, et passait ses journées à
maudire l’armée et la noblesse. Cette disparition accéléra le
mal dont sa fille s’en allait doucement. Le remords vint
s’ajouter à la lente fièvre qui consumait Dora de Mirrbach.
Sa belle-mère ne comprenait rien à cette langueur née d’un
climat qu’elle s’obstinait à déclarer le plus salubre de toute
l’Allemagne. Trouver le moyen de ne pas se bien porter à
Nikolaïken ! Mme de Mirrbach n’en revenait pas. C’était pour
elle un mystère et une offense. Sa robuste constitution
n’avait jamais eu à souffrir des miasmes que l’été faisait
pulluler dans les marécages avoisinants, des nuées de
moustiques qui menaient leur ronde mortelle autour du
château. Celui-ci avait vu depuis un siècle ses tours et ses
ailes démolies ou incendiées. Il n’en subsistait plus que le
bastion central, pesant et difforme. Ici aussi, le contraste
– 148 –
était poignant entre la grandeur passée et la médiocrité du
présent. Nikolaïken attestait, plus encore peut-être que
Reichendorf, l’ingratitude des maîtres du jour envers les
Junkers.
Pour tout dire, si la situation financière de la famille de
Mirrbach se trouvait à cette époque assez embarrassée, il n’y
allait pas exclusivement de la faute de l’Empire. Le besoin de
commander, de manifester à tout propos son autorité n’était
pas le moindre péché de la mère de Bernard. Elle en avait un
autre, moins affiché, mais plus fertile en conséquences
catastrophiques. C’était la spéculation. Devenue veuve, elle
avait eu à s’occuper de l’administration des biens laissés par
son mari, car, en ce qui la concernait, elle n’avait fourni
d’autre apport à la communauté que l’alliance des
Wintersee. La fortune, assez pauvre en argent liquide,
comprenait principalement des terres, tout le vaste domaine
qui entourait le château de Nikolaïken. Mme de Mirrbach en
entreprit la mise en valeur. Depuis 1871, l’Allemagne était en
proie à la passion de l’agiotage. Dix sociétés se fondaient un
jour pour disparaître le lendemain. Jamais le marché n’avait
été écumé par de telles hordes. Une véritable frénésie
régnait. Toutes les affaires dont l’Amérique ne voulait plus
entendre parler, les Alabama Chattanoga, les Oregon and
California et consorts refluaient sur la place de Berlin,
étaient souscrites à n’importe quel taux par les malheureux
vainqueurs de Sedan. Mme de Mirrbach consacra une
application, une persévérance dignes d’un meilleur emploi à
l’étude des recettes merveilleuses grâce auxquelles des
capitaux laissés criminellement improductifs se voyaient
décuplés en quelques mois. La lecture de la Bible fut
détrônée à Nikolaïken par celle des cours de la Bourse. Les
étagères, les placards, les tiroirs des commodes ne furent
plus tapissés que de numéros de gazettes spéciales. Il serait
– 149 –
cruel d’insister sur les résultats de cette ferveur. En moins de
dix ans, tout ce qui restait de terres se trouvait
copieusement hypothéqué. Certes, la colère de la baronne de
Mirrbach à l’annonce du mariage de son fils ne fut pas feinte.
Mais les mauvaises langues eurent beau jeu d’insinuer que
cette colère avait pu être exagérée à dessein, en vue
d’obtenir plus aisément du jeune homme qu’il renonçât à
mettre le nez dans des comptes qu’on aurait eu quelque
peine à lui rendre. Deux ans plus tard, quand Dora fut
admise au château, les mêmes bonnes âmes laissèrent
entendre que la clémence de Mme de Mirrbach pouvait bien
avoir sa raison dans la nécessité où elle en était arrivée pour
vivre de faire appel à son fils. Il s’était toujours contenté de
sa solde. Maintenant, il devait servir une pension à sa mère,
sous couleur de contribuer à l’entretien de sa femme et de
ses enfants, sur un domaine dont les seules redevances
suffisaient, un quart de siècle plus tôt, à la subsistance de
cinq ou six familles. Sans doute, cette débâcle, enfin
soupçonnée de Bernard, ne fut-elle pas étrangère à sa
détermination de chercher de plus en plus des postes hors
d’Europe. Les soldes de campagne, les indemnités
extraordinaires lui permirent ainsi de remédier autant qu’il
put aux désastres que la discipline ancestrale lui avait
interdit de critiquer.
En 1905, quand la terrible vieille dame mourut, âgée de
plus de soixante-dix ans, le lieutenant-colonel de Mirrbach
était à Moukden. Lorsque la paix signée entre la Russie et le
Japon lui permit de rentrer en Allemagne, outre les
récépissés des sommes touchées contre inscription
d’innombrables hypothèques, il ne trouva dans le coffre-fort
maternel qu’une mirifique collection de vignettes
lithographiées, représentant des actions dont la valeur totale
était à présent égale à zéro. Seule parvint à retenir son
– 150 –
attention une liasse de titres dont on eût cherché inutilement
à découvrir la trace de la Société qui les avait émis. En cette
vaine paperasserie résidait le remploi des quatre-vingt mille
marks produits par la vente du pauvre casino de Ratibor.
L’héritage des Küntz, pas plus que celui des Mirrbach, n’avait
échappé à l’incorrigible joueuse. Sur une étiquette épinglée à
la liasse, elle avait tenu à écrire avec soin : Dot d’Axelle. Le
lieutenant-colonel mit l’étiquette dans son portefeuille et jeta
les titres au feu. Puis, il repartit pour Constantinople, où
l’appelait le contrôle militaire du Bagdadbahn. Entre temps,
il était allé embrasser son fils, élevé à l’École des Cadets de
Potsdam, et sa fille, qu’il venait de confier à la famille d’un
pasteur luthérien de Kœnigsberg ; afin qu’elle pût suivre les
cours du lycée de cette ville.
– 151 –
vieille dame en avait crié d’admiration. Ah ! celui-là était
bien un Mirrbach !
Le pasteur de Kœnigsberg à qui Axelle fût confiée était
un brave homme. Sa femme soigna Mlle de Mirrbach comme
elle ne l’avait encore jamais été, comme l’eût soignée la
pauvre Dora, si elle n’avait redouté les blâmes de sa belle-
mère. Quant aux trois filles de la maison, laides et boudinées
à plaisir, mais sans l’ombre d’une malice, elles étaient en
extase devant Axelle. Cela ne contribuait pas à mettre
beaucoup d’animation dans les amusements. Le dimanche,
on se dédommageait. Le pasteur Frühwirth venait déjeuner,
ainsi que le pasteur Schiff, et le pasteur Schmüss, tous les
pasteurs de la bonne ville de Kœnigsberg. La journée était
gaie au possible. Après le repas, toujours des mieux réussis,
on jouait au loto, en marquant les points avec des haricots
rouges. Le pasteur Schmüss avait une manière vraiment
impayable d’annoncer les quaternes et les quines. Quand il
faisait beau on allait faire un tour dans la campagne. Mais
cette campagne était si plate ! D’ailleurs, il ne faisait presque
jamais beau.
En 1907, à seize ans, Axelle était sensiblement la même
qu’à l’époque où je l’ai connue. Elle avait la même vêture de
deuil, la même raie partageait ses cheveux de lin, la même
façon d’en ramener les tresses en épais cabochons qui
venaient cacher les oreilles, le même front lisse et pensif, les
mêmes yeux d’acier pâli.
Son frère prenait ses vacances au château de
Reichendorf. Michel de Reichendorf, alors lieutenant au 1er
uhlans de la Garde, était son correspondant à Potsdam et le
ramenait avec lui à chaque permission. De cette époque data
l’affection qui les unit jusque dans la mort sur le même
– 152 –
champ de bataille. La paix était conclue entre le général, qui
venait de prendre sa retraite, et le colonel de Mirrbach. Ce
dernier avait pardonné à son vieux cousin le rôle qu’il avait
joué au moment de son mariage. L’autre, il est vrai,
continuait à nourrir quelque amertume à l’égard du père
d’Axelle. Il lui reprochait d’avoir trahi la cavalerie au profit
de l’infanterie, de professer en matière d’art militaire des
idées trop neuves, trop « démocratiques ». En réalité, il
jalousait un peu cet avancement inexplicable. Dire qu’à
quarante-trois ans, le colonel de Mirrbach était sur le point
de passer général, sans avoir fait la guerre autrement que sur
les cartes, tandis que lui, blessé trois fois, décoré de la croix
de fer de la main de l’empereur Guillaume Ier, il avait dû
attendre ce grade jusqu’à cinquante-cinq ans, et que son fils
aîné Conrad, – un cavalier, pourtant, – venait à peine de
passer capitaine ! Voilà ce qu’il se mit à développer
longuement à sa nièce, la première fois qu’elle vint au
château. Axelle n’en avait pas fini avec les commentaires de
cet ordre.
De Kœnigsberg à Reichendorf, il n’y a pas plus d’une
cinquantaine de kilomètres. Le général possédait une
automobile, et le fameux écriteau de la passerelle « Prière
aux voitures de ralentir » avait alors sa raison d’être. Les
dimanches où Joachim se trouvait au château, on venait
chercher Axelle à Kœnigsberg, et le soir on la
raccompagnait, car le pasteur ne voulait pas engager sa
responsabilité au point de laisser sa pensionnaire coucher
sous le même toit que de jeunes officiers, fussent-ils ses
cousins. Et Dieu sait cependant s’il eût pu être tranquille !
Hermann et Conrad, lorsqu’ils étaient là, passaient leurs
journées à la chasse. Ils ne rentraient qu’à l’heure des repas,
affamés et crottés, les doigts poissés par le sang des bêtes
abattues. Michel et Joachim s’isolaient en de longues
– 153 –
promenades au fond des sapinières. Quant à Dietrich, il était
à cette époque dans une lointaine garnison d’Alsace. Axelle
ne devait le connaître que quelques années plus tard.
Presque toute la journée, elle demeurait seule avec son vieil
oncle. On peut croire qu’il ne la laissait pas perdre son
temps. Quand elle eut à subir les épreuves de son certificat
d’études, s’il était venu à l’examinateur l’idée de l’interroger
sur la bataille de Borny, il n’aurait pas manqué de concevoir
un certain respect pour cette candidate.
– 154 –
Il parlait avec volubilité. Il avait senti l’angoisse subite
d’Axelle, et il s’efforçait de la dissiper.
— Tu verras, disait-il, quelle gentille petite vie nous
allons nous organiser ici. La garnison offre assez de
ressources. Trois régiments d’infanterie, le 1er chasseurs à
cheval, deux régiments d’artillerie lourde et légère, des
aviateurs ! Cela représente pas mal d’officiers, et des femmes
et des jeunes filles délicieuses. Le 6e grenadiers et le 46e
d’infanterie, les deux régiments de la brigade à la tête de
laquelle l’Empereur vient de me placer, sont parmi les plus
beaux de toute l’Allemagne. Juge si mes soixante lieutenants
vont être aux petits soins pour la fille de leur général. Mon
enfant bien-aimée, j’espère que tu es contente ? Aimes-tu le
tennis ? Et tu sais, il y a deux bals annoncés pour octobre, un
chez la femme du général de corps d’armée, un chez celle de
mon divisionnaire. Oh ! mais c’est que tu vas être très prise.
Nous aurons aussi à recevoir, naturellement. Ici, j’ai un rang
qu’il s’agit de tenir, tu comprends. Je compte sur toi. Ma
mère m’a souvent dit que tu promettais d’être une excellente
maîtresse de maison. Dans quinze jours, nous
commencerons par un petit thé intime. Il faudra aussi que le
plus tôt possible j’invite à dîner mes deux colonels. Au
cercle, ce n’est tout de même pas aussi bon que chez soi. Tu
vois quels services tu vas me rendre. Je suis fier de toi, tu
sais. Le père d’une fille si jolie ! Tout à l’heure, à la gare, les
gens murmuraient sur notre passage. Si je n’avais pas été en
uniforme, ils auraient parlé plus haut. J’aurais entendu. Cela
m’eût amusé. Pour en revenir à nos invitations, ne sois pas
en peine. J’ai un de mes ordonnances qui a été cuisinier
dans un des meilleurs hôtels de Berlin. Je suis en train de
chercher pour toi une femme de chambre française. Et puis,
il faudra songer à tes robes. Et puis…
– 155 –
Il s’exaltait en parlant ainsi. Il n’avait pas besoin de
proclamer qu’il était fier de sa fille. N’importe qui s’en serait
rendu compte. Et voilà que maintenant il osait à peine la
regarder. Il éprouvait devant elle cette timidité un peu
trouble de l’homme qui s’aperçoit brusquement que son
enfant est devenue une femme.
Axelle l’écoutait avec un curieux mélange de confiance
et de crainte. Était-ce donc vrai ? Suffisait-il de la volonté
humaine pour que l’existence se transformât tout à coup,
apparût comme par enchantement une chose aussi
lumineuse ? Sans doute, puisque son père le lui garantissait.
Et, de fait, pendant quatre ans, elle le crut.
– 156 –
X
– 157 –
Une fois qu’ils furent installés à Posen, M. et
Mlle de Mirrbach purent croire que l’ère de leurs soucis était
close. Le général avait fait vendre les trois quarts des terres
laissées par sa mère ; les sommes ainsi réalisées servirent à
purger les hypothèques dont étaient grevés les quelques
biens qu’il tenait à conserver. Le château de Nikolaïken avait
un besoin urgent de réparations. On y affecta les revenus
des propriétés ainsi libérées. En définitive, il ne resta plus à
M. de Mirrbach d’autres ressources que sa solde.
Heureusement, cette solde était belle, elle lui permettait de
tenir convenablement son rang. Les seules inquiétudes qu’il
put avoir à cette époque lui vinrent de son fils Joachim.
Celui-ci avait eu l’honneur d’être admis aux hussards de la
Garde. Mais les frais vestimentaires obligatoires dans ce
corps d’élite, ainsi que le coût de la vie à Potsdam, étaient
des plus élevés. En outre, le jeune homme s’était mis à jouer,
et l’on ne pouvait songer à le faire rappeler à l’ordre par son
mentor habituel, Michel de Reichendorf, car Michel lui-
même avait du goût pour les cartes, qui ne le traitaient
d’ailleurs pas mieux que son joli cousin.
On était en octobre 1913. Les manœuvres d’automne
venaient de finir. Un matin, le téléphone avertit
Mlle de Mirrbach que le général ramènerait quelqu’un à
déjeuner. Axelle donna deux ou trois ordres. Une heure plus
tard, quand retentit le coup de sonnette qui annonçait le
retour de son père, elle descendit.
L’invité était un officier âgé de trente-cinq ans. Il portait
sans forfanterie le casque noir à aigle d’argent et la tunique
bleu de ciel à collet jonquille des dragons de Bredow. Axelle
n’eut pas besoin de l’intervention paternelle pour savoir qui
– 158 –
était ce lieutenant. Elle avait vu assez souvent des
photographies de lui.
— Ma petite fille, dit le général, voici ton cousin,
Dietrich de Reichendorf, le seul des quatre que tu ne
connaissais pas encore. Il vient d’être nommé tout près d’ici,
à Lüben, au 4e dragons. Dietrich, fais-moi penser à écrire à
ton sujet un mot à ton nouveau colonel. C’est un de mes
camarades de promotion. Ici, la maison t’est ouverte. Je
veux que tu reçoives chez moi la même hospitalité que mes
enfants ont reçue chez ton père.
Durant le repas, les deux hommes ne s’entretinrent que
de questions militaires. Par sa haute stature, par sa carrure
puissante, Dietrich rappelait les autres Reichendorf. Mais il
n’avait ni la morgue brutale d’Hermann et de Conrad, ni la
futilité souriante de Michel. Son visage était plein de grave
réflexion. Le général de Mirrbach parla de tactique nouvelle,
des préceptes qui s’imposeraient selon lui aux états-majors
de demain. Il illustrait sa causerie d’exemples empruntés à la
récente guerre balkanique. Le lieutenant de Reichendorf
écoutait avec une déférence attentive, sous laquelle perçait
son admiration. Il se concilia ainsi la faveur d’Axelle plus
sûrement que s’il eût commencé par lui faire la cour.
— Mon oncle, dit-il enfin, je voudrais pouvoir, sans
risquer de paraître présomptueux, vous dire à quel point je
suis de votre avis. Dans ma modeste sphère, il n’est pas de
jour que je ne vérifie tout ce que vous venez d’exposer avec
tant de clairvoyance. J’ai l’impression que nous continuons à
vivre sur des principes d’un autre âge. Les parades
auxquelles nous perdons nos journées me semblent autant
de futures chevauchées de la Mort. Vous avez eu de la
chance de voir ce que vous avez vu, de servir où vous avez
– 159 –
servi. Qu’est-ce qui me retient de chercher à vous imiter, de
planter là mon uniforme de dragon, de passer moi aussi dans
l’infanterie !
Le général eut un sourire.
— Voilà qui ne manquerait pas de faire pousser les hauts
cris à mon bon cousin Hugo et à sa nichée, dit-il.
Dietrich de Reichendorf haussa les épaules sans
répondre.
Quelques mois plus tard, lorsqu’il eut compris qu’il
aimait Axelle et qu’il désirait l’épouser, Dietrich ne se
conduisit pas comme jadis son oncle en semblable
circonstance. Il ne commença pas par déclarer à la jeune
fille son amour. Correctement, ce fut à M. de Mirrbach qu’il
s’en ouvrit. À son tour, le général mit Axelle au courant.
— Dieu sait, dit-il en terminant, si je prétends te laisser
libre. Cependant, mon enfant, permets-moi de te faire
remarquer combien cette union serait satisfaisante à tous les
points de vue. Dietrich t’aime. Il est sérieux. Sa carrière,
dans laquelle je l’aiderai de mon mieux, promet d’être fort
belle. Enfin et surtout, sa famille, qui s’est alliée plusieurs
fois à la nôtre, est une des plus anciennes de la Prusse. Tu
n’ignores pas le poids de cette dernière considération pour le
monde auquel nous appartenons.
Il s’arrêta, gêné soudain. Axelle, qui l’avait écouté
jusqu’alors sans dire un mot, venait de relever la tête. Peut-
être marquait-elle involontairement ainsi sa surprise de voir,
sur un sujet qu’ils n’avaient jamais abordé, M. de Mirrbach
devenu si raisonnable, du moment qu’il s’agissait d’elle. En
tout cas, elle avait compris. Elle savait le calcul qui était à la
base du projet qu’il venait de lui soumettre. L’homme mûr
– 160 –
s’inclinait devant la règle contre laquelle, vingt-cinq ans
auparavant, le jeune homme s’était insurgé. Le mariage qu’il
proposait à sa fille avait pour but de faire rentrer de façon
définitive dans la norme ce qui en était autrefois sorti.
Cette minute devait être décisive dans la vie d’Axelle de
Mirrbach. Il n’est pas question pour l’instant d’épiloguer, de
rechercher si, lorsqu’elle consentit à devenir la femme d’un
Reichendorf, elle aimait ou n’aimait pas Dietrich ? Il s’agit de
constater qu’en se rangeant aux raisons que lui donnait son
père, Axelle admettait tacitement qu’elle faisait partie d’une
caste dont elle s’engageait à ne discuter désormais ni l’esprit,
ni la loi. La fille de Dora Küntz et de Bernard de Mirrbach
reconnaissait sa dépendance. Elle en acceptait une fois pour
toutes les conséquences sans merci.
– 161 –
Peu à peu les chuchotements se taisaient. Un pesant
sommeil régnait sur tous ces hommes exténués. Aux
discussions puériles, aux propos orduriers succédaient les
ronflements, les exclamations burlesques des dormeurs en
proie aux cauchemars. De temps en temps une plainte, un
soupir douloureux. Quelle atmosphère asphyxiante ! Quels
relents hideux ! Quel écœurement !… Ai-je le droit de
m’exprimer de la sorte ? Voilà donc tout ce que je trouve à
dire du calvaire de mes camarades, alors que je devrais avoir
sans cesse présente à la mémoire cette misérable vie,
l’affreuse monotonie de ces journées, les coups, la fatigue, la
faim ? Je ne tente pas de me justifier. Je ne cherche qu’à
montrer la profondeur de l’abîme qui se creusait entre eux et
moi. Lorsque je survenais, les conversations cessaient. On se
mettait à parler bas. Tout entier au rêve dans lequel je vivais,
je ne prenais pas garde à cette défiance grandissante. Je
m’obstinais à ne pas vouloir y prêter attention, et je rendais
chaque jour plus difficile la tâche des défenseurs qui me
restaient encore.
Mopti, le Sénégalais, avait maintenant sa paillasse à
côté de la mienne. J’entendais sa respiration sifflante de
pauvre animal dont les jours sont comptés. Une des quatre
fenêtres de la chambre s’ouvrait derrière moi. Tout l’hiver,
ces fenêtres avaient donné lieu à d’interminables disputes,
les uns les maintenant fermées à cause du froid, les autres
protestant avec indignation contre le manque d’air. Depuis
quelques jours, l’approche de l’été permettait de les laisser
ouvertes. Quand tout le monde était endormi, je me levais
avec précaution. Je m’accoudais à l’appui raboteux,
repoussais sans bruit le contrevent. Un peu de fraîcheur
baignait mes tempes. Le vent qui me l’apportait venait de la
mer. Dans quelques instants, il ferait frémir les hêtres
dressés fantastiquement autour de la tragique masure de
– 162 –
Reichendorf. Il pénétrerait dans la chambre de
Mlle de Mirrbach. À vol d’oiseau, une lieue au plus me
séparait d’Axelle endormie. Sa chevelure dénouée devait la
couvrir presque tout entière. La moiteur de cette nuit
orageuse, le coassement des grenouilles, le buccin effréné
des moustiques la tenaient sans doute éveillée. À quoi
pouvait-elle songer ? Allait-elle venir à son balcon ? Sentait-
elle au fond de sa gorge cette brûlure, cette sécheresse dont
la mienne était présentement comme dévorée ? Les fils de
fer barbelés du capitaine Elbing pouvaient bien retenir mon
corps derrière la triple et quadruple haie de leurs ronces
métalliques, ils ne réussissaient pas à m’empêcher
d’imaginer, là-bas, dans la chambre d’Arndt, le corps
d’Axelle dévêtu.
La lune surgissait. Elle répandait sa lumière de suaire
sur les dunes d’alentour. Les heures se succédaient,
jalonnées, par les appels rauques et le piétinement de la
patrouille de relève. Je distinguais les ombres massives des
sentinelles, et, parfois, pareil à un éclair de chaleur, le bref
scintillement d’une baïonnette. Le clapotis des flots martelait
sourdement la plage. Enfer glacial pendant l’hiver, voici que
ce désert était en passe de se transformer en Sahara… Une
brise étouffante chassait dans le ciel acajou des nuages aux
teintes ferrugineuses. Quelle suffocation ! Quelle angoisse !
Maintenant, ce n’était plus aux quelques kilomètres qui me
séparaient d’Axelle que je songeais, mais à tout le reste ; au
passé de cette fille de junkers, à qui ses souffrances d’enfant
avaient dû inspirer la terreur de tout ce qui risquait
d’attenter à la loi de sa caste ; au présent, qui dressait l’une
contre l’autre, dans une guerre inexpiable, deux nations qui
se détestaient, la sienne et la mienne ; à l’avenir, plus chargé
de haine encore. Et soudain, en dépit de toute logique, un
rayon d’espoir insensé se mettait à illuminer ces ténèbres.
– 163 –
Tous les raisonnements auxquels je venais de me livrer, je
les refaisais maintenant en sens inverse. Je reprenais
courage devant le chemin parcouru, devant les gains réalisés
en moins de trois mois. Il y avait seulement quelques
semaines, Mlle de Mirrbach ne daignait même pas
s’apercevoir de mon existence. À présent, il ne se passait pas
de journée que nous n’échangions quelques mots. Elle ne
cherchait plus à m’éviter. Et hier, dans ce pavillon où, pour
la première fois, je lui avais adressé la parole sans autre
résultat que de m’attirer la plus méprisante des réponses,
oui, hier, que s’était-il passé ? Voulant m’indiquer l’endroit de
la muraille où elle désirait que fût branchée une prise de
courant, elle était montée sur un escabeau puis sur une
table. Pour redescendre, elle avait eu besoin de mon aide.
Elle m’avait tendu la main. Par l’intermédiaire de cette main,
j’avais senti, une seconde, s’appuyer à mon bras tout le corps
d’Axelle. C’était un fait, cela aussi ! Aurais-je jamais pu me
douter d’une telle joie, lorsque, du fond des douves
boueuses, je la voyais apparaître, lointaine et froide, sur la
terrasse du château ? Qui m’aurait dit qu’un jour, et dans un
temps si rapproché, ma main serrerait sa main, la main
d’Axelle ? Ce nom, je ne pouvais m’arrêter de le redire ;
Chaque fois, il me semblait qu’un timbre d’or prolongeait
délicieusement, à l’infini, ses vibrations dans tout mon être.
Quand j’étais près d’elle, je ne pensais qu’à fuir, pour mieux
pouvoir penser à elle. Quand je ne la voyais plus, je ne
songeais qu’à l’instant qui me mettrait de nouveau en sa
présence. Mes nuits se passaient à combiner les choses que
je me jurais que je lui dirais. J’essayais de deviner ses
réponses. Je décidais de la façon dont à mon tour j’y
répliquerais. Mais à quoi bon m’égarer dans l’énumération
de ces folies, alors qu’une seule les résume toutes ! Je
l’aimais.
– 164 –
Ce matin-là, en pénétrant dans l’office, j’interpellai avec
autorité la vieille Dominica.
— Qu’y a-t-il, monsieur Dumaine ?
Elle avait fini, elle aussi, par me parler, et elle m’appelait
Monsieur. Tout le monde au château m’appelait Monsieur, à
part le général, bien entendu.
— Regardez-moi cela.
Des poches de ma capote, je retirai une demi-douzaine
de petits paquets que j’alignai sur la table : du sucre, du
chocolat, du café, du thé.
Elle hésitait un peu devant toutes ces merveilles.
— C’est que je ne sais pas si je dois…
— Prenez toujours, Dominica. Je ne vous donne que ce
que j’ai en trop, je vous assure.
Je mentais, inutile de le dire. Et je n’insiste pas sur
l’habileté qu’il me fallait, à chaque arrivage de colis, pour
prélever sur le contenu des miens la part que j’escamotais
ainsi au profit des habitants de Reichendorf.
Dominica hocha la tête avec admiration.
— La France continue à être si riche que cela !
— Très riche, vous le voyez bien, Dominica.
— Tant mieux, puisqu’on dit que nos armées vont être à
Paris la semaine prochaine. En attendant, je vous remercie,
monsieur Dumaine. Pourvu qu’ici on ne s’aperçoive de rien.
Avec le général, ce n’est pas très difficile. Mais Mademoiselle
– 165 –
est moins commode à tromper. L’autre jour, elle s’est arrêtée
devant un morceau de sucre que je n’avais pas eu le temps
d’écraser comme les autres. « Où avez-vous pris ce sucre,
Dominica ? » J’ai été obligée d’inventer une histoire de boîte
retrouvée au fond d’un placard. Dame, c’est qu’à un pfennig
près, elle connaît les ressources du château. Encore une fois
merci, monsieur Dumaine.
D’un geste d’avare elle rafla les paquets, puis, les ayant
fait disparaître, elle reprit son tricot au coin de la cheminée.
Jamais elle ne s’était montrée aussi loquace.
Gottlieb survint.
— Dépêchez-vous de déjeuner, me dit-il. Mademoiselle
vous attend au pavillon. Vous allez avoir à travailler pour
elle toute la journée.
— Diable ! C’est qu’avant-hier le général m’a dit de
m’occuper cette après-midi de ses vitrines.
— Tout est changé. En raison des événements
considérables qui sont en train de s’accomplir, Son
Excellence a décidé de partir un jour plus tôt pour Berlin. Je
viens de l’accompagner à la gare.
Nous étions aux tout derniers jours de mai. Or, le
premier de chaque mois, le général faisait le voyage de la
capitale ; il était vice-président d’une société d’officiers de
cavalerie retraités dont le banquet annuel avait lieu à cette
date. Je devais apprendre par la suite qu’il profitait de son
passage à Berlin pour négocier la prorogation de certains
billets où le nom de Reichendorf avait le tort de s’étaler en
toutes lettres. Il faisait aussi des visites dans les ministères
en vue de hâter le paiement d’indemnités pour dommages
de guerre promises à la succession Mirrbach. Peut-être aussi
– 166 –
tentait-il quelques timides démarches du côté de la Cassette
Impériale.
Je posai la main, sur l’épaule de Gottlieb.
— Des événements considérables ! Qu’est-ce que cela
signifie ? Il est vrai que vous avez l’air bien satisfait, ce
matin.
— Il y a de quoi, monsieur Dumaine, dit le valet avec
importance.
— Peut-on savoir ?
— Notre armée vient de remporter une grande, très
grande victoire.
— Vraiment, fis-je, sceptique, mais peu soucieux
néanmoins d’obtenir des précisions. Eh bien, tant mieux
pour vous, mon garçon. Dans un mois, vous avez à passer
de nouveau devant une commission de réforme. Puisque les
affaires de l’armée allemande sont si prospères, vous serez
maintenu dans votre situation actuelle. Vous aimez autant, je
pense, rester ici, que de vous en aller là-bas coopérer à la
cueillette de nouveaux lauriers. À tout à l’heure.
Sur la terrasse, je constatais que le temps, beau au début
de la journée, était en train de changer. Le ciel prenait cette
couleur roussâtre qui annonce dans ces pays une tempête de
sable toute proche. Le vent s’élevait déjà. Il ridait les eaux
des étangs, au ras desquelles les hirondelles volaient avec
des cris plaintifs. Encore un jour où il valait mieux ne pas
aller en corvée.
Accoudée sur le divan du pavillon, Mlle de Mirrbach était
plongée dans la lecture des journaux. À mon entrée, elle se
leva.
– 167 –
— Gottlieb vous a prévenu ! Mon oncle est à Berlin. Il a
permis que vous travailliez pour moi. Je tenais à vous
donner quelques indications.
Il s’agissait de remplacement des lampes électriques.
Nous nous mîmes rapidement d’accord.
— Il paraît que l’armée allemande a remporté un succès,
dis-je, comme Axelle allait sortir.
Elle eut un geste affirmatif.
— Sur la Somme, probablement.
— Non, pas sur la Somme. Ce sont vos positions du
Chemin des Dames qui viennent d’être enlevées.
— Le Chemin des Dames ?
— Oui. Soissons et Fère-en-Tardenois ont été pris hier. Il
paraît que la Marne est atteinte.
— La Marne, en deux jours ! m’exclamai-je. Allons
donc ! Mais c’est impossible !
Avec hauteur, elle me remit les journaux.
— Voyez vous-même, dit-elle sèchement. Vous avez là
les communiqués français jusqu’au 30 mai. Nos journaux les
donnent toujours, à la différence des vôtres, où l’on
chercherait vainement, vous le savez, les communiqués
allemands.
Plein de stupeur, je lus. Aucune discussion n’était
possible. Il n’y avait qu’à se rendre à l’évidence.
— Excusez-moi, murmurai-je.
– 168 –
Nous nous tûmes un instant. Puis, Mlle de Mirrbach dit
d’une voix grave :
— C’est une nouvelle très importante, n’est-ce pas ?
— Très importante.
— C’était bien au Chemin des Dames que vous étiez, il y
a trois ans, lorsque…
— Quand j’ai été fait prisonnier ? Oui. Nous tenions le
secteur depuis six mois. Des positions formidables, de part
et d’autre. On s’en rendait compte. Personne n’attaquait plus.
Il y avait des journées entières sans un coup de fusil. Et ce
sont ces lignes-là qui, en quelques heures… Non, voyez-
vous, je ne comprends pas.
De nouveau, le silence se fit, et, de nouveau, ce fut
Axelle qui le rompit.
— C’est la guerre, dit-elle.
Je la regardai prononcer ce mot terrible. Jamais elle ne
m’avait paru si frêle, si douce, toute menue dans sa robe de
deuil aux manchettes de dentelle blanche. Ses paupières
étaient baissées. Ses doigts, immobiles comme le reste de
son corps, restaient crispés sur les grains d’ambre de son
collier.
— C’est la guerre, reprit-elle. Ce qui vient d’arriver
devait arriver un jour, pour les uns ou pour les autres.
Je courbai le front avec une docilité morne.
— La paix sera signée plus vite, poursuivit-elle.
Je me taisais. Elle continua.
– 169 –
— La paix, elle ne pouvait venir qu’ainsi. Ce sera pour
vous la fin de vos souffrances. Quand la paix sera signée,
vous rentrerez chez vous. Vous serez heureux.
Lentement, elle répéta :
— Vous serez heureux.
Je relevai la tête, étonné de son insistance. Mais la
nuance d’émotion que j’avais cru saisir dans sa voix avait
disparu. Je n’en découvrais en tout cas aucune trace sur son
visage.
— Je vous laisse, dit-elle.
Maintenant, elle était en train de lutter avec le manteau
de cuir qu’elle avait coutume de mettre tous les jours de
pluie pour errer dans les environs. Elle n’arrivait pas à
l’endosser. Machinalement, sans me rendre compte de la
familiarité de mon geste, je l’y aidai.
— Merci.
Au même instant, une rafale vint fermer avec fracas la
porte que j’avais laissée ouverte. Une grêle de sable s’abattit
sur les vitres.
— Par un temps pareil, vous sortez !
Elle haussa les épaules.
— S’il fallait attendre qu’il fît beau, ici, dit-elle, on n’irait
jamais se promener. Allons, au revoir !
Une minute plus tard, je l’aperçus, sautant de pierre en
pierre, sur la digue à demi démolie qui filait vers l’Est au
milieu des marais. Puis sa silhouette disparut dans un
tourbillon de poussière jaune. Alors, ma pensée,
– 170 –
l’abandonnant un moment, retourna aux événements dont
nous venions de nous entretenir. Cette fois, il n’y avait plus
d’illusion à avoir, la fin approchait, la Paix, comme disait
Axelle. Quant à mon bonheur, puisqu’elle daignait s’en
inquiéter, c’était autre chose. J’aurais pu répondre à
Mlle de Mirrbach qu’il avait cessé de dépendre de l’issue,
heureuse ou malheureuse, des événements.
– 172 –
— Plutôt crever que de leur demander quelque chose,
fit-il.
Âprement, il poursuivit.
— Oui, plutôt crever ! Mais auparavant, il ne sera pas dit
que je n’aurai pas essayé de mettre les voiles.
— Ça y est ! pleurnicha l’adjudant Claverie.
Encore un qui parle de s’évader. Ça n’arrive que dans ma
chambrée, ces histoires-là.
— Chut ! fit Sylvestre. Écoutez.
Des cris, des chants, des bruits de verres et de bouteilles
partaient d’un des baraquements voisins.
— C’est les Boches, dit Fichet. Ils ont touché chacun une
canette de bière, pour fêter leur victoire. Entendez-les donc.
Nach Paris ! Nach Paris. On vous en foutra, salauds !
— C’est peut-être toi qui te chargeras de leur en foutre,
ricana Gourrut. En attendant, les copains du Chemin des
Dames se sont barrés. Bravo, les potes ! La fin, et vivement !
La nuit venait. Nous nous étions tus. Seule, la voix
fiévreuse d’Audemard répétait avec obstination :
— Les voiles ! Mettre les voiles, bon Dieu !
De nouveau, le fausset de Gourrut retentit.
— Un conseil, vieux : boucle-la. Quand on veut risquer
un coup comme ça, il vaut mieux ne pas mettre tout le
monde au courant. Surtout que les Boches ont des oreilles,
ici.
– 173 –
Un grand silence se fit. Et j’eus soudain la sensation que,
dans l’ombre, toutes les têtes se tournaient de mon côté.
Ce n’était pas la première fois que le misérable me
décochait une perfidie de ce genre. Pourquoi n’ai-je pas
laissé passer celle-là comme les autres, je l’ignore. Ce fut
d’un geste machinal que je me levai et marchai vers Gourrut.
L’obscurité s’était faite. Je ne le vis que lorsque je fus tout
près de lui.
— Que veux-tu dire ?
— Ce que je veux dire ? Tu as du culot. Hé, les autres,
vous avez entendu. Quand je dis que nous avons parmi nous
un faux frère, vous voyez qui c’est qui éprouve le besoin de
venir me demander ce que ça signifie !
— Que veux-tu dire ? répétais-je…
— Non, mais des fois, à force de parler avec tes Boches,
c’est-il vrai que tu comprendrais plus le français ?
Oui, on me l’a dit ensuite, ce qui se passa fut très rapide.
On nous sépara comme nous venions de rouler à terre, nous
tenant à la gorge. À présent, Gourrut, assez malmené,
continuait à hurler des ignominies dans son coin, tandis que
l’adjudant Claverie se répandait en lamentations, et que les
autres, tous les autres, Fichet, Vandaële, Guérin, Sylvestre,
jusqu’au pauvre Audemard lui-même, m’entouraient, me
serraient les mains. « Prêter attention à de telles sottises !
Est-ce que je n’étais pas fou ? Cela en valait-il la peine ? Est-
ce que je ne connaissais donc pas celui qui m’injuriait ! »
Hélas ! Les braves gens avaient beau faire, en me multipliant
ainsi les marques de leur confiance, je sentais bien que
c’était eux-mêmes qu’ils cherchaient à rassurer sur mon
compte. Tout à l’heure, au moment de l’insulte, si une seule
– 174 –
voix s’était élevée en ma faveur, oui, peut-être, la certitude
affreuse de mon isolement m’eût été épargnée ! Maintenant,
il était trop tard, et les mains qui se tendaient vers moi ne
réussissaient qu’à m’en convaincre davantage.
– 175 –
XI
– 176 –
par deux fois, a refusé d’exécuter un ordre que son gardien
lui donnait, il y entrera à son tour pour une semaine, dès que
le médecin l’aura jugé en état d’accomplir sa punition. Vous
voyez que je suis au courant.
Parlant ainsi, il me regardait avec curiosité.
— Mais vous-même, qu’avez-vous au front ? Serait-ce
également le gefreiter Billig qui…
— Un coup de marteau que je me suis donné en perçant
une muraille, répondis-je.
— Au château ?
— Au château.
— Hier après-midi ?
— Hier après-midi.
