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David Foenkinos
Numéro deux
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collection folio
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David Foenkinos
Numéro deux
Gallimard
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Ce roman est une œuvre de fiction qui n’a pas l’approbation de
J. K. Rowling et Warner Bros.
Pages 46 et 47 : Harry Potter à l’école des sorciers,
J. K. Rowling, traduction de Jean-François Ménard.
Titre original : Harry Potter and the Philosopher’s Stone.
Harry Potter Publishing Rights © J. K. Rowling.
© J. K. Rowling, 1997, pour le texte.
© Éditions Gallimard Jeunesse, 1998, pour la traduction fran-
çaise.
Page 169 : Faux prospectus de marabout, d’après plusieurs
textes et documents réels. © Chanyu, Wikimedia-Commons.
© Éditions Gallimard, 2022.
Couverture : Illustration © Soledad Bravi.
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David Foenkinos est l’auteur de plusieurs romans dont
Le potentiel érotique de ma femme, Nos séparations, Les sou-
venirs, Je vais mieux, Vers la beauté, Deux sœurs et Numéro
deux. La délicatesse, paru en 2009, a obtenu dix prix litté-
raires. En 2011, David Foenkinos et son frère Stéphane l’ont
adapté au cinéma avec Audrey Tautou et François Damiens.
En 2014, Charlotte a été couronné par les prix Renaudot
et Goncourt des lycéens. Le mystère Henri Pick, publié en
2016, a été porté à l’écran par Rémi Bezançon, avec Fabrice
Luchini et Camille Cottin. Les romans de David Foenkinos
sont traduits en plus de quarante langues.
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avertissement au lecteur
Si certains des éléments de ce roman reprennent
des faits réels, l’auteur a cherché avant tout à
donner libre cours à son imagination, au fil d’une
intrigue parfaitement fictive.
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En 1999 débutait le casting pour trouver le
jeune garçon qui allait interpréter Harry Potter
et qui, par la même occasion, deviendrait mon-
dialement célèbre. Des centaines d’acteurs furent
auditionnés. Finalement, il n’en resta plus que
deux. Ce roman raconte l’histoire de celui qui n’a
pas été choisi.
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première partie
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Pour comprendre l’ampleur du traumatisme
de Martin Hill, il fallait remonter à la source
du drame. En 1999, il avait tout juste dix ans et
vivait à Londres avec son père. Il se souvenait
de cette époque comme d’un temps heureux. Sur
une photo, on le voyait d’ailleurs avec un large
sourire en forme de promesse. Les derniers mois
avaient pourtant été compliqués ; sa mère était
repartie vivre à Paris. D’un commun accord,
pour ne pas le couper de ses amis, pour ne pas
ajouter une séparation à la séparation, il avait été
décidé que le petit Martin resterait avec son père.
Il retrouverait sa mère chaque week-end, et pen-
dant les vacances. Si on vantait l’Eurostar pour
le rapprochement franco-britannique, il facilitait
aussi grandement la logistique des ruptures. À
vrai dire, Martin ne fut pas affecté par ce chan-
gement. Comme à tous les enfants témoins de dis-
putes, le spectacle permanent des reproches lui
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était devenu insupportable. Jeanne avait fini par
détester tout ce qu’elle avait d’abord aimé chez
John. Elle avait adoré son côté artiste et rêveur,
avant de ne voir en lui qu’un fainéant totalement
foutraque.
Ils s’étaient rencontrés lors d’un concert de
The Cure. En 1984, John arborait la même coupe
que le chanteur, une sorte de baobab sur la tête.
Jeanne était jeune fille au pair chez un couple
de jeunes Anglais aussi riches que rigides, et elle
était coiffée d’un carré impeccable. Si le cœur
était capillaire, ils ne se seraient jamais reconnus.
