Lecture 16
Denis Diderot Supplément au voyage de Bougainville chapitre 3 , à partir de « Permettez-moi ,
messieurs …. » jusqu’à « ...à vos côtés.
Un personnage nommé B raconte à un personnage nommé A l'histoire de Polly Baker.
B (...) Une fille , Miss Polly Baker , devenue grosse pour la cinquième fois , fut traduite devant le
tribunal de justice de Connecticut, près de Boston. La loi condamne toutes les personnes du sexe qui
ne doivent leur titre de mère qu'au libertinage* à une amende ou à une punition
corporelle ,lorsqu'elles ne peuvent payer l'amende. Miss Polly en entrant dans la salle où les juges
étaient assemblés, leur tint ce discours :
« Permettez-moi, Messieurs, de vous adresser quelques mots. Je suis une fille malheureuse et
pauvre, je n'ai pas le moyen de payer des avocats pour prendre ma défense, et je ne vous retiendrai
pas longtemps. Je ne me flatte pas que dans la sentence que vous allez prononcer vous vous écartiez
de la loi; ce que j'ose espérer, c'est que vous daignerez implorer pour moi les bontés du
gouvernement et obtenir qu'il me dispense de l'amende. Voici la cinquième fois , Messieurs, que je
parais devant vous pour le même sujet; deux fois j'ai payé des amendes onéreuses, deux fois j'ai
subi une punition publique et honteuse parce que je n'ai pas été en état de payer. Cela peut être
conforme à la loi, je ne le conteste point ; mais il y a quelquefois des lois injustes, et on les abroge,
il y en a aussi de trop sévères, et la puissance législatrice peut dispenser de leur exécution. J'ose dire
que celle qui me condamne est à la fois injuste en elle-même et trop sévère envers moi. Je n'ai
jamais offensé personne dans le lieu où je vis, et je défie mes ennemis , si j'en ai quelques uns , de
pouvoir prouver que j'aie fait le moindre tort à un homme , à une femme, à un enfant. Permettez -
moi d'oublier un moment que la loi existe, alors je ne conçois pas quel peut être mon crime ; j'ai mis
cinq beaux enfants au monde , au péril de ma vie , je les ai nourris de mon lait, je les ai soutenus par
mon travail, et j'aurais fait davantage pour eux , si je n'avais pas payé des amendes qui m'en ont ôté
les moyens. Est-ce un crime d'augmenter les sujets de Sa Majesté dans une nouvelle contrée qui
manque d'habitants ? Je n'ai enlevé aucun mari à sa femme , ni débauché aucun jeune homme ;
jamais on ne m'a accusée de ces procédés coupables , et si quelqu'un se plaint de moi , ce ne peut
être que le ministre à qui je n'ai point payé de droits de mariage. Mais est-ce ma faute ? J'en appelle
à vous , Messieurs ; vous me supposez sûrement assez de bon sens pour être persuadés que je
préférerais l'honorable état de femme à la condition honteuse dans laquelle j'ai vécu jusqu'à présent.
J'ai toujours désiré et je désire encore de me marier , et je ne crains point de dire que j'aurais la
bonne conduite, l'industrie* et l'économie convenables à une femme, comme j'en ai la fécondité. Je
défie qui que ce soit de dire que j'aie refusé de m'engager dans cet état. Je consentis à la première et
seule proposition qui m'en ait été faite , j'étais vierge encore ; j'eus la simplicité de confier mon
honneur à un homme qui n'en avait point, il me fit mon premier enfant et m'abandonna. Cet homme,
vous le connaissez tous , il est actuellement magistrat comme vous et s'assied à vos côtés (...) »
NOTES libertinage:ici ,maternité en dehors du mariage/ industrie : habileté manuelle /par lui : à
cause de lui
Lecture 15 Denis Diderot Supplément au voyage de Bougainville chapitre 3 , à partir de la ligne 1
Un personnage nommé B raconte à un personnage nommé A l'histoire de Polly Baker. B (...) Une
fille , Miss Polly Baker , devenue grosse pour la cinquième fois , fut traduite devant le tribunal de
justice de Connecticut, près de Boston. La loi condamne toutes les personnes du sexe qui ne doivent
leur titre de mère qu'au libertinage* à une amende ou à une punition corporelle ,lorsqu'elles ne
peuvent payer l'amende. Miss Polly en entrant dans la salle où les juges étaient assemblés, leur tint
ce discours : « Permettez-moi, Messieurs, de vous adresser quelques mots. Je suis une fille
malheureuse et 1 pauvre, je n'ai pas le moyen de payer des avocats pour prendre ma défense, et je
ne vous retiendrai pas longtemps. Je ne me flatte pas que dans la sentence que vous allez prononcer
vous vous écartiez de la loi; ce que j'ose espérer, c'est que vous daignerez implorer pour moi les
bontés du gouvernement et obtenir qu'il me dispense de l'amende. Voici la cinquième fois ,
Messieurs, que 5 je parais devant vous pour le même sujet; deux fois j'ai payé des amendes
onéreuses, deux fois j'ai subi une punition publique et honteuse parce que je n'ai pas été en état de
payer. Cela peut être conforme à la loi, je ne le conteste point ; mais il y a quelquefois des lois
injustes, et on les abroge, il y en a aussi de trop sévères, et la puissance législatrice peut dispenser
de leur exécution. J'ose dire que celle qui me condamne est à la fois injuste en elle-même et trop
sévère envers moi. Je n'ai 10 jamais offensé personne dans le lieu où je vis, et je défie mes
ennemis , si j'en ai quelques uns , de pouvoir prouver que j'aie fait le moindre tort à un homme , à
une femme, à un enfant. Permettez -moi d'oublier un moment que la loi existe, alors je ne conçois
pas quel peut être mon crime ; j'ai mis cinq beaux enfants au monde , au péril de ma vie , je les ai
nourris de mon lait, je les ai soutenus par mon travail, et j'aurais fait davantage pour eux , si je
n'avais pas payé des amendes 15 qui m'en ont ôté les moyens. Est-ce un crime d'augmenter les
sujets de Sa Majesté dans une nouvelle contrée qui manque d'habitants ? Je n'ai enlevé aucun mari à
sa femme , ni débauché aucun jeune homme ; jamais on ne m'a accusée de ces procédés coupables ,
et si quelqu'un se plaint de moi , ce ne peut être que le ministre à qui je n'ai point payé de droits de
mariage. Mais estce ma faute ? J'en appelle à vous , Messieurs ; vous me supposez sûrement assez
de bon sens 20 pour être persuadés que je préférerais l'honorable état de femme à la condition
honteuse dans laquelle j'ai vécu jusqu'à présent. J'ai toujours désiré et je désire encore de me
marier , et je ne crains point de dire que j'aurais la bonne conduite, l'industrie* et l'économie
convenables à une femme, comme j'en ai la fécondité. Je défie qui que ce soit de dire que j'aie
refusé de m'engager dans cet état. Je consentis à la première et seule proposition qui m'en ait été
faite , j'étais vierge 25 encore ; j'eus la simplicité de confier mon honneur à un homme qui n'en avait
point, il me fit mon premier enfant et m'abandonna. Cet homme, vous le connaissez tous , il est
actuellement magistrat comme vous et s'assied à vos côtés (...) » NOTES libertinage:ici ,maternité
en dehors du mariage/ industrie : habileté manuelle /par lui : à cause de lui