— En ce cas, voici un coup dont l’effet aura été à
retardement. Je vous ai croisé hier soir, comme vous
reveniez de Reichendorf. Il m’a bien semblé que vous n’aviez
alors aucune trace de meurtrissure.
Je me gardai de répondre. Il eut une moue qui devait
signifier : « Après tout, c’est votre affaire ; ».
— Vous pouvez disposer, nous dit-il.
– 177 –
— Mademoiselle vous a attendu, dit-il. Elle est partie il y
a environ un quart d’heure, après m’avoir chargé de vous
montrer les deux ou trois détails du pavillon dont elle vous
demande de vous occuper.
— Quoi ! fis-je, elle est sortie ? Mais le temps menace
d’être encore plus mauvais aujourd’hui qu’hier !…
Ce n’était pas une exagération. Pour l’instant, il ne
pleuvait pas. Il n’y avait pas de vent non plus. Sous un ciel
de cuivre pâle, dans lequel on eût cherché vainement
l’endroit où le soleil pouvait en être de sa course,
l’atmosphère apparaissait remarquablement claire. Le relief
du paysage se découpait avec une netteté impressionnante,
comme figée. L’excès même de ce calme ne laissait aucun
doute. On sentait que la tourmente, bridée au cours de la
nuit, allait de nouveau faire rage, et que son déchaînement
serait encore plus redoutable après ces quelques heures
d’accalmie.
Gottlieb n’avait pas relevé mon exclamation. Il était en
train d’observer avec un soin particulier un vol d’oiseaux qui
venait de la plage dans notre direction. Ils passèrent avec
des sifflements aigus, et si près de nous que je pus distinguer
leurs pieds palmés, leur queue fourchue, la teinte gris-fumée
de leur plumage.
— Les pétrels de tempête, dit le valet. Ils se hâtent vers
le Sud, vers l’intérieur des terres. Écoutez leurs cris affolés. Il
doit se préparer en mer un joli coup de tabac. Vous voyez
que je suis de votre avis pour ce qui est du temps. Vous
pensez bien que je n’ai pas manqué d’avertir Mademoiselle.
Mais si vous croyez que c’est commode de lui faire changer
d’idée ! On dirait que plus la bourrasque est forte, plus elle
est contente. D’ailleurs, elle ne s’éloigne jamais beaucoup.
– 178 –
Quand les choses commenceront à se gâter sérieusement,
elle en sera quitte pour rebrousser chemin. Allons, venez
déjeuner. Tiens, qu’est-ce que vous vous êtes fait au front ?
Derechef, je dus conter une histoire ; pas la même qu’au
capitaine Elbing. Elle fut accueillie avec moins d’incrédulité
que la première.
— Venez, répéta Gottlieb.
Jamais encore je n’avais ressenti à l’intérieur du château
plus poignante impression de solitude. Dans les recoins
obscurs de la galerie du rez-de-chaussée, les rafales avaient
les mêmes râles qu’au fond d’une forêt d’hiver. Au premier
étage retentit le bruit lointain d’une porte que le vent fermait
avec fracas.
Quand nous fûmes dans la cuisine, Gottlieb me versa un
bol de lait. D’ordinaire, ce soin incombait à la vieille
Dominica.
— Votre tante serait-elle souffrante ?
— Non, grâce à Dieu. Mademoiselle lui a donné
l’autorisation d’aller à Kœnigsberg, où nous avons de la
famille. Elle doit en profiter pour faire quelques
commissions.
Ayant disposé sur un coin de table des sacs de plomb,
des douilles, une boîte à poudre, il s’était mis à faire des
cartouches. J’entendais la plainte aiguë du carton comprimé
par la rondelle métallique du sertisseur.
— Vous allez à la chasse ?
— Je vais essayer de remplir un peu le garde-manger.
Par un temps pareil, le gibier est affolé, et on a chance de
– 179 –
réussir des coups très profitables. Un jour de tempête
comme celui-ci, avec une seule cartouche, j’ai tué sept
canards. Vous comprenez, au prix que va maintenant
chercher la poudre !…
Quelques grains de cette précieuse poudre s’étaient
répandus sur la table. Âprement, il les recueillit à l’aide d’une
feuille de papier et leur fit réintégrer la boîte. Puis il prit sa
canardière. S’approchant de la fenêtre, il jeta un regard sur le
ciel qui s’obscurcissait de plus en plus.
— J’espère que Mademoiselle ne s’attardera pas, dit-il.
Si elle rentre avant moi, voulez-vous lui expliquer que je suis
en quête d’un petit rôti.
— C’est entendu.
— Vous n’avez besoin de rien ?
— De rien.
— À tout à l’heure.
Je sortis sur ses pas pour aller reprendre mon travail au
pavillon. Les événements de ces dernières journées n’étaient
guère de nature, on l’avouera, à diriger mon attention vers le
côté comique des choses. Je n’aurais pas manqué sans cela
de goûter l’ironie des circonstances qui confiaient ce matin à
un prisonnier de guerre français la garde de l’altier domaine
de Reichendorf.
Toute la matinée, m’efforçant de dompter une anxiété
qui ne faisait que croître, je travaillai. La tempête ne
diminuait pas. Vers midi, je distinguai, parmi le
déchaînement de la pluie et du vent, un bruit de pas qui
s’approchaient. Trempé des pieds à la tête, Gottlieb surgit
sur le seuil du pavillon.
– 180 –
— Bonne chasse ? demandai-je.
— Il s’agit bien de chasse ! Mademoiselle n’est pas de
retour. Je viens de la chercher dans tout le château.
J’espérais la trouver ici.
— Commencez par fermer la porte, dis-je. Autrement,
tout le mobilier va s’envoler. Là ! Vous disiez donc ?
— Je dis que Mademoiselle n’est pas rentrée, et que je
suis inquiet.
— Est-ce la première fois qu’elle reste absente aussi
longtemps.
— Non, sans doute. Mais c’est peut-être la première fois
qu’elle est dehors par une telle bourrasque.
— Elle connaît bien les environs. Elle ne risque donc pas
de s’égarer.
— Je ne pense pas.
— Alors, que craignez-vous pour elle ?
Il hésitait à répondre. Son air soucieux disait assez qu’il
n’osait aller jusqu’au bout de sa pensée.
— Pourquoi vous taisez-vous ?
— Je vais vous expliquer ce qui me chiffonne, fit-il
enfin. Il y a entre la plage et l’étang que vous apercevez là-
bas, que vous devriez apercevoir, plutôt, car avec ces
damnés tourbillons de poussière, toute la ligne d’horizon est
brouillée, – il y a donc là-bas, dis-je, trois ou quatre cents
mètres d’un sable assez traître. Chaque hiver, des moutons
trouvent le moyen de s’y enliser. D’ordinaire, en cette saison,
il n’y a rien à craindre ; le sol est ferme. Mais un orage
– 181 –
comme celui-ci, qui dure depuis deux jours, peut suffire à
tout bouleverser.
— Et Mademoiselle Axelle ignore l’existence de ce
danger ?
— Pensez-vous ! Je crains au contraire qu’elle ne se fie
trop à sa connaissance du pays. L’endroit dont je vous parle
constitue un excellent raccourci pour gagner un bois de
sapins, et, par delà ce bois, une portion de la plage d’où l’on
a une vue superbe sur la côte orientale, et où Mademoiselle
aime fort à se promener. Comprenez-vous ? J’ai peur que,
désireuse d’aller plus vite…
Je lui coupai la parole.
— Dans ces conditions, il n’y a qu’un parti à prendre, et
vous savez lequel ?
— M’en aller voir où elle peut bien être ? C’est ce que je
vais faire. Si pendant ce temps-là, vous voulez déjeuner…
— Je ne suis pas pressé. Nous déjeunerons à notre
retour.
Il me regarda avec ahurissement.
— À notre retour ? Comment cela ? Vous voudriez…
— Aller aussi à sa recherche ? Tiens, bien sûr ! À nous
deux, nous battrons plus de terrain, et avec plus de rapidité.
Vous irez d’un côté, moi de l’autre.
Il se grattait l’oreille. Mon projet paraissait le remplir de
stupeur.
— Je ne sais, commença-t-il, si mon devoir…
– 182 –
— Oh ! fis-je, ne plaisantons pas. Votre devoir, puisque
vous raisonnez de la sorte, eût d’abord consisté ce matin à
ne pas me laisser seul, pour courir après les macreuses. Si
j’avais voulu, hein, pendant votre absence… Vous n’auriez
plus retrouvé grand monde, à Reichendorf. Allons, pas
d’enfantillage.
Il continuait à rouler des yeux effarés. L’idée d’un
prisonnier lâché bénévolement en pleine campagne
confondait son imagination.
— Le général, que dira-t-il, si jamais…
— Le général ? Je sais surtout ce qu’il dira s’il vient à
apprendre qu’après avoir permis à sa nièce de quitter le
château par un temps pareil, vous n’avez pas fait tout ce qui
était en votre pouvoir pour la retrouver. À ce moment-là,
mon garçon, je vous en donne ma parole, j’aime autant ne
pas être à votre place.
Cette perspective le convainquit.
— Vous avez raison. Il faut partir. Vite.
— Un instant, s’il vous plaît. Commençons par passer au
château. Je tiens à prendre ma capote. Et puis, il y a dans le
vestibule un plan de la région que je voudrais bien consulter.
Je ne suis jamais encore allé me promener par là, moi.
Il eut naturellement toutes les peines du monde à
déchiffrer la carte en question, sur laquelle son gros doigt
tremblait. Nous éprouvâmes quelques difficultés à nous
mettre d’accord.
— Le sable dangereux, c’est bien ici ?
— Oui, je crois.
– 183 –
— Parfaitement. Et voilà le bois de sapins. À merveille !
Dans ces conditions, vous allez partir de la droite. C’est plus
long, mais, avec votre habitude du pays, vous irez plus vite.
Moi je prends la gauche. Je gagnerai la côte par la chaussée
que voici. Nous longerons la plage, et nous nous rejoindrons
ici, voyez : à l’embouchure de ce petit ruisseau ? Vous le
connaissez, ce ruisseau ? Vous savez où il est ?
— Je le sais.
— Bon. Dieu veuille, quand nous nous retrouverons, que
l’un de nous ait avec lui Mlle de Mirrbach. Deux… Quatre…
environ six kilomètres pour vous. À peu près une lieue pour
moi. C’est compris ? Vous par ici, moi par là. Au revoir, et en
avant.
La chaussée sur laquelle j’avançais maintenant était
celle où j’avais vu Mlle de Mirrbach s’engager la veille. Elle
partait de l’enceinte du château et s’en allait se perdre à une
demi-lieue, dans les marais. Un siècle auparavant, du temps
de la magnificence de Reichendorf, elle avait dû avoir sa
raison d’être, soit qu’elle servît alors à lutter contre
l’envahissement des dunes, soit qu’elle prévînt, à la saison
chaude, l’assèchement des étangs dont la richesse en
poissons faisait l’orgueil de ce domaine. Aujourd’hui, elle
n’empêchait plus les sables de s’accumuler, ni les eaux de
s’enfuir. Elle n’était qu’une ruine de plus dans l’universelle
dévastation. Elle ne constituait plus qu’un mode précaire de
cheminement au milieu des marécages. Quand il faisait
beau, cet exercice de voltige n’était pas déjà très commode.
Dans l’ouragan qui soufflait ce jour-là, seule la pensée que
Mlle de Mirrbach m’avait précédé quelques heures
auparavant sur ces débris croulants m’empêcha de me
demander si je n’avais pas trop présumé de mes forces. Le
– 184 –
sable balayé à travers l’espace se mêlait à la pluie et
retombait en une espèce de suie blanchâtre qui bouchait
l’horizon autant que la plus épaisse des brumes. Le vent me
faisait vaciller sur la pierre que j’allais quitter et manquer
celle que je voulais atteindre. La plainte stridente des
roseaux et des joncs, courbés au ras des flots par la
tourmente, m’entourait de tous côtés. Par moment, à deux
ou trois mètres à peine, un grand oiseau de mer surgissait
soudain du brouillard avec un cri plein d’effroi. Ses ailes
ballantes claquaient comme des voiles. Un instant, tendu de
tous ses nerfs contre la tempête il parvenait, par un miracle
d’équilibre, à se maintenir immobile au milieu de ce
déchaînement ; puis, il s’abandonnait, et disparaissait
poussant un cri plus lugubre encore que le premier.
Au prix des difficultés que je viens de dire, je finis par
atteindre un tertre étroit sur lequel se dressait un maigre
bouquet d’arbrisseaux dévastés par l’orage. Celui-ci était loin
de se calmer ; cependant, les vapeurs qui depuis l’aube
obstruaient toute vue commençaient à s’éclaircir. La
chaussée finissait à cet endroit, avec les marais. Je n’avais
plus devant moi, me séparant de la côte, qu’une nappe
sablonneuse, sur laquelle je pouvais avancer sans avoir à
lutter désormais contre d’autres ennemis que la pluie et le
vent ; le sable, affermi par le voisinage immédiat de la plage,
ne s’enfonçait plus sous mes pieds. La ligne noire d’une forêt
de mélèzes s’étendait à ma droite et venait rejoindre le
littoral. C’était dans cette direction que je devais retrouver
Gottlieb. À ma gauche, la muraille moutonnante de la mer
semblait clore le paysage qu’elle dominait. Je marchai de ce
côté. Je n’étais plus obligé à chaque pas d’épier le caillou sur
lequel j’allais avoir à bondir. Mon allure s’accéléra. Un
sentiment d’exaltation que je n’arrivais pas à analyser me
soulevait, dilatait mes poumons, me donnait des ailes. Ce
– 185 –
n’était pas seulement la hâte d’arracher Axelle à un danger
possible qui me poussait ainsi en avant. Quoi, alors ? D’où
me venait cette subite alacrité, ce besoin de braver les
éléments, de m’enfoncer dans les embruns avec ivresse ? Et
brusquement, je compris : c’était la première fois depuis trois
années que je me trouvais seul, c’est-à-dire libre. C’était la
première fois, depuis trois ans, que je pouvais porter mes
pas où il me plaisait sans m’attirer un brutal holà, sans être
soumis au contrôle d’une surveillance avilissante. Un long
frisson de bonheur me secoua. Éperdu, je me mis à courir.
Toujours à la même allure, je longeai le rivage pendant
plusieurs centaines de mètres. Les vagues qui s’effondraient
avec fracas le couvraient de racines de pourpiers, de
méduses aux teintes d’opale, de paquets d’algues semblables
à des pieuvres mortes. L’écume s’éparpillait sur le ciel brun
en une multitude de flocons blancs. Du côté de la terre, la
chaîne ténébreuse des sapins grandissait, se rapprochait de
la côte. Bientôt il n’y eut plus entre les flots et les arbres
qu’une mince bande de sable humide sur laquelle je
continuais à courir. Une dune haute de quelques pieds
poussait son promontoire jusque dans la mer. Je la gravis,
sans ralentir autrement ma course, m’accrochant aux
branches retombantes des sapins. Ayant atteint son faîte, je
m’arrêtai, moins dans le but de reprendre haleine que pour
promener un rapide coup d’œil sur le nouvel aspect du
littoral qui venait de s’offrir à ma vue.
Fallait-il saluer dans cette transformation de moi-même
l’effet des éphémères heures de liberté que j’étais en train de
vivre ? Toujours est-il que, pour la première fois depuis bien
longtemps, je me mis à regarder le paysage avec d’autres
yeux que ceux de l’indifférence ou de la haine. Je ne lui fis
supporter le poids d’aucune de mes rancœurs d’ennemi, de
– 186 –
mes souffrances de prisonnier. Je ne lui marchandai pas
l’admiration dont il me parut digne. De fait, la mortelle
monotonie de cette mer déserte, ce sable sur lequel je
n’avais pas encore rencontré la trace d’un seul être humain,
ce ciel nordique au bas duquel rôdait une confuse lueur
d’abîme, la rumeur de la bise parmi les sapins, tout cela
composait un ensemble qui atteignait à la grandeur et à la
beauté à force d’affreuse mélancolie. Tel il était donc, le
triste royaume d’Axelle ! Mais je n’avais déjà perdu que trop
de temps à le contempler. Je m’apprêtais à reprendre ma
course lorsque je tressaillis. La terrible anxiété qui ne cessait
de grandir en moi depuis une heure se dissipa. Je venais
d’apercevoir Mlle de Mirrbach.
– 187 –
Assez peu à mon aise, je préférai néanmoins ne pas
attendre qu’elle m’interrogeât.
— Gottlieb était inquiet… commençai-je.
Je n’osai pas ajouter : « Et moi aussi ».
— De quoi Gottlieb se mêle-t-il. C’est lui qui vous a
envoyé ?
— Il est venu également.
— Ah ! Où est-il ?
— Pas loin d’ici.
Et je me mis à lui expliquer de quelle façon nous avions
cru devoir procéder pour aller à sa recherche.
Elle écoutait, les sourcils froncés.
— Il doit être arrivé au ruisseau où vous vous êtes
donné rendez-vous. Je connais l’endroit. C’est à dix minutes
à peine. Voulez-vous être assez bon pour y aller, et pour dire
à Gottlieb que je n’ai pas besoin de lui. Qu’il rentre au
château par le chemin qu’il a pris pour venir.
— Dois-je moi-même rentrer avec lui ?
Il me sembla qu’elle eût préféré n’avoir pas à répondre à
cette question.
— Non, dit-elle, après avoir paru hésiter. Revenez ici. Il
faut que je sache si vous avez trouvé Gottlieb.
Je ne tardai pas à être auprès du valet.
— Soyez tranquille, criai-je, du plus loin que je l’aperçus.
— Eh bien !
– 188 –
— Elle est là.
— Il ne lui est rien arrivé ?
— Non, rien. Elle vous fait dire de ne pas vous inquiéter.
Rentrez de votre côté. Elle n’a pas besoin de vous.
Il était ému, le pauvre diable. Il tint à me multiplier les
témoignages de sa gratitude.
— Et dire, monsieur Dumaine, que je voulais vous
empêcher de venir !
Quelques considérations suivirent, sur les agréables
exceptions que constituent certains Français par rapport au
reste de la race. Mais je lui avais déjà tourné le dos. Je
refaisais à toute vitesse le chemin que je venais de parcourir.
Mlle de Mirrbach m’attendait, assise sur le tronc d’un
sapin.
— Vous l’avez vu ?
— Oui. Il rentre.
Je m’aperçus qu’elle me considérait avec une certaine
anxiété. On eût dit qu’elle avait une question à me poser, et
qu’elle n’osait pas.
— Que lui avez-vous dit ? finit-elle par demander.
— Que vous reveniez par l’autre chemin.
— Ce n’est pas cela. Ne lui avez-vous pas parlé de ce
que je faisais, quand vous êtes arrivé ?
Peut-être serais-je arrivé à ne pas trahir mon
étonnement à l’entendre me parler de la sorte. Mais au
même instant, je venais de faire une curieuse remarque : la
– 189 –
perche dont se servait Mlle de Mirrbach quelques minutes
auparavant pour remuer le sable de la crique, cette perche
avait disparu.
— Je n’ai rien dit d’autre à Gottlieb, murmurai-je,
balbutiant comme si je mentais.
Ma réponse ne diminua guère l’embarras d’Axelle.
— Il faut me faire une promesse, réussit-elle à dire enfin.
Oui, une promesse. Ne parlez à personne de ce que vous
venez de voir. Jamais, vous m’entendez ? À personne.
— Je vous le promets, dis-je, commençant à être inquiet
à mon tour.
— Merci.
Elle me parut hésiter, comme si elle était sur le point de
me confier le motif de son insistance à obtenir ma promesse.
Finalement, elle garda son secret.
— Quelle heure est-il donc ?
— Il ne doit pas être loin de deux heures.
— Mon Dieu, si tard que cela ! Je comprends que
Gottlieb se soit ému. Allons-nous-en.
— Je vais vous laisser prendre un peu d’avance, lui dis-
je.
Elle comprit de quelle réserve était faite ma proposition.
D’un sourire, elle m’en remercia.
— Oh ! ce n’est pas la peine. On ne rencontre jamais
personne par ici. Vous avez pu le constater. Venez.
– 190 –
Quand nous eûmes atteint le bouquet d’arbres situé au
milieu des étangs, là où aboutissait la chaussée, nous fîmes
halte. Mlle de Mirrbach avait une de ses bottines à relacer.
Un oiseau grisâtre s’envola, tourna trois ou quatre fois
autour du fourré de viornes et de bouleaux, puis, rassuré,
revint se poser à l’endroit d’où il était parti.
— Un râle noir, dit Axelle. Je le vois chaque fois que je
viens ici. C’est une espèce très sauvage. Mais lui, voyez, il
n’a pas peur.
La tempête s’apaisait peu à peu. Tout à coup, entre deux
nuées, un pâle rayon de soleil filtra, découpant avec une
précision inattendue les détails de la partie occidentale du
paysage. L’espace d’une seconde, là-bas, le camp des
prisonniers, avec son morne alignement de baraques, se
dégagea de la brume. Simultanément, nous détournâmes nos
regards, et ce mouvement instinctif fut cause qu’ils se
rencontrèrent.
— Rentrons, murmura Mlle de Mirrbach.
– 191 –
Au bout de quelques minutes d’un silence que je n’aurais
rompu pour rien au monde, elle dit :
— Vous réclamerez votre capote à Gottlieb. Je lui ai
donné l’ordre de la mettre devant une cheminée, afin qu’elle
puisse sécher un peu. Vous devez être bien mouillé aussi.
Moi, mon manteau de cuir me protège.
Il ne me fut guère possible de nier que j’étais, à la lettre,
trempé.
— J’aurais dû songer plus tôt à faire du feu ici, dit-elle.
Elle se leva et se mit en devoir d’allumer le petit poêle.
Elle n’y parvenait pas, tant le bois était humide.
— Voulez-vous que je vous aide ?
— Je veux bien.
Au bout de quelques instants, les sarments
commencèrent à pétiller.
— Maintenant que le pavillon a l’électricité, dis-je,
pourquoi ne pas poser un radiateur ? Ce serait bien plus
pratique que ce poêle.
— Les radiateurs coûtent trop cher, se borna-t-elle à
répondre.
Elle s’occupait à placer une bouilloire au-dessus de la
flamme. Bientôt, j’entendis le bruit de l’eau qui entrait en
ébullition. Puis, je vis Axelle tourner le robinet du samovar.
Elle s’avança alors vers moi. Elle avait une tasse de thé à la
main, les yeux baissés, elle me la tendit.
— Quoi ! fis-je, la voix étranglée par l’émotion, c’est
vous qui… Vous voulez !…
– 192 –
— Prenez, dit-elle.
– 193 –
XII
– 194 –
pudeur l’examen des tristes problèmes sur lesquels sa
pensée se trouve sans cesse ramenée.
La recherche du chiffre auquel pouvait s’élever la
retraite du général n’avait pas exigé de ma part des miracles
de perspicacité. Mon Recueil administratif indiquait pour les
généraux de brigade le chiffre de base de 8.712 marks. Cette
somme se trouvait bonifiée par certaines indemnités
spéciales, – campagnes, ancienneté, blessures – qui
pouvaient lui faire atteindre, comme c’était le cas, le chiffre
global de 11.000 marks. En ce qui concernait Axelle, il me
fut aisé d’établir qu’elle recevait, en tant que fille d’un
général de division tué à l’ennemi, une pension d’environ
3.000 marks. Les textes législatifs permettaient à n’importe
qui de se procurer ces détails. Où mes indiscrétions
commencèrent réellement, ce fut lorsque je fis la découverte
d’une note manuscrite du Général de Reichendorf
mentionnant que sa nièce recevait, outre sa pension, un
secours annuel de 1.500 marks payé sur les fonds de la
cassette impériale. Ladite note servait de signet à un
chapitre du Recueil où il était question des mesures
destinées à venir en aide aux familles victimes des hostilités.
« L’ensemble des allocations versées aux descendants des
combattants tombés au cours de la présente guerre, y était-il
dit, doit être suffisant non seulement pour les préserver de la
misère, mais pour les maintenir à leur rang social. « Les
maintenir à leur rang social ». Le Général avait souligné cette
phrase d’un furieux trait de plume, en l’accompagnant en
marge d’un triple rang de points d’exclamation.
M’étant ainsi documenté sur les pensions et secours,
j’avais eu ensuite à m’occuper des soldes, car je tenais de
Gottlieb que le Commandant de Reichendorf, du front
occidental où il combattait, avait délégué à son père la
– 195 –
moitié de la sienne. Le chiffre de départ de la solde d’un chef
de bataillon, calculé le 1er août 1914, était de 7.926 marks. Il
s’était accru depuis cette date d’un grand nombre
d’indemnités dont j’eus à faire le relevé. En estimant à 7.000
marks la somme à laquelle devait s’élever, en juin 1918, le
montant de cette délégation, j’étais sûr de ne pas être loin de
la réalité. Récapitulant les résultats ainsi obtenus, j’en étais
arrivé à conclure que les sommes allouées par le
Gouvernement au Général de Reichendorf et à
Mlle de Mirrbach ne devaient pas être éloignées d’un total de
24.000 marks.
Là s’arrêtaient les acquisitions que je devais à la source
officielle du Versorgungsrecht. Les autres étaient le fruit du
véritable service de renseignements que j’étais parvenu à
constituer au château, et qui ne cessait de fonctionner à mon
profit. J’y faisais collaborer bon gré mal gré le pasteur
Frühwirth et Gottlieb, Dominica, à l’occasion le général lui-
même. Peu importe d’ailleurs que l’on sache si ce fut par le
pasteur ou par le valet que je connus que le revenu du
domaine de Reichendorf s’élevait encore à cette époque à
50.000 marks, grâce aux hécatombes de sapins qui
achevaient sa ruine. Il est également indifférent de savoir
comment je fus informé de l’existence d’une assurance
contractée jadis au profit d’Axelle par le général de
Mirrbach. Le montant de cette assurance, remployé en
valeurs d’État, donnait une rente annuelle de 3.000 marks.
Je n’eus pas non plus beaucoup de peine à me faire confier
que les hypothèques dont était grevé Reichendorf
obligeaient son propriétaire à débourser chaque année des
intérêts de près de 18.000 marks. Quant aux quelques
milliers de marks de pensions qu’il servait à d’anciens
métayers impotents ou à leurs veuves, il y avait longtemps
que le pasteur Frühwirth m’avait mis au fait de cette preuve
– 196 –
de générosité, et il était certain que le Général eût mieux
aimé aller pieds nus que de manquer à ce vieux devoir
féodal.
On n’a pas à s’étonner de la précision avec laquelle je
peux encore dresser ce bilan. J’ai passé autrefois assez de
temps à le faire et à le refaire dans ma tête, à en jeter les
chiffres sur le papier. C’était pour moi une façon de plus de
pénétrer dans l’âme d’Axelle. Je m’efforçais de connaître ses
soucis, pour me donner à son insu la joie amère et stérile de
les partager. Ayant réussi à me procurer l’état du passif et de
l’actif de la raison sociale Reichendorf-Mirrbach, le jour où je
crus me trouver en face d’un revenu net de 55.000 marks,
j’eus un soupir de soulagement. C’était plus que je n’espérais
pour eux. Une pareille rente devait mettre Axelle et son
oncle à l’abri du besoin. Elle leur permettait, comme le
voulait le Versorgungs, de maintenir leur rang dans le
monde. Hélas ! C’était là se rassurer trop vite. C’était ignorer
une partie du problème, la plus douloureuse. C’était compter
sans M. Güthermann.
J’avais vu ce nom sur les en-tête d’enveloppes de lettres
adressées au Général. On sentait que la mention Banque
privée, dont il était modestement accompagné, devait
trouver dans les petites annonces des quotidiens son
complément classique : Capitaux immédiats, discrétion, etc.
M. Güthermann tenait son officine à Berlin, quartier de
Moabit. M. Güthermann s’était montré d’une extrême
serviabilité, au printemps de 1914, pour Michel et pour
Joachim. Lorsqu’il apprit la fin glorieuse des deux cousins, et
bien qu’il n’eût pas l’honneur de connaître le général de
Reichendorf, il écrivit à ce dernier une lettre de
condoléances pleine de délicatesse. Seul le post-scriptum
faisait allusion à la présence dans son coffre-fort de certains
– 197 –
petits effets au nom de ces deux jeunes gens. On ne saurait
laisser en souffrance la signature de deux héros morts. Les
vues du Général étaient en complet accord sur ce point avec
celles de l’homme d’affaires. Il accepta donc la novation à
son nom de la créance de M. Güthermann, et celui-ci, de son
côté, consentit à ce que le règlement fût reporté à la période
qui suivrait immédiatement la fin des hostilités. Cet
arrangement était des plus convenables. La guerre
promettait d’être courte, et, la paix faite, ce ne serait
certainement pas l’argent qui manquerait dans l’Allemagne
victorieuse. Toujours avec le même désir de rendre service,
M. Güthermann se chargea de désintéresser un vilain petit
usurier de Pasewalk, à qui le major Conrad s’était laissé aller
à emprunter quelques thalers. Même chose à Angerburg, à
propos d’une bagatelle souscrite par Hermann. Maintenant,
grâce à l’obligeance de M. Güthermann, les traces des
peccadilles de toute cette jeunesse étaient effacées. Il n’en
subsistait plus qu’une obligation personnelle du général
envers M. Güthermann. N’était-ce pas à la fois bien plus
pratique et bien plus correct ? Sans doute, il y avait un léger
intérêt à acquitter, en attendant que la Victoire et l’ère de
prospérité qui ne manquerait pas de suivre vinssent
permettre le remboursement du principal. Ce principal
s’élevait à 160.000 marks. Il comprenait également les dettes
de Joachim, son oncle ayant fait le beau geste de les
reconnaître comme siennes, en se subrogeant au général de
Mirrbach qui venait d’être tué. Quant aux intérêts, le général
paya, en 1915,47.000 marks, se disant bien qu’il n’aurait plus
à recommencer. La guerre continuant, il versa de nouveau
47.000 marks en 1916, puis 47.000 marks encore en 1917.
Ce règlement se faisait chaque année eu deux tranches. Au
1er juillet 1918, la moitié de la somme due pour l’année en
cours, soit 23.500 marks, allait donc venir à échéance.
– 198 –
Comme l’argent des coupes de bois rentrait mal, l’ex-aide de
camp de Manteuffel avait dû profiter de son voyage à Berlin
pour voir s’il ne lui serait pas possible d’obtenir un petit délai
de l’excellent M. Güthermann.
Je crois que je n’ai rien oublié. Qu’on pardonne cette
minutie. Qu’on ne prenne pas ombrage de cette sécheresse.
La seule excuse d’un exposé comme celui-ci est de bannir
tout sentimentalisme. La livre de chair prélevée par
M. Güthermann sur la poitrine de son obligé étant donc
estimée 47.000 marks, que restait-il au général de
Reichendorf et à Axelle ? Un peu moins de 8.000 marks par
an. En définitive, c’était la délégation de solde du
commandant Dietrich qui faisait vivre son père et sa fiancée.
Dans la salle d’honneur du château, les portraits des trois
derniers rois de Prusse, avec les dédicaces pompeuses qu’ils
avaient tenu à y tracer de leurs mains, pouvaient bien
continuer à garantir au vassal l’aide et la protection du
Hohenzollern suzerain. Ces formules solennelles ne faisaient
qu’ajouter leur amère dérision à la détresse des deux familles
qui, en la personne d’un vieillard et d’une enfant, achevaient
de s’éteindre sous les plafonds vermoulus de Reichendorf.
Le général rentra le 2 juin. Il n’était pas de retour depuis
une demi-heure qu’il me faisait appeler. Mlle de Mirrbach
sortait de chez lui. Elle répondit à mon salut par un sourire
empreint d’une grande lassitude.
Son oncle, par contre, me parut en excellente forme. Un
peu congestionné, peut-être… Quand il m’aperçut, son
visage s’éclaira. On eût dit qu’il venait de se débarrasser
d’une conversation importune. Il ne voulait plus songer
qu’aux motifs qu’il avait d’être satisfait.
– 199 –
— Entrez, mon ami, entrez. Eh bien, quoi de neuf,
depuis trois jours ? Il me semble que, durant mon absence,
cette vitrine du combat de Baume-La-Rolande n’a guère
avancé ?
— Mon Général, je me suis occupé de l’installation
électrique du pavillon. Gottlieb m’avait affirmé que c’était
votre ordre.
— Exact, rigoureusement exact. Alors, cette
installation ?
— Elle est achevée, mon général.
— Bravo. N’avez-vous rien à me dire ?
— Rien, mon général. Je me permettrai seulement de
vous demander si vous avez fait un bon voyage.
— Voyage délicieux. Trouvé Berlin splendide. Banquet
admirablement réussi. Son Altesse Impériale et Royale, le
prince Oscar, nous a fait l’honneur insigne de le présider. En
sortant, je suis allé faire un tour sous les Tilleuls, bras dessus
bras dessous, avec mon vieux camarade le général von
Kaltenborn-Stachau, un charmant garçon. La foule nous a
reconnus et nous a acclamés. L’enthousiasme est
indescriptible. Il est vrai qu’il y a de quoi. Château-Thierry
tombe ; Paris sous le feu de notre artillerie lourde ! Je
n’insiste pas, n’ayant aucunement l’intention de vous
chagriner, mon ami. Entre nous, je consens même à vous
avouer, à présent que la victoire couronne définitivement
l’effort de nos armes, que bien des fautes ont été commises
de notre côté. Ça a traîné, démesurément traîné. Nous
sommes encore quelques-uns de la vieille équipe qui
aurions, vous pouvez m’en croire, mené les choses plus
rondement. C’est ce que je disais hier avec Kaltenborn. Près
– 200 –
de quatre années perdues avant de se décider à reprendre la
marche sur Paris par la route traditionnelle, par l’antique
voie triomphale de la Champagne ! Mais voilà ! Ces
messieurs de la nouvelle école se croient plus malins que
Moltke (je parle de celui de 1870, bien entendu). Ils se
figurent que Scharnhorst et Blücher étaient des enfants. Je
ne reviens pas sur ces idées. Je les ai exposées, Dieu merci !
avec assez de clarté dans la brochure que je vous ai laissée
l’autre jour. L’avez-vous lue ?
Je fis un signe affirmatif. Il était vrai que cette brochure
résumait fidèlement les conceptions stratégiques et tactiques
de son auteur. En réalité, la guerre actuelle n’éveillait chez
lui aucun intérêt. Les succès allemands eux-mêmes, à part
peut-être la campagne Falkenhayn en Roumanie, lui
paraissaient autant de réussites regrettables du point de vue
de la doctrine pure. Ainsi, les généraux autrichiens battus
par Bonaparte reprochaient à leur vainqueur d’ignorer les
principes élémentaires de la guerre. Pour le général de
Reichendorf, une victoire n’était une victoire que si elle était
remportée selon les règles, grâce au classique débordement
d’une des ailes de l’adversaire, et autant que possible à la
suite d’une décision obtenue par une belle et bonne charge
de cavalerie.
— Allons, ne parlons plus de cela, dit-il, frappant du
talon, ma bile s’irrite. Revenons à la réalité. Savez-vous que
vous allez être content, très content ?
— Moi, mon général ?
— Vous-même.
Il n’avait pas encore défait sa malle. Je l’aidai à la
déboucler. Il commença par en retirer avec précaution le
– 201 –
casier où se trouvait sa tenue de parade, le pantalon à
double bande d’or, la tunique sombre à col brodé, les
décorations, la boîte de cuir renfermant le casque à pointe.
Ce banquet mensuel était pour le vieil enfant une occasion
bénie de remettre son uniforme. Le second casier enlevé, le
fond de la malle apparut, rempli de paquets ficelés.
Le général cligna de l’œil, se frotta les mains.
— Regardez, ordonna-t-il.
J’obéis. J’ouvris le premier paquet que je rencontrai ;
puis un autre, puis un troisième. Ils contenaient des soldats
de plomb de toutes les armes, de toutes les époques.
— Vous êtes satisfait, j’espère ? demanda le général,
plus guilleret que jamais.
— Très satisfait, murmurai-je.
— J’en étais sûr. Voilà qui va vous distraire. Tenez,
reconnaissez les cavaliers de Wallenstein, ceux de Tilly.
Nous avions un peu négligé la guerre de Trente Ans, mon
ami. Faute, lourde faute ! Elle va être réparée. Voici de
l’infanterie moscovite pour la vitrine de Künersdorf. Et voici
un supplément de voltigeurs de chez vous. Je me suis dit
qu’il y avait lieu de consacrer une vitrine de plus à la bataille
de Borny. Les trois que nous possédons laissent dans le
vague un moment décisif de la journée, la prise de
Noisseville par la brigade du général de Memerty. J’étais là.
Je venais de faire panser mon bras. Je vous jure que cette
phase de l’affaire mérite bien d’être commémorée. Mais ce
n’est pas tout. J’ai mieux encore. Prenez ce long paquet plat.
Chut, n’ouvrez pas ! Dites-moi d’abord si vous avez terminé
la lecture du précis de la guerre de 1870 que je vous ai
confié ?
– 202 –
— Oui, mon général.
— Bon. Attendez. Quelques questions, au hasard, pour
voir si vous vous êtes assimilé convenablement ces
nouvelles notions. Quel est le corps d’armée qui a joué le
rôle le plus important, à Borny ?
— Le 1er Corps prussien.
— Bien. Quelles troupes ce corps d’armée avait-il
devant lui ?
— Tous les effectifs du 4e corps français ; divisions
Greniez, Lorencez, de Cissey.
— À merveille. En raison de quoi le général
commandant le 1er corps prussien décida-t-il d’engager une
action dont devaient dépendre les destinées de toute la
campagne ?
— En raison de renseignements recueillis le matin, dans
des conditions particulièrement périlleuses, par une
reconnaissance que dirigeait un officier du 3e régiment de
cuirassiers de Kœnigsberg.
Le vieillard me remercia d’un regard plein de
ravissement. Il eut sans doute besoin de faire appel à toute
sa modestie pour ne pas me demander si je connaissais aussi
le nom de cet officier-là.
— Je n’ai plus qu’à m’incliner, dit-il solennellement.
Veuillez ouvrir ce paquet.
Un peu étonné, je me mis à dénouer les ficelles du
paquet en question. Il contenait plusieurs séries de cartes
militaires du bassin de la Moselle. Leurs échelles variaient
– 203 –
du 500 millième au 10 millième. Elles étaient toutes en
double exemplaire.