D’ailleurs, Jeanne s’était retrouvée à ce concert un
peu par hasard, poussée par Camille, une autre
Française rencontrée à Hyde Park. Toutes deux
remarquèrent cette espèce d’énergumène au fond
de la salle, l’air complètement perdu. Il enchaînait
les bières comme le groupe les morceaux. Au bout
d’un moment, ses genoux flanchèrent. Les deux
filles s’approchèrent pour le relever, il tenta de
les remercier, mais sa bouche pâteuse ne pouvait
plus produire le moindre son intelligible. Elles
l’accompagnèrent vers la sortie pour qu’il puisse
prendre l’air. John était tout juste assez lucide
pour se trouver franchement pathétique. Camille,
en vrai fan, retourna dans la salle, pendant que
Jeanne resta auprès du jeune homme en perdi-
tion. Plus tard, elle se demanderait : aurais-je dû
fuir ? Au moment de notre rencontre, il était en
train de tomber, ce n’est pas anodin. « Il faut se
méfier de la première impression, c’est souvent la
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bonne », avait écrit Montherlant. Enfin, il sem-
blait à Jeanne qu’on pouvait lui attribuer cette
phrase, probablement dans Les Jeunes Filles,
un livre que toutes ses amies dévoraient à cette
époque. Des années plus tard, elle découvrirait
que cette citation était de Talleyrand. Quoi qu’il
en soit, Jeanne se laissa conquérir par l’étrangeté
de ce garçon. Il faut préciser qu’il avait un certain
humour. Probablement ce qu’on appelle l’humour
anglais. En reprenant ses esprits, il balbutia :
« J’ai toujours rêvé de me mettre au fond de la
salle pendant un concert de rock, et d’enchaîner
les bières. J’ai toujours rêvé d’être ce mec cool.
Mais rien à faire, je suis un blanc-bec qui aime le
Schweppes et Schubert. »
Jeanne manqua ainsi l’incroyable version de
huit minutes de A Forest. Robert Smith aimait
faire durer cette chanson planante qui avait été
leur première dans les charts britanniques. Il se
mit à pleuvoir abondamment ; les deux jeunes
gens se réfugièrent dans un taxi, direction le cœur
de Londres. John y habitait un territoire minus-
cule hérité de sa grand-mère. Avant de mourir,
elle lui avait dit : « Je te laisse l’appartement à
l’unique condition que tu viennes arroser les fleurs
sur ma tombe une fois par semaine. » Plutôt rare
de voir ainsi honorer un contrat à durée indéter-
minée entre un mort et un vivant. Peut-être encore
un exemple de l’humour anglais. En tout cas, le
pacte fut accepté et le petit-fils ne dérogea jamais
à sa promesse. Mais retournons aux vivants.
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Habituellement réservée, Jeanne décida ce soir-là
de monter chez John. Il fut alors jugé préférable
de se déshabiller pour ne pas garder ses vêtements
trempés. Une fois nus, l’un en face de l’autre, ils
n’eurent d’autre alternative que de faire l’amour.
Au petit matin, John proposa d’aller au cime-
tière ; il devait payer son loyer moral. Jeanne
trouva l’idée absolument charmante pour une
première promenade. Ils marchèrent pendant des
heures, dans l’absolue féerie de leur début, sans
imaginer que quinze ans plus tard ils divorceraient
avec fracas.
Ils aimaient l’idée de s’appeler John et Jeanne.
Ils se racontèrent pendant des heures ; toutes les
pages du passé. Aux premiers temps de l’amour,
l’être aimé est un roman russe. C’est fleuve,
dense, fou. Ils se découvrirent une multitude de
points communs. La littérature, par exemple.
Ils aimaient tous deux Nabokov et se promirent
d’aller un jour chasser le papillon pour l’imiter.
À cette époque, Margaret Thatcher réprimait
avec brutalité les revendications et les espoirs des
mineurs en grève ; tous deux s’en foutaient com-
plètement. Le bonheur ne s’embarrasse pas de la
condition ouvrière ; le bonheur est toujours un
peu bourgeois.
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John étudiait aux Beaux-Arts, mais sa véritable
passion était d’inventer. Sa dernière trouvaille : la
cravate-parapluie. Un objet forcément destiné à
devenir indispensable à tout Anglais. Si l’idée était
brillante, elle se fracassa néanmoins contre un mur
de désintérêt général. On était plutôt en pleine
mode du stylo-réveil. Jeanne lui répétait que tous
les grands génies avaient d’abord été rejetés. Il fal-
lait laisser au monde le temps de s’adapter à son
talent, ajoutait-elle, amoureuse et grandiloquente.