— Et veuillez regarder ceci.
Il me montrait une boîte d’épingles aux têtes de verre
multicolores.
— Êtes-vous satisfait ?
— On ne peut plus satisfait, mon général.
La surprise avait ralenti le mécanisme normal de mes
pensées, si bien que je ne compris pas immédiatement que
je venais d’être promu à la dignité de partenaire de son
Excellence au très noble jeu du Kriegspiel. Il y avait trop de
mois que le général souffrait de ne pouvoir se livrer à son
passe-temps favori. Le capitaine Elbing, austère et morose,
avait toujours excipé de ses occupations pour se récuser.
Une tentative faite en vue d’initier le pasteur Frühwirth aux
mystères de la haute tactique n’avait donné que les plus
piteux résultats. On comprend maintenant le sens de
l’exclamation qui revenait sans cesse aux lèvres du vieillard
quand il déplorait que je ne fusse pas officier. Quels progrès
n’avais-je pas accomplis dans son estime pour qu’il acceptât
maintenant un choix si contraire aux convenances
hiérarchiques !
Il était en train de consulter sa montre.
— Bientôt cinq heures ! Nous ne pourrons
malheureusement pas commencer aujourd’hui. Par exemple,
dès demain, au travail. À neuf heures, rendez-vous ici. De
neuf à onze, je vous mettrai au courant des règles du jeu. Ce
sont celles du Kriegspiel ordinaire, avec quelques petits
perfectionnements de mon invention, et dont vous me direz
– 204 –
des nouvelles. De onze à midi, exposé du thème général des
opérations que nous allons avoir à conduire l’un contre
l’autre. Pour vos débuts, étant donné l’intérêt que vous avez
toujours manifesté pour la bataille de Borny, j’ai pensé à en
reproduire le dispositif initial. Nous choisirons ensuite une
hypothèse prêtant à quelques variantes instructives dans le
développement postérieur de l’action. Vous êtes de cet avis ?
— Absolument, mon général.
— Bon. Vous avez l’esprit décidément très prompt.
Demain après-midi, à deux heures, nous procéderons à la
concentration des forces en présence. Si tout va bien, vers la
fin de la soirée, nos reconnaissances de cavalerie pourront
déjà se trouver au contact. Inutile d’ailleurs de se presser.
Nous avons le temps.
— C’est que, mon général…
— Quoi ? fit-il, fronçant les sourcils, vous avez une
critique à présenter, peut-être ?
— Dieu m’en garde, mon général. Je crois seulement de
mon devoir de vous rappeler…
— Quoi ?
— J’avais deux mois pour effectuer les réparations
indispensables à l’éclairage du château, dis-je
hypocritement. J’en aurai mis près de trois. J’ai déjà des
excuses à vous adresser de ce chef. Mais enfin, à l’heure
actuelle, ma besogne est sur le point d’être terminée. Je ne
sais si le commandant du camp ne fera pas des difficultés…
— Ce n’est que cela, fit-il avec dédain. Tranquillisez-
vous. La question sera réglée dimanche avec le capitaine
Elbing. Je vous ai, je vous garderai jusqu’à l’armistice.
– 205 –
Allons, à demain ! Et n’oubliez pas de jeter ce soir un coup
d’œil sur la situation respective des armées allemandes et
françaises à la veille de Borny.
Je m’éclipsai, fort content d’avoir acquis l’assurance que
mon détachement au château était désormais prorogé sine
die. Sur la terrasse, je rencontrai Mlle de Mirrbach.
— Vous sortez de chez mon oncle ? dit-elle.
— Oui. Et j’y ai appris que Château-Thierry vient de
tomber, et que votre artillerie bombarde Paris.
Elle baissa la tête.
— Chacun de nous a ses chagrins, murmura-t-elle.
— J’y ai vu aussi, continuai-je, une superbe collection
de soldats de plomb qu’il rapporte de Berlin.
— Il en a acheté beaucoup ? demanda-t-elle sur un ton
de fausse indifférence.
— Beaucoup.
— Autant que la dernière fois ?
— Plus.
Elle n’insista point, mais une expression de
découragement infini envahit son visage. Elle ne pouvait
savoir que j’étais au courant du véritable motif de ses soucis,
sinon sa fierté lui eût fait surmonter l’abattement où la
plongeaient les dispendieux enfantillages de son oncle.
– 207 –
en masses dans la forêt de Compiègne. Soyez tranquille,
c’est la fin.
— Pardonnez-moi, dit-elle faiblement. Je n’ai pas pour
habitude de parler de la guerre. Il a fallu la vue de ces
malheureux…
— Et pourquoi n’en parleriez-vous pas ? repris-je avec
une âpre insistance. Cela ne changerait rien au cours des
événements. Oui, c’est la fin. Dans un mois, je ne serai plus
ici.
— Vous reviendrez chez vous, dit-elle. Vous reprendrez
vos habitudes, vos occupations, comme avant. Ce sera
comme si rien ne s’était passé.
— C’est cela, fis-je, éclatant d’un rire amer. Vieilli de dix
ans, la santé ruinée, je rentrerai à mon usine, si du moins on
n’a pas pris ma place, si l’on a encore assez d’argent pour me
payer. Et vous, pendant ce temps, que ferez-vous ?
Elle rougit, chancela presque.
— Ma vie est toute tracée, dit-elle.
Au même instant, j’aperçus Gottlieb qui sortait du
château. Il se dirigeait de notre côté, aussi vite que le lui
permettait sa jambe.
— Monsieur Dumaine, Monsieur Dumaine. Il est plus de
deux heures. Son Excellence vous réclame. Dépêchez-vous.
— Au revoir, dis-je à Axelle.
Elle ne me répondit pas. Elle était retombée dans cette
rêverie morne qui lui était familière. Je l’entendis seulement
qui murmurait.
– 208 –
— Ma vie, toujours, elle a toujours été toute tracée.
– 209 –
trouvaient au contact. Aux deux cartes était alors substituée
une carte unique, à plus grande échelle. Nous y
transportions nos épingles aux emplacements qui
correspondaient à ceux qu’elles étaient arrivées à occuper
sur les cartes au 80 millième. La bataille était alors prête à
être engagée.
C’était surtout au cours de cette seconde phase que se
manifestaient les mérites de la « méthode de Reichendorf ».
Deux unités se trouvant opposées sur un même carré,
comment arriver à déterminer équitablement celle qui devait
être victorieuse de l’autre. Philosophe averti des choses de la
guerre, le général avait jugé que c’était le moment de faire
intervenir le Dieu Hasard. La décision était jouée aux dés. Si,
par exemple, à l’intérieur du carré B, la manœuvre mettait
aux prises six bataillons français et quatre bataillons
allemands, quatre coups de dés étaient attribués au général,
et six à moi. Celui qui obtenait un total de points inférieur à
l’autre perdait la possession du carré. La décision
d’ensemble était déterminée par la totalisation des décisions
partielles. Le désir d’être clair me fait sans doute présenter
de façon un peu trop simpliste ce système mirifique. Il était
complété par toute une série de corollaires qui instituaient
autant de coefficients de majoration. C’est ainsi qu’au
moment du règlement par les dés, une troupe engagée
pouvait obtenir un ou plusieurs coups supplémentaires,
suivant qu’elle se trouvait fortifiée dans un village,
retranchée sur une colline. Il n’était pas un cas qui ne fût
prévu, réglementé conformément aux principes de la logique
la plus méticuleuse. Affirmer que j’avais fini par me
passionner pour ce genre de distraction serait mentir sans
doute. Mais c’eût été mentir aussi que d’expliquer le zèle
dont j’étais indiscutablement possédé par le seul désir de
faire ma cour au général. Pourquoi le nier ? Le vieillard
– 210 –
m’avait communiqué un peu de sa manie. Axelle n’avait pas
manqué de s’en rendre compte, et ce lui fut, à plusieurs
reprises, une occasion de me railler doucement.
Quand je pénétrai dans son cabinet, le général était en
train de s’y promener de long en large.
— Ah ! vous voilà, mon ami ! Cinq minutes de retard,
aujourd’hui. Cinq minutes de retard.
— Excusez-moi, mon général. Gottlieb me disait que
vous n’aviez pas terminé votre sieste.
— Gottlieb est un imbécile. Allons, au travail !
Il tournait autour de son bureau, sur lequel s’étalait une
immense carte hérissée d’épingles.
— Savez-vous bien, tonnerre, qu’il me tarde de savoir
comment vous allez vous y prendre pour tirer votre division
Lorencez du petit traquenard dans lequel elle se trouvait hier
soir, quand nous avons arrêté le jeu. Coupée de sa base par
la brigade Memerty ! Complètement en l’air ! Ravitaillement
en munitions impossible ! Et n’oubliez pas que vos hommes,
qui se sont battus toute la journée, ne doivent guère avoir
chacun plus de dix ou douze cartouches. Je ne connais que
quelqu’un qui ait réussi à sortir d’une situation aussi
désespérée. C’était à Leuthen, et ce quelqu’un était le grand
Fritz. Malgré toutes vos qualités, vous ne prétendez pas sans
doute encore… Ah ! ah ! ah ! Mais assez plaisanté ! Voyons,
répétez-moi le texte du thème de notre manœuvre
d’aujourd’hui.
D’un trait, je récitai :
— Von der Goltz attaque ; il n’est pas, ou n’est
qu’imparfaitement soutenu. Les Français réagissent
– 211 –
vigoureusement et essayent de déborder par le Nord l’aile
droite de la 1re armée.
C’était toujours, cela va sans dire, la bataille de Borny
que nous recommencions depuis trois semaines. Nous
l’avions faite et refaite dans tous les sens. L’hypothèse
d’aujourd’hui était la septième depuis le début. Cinq fois sur
six, Steinmetz avait écrasé Bazaine. Toujours la décision
avait été obtenue à la suite d’une charge des valeureux
cuirassiers de Kœnigsberg.
— Bon ! Déborder l’aile droite allemande, c’est très joli.
Mais il peut y avoir des surprises. Je commence. Avez-vous
du monde dans le village de Colombey, exactement sur le
carré J ?
— J’ai du monde, mon général.
— Nous verrons ça tout à l’heure. Et sur le carré D, à
Retonfey.
— Je n’ai personne.
— Personne à Retonfey, voilà qui est dangereux. Après
tout, ça vous regarde. En G, naturellement, vous devez avoir
toute une ribambelle de gens.
— En G ? Oui, mon général, j’ai du monde, beaucoup de
monde.
— Remarquez que je ne l’ai pas demandé. Je le savais.
Ah ! mon cher, mon cher, je crois que nous n’allons pas nous
ennuyer. Votre pauvre division Lorencez me paraît dans de
jolis draps. Oui, oui, tout est clair, remarquablement clair.
Sur le carré C, le long de la route de Sarrelouis, devant
Noisseville, vous avez du monde ?
– 212 –
— J’en ai.
— Eh bien, je vais vous dire une bonne chose moi aussi,
j’ai du monde en C. Vous y maintenez-vous ?
— Je suis obligé de m’y maintenir.
— Alors, mon pauvre ami, je le regrette, mais c’est la
bataille. L’acceptez-vous ?
— Tant que vous voudrez, mon général.
— Le mot de Galliffet à Sedan. Joli, joli, très joli ! Il y a
vraiment du plaisir à avoir un adversaire tel que vous. Du
cran, de la culture. Toutes mes félicitations !
Jamais je n’avais vu au général un visage plus
enflammé, plus radieux. Deux fois, il fit le tour de la table.
Son grand cou, engoncé dans la haute cravate noire,
paraissait un ressort prêt à se détendre.
— C’est une des plus belles batailles de ma vie, dit-il
enfin, s’étant arrêté devant la carte, et la couvant d’un regard
amoureux. Voyons à présent l’état exact des forces en
présence. Qu’avez-vous comme troupes, en C ?
— La deuxième brigade de la division Grenier, mon
général.
— Peuh ! Deux régiments d’infanterie à trois bataillons.
Un demi-régiment d’artillerie. Pas de cavalerie. C’est maigre.
Or, savez-vous ce que moi, j’aligne devant vous ? Regardez :
la moitié d’un corps d’armée, soit six régiments, plus trente
bouches à feu. Enfin, vous voyez, à gauche de Retonfey,
cette épingle bleue. Vous savez ce qu’elle représente, je
suppose ?
– 213 –
— Le 3e Cuirassiers de Kœnigsberg, m’écriai-je avec
consternation.
— Parfaitement, le 3e Cuirassiers. Ah ! vous êtes dans un
joli guêpier, mon garçon. Les généraux français seront
toujours les mêmes, ils croient qu’il n’y a qu’à marcher de
l’avant. Récapitulons ; chez vous, deux régiments. À un dé
par bataillon, cela fait six coups de dés. Trois dés pour
l’artillerie. Ah ! j’oubliais… vous avez droit à deux dés de
majoration, à cause du village de Noisseville, où vous avez
eu le temps de vous retrancher. Vous voyez que je suis bon
prince. En tout onze coups de dés. Chez moi, écoutez bien ;
dix-huit dés rien que pour l’infanterie, six dés pour
l’artillerie, et trois dés pour les cuirassiers de Kœnigsberg, ce
qui est vraiment donné. Total, vingt-sept dés. Vingt-sept à
onze ! C’est vous dire qu’il faudrait que vos troupes fissent
des prodiges de valeur… Enfin, au plus digne. Allons-y.
Agenouillés chacun sur un tabouret, nous nous faisions
vis-à-vis. Nos corps s’allongeaient au-dessus de l’immense
table, si bien que, dans le feu de l’action, nos têtes en
arrivaient presque à se toucher.
— Je commence, annonça le général. Premier coup : un
2. Hum ! médiocre. À vous, voici le cornet. Un 6. Bravo. À
moi. Un 5. Ça s’améliore. À vous. Encore un 6. Ne vous
gênez pas.
— À moi. Un as. Tonnerre de malédiction ! À vous.
Comment vous avez encore un 6 ? Tonnerre de tonnerre. Il
est temps que je prenne du poil de la bête. Passez-moi le
cornet. Nous allons voir ce que nous allons voir. Hein ?…
Qu’est-ce que c’est que ça ?
On venait de frapper à la porte.
– 214 –
— Qui est là ? hurla le général, le cornet en mains et
rouge de colère. N’ai-je pas interdit ?…
— Excusez-moi, fit une voix brève.
D’un même mouvement, nous nous retournâmes. Sur le
seuil de la pièce se tenait un officier de haute taille. Il portait
l’uniforme de campagne de l’infanterie prussienne, la longue
capote grise à collet ponceau. L’étrange spectacle que nous
lui offrions semblait n’avoir réussi qu’à accentuer
l’impassibilité de sa physionomie.
Pareil à un enfant pris en faute, le général s’était
redressé d’un bond. Quant à moi, j’étais en train de
manœuvrer de mon mieux pour gagner discrètement le
corridor.
— Dietrich ! cria le vieillard, tendant les bras.
Est-il nécessaire de dire que je n’avais eu besoin ni de
cette exclamation, ni de l’étreinte qui la suivit pour
reconnaître dans le nouveau venu le commandant de
Reichendorf ?
– 215 –
XIII
– 216 –
— Quoi de neuf ?
— Rien. Et ici.
— Ici, dit Fichet, il y a que le pauvre Vidal a cassé sa
pipe.
Il me désigna une paillasse au fond de la baraque. Sous
la couverture brune se dessinait la rigidité d’une forme
humaine. Je retirai mon képi.
— Pauvre vieux, dit Guérin. Je l’avais connu à
Langensalza. Puis on s’était retrouvé à Erfurt.
— Il faisait son boulot bien tranquille. Il n’a jamais
embêté personne.
— Pour ça, non.
— Quand je pense, dit Audemard, qui ne décolérait pas
depuis sa sortie de cellule, quand je pense que depuis trois
jours il se faisait porter malade. Chaque fois, ils le
renvoyaient avec des menaces. Ce matin, cette petite ordure
de toubib s’est décidé à le reconnaître : « Embarras
gastrique. Exempt de service. » Embarras gastrique, tu
parles ! Deux heures après, il clabotait.
— Gueule pas comme ça, dit Sylvestre. C’est pas des
façons, quand y a un mort.
J’essayai de m’endormir, et, contre mon attente, j’y
réussis très vite. Le lugubre sommeil, il est vrai, et peuplé de
cauchemars ridicules ! Je rêvai que je souffletais un officier
prussien, qui n’était autre, bien entendu, que le commandant
de Reichendorf. On me condamnait à mort. Axelle me faisait
évader, s’enfuyait avec moi. Quel bel épilogue pour le
– 217 –
cinéma ! Hélas ! ceux que fournit le magasin d’accessoires de
la vie ont d’ordinaire plus de platitude.
Un bruit de pas résonnait pourtant à mes oreilles. Des
fantômes se succédaient devant mes yeux. Le peloton
d’exécution sans doute. À ce moment, je dus convenir que
j’étais éveillé. Dans les ombres qui défilaient au pied de mon
lit, je reconnus Fichet, Sylvestre, d’autres encore.
— Quelle heure est-il ?
— Bientôt minuit.
— Où allez-vous ?
— Chut ! réveille pas les autres. Corvée de macchabée,
pardi !
Vandaële passa en traînant la jambe.
— Bon Dieu de bon Dieu, j’en connais un, avec ce
damné rhumatisme, qui aurait préféré rester dans son pieu.
Je lui serrais le bras.
— Veux-tu que j’aille là-bas à ta place ?
— Sans blague.
— Je n’ai pas de sommeil. Les moustiques m’empêchent
de dormir.
— Ben, mon vieux, c’est pas de refus. Ça, c’est d’un
copain. À charge de revanche. Mais le gefreiter ?
— Je m’arrangerai avec lui. D’ailleurs, du moment qu’il
a son compte de bonshommes !… Allons, va te recoucher.
– 218 –
Nous étions huit. Le cadavre était placé sur une civière
d’infirmerie que nous portions à quatre, nous relevant de
cinq minutes en cinq minutes. Le gefreiter marchait, devant,
une lanterne à la main. Ses hommes, fusil en bandoulière,
fermaient la marche. Nous ne mîmes pas loin d’une heure
pour franchir les deux kilomètres qui nous séparaient de la
dune dans le pli de laquelle s’abritait le cimetière des
prisonniers.
La nuit était pesante, sans un souffle d’air. Le
coassement de milliers et de milliers de grenouilles rompait
le silence. Des hordes de moustiques tournoyaient en halo
autour de la lanterne du gefreiter. Au moment où nous
commençâmes à creuser la fosse, la lune sortit d’un amas de
nuages roux. Nos visages surgirent, blêmes et
méconnaissables. Sous cette lumière crayeuse, le timbre de
nos voix lui-même nous paraissait changé.
Il n’y avait que deux pelles et deux pioches. Nous
travaillions à tour de rôle. Aux instants où j’étais libre, je
grimpais le long de la dune, à cinq ou six mètres, m’aidant
des branches d’un petit sapin rabougri. De là, je découvrais
la plus grande partie de l’étendue marécageuse qui entoure
le château. S’enchevêtrant à la surface des vases desséchées,
d’innombrables ruisseaux formaient un immense réseau
d’argent. Tout au fond, je devinai le château lui-même,
masqué par le rideau plus sombre de ses hêtres. Une lumière
y brillait. Une seule. Dans la chambre d’Axelle, peut-être ?
Ou dans celle de son fiancé ? Sinistre nuit d’angoisse et de
mort ! Mais de quoi pouvais-je me plaindre ? Prenant la
place de Vandaële, n’était-ce pas cette lampe que j’étais venu
essayer d’apercevoir ? Si je l’avais vue soudain s’éteindre, ma
détresse ne s’en serait-elle pas trouvée accrue ?
– 219 –
À mes pieds, j’entendais les coups sourds des outils, je
distinguais les silhouettes courbées de mes compagnons. Le
gefreiter, assis sur un des brancards de la civière, venait de
souffler sa lanterne après y avoir allumé une des cigarettes
que je lui avais données.
— À ton tour, Dumaine, dit Fichet.
Et il me donnait la pioche.
— Genug, dit enfin le gefreiter.
Un de nos camarades avait été autorisé à prendre pour
lui la capote de Vidal, meilleure que la sienne. On laissa au
mort la couverture qui lui servait de linceul. À mesure que
tombaient nos pelletées de sable, cette couverture
disparaissait. Il n’en subsistait que des rondelles brunes de
plus en plus réduites, la dernière tout en haut, à
l’emplacement de la tête. C’est l’endroit que l’on ne recouvre
qu’à la fin, quand le reste a disparu.
Lorsque tout fut terminé, nous nous redressâmes. Les
yeux fixés sur le sol qui avait repris son niveau, nous
demeurâmes un instant sans parler.
— Hum ! murmura enfin Fichet, le gars qui serait venu
me dire qu’un jour je deviendrais croque-mort, il m’aurait
bien épaté. On aura fait tous les métiers, depuis quatre ans.
— À part maquereau, dit Sylvestre, c’est vrai qu’on les
aura tous faits. Bon ! Et la croix que vous oubliez. Fais-la-
moi passer. Je la tiens. Toi, tape dessus avec la tête de la
pioche, pour bien l’enfoncer. Attention, eh ! ballot, t’as failli
me cogner sur les doigts. Là, voilà qui peut aller. De quelle
classe qu’il était, Vidal ?
— 1906.
– 220 –
— Pauvre type ! Encore un qui est parti en 14 dans un
wagon tout rempli de fleurs et de bidons de vin, en se
figurant que c’était la nouba. Cochonne de guerre ! Eh bien
quoi, vous n’avez pas l’intention de coucher ici, tout de
même.
— Laisse-nous souffler un peu, protesta Fichet. Ceux qui
n’apprécient pas la vraie campagne n’ont qu’à le dire. Tu
permets, sixounet ?
Sans façon, il allumait sa cigarette à celle du gefreiter.
Puis il distribua du feu à la ronde.
— Vaches de grenouilles, quel chahut elles font, tout de
même !
— T’en fais pas, t’en fais pas, dit Sylvestre. Avant trois
mois, la neige sera venue leur clore le bec, et c’est les
corbeaux qui les remplaceront. Joli pays ! Si des fois j’en
réchappe, sûr que je viendrai par ici tous les dimanches,
avec des poules, en partie de plaisir. Ohé, Dumaine, lâche
ton sapin, et viens-t’en en griller une avec nous.
J’obéis. Reichendorf disparut, et sa lumière solitaire. Les
grains de sable fraîchement remués scintillaient autour de la
croix de Vidal. Celui-là du moins ne souffrait plus.
– 221 –
m’apparaissent sous leurs vraies couleurs. La fumée des
laves n’enténèbre plus l’air. Il m’est venu avec les ans une
sorte de lucidité glacée qui m’était alors bien étrangère.
Qu’on ne s’imagine pas d’ailleurs que je me suis trompé
uniformément sur tous les points. Dès l’origine, j’avais su
voir que l’amour de Dietrich pour Axelle était de l’espèce la
plus vivace. J’en avais saisi la preuve dans le trouble qui
l’envahissait, lui si froid, si maître de lui le reste du temps,
lorsqu’il se trouvait en sa présence, et aussi, et surtout, dans
cet instant de déchirement et d’abandon où je le vis, le jour
de son départ, ne pas craindre, cet homme si fort, de laisser
paraître une seconde sa faiblesse et son angoisse. Chez
nous, où l’on a coutume, pour mieux étudier l’amour de le
dissocier de tout ce qui l’entoure, de le placer sous la cloche
pneumatique de l’absolu, on ne manquerait pas de contester
la réalité d’un sentiment aussi en accord que celui de
Dietrich avec les conventions sociales. Aime-t-on vraiment
quelqu’un que tout vous prédestinait ainsi à aimer ? Et que
fait-on du libre arbitre ? Quelle était l’indépendance de
Dietrich, alors qu’une tradition familiale immuable faisait
revenir, de génération en génération, l’union d’un
Reichendorf avec une Mirrbach, ou d’un Mirrbach avec une
Reichendorf ? Six siècles d’archives étaient là pour attester
qu’en décidant d’épouser Axelle, il n’avait certes pas fait
preuve d’une excessive fantaisie. Allant plus loin,
abandonnant le point de vue de la caste pour le point de vue
personnel, on aurait pu aussi bien soutenir que Dietrich avait
alors agi par calcul, et qu’en recherchant un beau-père
promis à un aussi brillant avenir que le général de Mirrbach,
il avait songé à s’assurer un protecteur précieux. Quel qu’ait
pu être le poids de ces considérations, il n’en restait pas
moins que Dietrich aimait Axelle. Ce sentiment dont il eût
été aussi vain que malhonnête de contester l’existence était
– 222 –
renforcé par d’autres, non moins purs. Le commandant de
Reichendorf était reconnaissant à la jeune fille de la dignité
avec laquelle elle lui gardait sa foi ; du courage avec lequel
elle vivait dans une médiocrité voisine de la gêne, – et dont
il était loin de soupçonner toutes les affres ; de la patience
enfin avec laquelle elle prenait soin d’un vieillard dont le fils
était mieux placé que personne pour connaître le caractère
fantasque et les redoutables sautes d’humeur.
Et Axelle ? L’aimait-elle, lui ? Si dès maintenant il était
répondu à cette question de façon catégorique, les pages qui
vont suivre verraient sans doute diminuer leurs chances de
paraître attachantes. Peut-être le moment est-il venu de
rappeler un fait de mince importance ! Lors de l’incendie
dans le pavillon, un portrait placé sur un guéridon avait
glissé à terre. C’était celui d’un officier, et mon imagination
déjà exclusive et portée à se torturer avait, naturellement,
voulu voir dans cet officier le fiancé d’Axelle. Il n’en était
rien, et je devais apprendre bien vite que c’était du général
de Mirrbach qu’il s’agissait. De Dietrich elle n’avait aucune
photographie, ni dans le pavillon, ni dans sa chambre.
Qu’est-ce cela prouvait ? Pas grand’chose, sans doute, non
plus que le silence qu’elle avait toujours gardé au sujet de
leurs fiançailles, lorsqu’elle s’était mise à me parler d’à peu
près tout le reste avec une liberté chaque fois grandie.
Quelqu’un de présomptueux n’eût pas manqué d’interpréter
ce silence comme une marque d’embarras. Moi, j’y vis
surtout la ferme volonté de me tenir en dehors de sa vie
sentimentale. À aucun moment, l’idée ne m’était venue d’y
voir un regret, encore moins un aveu. Les mêmes raisons
que Dietrich avait de l’aimer, ne les avait-elle pas d’aimer
Dietrich ? Allemande avant tout, Prussienne autant qu’on
pouvait l’être, n’était-elle pas de ces vierges que les
Niebelungen et les chants des vieux scaldes font vivre dans
– 223 –
l’attente religieuse du Guerrier vainqueur, le seul qui puisse
prétendre à l’hommage de leur chair ? Et d’ailleurs envers
celui-là, n’était-elle pas redevable d’un double tribut de
gratitude ? Non content de couvrir de son corps le sol sacré,
ne la faisait-il pas, depuis quatre ans, vivre de sa solde ?
N’importe quelle jeune fille se serait inclinée, à plus forte
raison celle qui du jour de sa naissance n’avait plus été
qu’une hostie, une éternelle résignée, celle à qui sa terrible
grand’mère, qui ne prisait rien tant que la soumission,
reprochait cependant d’être trop passive. Oui, tout voulait
qu’Axelle de Mirrbach devînt Axelle de Reichendorf. Et si
cette nécessité avait dû appeler à son secours l’appui de la
volonté divine, comment ne pas invoquer l’argument tiré du
fait que sur quatre frères, la guerre en avait épargné un seul,
son fiancé ? Dans un petit cimetière du Hainaut, le comte
Michel dormait son dernier sommeil. Ses cuirassiers avaient
creusé à Conrad, au nord d’Ypres, une sépulture géante sur
laquelle ils avaient planté un fût de colonne fracassée.
Hermann reposait dans un ravin des Vosges. Dietrich, lui,
était vivant ! Axelle pouvait-elle songer à s’affranchir d’un
devoir que les puissances surnaturelles avaient pris soin de
lui désigner de façon aussi inflexible ? Mais, ce devoir, où
prenait-on qu’elle eût la moindre velléité de le discuter ? Si
elle était bien la digne descendante de plusieurs
orgueilleuses lignées de junkers, il ne pouvait être question
pour elle d’un autre destin. Si l’humble sang des Küntz
prévalait parfois encore en elle, c’était avec une ferveur
reconnaissante qu’elle devait saluer l’approche d’une
alliance aussi pleine de gloire. De toute manière, Dietrich
pouvait rejoindre en paix son bataillon. Il n’avait pas à
redouter qu’une si belle proie lui pût être ravie. Si quelque
crainte de cet ordre prenait racine dans son cœur, seul un
homme de sa caste, ou tout au moins de sa race, pouvait
– 224 –
prétendre à l’y faire germer, et non, en pleine guerre, un
misérable Welche, un Français qui n’était même pas noble,
un Gefangen qui n’était même pas officier, un tâcheron qu’on
reléguait à la cuisine, entre le valet et la femme de charge.
Sans doute, l’idée d’une rivalité aussi saugrenue, aussi
extravagante, n’effleura-t-elle jamais le commandant de
Reichendorf. Mais pour moi, elle était le pain, amer et baigné
de larmes, de mes jours sans espoir, de mes nuits sans
sommeil. N’étais-je pas déjà assez malheureux ? Mes
souffrances n’étaient-elles pas suffisamment insupportables
sans que vînt encore s’y ajouter la plus cruelle, la plus
déraisonnable de toutes, la jalousie ?
Le général éprouvait toujours le besoin de solenniser les
circonstances, de se donner l’illusion que toute vie
seigneuriale n’était pas éteinte à Reichendorf. Le lendemain
de l’arrivée de Dietrich, qui se serait sans doute bien passé
de ce cérémonial, il y eut au château un déjeuner de gala,
c’est-à-dire que le pasteur Frühwirth, témoin et chantre
attitré de ce genre de fastes, fut convié dare-dare, et que
Dominica dut battre les coins et recoins de sa vieille tête
pour y découvrir une manière inédite de varier la
préparation du gibier d’eau. Gottlieb, qui s’était mis aussitôt
en campagne eut la bonne fortune de rapporter une demi-
douzaine de pluviers, splendides dans leur robe de cendre et
d’or. Deux lapins, des tanches, des anguilles vinrent tout
naturellement compléter l’ordonnance de ce somptueux et
misérable festin.
Selon l’usage des jours de grandes réjouissances, le
général avait gratifié l’office d’une bouteille de son vin du
Rhin. Gottlieb, un peu gris, me contraignit à en accepter un
verre.
– 225 –
— Buvez ! Monsieur Dumaine ! Il faut que tout le monde
soit joyeux aujourd’hui. À propos, le général m’a chargé de
vous faire une commission. Tant que durera la permission du
commandant Dietrich, il compte lui tenir compagnie. C’est-
à-dire qu’il ne travaillera pas avec vous dans son cabinet.
Profitez-en pour avancer l’installation électrique du rez-de-
chaussée.
Je fis signe que j’avais compris. Évidemment, il eût été
un peu déplacé de continuer à nous amuser à la petite
guerre sous l’œil de quelqu’un qui arrivait de l’autre et qui
allait y retourner.
— Combien de temps le commandant de Reichendorf
va-t-il rester ici ?
— Mais comme la dernière fois. Le temps habituel des
permissions. Huit jours, dix peut-être. Il rejoint directement
son régiment, sans passer par le dépôt. Ça lui fait gagner un
jour. Vous savez ce que voient ses hommes, de l’endroit où
leur bataillon se trouve actuellement ? Ils voient la Marne.
— On la voit de très loin, dis-je, évasivement.
Et je m’empressai de détourner la conversation. Il n’y
avait rien de plus odieux pour les captifs que le ton de pitié,
réelle ou feinte, avec lequel on leur annonçait que leur pays
venait de subir un nouveau revers.
— Le général doit être bien content ?
— Comme vous pouvez le penser. Et mademoiselle
Axelle, donc !
— Elle est si heureuse que cela ?
– 226 –
— Bien sûr. Mais vous la connaissez. Ni beaucoup de
paroles, ni beaucoup de gestes. C’est en dedans qu’elle porte
sa joie. N’est-ce pas, ma tante ?
Dominica se contenta de hocher la tête, soit que ce
problème ne l’intéressât guère, soit qu’elle eût là-dessus une
autre opinion que Gottlieb.
Ma présence au château n’avait certes rien dont le
commandant de Reichendorf eût dû prendre ombrage. Il
était naturel d’utiliser les services des prisonniers qui étaient
susceptibles d’en rendre. J’avais néanmoins rapidement
constaté que quelque chose en moi intriguait Dietrich.
C’était un curieux mélange d’irritation et d’inquiétude qu’il
avait l’air de ressentir à mon égard. Sans doute la façon
qu’avait le général de m’associer à ses distractions
témoignait aux yeux de son fils d’un manque de dignité dont
celui-ci me rendait en partie responsable. Le spectacle assez
ridicule qui l’avait accueilli à son entrée dans le cabinet
paternel avait éveillé une défiance que toute une série de
constatations postérieures s’en venait tenir en haleine.
J’avais beau garder le plus complet effacement, il n’avait pas
été sans très vite se rendre compte de la place que j’avais
prise dans la maison. Ce n’était certainement pas Axelle qui
l’avait renseigné. Quelque chose de très fort me disait qu’elle
avait omis de lui parler de moi. Son silence, les attitudes
embarrassées du général, ce mystère qui paraissait
m’entourer avait fini par créer une atmosphère de malaise
dont j’avais une conscience très nette. Pour comprendre ce
que pouvait être l’état d’âme de Dietrich, il faut songer à
cette mentalité spéciale qui est celle du permissionnaire,
quel qu’il soit, quels que soient son grade, son rang social.
Sa susceptibilité est infinie. Les siens ont beau lui multiplier
les marques les plus sincères d’affection, ne cesser de
– 227 –
l’assurer de la joie que donne à tous sa trop courte présence,
il demeure inquiet. Il a l’impression d’être de trop. Il lui
semble qu’on parle devant lui à demi-mots, par allusions, de
choses en dehors desquelles il est tenu soigneusement. Il
craint que tous ces gens ne lui jouent quelque comédie,
qu’au fond il ne soit plus pour eux qu’un étranger. « Certes,
pense-t-il, ils ne se l’avoueront pas entre eux, mais ils
éprouveront tous du soulagement lorsqu’ils me verront
repartir. » La réserve et la gêne qu’il avait pu constater chez
sa fiancée et chez son père, s’il venait à être question de moi,
cette gêne et cette réserve étaient d’autant moins normales
qu’elles avaient comme contre-partie les propos de Gottlieb,
qui, lui, ne cessait de parler, à tort et à travers. Il célébrait, à
tout bout de champ, Monsieur Dumaine, et ses mérites
vraiment extraordinaires chez un Français. Monsieur
Dumaine ! Cette déférence pour un prisonnier n’était-elle
pas, à elle seule, quelque chose de bien singulier ? Dès lors,
je n’avais pas eu à m’étonner de la froideur que me marqua
presque aussitôt le commandant de Reichendorf. Quoique
m’ingéniant de mon mieux à ne pas rencontrer un homme
dont la vue m’était une source de souffrance insupportable,
il m’arriva de me trouver à trois ou quatre reprises sur son
passage. À sa façon, d’ailleurs parfaitement correcte, de
répondre à mon salut, je fus vite édifié sur la nature de ses
sentiments à mon égard. Mais, en même temps que m’était
révélée cette hostilité, j’étais en droit de constater qu’elle
allait contre son but. Dietrich, lui aussi, le sentait. Il aurait
voulu agir comme s’il m’ignorait ; il n’y parvenait pas.
Soucieux de l’accentuer davantage, il ne réussissait qu’à
rendre inopérante la distance qui nous séparait. Ce n’étaient
plus un officier prussien et un prisonnier français, c’étaient
deux hommes qui se trouvaient maintenant face à face.
D’invisibles puissances tissaient leurs liens entre nous. En
– 228 –
s’avouant incapable de tenir ma présence pour indifférente,
c’était lui qui venait d’éveiller dans mon cœur une confiance
qu’Axelle elle-même n’aurait pas eu le pouvoir d’y faire
éclore. Son tourment de moins en moins déguisé m’apportait
chaque jour davantage la confirmation que j’existais.
– 229 –
— Parfaitement, dit le général, saisissant cette occasion
de se jeter de tout son poids dans la conversation, et
d’achever ainsi de rompre la glace, parfaitement, dans
l’infanterie ! Comprends-tu cela, Dietrich ? Avec ses
connaissances techniques ! Les Français sont incroyables.
N’est-ce pas la meilleure preuve de leur manque
d’organisation ?
Dietrich ne releva pas l’interruption de son père. Il
continuait à m’observer avec une dureté impitoyable.
— Dans l’infanterie, vraiment ! J’ignorais. Je croyais que
vous sortiez d’un parc d’armée quelconque. Fantassin, il a dû
vous arriver de vous trouver parfois en première ligne ?
Je retroussai ma manche gauche. Mon avant-bras
apparut, rayé d’une longue cicatrice.
— Balle de mitrailleuse, dit négligemment le
commandant de Reichendorf.
Tapotant avec nonchalance ses leggings de la badine
qu’il avait à la main, il poursuivit :
— Où avez-vous reçu cela ?
— Sur l’Aisne.
— Quand ?
— En mai 1915.
— Exactement à quel endroit, sur l’Aisne ?
— À Oulches, un village qui se trouve…
— Je sais, je sais, fit-il, me coupant la parole, j’étais moi-
même à Oulches, dans l’hiver 1914-1915.
– 230 –
— J’y étais à ce moment-là !
— Si vous avez été à Oulches, vers janvier 1915, c’est
que vous apparteniez au 18e corps.
— Au 18e corps.
— Quel régiment ?
— 34e.
— Eh bien, nous avons dû quelquefois nous trouver face
à face ; du côté de Vauclaire et de la Vallée-Foulon.
— Vauclaire, dit le général, qui commençait à trouver
qu’on ne s’occupait pas beaucoup de lui, je vois ça comme si
j’y étais ! Sur le Chemin des Dames, un peu à droite de la
route de Laon. J’ai cantonné là, dans la nuit du 15 janvier
1871. Vous voyez que j’ai encore de la mémoire. Nous
faisions partie des renforts envoyés au général von Goeben
pour réduire l’armée de Faidherbe. Superbe campagne !
Nous avons escaladé les hauteurs de l’Aisne en une petite
heure, sans descendre de nos chevaux, sans éteindre nos
pipes. C’est vous dire ! Ah ! ce n’était pas encore le temps où
l’on se laissait arrêter, des mois et des années, par quelques
méchants ouvrages de terre battue.
Dietrich regarda le vieillard comme s’il hésitait à
répondre. Il le fit, cependant, et de la façon la plus mesurée,
la plus respectueuse.
— Mon père, dit-il, il y a plus de soldats allemands
enterrés entre Vauclaire et la Vallée Foulon que vous n’en
avez perdus, en 1871, dans toute la campagne du Nord, aux
combats de Saint-Quentin, de la Fère et de Bapaume réunis.
Le général rougit comme un coq.
– 231 –
— Eh ! fit-il, c’est justement ce que je reproche aux
méthodes actuelles. Énormes pertes, résultats nuls ! Ni
élégance dans la recherche de la solution, ni finesse, ni
fougue dans l’exécution. Écoute, Dietrich, le jour où ton frère
Conrad, qui était quelqu’un, n’est-ce pas, est venu me dire
qu’on démontait les cuirassiers de son régiment pour les
envoyer dans les tranchées, j’ai pensé que nos chefs étaient
devenus fous, que nous allions au-devant d’une guerre
interminable. Mais enfin, explique-moi ! Comment voulez-
vous obtenir la décision si vous démontez les régiments de
cavalerie. Songez-y ! Le régiment de ton frère, le 2e
cuirassiers de la Reine, le régiment préféré du vieux Jürgass,
dans la boue, avec la pouillerie des fantassins ! Non, non,
traite-moi de fou moi-même, mais je ne comprends pas !
Remarque que ce que je dis est vrai également de nos
ennemis. Tiens, pour en revenir à Vauclaire, c’est par là
qu’en 1814 Napoléon s’est emparé de Craonne. Ça n’a pas
demandé deux heures. Depuis, les Français ont mis plus de
deux ans pour… Tu vois bien que j’ai raison. Mais réponds-
moi ! Parle donc !
— Les conditions ne sont plus les mêmes, mon père, dit
Dietrich avec effort.
Il était maintenant tourné de mon côté. La dureté de son
regard n’avait pas disparu, non plus que celle de sa voix. Il
me semblait pourtant qu’un changement s’était introduit
dans l’un et dans l’autre. Sur le drap de son dolman, je
distinguais la trace de quelques-unes de ces taches jaunes
que laisse la glaise des tranchées et qu’il n’est au pouvoir
d’aucune brosse de faire entièrement disparaître. Par un
phénomène qui me remplissait de stupeur, j’avais beau
battre le rappel de toutes les raisons que j’avais de haïr
l’homme qui se trouvait devant moi, je n’y réussissais plus.
– 232 –
— Oulches ! répéta-t-il, comme se parlant à lui-même,
c’était au sud de la ferme Heurtebise. Vous avez dû vous
trouver souvent en ligne sur la gauche, du côté du poteau
d’Ailles ?
— Souvent.
— À combien pouvions-nous être les uns des autres ?
— À deux cents mètres, au moins. C’était un secteur
calme.
— Oui… De chez nous, l’on apercevait le clocher d’une
église, près de laquelle vous aviez de l’artillerie. Beaurieux,
je crois. Par derrière, c’était la vallée de l’Aisne, avec Cuiry-
les-Chaudardes et Pontavert. La nuit, nous entendions vos
convois, sur la route de Fismes.
— Et nous les vôtres, sur la route de Laon.
— Quelle monotonie ! s’exclama le général, incapable de
se contenir davantage. Jamais, nous autres, nous n’aurions
supporté cela, jamais ! Dietrich, mon enfant, je t’en supplie,
écoute ton père, un exemple entre mille. Le 14 août 1870,
mon régiment, en liaison avec la brigade Memerty se porte à
l’assaut du village de Colombey – suis-moi bien – au sud-est
de Borny. Le sergent que voici peut te confirmer les faits. Il
connaît la situation. Notre colonel commande au trot puis au
galop. Ne m’interromps pas. Une compagnie ennemie,
genou en terre, exécute sur nous deux feux par salves. Il
était exactement six heures du soir. Eh bien, un quart
d’heure après le village était à nous. Aujourd’hui, combien
auriez-vous mis ? Allons, réponds ! Combien de temps ?
– 233 –
Dietrich se taisait, tout entier à ses souvenirs. Et ce fut
moi qui, inconscient de mon audace, me mis à le
questionner à mon tour.
— Vous rappelez-vous la journée de fin janvier 1915 ?
— Le jour où l’un de vos bataillons a été fait prisonnier
dans les creutes de Massogne ? Oui, dit-il, je me souviens.
Il se passa la main sur le front.
— Ce fut une dure journée. De la neige partout, de la
neige et des morts.
— Dans les boyaux du bois Foulon on ne pouvait plus
avancer, tellement il y avait de cadavres, fis-je. Pour nous
aussi, ce fut une dure journée.
De nouveau, la voix du général s’éleva, pleine d’ironie et
de colère.
— Une dure journée ! Pour prendre ou perdre un
bataillon. Pas même un régiment. Et que dira-t-on de Sedan,
alors ? De Sedan, où nous, des régiments, nous en avons pris
soixante ?
Je lançai à Dietrich un regard qui était presque
suppliant. C’était de lui, de lui seul, que pouvait venir la
riposte. En cette étrange minute, il n’y avait plus ni officiers,
ni soldat, ni fils, ni père, – ni ennemis même. Non, plus rien
que des hommes, et deux générations qui s’affrontaient.
— Soixante ! répétait le vieillard, soixante régiments !
Vous m’entendez ?
Le commandant de Reichendorf parut sortir d’un rêve.
– 234 –
— Mon père, dit-il avec lenteur, Dieu me garde de
comparer des choses qui ne sont pas comparables. Vous
vous êtes battus, musique en tête et drapeaux déployés,
magnifiquement. La guerre que nous faisons, nous, est une
autre guerre. Une guerre, voyez-vous, dont vous ne pouvez
vous faire une idée. Non, vous ne pouvez pas… Vous ne
pouvez pas savoir.
Il avait parlé les yeux mi-clos. En cet instant, son regard
rencontra le mien, et nos pensées se confondirent. Ses lèvres
remuèrent pour une phrase qu’il ne prononça pas, mais que
je compris, et qui voulait dire :
— « Lui, il sait. »
– 235 –
XIV
– 236 –
un peu sa haute taille lorsqu’il lui parlait, et le reste du temps
fustigeant de sa canne les ronces qui venaient écorcher ses
leggings. Au fur et à mesure que la date du départ de
Dietrich approchait, le silence qui planait entre leurs deux
pensées semblait devenir plus pesant, plus hermétique.
L’expression de douloureuse gravité qui régnait en maîtresse
sur leurs visages paraissait croître ici en résignation et là en
amertume. Elles ne pouvaient plus guère tarder à sonner,
pourtant, les cloches de la Victoire, consécratrices de leurs
accordailles. Qui l’eût dit à les voir tous deux ! À plusieurs
reprises, il me fut donné de surprendre, dans le regard qu’à
la dérobée il lui lança, tant de détresse et de lassitude, que
moi qui aimais au point qu’on sait Axelle de Mirrbach, je ne
pus m’empêcher d’éprouver de la commisération pour le
commandant de Reichendorf.
Il repartit le jeudi suivant. J’en fus avisé le matin par
Gottlieb qui devait atteler dans l’après-midi la vieille calèche
du château pour le conduire à la station, à l’heure du train de
Kœnigsberg.
— Maintenant, quand nous le reverrons, c’est que la
guerre sera finie, n’est-ce pas, monsieur Dumaine ?
Je savais bien à quelle pensée il obéissait, le pauvre
diable, en me questionnant ainsi. Il venait de recevoir une
convocation pour passer, le 20 juillet, devant une
commission de réforme. La perspective d’être renvoyé au
front n’était pas sans lui retirer quelque peu de son entrain.
Il achevait de brosser avec respect l’uniforme de
Dietrich, prenant des précautions infinies pour ne pas
heurter du bois de sa brosse la croix de fer agrafée à la
tunique. Sur la table de l’office, il avait installé tout
l’équipement guerrier du commandant de Reichendorf.
– 237 –
C’était un amoncellement de buffleteries où s’enchevêtraient
le ceinturon de cuir blanc à boucle dorée, les bélières et la
dragonne noire à gland d’argent, les gaines fauves du
revolver et du télémètre, les courroies de porte-cartes et
l’étui du masque à gaz. Quelle minutie, quelle précision dans
chacun de ces objets destinés à tuer des hommes, ou à ne
pas être tué par eux ! Sur cette table, à côté des aiguilles et
du tricot de Dominica, comme ils paraissaient inoffensifs,
ces petits monstres ! Dans trois jours, pourtant, chacun d’eux
aurait repris son rôle infernal. J’entrevis les paysages
bouleversés qui allaient se dessiner sur les verres de ces
jumelles, les faces folles de haine et de terreur vers
lesquelles l’œil noir de ce browning allait de nouveau se
braquer.
L’heure du repas était venue. Je déjeunai en silence. Les
fenêtres de la cuisine s’ouvraient sur un horizon plus gris,
plus plat, plus désert encore que de coutume. Sous cet inerte
ciel du Nord, le printemps venait à peine de finir, et c’était
déjà presque l’automne…
Si longtemps que je me fusse arrangé pour faire traîner
les choses, l’aménagement de l’électricité touchait
maintenant à sa fin. Il ne me restait plus, dans tout le
château, à procéder à l’éclairage que d’une seule pièce.
Située à l’angle nord-est du rez-de-chaussée, de proportions
aussi vastes que la salle d’honneur, elle avait été utilisée, au
temps de la magnificence de Reichendorf, comme salon de
musique. Après Iéna, elle avait vu les premières réunions du
Tugendbund et autres organisations secrètes qui préparaient
contre les Français la Guerre de Revanche. Dès 1807, une
conférence y avait été donnée par Schmalz, professeur à
Halle, qui revenait de Memel où il était allé entretenir
Frédéric-Guillaume III du projet de fondation d’une
– 238 –
université à Berlin. En présence de la Reine Louise, Arndt
devait y lire plus tard quelques-uns de ses chants héroïques,
le Vaterlandlied, la Leipziger Schlacht. La première strophe de
cette ode fameuse, recopiée par lui, était exposée dans le
coin gauche de la salle, encadrée avec un morceau de
l’étendard du 4e régiment de grenadiers poméraniens, sur
lequel se distinguaient encore les traces du sang d’Eitel de
Reichendorf, tombé en le défendant à la Bataille des Nations.
Insensiblement, à mesure que déclinait la fortune des
Reichendorf, cette salle s’était vue transformée en un
invraisemblable bric-à-brac. Quelques objets de prix y
restaient encore, ceux dont les origines, comme le drapeau
de Leipzig et la strophe d’Arndt, imposaient bon gré mal gré
la conservation. Quant aux autres, tapisseries, bahuts
précieux, tableaux, épinettes et clavecins, ils avaient tous
pris depuis vingt ans, les uns après les autres, le chemin du
brocanteur. Ils avaient été remplacés par un empilement
hétéroclite de meubles hors d’usage, commodes défoncées,
baldaquins effondrés, bancs et fauteuils de jardin à demi
pourris. La destination primitive de la salle n’était plus
attestée que par quelques lutrins boiteux, un piano qu’un
antiquaire de Kœnigsberg était venu examiner quinze jours
plus tôt, et sur le prix duquel on n’avait pas pu s’entendre, et,
situé au milieu de la pièce qu’il divisait de sa lourde masse
en deux parties à peu près égales, un orgue vénérable qui
avait fait l’orgueil de plusieurs générations des comtes de
Reichendorf. Il n’était plus aujourd’hui qu’un vaste amas
d’architecture vermoulue et rouillée. Les touches de son
clavier avaient été arrachées, ses pédales aplaties, ses
soufflets crevés. Seul, le vent, s’infiltrant entre les jointures
des fenêtres et des portes, était encore capable d’arracher à
la colonnade de ses grands tubes de fer quelque lugubre
gémissement. Les galeries circulaires, auxquelles on
– 239 –
accédait par de branlants escaliers en colimaçon, faisaient
entendre des craquements de plus en plus suspects. Leurs
barreaux se joignaient, sautaient hors de leurs encoches. Les
lames du plancher s’infléchissaient d’une façon de plus en
plus inquiétante. Pour tout dire, cette salle était devenue un
lieu fort peu engageant, assez sinistre même. Personne n’y
entrait plus, sauf Gottlieb, lorsqu’il avait à y traîner quelque
meuble hors d’usage, ou y dénicher de quoi essayer d’en
réparer un autre. Elle paraissait condamnée à un abandon à
ce point définitif qu’il n’avait même pas été question d’elle
dans le devis que j’avais soumis trois mois auparavant à
l’approbation du général. Elle ne me revint en mémoire que
lorsque, le programme que l’on m’avait assigné approchant
du moment où il allait être rempli, je me mis à faire flèche de
tout bois pour obtenir de continuer à travailler au château.
J’insistai alors sur l’imprudence qu’il y avait à ignorer le
degré exact de ce délabrement. Mon observation était loin
d’être sans valeur. L’humidité et la moisissure qui avaient
déjà attaqué le plancher menaçaient de gagner les boiseries
latérales et le plafond. Toute une aile du château pouvait de
ce fait se trouver rapidement en péril. Je fus donc autorisé à
poser deux lampes électriques dans les endroits les plus
sombres de cette pièce qui ne connaissait plus depuis dix
ans d’autre lueur que celle du rat de cave de Gottlieb. C’était
à cette besogne que je venais de m’atteler. Elle était
particulièrement rude et pénible. La perspective de passer
mon après-midi à forer de vieux murs suintants dans une
atmosphère de crypte, ne contribuait que fort peu à dissiper
l’impression d’accablement avec laquelle, ce jour-là, mon
repas terminé, je m’en allai retrouver mes limes et mes
vilebrequins, tandis que Gottlieb, chargé comme un porte-
manteau, se dirigeait vers l’appartement du commandant de
Reichendorf, dont il lui restait à boucler la cantine.
– 240 –
Il y avait environ deux heures que je m’étais remis à
travailler lorsque la porte qui donnait sur le corridor grinça.
Quelqu’un entra, que je ne pus apercevoir, tant à cause de
l’obscurité qu’en raison de l’orgue, qui me masquait tout le
fond de la salle. Machinalement, sans réfléchir à ce qu’il y
avait d’indiscrétion dans cette façon de se comporter,
j’arrêtai ma besogne, de sorte que pour l’instant rien ne
décela plus ma présence. Bientôt un bruit sourd me parvint,
le bruit du piano que l’on venait d’ouvrir. Je compris que le
nouveau venu était le commandant de Reichendorf.
Pendant quelques minutes je n’entendis plus rien. Assis
devant le clavier, Dietrich devait être en train de rêver, dans
cette pose que je lui avais vue plusieurs fois sur la terrasse,
alors que se croyant seul, et fatigué de tourner comme une
bête en cage, il se laissait tomber sur un banc et contemplait
avec accablement cette terre, cette mer, ce ciel également
vides. Puis quelques touches commencèrent à trembler sous
sa main, sons décousus, prélude inattentif d’une pensée
absente. Deux, trois accords se précisèrent. Cette salle
obscure et ruinée constituait une étrange caisse de
résonance. Entre chacun des accords, le silence
s’épaississait, de même que l’ombre est plus noire pour les
voyageurs d’un train qui vient de traverser, la nuit, une gare
en coup de vent.
Maintenant, Dietrich jouait. Que jouait-il ? Je ne m’en
rendis pas tout de suite compte, non que ce thème me fût
étranger. Une bizarre paralysie venait de s’emparer de moi, il
me semblait que ce qui me restait de pensée ne
m’appartenait plus en propre, se confondait avec la pensée
du commandant de Reichendorf. Les mobiles des actions de
– 241 –
Dietrich étaient pour moi comme autant de rouages devenus
tout à coup visibles. Je comprenais le besoin qui l’avait
conduit à venir passer en ce lieu les derniers instants de sa
permission, seul, en tête à tête avec lui-même, avant de
repartir pour la mortelle géhenne où sa vie allait redevenir
celle de millions et de millions d’être humains, où sa liberté
allait se trouver de nouveau abolie. En cette minute
culminante, je connaissais le mécanisme des sentiments qui
l’assaillaient. Je savais que c’étaient eux qui avaient choisi,
comme à son insu, le thème musical qui venait de s’imposer
à lui. Nombre de fois, sans doute, avant 1914, j’avais
entendu cette marche funèbre du Crépuscule des Dieux, et
l’on pense bien que, depuis, je n’ai pas manqué de provoquer
d’autres occasions de l’écouter. Quelles qu’aient été la
qualité, la virtuosité de l’artiste ou de l’orchestre, je n’ai plus
retrouvé, même au prix du plus patient travail de mémoire,
le trouble qui me saisit ce jour-là, tandis que j’écoutais,
tremblant au fond de mon trou d’ombre, un exécutant sans
doute assez ordinaire, mais pourvu d’autres mérites que
ceux que l’on peut exiger des jeunes gens du Conservatoire.
Il jouait pour lui, et j’avais le droit de me dire qu’il jouait
aussi pour moi, qui avais partagé les mêmes misères, les
mêmes découragements, les mêmes larmes de sang, les
mêmes affres. Il n’allait pas tout d’un coup jusqu’au bout de
la phrase musicale. Il la reprenait, la recommençait, la
malaxait sous ses doigts lourds comme du fer. Sa
maladresse même grandissait son jeu. Elle devenait
l’expression du sublime désarroi de son âme. Avec le même
accablement, le même harassement que là-bas, une armée
de fantômes défilait dans une marche aussi lente que celle
des nuages, scandée par le même accompagnement lointain
que nous écoutions monter des ravins remplis d’embûches,
les nuits où les convois d’artillerie, pendant des heures et des
– 242 –
heures, ne cessaient de faire entendre leur roulement
menaçant. Les routes, les boyaux de tranchées, les chemins
qui se glissent dans les bois ravagés sous la lumière grise de
la lune regorgeaient de la cohue pesante des foules promises
pour le lendemain à l’éternel sommeil. Nul cri n’allait-il jaillir
qui dirait son fait à cette morne hébétude, qui protesterait
contre cette effrayante résignation ? Et voici que, dominant
la plainte infinie et silencieuse des pauvres hommes qui
tournent une dernière fois vers la douce vie leurs faces déjà
baignées de mort, s’élevait soudain le thème du héros isolé,
du pur entre les purs, du chevalier d’argent et de lumière,
contre qui rien ne peut prévaloir, parce qu’il sait bien
pourquoi il va mourir, et pourquoi il a combattu… Combien
de temps les grands accords ascendants, les larges nappes
frissonnantes de cette musique désespérée continuèrent-ils à
déchaîner leur tumulte à travers cette salle remplie d’horreur
sacrée ? De même que je n’avais pour ainsi dire pu
distinguer le moment où le commandant de Reichendorf
avait commencé de jouer, de même je ne m’aperçus pas non
plus de celui où il s’arrêta. Les ténèbres étaient encore toutes
vibrantes, et je croyais Dietrich toujours assis au piano,
lorsque j’eus la surprise subite de le voir debout, à quelques
pas à peine de moi.
D’où il était, il aurait pu s’apercevoir de ma présence,
bien que je fusse dans la partie la moins éclairée de la pièce.
Je le voyais moi-même de trois quarts. Son front, appuyé à
la vitre d’une des porte-fenêtres, m’apparaissait dans une
espèce de clair-obscur. Une dernière fois, il contemplait ce
paysage auquel il avait consacré tous les instants que lui
avait laissés sa rude existence de soldat, le triste ciel
décoloré, les eaux sans nuance des étangs… la monotonie
désolée de la mer prussienne. Il avait déjà revêtu sa capote
de campagne, qu’il n’avait pas remise depuis le jour de son
– 243 –
arrivée. Tel il était, maintenant, tel il serait, trois ou quatre
jours plus tard, dans l’enfer de la guerre retrouvée. Ses traits,
volontairement durs et hautains, étaient pour le moment
détendus, illuminés, par la sérénité ineffable de l’homme qui,
une fois pour toutes, a accepté sa destinée.
Je compris que continuer à l’observer de la sorte
devenait un abus de confiance. Un tournevis s’échappa de
ma main, vint heurter le sol. Dietrich sursauta. Son visage
reprit sa dureté accoutumée.
— Qu’est-ce qu’il y a ? fit-il, fronçant les sourcils.
— Désignant mes outils, je présentais une explication
quelconque.
— Il y a longtemps que vous êtes ici ? Comment ne vous
ai-je pas entendu plus tôt ?
— Le bruit du piano, murmurai-je.
Il tressaillit, continuant à me dévisager avec une
attention sous laquelle je sentais l’inquiétude, la crainte
d’avoir laissé surprendre son secret.
J’étais immobile devant lui, attendant le mot qui me
délivrerait du garde-à-vous où je m’étais mis dès qu’il
m’avait adressé la parole. Mais il se taisait. Ce silence devint
insupportable au point que je me décidai à le rompre, au
hasard, par une question dont je ne compris que trop tard la
cruauté.
— J’ai deux lampes électriques à poser dans la salle.
Peut-être y aurait-il lieu d’en installer une troisième au-
dessus du piano.
Il haussa légèrement les épaules.
– 244 –
— Ce n’est pas nécessaire.
Je gardais toujours la position réglementaire mais je me
rendais compte que c’était par intention, non par volonté de
m’humilier qu’il m’y laissait. Bien plus, une étrange
conviction était en train de naître en moi ; j’avais
l’impression que la physionomie de Dietrich se modifiait,
qu’elle était envahie progressivement par une émotion dont
je me demandais s’il parviendrait à se rendre maître. Au fur
et à mesure de cette transformation, j’étais moi-même gagné
par l’idée folle qu’il allait me parler, que sur le point de
quitter son père, de quitter Axelle, ç’allait être à moi, oui, à
moi, de préférence à tout autre, qu’il se confierait.
À voix basse, je l’entendis répéter :
— Non, vraiment, ce n’est plus nécessaire.
Ce fut alors qu’il s’aperçut que j’étais au garde-à-vous. Je
le vis se redresser machinalement, joindre les talons,
reprendre en un mot son attitude de chef. C’était fini. Là
devait se borner ce que j’étais autorisé à connaître de mon
ennemi. L’heure avait sonné d’une séparation que l’un et
l’autre nous devinions définitive. Les yeux dans les yeux,
nous nous regardâmes. Je sentis ma main qui se portait
d’elle-même à mon front. Rigide, il me rendit mon salut ;
puis il sortit.
J’ai fait la guerre. Dans les minutes qui précèdent celle
où sous les balles on va bondir hors de la tranchée, j’ai vu
sur des centaines de faces résignées ou hagardes le masque
posé par la certitude que bientôt tout sera terminé. Jamais je
n’ai vu cette certitude plus absolue que sur le visage du
commandant Dietrich de Reichendorf.
– 245 –
Une demi-heure après, j’entendis la voiture qui
l’emportait s’engager sur la passerelle du château. Il avait
dissuadé Axelle d’aller avec lui jusqu’à la station du chemin
de fer. Mais elle avait tenu à l’accompagner.
Le cœur en proie aux sentiments les plus tumultueux,
les plus contradictoires, je venais de me remettre à ma
besogne, lorsque, du seuil de la porte restée ouverte,
quelqu’un m’appela. C’était Dominica. En l’absence de
Gottlieb, elle avait couru après moi à travers tout le château,
pour me dire que le Général me réclamait d’urgence dans
son cabinet.
Le vieillard avait dû verser une ou deux larmes quelques
instants plus tôt, car il avait les paupières encore un peu
rouges. Il ne m’en accueillit pas moins avec un large sourire
de béatitude.
— Eh bien, mon ami, vous ne vous êtes pas trop
ennuyé, depuis une semaine ?
Je fis un geste assez vague pour qu’il pût l’interpréter au
mieux de sa convenance. Il ne le remarqua d’ailleurs pas. Il
était trop occupé à jalonner d’épingles une carte d’état-
major, toujours la même.
— Et maintenant, dit-il, assez de temps perdu comme
cela. Il s’agit de se remettre au travail, et sérieusement !
– 246 –
landsturmien me raconta, en mauvais patois
brandebourgeois, une histoire à laquelle je ne compris rien
mais qui m’intrigua fort. Il s’agissait de la prochaine arrivée
au camp d’une commission d’inspection ; il me fut
impossible de me faire expliquer ce qu’était cette
commission, et dans quel but on nous l’envoyait.
À peine eus-je franchi la barrière de fil de fer que je
tombai sur l’adjudant Claverie, notre chef de baraque. Il
guettait mon retour, l’air encore plus inquiet que d’ordinaire.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Viens, dit-il, j’ai à te parler.
— Eh bien, allons dans la baraque.
— Non, je préfère que nous soyons seuls.
C’était l’heure où la plupart des prisonniers avaient déjà
regagné leurs cantonnements, dans l’attente de la soupe.
Nous trouvâmes sans trop de difficultés un coin à peu près
solitaire, derrière l’un des postes de mitrailleuses.
Ce fut moi qui interrogeai le premier.
— Dis-moi, qu’est-ce que c’est que cette commission
dont mon abruti de gardien vient de me parler ?
Il hocha lugubrement la tête.
— Je voulais aussi t’en dire un mot. Rien de bon. Il
paraît que c’est des médecins neutres. Ils sont autorisés à
visiter le camp, pour désigner les prisonniers susceptibles,
en raison de leur état de santé, d’être internés en Suisse. Je
te le répète : encore un truc à embêtements.
— Et pourquoi cela ?
– 247 –
— Comment ? Tu ne comprends pas ? Je te parie qu’ils
vont me consulter sur les types de notre baraque. Ceux que
je signalerai ne m’en auront aucune reconnaissance. Et les
autres m’en voudront. Tu verras ce que je te dis. Mais ce
n’est pas de cela qu’il s’agit.
— De quoi, alors ?
Il jeta un coup d’œil autour de nous, sans rien découvrir
de suspect.
— Audemard, dit-il, baissant la voix.
— Eh bien ?
— Eh bien, depuis que les Boches l’ont fourré au cachot,
tu sais l’idée qu’il s’est mis dans la tête ? Maintenant, c’est
fait : il a terminé ses préparatifs. Et pis que cela, il a décidé
Vandaële à l’accompagner.
— Ils vont essayer de s’évader ?
— Chut ! Pas si fort, bon Dieu ! Oui ; ils se sont procuré
une boussole, des habits civils, de l’argent.
— Et puis après ! Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
— Comment, et puis après ! Tu ne te rappelles donc pas
ce qu’a dit le capitaine Elbing ? S’ils se barrent, c’est moi qui
suis responsable, et bon pour six mois de représailles de
rabiot.
— Le capitaine a dit la même chose pour moi.
— Oh ! toi !…
Il aurait cherché vainement une exclamation qui eût pu
m’être plus désagréable. Rien ne me blessait autant que
– 248 –
d’entendre insinuer que j’étais sous la protection de quelque
puissance occulte.
— Écoute, dis-je sèchement, tout ce que je peux faire,
c’est de parler à Audemard. Je lui dirai qu’il y a trop de
danger, que ça ne vaut plus le coup, etc. Mais ce sera sans
conviction, parce que je ne veux pas qu’il se figure que c’est
parce que je crains quelque chose pour moi que je
désapprouve son projet. D’ailleurs, je ne le désapprouve pas
tant que ça.
Claverie leva les bras au ciel.
— C’est bien ce que je pensais, fit-il sur un ton pleurard.
Je ne peux compter sur personne ! Ah ! là ! là ! ça n’arrive
jamais qu’à moi, ces choses-là.
— En voilà assez, fis-je. Tiens, regarde Sylvestre qui
vient de notre côté. Rentrons, si tu ne tiens pas à ce qu’on
nous surprenne en train de comploter.
– 249 –
Ce n’était pas pour le rassurer que je parlais de la sorte.
L’idée que ce pauvre infirme pouvait être renvoyé à la guerre
me paraissait monstrueuse. Je me souvenais de
l’exclamation de dédaigneuse pitié poussée par Axelle
devant nos infortunés camarades de la classe 1918 : « C’est
comme si l’on reprenait Gottlieb ! »
— Oh ! mais, fit-il, je n’en sais rien. Je boite un peu, c’est
entendu. Mais d’après ce que je fais ici, vous pouvez voir
que je suis encore capable de rendre bien des services.
Enfin, il faut tout prévoir. Si je repars, Son Excellence et
Mademoiselle risquent de se trouver dans l’embarras. Ma
tante est vieille. Je sais bien qu’ils tâcheront de se procurer
quelqu’un pour l’aider. Mais je ne serai plus là pour le mettre
au courant. Parmi plusieurs choses, il y en a une surtout qui
me rend soucieux ; c’est le bois. Oui, le bois de chauffage.
C’est moi qui vais le chercher, dans un endroit de la forêt
que moi seul connais.
— Vous désireriez que, le cas échéant, je pusse y aller à
votre place.
Il eut un geste de protestation.
— Oh ! ce n’est pas cela, monsieur Dumaine. Je ne me
serais jamais permis… Que dirait Son Excellence ! Je
voudrais seulement vous demander de m’accompagner un
de ces jours, demain matin, par exemple. Je vous montrerais
l’endroit. Et vous pourrez à votre tour, si je repars, l’indiquer
à celui qui me remplacera.
— C’est entendu, lui dis-je. À demain.
– 250 –
XV
– 251 –
Il releva le canon de son arme avec un sourire entendu,
comme pour dire : « Pas si bête ! Nous avons mieux à faire. »
— Vous n’êtes donc heureux que lorsque vous avez un
fusil entre les mains ! ne pus-je m’empêcher de murmurer
non sans quelque impatience.
Je regrettai, presque aussitôt, ce mouvement d’humeur.
Un coup d’œil timide qu’il me lança et où je pus lire comme
un reproche me prouva que nous venions d’avoir ensemble
la même pensée. En même temps que moi, il n’avait pu se
défendre de songer à la commission devant laquelle il allait
passer, et qui lui délivrerait peut-être un permis pour un tout
autre genre de chasse, celle où la canardière bon enfant est
remplacée par le lourd Mauser à crosse sombre, et où le
gibier a l’impertinence d’user du droit de riposte. À la
dérobée, je regardai mon compagnon, et je tressaillis à mon
tour. Il m’apparaissait pourtant tel qu’à l’ordinaire, habillé
des effets qu’il mettait quand il allait chasser, chercher du
bois, jouer de la pioche au potager, chaque fois, en d’autres
termes, que son protocole de valet de chambre ne l’obligeait
pas à se présenter sous la livrée de son Excellence le général
de Reichendorf. Ces effets n’étaient autres que sa vieille
tenue de guerre, telle qu’il l’avait revêtue dans le soleil et
l’ivresse de 1914, celle sous laquelle il s’était battu dans la
craie de Champagne, les blés mûrs de l’île de France, la
neige de l’Argonne. On la lui avait laissée quand il avait été
réformé temporairement après sa blessure. Dans trois jours,
pour accomplir le redoutable voyage de Kœnigsberg, il
prendrait soin de la brosser bien convenablement, et d’y
faire recoudre par Dominica les passepoils rouges, les
achselklappen brodées du numéro 33, car il avait l’honneur
d’appartenir au 33e Régiment d’infanterie, de Gumbinnen,
qui est, comme tout le monde le sait, le régiment du comte
– 252 –
Roon. Même sans ces lisérés, même dans le calot à bande
rouge et à double cocarde, sa silhouette ne se trouvait guère
modifiée. Vêtus de la vareuse et du pantalon gris, chaussés
des demi-bottes aux talons renforcés d’un fer à cheval, que
j’en avais vus, des Gottlieb semblables, gisants entre les
lignes, accrochés aux fils de fer barbelés comme de lugubres
et grotesques épouvantails ! Ces feldgrau avec lesquels nous
nous égorgions, je ne les avais quittés que pour en retrouver
d’autres, mes gardiens, mes ombres, dans les innombrables
camps que m’avait fait traverser ma captivité. Il allait y avoir
quatre années que durait cette hallucination. Ne finirait-elle
donc jamais par disparaître de ma vie ? Mais moi-même,
avec ma vareuse bleu pâle, n’étais-je pas en train de réveiller
chez Gottlieb des souvenirs exactement identiques ? Pour les
mélèzes silencieux sous lesquels nous cheminions ce matin-
là, c’était vraiment un curieux spectacle que ces deux
hommes qui se dirigeaient côte à côte d’un pas également
paisible vers la plus pacifique des besognes, et qui étaient
vêtus l’un et l’autre des mêmes défroques que celles sous
lesquelles, à la même heure, leurs frères continuaient à se
massacrer.
Nous atteignîmes assez vite l’endroit que le valet tenait
à me faire connaître. C’était un vaste rond-point, jonché de
fagots. Bûcheron émérite, Gottlieb venait là une ou deux
matinées par mois. Il abattait et coupait ce qu’il fallait, au fur
et à mesure des nécessités. Il ne s’agissait, naturellement,
que de menu bois, celui qui était destiné à la consommation
du poêle et au feu de la cuisine. Les grosses bûches étaient
emmagasinées en une seule fois dans les caves du château,
au début de l’automne. Une corvée de prisonniers avait été
fournie l’année précédente par le commandant du camp, qui
ne demanderait pas mieux que de rendre cette année le
même service.
– 253 –
— Je n’aurai aucune peine, si besoin est, à revenir ici
tout seul, dis-je à Gottlieb. Nous n’avons plus qu’à rentrer.
— Chut !
Il avait mis un doigt sur ses lèvres et me faisait signe de
le suivre.
Au bout de cinq minutes de marche à travers des fourrés
d’ajoncs de plus en plus denses, j’aperçus, entre les branches
des sapins, un miroitement sombre. Un étang était là, vers
lequel Gottlieb avançait avec des précautions infinies. Nous
n’en étions plus qu’à une vingtaine de mètres lorsque, mon
pied ayant glissé, je fis une chute assez ridicule et, en tout
cas, fort intempestive. Un ridicule bruit de battement d’ailes
s’éleva, s’éparpilla en ondes silencieuses sous la ramure,
s’éteignit. Un peu confus, je m’apprêtais à faire agréer mes
excuses les plus humbles à mon compagnon. Mais il n’avait
pas l’air trop dépité.
— Ils reviendront.
— Qui ?
— Les canards sauvages. Il y en avait bien une
quarantaine. Cela ne fait rien. Ils vont revenir. Dépêchons-
nous. Suivez-moi.
Les buées matinales achevaient de se dissiper à la
surface de l’étang. Nous gagnâmes un buisson derrière
lequel nous nous blottîmes. Il était hors de doute que
Gottlieb me considérait comme son successeur attitré. Après
m’avoir montré comment on s’y prenait pour alimenter les
cheminées de Reichendorf, il jugeait de son devoir d’étendre
la démonstration au garde-manger.
– 254 –
Un silence absolu régnait. Pas un bruit, pas même celui
d’une branche qui se rompt, d’une grenouille qui plonge. À
part, çà et là, quelques trous de ciel blanc, les eaux
paraissaient d’encre. Le dôme ténébreux des sapins s’y
réfléchissait avec une fidélité funèbre.
Le sol sur lequel nous nous tenions accroupis, en un
recroquevillement fort peu confortable, était composé d’un
sable extrêmement fin. Au bout de plus d’un quart d’heure
d’attente, je pris, par manière de distraction, une poignée de
ce sable, que je laissai doucement s’écouler entre mes doigts.
J’en pris une autre poignée ; puis une autre. À la quatrième,
ma main rencontra un corps dur, qu’elle ramena. C’était une
sorte de caillou jaunâtre, de la taille d’une petite noix.
Gottlieb, qui, de temps en temps, risquait un coup d’œil
de mon côté, sourit.
— Un morceau d’ambre, dit-il, tout bas.
— Je sais, fis-je sur le même ton.
Six mois de villégiature forcée avaient suffi, comme on
le pense, pour me permettre d’être renseigné sur la plupart
des particularités de la région. En l’espèce, le pasteur
Frühwirth n’avait pas manqué de me rappeler, sinon de
m’apprendre, que le littoral du Samland, où l’on avait jugé
bon d’installer notre camp, était connu dès la plus haute
antiquité sous le nom de Côte de l’Ambre. Il ne m’avait pas
non plus laissé ignorer que la récolte de ce produit était très
sévèrement réglementée et constituait un monopole au
bénéfice de l’État prussien.
Gottlieb me rendit l’étrange petit caillou, après l’avoir
soupesé.
– 255 –
— Il vous arrive souvent d’en trouver ? lui demandai-je.
— Ici, non. Mais au bord de la mer, c’est moins rare.
Avant, on portait les morceaux qu’on récoltait à Kœnigsberg,
au dépôt officiel. C’était même une assez jolie source de
revenus pour le château. Mais aujourd’hui, le gouvernement
n’achète plus. Le commerce entre particuliers reste tout de
même interdit. Alors, ça n’intéresse plus personne. Et puis,
nous avons à penser à pas mal d’autres choses, n’est-ce pas ?
Chut !
Son regard était redevenu fixe. Presque aussitôt,
j’entendis le battement d’ailes de tout à l’heure, mais qui
grandissait au lieu de diminuer. Puis, brusquement, tout se
tut. Et Gottlieb, épaulant son fusil, fit feu.
Maintenant trois magnifiques oiseaux, au luisant
plumage d’émeraude et de jais, gisaient sur le sable, et
Gottlieb, qui avait dû se déchausser pour aller au beau
milieu de l’étang recueillir ses victimes, était assis à côté
d’elles en train de remettre ses bottes.
— Eh bien, lui dis-je, vous n’avez pas lieu d’être
mécontent !
— Hum ! fit-il, hochant la tête, ce n’est pas mal. Mais
j’aurais pu mieux réussir. La poudre coûte si cher.
Il empila les canards dans le sac qu’il portait en
bandoulière.
— À présent, nous n’avons plus qu’à rentrer.
Quand nous traversâmes de nouveau la clairière, il se
chargea, par acquit de conscience, de quelques fagots. Il ne
parlait plus. Une mélancolie l’envahissait que chacun de nos
– 256 –
pas semblait accroître. Sans doute devait-il se dire que ces
trois canards étaient peut-être les derniers qu’il tirerait.