De son côté, elle s’était réfugiée à Londres pour
fuir des parents n’ayant jamais compris le mode
d’emploi de la tendresse ; elle parlait déjà parfai-
tement l’anglais. Son rêve était de devenir journa-
liste politique. Elle voulait interviewer des chefs
d’État, sans trop savoir d’où lui venait cette obses-
sion. Huit ans plus tard, elle poserait à François
Mitterrand une question lors d’une conférence de
presse à Paris. Cela constituerait à ses yeux l’es-
quisse de la consécration. Dans un premier temps,
elle quitta son emploi de nounou pour se retrou-
ver serveuse dans un restaurant qui proposait un
excellent chili. Elle remarqua assez vite qu’il lui
suffisait de parler avec un fort accent français pour
récolter davantage de pourboires. Jour après jour,
elle progressait dans l’art de truffer d’approxima-
tions son anglais. Elle aimait quand John l’obser-
vait depuis la rue, attendant la fin de son service.
Quand elle sortait enfin, ils marchaient dans la
nuit. Elle racontait le comportement grossier de
certains clients ; il évoquait avec enthousiasme sa
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nouvelle idée. Il y avait là comme une union har-
monieuse du rêve et de la réalité.
Après quelques mois de thésaurisation de ses
pourboires, Jeanne jugea qu’elle avait accumulé
suffisamment d’économies pour abandonner son
emploi. Elle rédigea une sublime lettre de moti-
vation qui lui permit de décrocher un stage dans
le prestigieux quotidien The Guardian. En tant
que Française, on lui demanda d’assister le cor-
respondant du journal à Paris. Ce fut une douche
froide. Elle avait espéré une vie trépidante, partir
en reportage ici ou là, mais sa fonction consis-
tait à organiser des rendez-vous ou réserver des
billets de train. C’était un comble, mais le métier
de serveuse lui avait paru plus stimulant intellec-
tuellement. Heureusement, la situation s’améliora.
À force de ténacité, elle montra ce dont elle était
capable et finit par se voir confier davantage de
responsabilités. Et même : elle publia son premier
article. En quelques lignes, elle évoquait la créa-
tion des Restos du Cœur en France. John avait
lu et relu ces quelques mots comme s’il s’agis-
sait d’un texte sacré. Quelle émotion incroyable
de voir le nom de la femme qu’il aimait dans le
journal ; enfin, ses initiales : J. G. Elle s’appelait
Godard mais n’avait aucun lien de parenté avec
le réalisateur suisse.
Quelques jours plus tard, en arrivant au
bureau, elle découvrit dans la rubrique des petites
annonces ces trois lignes écrites en français :
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Inventeur sans inspiration
A trouvé l’illumination
Veux-tu m’épouser J. G. ?
Jeanne resta plusieurs minutes à son bureau, en
état de sidération. Elle trouvait effrayant d’être si
heureuse. Elle songea un instant qu’elle paierait
tout ça un jour ou l’autre, mais retourna très vite
à la relation idyllique qu’elle entretenait avec sa
vie. Elle réfléchit un moment à une réponse origi-
nale, un oui qui le surprendrait, une mise en scène
à la hauteur de sa demande. Et puis : non. Elle
saisit son téléphone, composa le numéro de l’ap-
partement, et quand il décrocha elle dit simple-
ment : oui. La cérémonie fut intime et pluvieuse.
À la mairie, on passa une chanson de The Cure
au moment de l’arrivée des imminents mariés. Les
quelques amis conviés applaudirent le couple qui,
comme le veut la tradition, s’embrassa fougueu-
sement après l’échange des alliances. Malheureu-
sement, et de manière fort surprenante, personne
n’avait pensé à s’équiper d’un appareil photo.
C’était peut-être mieux ainsi ; sans trace physique
du bonheur, on réduit le risque d’être ultérieure-
ment submergé par la nostalgie.