Comme nous sortions de la forêt, je sentis mon cœur qui
se mit à battre. Je venais d’apercevoir Axelle. Tournant le
dos au littoral, elle se dirigeait elle aussi vers le château. Une
centaine de mètres nous séparaient. Quand elle nous vit, elle
parut hésiter un instant ; puis, en fin de compte, elle marcha
vers nous.
— Vous venez de chasser ? dit-elle, un peu étonnée par
notre attirail.
Je laissai à Gottlieb le soin de lui expliquer les raisons
pour lesquelles il avait cru devoir me faire partager sa
promenade matinale. De l’histoire assez embrouillée qu’il
raconta, Mlle de Mirrbach retint seulement qu’elle avait à me
remercier.
— C’est fort aimable à vous, qui prenez déjà tant de
peine, fit-elle. Mais j’espère que la précaution de Gottlieb
n’aura point d’utilité. Il ne sera certainement pas renvoyé à
l’armée.
— C’est ce que je lui ai dit.
Lorsqu’il y avait un tiers entre Mlle de Mirrbach et moi,
nous nous entretenions de la façon la plus naturelle du
monde. Dès que nous nous retrouvions en tête à tête, nous
échangions encore quelques paroles, et un silence obscur,
progressivement, se rétablissait.
— Vous rentrez directement au château ? demanda-t-
elle à Gottlieb.
— Oui, mademoiselle.
– 257 –
— Je rentre aussi. Comme vous allez plus vite que moi,
dites à Dominica de me préparer une tasse de thé. Restez,
monsieur Dumaine. Une des lampes de ma chambre n’est
pas tout à fait au point. Je veux vous en parler.
Le valet prit les devants, et je demeurai avec Axelle. Elle
réglait notre pas, et ce fut très lentement que nous nous
remîmes à avancer. Depuis la venue de Dietrich, c’était la
première fois que j’étais seul avec elle. Nous sentions que
quelque chose avait eu lieu, qui nous contraignait à regarder
désormais en nous-mêmes avec plus de franchise et de
clairvoyance. Cependant, pour se donner une attitude, elle
continuait de parler, bien que sa volubilité fût, à elle seule, le
meilleur aveu de son trouble. Elle m’expliquait quelles
modifications elle désirait voir apporter à l’éclairage de sa
chambre. Je l’écoutais d’un air de reproche morne.
— Est-ce vraiment pour cela que vous m’avez retenu ?
lui dis-je enfin. Je comprendrais beaucoup mieux, sur place,
ce que vous voulez.
Elle appartenait à cette rare catégorie d’êtres qui ont de
la reconnaissance pour qui les oblige à parler net. À mon
observation, je la vis qui relevait la tête fièrement.
— Pourquoi ne pas dire la vérité ? Si j’ai agi ainsi, c’est
que j’étais heureuse de me retrouver seule avec vous
pendant quelques instants, le plus loin possible de tout.
– 259 –
mots qu’en cet instant j’eusse pu prononcer étaient
précisément ceux devant lesquels, peut-être à tort, je
reculais.
— Vous avez fait bonne chasse ? se résigna-t-elle enfin à
demander.
— Gottlieb a tué trois canards sauvages.
— Il y en a beaucoup par ici. Il y en avait plus encore à
Nikolaïken. Nikolaïken, c’était la demeure de mes parents.
C’est là que j’ai passé mon enfance.
— Je sais, dis-je.
Elle eut un air d’étonnement un peu réprobateur. De
quel droit étais-je au courant de détails semblables ? Si je
connaissais celui-là, je devais en savoir bien d’autres. Mais
cette sollicitude, dont elle eût pris ombrage quelques
semaines plus tôt, n’était plus faite maintenant pour lui
déplaire.
— À Nikolaïken, continua-t-elle, comme se parlant à
elle-même, – et jamais encore elle ne s’était montrée aussi
loquace, – à Nikolaïken, mon frère, dès qu’il arrivait en
permission, prenait son fusil. Il partait à travers les
marécages. Souvent, je l’accompagnais, non que je trouvasse
un plaisir quelconque à assister au massacre de ces pauvres
oiseaux. Mais nous avions une grand’mère assez autoritaire,
et elle disait…
— Oui, fis-je, elle disait que les jeunes filles de votre
condition doivent, au contact de spectacles violents,
chercher à s’affermir l’âme, et qu’il fallait être digne de deux
au moins de vos aïeules, qui ne craignirent pas de faire elles-
– 260 –
mêmes le coup de feu, l’une, au XVIIIe siècle, contre les
Russes, et l’autre, en 1813, contre les Français.
— Vous savez cela aussi ? dit-elle avec lenteur.
Elle jugea vain de demander : « Comment l’avez-vous
su ? »
— Savez-vous encore beaucoup de choses ?
— Un certain nombre.
— Par exemple.
— Je sais, par exemple, que votre grand’mère, toujours
elle, reprochait souvent à sa petite-fille son excès de
soumission.
Mlle de Mirrbach eut un étrange sourire railleur.
— Il ne faut pas toujours se fier aux apparences, dit-elle.
Il est des êtres qui répugnent à s’insurger quotidiennement
contre des détails qui n’en valent pas la peine. Et puis, un
jour, sans qu’autour d’eux personne comprenne pourquoi,
l’on verra ces êtres prendre une décision qui remplira tout le
monde de stupeur et de scandale, une décision que nul de
ceux qui leur reprochaient leur apathie n’eût été capable de
prendre.
Le ton sur lequel elle prononça ces paroles était tel que
je lui saisis la main.
— Vous rendez-vous compte, balbutiai-je, de
l’importance de ce que vous venez de dire ? Vous en rendez-
vous compte ?
Elle n’avait pas fait un mouvement pour prévenir mon
geste. Elle n’en fit pas un non plus pour me retirer sa main.
– 261 –
Elle continuait à me regarder bien en face, et ses yeux pâles
brillaient en cet instant de tout le calme et doux éclat de la
lumière qui les baignait.
— Je ne parle pas souvent, dit-elle. Pour une fois que je
sors de mon mutisme, il serait malheureux, vraiment, que ce
fût pour proférer des mots en l’air.
— Mais alors c’est que vous avez compris ! c’est que
vous savez…
— Je sais moi aussi beaucoup de choses, murmura-t-elle
gravement.
— Axelle !
— Chut !
Elle avait un doigt sur les lèvres. Je crus que cet ordre
bref était destiné à me rappeler à la raison. Je me trompais.
— Ce n’est rien. Je croyais avoir entendu… J’ai dû faire
erreur. Mais non, pourtant. Regardez.
Sur l’étang voisin, un vol de macreuses venait de
s’élever. À toute vitesse, elles rasaient les eaux blafardes,
allaient, revenaient encore, avec des cris de plus en plus
plaintifs.
— Eh bien ?
— Tenez, voyez là-bas, à droite !
Dans la direction que m’indiquait son doigt tendu,
j’aperçus au bas du ciel un point noir qui grossissait
rapidement.
— Un aéroplane.
– 262 –
— Oui, un aéroplane.
— Eh bien, répétai-je.
Je n’arrivais pas à saisir les raisons du changement qui
venait de s’opérer en elle. Je lui en voulais d’avoir permis à
un incident aussi banal de rompre la solennité d’une minute
qui ne se représenterait peut-être jamais plus.
On commençait à entendre le ronflement du moteur.
Les cris des macreuses se firent plus perçants.
— C’est un des aéroplanes de la base de Memel, dit
Axelle.
— De Memel ou d’ailleurs, répliquai-je, nous en voyons
comme cela trois ou quatre par semaine. Je n’arrive pas à
deviner quel intérêt peut présenter celui-ci de plus que les
autres.
Elle ne répondit pas, se bornant à secouer la tête. On eût
dit qu’elle me plaignait de ne pas deviner le motif de son
émoi. Les uns après les autres, les étangs, jusque-là muets et
déserts, se couvraient de nouvelles bandes de volatiles en
rumeur, harles, poules d’eau, grèbes, sarcelles… C’était
l’effervescence des passereaux sur lesquels le milan va
fondre.
Bientôt, l’aéroplane nous dépassa. Je reconnus un
Fokker. Il ne volait pas très haut. On distinguait à merveille
la croix noire peinte sous chacune de ses ailes.
Invinciblement une légère contraction me serra le cœur, en
souvenir des tranchées où les visites de ce genre étaient
ordinairement suivies à brève échéance d’une solide rafale
d’obus. Mais Axelle, qui était à l’abri de semblables réflexes,
– 263 –
d’où pouvait lui venir cette soudaine surexcitation ? Et,
encore une fois, pourquoi à propos de cet avion-là ?
Ce fut à cet instant que je sentis la main de
Mlle de Mirrbach s’emparer à son tour de la mienne.
— Ah ! fit-elle, je savais bien. J’en avais le
pressentiment. Regardez. Mais regardez donc !
L’aéroplane se trouvait juste au-dessus des
baraquements du camp. Une étincelle jaillit de l’appareil.
Elle se mit à s’étirer, à s’étirer, pour devenir une sorte de
chenille d’un rose métallique qui descendait en oscillant.
— Un pilote qui s’exerce à lancer des fusées, dis-je,
désireux de dissiper à l’aide d’une explication quelconque le
malaise dont je commençais à me sentir gagné. Quoi ? Qu’y
a-t-il encore ?
De nouveau, Axelle réclamait le silence. Là-bas, porté
par le vent qui soufflait du sud, un bruit lointain venait de
naître, un bourdonnement sourd, continu, à peine
perceptible.
— Les cloches ! murmurai-je.
— Oui, dit Axelle. De ce côté, c’est la cloche de
Marienhof. Et de celui-là, écoutez, c’est la cloche de
Warnicker.
Au début de la guerre, l’Allemagne avait abusé de cette
façon d’annoncer ses victoires. Aujourd’hui on était devenu
plus circonspect. Les cloches n’avaient pas sonné, six
semaines plus tôt, pour l’incontestable succès du Chemin
des Dames. Depuis que j’étais au camp de Reichendorf, je ne
les avais entendues qu’une seule fois, à propos de la paix de
Brest-Litowsk. Ce matin, quel événement grandiose étaient-
– 264 –
elles donc chargées de célébrer ? L’armistice, peut-être !
Mais non, ce n’était pas possible ! Une chose pareille ne
pouvait pas arriver ainsi, à l’improviste… Quoi, alors ?
— Rentrons ! dis-je fiévreusement. Au château, on doit
être déjà au courant. Rentrons vite.
C’était moi qui paraissais maintenant en proie à
l’exaltation que j’avais eu tant de surprise, un instant
auparavant, à constater chez Axelle. Mlle de Mirrbach, au
contraire, était redevenue silencieuse, comme frappée d’une
soudaine indifférence. J’avais l’impression qu’elle serait
volontiers restée là, au centre de ce paysage, maintenant
paisible, de ces étangs au ras desquels macreuses et
sarcelles, rassurées, avaient cessé de tournoyer.
— À quoi bon se presser ! dit-elle tout bas. Nous serons
bien assez tôt de retour.
J’insistai. Je suppliai presque.
— Nous ne pouvons pas demeurer ainsi, dans
l’ignorance. Écoutez, des cloches encore ! Il doit s’agir d’une
nouvelle considérable.
— Eh bien, soit ! fit-elle brusquement. Puisque vous le
voulez, allons !
– 267 –
XVI
– 268 –
l’armistice dans un de leurs palaces, à Lugano, à Saint-
Moritz, au Rigi-Kulm, où ils voudront. Tu te rends compte !
— Comment ? La commission est annoncée pour
demain ?
— On ne t’avait pas prévenu ? Pour demain, à onze
heures, mon vieux. Qu’est-ce qu’on a pu gratter toute
l’après-midi pour qu’ils voient bien qu’on habite un petit
paradis. Pour un peu, le père Elbing nous aurait fait
dessécher les marais, et mettre des guirlandes après les
barbelés. Demain matin, à partir de six heures, revue de
frusques, de gamelles, de tinettes, de tout ce que tu voudras.
Et à partir de dix heures, hop ! tout le monde au garde-à-
vous au pied des paillasses. En attendant, écoute le chahut
que font ces cochons de gardiens. Ils ont touché de la bière
aigre pour boire à leur nouvelle victoire. Entends-les ! Ça va
durer comme ça jusqu’à l’extinction des feux. Vos gueules,
salauds !
– 269 –
vareuse réséda. C’était la première femme qui pénétrait dans
le camp, et elle bénéficia à ce titre de la curiosité la plus
flatteuse. Distraits par le pittoresque du spectacle, les
prisonniers en oublièrent un instant la sinistre journée de la
veille. Négligeant d’observer l’attitude dolente qui eût été de
circonstance, les plus hâves, les plus déguenillés trouvaient
moyen de se redresser, de tendre le jarret, en échangeant, de
proche en proche, des clignements d’yeux gouailleurs.
— Vise Sylvestre, comment qu’il bombe le torse, me
soufflait Fichet. Avec son petit rasepet bleu horizon, des fois
qu’il se figure qu’il va tomber la rombière.
Après l’examen des baraquements eut lieu l’examen
sanitaire. À cet effet, les cinq cents prisonniers furent dirigés
par petits groupes sur l’infirmerie et le bureau de la
Kommandantur où les attendaient les médecins de la
commission, chacun assis devant une petite table.
J’échus en partage à un docteur suédois.
— Dumaine, Pierre-Marie-François, lut-il sur ma fiche
individuelle, que je lui tendais, conformément à l’ordre reçu.
Sans m’en demander davantage, il se leva, me faisant
signe de le suivre. Il me conduisit ainsi à l’autre bout de la
baraque, devant une table occupée par un petit bonhomme à
figure poupine.
— Docteur Hutwill, dit-il brièvement, voici votre
homme.
Le docteur Hutwill me lança un regard rapide. Il exécuta
ensuite trois courbettes à l’adresse de son confrère suédois.
— Tous mes remerciements, docteur.
– 270 –
Il attendait que l’autre eût regagné sa place.
Alors, à voix basse et rapidement, il me demanda :
— Vous êtes M. Pierre Dumaine, ami personnel du
capitaine Puy-Robert ?
— Oui, balbutiai-je, tombant des nues.
— Bien. Je suis moi-même un ami du capitaine.
Représentant la Suisse à la Commission d’inspection, j’ai eu
l’occasion de le rencontrer dernièrement à Paris. Il m’a
donné votre nom et le numéro de votre camp. Chut ! Je vais
essayer de faire de mon mieux. Déshabillez-vous.
— Ça suffit ! Ça suffit !… Hum !
Docilement, je retirai ma veste.
Il m’auscultait avec le plus grand soin, sous l’œil
indifférent du feldwebel de service. Son visage se
rembrunissait.
— Hum ! Matité suspecte, joliment suspecte. Madame la
doctoresse Heligenloo, s’il vous plaît !
À son tour, il me conduisait à une autre table, celle
derrière laquelle trônait la robuste dame réséda qui avait
produit tant d’impression sur Sylvestre.
— Ayez la bonté, mon cher confrère. Voici un sujet qui
me paraît présenter quelques-uns des symptômes décrits si
magistralement dans votre Traité des affections de la plèvre.
La doctoresse Heligenloo me dévisagea avec
importance. Puis, ayant posé son lorgnon, elle se mit en
devoir, elle aussi, de m’ausculter, ponctuant ses
– 271 –
observations acoustiques de coups de poing susceptibles de
réveiller les échos d’une véritable caverne.
— Aucun doute, dit-elle enfin. Le cas le plus
caractéristique d’aujourd’hui. Pauvre garçon !
Je commençais à concevoir quelque inquiétude. Mon
protecteur inattendu ne m’en laissa pas le temps.
— Ravi de me rencontrer avec vous, mon cher confrère.
Voulez-vous avoir la bonté de joindre votre attestation à la
mienne.
Reprenant son lorgnon, la doctoresse Heligenloo apposa
majestueusement sa signature sur le bulletin que lui tendait
le docteur Hutwill.
— Le règlement international prescrit l’accord de deux
au moins d’entre nous, me murmura ce dernier quand nous
eûmes tous deux regagné sa table. Tout va bien, maintenant.
Si vous revoyez avant moi le capitaine Puy-Robert, vous lui
direz que j’ai été charmé de pouvoir lui être agréable. Je
serai également charmé de vous revoir, le cas échéant.
Docteur Serge Hutwill, sanatorium de Thune, canton de
Berne. Vue magnifique sur le lac et la montagne.
– 272 –
besogne, ne cessant de m’observer, pendant ce temps, de
son œil unique.
— Sergent Dumaine, dit-il enfin, je n’ai eu qu’à me louer
de vous, depuis que vous êtes ici. Je tiens donc à vous
apprendre moi-même une heureuse nouvelle.
Je savais ce dont il allait me parler. Je fis comme s’il
n’en était rien. En cet instant décisif de ma vie, j’avais besoin
d’une minute de répit. Il me la fallait. Elle m’était nécessaire.
— Qu’y a-t-il, mon capitaine ?
— Il y a que la commission qui sort d’ici s’est prononcée
en faveur de votre hospitalisation en Suisse. Encore une fois,
j’en suis content pour vous. Mais je ne vous savais pas
malade. Quoi qu’il en soit, l’air des montagnes ne pourra que
vous faire du bien. Je crois que votre travail au château de
Reichendorf est sur le point d’être terminé. Je tâcherai de
trouver quelqu’un pour vous remplacer. Vous avez quelque
chose à me dire ?
— Mon capitaine, fis-je avec résolution, mon envoi en
Suisse constitue-t-il une mesure obligatoire ?
Il prit un air étonné.
— Comment cela, une mesure obligatoire ? Expliquez-
vous. Naturellement, je suis obligé…
— Il n’est pas question de vous, mon capitaine, mais de
moi.
— De vous ?
— Oui, dis-je, la gorge un peu sèche. Au cas où je
préférerais rester ici…
– 273 –
— Rester ici ? Vous plaisantez ! Au camp ?
— Oui, au camp.
Le capitaine Elbing n’avait pas bronché. Seul, le
bandeau de moire qui lui voilait la moitié de la face se plissa
imperceptiblement, à l’endroit de ce qui subsistait du front.
— Je n’ai pas à vous cacher que c’est la première fois
que je reçois une requête de ce genre. Laissez-moi réfléchir.
Des inconvénients ? Non, je ne crois pas qu’il puisse y en
avoir. À condition que vous dégagiez vous-même, de façon
formelle, notre responsabilité. En outre, il s’agit d’aller vite,
car ceux de vos camarades qui sont désignés pour la Suisse
nous quitteront dès demain. Ils vont regagner le camp
d’Erfurt, qui est chargé de les diriger vers le lieu de leur
internement. Voyons, votre décision est-elle irrévocable ?
J’inclinai la tête. La curiosité avec laquelle il me
regardait s’accrut.
— Un désir comme le vôtre, dit-il lentement, sur un ton
où j’essayai en vain de démêler une nuance d’ironie,
constitue, vous vous en rendez compte, un hommage à la
façon dont vous avez été traité ici. Il est vrai que vous avez
bénéficié d’une situation un peu exceptionnelle, due
d’ailleurs à vos mérites. Réfléchissez encore.
Je sentis la nécessité de recourir à une apparence
d’explication.
— Si l’on me renvoyait en France, dis-je, évidemment,
ce serait différent. Mais être interné ici ou ailleurs…
Il ne releva pas ma phrase, autrement que par un coup
d’œil glacé, qui semblait signifier : « Je ne vous demande pas
vos raisons. Abstenez-vous donc de m’en fournir une à
– 274 –
laquelle vous savez bien qu’il m’est impossible de croire. » Il
s’occupait à rassembler diverses pièces. Un instant, il parut
se recueillir. Il devait être à la recherche d’une formule
administrative convenable. L’ayant trouvée, il se mit à écrire,
de biais, son bras émergeant de son éternelle pèlerine grise.
— Signez ceci.
Je lui donnai la signature qu’il réclamait. Ma main était
ferme. J’avais bien réfléchi à ce que je faisais. Je n’ai pas
regretté, ni le lendemain, ni jamais, de l’avoir fait.
— Vous pouvez disposer, dit-il.
Une liste s’étalait sur son bureau. Il s’aperçut que mon
regard s’y arrêtait.
— Ce sont les noms des quarante prisonniers désignés
pour la Suisse, dit-il. Ils ne sont plus que trente-neuf. Vous
êtes peut-être désireux de les connaître.
— Seulement ceux de mon baraquement, murmurai-je.
De la part du capitaine Elbing, une telle condescendance
à l’égard d’un prisonnier avait quelque chose d’inouï. Mais,
sans doute, tenait-il ainsi à me marquer qu’en dépit de mes
efforts pour présenter ma décision comme naturelle, il avait
définitivement cessé de voir en moi un prisonnier comme les
autres.
— Votre baraquement, le numéro 7, n’est-ce pas ? Eh
bien, à part vous, il y a Guérin – ce nom ne me dit rien –, et
Gourrut. De celui-ci, je ne suis pas fâché outre mesure d’être
débarrassé.
– 275 –
C’était là un des très rares points sur lesquels les
pensionnaires de la baraque N° 7 étaient d’accord avec le
capitaine Elbing.
Sur le seuil de notre cahute, un groupe anxieux guettait
mon retour.
— Alors, dit Sylvestre, s’efforçant de prendre un air
détaché, est-ce qu’il y en a parmi nous qui sont déclarés
bons pour la grande vie ?
— Il y en a deux.
— Lesquels ? Fais-nous pas languir.
— Il y a toi, Guérin. Et puis, il y a le citoyen, là-bas.
Un silence pesant accueillit ma réponse. Guérin
s’efforçait de ne pas manifester une joie déplacée. Quant à
Gourrut, lorsqu’il eut bien, compris que c’était également de
lui qu’il s’agissait, il jeta en l’air son képi, et il se mit à
exécuter sur sa paillasse une danse désordonnée.
— La barbe ! dit Fichet. Tu peux être content, tu sais.
Moins que nous, qui ne verrons plus ta sale gueule.
— Si j’étais le patron du Claridge qui va recevoir ce
coco-là, opina le petit Dauphin, tu parles que je mettrais des
ficelles après les ustensiles, comme aux porte-plume des
bureaux de poste.
— Y en a qui râlent de jalousie, criait Gourrut, dansant
toujours, y en a qui râlent.
— Et puis après, dit Sylvestre, furieux, y a pas de quoi
être si fier d’être pourri, sans blague !
– 276 –
Je me taisais. Mon regard cherchait deux de nos
camarades, ceux que j’aurais, pour des raisons différentes,
tant désiré voir profiter d’une semblable aubaine, Audemard,
d’abord. Dans un coin de la baraque, il écoutait d’un air
sombre, sans s’être mêlé un seul moment à la discussion. Et
puis, là, tout près de moi, le pauvre Mopti, dont l’arrivée de
l’été avait prolongé – pour combien de jours encore ? – la
misérable vie.
Tout le monde, maintenant, gardait le silence, à part
Sylvestre, que l’allégresse insolente de Gourrut avait mis
hors de lui.
— Quand je pense que ce cochon-là a tout fait pour
nous faire prendre en grippe un copain comme celui-ci,
répétait-il en me désignant, pour nous persuader qu’il était
de mèche avec les Boches ! S’il avait été si bien que ça avec
eux, c’est lui, eh ! fumier, qui serait désigné pour partir, et
pas toi !
– 277 –
Je fus mis rapidement au courant, mes informateurs
joignant néanmoins à leur récit un mot de commentaire
personnel.
— Nous voilà propres ! dit l’adjudant Claverie.
— L’essentiel, c’est qu’ils ne se laissent pas reprendre,
dit Sylvestre.
— L’essentiel, dit Fichet, c’est que s’ils sont pour être
repris, ils ne fassent pas de bêtises.
J’avais été, bien entendu, tenu au courant des
préparatifs de nos deux camarades. Depuis les brutalités
dont il avait été victime, et la punition qui avait suivi,
Audemard n’avait pas cessé une minute de songer à son
projet. Ayant décidé Vandaële à risquer avec lui l’aventure,
ils avaient mis à profit chacune des corvées qui les avaient
conduits aux abords du village. Ils avaient ainsi réussi à se
procurer de l’argent allemand, des effets civils par-dessus
lesquels ils avaient endossé leur défroque de captifs. Il y
avait quinze jours qu’ils étaient prêts. J’avais eu beaucoup
de mal à obtenir d’Audemard qu’ils différassent leur
tentative jusqu’au passage de la commission. Peut-être
auraient-ils, l’un ou l’autre, la chance d’être compris parmi
les élus. On sait que, malheureusement, il n’en avait rien été.
— Comment ça s’est-il passé ? demandai-je.
— Oh ! ils avaient bien combiné leur affaire. On était
allé aujourd’hui en corvée à la station, pour empiler du bois
dans la forêt. Une des trois équipes, ayant terminé son
travail près de deux heures avant les autres, a été autorisée à
rentrer au camp. Audemard et Vandaële, qui appartenaient à
l’une des deux équipes qui n’avaient pas fini leur boulot, se
sont glissés en douce dans les rangs de la première équipe.
– 278 –
En avant marche ! Quand ils ont eu fait comme ça environ
trois cents mètres sur le chemin du retour, ils se sont
arrangés pour se faire remarquer par le feldwebel. Comment
que celui-ci s’est mis alors à gueuler, disant qu’ils étaient des
fainéants, qu’ils ne voulaient pas en foutre un clou, et qu’ils
aient tout de suite à retourner rejoindre leur équipe !
Ousqu’il a eu tort, par exemple, et tu peux penser si ça lui a
déjà valu les amabilités du père Elbing, c’est lorsqu’il les a
laissés revenir en arrière seuls. Trois cents mètres, en terrain
boisé, tu te rends compte si ça a suffi aux copains.
L’avantage de la combinaison, c’est que chaque feldwebel
d’équipe était tranquille, convaincu qu’ils étaient avec
l’autre. Résultat, on ne s’est aperçu du truc que deux heures
plus tard, quand, toutes les équipes étant rentrées au camp,
on a fait l’appel. Maintenant, vivement que la nuit tombe.
C’est pour eux la meilleure garantie de salut. Est-ce que tu
sais de quel côté ils vont se diriger ?
— Ils vont, fis-je en baissant la voix, essayer de gagner
le Niémen et la frontière russe. Il leur faudra six à huit nuits
de marche. L’important, c’est qu’ils trouvent des forêts assez
épaisses pour pouvoir, le jour, y rester cachés.
Naturellement, l’alarme a été donnée partout ?
— Tu parles ! Le téléphone a joué dans toutes les
directions. Tous les postes de douaniers, tous les gardes-
côtes sont alertés. Ce qui m’épate, c’est qu’ici on n’ait pas
commencé déjà à nous visser.
— Ne crains rien, ça ne tardera pas. Tiens, regarde ce
que je te disais !
Un gefreiter venait de pénétrer dans la baraque.
– 279 –
— Adjudant Claverie, sergent Dumaine, à la
Kommandantur, et au trot !
Nous obéîmes. Pendant le court trajet, le malheureux
Claverie ne perdit pas, naturellement, une aussi belle
occasion de se lamenter.
— Qu’est-ce que j’avais dit ! Trente-six baraques, tout de
même, il y a trente-six baraques dans le camp, et il faut juste
que cela tombe sur la mienne !
– 280 –
malheureux adjudant bénéficiait, sans en comprendre le
pourquoi, de ce traitement de faveur.
Il y avait déjà quarante-huit heures que Vandaële et
Audemard couraient la campagne. Au château, personne
n’avait fait, devant moi, allusion à l’événement. Dans les
rares instants de tête-à-tête que j’avais eus avec
Mlle de Mirrbach, il était intervenu entre nous un accord
tacite pour n’en point parler. Le troisième jour, regagnant le
camp un peu en retard, je compris tout de suite, à la
physionomie du premier prisonnier que je rencontrais, qu’il
y avait des nouvelles, et que ces nouvelles n’étaient pas
bonnes.
— Eh bien ?
L’homme, ainsi interpellé, hocha la tête d’un air morne.
— Tu n’as qu’à interroger tes copains de chambre. Ils
sont au courant.
La porte de notre baraque franchie, je tombai sur un
groupe composé de Fichet, de Claverie, de Dauphin, de
Sylvestre. Ils entouraient le sergent Bergez. Ils parlaient bas,
avec des mines accablées.
— Ils sont repris ?
— Audemard est mort, dit Sylvestre, et Vandaële, paraît-
il, ne vaut guère mieux.
— Audemard ! Ils ont tué Audemard !
— Écoute Bergez, dit Fichet. Il était en train de nous
raconter… Les salauds, bon Dieu ! Les salauds !
– 281 –
C’était au bureau de détail du camp, où on l’employait à
de petits travaux de comptabilité, que Bergez avait appris la
lamentable chose. Des douaniers de Cranzbeek, localité
située à une quarantaine de kilomètres à l’Est, avaient
découvert le matin même Audemard et Vandaële blottis
dans un fourré, et ils les avaient abattus.
— Voilà à peu près comment ils ont dit que ça s’était
passé. Ils avaient lancé sur leurs traces leurs chiens danois.
Il n’y a pas plus sales bêtes, ni plus féroces. Ça vous
boulotterait un homme comme rien. Ce sont eux qui ont
éventé nos pauvres copains. Les douaniers prétendent avoir
fait les sommations. Ils peuvent bien nous foutre toutes les
blagues qu’ils veulent, n’est-ce pas ? Le certain, c’est que
c’est pas Audemard qui les démentira : ils l’ont tué raide,
d’une balle dans la tête, ni Vandaële, à qui ils en ont flanqué
deux dans le corps.
Un silence consterné régna. Soudain, Fichet le rompit.
— Écoutez !
On entendait, à l’entrée du camp, le bruit d’un moteur
d’automobile. Presque aussitôt, ce bruit s’arrêta. Nous nous
étions tous précipités qui sur la porte, qui aux fenêtres du
baraquement.
— Bon Dieu ! s’exclama Bergez, ça y est. C’est justement
Vandaële qu’ils rapportent.
À travers les blêmes entrelacs des fils de fer, nous
apercevions un lourd camion gris. Quatre hommes en
descendirent avec un brancard recouvert d’une bâche. Le
capitaine Elbing était là, qui donnait des ordres brefs. Quand
la civière passa devant lui, il porta la main à hauteur de la
bande rouge de sa casquette.
– 282 –
— Ils viennent vers notre baraque, dit Fichet. Tonnerre !
puisqu’ils nous le ramènent directement, sans le conduire
d’abord à l’infirmerie, c’est qu’il est mort, lui aussi !
– 283 –
— Les vaches ! dit Sylvestre.
J’étais à l’écart, anéanti, me débattant au milieu de
l’affreuse confusion de mon âme. Je pensais que, par rapport
à moi, mes camarades étaient heureux. Ils n’avaient rien
d’autre à faire qu’à haïr. Ah ! quand je reverrais Axelle,
comme je me promettais d’exiger d’elle le désaveu d’une
telle horreur !
Une ombre s’approcha de ma paillasse et vint s’asseoir à
côté de moi. C’était Fichet.
— Écoute, me murmura-t-il, je commence à croire que
tu avais raison.
— J’avais raison ?
— Oui, il y a quatre jours, tu me faisais observer qu’il
n’était pas question de la chute de Reims. Depuis, n’as-tu
rien remarqué ?
Une telle conversation, en un tel instant ! Où voulait-il
en venir ?
— Explique-toi, dis-je avec effort.
— C’est simple, cependant. Les Boches, pendant quatre
jours, ils n’ont pas cessé de crier victoire, n’est-ce pas ? Ce
soir, ils ne chantent plus. Tu ne t’imagines pas, j’espère, que
c’est parce que dans le camp il y a un mort ? Alors ?
— Alors ?
— Eh bien, mon vieux, j’ai comme une idée qu’ils ont dû
tomber sur un bec, quelque part. Où ? Quand ? Je n’en sais
pas plus que toi. Mais pour y avoir quelque chose, sois
tranquille, il y a quelque chose.
– 284 –
Le lendemain, sur la terrasse du château,
Mlle de Mirrbach vint à moi dès qu’elle m’aperçut. Très pâle,
elle me prit la main.
— J’ai appris cette chose, ce malheur. J’ai pensé à vous.
Ces deux pauvres garçons est-ce que vous les connaissiez ?
— C’étaient deux vieux camarades de misère, répondis-
je.
Elle eut un geste d’accablement. Son front se profilait
sur un ciel d’une pureté diaphane. Autour de nous régnait
l’immense silence des marais.
— Ne parlons plus de cela, fis-je avec effort. C’est notre
triste destinée de souffrir sans fin l’un par l’autre. Y a-t-il
quelque chose de nouveau, à propos de la guerre ?
Lentement, gravement, elle dit :
— Il y a quelque chose de nouveau.
— Quoi ?
— Notre succès de l’autre jour ne s’est pas poursuivi. Il
paraît que ce sont maintenant vos armées qui attaquent.
Celles de nos troupes qui avaient franchi la Marne ont dû la
repasser.
— Ah !
Elle eut un sourire douloureux.
— C’est mon tour de vous dire : vous êtes heureux,
n’est-ce pas ?
Je baissai la tête et murmurai :
– 285 –
— C’est mon tour de vous répondre : je n’ai pas le droit
de ne pas l’être.
– 286 –
XVII
– 287 –
Ainsi on le voit, il n’est pas un détail de mes journées
actuelles qui ne me serve de prétexte à revenir sur les heures
que j’ai vécues au bord des pâles étangs de Reichendorf. Ce
jour-là, tandis que défilaient lentement les premières volées
des grands oiseaux migrateurs, deux lettres arrivèrent au
château. L’une venait de Gottlieb, et ce fut moi qui en fis la
lecture à la vieille Dominica. Reconnu de nouveau apte au
service armé par la commission de Kœnigsberg, il avait dû
regagner son dépôt sur-le-champ. On ne lui avait pas laissé
le temps de s’y ennuyer. Le fléchissement des lignes
allemandes entraînait une consommation d’hommes sans
cesse accrue. Gottlieb fit partie des premiers renforts qu’on
envoya en août sur le front occidental. Avant de rejoindre
son corps, il vint passer au château les deux jours de
permission rituelle, et pourquoi cacherais-je que j’éprouvai à
le voir partir à peu près la même commisération que s’il
s’était agi d’un de mes camarades, d’un soldat de chez nous,
enfin ! Ce départ remontait à environ trois semaines.
Aujourd’hui, Gottlieb écrivait à sa tante une de ces pauvres
missives de troupier, pareille à toutes les autres. Il ne se
plaignait pas. Il subissait la loi d’une fatalité exécrable qui
pesait sur tant d’êtres à la fois qu’aucun d’eux ne songeait
plus à protester. Il connaissait trop bien en outre toute la
détresse de Reichendorf pour avoir seulement l’idée de
solliciter l’envoi de quelques douceurs. Il se bornait à
insinuer timidement qu’une ou deux paires de chaussettes,
un tricot de supplément seraient les bienvenus pour le
moment fort rapproché où le bataillon de soutien auquel il
appartenait allait monter en ligne. Il terminait en assurant de
son respectueux dévouement Son Excellence et Mlle Axelle,
et il n’oubliait pas d’envoyer à M. Dumaine son meilleur
souvenir.
– 288 –
La lettre du commandant de Reichendorf était adressée
à son père. Comme toujours, elle était fort brève et ne
contenait guère de détails sur les opérations. Le général
m’en communiqua certains passages, ceux qui étaient de
nature à me permettre de l’aider à délimiter
approximativement la région dans laquelle Dietrich
combattait. Nous fûmes d’accord pour estimer que son
régiment devait être de ceux qui étaient en train d’opposer,
dans le Laonnois, une résistance acharnée à l’avance
française. Le vieillard ne semblait d’ailleurs pas attacher
autrement d’attention au recul général des troupes
allemandes. Il continuait à y voir l’effet d’une manœuvre
analogue au repli effectué l’année précédente sur la ligne
Hindenburg.
— Fort bien, répétait-il, chaque fois que le communiqué
venait nous annoncer un nouveau mouvement de retraite,
fort bien ! Et maintenant, mon ami, voulez-vous que je vous
dise ce qui va se passer ? Déclenchement à bref délai d’une
offensive de grand style, sur la ligne Saint-Quentin-la-Fère.
Ce n’est pas à moi, vous comprenez, qu’on peut dissimuler
là-dessus la vérité. La ligne Saint-Quentin-la-Fère, c’est celle
qu’occupait, en janvier 1871, l’année von Goeben. Et vous
savez comment cela a fini, hein ? L’instant est venu, croyez-
moi, où nous allons abandonner ce damné système de
guerre de positions, avec lequel les incapables jeunes gens
de nos états-majors ont fait couler tant de sang allemand, en
pure perte. Que pionniers et fantassins aient du goût pour se
faire tuer dans les tranchées, ça les regarde ; c’est leur
métier. Mais qu’on ait démonté la fine fleur de la cavalerie
prussienne pour la faire massacrer dans des taupinières,
voilà le crime inexpiable. Heureusement que ces erreurs
vont être réparées. Oui, retour prochain, retour certain à la
belle et bonne guerre en rase campagne, avec attaque feinte
– 289 –
sur une aile, débordement de l’autre, et décision arrachée
par charge de cavalerie. La saison est admirablement
choisie. Moi qui connais comme pas un la nature du terrain
dans l’est et le nord de la France, je puis dire qu’en août il est
un peu sec pour les chevaux. À partir d’octobre, il
commence à être très lourd. Mais en septembre, mon bon
ami, en septembre, c’est le rêve. Tenez, si vous n’êtes pas
convaincu, jetez donc un coup d’œil sur cette lettre. Elle
vient de m’être adressée par un de mes anciens officiers, le
baron Hans von Gerichtstein, aujourd’hui colonel et
directeur du dépôt de remonte de Tilsitt. Depuis deux mois,
il est occupé à rafler à n’importe quel prix tous les poulains
de Lithuanie, toutes les juments de Courlande. On vous les
expédie par trains entiers vers Hirson et Mézières. Ce n’est
pas pour les employer à porter la soupe aux artilleurs dans
leurs abris bétonnés, je suppose. Non, non, ce sont là des
indices qui ne trompent pas. Reconstitution de la cavalerie à
l’arrière, retraite simulée pour attirer l’adversaire dans la
zone d’action de cette cavalerie, et puis, hourrah ! sabre au
clair ! En avant ! Et malheur à qui se trouve sur le chemin le
nos bonnes lames ! Cela me fait penser qu’il faut que j’écrive
à Dietrich pour le prévenir. Je ne veux pas qu’il se laisse
surprendre par les événements. Au moment où les choses
allaient de façon douteuse, qu’il ait cru devoir passer dans
l’infanterie, c’était son affaire. Le geste était même, je le
reconnais, d’une assez jolie crânerie. Mais maintenant que la
véritable guerre va commencer, je ne lui pardonnerais pas
de ne pas être à son poste, à la tête de son escadron du 4e
dragons de Bredow. Il faut même que je sois prêt à lui
envoyer sa tenue, la vraie, car vous vous imaginez bien,
n’est-ce pas, qu’au moment où l’on sera à peu près fixé sur la
date de la victoire, on s’empressera de mettre au rancart ce
hideux costume feldgrau, qui fait ressembler notre brave
– 290 –
armée à une nuée de criquets, et qu’on réendossera nos
vieux et beaux uniformes, les vrais, ceux de Leipzig et de
Waterloo, de Nachod et de Sedan.
Tandis qu’il déraisonnait ainsi, je l’observais avec une
pitié dont chaque jour grandissait l’inquiétude. Je me
rappelais avec quelque remords le temps où je mettais toute
mon astuce à flatter cette exaltation, à servir ces manies.
Maintenant, les excès auxquels elles atteignaient
m’effrayaient, alors qu’il ne pouvait même plus être question
de réagir. Tout ce qui était contradiction, tout ce qui ne lui
paraissait pas approbation sans réserve jetait
immédiatement le général de Reichendorf dans des colères
épouvantables. Son long cou décharné se recroquevillait
dans sa vieille cravate de satin noir. Les veines des tempes
bleuissaient et se gonflaient. La face se congestionnait. Les
yeux lançaient des éclairs. Les choses en étaient arrivées au
point que la paix quotidienne du château dépendait de mon
ingéniosité à suggérer au vieillard une interprétation de plus
en plus optimiste de nouvelles chaque jour moins favorables.
— Oui, oui, reprenait-il, poursuivant sans trêve son idée,
je dois faire le nécessaire pour que Dietrich ne soit pas pris
de court. Sauriez-vous, le cas échéant, confectionner un
paquet ? Quelque chose de correct, et surtout de solide ?
— Je… je crois que je saurais, mon général.
— Vous êtes réellement un garçon précieux. Croyez bien
que, la paix faite, je n’oublierai pas… Quel dommage que
vous ne soyez pas officier ! Accompagnez-moi, voulez-vous !
Je le suivis dans une vaste pièce voisine de son cabinet
de travail, une pièce encombrée de malles, cloisonnée
d’énormes placards. De chacune de ces armoires, que le
– 291 –
général ouvrait les unes après les autres, sortaient de
violentes bouffées de camphre et de naphtaline, et parfois un
minuscule papillon gris, qui nous entraînait après lui dans
une chasse désordonnée. Les portes entre-bâillées laissaient
apercevoir, pendus à des porte-manteaux, emmaillotés
pieusement, d’innombrables uniformes. Le vieillard retirait
avec précaution les épingles d’une de ces gaines de lustrine.
Un splendide dolman vert et argent apparaissait.
— Ce sont les tenues de mes fils, de mes chers, de mes
grands enfants. Lorsqu’ils sont partis, à la fin de juillet 1914,
leurs logeurs m’ont renvoyé leurs effets. J’ai présidé moi-
même à leur installation ici. J’ai voulu qu’ils soient tous bien
en ordre, en attendant le grand jour. Hélas ! Dietrich aura
seul à remettre les siens ! Je serais impardonnable s’il ne les
avait pas sous la main en temps utile. Je croyais que ce
placard lui était réservé. Je m’aperçois que c’est celui
d’Hermann. Cette tunique vert bronze à parements lie-de-
vin, c’est celle des chasseurs à cheval d’Angerburg. Et ceci,
voyez, c’est le dolman bleu à plastron blanc de Michel, mon
petit Michel, dont mon vieux maître, le général Julius von
Verdy du Vernois, le vainqueur de Nachod, disait qu’il n’avait
jamais vu si beau uhlan. Ah ! tant que j’y suis, et bien que
toucher à ces reliques me crève le cœur, je ne passerai pas
devant ce placard sans vous avoir montré quelque chose
quelque chose dont vous n’avez pas idée dans vos pays de
torses étroits et de poitrines creuses. Attention ! Voici la
cuirasse de mon aîné, de mon préféré, Conrad. Regardez-
moi cela ! Soupesez-moi cela ? Conrad, quand la guerre
éclata, était chef d’escadron au 2e Cuirassiers de la Reine.
Voici son casque d’argent à aigle d’or ; voici son hausse-col
blanc à aigle noir. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Et voici sa tunique,
la belle tunique immaculée, à collet et à retroussis cramoisis.
Moi aussi, à Borny, je l’avais, cette tunique blanche. Mais
– 292 –
comme j’appartenais au 3e régiment, les parements de la
mienne étaient d’azur. La tunique de Conrad ! Faites-moi le
plaisir de la déplier. Mettez-en les pattes d’épaules à hauteur
des vôtres, comme ceci. Ah ! ah ! ah ! Qu’est-ce que je disais.
Ses basques traînent presque jusqu’à terre. Et remarquez que
vous êtes d’une taille très convenable. Mais lui, songez donc,
il avait un mètre quatre-vingt-seize. Mon fils bien-aimé, dire
qu’il ne sera pas là pour la grande chevauchée finale !
Conrad, Hermann, Michel, tous les trois, je le jure, ils ne
m’ont jamais procuré que des satisfactions, des joies.
L’ingratitude cent fois redite des enfants envers leurs
parents n’est surpassée que par l’injustice des parents envers
certains de leurs enfants. Indifférente à la douceur et à la
pâle beauté d’Axelle, la vieille baronne de Mirrbach ne se
pâmait d’admiration que devant les frasques de Joachim.
Insensible aux calmes et solides vertus de Dietrich, le
général de Reichendorf n’avait d’yeux que pour les brillantes
incartades d’Hermann, de Conrad et de Michel. Ah ! ceux-là
ne lui avaient jamais procuré que des satisfactions. Sans
doute ! Toutefois, en tant que témoin impartial et averti, je
ne pouvais oublier qu’un de leurs principaux mérites à tous
les quatre consistait à avoir mis leur père et leur sœur en
rapports de plus en plus suivis avec l’honorable
M. Güthermann.
— Voici enfin la tenue de Dietrich !!
Le général venait d’ouvrir un placard d’où il retirait une
tunique bleu pâle, à collet jaune, et un casque noir, à aigle
d’argent.
— Maintenant, vous êtes au courant. Ma santé n’est pas
mauvaise, c’est entendu. Mais sait-on jamais qui vit ou
meurt ! Promettez-moi, le jour où mon fils réclamera son
– 293 –
uniforme, moi absent ou seulement empêché, de faire
aussitôt le nécessaire. L’heure ne peut plus tarder beaucoup
de sonner. D’ailleurs les journaux vont nous renseigner tout
de suite. Où sont-ils ? Tonnerre de tonnerre ! Quelle rage a-t-
on de ne pas me les donner dès qu’ils arrivent ! Ce doit être
Axelle qui les a. Mon bon ami, par grâce, rendez-moi le
service d’aller demander à Mlle de Mirrbach la Gazette de la
Croix.
Dans le pavillon, qu’elle ne quittait plus de toute l’après-
midi, je courais retrouver Axelle.
— Il réclame les journaux, disais-je. Il se plaint de ne
plus les avoir dès qu’ils arrivent. Est-ce qu’ils contiennent
quelque chose d’important ?
— Voyez vous-même. Si vous parvenez à lui présenter
les nouvelles d’aujourd’hui sous un jour favorable,
j’admirerai votre imagination.
Et, le cœur rempli tout à la fois de pitié et de joie
farouche, je lisais que les Anglais avaient enfoncé, à Quéant,
la ligne Hindenburg, et que Mangin était en train de s’ouvrir,
à coup de boutoir, la route de Laon.
– 295 –
pût, en cas de besoin, redevenir le centre important qu’il
avait été jusque-là, hypothèse que les événements militaires
rendaient d’ailleurs de jour en jour plus aléatoire.
Des vingt-six prisonniers que comptait en dernier lieu la
baraque N° 7, quatre seulement furent désignés pour
demeurer à Reichendorf.
— Il y a toi, Dumaine ? Et puis qui ?
— Il y a Mireur, qu’ils envoient en kommando chez un
fermier de Marienhof. Il y a Mopti, le pauvre diable, ils ont
jugé qu’il était inutile de faire pour lui des frais de chemin de
fer. Et puis Dauphin, que le feldwebel demande à conserver
parce qu’il est menuisier, et qu’ils ont besoin de lui pour
réparer les portes et les fenêtres des baraquements.
— Sacré Dauphin ! fit Sylvestre, il s’y entend à toujours
décrocher les embuscades distinguées.
— Vous pouvez charrier, répliquait Dauphin, vexé. On
ne sera peut-être pas si mal partagé que cela, pas vrai,
Dumaine ? Nous aimons autant, nous, ne pas changer notre
cheval borgne contre un aveugle. Quand on ne sera plus ici
que deux ou trois douzaines, les gardiens nous foutront la
paix. On sera tout ce qu’il y a de peinard. Plus souvent que
je voudrais revenir dans des fourmilières comme Erfurt ou
Witenberg ! D’autant qu’il n’y a pas bien longtemps que là-
bas il y avait encore le typhus.
— Le typhus ? interrogeait l’adjudant Claverie, dressant
l’oreille.
Depuis une semaine, il ne vivait plus que dans la terreur
perpétuelle d’être laissé à Reichendorf. Maintenant qu’il était
certain d’aller à Wittenberg, qu’il avait lu et relu son nom sur
– 296 –
la liste, son âme de lièvre saisissait la première occasion de
redouter ce changement autant qu’elle l’avait souhaité.
Mais Fichet intervenait.
— Vous en faites pas, mon adjudant, vous en faites donc
pas. D’abord, maintenant, où qu’on aille, on s’en fout. La
classe vient, et comment ! Vous n’avez pas vu la toute
dernière nouvelle ? Les petits copains ont repris Montdidier !
Qu’est-ce qu’ils leur passent, ma bonne dame, qu’est-ce
qu’ils leur passent ! Cette fois, c’est la fin des fins. Je consens
à m’entendre appeler Ernst au lieu d’Ernest toute ma vie si le
prochain réveillon de Noël je ne le fais pas chez moi, dans
ma petite salle à manger Henri III.
— Le prochain Noël ! Ce serait trop beau ! dirent
quelques-uns.
C’était la cinquième année qu’on nous faisait miroiter
cette perspective. Nous étions devenus circonspects.
Cette fois, Fichet s’entêtait.
— Ce Noël-ci, je vous dis. La preuve est que j’ai écrit ce
matin même à Mme Fichet ma volonté formelle d’avoir ce
soir-là des huîtres, de la langouste et du boudin. Qu’on se le
dise ! Tous ceux qui se trouveront le 24 décembre prochain
dans les environs sont dès à présent invités. Ernest Fichet,
grainetier, rue Gambetta, Arpajon, Seine-et-Oise.
— Ça va, dit Sylvestre. Moi, je viendrai. J’habite le 11e.
Alors, tu penses, je prends d’abord le métro à Bréguet-
Sabin…
— On y sera aussi, dirent deux ou trois autres.
— Entendu ! Et cocu qui se dédit !
– 297 –
— Est-ce que les autobus marcheront encore au retour ?
demanda l’adjudant Claverie.
— La bourgeoise vous fera un lit, petit père. Et vous
pourrez roupiller bien tranquille, toute la nuit sans crainte
que vos voisins de chambrée se débinent.
— On pourrait commencer par se donner rendez-vous à
Paris, vers les cinq heures, pour l’apéritif, suggéra Sylvestre.
— Bonne idée ! Où c’est qu’on se retrouve ?
Longuement, ils avaient discuté les mérites respectifs de
leurs établissements favoris. Bergez penchait en faveur de la
Taverne Wepler, place Clichy. Sylvestre préconisait le
Grüber de la Bastille. Fichet les mit tous d’accord en
choisissant le café Gambrinus, rue de Médicis, comme étant
le plus rapproché de la station du tramway d’Arpajon.
— Nous ne restons plus que neuf, de tous ceux du camp
d’Erfurt, me dit Dauphin, au cours de l’heure mélancolique
qui suivit le départ de nos amis.
À l’occident, le ciel, déjà envahi par la nuit, avait encore
une grande éraflure jaune. Les flots clapotaient tristement.
Le camp, autour de nous, semblait soudain être devenu
immense.
Dauphin avait baissé la tête. Mentalement, il vérifiait
son calcul, le complétait ; et je l’entendis qui murmurait
d’une voix un peu sourde :
— Neuf… Sans compter les morts, bien sûr.
Ceux-là, ils étaient un peu plus d’une vingtaine, qui,
arrivés ici comme nous, huit mois auparavant, avaient
– 298 –
trouvé, dans le pâle sable marin de Reichendorf, le « repos
ineffable ».
Mopti alla les rejoindre quelques jours plus tard. On
était à la fin d’août. Il faisait encore tiède. Il n’eut pas à
souffrir des premiers frimas. Ses derniers instants furent
aussi doux que possible.
— J’ai dû aider à l’enterrement d’un camarade, dis-je à
Mlle de Mirrbach, pour lui expliquer le retard avec lequel
j’arrivais au château.
— C’est du soldat sénégalais qu’il s’agit ? demanda-t-
elle ?
— Oui.
Le ton sur lequel elle me questionnait me parut avoir
quelque chose d’agressif. Sans doute aurais-je dû mettre
cette nervosité passagère sur le compte des nouvelles de la
guerre, encore plus défavorable pour l’Allemagne ce jour-là
que les précédents. Mais j’étais moi-même sous l’influence
des lugubres minutes que je venais de vivre. Il y avait en moi
la même mauvaise fièvre. J’entendis Axelle murmurer une
phrase que je ne pus m’empêcher de relever.
— Je dis, répéta-t-elle durement, que c’est une chose
indigne.
— Qu’est-ce qui est indigne ?
— Il est indigne d’une nation européenne d’employer
comme chair à canon de malheureux sauvages, de les
arracher ainsi que du bétail au pays où ils sont nés, de…
— Peut-être, fis-je, la voix tremblante, que si vous
m’autorisiez à vous répondre…
– 299 –
— Que répondriez-vous ?
— Qu’il est facile de reprocher aux autres ce qu’on
aurait été bien aise de faire soi-même.
Elle haussa les épaules avec dédain.
— C’est tout ?
— Non, non ! Je dirai aussi que quelqu’un qui vous était
cher a été nommé, vers 1885, capitaine à vingt-neuf ans
pour avoir fourni un rapport jugé remarquable sur l’intérêt
qu’aurait l’Allemagne à se constituer une armée noire au
Cameroun.
Elle me jeta un regard d’où toute flamme hostile avait
disparu, un regard qui s’excusait presque. Comment n’eût-
elle pas été touchée de constater une fois de plus la vigilance
avec laquelle je ne cessais de m’enquérir du moindre détail
de sa vie ?
– 300 –
loin de méconnaître une aussi fervente sollicitude. Elle
savait l’effort de tous les instants au prix duquel j’essayais
d’assurer son repos. Elle n’ignorait pas la comédie
quotidienne que je m’étais astreint à jouer auprès de son
oncle, afin qu’il continuât à ne voir les événements qu’à
travers le double prisme déformant de ses souvenirs et de
son imagination, et qu’il n’eût pas de la défaite allemande la
brusque révélation qui aurait pu lui être fatale. Enfin, bien
qu’elle ne m’en parlât jamais, je sentais qu’elle me gardait
une gratitude émue pour la façon dont je l’aidais dans sa
tâche ingrate de maîtresse de maison, à qui son nom, son
rang social imposaient le devoir de surmonter les difficultés
domestiques sans se plaindre, sans jamais évoquer de près
ou de loin la plus inextricable et la plus déprimante de
toutes, le manque d’argent.
D’ailleurs, si je n’avais pas employé mon temps à lutter
ainsi pour Axelle, qu’eussé-je fait des journées que j’étais à
présent à même de lui consacrer tout entières ? Les revers
de l’Allemagne avaient eu au château des répercussions
aussi profondes qu’au camp. Le rappel de Gottlieb y fit
d’abord figure d’irrémédiable catastrophe. Il fallut son
absence subite pour qu’on rendît pleinement justice à son
dévouement et à son activité. Mieux que personne, il savait,
le pauvre garçon, quels embarras causerait son départ, alors
qu’il s’ingéniait à me mettre à même, dans la mesure du
possible, de le remplacer. Dominica avait bien ramené de
Kœnigsberg un autre de ses neveux, petit jeune homme
d’une quinzaine d’années, déjà fort peu débrouillard de
nature, et que les éclats du général avaient définitivement
achevé d’ahurir. Sur ces entrefaites eurent lieu le départ du
capitaine Elbing et la transformation du camp. Puisque le
système du kommando était en vigueur pour d’autres
prisonniers, aucune raison ne s’opposait à ce qu’il me fût
– 301 –
appliqué. Mon sort fut réglé en deux mots par le général,
trop heureux d’agir comme si c’était lui qui avait eu cette
idée, alors que j’ai de bonnes raisons de croire qu’elle lui fut
suggérée par sa nièce. Un beau matin, le vieux feldwebel qui
dirigeait maintenant ce qui restait du camp fut convoqué à
Reichendorf. Il s’entendit notifier, au garde-à-vous, le désir
du général. Le même jour, mon gardien arriva au château à
l’heure ordinaire, mais, cette fois, ce ne fut pas pour me
ramener avec lui. Il était chargé d’un sac à distribution dans
lequel tenait très à l’aise mon humble bagage de prisonnier.
Le tout fut installé dans une chambrette du rez-de-chaussée
où Dominica, assistée du jeune ahuri, vint me dresser un lit.
Ce fut le 21 août que je passai ma première nuit à
Reichendorf. Le soir, lorsque ma tâche fut terminée, et que le
silence et l’ombre eurent enseveli le château, j’ouvris
doucement la fenêtre de ma chambre. Je m’accoudai à
l’appui de pierre. En face de moi, sur l’étang obscur, un large
rectangle jaune s’étendait, tout scintillant de rides brillantes.
C’était le reflet de l’électricité, allumée dans la chambre
d’Axelle. Bientôt, je vis une silhouette, qui était la sienne,
projeter son ombre sur les eaux, à l’intérieur du rectangle.
Mlle de Mirrbach était à son balcon, juste au-dessus de moi.
Nous restâmes tous deux longtemps ainsi. Le moindre
soupir que j’eusse laissé échapper serait monté lentement
vers elle, comme du fond d’un marais endormi se détache et
s’élève une bulle d’air demeurée trop longtemps captive.
Le matin, Axelle sortait pour une de ces mystérieuses
promenades au bord de la mer dans lesquelles je n’avais plus
insisté pour l’accompagner depuis que j’étais parvenu à en
connaître le but. De mon côté, j’aidais de mon mieux
Dominica. Quand j’avais terminé, je prenais la canardière de
Gottlieb, à la grande envie du jeune ahuri, dont la chasse
était la seule besogne pour laquelle il eût quelque aptitude.
– 302 –
Je gagnais les marais, bizarre chasseur qui ne tira jamais un
coup de fusil et à qui l’idée ne venait même pas de coucher
en joue les bandes de sarcelles, éparses sur les eaux, que
l’approche de l’hiver commençait à frapper de somnolence.
Axelle m’attendait, dans le bosquet de bouleaux déjà
dépouillé de presque toutes ses feuilles. Nous rentrions
lentement, à travers l’étendue grise, contournant les flaques
entourées de joncs immobiles, imprimant sur le sable ou la
tourbe la trace éphémère de nos pas.
– 303 –
XVIII
– 304 –
dit également neige et tempête. » Toute la matinée ils
défilèrent ainsi. Vers midi, avec la même hâte éperdue que si
quelque chasseur ténébreux était lancé à leur poursuite,
passèrent leurs derniers retardataires. Presque tout de suite
après, un vent glacial s’éleva, sous les coups duquel les flots
se boursouflèrent ; l’atmosphère devint couleur de cendre ;
la neige se mit à tomber.
Trois semaines durant, la chute des flocons ne s’arrêta
que pour faire place aux trombes d’eau, aux rafales de vent.
Les rares éclaircies intercalées entre chacun de ces
cataclysmes semblaient n’avoir d’autre but que de nous
permettre de contempler les bouleversements ainsi
accumulés. Tantôt la lumière violemment bannie
reparaissait sur une étendue blanche, au bout de laquelle la
mer en furie dressait sa pesante muraille noirâtre. Le
lendemain, toute cette neige se trouvait transformée en de
gluantes nappes de boue au-dessus desquelles goélands et
mouettes tournoyaient avec d’affreux croassements. La bise
se levant à son tour et s’en venant sécher les dunes, celles-ci
paraissaient soudain s’enfler et se mouvoir ; leurs arêtes
devenaient imprécises ; de leurs flancs s’échappaient des
tourbillons de sable qui noyaient la terre et le ciel, dressaient
un rideau encore plus opaque que celui de la pluie ou de la
neige. Seule, l’arrivée du véritable hiver, en les emprisonnant
dans sa gangue de glace, était capable de mettre un frein à la
folie furieuse des éléments.
Assez satisfait de n’avoir plus à parcourir deux fois par
jour, comme auparavant, le chemin du camp, je profitai
néanmoins, à plusieurs reprises, des accalmies pour aller
m’entretenir de temps en temps avec mes camarades. Il
n’était plus question maintenant, bien entendu, que je fusse
escorté par un gardien. Chaque jour qui s’écoulait
– 305 –
consommait un peu plus la ruine de toute discipline.
L’Allemagne avait autre chose à faire qu’à s’occuper encore
d’un squelette de camp de représailles perdu au milieu des
dunes de la Baltique. Les deux douzaines de prisonniers
oubliés là, ainsi que les dix landsturmiens qui étaient censés
les surveiller, menaient une existence de termites, ne sortant
de leurs cabanes que pour aller à la station de chemin de fer
guetter un ravitaillement qui n’arrivait plus.
Personne ne se plaignait de cette carence. Tous y
voyaient la garantie la plus certaine d’une imminente
libération. L’heure attendue depuis quatre ans allait sonner.
Geôliers et captifs la voyaient venir, qui avec une joie
angoissée, qui avec une résignation morne.
Français et Allemands, pour avoir moins froid, ils
avaient décidé de ne plus occuper que deux baraques. Ils y
restaient toute la journée, les uns couchés, les autres jouant
aux cartes. Je me dirigeais vers Dauphin, qui faisait équipe,
à la manille, avec deux territoriaux de Marseille et un
gefreiter hessois.
— Eh bien, quoi de nouveau ?
— Quoi de nouveau, mon vieux ? répondait-il sans
lâcher son jeu. Il y a que, cette nuit, nous avons bien cru que
nous nous envolions tous avec nos bicoques. Tu parles d’un
vent ! Heureusement que la classe approche : À propos, est-
ce que tu sais que la Turquie a demandé la paix ?
— Je sais. Qu’est-ce qu’on en dit, ici ?
— Qui ça, on ? Les Boches ? Ils n’ouvrent la bouche que
pour dire qu’ils se foutent de tout, maintenant. Figure-toi
qu’avant-hier, il y en a trois qui sont partis comme cela, les
mains dans leurs poches. Ils ont dit qu’ils en avaient marre,
– 306 –
qu’ils rentraient chez leurs femmes. Il en a coulé de l’eau
sous le pont, depuis le temps du petit père Elbing ! Le
feldwebel n’a rien fait pour les retenir. C’est tout juste s’il ne
les a pas approuvés. Tu te rends compte : il y a huit jours
qu’il est sans ordres ! Autre chose : tu sais que, ce soir,
l’électricité, macache !
— Comment cela ?
— Eh oui ! C’est l’usine de Palmnicken qui nous
fournissait le courant, avec des ouvriers militarisés. Eh bien,
ces militarisés-là ont décidé de tout envoyer promener. Ils
lâchent le turbin aujourd’hui. Tu pourras prévenir tes amis
du château, qu’ils aient à préparer leurs chandelles. Ah ! et
puis autre chose encore : à Kiel, la flotte s’est mutinée.
— Qui vous l’a dit ?
— Un sous-off garde-côte. Le fait est que la semaine
dernière, on a vu passer à toute vitesse des navires de
guerre, qui se dirigeaient vers l’Ouest. C’étaient ceux de la
défense mobile de Memel. Il paraît qu’on les convoquait par
TSF pour torpiller leurs copains. C’est le gefreiter ici présent
qui est allé vérifier la nouvelle. Pas vrai, frise-poulet ?
Le Hessois hocha la tête.
— Guillaume, kapout ! murmura-t-il lugubrement.
— Si tu veux. J’y vois pas d’inconvénient, moi. Mais,
sacré farceur, c’est pas une raison, parce qu’on cause
gentiment politique, pour me couper mon manillon, alors
que tu n’as pas fourni atout quand j’en ai battu. Ils seront
toujours les mêmes, ces lascars. Qu’on cesse un instant de
les avoir à l’œil, ils en profitent pour vous faire un coup de
vache. Atout, re-atout, et je passe mon trèfle maître. Oui,
– 307 –
mon vieux, c’est comme cela. C’est égal, comment qu’il se
serait fait traiter de bourreur de crâne, celui qui nous aurait
prédit il y a deux mois ce qui arrive aujourd’hui ! Fichet ne
se sera pas trompé. À Noël, on mangera le boudin chez lui.
— Et les camarades, qu’est-ce qu’ils disent ?
— Rien. Ils sont épatés. Ils croient qu’il n’y a qu’une
chose à faire, se tenir peinards. Avant-hier, quand on a vu
partir les trois Boches, y en a qui voulaient les imiter. Mais
on leur a fait comprendre que ça n’en valait pas la peine.
Risquer, comme le pauvre Vandaële, comme le pauvre
Audemard, de se faire estourbir par quelque douanier,
pourquoi faire ? Il n’y a qu’à attendre, pas ? Le jour n’est plus
loin où ils nous demanderont comme un service personnel
de foutre le camp. C’est pas ton avis ?
— C’est mon avis. Ne faisons rien sans nous être
entendus. Tenez-moi au courant, s’il y a du nouveau.
— Compris. Et toi aussi, si tu apprends quelque chose,
arrange-toi pour nous prévenir.
Je les quittais en hâte. Il y avait deux heures que je
n’avais vu Axelle, et ces deux heures-là me paraissaient
autant de siècles.
Dans l’immense cuisine du château, je retrouvai
Dominica, plus vieillie et plus ratatinée que jamais sous sa
pèlerine de tricot noir. Pendant mon absence, le facteur était
venu et lui avait remis une lettre. Elle était en train de la lire,
debout contre la fenêtre, s’efforçant de capter les dernières
lueurs qui filtraient du ciel nuageux.
— Des nouvelles de Gottlieb, Dominica ? Comment va-
t-il ?
– 308 –
— Mieux, il paraît. Voyez plutôt.
Blessé au début de septembre devant Saint-Mihiel,
Gottlieb avait dû subir l’amputation de la jambe droite, la
valide. Il était resté trois semaines entre la vie et la mort.
Maintenant, il se remettait. Il écrivait à sa tante, d’un hôpital
du fin fond de la Bavière. On lui avait promis qu’il pourrait
se lever bientôt. « On me donnera une jambe articulée,
disait-il, et le médecin affirme que, comme elle sera de la
longueur exacte de mon autre jambe, je ne boiterai pas
autant qu’avant, plus du tout, peut-être. J’en ai tout de
même pour deux mois au moins avant de revenir à
Reichendorf. J’espère que je ne vous fais pas trop défaut. »
Je rendis sa lettre à Dominica.
— Il n’y a rien d’autre au courrier ?
J’aurais voulu qu’elle me dispensât de préciser ma
question. Mais elle me regardait, de ses yeux vitreux
auxquels l’excès des larmes répandues avait fini par retirer
toute expression. Elle n’avait pas l’air de comprendre.
— Oui, fis-je, d’une voix un peu altérée, pas de lettre du
commandant de Reichendorf ?
Elle secoua la tête.
— Non, pas de lettre.
Nous nous tûmes tous deux. La neige recommençait à
tomber. Ses flocons changeaient de couleur en dépassant la
ligne d’horizon, noirs ou blancs selon qu’ils défilaient sur
l’écran du ciel ou sur celui de la terre.
Nous demeurâmes ainsi jusqu’à ce que la nuit fût
tombée. Lentement, alors, Dominica se dirigea vers le
– 309 –
commutateur électrique. Elle le tourna à deux reprises. Nulle
lumière ne jaillit. Je me souvins de ce que m’avait dit
Dauphin.
— L’usine électrique ne fonctionne plus, dis-je. Avez-
vous des lampes ?
— Des lampes, oui. Mais on n’aura pas assez de pétrole.
— Des bougies, alors ?
— Je vais voir.
Elle croisa, sur le seuil de la porte, son jeune neveu qui
rentrait. Armé de la canardière de Gottlieb, il revenait de la
chasse. C’était lui qui avait reçu mission d’approvisionner le
château en gibier. Il s’acquittait à peu près convenablement
de cette besogne, malgré une tendance fâcheuse à tirailler à
tort et à travers. Si je n’avais exercé sur lui une surveillance
de tous les instants, le prix de la sauvagine aurait fini par
dépasser à Reichendorf celui de la viande de boucherie.
— Qu’est-ce que tu as pris aujourd’hui ?
Il baissa la tête.
— Une sarcelle et une bécassine.
— Seulement ! Combien as-tu usé de cartouches ?
— Six.
— Six ! Toutes celles que je t’avais données, alors ?
— J’ai manqué des bécassines, dit-il, sur un ton
pleurnichard. C’est ce qu’il y a de plus difficile à tirer.
— Je t’ai déjà dit de ne plus tirer sur elles. Cinq
cartouches, pour une toute petite bécassine de cent
– 310 –
grammes, alors qu’avec une seule cartouche, et un peu de
patience, tu aurais pu rapporter une oie sauvage. Demain, tu
n’auras plus que deux cartouches, c’est compris ?
Dominica revenait, un bougeoir allumé à la main.
— Le général vous réclame, me dit-elle. Il vous a
réclamé comme cela deux fois pendant que vous étiez sorti.
Il a fini par s’endormir. Il vient de se réveiller. Il s’ennuie.
— Et Mademoiselle ?
— Elle est auprès de lui.
— Comment va-t-il ?
— Il tousse beaucoup moins. Le lait qui bout sur le
fourneau, c’est pour lui. Voulez-vous le lui monter ?
— Mettez-y un peu de rhum. Ça lui fait du bien.
Elle me montra une bouteille vide.
— Du rhum ? Il n’y en a plus. Je lui ai donné ce matin la
dernière goutte.
— Il faudra en acheter, dis-je. C’est après-demain le
1er novembre. Vous irez bien ce jour-là à Kœnigsberg, n’est-
ce pas ? Je vous ai toujours vue y aller le premier de chaque
mois. Il faudra en profiter pour acheter pas mal de choses.
Elle me lança un regard en dessous. Ma remarque sur la
régularité de ses voyages à Kœnigsberg semblait lui causer
du mécontentement, voir de l’inquiétude.
— Acheter ! Acheter ! bougonna-t-elle, c’est joli à dire :
et l’argent ?
— Ne craignez rien, Dominica. On s’arrangera.
– 311 –
Il y avait deux semaines que le général avait été
contraint de s’aliter. Cette indisposition lui était venue à la
suite d’un voyage à Berlin aux environs du 15 octobre. Il
était rentré fort déprimé. Mlle de Mirrbach avait bien essayé
d’expliquer ce malaise par un froid subit ressenti dans le
train. Mais moi, qui étais suffisamment au courant des
difficultés dans lesquelles se débattait la famille de
Reichendorf, je n’avais pas manqué de me souvenir qu’une
date comme celle du 15 octobre constituait pour elle une
échéance fatidique. Quoi de plus propre à ébranler une santé
déjà chancelante que l’obligation de prendre un fiacre à la
gare de Charlottenbourg pour aller, quartier de Moabit,
solliciter humblement de certain usurier une nouvelle
prorogation de certaines traites ?
Le vieillard s’était couché en rentrant à Reichendorf.
D’une semaine, la fièvre ne l’avait pas quitté. Sa nièce et
moi, nous nous étions relayés à son chevet. À présent, il
était hors d’affaire. Il paraissait, en tout cas, avoir repris ce
qui lui tenait lieu de bon sens. Aucun répit appréciable ne
résultait d’ailleurs pour nous de l’amélioration de son état.
Pendant quinze jours, nous avions été dispensés de jouer
auprès de lui la pieuse comédie aux moyens de laquelle nous
nous efforcions de lui dissimuler toute l’étendue de la
débâcle allemande. Maintenant que son délire était tombé, à
quel expédient allions-nous recourir ?
Comment répondrions-nous aux questions dont il
n’allait pas manquer de nous harceler ?
Ce fut sur la pointe des pieds que je pénétrai dans sa
chambre. La bougie allumée sur la table de nuit multipliait
alentour de larges ombres dansantes. La cretonne défraîchie
– 312 –
des rideaux du lit, que les courants d’air faisaient onduler,
balançait la silhouette ridiculement déformée et agrandie du
général. Accoté à une pile d’oreillers, il avait sur les épaules
une pelisse d’astrakan hors d’usage. Ses couvertures étaient
jonchées de numéros de la Gazette de la Croix. Il en saisissait
un, le parcourait avec avidité, et le rejetait presque aussitôt
d’un geste fébrile pour en prendre un autre.
Mlle de Mirrbach était venue à ma rencontre. Dans
l’obscurité, sur le seuil de la porte, elle m’étreignit les mains.
— Vous voilà ! Enfin !
— Il a les journaux ! murmurai-je. J’espère que ce ne
sont pas les numéros les plus récents ?
— Si, fit-elle, ce sont les derniers.
— Comment ? Vous les lui avez donnés !
— J’y ai été contrainte. Si vous saviez quel supplice il
m’a fait endurer pendant votre absence… Mon Dieu !
Elle étouffa un sanglot.
— Je crois que j’ai bien fait. Depuis qu’il les a, il est plus
calme.
— Plus calme ? Mais alors, c’est qu’il ne comprend pas,
qu’il ne comprend plus !…
— Ah ! fit-elle, avec un pauvre geste désespéré, je finis
par ne plus savoir. C’est moi qui ne comprends plus. Il n’a
pas, je vous assure, manifesté la moindre stupeur… Au
contraire. Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que nous
n’avons même plus la ressource de tout expliquer par le
délire. Son pouls est normal.
– 313 –
Sa voix, en se brisant, s’était haussée d’un ton, le général
avait entendu. Il tourna la tête de notre côté.
— Axelle, qu’y a-t-il ?
— Ce n’est rien… C’est moi, mon général.
Mlle de Mirrbach s’accrocha à mon épaule.
— Je n’en puis plus, murmura-t-elle. Je vous laisse avec
lui. Tâchez qu’il se rendorme ? Alors, vous viendrez me
retrouver, n’est-ce pas ? Vous me le promettez ? Je vous
attends.
Elle répéta, me serrant la main comme elle ne l’avait
jamais fait encore.
— Je vous attends.
– 314 –
Je me tus. Mille fois me laisser accuser de toutes les
impérities, plutôt que d’apprendre au vieillard la vérité,
plutôt que de lui révéler que l’orgueilleuse armature de l’État
prussien était en train de se décomposer, de s’en aller par
lambeaux !
— Demain, il faudra songer à remédier à cela. C’est fort
désagréable. Je ne peux pourtant pas éclairer mes vitrines
avec des bougies, n’est-ce pas ? Passons, j’avais autre chose
à vous dire. Je ne me rappelle plus quoi. Ah ! oui, j’y suis.
Mon ami, mon bon ami, vous voyez devant vous un homme
inquiet, très inquiet. Avez-vous jeté un coup d’œil sur ces
gazettes ?
Il avait raflé sur son lit une demi-douzaine de journaux
et me les tendait.
— Mon général, balbutiai-je, comprenant que le
moment critique était venu, il ne faut pas ajouter foi… je
veux dire il ne faut pas exagérer la portée des nouvelles que
donnent certains journaux. Souvent, les bruits les plus sujets
à caution…
Au regard sévère qu’il me lança, je compris que j’étais
en train de faire fausse route.
— Quoi ? Que prétendez-vous insinuer ? dit-il. Halte-là,
s’il vous plaît ! La Gazette de la Croix, mon ami, n’est pas une
feuille comme les autres. C’est un des plus anciens parmi
nos journaux ; et certainement le plus respectable. J’ai en
ses informations une confiance aveugle, vous m’entendez,
aveugle. Vous vous êtes mépris, mon ami. Ce n’est pas du
tout de cela qu’il s’agit. Une question, au préalable. Vous
souvenez-vous de la date exacte à laquelle nous avons
– 315 –
expédié à mon fils Dietrich le paquet qui contenait sa grande
tenue ?
Je ne pus me défendre d’un haut-le-corps. Eh quoi ! En
présence des catastrophes dont il venait d’avoir la subite
révélation, tel était donc l’objet de ses soucis !
Mlle de Mirrbach aurait-elle dit vrai ? Commençait-il à perdre
la raison ?
— Eh bien, répondez. À quelle date ?
— Le 22 septembre, mon général. Oui, c’est cela. Le
22 septembre.
L’exactitude du renseignement que je lui fournissais
ainsi était des plus relatives. C’était bien en effet le
22 septembre que, sur nos instances réitérées, je m’étais
décidé à faire un colis du bel uniforme des dragons de
Bredow, celui que, dans la pensée de son père, Dietrich de
Reichendorf aurait à revêtir pour la grande charge finale.
Mais, une fois dûment empaquetés par mes soins, ni la
tunique bleu de ciel à collet jonquille, ni le casque à aigle
d’argent n’avaient pris le chemin de la zone des armées. Ils
se trouvaient entreposés, pour l’instant, à l’abri des
investigations indiscrètes, dans un des placards de la
chambre de Mlle de Mirrbach. Le défaut d’accusé de
réception dont se plaignait à leur propos le général n’avait
donc rien qui pût nous étonner, Axelle et moi. Sans doute, je
pensais que le vieillard eût mieux fait de se préoccuper de
son fils, dont il n’avait reçu aucune lettre depuis plus de cinq
semaines. Mais, à ma profonde stupéfaction, j’allais
comprendre qu’il tirait au contraire de ce terrible silence
toutes sortes de raisons de confiance et d’espoir.