Ils partirent ensuite, pour quelques jours, dans
une petite ferme au cœur de la campagne anglaise.
Apprendre à traire les vaches fut la principale
occupation de leur lune de miel. À leur retour, ils
emménagèrent dans un appartement plus grand ;
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c’est-à-dire un deux-pièces. Cela leur permettrait
d’avoir chacun un espace si jamais une dispute
advenait, se dirent-ils en souriant. C’était ce
temps béni de l’amour où l’humour coule dans les
veines ; on trouve tout si facilement risible. Mais
cela n’empêchait pas Jeanne de penser à l’avenir
avec ambition. Si elle trouvait exceptionnel son
mari, elle n’entendait pas pour autant prendre en
charge l’ensemble de la vie du couple. Il devait
mûrir, il devait travailler. Pourquoi faut-il sans
cesse se soumettre à la dimension concrète de la
vie ? pensa-t-il. Heureusement, les choses furent
assez simples. Stuart, un ancien des Beaux-Arts,
devenu chef décorateur pour le cinéma, lui pro-
posa d’intégrer son équipe. John se retrouva ainsi
sur le plateau de Dangereusement vôtre, le nou-
vel opus des aventures de James Bond. Parmi ses
contributions, on pouvait apprécier la peinture
verte d’une poignée de porte ouverte par Roger
Moore. Pendant des années, il s’écrierait à chaque
diffusion du film : « C’est ma poignée ! », comme
si le succès entier de la saga reposait sur cet acces-
soire. Il prenait du plaisir à faire partie de cette
armée silencieuse qui s’active dans les coulisses
d’un plateau. Les années passèrent ainsi, dans une
alternance de tournages et de tentatives stériles
pour inventer quelque chose de révolutionnaire.
Le soir du réveillon qui allait transformer
1988 en 1989, Jeanne fut prise de nausées. Elle
n’avait pourtant encore rien bu. Elle devina aus-
sitôt qu’elle était enceinte. À minuit pile, alors
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qu’ils étaient au cœur d’une fête et que tout le
monde s’embrassait, elle ne lui dit pas : « Bonne
année mon amour », mais elle souffla : « Bonne
année papa ». Il mit quelques secondes avant de
comprendre, et manqua de s’évanouir ; il avait
la tragédie facile. Mais cela s’expliquait ; lui
qui naviguait dans la sécheresse de l’inspiration
allait créer un être humain. C’est ainsi que naquit
Martin, le 23 juin 1989, au Queen Charlotte’s
and Chelsea Hospital, l’une des plus anciennes
maternités d’Europe. Les jeunes parents avaient
choisi ce prénom car il était facilement identi-
fiable des deux côtés de la Manche. Par ailleurs,
autant le dire tout de suite, c’est dans ce même
hôpital, un mois plus tard jour pour jour, que
Daniel Radcliffe – futur interprète de Harry Pot-
ter – allait également voir le jour.
L’arrivée de Martin, naturellement, modifia le
quotidien. La légèreté des premiers temps était
révolue ; il fallait maintenant compter, prévoir,
anticiper. Autant de combinaisons assez peu com-
patibles avec les dispositions de John. Il continuait
de travailler sur des films, mais pas suffisamment.
Plusieurs chefs décorateurs ne voulaient plus col-
laborer avec lui, le trouvant trop véhément dès
qu’un désaccord sur un choix artistique appa-
raissait. Jeanne avait tenté de lui apprendre la
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diplomatie, ou au moins une façon de mesurer ses
propos, mais il avait clairement un problème avec
l’autorité. D’une manière générale, il passait son
temps à critiquer les puissants. Dans ses emporte-
ments, il lui arrivait même de dénigrer le journal
dans lequel sa femme travaillait, l’estimant à la
botte du pouvoir1. Pourtant, The Guardian était
loin d’être réputé pour sa clémence envers le gou-
vernement. Pendant ces moments, Jeanne avait
du mal à supporter sa façon de se plaindre en
permanence, cette attitude qui trahissait l’aigreur.
Elle se sentait terriblement agacée par lui, et puis
la tendresse se régénérait.