– 316 –
— Le 22 septembre ! fit-il avec un soupir de
soulagement. Je ne sais pas pourquoi, je m’étais figuré que
l’expédition de ce paquet ne remontait pas à plus de trois
semaines, oui, aux environs du 4 ou 5 octobre. J’avais peur
que nous nous y fussions pris un peu tard. À présent, je suis
tranquille. La poste prussienne n’égare jamais rien. Il ferait
beau voir qu’elle commençât par l’uniforme d’un officier aux
dragons de Bredow. Soyez certain qu’à l’heure actuelle,
Dietrich est en possession de sa tenue. S’il ne m’en a pas
accusé réception, vous savez pourquoi, je suppose ?
Avait-il perdu définitivement la notion des choses ? Ne
comprenait-il pas le sinistre de sa question ? Mais non, tout
à fait à son aise, il me souriait, il clignait de l’œil d’un air
entendu.
— Comment, vous n’avez pas deviné ?
— Mon général, j’avoue…
— Vous m’étonnez, mon ami ; vous m’étonnez et me
décevez. Après le mal que je me suis donné tout cet été pour
vous ! Me serais-je exagéré vos aptitudes stratégiques et
tactiques ? Nous allons bien voir. Raisonnons un peu, s’il
vous plaît. Ce soir, 28 octobre 1918, indiquez-moi, grosso
modo, le tracé de la ligne de bataille. Oh ! pas de paroles en
l’air. Tenez, prenez ceci.
C’était, au pied de son lit, toute froissée, une carte du
front occidental. J’eus la stupeur de constater que chaque
phase de l’avance de l’armée française y était consignée.
— Mon général, je vous en prie, ne vous découvrez pas.
Voici votre carte.
– 317 –
— Je vous remercie. La réponse à la question que je
viens de vous poser s’y trouve toute faite. Donc, il y a deux
mois, le front était ici. Il y a un mois, là. Il y a quinze jours,
nouveau recul sur la ligne que voici. Il y a huit jours, recul
encore. Tenant compte de la cadence à laquelle s’effectue
cette marche en arrière, nous sommes fondés à admettre
que, dans deux semaines, aux environs du 15 novembre, la
ligne de bataille sera transportée ici. Êtes-vous de mon avis ?
Je le regardai sans chercher à dissimuler mon
ahurissement. La ligne qu’il m’indiquait avec tant de calme
était jalonnée par les noms d’Aix-la-Chapelle, Trêves,
Karlsrühe et Bâle.
— Oui, voilà où nous en serons. Alors, que se passera-t-
il ? Comment, vous n’avez pas encore compris ? Allez me
chercher la grande carte, sur la table de mon cabinet de
travail, la grande carte.
La carte dont il parlait était celle sur laquelle nous nous
livrions, depuis trois mois, tant de combats imaginaires. Je
m’en emparai dans l’obscurité, et revins en toute hâte,
semant sur mon parcours les innombrables épingles dont
elle était encore hérissée.
— Bon, désormais, mon ami, il est impossible que la
vérité ne vous saute pas immédiatement aux yeux. Où
seront, le 15 novembre, les armées allemandes ? Elles auront
reculé jusqu’à la Nied, jusqu’à la Sarre, jusqu’à la Lauter.
Nous serons exactement alors, oui, exactement au point où
nous nous trouvions fin juillet 1870, c’est-à-dire sur les
positions d’où nous nous sommes élancés pour remporter les
succès les plus foudroyants qu’aient jamais enregistrés les
annales militaires. J’ai commencé à y voir clair il y a environ
quinze jours, lorsque je n’ai plus eu de lettres de Dietrich et
– 318 –
que j’ai vu nos unités battre en retraite à une allure vraiment
inusitée pour des troupes allemandes. J’ai deviné qu’il y
avait anguille sous roche. Un simple syllogisme m’a livré la
clé de la situation. Écoutez-moi bien. Primo : il faut pour
qu’un fils laisse son père sans nouvelles un événement d’une
importance capitale. Secundo : il n’est pas actuellement
d’événement d’importance plus capitale que la reprise de
l’offensive. Tertio et Conclusion : nous allons assister d’un
moment à l’autre à cette reprise de l’offensive. Voilà
pourquoi je m’inquiétais tout à l’heure à l’idée que Dietrich
pouvait ne pas avoir reçu à temps son uniforme. Tout de
même, je me rends compte que je me suis laissé entraîner un
peu loin avec vous sur la voie des confidences. Mais vous
êtes un ennemi loyal. Donnez-moi votre parole de soldat que
rien de ce qui se dit ici ne passera le seuil de cette chambre.
Moyennant quoi, je consens à achever de vous démontrer…
— Mon général, faites attention, vous allez reprendre
froid.
— Eh ! vous m’ennuyez ! froid ? J’étouffe, au contraire,
j’étouffe. Je reviens à ma démonstration. Donc, le
15 novembre, nous nous retrouvons sur les points de départ
utilisés par Moltke, le grand, celui de 1870. Songez aux
perspectives qui s’ouvrent devant nous, avec une armée non
pas fraîche, mais bien mieux que fraîche, entraînée, aguerrie
par les quatre années qui viennent de s’écouler. La véritable
campagne va commencer. Ne m’enlevez pas la carte,
tonnerre ! Oui, oui, c’est cela, ce que j’avais toujours prédit.
Ouvrez les yeux, mon cher. Si vous tenez à savoir où la
partie définitive va se jouer, regardez cet endroit qui n’a l’air
de rien, entre les villages d’Ars et de Laquenxey, à une lieue
sud-est de Borny… Mais chut, ce sera là, si vous le voulez
bien, le thème de notre partie de kriegspiel de demain. Vous
– 319 –
avez toute la nuit pour réfléchir à la façon de parer le petit
coup que je vous prépare. Et pas un mot à personne,
naturellement. Votre honneur de soldat est engagé. Mais,
tonnerre de tonnerre, quelle idée d’avoir ouvert la fenêtre !
On gèle, ici.
Deux heures durant, peut-être, il continua à divaguer de
la sorte, confondant les deux guerres, les deux Guillaume,
les deux Moltke, Maubeuge et Bitche, l’Yser et la Moselle,
Charleroi et Sedan, appelant ses fils, parlant de Michel et de
Conrad comme s’ils eussent été vivants, de Dietrich comme
s’il était mort. Axelle n’avait pas reparu. Vers sept heures une
ombre était entrée ; c’était Dominica. Elle m’apportait une
tasse de lait, du pain, un peu de beurre.
— Et Mademoiselle ?
— Chut, fit-elle. Elle est bien lasse. C’est elle qui vous
envoie cela.
Ce ne fut que plus tard, beaucoup plus tard, que les
halètements d’une respiration saccadée, succédant au
torrent d’insanités dont je venais d’être abreuvé, m’apprit
que notre pitoyable bourreau avait enfin succombé au
sommeil. Dans le corridor plein de ténèbres, une faible lueur
indiquait l’appartement d’Axelle. La porte en était ouverte.
J’étais entré là pour la première fois six mois auparavant,
avec mes pauvres outils d’ouvrier et tant de trouble au
cœur ! Qui m’eût dit que je repasserais un jour ce seuil dans
les circonstances où je le franchissais cette nuit ! Quels
obstacles, à force d’amour, n’étais-je pas arrivé à surmonter !
Mais qu’ils étaient peu de chose en regard de ceux qui
subsistaient encore !
– 320 –
Sur la table, au centre de la pièce, une bougie achevait
de se consumer. J’aperçus Axelle assise dans un fauteuil,
non loin de son lit. Son mouchoir avait glissé à terre. En le
ramassant, je le sentis tout humide de larmes.
Je pris une chaise et m’assis à côté d’elle. Un silence
qu’il n’était pas en notre pouvoir de rompre s’installa entre
nous. Nos pensées étaient les mêmes, mais il nous était
interdit de le constater. Le responsable de cette interdiction,
nous étions sûrs qu’il était mort, mais nous n’avions pas le
droit de nous communiquer cette mutuelle certitude. Rien
que parler de la possibilité de cette mort eût presque
équivalu à l’aveu terrible qu’elle avait été désirée.
Au dehors, le vent soufflait avec une violence sans cesse
accrue. Le château craquait comme un navire sur le point de
s’entr’ouvrir. Pour compléter cette illusion d’abîme, lorsque
la rumeur de l’ouragan se ralentissait, celle de la mer,
énorme, continue, dressait dans le lointain sa toile de fond
mugissante. La bougie qui nous éclairait commençait à
grésiller. Près d’elle, il y en avait une autre, toute neuve,
laissée là par Dominica. Lorsque la première s’éteindrait,
Axelle se lèverait-elle pour allumer la seconde ?
Brusquement, d’un seul coup, l’ombre se fit. L’obscurité
décupla le tumulte extérieur. Je n’ai plus besoin de dire
pourquoi je suis dépaysé partout où cesse de me parvenir la
plainte du vent mêlée à celle de la mer.
Les fenêtres de la chambre de Mlle de Mirrbach étaient
démunies de persiennes. Quand une lumière transie et
blême commença à rôder contre les carreaux, je ne compris
pas tout de suite que c’était l’aube, et qu’une nuit venait de
passer pendant laquelle le corps d’Axelle n’avait cessé un
seul instant de reposer entre mes bras.
– 321 –
XIX
– 322 –
— Toi ! Ici !
— Eh oui ! Moi ! Il a bien fallu que je vienne. On ne t’a
pas vu depuis cinq jours.
— Entre, que je ferme la porte.
Il obéit, retirant poliment son képi. Combien de temps y
avait-il que le pauvre diable n’avait eu à accomplir ce geste
d’élémentaire civilité !
— On t’a permis de venir du camp tout seul ?
— On m’a permis ? Tu te figures que c’est les gardiens
qui m’en auraient empêché ? Ils ont autre chose à faire.
— Et en route, personne ne t’a arrêté ?
— M’arrêter ? Tu parles ! Je n’ai rencontré qu’un vieux
paysan qui cherchait à désembourber sa charrette. Je lui ai
donné un coup de main. Faut voir comment qu’il s’est
empressé de me remercier ! On ne peut pas dire qu’il ne
savait pas à qui il avait affaire, ne serait-ce qu’à cause de ce
truc.
Il désignait le rectangle de drap rouge, cousu sur
l’épaule de sa capote.
— Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi je garde encore
cette saloperie. Là ! Comme ça, c’est plus digne.
Crac ! Il venait d’arracher le morceau d’étoffe. Il le plia
soigneusement et le mit dans sa poche.
— Il y a donc du nouveau ? demandai-je.
– 323 –
— Du nouveau ? Il y en a tous les jours. Vous ne savez
donc rien, ici, pas même que les Boches ont proposé
l’armistice ?
— Des bruits qui courent.
— Écoute, vieux, je vais te dire une bonne chose ; les
bruits, c’est comme les gens, à force de courir, ça finit par
arriver.
— Qu’est-ce qu’on raconte, au camp ?
— Au camp ? Il parle toujours du camp ! Tu me fais bien
rigoler. Il n’y en a plus, de camp. Le feldwebel se faisait
tellement de cheveux, à rester ainsi sans galette, sans
ravitaillement, sans rien, qu’il s’en est allé à Kœnigsberg,
pour avoir des ordres. Depuis, ni vu, ni connu.
— Qu’est-ce qui commande, alors ?
— En partant, il a vaguement passé la consigne à son
dernier gefreiter, le Hessois, Frise-Poulet, comme on
l’appelle. Mais je t’en fous. Frise-Poulet ne veut rien savoir
pour poisser les embêtements des galons sans les avantages.
Résultat : les Fritz se sont barrés les uns après les autres. De
dix qu’ils étaient, il n’y en a plus que trois. Ces trois-là, on
dirait que c’est nous qu’on est devenu leurs gardiens. On fait
figure d’andouilles, quoi ! Alors, comme ce soir il y a une
occasion, et comme tu es le plus instruit de nous tous, les
copains m’ont chargé de venir te trouver, et de te demander
ce que tu penses qu’il faut faire.
— Une occasion ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Une occasion de les mettre, de mettre les voiles,
quoi ! Et c’est pas seulement façon de parler. On nous
propose un bateau pour tirer notre révérence. Oui, écoute
– 324 –
voir. Comprenant que tout est foutu pour eux, les Boches de
par ici ne pensent plus qu’à ramasser du pèze. Hier, après-
midi, Ducournau, qui était allé prendre le vent au village, a
trouvé un patron pêcheur qui s’offre à nous conduire tous
avec son rafiau, à Pillau, et de là en Suède, ou au Danemark,
je ne sais plus, des pays neutres enfin, où on trouvera des
consuls de chez nous. Ducournau a fait le calcul avec le
type. On peut être en France la semaine prochaine. Quelle
affaire. Hein ?
— Vous avez de l’argent ?
— Depuis un mois, tu t’imagines qu’on s’est arrangé
pour faire des économies. Ceux qui n’en ont pas, on paiera
pour eux. Ils nous le rendront après.
— Et quand a lieu le départ ?
— Ce soir, sauf contre-ordre. Rendez-vous à l’entrée du
village, à six heures. Si tu peux, tâche de faucher ici
quelques couvertures, parce que cette nuit, en mer… T’as
pas l’air bien enthousiaste ?
— Écoute, lui dis-je, il me semble qu’au point où en sont
les choses, quelques jours de moins, quelques jours de
plus…
Il haussa les épaules.
— Bon ! Ça va ! Tu te dégonfles. Autant le dire tout de
suite. On ne force personne à venir, tu sais. Il y en a
d’ailleurs trois ou quatre comme toi. Dejonkhère, d’abord,
qui prétend que rien que penser à un bateau, ça lui donne
mal au cœur. Et puis Rafoussat. C’est celui de nous tous qui
a le plus de pognon, mais il dit : qu’il préférerait crever
plutôt que de foutre un sou à un Boche. Il n’a pas payé l’aller,
– 325 –
il ne veut pas non plus payer le retour. Tout ça, c’est
question d’idées personnelles. Enfin, si tu te décides, n’oublie
pas : ce soir, six heures. Dis donc, ce n’est pas mal ici.
Ses yeux, s’étaient habitués à l’obscurité du corridor.
Saisi d’un étonnement respectueux, il contemplait les grands
portraits sombres des vieux barons de Reichendorf,
alternant aux murailles avec les trophées de chasse. La porte
de la salle d’honneur était entre-bâillée. Il y risqua un coup
d’œil.
— C’est même très bien, et riche, fit-il avec un petit
sifflement admiratif. Des panneaux de cette épaisseur, aux
prix que va chercher maintenant la menuiserie, ils sauraient
ce que ça coûte, les frères, s’ils étaient obligés de les faire
remplacer. N’empêche qu’à moi, il me semble que ça me
foutrait le cafard de vivre au milieu de ces croquemitaines
d’autrefois, et de ces bestioles empaillées. En plus, mon
vieux, c’est pas pour dire, mais il fait encore plus froid que
dans les baraques. Allons, je me trotte. Qu’est-ce que tu
décides ?
— Ne vous occupez pas de moi. À six heures, si je ne
suis pas au rendez-vous, vous le verrez bien. Et puis, la
journée n’est pas finie. Il peut y avoir encore bien des
choses.
À la façon dont je lui serrai la main, il comprit que j’étais
résolu à ne pas les accompagner. Cependant, je ne me
trompais pas. Le reste de la journée devait être fertile en
surprises.
– 327 –
— Asseyez-vous, Monsieur le Pasteur, dit Axelle. Tâchez
de vous réchauffer un peu.
— Ce n’est pas de refus. Je suis venu à pied du village.
Et, ma foi, avec ce temps…
— Vous nous apportez des nouvelles ?
Il secoua tristement la tête.
— Rien que vous ne sachiez déjà, sans doute.
— C’est que nous sommes ignorants de tout. Personne
n’est entré au château, ni n’en est sorti, depuis deux jours. Ce
matin, un prisonnier français est venu du camp s’entretenir
avec M. Dumaine. C’est par lui que nous savons que le
Gouvernement allemand a proposé un armistice.
— Proposé, mademoiselle ! Dites sollicité. Et Dieu
veuille, cet armistice, qu’il nous soit accordé, le plus tôt
possible.
Axelle demeura impassible. Elle regardait la pointe de
ses souliers, qu’elle rapprochait tant qu’elle pouvait des
bûches fumantes.
— C’est la fin, monsieur le Pasteur.
— Oui, mademoiselle. Je pense que vous êtes au
courant de ce qui s’est passé avant-hier à Berlin.
— Je vous répète que nous ne savons rien. Que s’est-il
passé ?
— La révolution a éclaté. Les socialistes se sont
emparés du pouvoir. Le drapeau rouge flotte sur le palais de
l’Empereur.
– 328 –
— Ah ! Alors, l’Empereur, monsieur le Pasteur ?
— Il n’y a plus d’Empereur, mademoiselle.
— Plus d’Empereur ! L’Empereur est mort ?
— Non. Il est parti.
— Parti ! Comment cela ?
— Il s’est… Enfin, il est parti, en automobile.
— Ah !
Elle continuait à garder son immobilité. Il me sembla
seulement que ses mains, toujours croisées sur sa pèlerine,
se crispaient imperceptiblement.
Soudain un cri nous fit sursauter tous les trois.
— Axelle !
C’était la voix du général. À la fois plaintive et
impérieuse, elle nous arrivait de sa chambre, à travers le
couloir glacé.
— Axelle, et bien ?
Mlle de Mirrbach s’était levée précipitamment.
— Excusez-moi. Je reviens. Au cas où il aurait appris
que vous êtes là, monsieur le Pasteur, et s’il voulait vous
voir, pas un mot de tout ce que vous venez de nous dire,
n’est-ce pas ? Qu’il continue à ignorer ! Ou que, du moins, il
n’apprenne pas tout en même temps. Vous me le promettez ?
Je vous en supplie.
Demeuré seul avec notre visiteur, je tentai un effort pour
démêler les sentiments qui s’entrechoquaient en moi. Quelle
– 329 –
confusion ! Comment faire le départ entre la pitié dont je ne
parvenais pas à me défendre, et l’espèce de farouche ivresse
dont je sentais mon âme toute submergée ?
Le pasteur se taisait lui aussi. Nous nous observions à la
dérobée. Chacun de nous, à son propre insu, épiait les
impressions que pouvait refléter le visage de l’autre.
— Tristes temps pour nous, monsieur Dumaine,
murmura-t-il enfin.
— Ces temps-là, nous les avons connus, nous aussi,
monsieur le Pasteur, et plusieurs fois en moins d’un siècle.
— Je ne dis pas non. C’est vrai. De toute façon, c’est
bien pénible.
J’aurais voulu lui dire quelque chose, essayer de le
réconforter. Je ne pus pas. Je ne trouvais rien. Ce fut lui qui
se remit à parler. Il avait peur de rester seul avec ses
pensées.
— Et le général, comment va sa santé ?
— Un peu mieux, dirait-on, depuis une semaine. Mais
les événements ne vont-ils pas tout compromettre ? Vous
avez entendu Mlle de Mirrbach ? Il faut s’arranger pour qu’il
ne sache pas, pour qu’il n’apprenne pas tout de suite…
— Je ne demande pas mieux, moi, encore que cela ne
facilite guère la mission dont je me suis chargé. Et elle,
comment va-t-elle ?
— Elle ? Elle est fatiguée, monsieur le Pasteur, bien
fatiguée.
– 330 –
— Pauvre enfant, quel mérite elle a ! Vous voyez, vous
aurez fini par la comprendre, par l’apprécier. Rappelez-vous :
au commencement, vous aviez des préventions contre elle.
Ne niez pas. Avouez que j’avais raison.
— Vous aviez raison, monsieur le Pasteur.
— Je n’en tire certes pas vanité. D’abord, il y a si
longtemps que je la connais. Et puis, l’exercice de notre
ministère nous donne fatalement sur le cœur humain des
lumières qui sont refusées à l’ordinaire des mortels. Et son
fiancé qu’elle aime tant, est-on toujours sans nouvelles de
lui ?
— Toujours, monsieur le Pasteur.
— Pauvre, pauvre petite. Mais chut, la voici.
– 331 –
heures pareilles, de ne pas être seul. En outre, il faut bien
que je vienne à vous parler du motif de ma visite.
— Vous avez quelque chose de spécial à me dire ?
— Plus exactement, mademoiselle, c’était auprès de
votre oncle que j’étais mandaté. Étant donné son état, il vaut
mieux que je m’adresse d’abord à vous. Vous prendrez
ensuite la décision qui vous paraîtra la plus opportune. Voici.
Comme je l’expliquais à M. Dumaine… je peux parler devant
lui en toute liberté, n’est-ce pas ?
— Vous le pouvez, monsieur le Pasteur, dit gravement
Axelle.
— Bien. En venant donc ici ce matin, outre mon plaisir à
vous voir, j’avais une mission, oui, une véritable ambassade.
Depuis hier, j’ai reçu la visite de pas mal de notables des
environs, en particulier celle de M. Flinkow, bourgmestre de
Palmnicken, et aussi celle de M. Berbling, bourgmestre de
Warnicken. Ces deux honorables messieurs ont insisté
ensemble…
— Ensemble ? Je les croyais brouillés.
— Précisément. Ils ont jugé que, vu les circonstances
actuelles, et les graves événements susceptibles de se
produire d’un moment à l’autre dans la région, le devoir
commun était d’oublier les vieilles querelles pour ne songer
qu’à l’intérêt général. M. Flinkow, vous le savez, est
propriétaire de l’usine électrique de Palmnicken, dont les
ouvriers sont en grève depuis une semaine. À Warnicken,
M. Berbling estime également que la population contient
quelques éléments douteux. Bref, ils s’accordent sur la
nécessité de faire le plus tôt possible une démarche à
Kœnigsberg, en vue d’obtenir l’envoi d’un détachement
– 332 –
d’infanterie, ou de quelques dragons. Ils pensent que le
général de Reichendorf est tout qualifié…
À cet endroit de son discours, je ne pus m’empêcher
d’interrompre le pasteur.
— M. Flinkow, dis-je, il me semble avoir entendu
prononcer ce nom par le pauvre Gottlieb. N’est-ce pas ce
monsieur avec qui le général a été en pourparlers il y a
quelques mois au sujet de la vente d’une partie des
sapinières ?
Du regard ardent qu’elle me jeta, Axelle me paya de
mon audace.
— Mettons les choses au point, dit-elle. M. Flinkow ne
fut pressenti que pour une hypothèque sur les bois dont
parle M. Dumaine. Il refusa, pensant bien que le temps
n’était plus loin où, pour la même somme, au lieu de prêteur,
il serait acquéreur. Aujourd’hui, il paraît animé de meilleurs
sentiments. Mais achevez, je vous en prie, monsieur le
Pasteur. Ces messieurs jugent donc que mon oncle est tout
qualifié ?…
— Mademoiselle, dit le vieillard sur un ton plein de
dignité douloureuse, croyez bien que je me suis souvenu de
cette histoire, et que je n’ai pas manqué de rappeler à
M. Flinkow le peu d’élégance de sa conduite. Mais pouvais-
je décliner ce que je considère tout de même comme un
devoir ? Je vous assure, la situation est délicate. Nous avons
tous intérêt à ce qu’elle ne s’aggrave pas. Bref, j’ai accepté de
vous annoncer la visite de ces messieurs. Ils seront là au
début de l’après-midi.
— Qu’ils viennent ! dit Axelle. J’aime autant vous
prévenir : ils ne verront pas mon oncle. Il a perdu, lui, tout
– 333 –
ce qu’il pouvait perdre. Il ne lui reste plus que sa santé. Il
n’est pas en état de supporter certaines conversations, d’être
mis en présence de certaines réalités. À nous deux, monsieur
le Pasteur, nous recevrons ces messieurs. Nous causerons.
Que veulent-ils au juste ?
— Je vous l’ai dit : obtenir de Kœnigsberg l’envoi de
quelques troupes.
— Ils n’ont pas besoin de nous pour les réclamer. Leur
qualité de bourgmestre les habilite suffisamment. Ils doivent
désirer quelque chose encore.
— Si leur requête est accueillie avec faveur, ils espèrent
que le général permettra que les soldats cantonnent ici. Le
château est évidemment tout indiqué…
— Je comprends, dit Axelle. Et ils tiennent sans doute
aussi à avoir l’assurance qu’en cas de danger, ils pourront
trouver chez nous un asile, eux, leurs portefeuilles et leurs
familles ?
— C’est cela même, mademoiselle.
Toute la petite population du poulailler – pigeons,
poules, pintades et les autres – caquette, se rengorge à qui
mieux mieux, prend des airs bravaches. Mais que l’ombre du
milan se dessine sur le sol de la basse-cour, on verra ces
écervelés se hâter vers la tourelle en ruine du pigeonnier
pour lequel on n’a eu qu’ingratitude, depuis le dernier danger
passé. Ainsi, dans la journée du 11 novembre, j’assistais à la
reprise par Reichendorf de son rôle séculaire de protecteur.
Bergers et paysans s’en venaient aux nouvelles. Ils
franchissaient cette enceinte dont ils croyaient avoir oublié
le chemin. La menace qu’ils sentaient confusément planer
sur eux les réhabituait tout naturellement au geste rituel de
– 334 –
venir frapper à la porte de leur seigneur. Dominica était
chargée de les accueillir, de les rassurer. Il y en eut qui
insistèrent pour voir Axelle. Elle descendit et leur parla
quelques instants. Enfin, vers deux heures, contraints eux
aussi bon gré mal gré, au même hommage ancestral, les
bourgmestres de Palmnicken et de Warnicken furent
annoncés.
— Nous les recevrons dans la salle à manger, avait dit
Axelle. Je n’ai pas les moyens de faire allumer du feu dans
toutes les pièces ! En attendant, allons déjeuner. Venez,
monsieur le Pasteur. Et vous aussi, monsieur Dumaine.
Pour lui obéir, j’avais suivi. Trois couverts étaient
dressés. Du geste, Mlle de Mirrbach nous invitait à nous
asseoir.
— Vous ne voyez pas d’inconvénients à ce que
M. Dumaine déjeune avec nous, monsieur le Pasteur,
demanda-t-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre ferme,
mais que je sentais trembler un peu.
Le vieillard avait souri.
— Mon Dieu, mademoiselle, j’ai pris moi-même les
devants, sous ce rapport. N’est-ce pas, monsieur Dumaine, je
crois bien que dès la seconde fois que vous êtes venu chez
moi, vous vous êtes assis à ma table ?
Axelle ne put réprimer un léger mouvement de
contrariété. Sans doute eût-elle préféré n’avoir pas été ainsi
devancée dans son audace. J’aurais pu la consoler en lui
répliquant que, tout de même, l’étiquette chez le Pasteur
Frühwirth avait des exigences moindres que celles qui
s’imposaient aux châtelains de Reichendorf.
– 335 –
MM. Flinkow et Berbling furent exacts. Un quart d’heure
avant leur arrivée, j’étais monté auprès du général.
— Comment l’avez-vous trouvé ? me demanda Axelle.
— Il sommeille. Il est réellement beaucoup plus calme
aujourd’hui.
— C’est mon avis. Mais que faites-vous ? Vous nous
quittez ?
Je lui répondis que c’était l’heure où ses visiteurs
allaient venir.
— Cela n’a aucune importance, dit-elle. Ils sont les
derniers avec lesquels je songerais à me gêner. Restez.
Depuis le début de la journée, elle affectait ainsi des
manières, une attitude que je ne lui avais encore jamais
vues. Sa douceur s’était faite soudain autoritaire. Je me
souvins d’une de nos premières promenades à travers les
marais, celle au cours de laquelle je lui avais cité le reproche
que lui adressait son aïeule d’être trop passive. « Croyez-
vous ? avait-elle répondu sur un ton dont je n’avais pas
oublié l’étrangeté. Trop passive, parce que je me refuse à
une lutte quotidienne contre des détails indignes. »
Aujourd’hui, elle jugeait sans doute que l’heure de l’action
était venue. Elle m’avait fait asseoir à sa table. Elle exigeait
ma présence près d’elle dans une circonstance quasi-
solennelle. Je lui lançai un regard de reconnaissance
éperdue. Elle comprit que j’avais compris. Un sourire
d’orgueil effleura ses lèvres : « Eh bien, semblait-elle dire,
vous avais-je trompé ? Il fallait m’attendre à l’œuvre. Vous
allez voir que je peux être, quand le jeu en vaut la peine,
autre chose que la pâle résignée que vous avez cru. »
– 336 –
On frappait à la porte. Elle se redressa. Une majesté
singulière la grandissait. Comme j’aurais voulu en cet instant
avoir le droit de la serrer contre mon cœur !
Cependant, MM. Flinkow et Berbling venaient de faire
leur entrée.
– 337 –
— Mademoiselle, dit le plus petit des deux, M. Flinkow,
qui s’affirma aussitôt comme l’orateur de la troupe, nous
regrettons que ce soient d’aussi pénibles circonstances qui
nous vaillent l’honneur de faire votre connaissance.
Axelle ne broncha pas.
— Him ! Hum ! toussa le bourgmestre de Palmnicken.
— Him ! Hum ! fit également celui de Warnicken.
Ils trouvaient que l’entretien ne s’amorçait pas avec
toute la cordialité désirable.
— Nous sommes venus, reprit M. Flinkow, le Pasteur ici
présent a dû vous le dire… Mais, d’abord, il sied que nous
vous apprenions un événement d’une importance capitale :
l’armistice est signé.
Rien ne bougea dans la grande salle obscure.
— Oui, signé depuis ce matin.
Mlle de Mirrbach continua à garder le silence. Le pasteur
Frühwirth, d’une voix blanche, interrogea :
— On connaît les conditions ?
— Pas encore, naturellement. Mais à quoi bon
s’illusionner ? Elles seront ce qu’ont décidé les Alliés. Nous
avons signé. Pour le moment, c’est ce que nous avions de
mieux à faire. Revenons toutefois à l’objet de notre visite. Le
Pasteur vous aura dit, mademoiselle, que nous serions
heureux d’avoir une minute d’entretien avec Son Excellence
le général de Reichendorf.
— Il me l’a dit, monsieur le Bourgmestre, et je lui ai
répondu que c’était impossible. Mon oncle est fort souffrant.
– 338 –
La consternation se peignit sur les traits des deux
compères.
— C’est regrettable, mademoiselle, infiniment
regrettable. Nous aurions eu besoin de son intervention
immédiate auprès du gouverneur de Kœnigsberg, Son
Excellence le général von Rohrbach. Il y va de notre sécurité
à tous. Je ne sais si vous vous en rendez bien compte.
— Pas très bien.
— Laissez-moi seulement vous rappeler que les six
cents ouvriers de mon usine sont en état de rébellion
ouverte. Ce ne sont pas les événements actuels qui les
calmeront. Tout est à craindre. C’est votre intérêt encore
plus que le mien qui me fait parler. Les meneurs ont déjà
manifesté l’intention de marcher sur le château.
Axelle eut un sourire de mépris.
— Qu’ils viennent, monsieur le bourgmestre. Je n’y vois
pour ma part aucun inconvénient. C’est avec plaisir que je
leur remettrai moi-même les clefs de Reichendorf. Et je crois
que vous êtes assez au courant de nos affaires pour savoir
qu’ils n’y trouveront pas grand’chose.
M. Flinkow rougit jusqu’aux oreilles.
— Mademoiselle, implora l’immense M. Berbling, vous
ne parlez pas sérieusement. Vous voulez plaisanter.
— En aucune façon, monsieur, dit Axelle. Que voulez-
vous que redoutent les gens comme nous, à qui la guerre a
tout pris ? Remarquez d’ailleurs que je suis sûre d’être la
fidèle interprète de la volonté de mon oncle en vous
déclarant qu’il ne verra pas d’inconvénient à ce que vous
fassiez état de son nom dans vos pourparlers avec le général
– 339 –
de Rohrbach. Mais, pour Dieu, qu’on ne vienne pas invoquer
notre intérêt, à nous ! Si nous nous rangeons cette fois
encore du côté de ce que vous appelez l’intérêt commun,
c’est par une vieille habitude, parce que nous ne saurions
pas faire autrement. S’il est nécessaire que des troupes
cantonnent au château, ce n’est pas, croyez-le, le château
qui leur fermera ses portes.
— Et, mademoiselle, au cas où les civils seraient
contraints ?…
— Ils seront accueillis de la même façon, monsieur
Flinkow. Nous nous bornerons à regretter le mauvais état
des murailles et la précarité de l’abri qu’elles seront
susceptibles de leur offrir. Ce n’est pas notre faute. Mon
oncle comptait employer à la réfection de l’enceinte l’argent
qu’il espérait retirer de certaine affaire de bois. Vous savez
peut-être que les négociations engagées à cet effet n’ont pas
abouti. Donc, messieurs, une fois de plus, usez de nous pour
le mieux. Vous voudrez bien me tenir au courant. Je ne vois
pas que nous ayons autre chose à nous dire.
— Mademoiselle, balbutia M. Flinkow, faisant tourner
entre ses doigts les branches d’or de ses lunettes.
— Mademoiselle, répéta M. Berbling, tortillant la plume
de grèbe de son feutre.
Ils paraissaient émus. Ils étaient surtout surpris et
satisfaits. Sans doute ne comptaient-ils pas sur un succès
aussi facile. Il ne leur restait plus qu’à le couronner par une
prompte et digne retraite. Malheureusement, cette dernière
phase de l’opération allait soulever des difficultés auxquelles
ils avaient cessé de s’attendre.
– 340 –
Tandis que, ployés en deux, ils multipliaient à
Mlle de Mirrbach leurs dernières protestations, un léger bruit
retentit. Les battants de la porte du fond s’écartèrent. Le
long cou du général parut.
J’étais à l’autre extrémité de la salle. Cette circonstance
m’épargna une intervention tout ensemble inutile et
compromettante. Plus rapproché, je n’aurais pas manqué de
m’élancer au-devant du général. Je me serais efforcé de le
dissuader d’entrer. Comment avait-il eu l’idée de venir, lui
qui, depuis un mois, n’était pas descendu une seule fois au
rez-de-chaussée ? Sans doute avait-il entendu quelque
chose. Le petit domestique, qui d’ordinaire ne se souvenait
de rien, lui aurait dit les noms qu’il venait d’annoncer ? À
partir de cet instant, la mèche s’était trouvée allumée. Nous
ne pouvions plus éviter l’explosion.
Une demi-heure plus tôt, il sommeillait encore, et je
l’avais maintenant devant moi, cravaté, vêtu de sa redingote
de cérémonie. Comme il avait maigri en quelques semaines !
Les pans de son vêtement semblaient s’être allongés. Le
collet paraissait plus large du double. Toujours debout sur le
seuil de la porte, le vieillard considérait avec un étonnement
hautain MM. Flinkow et Berbling qui, derechef, se
confondaient en révérences. Le pasteur Frühwirth était
cramoisi. Quant à Mlle de Mirrbach, on l’eût dit devenue la
statue de l’indifférence. En apercevant son oncle, elle avait
longuement tressailli, puis elle avait eu ce haussement
d’épaules des gens qui se désintéressent désormais d’une
catastrophe qu’ils ont tout fait pour prévenir.
— J’ai bien l’honneur de vous saluer, messieurs, dit
enfin le général de Reichendorf.
– 341 –
Avec le geste du dompteur qui vient de pénétrer dans la
cage, il commença par refermer la porte, puis il marcha vers
ses visiteurs.
— Monsieur Flinkow, je crois, fit-il, sur un ton d’écrasant
mépris. Et Monsieur ?…
— Berbling, Excellence, Berbling, bourgmestre de
Warnicken.
— Berbling, parfaitement. Eh bien, messieurs Berbling et
Flinkow, je m’excuse de vous avoir fait attendre. Mais je
viens seulement d’être avisé… Qu’y a-t-il pour votre
service ?
— Nous sommes venus, commença M. Berbling.
Le bourgmestre de Warnicken estimait avoir été tenu
précédemment trop à l’écart de la discussion, et il désirait
prendre sa revanche. Il ne voyait pas, ou feignait de ne pas
voir, les signes désespérés de M. Flinkow, peu soucieux de
compromettre dans un assaut avec le général les résultats
déjà obtenus, pas plus qu’il ne tenait compte de la mimique
du pasteur Frühwirth. Axelle continuait à rester immobile,
étrangère en apparence à toute cette scène.
— Oui, Excellence, nous sommes venus.
— Qu’est-ce que c’est ? fit le général, qui venait
d’intercepter un des gestes du pasteur et fronçait déjà les
sourcils. Qu’on laisse parler M. Berbling. Il me paraît un
esprit tout à fait éclairé et judicieux. Ne craignez rien,
monsieur Berbling. Je vous écoute avec la plus vive
attention.
Et il prit place dans un fauteuil, non sans s’être arrangé
pour tourner ostensiblement le dos à M. Flinkow.
– 342 –
— Excellence, reprit M. Berbling en se regorgeant, je
vous remercie de votre bienveillance. Nous étions donc
venus… Mais peut-être est-il inutile d’exposer de nouveau le
but de notre requête. Mademoiselle votre nièce a bien voulu,
en votre nom, l’accueillir favorablement. Dans ces
conditions…
— Ce que ma nièce a fait en mon nom est
nécessairement bien fait, monsieur Berbling. Je n’en insiste
pas moins pour avoir de votre bouche un résumé de l’affaire
dont il s’agit.
— Excellence, dit le bourgmestre de Warnicken, dont
l’assurance n’avait pas l’air de s’accroître, nous étions venus
vous demander si vous ne verriez pas d’inconvénients à ce
que des soldats fussent cantonnés, le cas échéant, à
Reichendorf.
— Plaît-il ? fit le général.
Il examina de haut en bas M. Berbling.
— Des soldats à Reichendorf ? Singulière conception
stratégique. Oui, singulière conception ! Et pourquoi, s’il
vous plaît ? À quoi, dans votre idée, seraient-ils destinés, ces
soldats ?
— Mais, Excellence, à réprimer les troubles qui
pourraient se produire dans le pays.
— Des troubles dans le pays, ici ?
— Oui, Excellence.
— Singulière conception, je le répète. Sacrebleu, mon
brave monsieur, êtes-vous capable de m’expliquer pourquoi
– 343 –
vous tenez absolument à ce qu’il y ait des troubles ? Quels
troubles ?
— Excellence, dit M. Berbling, qui trouvait ses mots
avec de plus en plus de difficultés, il n’y a rien d’impossible à
ce que… Oui, du moment que le drapeau rouge flotte à
Berlin.
— Le drapeau rouge, à Berlin ?
Le général était devenu subitement aussi écarlate que
l’emblème en question. Il se tourna vers M. Flinkow.
— Je crois vous avoir fait comprendre, monsieur, que
mon intention primitive était de ne pas vous adresser la
parole. Mais, étant donné que votre compagnon paraît avoir
perdu la raison…
Très ennuyé, M. Flinkow gardait le silence. Il avait
compris que le général n’était au courant de rien, et il
maudissait l’intempérance de langage de M. Berbling.
Cependant, ce dernier, piqué au vif, avait tiré un journal
de sa pelisse, et il le mettait sous le nez du général.
— Qu’est ceci, Monsieur ?
— Le Vorwaerts, Excellence, qui donne des détails…
— Le Vorwaerts !
Repoussant son fauteuil avec violence, le général s’était
levé.
— Monsieur Berbling, fit-il, les lois de l’hospitalité ne
m’empêcheront pas de vous le dire ; je regrette que le jour
où cette ordure pénètre pour la première fois sous mon toit
soit également le jour où vous y êtes vous-même admis.
– 344 –
Remettez ce torchon dans votre poche, Monsieur, et
rapidement.
— Excellence, balbutia le malheureux, qu’à cela ne
tienne ! Voilà le Berliner Tageblatt, un organe libéral, celui-là,
qui…
Le général avait croisé ses bras. Son calme était du plus
mauvais augure.
— Monsieur Berbling, ayez la bonté de faire disparaître
cette feuille encore plus vite que l’autre. Savez-vous ce qui
pour moi est plus bas qu’un journal socialiste ? Un journal
libéral, monsieur. Et plus bas qu’un journal libéral ? Certains
journaux conservateurs. Et plus bas que certains journaux
conservateurs ?…
— Excellence, de grâce, implora l’infortuné. Dans
l’instant tragique que nous traversons, nous avons cru… j’ai
cru…
— L’instant tragique ?
— Oui, les événements que va entraîner la signature de
l’armistice…
— La signature de l’armistice ?
— Oui, Excellence, l’armistice, signé, depuis ce matin.
M. Flinkow et moi venons d’en apporter ici la nouvelle.
Encore une fois…
— Ah, ah, messieurs, dit lentement le vieillard, voulez-
vous me dire qui est en train de devenir fou, de moi ou de
vous ?
Tout le monde se taisait. Il alla au pasteur Frühwirth.
– 345 –
— Monsieur le Pasteur, vous avez entendu ces
messieurs ? Vous entendez ma question ? Parlez. Vous
comprenez qu’il serait indigne… Vous vous taisez, vous
aussi ? Axelle, alors, toi, mon enfant !… Eh quoi, tu ne
réponds pas ?
Il revint vers son fauteuil, s’y laissa tomber, s’étreignit le
front des deux mains. MM. Flinkow et Berbling crurent que
cette seconde de répit allait leur donner le temps de
s’éclipser.
— Halte-là ! cria le général d’une voix tonnante.
Il s’était précipité vers la porte dont il leur barrait le
chemin.
— Halte-là ! Non, non et non, on ne s’en va pas ainsi. Ce
serait trop commode ! Voyons, vous, monsieur Flinkow, mon
cher monsieur Flinkow ! Nous avons eu naguère un petit
différend. Mais c’est oublié ! Monsieur Flinkow, oui, je vous
le jure. N’est-ce pas, voyons, dites-moi que votre
compagnon a l’esprit dérangé. On ne s’en va pas chez les
gens colporter des bruits pareils. Toute cette histoire de
drapeau rouge, d’armistice, ce n’est pas vrai, n’est-ce pas, ce
n’est pas vrai ?
— Si, Excellence, c’est vrai, répondit, dans un souffle,
M. Flinkow.
— C’est vrai, dites-vous ?
D’une voix qu’on n’entendait plus qu’à peine, d’une
pauvre voix d’enfant, chevrotante et basse il demanda
encore :
— Alors, si c’est vrai, l’Empereur ?…
– 346 –
M. Flinkow eut un geste vague.
— Quoi ?
— Parti, Excellence, l’Empereur est parti. Il s’est
réfugié…
— L’Empereur ? Voulez-vous répéter ce que vous venez
de dire…
— Volontiers, Excellence, fit l’autre sans défiance.
L’Empereur s’est réfugié en Hollande. Il…
Mais il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Le
général lui avait bondi à la gorge.
— Hors d’ici ! Misérable ! Canaille ! Hors d’ici.
L’instant de désarroi qui suivit fut inexprimable. J’avais
couru vers le général, mais n’arrivai pas à temps. Ce fut le
pasteur Frühwirth qui, chancelant sous le coup, reçut entre
ses bras le grand corps foudroyé. Nous l’étendîmes tout de
son long sur le tapis, tandis qu’Axelle poussait dans le
corridor les bourgmestres qui claquaient des dents.
— Allez-vous en, Messieurs, je vous en prie.
Ils ne demandaient pas autre chose. Leur terreur,
intense, ne leur faisait pas perdre néanmoins tout sens
pratique.
— Tous nos regrets, Mademoiselle. Bien entendu, nous
ignorions… Rien n’est changé, n’est-ce pas, en ce qui
concerne nos arrangements de tout à l’heure ? Nous
pouvons toujours aller trouver le général de Rohrbach… Et
pour le château, il est entendu qu’en cas de besoin…
— Oui, oui, mais pour Dieu, laissez-nous !
– 347 –
Ayant enfin réussi à se débarrasser d’eux, elle revint et
s’agenouilla près de son oncle. Elle lui enleva sa cravate. Il
avait les mâchoires contractées, les yeux clos. Le visage
était bleui, avec deux plaques d’un rose blême qui
marbraient les tempes. Pour parvenir à le transporter au
premier étage, je dus faire appel au petit domestique. Le
pasteur Frühwirth était incapable de nous rendre désormais
le moindre service. C’est à peine s’il eut la force de monter
derrière nous l’escalier. Axelle allait devant, ouvrant les
portes à notre passage.
Au bout d’un quart d’heure environ, le général revint à
lui. Ce fut pour pousser un grand cri.
— Conrad ! Michel ! Hermann !
— Mon oncle, suppliait Axelle, de grâce, calmez-vous !
J’étais encore plus ému qu’elle. Avec quel trouble, plein
d’effroi, j’assistais à la passion de ce vieillard à qui, trois
années durant, la mort de ses fils n’avait pas arraché une
plainte. Tant qu’il avait cru à l’efficacité de leur sacrifice, il
s’était raidi. Et maintenant, il s’abandonnait tout entier à son
désespoir.
— Mon général, calmez-vous !
À mon tour, je venais de me pencher sur lui. Juste à ce
moment, il rouvrait les yeux, il m’aperçut. Instantanément,
ses traits se convulsèrent, reflétèrent une telle expression de
haine que je reculai épouvanté.
— Vous ! hurlait-il en même temps d’une voix furieuse.
Vous ici ! Vous !
Sa nièce, le pasteur, le petit domestique, tous s’étaient
précipités. Ils s’efforçaient de le maintenir par les bras, par
– 348 –
les épaules, contre ses oreillers. Si violente était sa rage que
je crus qu’ils n’allaient pas y réussir. Tant qu’ils ne furent pas
parvenus à l’allonger de nouveau sur son lit, j’eus, pointée au
bout du grand cou décharné, presque contre la mienne, cette
effrayante face de vieillard dément qui ne cessait de me
vomir les plus atroces injures.
— Misérable chien ! Dans ma chambre ! Pour me
narguer ! En ce moment ! Mettez-le dehors ! Un chien ! Vous
n’avez donc pas compris ? Oh ! Oh ! Oh ! C’est lui qui est
cause de tout. De tout ! Je lui avais tout dit, moi, tout
raconté ! Il s’est introduit ici ! Je comprends pourquoi,
maintenant ! C’était pour son pays ! Mes plans ! Mes telles
cartes ! Toutes mes batailles ! Ce que j’ai de plus précieux !
Tout, il a tout pris. Ton pays, je le hais, misérable ! Et toi,
chien welche, je te…
« Axelle, mais regarde-le donc ! Regarde son uniforme
abhorré ! Qu’est-ce qu’il y a sur les manches, sur le col,
partout ? Vous ne voyez pas ? Vous êtes donc aveugles ? Le
sang de Conrad ! Le sang de Michel ! Le sang de Dietrich !
Chien ! chien ! À mort !
J’eus beau me réfugier dans ma chambre, pendant près
d’une heure, je n’en continuai pas moins à entendre cette
horrible voix. Tantôt elle s’emmêlait de sanglots, se faisait
déchirante. Tantôt elle croissait en ardeur sauvage, dominait
le bruit du vent, emplissait tout le château de sa clameur
désordonnée…
— Conrad ! Michel !… À mort, à mort !
– 350 –
— Vous partez ! dit-elle.
— Je pars. Et je ne pense pas avoir besoin de vous
demander si vous savez pourquoi.
— Ah ! fit-elle, si je n’écoutais que ma lassitude, j’aurais
vite fait de vous répondre : le songe est dissipé. Vous rentrez
dans votre pays, à présent qu’il est vainqueur. Vous me
laissez dans le mien qui est vaincu.
Elle s’aperçut en cet instant que j’avais déjà mon
manteau, l’épaisse pèlerine que je mettais quand j’avais à
sortir.
— Alors, c’est donc vrai ? Comme cela ! Tout de suite !
Vous partez !
— Je pars, et encore une fois, je n’ai pas besoin de vous
dire dans quel but je quitte une Axelle que je n’ai jamais
sentie si proche de moi. Rappelez-vous notre conversation
de ce matin : « Qu’est-ce qui vous empêche d’être libre ? »
vous ai-je demandé. « Vous ne le savez que trop, » m’avez-
vous répondu. Oui, vous avez raison, je le sais. Cet obstacle,
c’est vous-même. C’est de vous-même que je veux vous
affranchir. Je veux vous démontrer que vous pouvez
désormais disposer de vous sans manquer à la foi jurée. Je
vais à la recherche de cette preuve, là où je peux espérer la
découvrir.
Elle posa sa tête sur mon épaule. Je l’enlaçai avec une
ardeur qui me surprit d’abord moi-même, mais que je ne
tardai pas à m’expliquer. Après les événements de la
journée, une telle étreinte était nécessaire pour nous
rassurer l’un et l’autre, pour nous attester réciproquement
notre existence, pour nous affirmer que ce qui pouvait
n’avoir été qu’un rêve, au lieu de s’évanouir, allait, au
– 351 –
contraire, prendre corps, se continuer, sur le plan de la
réalité. Trop longtemps, déformant les objets, faussant les
rapports, la guerre et la captivité m’avaient fait vivre au
milieu d’un univers arbitraire, dans une atmosphère peuplée
de fantômes. Voici que nous renaissions maintenant au
monde véritable. Les sapins embrumés, les sables, les
marais miroitants, tout ce triste désert feldgrau n’allait-il pas
se fondre, disparaître, se résorber en fumées ? Je serrai plus
fort Axelle contre moi, plus fort encore, et, l’étreignant ainsi,
je ne cédais ni aux élans d’une tendresse passionnée, ni au
vertige charnel du désir, à l’amour enfin. Je cherchais avant
tout la preuve palpable que j’avais entre mes bras un être de
chair et de sang et non quelque ombre fugitive, une vaine
Eurydice du Nord, une de ces nixes au corps d’argent, à la
chevelure céruléenne, nées des étangs et des forêts, et qui
s’évaporent, à la première lune, avec le brouillard.
L’heure était venue de nous quitter. Informé par
Dauphin du peu d’enthousiasme que m’avait inspiré leur
projet, mes camarades ne m’attendraient pas, s’ils ne me
trouvaient point exact au rendez-vous fixé. Je me levai.
Axelle m’accompagna dans ce corridor où nous nous étions
tant de fois croisés, alors qu’elle affectait d’ignorer jusqu’à
ma présence. Sur le perron, parmi la pluie et le vent, nous
échangeâmes notre dernier baiser.
— Je viens à peine de franchir ce seuil, lui dis-je, et déjà,
je ne pense plus qu’à l’instant où je le repasserai.
– 352 –
XX
– 353 –
d’un instant à l’autre elle allait de nouveau se mettre à
gronder.
– 354 –
disparus français ; en ce qui concernait les ennemis, la plus
grande partie de la besogne restait à faire. Pour le cas qui
m’occupait, il allait lui-même hâter les recherches. Il tint sa
promesse. Trois jours après, je recevais, à l’hôtel où j’étais
descendu, une brève invitation à passer à son cabinet de la
rue Saint-Dominique. Là, en proie à une émotion que je ne
prétends pas avoir réussi à dissimuler tout entière, j’appris
enfin ce que je voulais. Axelle était libre. Dietrich avait été
blessé mortellement le 30 septembre. J’obtins le nom du
village d’Argonne où il reposait, en même temps que toutes
les facilités pour m’y rendre sans retard.
– 355 –
— C’est moi, naturellement, monsieur le Maire. Je dois
dire que, pour une fois, j’ai été aidé. C’est des tringlots qui
m’ont donné un coup de main.
— Monsieur voudrait savoir si vous vous souvenez de
sa physionomie.
— Pour ça non. La cause en est que je ne l’ai point vu.
Pensez-y, monsieur le Maire : Mme Heurteloup avait sacrifié
un demi-drap pour lui servir de linceul. Les tringlots me l’ont
apporté tout enveloppé. Je n’ai pas eu la curiosité, bien sûr,
de regarder comment il était fait.
— Qui est Mme Heurteloup ?
— Une vieille rentière du pays. Une brave femme.
L’officier allemand qui vous intéresse est mort chez elle. Elle
a eu d’autant plus de mérite à l’accepter qu’elle a eu ses deux
fils tués. Les gens n’ont pas manqué de lui dire qu’elle était
bien trop bonne. Elle s’est entêtée. Il est difficile de la
blâmer, n’est-ce pas ?
— Est-ce que je pourrais voir Mme Heurteloup ?
murmurai-je, l’œil toujours fixé sur ce rectangle de terre
jaune.
— On va lui dire de venir. Mais si, mais si. Ça ne la
dérangera pas. C’est l’heure de sa promenade. Et puis, elle
n’est pas ennemie d’un petit bout de causette. Père Moreau,
allez donc la chercher… Mais voici l’abbé Damoiseau, qui va
pouvoir également vous donner des détails. Vous n’êtes pas
de trop, monsieur le Curé. Monsieur ici présent, est chargé
de mission par le Ministère. Il désire recueillir quelques
renseignements sur l’officier allemand qui est enterré là.
C’est bien le 30 septembre qu’il a été atteint, n’est-ce pas ?
– 356 –
La révélation de mon caractère officiel n’eut pas l’air
d’impressionner le prêtre outre mesure.
— Le Ministère ferait mieux de veiller à notre
ravitaillement, grommela-t-il. Quant à savoir si c’est bien le
30 septembre que le commandant allemand a été blessé, il
n’y a pas moyen de se tromper, puisque c’est le jour où nos
troupes ont repris le village.
— Vous avez eu l’occasion, monsieur le Curé,
d’approcher le commandant de Reichendorf ?
— Je lui ai adressé la parole deux ou trois fois. Le
bataillon qu’il commandait était dans le village depuis le
20 septembre, avec l’ordre d’y tenir jusqu’au bout. C’était un
homme mince et grand, un peu chauve. Il a été très correct
avec moi. Il ne parlait d’ailleurs presque pas.
— Comment est-il mort ?
— Je vais vous le dire à peu près. Ce sont les chasseurs
à pied qui, dans la matinée du 30, se sont emparés du
village. Les Allemands avaient établi à la lisière sud plusieurs
nids de mitrailleuses. Ce sont ces mitrailleuses qui ont arrêté
longtemps l’avance des nôtres. Quand le commandant de
Reichendorf a vu qu’il ne restait à peu près plus rien de son
bataillon, il est venu rejoindre ses mitrailleurs et il a servi lui-
même une pièce jusqu’au moment où il est tombé. En
entendant les cris de nos soldats, nous sommes sortis des
caves. Les chasseurs passaient en courant. Un capitaine,
blessé lui aussi, m’a crié : « Allez donc voir, monsieur le
Curé. À cent mètres d’ici, il y a un commandant allemand
qui râle. Ce cochon-là nous a fait du mal. Mais pour un
brave, c’était un brave. Nous, nous continuons la
progression. » J’ai vite retrouvé mon homme. Il avait une
– 357 –
balle dans la tête, un peu plus haut que la tempe, et une
autre dans la poitrine. Je l’ai fait porter dans la maison la
plus proche, qui était celle de Mme Heurteloup. Le soir, un
médecin-major l’a vu. « Rien à faire », a-t-il dit. C’est alors
que je lui ai pris ses papiers, et que je les ai remis, contre
décharge que je vous montrerai, à un officier d’intendance.
Voilà tout ce que je sais. Je ne crois pas que Mme Heurteloup
puisse vous en apprendre beaucoup plus.
Une petite vieille toute vêtue de noir venait vers nous,
trottinant parmi les pierres et les ronces. C’était
Mme Heurteloup. Son récit confirma les précédents.
— C’est le 2 au matin qu’il est mort, dit-elle en
terminant. Il y a juste deux mois aujourd’hui. J’étais à la
messe. Ma domestique est venue me chercher en hâte. Je
suis arrivée à temps. Je l’avais installé dans mon propre lit,
Monsieur. Le médecin-major qui l’avait pansé l’avant-veille
croyait qu’il n’en avait plus que pour quelques heures. Il est
donc resté comme cela deux jours, les yeux grands ouverts,
sans un mot. Il ne gémissait même pas. Si cela peut vous
intéresser…
Elle dépliait un morceau de papier de soie, d’où elle
retira une patte d’épaule qu’elle me tendit. J’eus entre mes
doigts tremblants la mince bande de drap gris, brodée d’or et
de rouge, au chiffre du régiment d’Allenstein.
— Vous pouvez la garder, Monsieur. Je l’avais prise
comme souvenir. Je vois que j’ai bien fait. Quant aux
papiers…
— J’ai déjà expliqué à Monsieur que je les ai remis à
l’autorité militaire, dit le curé.
– 358 –
Ils échangèrent encore quelques mots tous les quatre. Je
ne les écoutais plus. Je ne pouvais m’arracher à la
contemplation muette de cette tombe. Une angoisse atroce,
petit à petit, me montait à la gorge. J’oubliais que tous mes
vœux étaient comblés par le mètre cube de glaise jeté sur ce
corps. Je ne songeais plus qu’à une seule chose, à toute
l’horreur de la destinée des hommes d’aujourd’hui.
— Je vous remercie, Madame, Messieurs, murmurai-je,
pour rompre ce silence dont ils eussent fini par remarquer le
caractère insolite.
Lentement, nous sortîmes du cimetière.
— Vous accepterez bien de vous asseoir un moment
chez moi, dit l’abbé Damoiseau. Je viens justement de
recevoir quelques canettes d’une bière qui ne m’a pas paru
trop mauvaise.
— Eh ! fit le maire en riant, le ravitaillement ne
fonctionne donc pas si mal que cela.
— Il faut toujours se plaindre quand on rencontre
quelqu’un du gouvernement, répliqua le curé. C’est la seule
façon d’arriver à ce que les choses aillent mieux, au lieu de
pis. Mais entrez donc, Monsieur, je vous en prie.
– 359 –
— Reichendorf ? dit-il. Il y a plus de quarante
kilomètres. C’est pour aller, seulement ?
— Pour aller.
Nous nous mîmes d’accord sur le prix.
— Vous aurez peut-être, d’ailleurs, la chance de trouver
un client au retour, lui dis-je.
Il eut un hochement de tête pour signifier qu’il en
doutait, et j’avoue qu’il n’avait pas tort.
Il était près de deux heures et demie lorsque notre petite
automobile poussive quitta Kœnigsberg pour s’engager dans
les steppes du Samland. Le temps était sec et froid. Le soleil
d’hiver dessinait au bas du ciel un orbe d’une netteté
parfaite. Il était pareil à une énorme lune pâle, si pâle que les
rares arbres interposés ne projetaient aucune ombre sur le
sol gris. Les premières qui apparurent furent celles qui
annonçaient le crépuscule.
La nuit commençait à tomber lorsque je vis se profiler à
l’horizon la masse brunâtre de Reichendorf. Jusque-là,
pendant les quatre jours qu’avait duré ma paradoxale
randonnée à travers une Allemagne anéantie et indifférente,
je n’avais pas éprouvé le moindre doute sur le succès final de
mon entreprise. La question ne s’était même pas posée dans
mon esprit. Or, maintenant, à mesure que le paysage
ressuscitait devant moi, un malaise étrange me gagnait. D’où
venait-il ? Quelle était cette soudaine appréhension ? J’avais
accompli la mission que je m’étais assignée. Pour le reste,
j’avais la parole d’Axelle. Quoi, alors ? Comment expliquer
que tout à l’heure la lenteur de mon véhicule me faisait
bondir d’impatience, tandis qu’à présent je souhaitais
presque de voir son allure diminuer ?
– 360 –
Nous n’étions guère plus qu’à une demi-lieue du château
lorsque ce vœu confus se trouva subitement exaucé. Un
léger choc se produisit. L’automobile s’arrêta. Casquette à la
main, mon conducteur m’ouvrait la portière. Un pneu
crevé !… Il s’excusait. Ce ne serait pas long.
— Dépêchez-vous, lui dis-je.
Je sentais à présent que chacune des minutes qui
s’écoulaient me faisait perdre un peu plus de mon assurance.
J’eusse pu abréger ce retard en aidant mon homme à
manœuvrer son cric, à déchausser sa roue… Mais je m’en
sentais bien incapable ! Ayant gravi le talus qui bordait la
route, je m’assis sur une banquette de terre. Aucun des
détails de cet endroit ne m’était étranger. J’y avais passé,
dans la pluie et le vent, tant d’heures mortelles, figé à mon
poste d’interprète, auprès du feldwebel, tandis qu’à nos
pieds, sous la schlague, les prisonniers cassaient des
cailloux.
De ce talus, qui surplombait la chaussée d’environ deux
mètres, on découvrait toute l’immense lande rase. L’horizon
était barré d’un côté par la ligne obscure des sapins, de
l’autre, par celle de la mer, plus obscure encore. Juste en
face de moi, le château s’élevait. Je vis progressivement sa
vaste silhouette s’assombrir. Pas une lumière ne naquit à son
flanc. L’usine de M. Flinkow devait être plus que jamais en
déconfiture.
— Voilà qui est réglé, dit le chauffeur.
Il me faisait signe de remonter. J’obéis. En cet instant, je
m’aperçus que toutes les phrases que depuis huit jours je
préparais et repréparais dans ma tête se disloquaient, s’en
– 361 –
allaient à vau-l’eau… Deux ou trois, qui tenaient encore bon,
me parurent prétentieuses, inopérantes, ridicules…
— Ah ! Qu’importe ! me dis-je. Qu’ai-je besoin de lui
parler ! Ai-je autre chose à faire que de lui dire qu’il est mort,
et puis la prendre dans mes bras !
Soudain, il fit nuit noire sur la route. C’était la grande
ombre du château dans laquelle nous venions d’entrer. Au
premier étage, à une fenêtre que je reconnus pour être celle
du général, brillait une lueur tellement indécise que je la pris
d’abord pour un reflet de lune sur les vitres.
Le chauffeur avait arrêté sa voiture devant la passerelle.
Il hésitait à l’y engager.
— Vous pouvez avancer, lui dis-je.
L’automobile roula, avec précaution sur les planches.
Résonnant sourdement les unes après les autres, celles-ci
rendirent le son d’un rideau de tôle ondulée qu’on balafre, de
haut en bas, du bout d’une canne.
Devant le grand perron, je réglai le conducteur prenant
soin de lui laisser un pourboire honorable. Il me remercia
avec effusion.
— Si j’osais, Monsieur, je vous demanderai bien de me
faire donner un peu d’eau pour mon radiateur. Pas moyen
d’en prendre aux ruisseaux, ils sont tous gelés.
— Attendez quelques minutes. Je vais vous en faire
envoyer.
— Merci, dit-il. Rien ne presse. J’ai tout mon temps.
– 362 –
Contournant le château du côté du parc, je gagnai la
façade opposée, et poussai la porte de l’office. La cuisine
était déserte. Quelques braisas achevaient de s’éteindre dans
l’âtre. À tâtons, je me dirigeai vers le grand escalier.
Un peu de lumière, au premier étage, rayait le corridor.
Cette lumière venait de la chambre du général, dont la porte
était ouverte. Usant de plus de précautions encore, je
m’approchai.
Je l’aperçus, lui. Il était couché. Il sommeillait. La table
qui d’ordinaire se trouvait au centre de la pièce avait été
tirée à côté de son lit. Elle était à moitié recouverte par une
carte d’état-major, une carte que je connaissais bien, celle de
Borny. Hérissée plus que jamais d’épingles à têtes de
couleur, elle était sabrée de coups de crayon. Le cornet à dés
gisait sur elle, renversé. Au pied du lit, assise sur un
tabouret, les yeux fixes, les bras croisés, je vis Axelle…
Elle tressaillit en s’entendant appeler.
— Vous ! murmura-t-elle, m’ayant aussitôt, rejoint dans
le corridor, vous !
— Moi, Axelle. Ne m’attendiez-vous plus ?
— Mon Dieu.
J’essayai de l’attirer à moi. Doucement, elle me
repoussait.
— Allez dans ma chambre. Ne faites pas de bruit. Je vais
venir.
Une seconde plus tard elle était là.
— Eh bien ? demanda-t-elle.
– 363 –
— Il est mort.
Elle ne dit rien. Elle posa son bougeoir sur un guéridon.
Elle me regarda. De mon côté, je ne fis pas un mouvement
pour me rapprocher d’elle, moi qui, quelques instants plus
tôt, croyais que rien ne serait plus simple que de la serrer
dans mes bras.
— Vous êtes donc toute seule, ici, parvins-je enfin à dire.
Dominica ?
— Elle est un peu grippée. Ce ne sera rien, mais elle doit
garder le lit cette semaine.
— Le petit domestique ?
— Un enfant ! Il s’ennuyait. Il ne faisait plus rien. Nous
l’avons renvoyé chez lui.
— Et votre oncle ? Comment va-t-il ?
Elle eut un geste vague.
— Il vaut mieux n’en pas parler. Sa raison est partie. Il y
a peu de chances pour qu’elle revienne jamais.
— Est-ce qu’il a des crises aussi violentes que celle de
l’autre jour ?
— Oh ! non. Il est très calme, très raisonnable. À
condition, bien entendu, d’être auprès de lui, de le distraire.
— À condition de jouer matin et soir au kriegspiel avec
lui, j’ai vu.
Elle eut un sourire résigné.
— Oui, c’est moi qui vous ai remplacé. Et ce m’a été une
occasion de plus de comprendre quel mérite a été le vôtre.
– 364 –
— Axelle ! fis-je, essayant vainement d’étouffer un
sanglot.
— Chut ! Chut ! Il ne faut pas le réveiller, dit-elle.
— Axelle, vous savez pourquoi je reviens ?
Elle me jeta un regard suppliant.
— Je reviens, ainsi qu’il était convenu, pour vous dire
que quelqu’un est mort, oui, et que vous êtes libre. Libre
d’être à moi ! Rappelez-vous ! Souvenez-vous de ce que vous
m’avez promis.
Elle avait baissé la tête. Elle gardait un silence morne.
— Quoi ! fis-je, en proie à une angoisse qui était sur le
point de se transformer en colère, quoi, vous vous taisez ?
Vous ne répondez pas ?
Brusquement, elle s’était levée. Je crus qu’elle voulait
fuir. Je la saisis par les poignets.
— Où allez-vous ?
— Voir s’il dort. Il faut que nous ayons quelques instants
de paix complète. Nous avons à parler, à nous expliquer. Je
reviens.
Presque tout de suite, en effet, elle fut de retour.
— Il dort. Asseyez-vous là, tout près de moi. Plus près
encore. Ne me regardez pas ainsi, avec cet air qui me fait
mal. Ne me retirez pas le peu de force qui me reste, dont je
vais avoir tant besoin.
Cette fois, c’était elle qui s’était emparée de mes mains,
qui attirait contre le sien mon visage, m’obligeant à la
– 365 –
regarder bien en face. À la lueur vacillante de la bougie, je
voyais ses yeux qui brillaient d’un feu inaccoutumé entre les
larges cernes de ses paupières violettes. Elle était toujours
vêtue de sa robe de mince serge noire. Ses cheveux, dans
cette pénombre, paraissaient blancs à force de pâleur. Ses
doigts brûlaient.
— Vous avez la fièvre, m’écriai-je.
— Chut, fit-elle. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Écoutez-
moi. Jamais, jusqu’à présent, je n’ai parlé. Mais vous êtes
revenu. Vous avez acquis le droit de savoir. Il ne faut pas
que vous conserviez de moi l’impression d’un être
incohérent, contradictoire. Dietrich est mort, n’est-ce pas ?
— J’ai vu sa tombe.
— S’il avait vécu, dit-elle, je l’aurais épousé. Or,
maintenant, je peux vous le dire, je ne l’aimais pas. Je ne l’ai
jamais aimé. Je me sentais liée envers lui. Il y avait entre
nous le souvenir de mon père, tout le passé, une promesse
donnée alors que j’en ignorais le prix, tant de choses, enfin.
Mais, encore une fois, je ne l’aimais pas.
— Croyez-vous m’aimer davantage ? fis-je avec âpreté.
Elle secoua tristement la tête.
— Écoutez, dit-elle, de cette voix si pure, si douce, qu’on
ne pouvait l’entendre sans avoir envie de pleurer, écoutez
encore, je n’ai pas fini. Je ne croyais pas qu’il fût si facile de
parler. Mais de quoi aurait-on peur, quand on n’a rien à se
reprocher ? Je reviens donc où nous en étions, au point
essentiel de notre douloureuse histoire. Tant que Dietrich a
vécu, j’ai cru que c’était la promesse que je lui avais faite
d’être à lui qui m’empêchait d’être à vous. Telle fut mon
– 366 –
erreur, et ma faute, si faute il y a, est de vous l’avoir laissé
partager. J’ai cru que la mort de Dietrich me rendrait libre.
Maintenant qu’il n’est plus, je m’aperçois que je me suis
trompée, que je demeure liée par autre chose, quelque chose
qui ne saurait mourir.
— Expliquez-vous, fis-je d’une voix tremblante.
— Vraiment, dit-elle, vous ne comprenez pas ?
Elle avait posé sa tête sur mon épaule. Avec lenteur, elle
poursuivit :
— Vous ne comprenez pas ? Il ne vous est donc jamais
arrivé, mon pauvre ami, de vous répéter deux mots,
d’écouter avec épouvante, le son qu’ils rendent, l’un près de
l’autre ?
— Quels mots, Axelle ?
— Un Français, une Prussienne !
Je poussai un cri de douleur.
— Axelle, il ne vous appartient pas de me parler de la
sorte. C’est à votre tour de m’écouter. J’ai fait la guerre. Je
me suis battu contre les vôtres. J’ai payé assez cher le droit
de répondre à quiconque prétendrait désormais juger ma
conduite. Une Prussienne ? Eh bien, oui ! Mais, hélas ! que
me sert de chercher à vous convaincre, c’est de vous, je le
sais bien, vous le savez aussi, que vient le geste qui
repousse. Il n’est ni beau, ni généreux d’essayer de le mettre
à mon compte.
— Vous avez raison, dit-elle gravement. Quand bien
même je serais persuadée que je ferais votre bonheur, notre
bonheur, en acceptant de devenir votre femme, je ne le
– 367 –
pourrais pas. Il est facile au vainqueur de tendre la main. Il
est moins aisé pour le vaincu d’accepter cette main.
— Moins aisé, Axelle, cela veut-il dire impossible ? Cette
main, la refuserez-vous donc toujours ?
Elle était à bout de forces. Je n’eus aucune peine à
l’étreindre. Si je ne triomphais pas en cet instant, je sentais
que tout serait fini.
— Vous voulez donc que je reparte, murmurai-je, que je
vous laisse seule, avec une pauvre servante et un vieillard
dément, dans une demeure en ruines, sans autre perspective
que, bientôt, le papier timbré d’un usurier ?
— Ah ! fit-elle, vous savez cela aussi. Vous connaissez
l’existence de M. Güthermann ?
— Il n’y a pas que ce détail que je connais, Axelle. En
voulez-vous un autre ? Je connais le régime de la récolte de
l’ambre sur les côtes du Samland. En même temps que
j’apprenais que la vente en était interdite, je découvrais
qu’une malheureuse enfant, au risque des pires
complications, chargeait chaque mois Dominica d’aller à
Kœnigsberg, afin de proposer à des marchands plus ou
moins consciencieux l’achat de quelques-uns de ces
misérables petits fragments jaunes. Ces matinées passées les
pieds dans l’eau, à ruiner votre santé, à grelotter de froid et
de fièvre, combien vous rapportaient-elles ? Aurez-vous le
courage de me l’avouer ?
— Pas grand’chose, hélas ! Comme vous pouvez vous en
douter, fit-elle. Cela aussi, vous le saviez donc ? Comment
l’avez-vous su ?
— Tout finit par se savoir, Axelle.
– 368 –
— Tout, c’est vrai. C’est ainsi que j’ai fini par apprendre
que l’argent que je gagnais ainsi moi-même, ce pauvre
argent que vous raillez, ne suffisait pas. À plusieurs reprises,
il a fallu que ce soient les économies d’un prisonnier qui
empêchent les habitants de Reichendorf de mourir de faim.
La lumière de la bougie laissait dans l’ombre plus de la
moitié de la chambre. À travers les vitres de la fenêtre,
j’apercevais les étangs glacés, tout illuminés par la lune. La
silencieuse fantasmagorie du paysage, si elle ne supprimait
pas ma douleur, lui donnait une sorte de réserve, de
discrétion.
Soudain, un appel de trompe nous fit tressaillir.
— C’est le conducteur de l’automobile qui m’a amené,
expliquai-je. Il m’avait demandé de l’eau pour son radiateur,
j’ai oublié…
— Vous trouverez ce qu’il vous faut à la cuisine, dit-elle.
Je me levai.
— J’y vais, fis-je. Et…
— Et quoi ?
— Que faudra-t-il que je lui dise ?
Elle s’était dressée, elle aussi. Elle vint à moi, prit mon
front dans ses mains, le baisa avec emportement.
— Dites-lui, fit-elle, à voix très basse, dites-lui qu’il ne
s’impatiente pas, que vous irez le rejoindre, dans un
moment. Allez.
Il était un peu plus de six heures quand je quittai
Mlle de Mirrbach.
– 369 –
— Jusqu’au bout je vous aurai obéi, lui dis-je. Je
continuerai. Ordonnez-moi ce que je dois faire, maintenant.
Elle eut un geste comme pour désigner quelque chose
de lointain dans l’ombre.
— Attendre ! dit-elle, souriante et les yeux pleins de
larmes.
Ce fut dans la gare de Kœnigsberg que je terminai cette
soirée, une gare presque sans lumières ; une gare de nation
vaincue.
Le train à destination de Berlin partait vers onze heures
et demie. Je m’assis dans un coin du buffet. On me servit de
la bière. Des voyageurs entraient, sortaient, multipliant les
courants d’air dans la vaste salle enfumée. Je fus seul à ma
table jusqu’aux environs d’onze heures. À ce moment surgit
un petit homme en casquette, portant une mauvaise valise.
Il fit le tour de la salle avec timidité, et, finalement, vint
s’asseoir en face de moi. Après une ou deux tentatives pour
engager la conversation, il commanda, lui aussi, un verre de
bière, et s’abîma dans ses pensées.
L’envie me prit de fumer une cigarette. Ma boîte
d’allumettes était vide. Le petit homme fouilla
précipitamment dans sa poche. Il en retira un de ces
briquets découpés dans une fusée d’obus, comme les soldats
en fabriquaient à foison pendant la guerre.
Il souriait en me le présentant. Je répondis par le même
sourire entendu.
— Un verre de bière ? lui dis-je.
Il accepta avec empressement. Je l’examinai, tandis
qu’il buvait. Il avait des molletières, de gros souliers de
– 370 –
fantassin, un pardessus taillé dans une capote teinte, et cet
air craintif du démobilisé qui s’étonne d’être encore vivant,
s’en excuse presque. Il était, m’expliqua-t-il, des environs de
Kœnigsberg. Rentré chez lui depuis un mois, il n’avait pas
trouvé de travail. Il espérait être plus heureux à Berlin.
— Tu étais dans l’infanterie ? demandai-je.
— Oui. Et toi ?
— Moi aussi.
— Où as-tu fait la guerre ? En France ? demanda-t-il à
son tour ?
— Oui.
— Moi aussi. J’étais en Champagne. Et toi ?
— Moi aussi.
— C’est là que j’ai été blessé.
— Moi aussi.
Il avait l’air tout heureux de cette similitude de nos
destinées, comme si elles eussent été exceptionnelles,
comme si elles n’avaient pas été communes à des millions et
des millions de pauvres hommes.
La porte qui donnait sur le quai s’ouvrit, laissant voir la
masse sombre d’une locomotive. Pesamment, elle avançait,
crachant des jets de vapeur. Un employé parut, annonçant
que le train pour Berlin partait dans cinq minutes.
— Encore un verre de bière ? dis-je à l’homme.
Il le but d’un trait, puis me remercia, s’essuyant les
lèvres de sa manche.
– 371 –
— Oui, mon vieux. Je suis de la banlieue de
Kœnigsberg, dit-il, reprenant sa valise. Et toi, d’où es-tu ?
Des environs aussi ?
— D’un petit pays, au Nord, répondis-je évasivement.
— Qui s’appelle ?
— Reichendorf, murmurai-je, parce qu’il fallait bien dire
quelque chose, et sans avoir d’ailleurs la sensation que je
mentais.
— Reichendorf ? Reichendorf ? Attends donc. Je vois ça.
Un village, pas loin de la mer, près de Palmnicken, n’est-ce
pas ?
— Oui.
— Ce n’est pas bien gai, par là, dit-il, faisant la moue.
— Non, dis-je, avec un pensif hochement de tête, ce
n’est pas bien gai.
FIN
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Avril 2025
—
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