John était un génie du dimanche. Devait-il
s’en vouloir de n’être pas touché par la grâce
de l’inspiration ? Pouvait-on saigner de n’être
pas Mozart quand on ne tirait d’un piano que
de piètres mélodies ? Il se complaisait dans la
posture de l’artiste incompris. Il était du genre
à vouloir s’encanailler dans un concert de rock
alors qu’il détestait cette musique. Toute sa psy-
chologie était peut-être résumée là, dans cette
contradiction initiale. John se rêvait inventeur,
mais rien ne venait vraiment ; il souffrait de cette
force de création non épanouie qu’il ressentait au
plus profond de lui. Heureusement, la paternité
lui offrait de quoi nourrir sa créativité ; il adorait
1. Quelques années plus tard, Jeanne se promènerait dans une
librairie et ne pourrait s’abstenir d’acheter le nouveau roman de
Philip Roth : J’ai épousé un communiste.
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élaborer toutes sortes de jeux originaux. Martin
était incroyablement fier d’avoir un tel papa. Leur
quotidien respirait l’imprévisible, chaque journée
cherchant l’inédit. John resplendissait dans les
yeux de son fils. Et c’était bien ce regard posé sur
lui qui l’avait aidé à s’apaiser, à chasser progres-
sivement la frustration.
Les choses finirent aussi par s’améliorer sur le
plan professionnel. Sur un plateau, il dut un jour
remplacer un accessoiriste malade. Ce fut comme
une révélation. Il s’agissait d’un emploi complexe
qui nécessitait une grande réactivité. Son rôle
consistait à débloquer tous les problèmes d’ordre
pratique : caler une chaise devenue subitement
bancale, trouver un tire-bouchon plus simple à
manier, ou changer la couleur d’un sachet de thé.
Non seulement John était bien plus autonome
dans cette fonction, mais il raffolait de cette ten-
sion incessante. Il avait trouvé une vocation qui
mêlait l’inventivité à la décoration (il y a donc
toujours un métier qui nous attend quelque part).
Selon ses mots, il était devenu un artiste de la der-
nière minute.
Jeanne n’avait pas connu les mêmes affres. Sa
courbe professionnelle n’avait été qu’ascendante.
Elle avait réussi à intégrer le service politique (son
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rêve), et partait souvent en reportage. Quand elle
téléphonait à son fils, lors de ses déplacements, il
coloriait sur une carte sa position géographique.
Vint un temps où les traces de sa maman recou-
vraient une grande partie de l’Europe. Sans s’en
rendre tout à fait compte, Jeanne s’éloignait de
son foyer. John était comme ces amours de jeu-
nesse qui supportent mal la maturité. À l’évidence,
ils avaient évolué vers des sphères différentes.
Tant de couples survivent pourtant au dépareille-
ment. Il y avait tant de raisons de s’aimer encore :
leur fils, leur passé, les braises de leur évidence.
Jeanne éprouvait de la tendresse pour John, mais
était-ce encore de l’amour ? Elle voulait préserver
leur histoire, mais le temps avançait et elle sentait
qu’elle passait à côté de l’essentiel ; son cœur bat-
tait d’une manière bien trop raisonnable. Elle s’en
voulait parfois de leurs disputes domestiques. Tu
n’as pas rangé ci, pourquoi as-tu oublié ça ? Ces
outrages ménagers l’horripilaient, elle avait une
plus haute ambition pour son quotidien. Mais ces
reproches étaient la matérialisation verbale de la
frustration.
Certaines histoires sont écrites avant même leur
commencement. Jeanne appréciait l’un de ses col-
lègues du service des sports. Ils avaient déjeuné
quelques fois ensemble, dans cette fausse inno-
cence qui masque la séduction en guet-apens. Et
puis, il avait proposé : « Pourquoi on n’irait pas
boire un verre un soir ? » Elle avait dit oui spon-
tanément. Le plus étrange était qu’elle n’avait pas
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dit la vérité à son mari. Jeanne avait prétexté un
bouclage tardif. Tout était déjà là, dans ce men-
songe qui trahissait ce qu’elle ressentait. Après
le verre, il y eut la proposition cette fois-ci d’un
dîner ; ce fut un nouveau mensonge ; après un
second dîner, il y eut un baiser ; et puis, on parla
de se retrouver à l’hôtel. Jeanne fit mine d’être
surprise, mais sa réaction n’était que la fragile
façade de son exaltation. Elle éprouvait du désir
pour cet homme, elle pensait à lui sans cesse, à
son regard et à son corps. La sensualité revenait
au premier plan de sa vie. Et lui aussi ressentait
la même chose ; il n’avait jamais trompé sa femme
auparavant. Sous ses airs assurés, il cachait l’in-
tensité de son trouble. À la fois honteux et éba-
his, ils se promirent que cette histoire ne durerait
qu’un temps ; ils volaient un peu de folie au quo-
tidien, et tentaient de le faire sans être écrasés par
la culpabilité ; la vie était trop courte pour être
irréprochable.
La femme trompée entra alors par effraction
dans cette parenthèse, en tombant sur des mes-
sages. Elle aurait pu quitter son mari, mais ce n’est
pas ce qu’elle fit. Elle ordonna la fin de l’aven-
ture sur-le-champ. Il obtempéra immédiatement,
ne voulant pas renoncer à la famille qu’il avait
construite, ni au quotidien avec ses trois enfants.
Il démissionna du journal et trouva un poste dans
une chaîne de télévision locale à Manchester, pour
lequel il dut déménager. Jeanne ne le revit plus
jamais. Elle demeura comme abrutie pendant des
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semaines, effarée de constater avec quelle rapi-
dité son bonheur s’était volatilisé. Aller travail-
ler devint une souffrance ; elle comprit que cette
histoire qu’elle avait crue légère l’avait boulever-
sée. Incessante ironie du cœur, John s’était mon-
tré particulièrement aimant pendant toute cette
période. Plus Jeanne semblait fuyante, plus il ten-
tait de se rapprocher d’elle. Mais il l’encombrait ;
elle avait besoin de solitude ; elle ne l’aimait plus.
Ils se disputaient pour des riens qu’elle fomentait.
Il lui fallait offrir un vêtement au désamour.
Soudain, Jeanne ne supportait plus l’Angle-
terre, terre des vestiges visibles de sa passion
avortée. Mais que faire ? Martin avait neuf ans,
elle était coincée. Elle ne pouvait pas le déraciner
en retournant en France ; et encore moins l’enle-
ver à son père. C’est alors que le destin décida à
sa place. On lui proposa un poste de journaliste
politique à L’Événement du jeudi. Georges-Marc
Benamou venait de reprendre l’hebdomadaire et
avait à cœur de rajeunir et dynamiser sa rédac-
tion. Elle l’avait rencontré à Londres au moment
de l’élection de Tony Blair. Ils avaient certes sym-
pathisé, mais elle n’avait pas imaginé qu’il puisse
jamais faire appel à elle. Jeanne y vit forcément
une main tendue vers son avenir. Juste avant de
s’endormir, dans l’obscurité de la chambre, elle
dit doucement à son mari : « Je vais partir. » John
alluma la lumière, et lui demanda où elle voulait
aller à cette heure si tardive.
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David Foenkinos
Numéro deux
« En 1999 débutait le casting pour trouver le jeune garçon
qui allait interpréter Harry Potter et qui, par la même
occasion, deviendrait mondialement célèbre.
Des centaines d’acteurs furent auditionnés. Finalement,
il n’en resta plus que deux. Ce roman raconte l’histoire
de celui qui n’a pas été choisi. »
« Une histoire passionnante, tout à fait méconnue et parfaitement
fantasmée. »
Augustin Trapenard, France Inter
« Un roman formidable et une réflexion sensible sur la reconstruction
après l’échec. »
Sandrine Bajos, Le Parisien
David Foenkinos
Numéro deux
Numéro deux
David Foenkinos
Cette édition électronique du livre
Numéro deux de David Foenkinos
a été réalisée le 28 octobre 2022 par les Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782073001962 - Numéro d’édition : 550356).
Code Sodis : U48985 - ISBN : 9782073001993.
Numéro d’édition : 550359.